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Vincent Crosnier

Objectif Noël !

Affiche du concert (détail)

 

I. Le concept

Contribuer à réenchanter Noël et à redonner son sens à cette fête pour la joie des croyants et non-croyants : tel est l’immodeste défi de ce « concert de la veille don’ Noé » proposition désormais bien ancrée dans le paysage parisien. Loin de n’être qu’une « fête de fin d’année » au vieux goût de business sirupeux, Noël est à la fois

  • un grand moment cultuel (célébrant symboliquement la naissance du Christ),
  • un grand moment culturel (marqué par un répertoire richissime inspiré par l’événement matriciel) et, souvent,
  • un grand moment qui relie
    • l’intime et le collectif,
    • le personnel et la société,
    • le moi et le nous.

Le casting change chaque année, mais le projet reste fidèle à ses trois piliers :

  • à 15 h 30, visite commentée de l’orgue pour les trente premiers curieux arrivés (jauge limitée pour des questions de sécurité) ;
  • à 16 h, un concert alternant chants traditionnels de Noël et grand répertoire de saison joué à l’orgue ; et,
  • à 17 h, chocolat chaud avec ses petits biscuits pour les survivants du concert.

Le tout est gratuit, sans obligation d’achat quoique avec possibilité de contribuer aux frais (graphisme, édition des programmes, SACEM, catering…), mais bien quand même.

 

II. Le programme (durée : env. 45′)

1. « C’estot la veille don’ Noé » (traditionnel)
2. Jean-François Dandrieu (1682-1739) : trois noëls
3. « Dans une étable obscure » (traditionnel)
4. Louis-Claude Daquin (1694-1772) : sixième noël
5. Anne Sylvestre (1934-2020) : « Noël nouvelet »
6. « Noël nouvelet » (traditionnel)
7. Olivier Messiaen (1908-1992) : « Desseins éternels », extrait de la Nativité du Seigneur
8. Alphonse Daudet (1840-1897) | Bertrand Ferrier (né en 1977) : « La Vierge à la crèche », création
9. Olivier Messiaen : « Les anges », extrait de la Nativité du Seigneur
10. « Les anges dans nos campagnes »
11. Pierre Cochereau (1924-1984) | François Lombard (né en 1958), transcription : toccata sur la Marche des rois, extrait de la Suite française improvisée
12. « Go, tell it on the mountain »

 

III. Les invités autour de Bertrand Ferrier

Né en 1962, Vincent Crosnier découvre sa vocation pour l’orgue à l’adolescence. Sa rencontre avec Jean Guillou est déterminante et l’amène à suivre l’enseignement du maître dans le cadre du Meisterkursus de Zurich.  Devenu concertiste international, il a toujours tenu à déployer es différents possibles de la vie d’organiste : il est

  • l’organiste liturgique titulaire de Saint-Enghien-les-Bains (Val-d’Oise),
  • le professeur d’orgue, de clavecin et de formation musicale que s’est attaché le conservatoire de Vincennes, et
  • l’artiste qui a donné plus de 180 auditions dominicales à Saint-Eustache ainsi que des intégrales de Maurice Duruflé et de Jehan Alain… sans oublier d’enregistrer des inédits de son mentor !

Né en 1982, Jann Halexander est un chanteur franco-gabonais dont la carrière atypique suscite l’ire des passionnés de routes droites et de profils prédéterminés, ceux qui, copiant-collant les  communiqués de presse ou fréquentant trop les coke-tèles, s’extasient sur les « fils de » et les vedettes en plastique, ceux qui espèrent écraser la singularité sous des topoi

  • de couleur de peau,
  • d’origine ou
  • de carcans musicaux.

Mulâtre revendiqué donc incernable par les massmedias en particulier et les margoulins en général, il trace sa route jalonnée d’albums marquants (tel Un bon chanteur est un chanteur mort) et de concerts alliant des prestations en proximité à des shows inattendus (tel celui qui s’est tenu au théâtre Michel, temple du théâtre chic où la chanson n’a a priori pas sa place, ou celui qu’il a donné pour ses vingt ans de carrière au cinéma Le Lincoln, à deux pas des Champs-Élysées). Après le succès de Consolatio, son précédent disque, il vient de publier Ornithorynque, sorte d’autobiographie musiquée et à peine déguisée, disponible ici et chroniqué tant çà que là.

