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Susanne Schäffer

Chaos String Quartet, « Chaos » (Solo Musica) – 7/7

Première de pochette
  • Extraite du treizième quatuor,
  • achevée en 1825,
  • peu appréciée du vivant de Ludwig van Beethoven,

la Grande fugue op. 133 parachève en majesté la tentative d’épuisement du chaos proposée par le Chaos String Quartet dans ce disque. Des unissons chromatiques ouvrent le bal,

  • inquiétants car puissants puis sournois,
  • solennels puis comme déséquilibrés,
  • évidents puis fuyants car modulants et semblant se défaire.

Les feulements du violon de Susanne Schäfer esquissent le premier motif, troué, de la fugue, confié ensuite à l’alto de Sara Marzadori tandis que le sujet apparaît à l’aigu, entre grands intervalles et écho au chromatisme liminaire. L’entrée progressive des voix entremêlées saisit par sa capacité à associer les opposés que sont l’extrême rigueur du contrepoint et la profusion confusante d’une écriture du chaos. Tour à tour, les instruments tentent de guider le bouillonnement :

  • ici, le violoncelle de Bas Jongen essaye de poser une ligne de basse structurante ;
  • çà, le second violon d’Eszter Kruchió s’obstine à prolonger le rythme pointé tandis que le premier violon est déjà passé dans un rythme ternaire qui ruissellera ensuite sur ses compères ;
  • là, le premier violon réimpose sa prééminence en explosant frotissimi, entre tonicité des intervalles extrêmes, rage des suraigus et rebonds des notes répétées.

La version à l’écoute est particulièrement attentive à faire entendre l’ébullition de la musique,

  • sa montée en température,
  • ses variations d’intensité,
  • l’explosion d’escarbilles liquides et
  • la volonté du Grand Cuisiner de
    • conserver,
    • nourrir et cependant
    • mener à bien son plat pour le moins turbulent.

Pour ce faire, les complices soignent

  • l’étagement très travaillé des nuances,
  • l’exigence rythmique virtuose, et
  • un grand sens de la respiration personnelle (pour éclairer un propos) et collective (pour associer la précision à la confusion).

Un passage « meno mosso e moderato » bascule en Sol bémol et à une mesure à deux temps. Une mélodie en doubles croches court de pupitres en pupitres. Elle sert de réponse au thème chromatique entendu au début de la partition. Le mouvement plus apaisé associe ainsi

  • une élégance presque mozartienne avec la courbe gracieuse de la réponse et ses notes d’accompagnement répétées,
  • une aisance contrapuntique quasi bachologique, rappelant que Beethoven a été à bonne école en son jeune âge pour s’avaler des kilomètres de contrepoint rigoureux, et
  • à une inquiétude très beethovénienne qu’expriment tant le retour du motif escarpé que le choix sonore du quatuor consistant, lors de l’exposition récurrente du sujet, à poser le son puis à le distordre légèrement au long de la tenue, ce qui le dote d’un caractère cauteleux assez flippant.

Soudain, après un fade-out modulant, ressurgissent le traitement

  • en 6/8,
  • en Si bémol et
  • fortissimo

du thème chromatique, version allegro molto e con brio. Pourtant, cette fois, l’inquiétude semble se dissiper. L’affaire file, sautille et gambade harmonieusement.

  • Les phrasés sont onctueux,
  • les trilles sont énergiques, et
  • les échanges entre pupitres sont vigoureux mais nettement articulés.

La couleur change quand une pédale de La bémol au violoncelle annonce une modulation moins guillerette car sise dans le grave. Sans que le discours n’ait profondément muté,

  • une ombre plane,
  • une tension s’installe, et
  • l’œil qui frisait est désormais barré par un sourcil froncé.

 

 

Dorénavant,

  • les attaques sont plus sèches,
  • les trilles ne papillonnent plus : ils grommellent, et
  • les débats sont musclés.

Ça menace sourd. On montre les dents. Des aboiements éclatent.

