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Yannis Constantinidis

Cyprien Katsaris joue Papaïoannou, Constantinidis et Levidis, Melism (2/2)

 

Après avoir découvert l’intégrale des 24 préludes pour piano (AKI 51) de Yannis Andreou Papaïannou, c’est avec une curiosité aiguisée que nous nous apprêtons à écouter les deux dernières œuvres au programme du nouveau disque Melism de Cyprien Katsaris…
… à commencer par les Huit danses des îles grecques de Yannis Constantinidis (1903-1984), composées en 1954. Francophile et phone mais profondément lié à l’école allemande, le compositeur a connu le succès avec cette suite pour piano, bientôt arrangée pour deux pianos, ainsi qu’avec ses compositions allant de la chanson pour Nana Mouskouri aux opérettes composées à la file. Il a parfois été comparé à Béla Bartók pour sa capacité à arranger le répertoire folklorique (il fut un temps où l’appellation était si peu honteuse qu’il n’était point besoin de lui substituer des euphémismes du type « populaire ») à la sauce savante.
La fête commence avec un Allegretto con grazia (Syrtos, 2/4). L’énoncé et le développement du thème sont

  • superbement harmonisés,
  • saupoudrés d’ornementations frémissantes et
  • agrémentés de marqueurs rythmiques tonifiant la miniature.

 

 

Cykladitikos décompose son 5/4 en trois et deux temps. Cet aspect faussement bancal est traité avec une inventivité joyeuse convoquant

  • exploitation des différents registres donc des différentes dynamiques,
  • contrastes,
  • breaks et
  • nuances.

Karsilamas, Allegretto, ose le 9/8 réparti en cinq plus quatre battements. La valse à neuf temps se déploie selon un mode AB qui n’obère rien

  • de la virtuosité,
  • du dynamisme ni
  • de la cohérence

apportés par l’interprète-athlète. Zervodegios roditikos revient au bon vieux 2/4. Articulée sur une structure AB+coda, la simplicité frontale de la pièce se pare avec bonheur d’un accompagnement travaillant

  • la résonance,
  • l’articulation et
  • la caractérisation des différents moments.

Kalymnos enrichit le 7/8, déjà pas simple, en associant un 3/8 à un 2/4. Sur un bariolage presque liquide se répartit un thème appuyé contre une harmonisation sobre de la main gauche. Le toucher magnétique de Cyprien Katsaris charme l’oreille en profitant

  • du talent et du travail du musicien, mais aussi
  • de l’écrin de Saint-Marcel, mythique église parisienne d’enregistrement,
  • d’un Bechstein D-282 réglé aux petits oignons par Hugues Gavrel
  • ainsi que d’une captation bluffante de précision et d’équilibre.

Karpathos exploite à nouveau le 5/4 en 3+2, de façon Allegretto vivo e con spirito. Le thème énoncé, un accompagnement le sertit ; un second motif le prolonge, le développement les écartèle sur le clavier avec un mélange de clarté et de légèreté pour le moins coquet. Zeimbekikos, Rhodes fomente un 9/4 réparti en 2+2+2+2+3 joué Moderato. La main droite aux doigts bondissants et prompts à triller est bientôt secondée par sa consœur.

  • L’énergie,
  • la tonicité et
  • les revirements d’atmosphère

alimentent le ressassement thématique jusqu’à l’apaisement de la coda. Pentozalis en Crète conclut le tour de danses sur un 2/4.

  • Notes bondissantes et obstinées,
  • nuances et dynamiques,
  • modulations et mutations de registres

animent ce brillant parcours insulaire. Y fascinent

  • l’inventivité savante de l’arrangeur fascine,
  • la capacité d’airs résolument simples à s’intégrer dans un écrin résolument plus complexe, et
  • l’art de l’interprète pour restituer à la fois
    • la vitalité originelle,
    • l’exigence de virtuosité et
    • la jubilation fragmentée d’une musicalité mouvante et toujours séduisante.