 

Rendez-vous en l’église Saint-André de l’Europe | 24 bis, rue de Saint-Pétersbourg | Paris 8 | Métro : Place de Clichy (13), Rome (2), Europe (3) | Bus : 66, 68, 80, 95

 

Les litanies les plus funky du monde

Orgue de la collégiale de Montmorency photographié ca. 2013 par Bertrand Ferrier

 

Évidemment, rien qu’à lire le mot de « litanies », les derniers lecteurs de ce site encore frottés de liturgie catho plongent dans un sommeil soudain, ce qui n’est pas forcément désagréable en soi. Les autres bâillent. Sauf si, parmi eux, certains connaissent déjà l’une des œuvres majeures pour orgue du vingtième siècle. Un morceau qui, en quatre minutes, déchire tout d’une série d’explosions de lumière.
Les Litanies de Jehan Alain regorgent de trouvailles

  • de rythme,
  • de mélodie et
  • de construction

pour faire, à en croire le propos griffonné en haut de la partition, l’éloge de la foi, ce step qui permet aux croyants de dépasser l’ineffaçable incrédulité humaine. Nous autres,

  • croyants,
  • incroyants et
  • anticroyants

ne pouvons que nous retrouver dans ce tourbillon

  • de puissance,
  • d’énergie et
  • de transcendance

que traduisent ici, lors du concert hommage à feu l’organiste-compositeur Yannick Daguerre (qui adorait jouer cette pièce),

  • l’éclatant orgue Gonzalez,
  • l’acoustique phénoménale de la collégiale Saint-Martin de Montmorency et
  • la tonique et impressionnante interprétation en direct de Vincent Crosnier, qui a souhaité privilégier l’audio sur la vidéo – et, comme on a plutôt tendance à respecter les souhaits des artistes, voilà, quoi.

Bonne écoute aux curieux !

 

 

 

Vincent Crosnier joue Pierre Cochereau

Grand orgue de la collégiale de Montmorency, avec un bout de Catherine Gouillard et de Mathieu Lours. Photo : Bertrand Ferrier.

 

C’est l’un des doubles poncifs les plus courus dans le petit monde organistique : Pierre Cochereau était nul en interprétation et il ne savait pas composer. La fête organisée en mémoire de Yannick Daguerre, organiste et compositeur, était l’occasion de fracasser un peu cette ritournelle fatigante en interrogeant la limite entre improvisation et composition (des improvisations de Pierre Cochereau ayant été fixées sur la portée par Jeanne Joulain), bref, entre joie du jaillissement éphémère et plaisir de la persistance – pour un hommage à un feu musicien, l’idée résonnait bien.
Vincent Crosnier, spécialiste de Jean Guillou mais pas que, a choisi trois versets parmi les treize restitués par Jeanne Joulain ; et ça donne ceci.

 

 

Échos et murmures de Yannick Daguerre

L’affiche du concert (détail)

 

Se souvenir joyeusement d’un musicien hors pair, décédé à 41 ans : tel est le défi du concert qui se tiendra ce vendredi 27 septembre, à 20 h, en la collégiale de Montmorency. Sept organistes et deux vocalistes (une chanteuse lyrique, un chanteur pas-lyrique) s’associent pour faire vibrer la mémoire d’un organiste, compositeur et artiste de variétés qui a durablement impressionné ceux qui ont croisé sa musique et encore plus ceux qui ont connu l’énergumène. Au programme :

  • des œuvres de Yannick, dont un Ave Maria qui sera chanté par Auriane Sacoman, sa créatrice, et l’iconique Pastorius toccata, dont la partition est exclusivement disponible ici,
  • des œuvres que Yannick Daguerre a jouées et enseignées à ses étudiants, dont le prenant triptyque Prélude, fugue et variation de César Franck et les impressionnantes Litanies de Jehan Alain,
  • des œuvres qui résonnent avec la personnalité, les goûts et la singularité du personnage, dont une formidable transcription du prélude des Gurre-lieder d’Arnold Schönberg,
  • un clin d’œil au tropisme « variétés » qui battait aussi dans le cœur et l’activité du virtuose classique qu’était Yannick Daguerre, et
  • des improvisations tourbillonnant autour de thèmes classiques, funk ou pop fomentés par le héros du soir,

le tout sur le grand orgue de la collégiale qui était la fierté du trublion, et en 1 h 15 de musique.

 

 

Aux manettes,

  • des collègues val-d’oisiens du monsieur (dont Vincent Crosnier et Vincent Rigot, habitués des claviers de Saint-Eustache du temps de Jean Guillou),
  • de jeunes organistes exceptionnelles comme Esther Assuied ou Catherine Gouillard, qui fut l’élève du maître, et
  • des voix très différentes qui habilleront le vaisseau Saint-Martin de Montmorency de leurs vibrations et spécificités (cliquer sur l’image infra pour agrandir le programme).