  • Tenues grondantes des cordes graves,
  • péroraisons hargneuses du second violon,
  • trilles volontiers vociférantes

animent subitement la causerie, qui a viré à la dispute vinaigrée avant de se suspendre quand une diversion en Mi bémol est proposée. Elle permet de rasséréner les convives, même si la pulsation reste acérée et le rythme indique moins une grande cordialité que la persistance d’une tension. Le Chaos String Quartet exacerbe avec une saine obstination a cohabitation entre une volonté d’ordonner le chaos et le chaos qu’engendre, par débordement, toute volonté de dompter cette force qui va. Ici se mêlent

  • virtuosité,
  • souci de la mécanique et
  • conviction.

On aurait beau jeu de pointer une tendance parfois extrême à

  • faire rutiler le moindre chrome,
  • acérer les lignes jusqu’à les rendre dangereuses à cerner, et à
  • pousser l’idée du chaos et de l’ordre dans ses derniers retranchements.

Ce serait peut-être objectivement défendable tant l’engagement des musiciens ne laisse point de repos, mais ce serait subjectivement erroné et, ce, à double titre. D’une part, en effet, ce choix radical n’est pas sans faire écho à l’ambition démesurée de cette grande fresque beethovénienne ; d’autre part, le projet du disque n’a jamais été, n’est pas et ne saurait être

  • de ronronner mais de secouer,
  • de ressasser mais de questionner,
  • d’accumuler des minutes de musique mais de raconter une histoire.

Une histoire du chaos dans la musique, ou comment la musique, dans sa diversité, a cherché à appréhender, à défaut (et c’est heureux) de museler le chaos. L’art

  • du silence,
  • de la suspension et
  • du break

sied à l’association entre une formation originale dans son état d’esprit et un must du répertoire qui lui incombe. On goûte

  • l’agilité des archets,
  • la cohérence du projet et
  • le plaisir du groove
    • (les pizz du violoncelle,
    • l’optimisation des changements de couleur et de tempo,
    • la trrrès large palette de sonorités suscitées, et
    • l’inclination pour l’accent net dont témoigne singulièrement l’impulsion des doubles cordes de la coda impulsées par Sara Marzadori) :

un projet

  • séduisant,
  • convaincant et
  • quasi funky,

à prendre dans le contexte d’un album concept et à savourer comme un excellent exemple d’un genre devenu rare dans l’industrie de la musique savante !


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Chaos String Quartet, « Chaos » (Solo Musica) – 6/7

Quatrième de pochette

Trois mouvements, trois cellules matricielles, trois citations : avec son troisième quatuor, écrit en 1983, Alfred Schnittke déploie

  • sa capacité de penser polymorphe,
  • son art du contrepoint et
  • sa propension à la diversité de l’écriture.

Le premier mouvement – le seul ici interprété par le Chaos String Quartet – s’ouvre sur les trois citations :

  • une du Stabat mater d’Orlando de Lassus,
  • une de la grande fugue beethovénienne op. 133 qui conclura le disque, et
  • une égrenant les quatre lettres-notes constituant la signature de Dmitri Chostakovitch, DSCH.

Le son

  • émerge doucement du silence,
  • y retourne,
  • s’en libère.

Le compositeur frictionne

  • les intensités,
  • les harmonies,
  • les modes de jeu
    • (pizzicati,
    • coll’arco,
    • glissendi…).

 

 

La partition laisse résonner les différentes citations, travaillant les mutations

  • d’intensité,
  • de dynamique et
  • d’esthétique.

Entre

  • collage,
  • superposition et
  • fondu-enchaîné,

l’andante procède d’une expressivité

  • parfois à fleur de peau,
  • souvent imprévisible et
  • toujours palpitante,

ce qui dessine par projections interposées un chaos hésitant avec passion entre

  • ordre contrapuntique,
  • entrelacs labyrinthiques et
  • explosivité étincelante.

Une dernière transition conduit vers le quart d’heure beethovénien que nous écouterons dans une prochaine notule. Les artistes répètent « Die Groβe Fuge » sur différents registres, accompagnés par leurs instruments jusqu’à un unisson filé. Une dernière incartade avant d’entamer le monument. À suivre !