 

 

Dimtry Levidis (ou Lèvidis en français, puisqu’il a été naturalisé) a vécu de 1886 à 1951. Un peu célèbre pour avoir été le premier à dégainer une composition incluant des ondes Martenot, il a été célébré dans le temps par les valeureux orchestres parisiens qui jouaient ses compositions orchestrales. Sa Sonate opus 16 date de 1908 et s’avance en huit mouvements pour huit minutes (Natalia Miroshnikova est moins prompte dans la version disponible sur YouTube). Cyprien Katsaris adopte une approche presque clinique : pas d’affèterie dans le Moderato poetico liminaire.

  • Les trilles,
  • les effets d’accélération, pas plus que
  • les contrastes de nuances

ne surjouent pas le romantisme revendiqué dans le titre. Pour autant l’interprète ne néglige point

  • les octaves ultra-expressives,
  • la précision des traits ni
  • la gestion de la tension entre pédale de sustain et digitalité.

L’animation quasi lisztienne qui secoue par saccades la partition au mitan, flirtant néanmoins avec des pas de danse très 1900, permet au musicien de démontrer sa virtuosité empreinte d’un souci permanent de musique qui consiste, par exemple, à

  • faire ressortir le thème en étageant l’accompagnement,
  • organiser les voix grâce à une main très sûre,
  • guider l’auditeur dans ces huit minutes riches où le ressassement du thème ne met pas l’œuvre, et c’est heureux, à l’abri des foucades, etc.

Impétuosité, lyrisme et échos des grands compositeurs romantiques se mêlent dans ce qui, sans se réduire à un exercice de style « in einem Teil » [d’un bloc], témoigne

  • de la connaissance sûre des codes du passé par un musicien de vingt-deux ans,
  • de sa foi dans leur efficience et
  • de son désir de prolonger, fût-ce en tanguant un peu, les plaisirs d’antan devenus – cela ajoute à leur charme – des plaisirs coupables.

Le disque ne finit donc pas sur la pièce la plus significative, la plus grecque ou la plus bouleversante. Toutefois, il permet de valoriser une sonate qui capte l’attention

  • en proposant un style différent des précédentes propositions (après le post-Debussy et le post-Bartók voici, pour schématiser, le post-Liszt),
  • en confortant la richesse du patrimoine gréco-français méconnu et
  • en illustrant la puissance protéiforme d’un interprète qu’aucun défi ne semble effrayer.

Avec cette nouvelle production, l’inarrêtable Cyprien Katsaris prouve une fois de plus que, aussi fou que cela semble, sa seule présence sur une pochette de disque garantit un programme original, fouillé, malin et séduisant. Impressionnant et jubilatoire.


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Cyprien Katsaris joue Papaïoannou, Constantinidis et Levidis, Melism (1/2)

 

Il est un pendant au racisme curieusement valorisé : ce que nous pourrions appeler le blédisme, entendu comme la vénération du bled d’où l’on vient. Être né quelque part entraîne parfois l’hypertrophie d’un kif ou d’une nostalgie propre à certaines gens du cru, fascinés même par le crottin fait par les chevaux de bois pourvu que ce soit « les leurs ». En musique, ce blédisme a un avantage et un inconvénient. L’inconvénient est qu’il est directement connecté au racisme. Par exemple, seul un Russe pourrait jouer Scriabine, quand les crétins lobotomisés leur en laissaient le loisir – nous évoquions la question, peut-être moins polémique ainsi appliquée, à propos du disque Granados de Myriam Barbaux-Cohen. L’avantage, c’est qu’un autochtone est habilité à dénicher des merveilles de son pays ou, plus largement, de sa culture natale. Alors, pas en France, faut pas exagérer, la France étant un pays exploitant les pauvres colonisés y compris en métropole où les pauvres colonisés sont venus se faire exploiter in memoriam, sans doute ; mais ailleurs, peut-être.
Il faut se réjouir que ce danger, répondant à la mondialisation par la mythification des origines, nourrisse, explique ou serve de prétexte à des projets enthousiasmants. Ici, c’est le meilleur côté du blédisme qui nous est offert par le Franco-Chypriote Cyprien Katsaris, sur lequel les lecteurs coutumiers du site ont dû lire parfois quelques notules au gré de leurs baguenaudages. Grâce