 

 

Même s’il est autorisé de remplir les corbeilles à disposition – notamment de billets de deux cents euros – afin de rembourser les frais (graphisme, édition d’affiches, SACEM, impression de programmes…) voire contribuer à défrayer en partie les musiciens, l’entrée est libre, la sortie aussi – comme l’était, farouchement, le sieur Yannick Daguerre.

 

 

Jean Guillou, Ombres et lumières (Augure) – 2/2

L’événement chez Augure : huit nouvelles nuances de Schivo par Guillou

 

Le hasard ou une édition avisée faisant bien les choses, aux huit Charpentes de Saint-Eustache, improvisées sur orgue en s’inspirant des œuvres de Félix Schivo, répondent huit improvisations précipitées sur piano autour du même répertoire graphique – six inspirations reconstituées diffèrent, deux s’assimilent. Nous avons évoqué tantôt les quatre premières, passionnantes. Risquons-nous à présent dans les quatre dernières, à commencer par le « Nu couché ». Tout est

  • grave d’abord,
  • jazzy ensuite,
  • extensible à l’aigu enfin,

comme si le nu couché de dos mettait un moment à révéler sa part fantasmatique que

  • les nuances piano,
  • les harmonies énigmatiques et
  • les traits retors et récurrents

tentent de masquer. Il y a

  • de l’érotisme,
  • du sournois,
  • du voyeurisme dans cet art-là,

en tout cas quelqu’un qui savoure un secret non assumé. Le grouillement des notes graves s’ouvrant aux autres registres fricote à cette aune (je tente). Accords et réponses répétées déploient l’idiome guilloutique, mais cette évidence se dérobe. L’improvisateur ne prend pas le désir à son compte. Chacun ses pulsions, que diable ! Une quête de respiration dans les aigus semble aspirer l’esquisse vers de plus hautes cimes, mais le grouillement est irrépressible. Tout au plus peut-on le suspendre un instant, suscitant l’expression pianistique

  • du regret de ce qui n’est pas advenu,
  • de l’onirisme de l’hypothèse sempervirens et
  • de la tension entre ultragraves et suraigus consubstantielle à tout désir occidental conscientisé par
    • la réflexion,
    • la contemplation d’un nu ou
    • la dégustation d’une musique non-écrite…

voire les trois à la fois. « Femme cousant » est la plus brève proposition de la galette. Le tictac de la machine à coudre (non proposée dans l’œuvre de Félix Schivo)

  • s’impose,
  • s’étend et
  • se décline

de registres en registres. Les doigts déliés posent des questions auxquelles

  • trilles,
  • mouvements contraires et
  • grognements motoriques

peinent à répondre – le souhaitent-ils seulement ? Coudre, c’est essayer

  • de façonner l’espace,
  • d’effacer le vide et
  • de jeter un sur – autrement dit d’éloigner – le réel.

Ce n’est pas changer le monde, c’est rendre le monde changé, donc renvoyer à la disjonction relative entre substance et apparence. « La Passerelle vers la lumière étroite » est la première des deux gravures des Charpentes remises sur l’ouvrage de l’improvisateur. Avec elle, on entre dans

  • l’ombre du profond,
  • le mystère de l’inattendu,
  • la tentation des abysses qui ne se dissout pas dans les ultragraves, ce serait trop simple.

Se manifestent ainsi, fugaces donc sexy,

  • l’hypothèse d’un ailleurs (vite inaccessible),
  • la fragilité des certitudes (dont témoigne l’extinction des espérances d’élévation par la répétition de vanité et les accords descendants), et
  • l’illusion de l’après (dont Jean Guillou dessine un formidable portrait grâce à sa science de la pédalisation sculptant la résonance donc la matité).

La minicassette dénichée par les guilloutologues ébaubit – et nous ne sommes point payé, sinon par le disque, ce qui n’est pas rien, certes, pour nous extasier, alors imaginez ce que cela donnerait si y avait un budget « influenceur à la petite semelle plus que semaine » chez Augure…

  • La tenue
    • inventive,
    • construite et cependant
    • apparemment libre de l’improvisation,
  • la vue d’ensemble id est la gestion de la narration, des contrastes et des motifs récurrents,
  • la virtuosité technique tenant la tension globale

saisissent. Le pianiste n’hésite pas à poser le mystère de la lumière dans l’étroitesse de la nuance piano confinant

  • au silence rapidement investi,
  • au répétitif modulant,
  • au chromatique précautionneux

tendant ces motifs et structures vers des aigus polymorphes qu’il

  • triture posément, puis
  • auxquels il s’accroche et
  • semble se retenir jusqu’à tant que possible.