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Chaos String Quartet, « Chaos » (Solo Musica) – 5/7

Première de pochette

Il est rare que Jean-Philippe Rameau soit associé à l’idée de chaos, qui préside à ce disque. Pourtant, le compositeur a bien mis cet imaginaire en musique sur un livret de Louis de Cahusac, à l’occasion de l’ouverture de Zaïs, opéra-ballet racontant le test d’amour réussi par Zélidie tout en rendant hommage dans le même mouvement – estiment les connaisseurs qui s’y connaissent – à la maçonnerie.
Avant l’acte premier, donc, le prologue « peint le débrouillement du Chaos et le choc des Éléments lorsqu’ils se sont séparés ». Le roi des Génies y réveille les Éléments et suscite l’apparition de l’Aurore, de l’Amour et des Plaisirs. Présenté dans un arrangement maison, sans transition après le second quatuor de György Ligeti mais avec l’aide d’une percussion dans l’incipit, l’œuvre oscille entre

  • musique programmatique,
  • solennité assumée et
  • fragmentation du propos.

C’est un terrain de jeu idéal pour un quatuor qui a le goût

  • des mutations,
  • du bouillonnement et
  • des contrastes en tout genre
    • (intensités,
    • attaques,
    • caractères…).

Réduit à seize cordes, le prologue perd certes en majesté mais nullement en

  • tonicité,
  • effets spectaculaires et
  • énergie joyeusement chaotique.

 

 

Une transition cosignée par Samu Gryllus et le quatuor propose un passage escarpé entre Rameau et Johann Sebastian Bach.

  • Souffles,
  • frottements et
  • glissements

semblent explorer une inframusique dont émerge le deuxième contrepoint de L’Art de la fugue, après le premier entendu presque au début du disque. Le quatuor y fait sonner sa vision du chaos : un triple mélange

  • de rigueur métronomique et de brusquerie (les rythmes pointés sont sciemment surpointés),
  • de clarté dans l’exposition polyphonique et de luxuriance dans le déploiement des quatre voix,
  • de précision dans la répartition de la mélodie et d’art de la conversation dans les commentaires et prolongements du sujet qui font foisonner la partition.

Une judicieuse confrontation avec la musique bien plus unidirectionnelle d’un Rameau, qui continue de soutenir l’intérêt d’un disque que nous écouterons plus avant dans une prochaine notule. À suivre !


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Le Chaos String Quartet joue Haydn, Ligeti et Hensel (Solo Musica) – 4/4

Première du premier disque du CSQ

 

Incandescence des paradoxes ! Pour la libérer de la tutelle de son frère Felix, le chouchou de ses parents, Fanny ne s’appelle plus Mendelssohn, de nos jours, mais Hensel, ce qui, par le fait même, la place sous la tutelle de son mari, gasp. En 1834, elle compose un quatuor en Mi bémol, par lequel le Chaos String Quartet choisit de terminer son premier disque, après un passage chez Haydn conté ici et une visite à Ligeti narrée çà et là.
Un Adagio ma non troppo lance le bal sans se presser. Les partenaires, Susanne Schäfer en tête, semblent chercher le son juste en écho à ce mouvement qui paraît préluder presque librement

  • (ruptures,
  • changements de tempo,
  • silences et
  • redites méditatives)

plutôt que de développer nettement une mélodie. On y goûte

  • le travail sur les nuances personnelles et collectives,
  • la plasticité dont le quatuor fait preuve pour accompagner la partition et
  • la capacité à transformer la lenteur en réflexion,

au point de donner par moments – c’est un compliment – l’impression que la musique s’écrit à mesure qu’elle se joue. L’Allegretto en 6/8 contraste avec ce premier mouvement presque immobile.

  • Ça sautille,
  • ça la joue danse innocente puis se laisse tenter par un fugato,
  • ça passe
    • de l’archet au pizzicato,
    • du détaché au legato,
    • d’une tonalité à l’autre,
    • de l’efficacité des notes répétées au trait délié puis à la fusion des deux.

Une Romanza « molto cantabile » en sol mineur surgit alors. Les quatre interprètes sont bien calés dans un même mood, et tant pis si l’on a décidément un peu de mal avec les changements d’intensité sur une note du premier violon, surtout dans la première note des deux en deux, qui peuvent presque donner une impression peu harmonieuse de dégueulando à force d’être appuyés. Une expressivité plus convaincante sourd

  • des dialogues que Sara Marzadori, l’altiste, et Bas Jongen, le violoncelliste, nouent avec Susanne Schäffer,
  • de la capacité d’Eszter Kruchió et Bas Jongen d’investir musicalement leur rôle principal d’accompagnateurs
    • tantôt harmonisateurs,
    • tantôt suiveurs,
    • tantôt chargés du groove et de l’écho, et
  • de la maîtrise des nuances – notamment douces – et des crescendi dont fait preuve l’ensemble.