« Les Poutres tissent ombres et lumières » serait la dernière source d’inspiration de l’improvisateur, à en croire les éditeurs aussi scrupuleux qu’inventifs eux-mêmes. Tout part d’une énergie grave pour s’envoler sur des octaves promptes à se détériorer en conservant le motif énergique liminaire. Jean Guillou travaille un faux fugato substituant à la polyphonie stéréotypée

  • la tonicité,
  • l’interrogation et
  • la tension entre
    • pédalisation,
    • recherche de la dissonance savoureuse et
    • digitalité explosive.

Derrière le scriabinisme d’affichage,

  • l’itération ultraguillouesque,
  • la mutation
    • d’intensités,
    • d’attaques,
    • de couleurs,
  • l’investissement sélectif ou exhaustif du clavier avec la prédominance non exclusive de graves

dessinent une poétique non pas du clair-obscur, c’est mignon, le clair-obscur, mais

  • de l’éblouissant et du fuligineux,
  • du furieux et du plus-que-furieux,
  • du dense (l’espace est plein de réalités sonores puissantes) et du délicieusement potentiel mais non actualisé (on croit imaginer certaines orientations que Jean Guillou a plus qu’habilement esquissées pour les abandonner et en choisir d’autres,
    • moins évidentes,
    • moins chargées,
    • moins prévisibles).

Le finale fortissimo éblouit

  • de noirceur,
  • de colère répétitive et, surtout,
  • d’impossibilité d’achever la proposition.

Cet aveu que, non,

  • pas de grand BLAM,
  • pas de decrescendo péteux,
  • pas de dénouement satisfaisant

est sans doute le moment le plus émouvant du disque, dans la mesure où elle renvoie l’auditeur ébaubi à l’inachèvement d’un mec

  • roué et foufou,
  • porté aux nues et malmené in fine,
  • apparemment éternel et décédé brutalement.

Chaque disque d’Augure,

  • admirablement pensé par ses grands sachants,
  • magiquement restauré par Jean-Claude Bénézech, et
  • parfaitement réalisé par l’association portée par Giampiero del Nero

sonne comme l’harmonique d’un nouveau point d’orgue. C’est triste, quand on pense à ce qui ne sera pas ; c’est joyeux, quand on pense à ce qui aurait pu ne pas être et qui s’apparente à un formidable médius préalablement humecté avant d’être tendu vers la Faucheuse. A priori, cette vulgarité n’est pas prête de finir. Tiens-le-toi pour dit, garce !

 

Jean Guillou, “Colloques et répliques” (Augure) – 6

 

Cliquer sur les hyperliens pour retrouver
la recension des colloques 1 et 2,
celle des colloques 3 et 4,
celle des colloques 5 et 6,
celle du colloque 7 et
celle des colloques 8 et 9.

Au programme de cette dernière chronique du coffret Colloques & Répliques publié par Augure : le récit du dixième colloque et le double complément offert aux dix colloques, en l’espèce les deux versions de Répliques.

 

Colloque n°10

Il y a quelque chose d’entourloupant à présenter ce « colloque » comme le dernier. Certes, il l’est objectivement, non ontologiquement. Ce nonobstant, sa nature est d’être un colloque parmi d’autres ; c’est la mort de son compositeur qui lui a conféré a posterior son statut. Pour autant, il serait absurde de nier que l’aura funèbre de l’œuvre ultime, dans la polysémie de l’épithète, flotte sur la pièce. Son instrumentarium étrange y participe. Commandé par le trompettiste Thierry Caëns, créateur du concerto pour orgue et trompette du même compositeur, le dixième colloque ajoute à l’orgue une kyrielle de trompettes (piccolo, en si bémol, en mi bémol, en ut) dont une soliste, un cornet, un bugle et des percussions (tam-tam, toms, chimes, gong, cymbales et timbales). Autour du compositeur, sous la direction de Thierry Weber, des souffleurs de renom (Thierry Caëns, donc, le désormais sulfureux Guy Touvron, Bernard Soustrot, Nicolas André, Konradin Groth, Antoine Curé et Florian Varmenot) côtoient deux percussionnistes, Didier Ferrière et Nejm Si-Mohamed.
Nous sommes le 9 avril 2016, à la cathédrale Saint-Bénigne de Dijon, lors de la création de l’œuvre, d’autant plus importante que, avec un tel effectif, elle avait peu de chance d’être souvent jouée par la suite. L’orgue est un palimpseste initié en 1740, secoué par des reconstructions, des restaurations-reconstructions, des restaurations et dernièrement sérieusement dépoussiéré par un relevage effectué par Michel Jurine depuis 2021, prolongé pour approfondir les travaux notamment de tuyauterie et visant une réinauguration courant 2024 (le plein jeu a symboliquement été réinstallé ce 28 avril 2023). C’est cependant la trompette qui lance l’affaire en solo.

  • Détaché,
  • résonance,
  • énergie :

nous voilà précipité au cœur de l’histoire. L’orgue répond, massif et ondulé, suivi par le chœur des souffleurs placé sous la surveillance du trompettiste soliste dont nul ne conteste la préséance.

  • Phrasé,
  • aigus sûrs,
  • souffle

embellissent sa ligne complexe et hachurée. L’orgue ne manque pas de lui répondre derechef. Les peaux frappées travaillent le motif en écho aux tuyaux droits ou tordus.

  • Suspense des tenues,
  • surgissement d’événements sonores en explosion ou en tapinois,
  • opposition des rythmes longs et des frappes incisives

animent cette association entre développement d’un motif (un gimmick sinon un riff, à l’échelle guilloutique !), ruptures et séquences enrichies par

  • les variations de registration,
  • le changement de périmètre de l’orchestration et
  • l’usage des chimes.

Jean Guillou adjoint

  • au ressassement la gourmandise de l’inattendu,
  • à l’évidence de la synchronisation la liberté du geste,
  • au rugissement de l’orgue les mutations d’intensité et
  • au potentiel de la trompette seule l’exploitation généreuse de son instrumentarium.

Un solo de trompette et la réponse de l’orgue préparent le retour du motif structurant la pièce et le gros POUËT final.

 

Répliques

En sus des dix colloques, Augure propose les Répliques op. 75, une œuvre modulable pouvant impliquer, plus ou moins au choix, orgue de Barbarie, orgue positif ou piano versus grand orgue. Le label en propose donc deux versions : l’une pour orgue positif et grand orgue, l’autre pour orgue positif et orgue de Barbarie. Celle-ci met en scène Vincent Crosnier, disciple iconique du compositeur, associé à Pierre Charial à l’orgue de Barbarie. C’est cette complémentarité, avec les mêmes artistes, qu’ont entendue les curieux lors de la création en septembre 2010… et lors de la reprise, un an plus tard, toujours à Saint-Eustache – version qui est dorénavant disponible sur disque.
Prompt comme l’engin mécanique qu’il est (on pense aux folies de Conlon Nancarrow récemment publiées en coffret), l’orgue de Barbarie entame la conversation puis cherche à titiller l’orgue et sa tenue de pédale par

  • des traits,
  • des notes répétées et
  • des accords agacés.

Les échos entre les discours des personnages s’emballent, se fracturent, se frictionnent, se répliquent, s’amplifient, s’enrichissent de variantes et de dérapages. La partition offre aux instruments

  • lignes fragmentées,
  • enchaînements cycliques,
  • réminiscences de motifs et
  • progressions d’accords réitérées jusqu’à ce qu’irritation s’ensuive.

Jean Guillou travaille avec métier

  • le vaste spectre sonore du grand orgue,
  • le recours aux idiomatismes toniques de l’orgue de Barbarie (dont l’effet mitraillette, toujours très efficace), et
  • l’association ou la dissociation des individus aux prises (ainsi de la vaste cadence de l’orgue de Barbarie à l’approche du finale)

jusqu’au gros BRAOUM final. Une version alternative de cette même  œuvre oppose Sarah Kim (grand orgue Bonato à trois claviers, achevé en 2013) à Jean Guillou (orgue positif) dans l’autre antre du maître, en l’église Sant’Anastasia de Villasanta. L’effet est évidemment très différent.

  • Les attaques (la spécificité de celles de l’orgue de Barbarie rendent jaloux Vincent Crosnier, de son propre aveu),
  • les sonorités et
  • les effets

donnent davantage un sentiment de continuité entre les instruments aux prises.

  • La complémentarité des sons,
  • le changement de nature de la virtuosité nécessaire,
  • le remplacement de l’exotisme par manière de synergie

justifient pleinement la publication de cette seconde version, moins surprenante mais plus vénéneuse que la première. Une manière tout à fait pertinente de clore un coffret incroyablement ambitieux et dont il faudrait être un mauvais coucheur ne jurant que par le divin Mozart interprété sur instruments baroques et pas trop fort pour ne pas juger

  • son systématisme informé résolument captivant,
  • son contenu musical souvent passionnant et
  • son foisonnement toujours stimulant.

Pour acheter le triple CD contre 36 €, c’est ici.

 

Jean Guillou, « Colloques et répliques » (Augure) – 1

 

Dans le malheur de son décès inattendu (de nos jours, le grand âge n’est même plus une excuse), Jean Guillou a néanmoins une triple chance :

  • pouvoir compter sur l’envie de promouvoir son œuvre de créateur et d’interprète qui anime le discret producteur des disques posthumes, Giampiero del Nero ;
  • avoir fédéré autour de sa personnalité les membres de l’association Augure, parmi lesquels les éminents Vincent Crosnier et Frédéric Brun, fins connaisseurs
    • du bonhomme,
    • du créateur et
    • de l’artiste ;
  • avoir laissé une foultitude d’enregistrements, souvent de très bonne qualité, tant de ses récitals que de ses compositions, y compris les plus abracadabrantesques vues au prisme de notre temps frileux en termes d’instrumentarium.