La romance tente de s’enfiévrer, mais l’affaire

  • s’apaise,
  • piétine,
  • s’épuise

dans des répétitions ou dans des crescendi stériles.

  • La quête harmonique (ultime tierce picarde comprise),
  • les changements de registre,
  • l’imprévisibilité du discours

contribuent à soutenir l’attention à défaut d’ébaubir l’oreille et de serrer le cœur. L’Allegretto molto vivace qui clôt le quatuor revient en Mi bémol mais ose une mesure à 12/16.

  • Rayonnant,
  • dynamique,
  • contrasté,

il happe de suite l’auditeur et charme par la variété d’accompagnement des traits du violon 1 :

  • parallélisme à la tierce,
  • intervalles harmonisants,
  • contrechant,
  • basse en pizz,
  • walking bass,
  • changements de rôles pour les pupitres 2 à 4, etc.

Nous voici emballé par

  • la virtuosité dans la synchronisation à l’unisson ou à l’octave,
  • l’énergie dans les longues séries de doubles,
  • l’impulsion communicative des notes répétées,
  • la puissance du violoncelle de Bas Jongen,
  • la modestie parfaite d’Eszter Kruchió dont le pianissimo sur les arpèges nous tombe bien dans l’oreille,
  • l’art de faire corps à quatre

Soit, cette belle machine défie l’idée de chaos qui semblait présider à ce disque ; mais le chaos est-il pas autre chose qu’une recomposition de ce que nous croyions être dans l’ordre ? À tout le moins, ce dernier mouvement est une jolie façon de parapher la carte de visite qu’est toujours le premier disque !

 

Le Chaos String Quartet joue Haydn, Ligeti et Hensel (Solo Musica) – 3/4

Première du premier disque du CSQ

 

Au mitan des Métamorphoses nocturnes, György Ligeti précipite les tensions dans un Più mosso où les possibilités de l’instrument qu’est le quatuor sont largement utilisées :

  • parallélisme par paires,
  • large tessiture des deux quatre-cordes graves,
  • archet et pizzicati,
  • notes tenues ou tremblées,
  • intervalles multiples oscillant autour de la quinte et de la double quinte.

Le Chaos String Quartet met en œuvre une expressivité sans réserve que dopent les contrastes

  • d’intensité,
  • de couleur et
  • de tempo

exigés par la partition, jusqu’à s’affaisser et s’effacer dans un silence prolongé. Renaissant des cendres du son, point une valse « élégante et un peu capricieuse ». Les musiciens rendent cash l’impression de musique

  • décadente,
  • suintante,
  • quasi dépenaillée

qui sourd notamment

  • des échos entre pupitres,
  • des triolets descendants,
  • des glissendi visqueux et des
  • fréquents dérèglements de la mesure.

 

 

Un Subito prestissimo à sept temps réinjecte

  • tonicité,
  • surprise,
  • groove et, monnaie de la pièce,
  • mystère inquiétant

synthétisé par manière de cadence offerte au premier violon. Des sinuosités chromatiques serpentent le long des quatre partenaires puis se dégrade en une « marche pesante ». Le violoncelle de Bas Jongen envoie du rythme sur lequel ses petits camarades glisse leur propre chanson. La partition

  • hésite,
  • explose,
  • remâche et
  • tord

des motifs et des intervalles rapidement exploités plus tôt, telles ces sinuosités jouées cette fois en se laissant aspirer

  • vers les cimes,
  • par le tempo qui s’accélère et
  • dans les griffes d’un crescendo

aussi long qu’implacablement tissé par la bande à Susanne Schäffer. Un Prestissimo à trois doubles la mesure lance une cavalcade échevelée qu’ébrouent

  • des accents,
  • une furia commune et
  • des mutismes épais.