C’est ce dont témoigne le récent coffret de trois disques paru chez Augure, un travail

  • de collection,
  • de sélection et
  • de mise en valeur

pour le moins impressionnant devant cette musique éminemment narrative et polymorphe. Cette plasticité du « colloque » ne doit pas être masquée par l’unicité sémantique désignant les dix partitions au programme. Les mots sont trompeurs, de même que l’affirmation « premier enregistrement intégral » est une maladresse : il s’agit de la première collection intégrale d’enregistrements variés des colloques, et non d’une entreprise unifiée d’enregistrement des Colloques de Jean Guillou. Pêché presque véniel tant est réjouissante l’ambition qui a présidé à la finalisation de cet ensemble généreux de trois disques passionnants passant chacun les 70′ !

 

Colloque n°1

Foin d’épithètes et de louanges en ce début d’ascension d’un Everest guilloutique. En effet, tout commence loin des flonflons et de la pompe. Le Premier colloque, qui fut d’abord au pluriel, rejette même l’orgue pour privilégier une formation chambriste. En l’espèce, la pièce associe

  • le compositeur au piano,
  • Agense Ferraro au violon,
  • Fabrizio Oriani au hautbois et
  • Anna Mancini à la flûte.

Le prélude de l’opus 2 oppose la tenue des bois et les accords répétés du piano. Toutefois, le lyrisme du hautbois et le soutien du violon ne peuvent rien contre l’obstination des marteaux, au point que, à son tour, le hautbois est contaminé par le motif pianistique. Si tout le monde s’écoute, personne ne s’entend. Tour à tour, les quatre protagonistes reprennent les trois mêmes éléments de langage :

  • notes répétées,
  • motif de quatre notes et
  • tenues.

Irrité par cette vague uniformité, le piano tente de s’imposer dans les graves dont il est le seul à disposer. Le violon n’est pas impressionné. Alors, l’instrument marteau tente de le prendre de haut, dans les aigus. Son attitude a le don d’agacer les compères. Le piano s’en émeut et tente d’imposer sa primauté. Le montage fait alors ce qu’il peut à 5’15 pour risquer un changement de prise difficile à dissimuler, peut-être entre répétition et version live. Indifférentes à ces basses considérations matérielles, les volutes de la flûte puis, en écho, celles du hautbois, tentent de tenir le cap face à l’entêtement du piano. Le violon prétend alors jeter son grain de sel et, soudain, c’est le drame. Le piano trouve que c’en est trop et fait ouïr sa grosse voix. Ses opposants ne s’en laissent pas compter et insistent, les insolents. Sourd à la proposition d’apaisement de la flûte, le piano s’en tient à ses toniques itérations.
Un p’tit montage plus tard, à 8’17, voici le violon contaminé par les tenues longues qu’égrenait tantôt le piano. Tandis que ce dernier commente, les deux autres protagonistes s’offusquent d’une telle trahison. Finalement, à force de reprendre les mêmes sèmes à défaut d’adopter une grammaire identique, le quatuor semble se mettre à parler la même langue avec, pour seule arme, un faux canon. Le triomphe du piano est de courte durée, car le violon l’imite et vient le défier. Le hautbois en rigole. La flûte se joint au challenge. Les doubles cordes du violon, réminiscence d’un motif initial, ont au moins la vertu de dresser un constat d’échec. Chacun renonce à trouver une position partagée par tous et, franchement, c’est tant mieux : regarder ensemble dans la même direction, ce n’est pas de l’amour, c’est de l’ennui ou du béni-oui-ouisme, l’un n’empêchant certes point l’autre. Ou alors, c’est qu’on roule en voiture et, comme c’est l’heure du casse-croûte, personne ne dort, mais ça n’est pas le sujet.

 

Colloque n°2

Jean Guillou a écrit trois colloques pour orgue et piano (en concert, il s’attribuait la partie de piano). Le premier de ces duos est le Deuxième colloque, presque deux fois plus long que le Premier colloque (22′ contre 12′), et même quatre fois puisqu’il est proposé en deux versions – en bonus est proposée une version donnée en concert par le compositeur et Zuzana Ferjenčíková (l’éditeur du livret profus a démissionné devant les accents de l’artiste, la paresse n’a pas de pitié), laquelle a bouclé tantôt le crowdfunding nécessaire à son prochain disque. Pour compliquer la chose, on ajouterait volontiers que le deuxième colloque est en réalité le troisième chronologiquement, et c’est vrai que ne pas compliquer est toujours regrettable, dans une notule de disque, ça fait super amateur. Dans la version du 27 juillet 1974, enregistrée en concert au Grossmünster de Zurich, Cherry Rhodes est aux orgues. L’orgue zurichois est un Metzler quatre claviers de 1960, en partie tiré du Kuhn précédent. En 1974, il n’avait pas encore de combinateur ce qui n’a pas vraiment dû réjouir les assistants de Cherry Rhodes. Comme nombre d’orgues massifs de cette époque, il est multifonctions. À titre d’exemple, Louis Robilard y a gravé du Liszt ; Jean Guillou et Lionel Rogg y ont enregistré du Bach. Sa composition de 67 jeux associe des styles différents et s’enorgueillit de puissantes chamades à déneiger un sapin dans son manteau d’hiver.
Quasi à l’unisson, piano et orgue entament leur cheminement fondus l’un dans l’autre, sur un rythme posé qu’une inquiétude zèbre bientôt. Le rythme pesant des accords répétés par les tuyaux s’opposent aux éclairs du piano. Puis une anche tremblante cherche l’ouverture sans que les marteaux n’acceptent le défi. Des cellules pianistiques, bientôt octaviées, se confrontent aux piaillements de manière de plein jeu aigu. La séquence se prolonge assez pour que l’orgue, comme ébaubi par l’audace de son collègue, tâche d’y mettre fin par le truchement d’un grand jeu. Les accords répétés du piano montrent assez qu’il n’en a cure. L’orgue profite du silence qui suit cette révélation pour risquer une série de questions auxquelles son collègue paraît indifférent. Cependant, les deux zozos reprennent leur chemin en devisant de concert. La paix ainsi revenue semble exaspérer le piano qui fracasse tout rageusement. L’orgue le calme et et le clame. Dès lors, voici les deux ex-partenaires qui se regardent en chiens de faïence. Sur la pointe des doigts, le piano risque quelques accords aigus répétant des motifs entendus plus tôt. L’orgue semble l’imiter dans le même registre. Puis le grave de la pédale grogne. La tension réapparaît, le piano se lovant dans l’orgue comme pour se préparer à imploser son adversaire. Pour nous faire vivre ces expériences, en dépit de quelques sautes, l’équilibre de la prise de son restituée par Jean-Claude Bénézech contribue à plonger l’auditeur dans le défi lancé mutuellement et sous différentes formes par les duettistes – et tant pis si, parfois, cet équilibre paraît bizarrement trop reconstitué donc trop peu réaliste. Ce revers de la médaille permet de saisir la richesse des types d’opposition que le pianiste-organiste-compositeur précipite dans le creuset où il forge l’opus 11.
L’équilibre comme arme du déséquilibre : la saveur du colloque s’en nourrit, par-delà

  • la virtuosité bondissante exigée des interprètes,
  • la précision des échanges en dépit de ce que l’on imagine être une configuration complexe, et
  • la multiplicité des sonorités de chaque instrument et des instruments mêlés.

Soudain, de grands traits pianistiques semblent s’envoler vers le néant. Derrière eux se fracassent des accords servant de terreau aux anches de la grosse bête à tuyaux. Pas de quoi empêcher une transmutation du piano en dynamite, avec percussions et fusées. Tous décibels dehors, l’orgue semble remettre à sa place le zozo, qui fulmine et revendique de poursuivre un solo qui s’emballe. L’orgue sent que le piano n’a pas bien compris qui est le maître ; et les deux coqs, éprouvant un sentiment similaire, s’affrontent avec une virulence qui n’a pas peur de la brutalité. En clair, ça pète. Le silence qui suit ne paraît pas calmer le piano impétueux même si, en apparence les motifs piano signent une trêve au goût de cromorne grave. Difficile de croire que les hurluberlus vont rester jusqu’au point d’orgue à ressasser les éléments de leurs premiers échanges. Pourtant, parfois, l’échange sain de points de vue contradictoires et tempétueux permet de trouver des accords autrement passionnants que l’échange de billevesées convenues et douces comme du saindoux…

 