Un Allegro commodo, giovale et volontiers grotesque semble prolonger l’aventure de façon plus posée, mais il s’éteint pour mieux glisser vers la résurgence du Prestissimo qui débouche sur des glissendi harmoniques libres. En émerge le lamento

du violon 1 puis de l’alto de Sara Marzadori, puis du violon d’Eszter Kruchió.

Peu à peu, dans une atmosphère hypnotique, l’ironie des glissendi laisse apparaître une mélancolie âpre que conclut le feulement grave du violoncelle de Bas Jongen. Un dernier sursaut, et la nuit silencieuse s’installe. En apparence, sans doute, rien n’a changé. Le noir est noir. Et pourtant, le Chaos String Quartet nous en a convaincu : cette nuit-là est

  • protéiforme,
  • multiple,
  • mouvante.

Au petit ou grand jour, saura-t-on si, dans le secret des obscurités, c’est elle qui se métamorphose en jour ou si, en l’écoutant, c’est nous que la nuit a métamorphosé ? Éléments de réponse, peut-être, avec le Quatuor en Mi bémol de Fanny Hensel, qui fera l’objet d’une prochaine notule.


Pour acheter le disque,
c’est par exemple ici.

Pour retrouver les chroniques précédentes
Joseph Haydn, Quatuor en fa mineur
György Ligeti, Premier quatuor, partie 1/2

À suivre !

 

Le Chaos String Quartet joue Haydn, Ligeti et Hensel (Solo Musica) – 2/4

Quatrième du premier disque du CSQ

 

Après un passage par Joseph Haydn, le Chaos String Quartet s’engage sur les routes mouvementées de György Ligeti en suivant la direction du premier quatuor à cordes du zozo, terminé en 1954, créé quatre ans plus tard et intitulé Métamorphoses nocturnes. Au programme, vingt minutes portées par quatre mouvements doubles et enchaînés :

  • Allegro grazioso – Presto,
  • Prestissimo – Andante tranquillo,
  • Tempo di valse, moderato, con eleganza, un poco capricioso – Allegretto, un poco giovale,
  • Subito allegro con moto – Prestissimo.

Le quatuor de Joseph Haydn présentait des formes de chaos vues en quelque sorte de l’extérieur. Nous y observions le résultat d’un chamboulement interne imperceptible. Avec la pièce de Ligeti, le concept de métamorphose nous plonge au sein même du chaos. Non plus explosion extérieure mais chamboulement intérieur, le chaos est considéré comme la recomposition d’un ordre établi. L’intérêt naît sans doute de cette idée de « métamorphoses nocturnes », où plusieurs changements sont à l’œuvre sans que la nuit ne nous permette d’en voir tous les détails. Il faudra donc

  • écouter davantage,
  • ressentir et
  • imaginer.

Appétissant ! L’Allegro grazioso liminaire, ternaire, plonge dans les profondeurs du do le plus grave du violoncelle pour bien inscrire le quatuor dans les abysses de la nuit. Bas Jongen, Sara Marzadori et Eszter Kruchió rampent dans l’obscurité, demi-ton par demi-ton,vers l’inaccessible scintillement du violon de Susanne Schäffer… jusqu’à ce que celui glisse et se retrouve à ramper derrière le combo violoncelle-alto. Des alliances de circonstance apparaissent : tantôt, les deux violons guident, tantôt, l’alto et le second violon dirigent la reptation. L’aventure des quatre hurluberlus captive.

  • Glissades,
  • ruptures de motifs ou de nuances,
  • échos haletants,
  • permutations inquiétantes,
  • parallélismes rythmiques valorisant les cahots des triolets en les confrontant à l’assurance des croches bien ancrés dans le temps

conduisent à une accélération brutale qui bascule dans un Vivace capricioso.

  • L’accentuation du rythme,
  • les frictions à la seconde près,
  • les contretemps  très marqués et
  • le travail sur les registres tour à tour concentrés et contrastés

secouent les seize cordes.

  • Crescendi,
  • ensembles et
  • relances en solo ou en duo

sont magistralement rendus par les interprètes dont

  • la coordination des intentions,
  • la capacité de changer de couleur en un tournemain et
  • la rigueur tant rythmique que tonique

séduisent. La partition

  • inventive,
  • variée et
  • habilement distribuée entre les partenaires

ne laisse pas d’ébaubir, tant dans la partie émergée donc enflammée du chaos que dans les mutations plus souterraines évoquant des changements structurels de la matière sonore. Ainsi de l’Adagio mesto qui, à la mesure 210, associe

  • des tenues apparemment innocentes,
  • un rythme chantourné et
  • une mesure instable à deux, trois ou quatre temps, qui ajoute à cette agitation intérieure.

La rondeur du grave de Bas Jongen s’entretient avec la rectitude des aigus de Susanne Schäfer tandis qu’alto et violon 2 semblent observer leurs complices avant de se mêler à l’échange de manière plus active. Le Chaos String Quartet excelle tant dans les parties suspendues, où il travaille le son de chacun et le son collectif, que dans les mouvements prompts – tel le Presto où

  • l’énergie des notes en fusion,
  • la tonicité des accents et
  • le groove des synchronisations parfaites

participent de la séduction exercée par l’œuvre.

  • La diversité des dispositifs,
  • la variété des caractères musicaux et
  • l’agencement très fin, qu’il soit logique ou imprévisible, des saynètes les unes aux autres

sont éblouissants. Ainsi de l’arrivée à l’Andante tranquillo qui fascine par le travail

  • rythmique
    • (éphémères mouvements perpétuels,
    • tremblements et trilles communicatifs,
    • choix des mesures),
  • organisationnel
    • (qui joue avec qui,
    • qui se tait,
    • qui perturbe l’organisation de l’instant,
    • qui relance par les effets d’écho,
    • qui se love dans le flux dominant, etc.) et
  • sonore
    • (archet,
    • pizzicati,
    • harmoniques,
    • recours à la sourdine…).

Le chaos, ici, n’est pas réductible à la violence permanente des chocs. Il se situe aussi dans

  • l’insidieux (ainsi du travail sur des intervalles en partant des secondes pour préparer l’arrivée tardive des neuvièmes),
  • l’imperceptible et même
  • le discret (ainsi des légères accélérations du tempo instabilisant, et hop, ce qui semblait pérenne).

Ainsi bousculé, nous voici au mitan du quatuor. Retrouvons-nous tantôt pour une notule contant la fin de cette histoire proposée avec précision et passion parle Chaos String Quartet !

 

Le Chaos String Quartet joue Haydn, Ligeti et Hensel (Solo Musica) – 1/4

Première du premier disque du CSQ (photo : Davide Bertuccio)

 

Les quatuors à cordes, comme tous les ensembles, ont un avantage et un inconvénient : ils peuvent et doivent choisir leur étiquette. Le branding a même tant d’importance pour le Chaos String Quartet qu’il ouvre le livret en dissertant sur l’origine de son nom. Le texte proprement musical de Harald Haselmayr omettra tout autant d’exposer quelques éléments présentant la cohérence du programme choisi. Sans doute une volonté de laisser la confusion faire son œuvre, soit ; mais aussi une occasion manquée pour aider l’auditeur à se sentir moins benêt voire plus vif d’esprit – ce qui, sans écraser la musique sous son intellectualisation, n’est ma foi pas si désagréable. À défaut, acceptons le prisme du chaos qui se justifie d’emblée par une set-list faisant se succéder des pièces de

  • Joseph Haydn (1732-1809), qui nous intéressera dans la présente notule,
  • György Ligeti (1923-2006) et
  • Fanny Hensel (1805-1847), qu’un souci sans doute féministe débarrasse de son nom de Mendelssohn – même si Naxos, en commercialisant le produit, rétablit la double appellation, plus bankable, sans doute.

Aux pupitres,

  • Susanne Schäffer côtoie
  • Eszter Kruchió,
  • Sara Marzadori prenant l’alto et
  • Bas Jongen jouant un violoncelle de Hendrik Jacobs datant de la toute fin du dix-septième siècle.