Colloque n°2 bis

Évidemment, à peine finie cette histoire, on se précipite sur le troisième disque pour entendre la même pièce dans la version Guillou – Ferjenčíková enregistrée dans l’antre du maestro 35 (!) ans plus tard. On ne présente plus le Van den Heuvel de 1989, ses 101 jeux et quelque huit mille tuyaux, dont le titulaire iconique a obtenu qu’il soit doté d’une console mobile. Celle-ci a peut-être simplifié le dialogue visuel entre organiste et pianiste dans la seconde version choisie par Augure. Sera-ce une des raisons de la durée de cette exécution, inférieure de deux minutes à la précédente ?
Le tempo liminaire n’est pourtant pas si différent ; l’écoute ne révèle point de précipitation ; nous nous refusons à faire une écoute parallèle afin de nous concentrer sur le plaisir propre à une musique bombardée d’événements et de trouvailles. En dépit de certaines faussetés d’anches – un aussi gros instrument que celui de Saint-Eustache serait-il totalement juste, pour un concert d’été, on crierait au trucage – et du surgissement de quelques curiosités (1’54),

  • les tensions,
  • les échanges presque harmonieux,
  • les explosions d’irritation

sont également prenantes… et moins artificialisées, ce qui les rend moins clinquantes mais plus compréhensibles (le son semble essentiellement capté à proximité du piano, laissant les tuyaux en haute distance).

  • D’un point de vue dramatique et pour une première approche, le choix de la version de 1974 est une évidence, même pour le côté vintage qui participe du charme de son son (si) ;
  • d’un point de vue de la profusion organistique et de l’intelligence des oppositions, celle de 2009 est saisissante ;
  • d’un point de vue discographique, l’écoute des deux propositions à la suite ne manque pas de sève, même si le duo de 1974 semblait parfois mieux synchronisé sur les breaks.

En somme, pour caractériser les options d’écoute du Deuxième colloque,

  • ceux qui préfèrent qu’on leur raconte une histoire écouteront le premier disque ;
  • ceux qui préfèrent une musique moins narrative qu’impressionnante écouteront le troisième (d’autant que, sur le point d’orgue, cette fois, force reste à Jean Guillou le pianiste !) ; et
  • les mélomanes curieux pourront avec profit se plonger dans l’écoute des deux exécutions en sachant, gourmandise oblige, qu’il reste huit colloques et des répliques à découvrir.

À suivre !


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Ce soir, on improvisait

Improvisation partagée en l’église Saint-André de l’Europe (Paris 8) le 17 septembre 2022. Photo : Rozenn Douerin.

 

C’était le finale. Pendant une belle heure, on avait

  • joué,
  • soufflé et
  • chanté.

Alors, on a terminé ensemble ce récital du jubilé en improvisant. Une quinzaine d’artistes instrumentaux et lyriques ont joint

  • leur créativité,
  • leur sens de l’écoute et du collectif,
  • leur feeling

pour fomenter en direct cette œuvre collective

  • aussi impromptue
  • qu’improbable
  • car improvisée.

Il en reste cette vidéo où semble se mettre en musique quelque chose

  • de rare,
  • de rugueux,
  • de convivial

qui pourrait bien ressembler à un mélange

  • d’amitié,
  • de respect mutuel et
  • de joie.

Un bon souvenir qu’il est pétillant de partager aujourd’hui en vidéo.

 

 

 

Saga pas à Fricka

Vincent Crosnier en l’église Saint-André de l’Europe (Paris 8) le 17 septembre 2022. Photo : Rozenn Douerin.

 

Issue d’une improvisation, comme ses consœurs 2 et 4, la Sixième saga de Jean Guillou est loin de faire la gueule constamment comme Mme Fricka – faut dire que, elle, a des raisons pour ça. Dans le cadre du jubilé partagé du 17 septembre, Vincent Crosnier – qui fut l’un des très proches de Jean Guillou et qui, au long de ses périples, créa, à titre posthume, un ambitieux inédit du phare de Saint-Eustache – propulsa l’énergie tellurique et constante de la Sixième sur l’orgue de Saint-André de l’Europe.
Suite aux nombreuses questions que nous avons reçues, nous confirmons que, lors de ce jaillissement, aucun orgue ni spectateur n’a été blessé. Néanmoins, soyez prudents : avant de lire cette vidéo, accrochez-vous !

 

 

 

Concert-jubilé : le programme !

 

20 ans d’orgue à la tribune de Saint-André de l’Europe… Des milliers de célébrations jouées… Des centaines de concerts donnés et organisés… Ça se fête ! Après les rebondissements sans lesquels organiser un concert serait beaucoup moins drôle, voici le programme qui attend les spectateurs prêts à jubiler, ce samedi 17 septembre à 20 h 20.

 

 

L’entrée et la sortie du concert sont libres ; les artistes se produisent exceptionnellement gratis pro musica ; néanmoins, des corbeilles permettront aux spectateurs qui le désirent de participer aux frais (graphisme, SACEM, éclairage, programmes, coquetèles). Au plaisir de jubiler ce tout tantôt en la compagnie des curieux !


Synthèse des infos utiles : ici.