Le quatuor en fa mineur de Haydn choisi par les représentants du chaos est le cinquième numéro de l’opus 20. Composé en 1772, il s’inscrit dans une série de six œuvres que les sachants expertologues jugent décisives pour le genre qu’est le quatuor, et où les biographes passionnés de storytelling lisent à la fois les tourments personnels que traverse alors le compositeur et le bouillonnement lié au magma philosophique qui anime l’Europe. Deux chaos pour le prix d’un, donc, et quatre mouvements au programme, dont le premier dure presque autant que les trois autres réunis.
Cet Allegro moderato commence par opposer le premier violon à ses accompagnateurs. Peu à peu, les rôles des acolytes s’enrichissent sans remettre en cause la primauté mélodique de Susanne Schäffer. On apprécie

  • la compacité du son de l’instrument-quatuor,
  • le lyrisme bien tempéré des deux violons et
  • la clarté offerte par
    • les accents,
    • nuances et
    • contrastes d’intensité.

Les interprètes dévoilent ainsi la captivante tension entre

  • une certaine envie de légèreté
    • (détaché,
    • envolées,
    • ornements,
    • doubles croches,
    • breaks…),
  • une sensation de fatalisme dont témoignent notamment
    • les reprises (répétant les mêmes tentatives d’évasion sans progression),
    • l’itération de mêmes motifs, fussent-ils légèrement modifiés, et
    • la vanité des modulations peinant à s’imposer longtemps et renouant toujours avec le fa mineur, ainsi que
  • l’impossibilité de se résoudre à abandonner
    • (longueur,
    • rythmes pointés,
    • contretemps).

 

 

Naïvement, on doute qu’un Menuetto puisse être chaotique. Les interprètes proposent néanmoins des ingrédients pour en pimper le rythme régulier, parmi lesquels

  • les sforzendi,
  • l’appui des contretemps du violoncelle,
  • le choix de nuances contrastées parfois à l’intérieur d’une note (le premier violon aurait à notre goût tendance à abuser de ce changement d’intensité vaguement baroqueux, peut-être microchaotique mais susceptible de paraître un rien criard à force, la captation nette et très proche de Benedikt Roβ risquant d’accentuer cette impression).

Le trio, forcément majeur, peut jouer le chaos par sa tentative sporadique de mêler les musiciens de façon inhabituelle (second violon associé au violoncelle, par ex.). Reste que le plus grand frottement est sans doute provoqué par le morcellement de la pièce en quatre miniatures répétées, pouvant donner la sensation mêlée

  • d’un rebond incessant,
  • d’un écho confusant (et hop) ou
  • d’un enfermement inquiétant.

L’Adagio se risque d’emblée en Fa, alternant ainsi les modes (le menuet, avec le da capo, ayant été en fa mineur, puis majeur, et re-mineur pour finir). Le balancement ternaire du 6/8 ouvre la voie à l’énoncé du thème par le violon 1, ensuite chargé de le commenter en triples croches et triolets de doubles. Suivie par des complices attentifs, Susanne Schäfer joue finement sur

  • la sonorité,
  • la justesse et
  • l’opposition entre rigidité mesurée et passages façon cadenza.

Aussi se laisse-t-on entraîner sinon par le chaos, du moins par l’incertitude naissant de l’association entre

  • la clarté du rythme et sa remise en cause par la liberté accordée au premier violon,
  • le ternaire structurel, le binaire jaillissant et les triolets ajoutant à la richesse de la partition, et
  • la liberté obtenue par les respirations communes et les synchronisations habiles des quatre parties

Le bref Finale qui renoue avec le fa mineur est constitué d’une fugue à deux sujets lancée par le second violon. Pris sur un tempo preste, il efface la pesanteur du mineur par

  • la légèreté des staccati,
  • la vivacité des échanges, et
  • la capacité des interprètes à rendre rutilante et conviviale la maîtrise contrapuntique du compositeur

(ha, cette astuce

  • des brèves réponses puissantes,
  • des changements de registre et
  • des tenues

confiés au violoncelle de Bas Jongen !). Le travail sur

  • les nuances,
  • les phrasés,
  • les couleurs

séduit et donne probablement une autre image du chaos : chaos intérieur, cette fois, puisque, à l’intérieur d’un système très codifié, le sujet-mélodie

  • se modifie,
  • se dégrade,
  • se régénère,

bref, reste toujours identique donc différent. À ces métamorphoses perceptibles, que notre compte-rendu a taché d’illustrer en se déstructurant sur la fin, répondront, dans une prochaine notule, les Métamorphoses nocturnes du sieur György Ligeti.

 

À suivre !