  • au musicien courageux (s’investir dans un répertoire rare, d’aucuns jugeront que c’est une perte de temps car d’un retour sur investissement plus que faible),
  • au virtuose intrépide (capable de se couler dans des styles différents avec cette apparence de facilité qui n’est jamais étalage neutre ou lisse de technicité insolente) et
  • au curieux impénitent (tout en jouant des monstres du répertoire, il s’obstine à dénicher des œuvres et des transcriptions à peu près inconnues du grand public voire de ses pairs)

et grâce au label Melism, le voici porte-voix de compositeurs grecs dont la notoriété hexagonale est, c’est rien de le dire, limitée. En témoigne Yannis Andreou Papaïoannou (1910-1989), dont sont ici présentés les vingt-quatre préludes pour piano, écrits en deux temps entre 1938 et 1939. Avec des titres volontiers debussystes mais sur des formats très serrés, allant de 0’45 à 3’15, ces pièces témoignent de l’attraction pour l’art musical français qui animait le créateur, au point de partir se perfectionner à Paris et à trente-neuf ans auprès d’Arthur Honegger. « La nuit à la campagne » est précédée d’un silence de cinq secondes qui permet à l’auditeur d’inspirer et de se préparer aux découvertes. Sur un balancement lent, harmoniquement riche, la partition, de forme quasi ABA, explore le paysage pianistique

  • des graves sombres aux aigus cristallins,
  • des accords égrenés ou plaqués,
  • des longues phrases aux détachés légers.

« Le matin près de la mer » est en fait le premier prélude à avoir été présenté au public par le compositeur-pianiste. Plus mystérieux, il associe médium têtu et aigus explosifs. Puis la palette se remplit, aspirant vers les aigus (l’horizon) mais restant au contact de la rive par un registre plus grave. « Aquarelle » associe un rythme ternaire à un lead à la main droite. Des secousses toniques évitent toute tentation de mignonnerie pour privilégier l’évocation liquide et ruisselante d’une peinture rapide et délicieusement floue. « Danse » fait sautiller en rond des lutins entre médiums et aigus grâce à une écriture associant

  • simplicité apparente,
  • trouvailles harmoniques et
  • sens de l’évocation presque narrative.

« Clair de lune » hésite joliment entre la stabilité des accords et l’évanescence opaline de

  • trilles,
  • traits,
  • arabesques chantournées,
  • formules cycliques,
  • échos et
  • arpèges.

 

 

« In memoriam. Hommage à Ravel » salue Maurice, mort fin 1937, donc fort peu avant la composition des premiers préludes. Le registre grave est évidemment le premier en action. Les registres plus aigus lui font écho dans une sorte de faux fugato où la reprise obsédante du thème fait office de marche funèbre. L’émotion gonfle en une vague triste qui explose puis renaît avant de se suspendre par une inattendue volte majeure. « La brise » frissonne sur le clavier en chapelet de notes et trilles sciemment répétitives et maîtrisées jusque dans l’unisson final (c’est une brise, pas une tempête). « Souvenir » s’agrippe d’abord à la légèreté des aigus avant de monter et descendre au long du clavier sans que l’on sache si la remémoration est joyeuse ou attristante – l’arpège final laisse penser que, l’un dans l’autre, ce retour du passé suscite un doux sourire.
« Miss A. J. Eccentric », marqué « Andante con moto » commence avec une solennité franche du collier mais non sans nuance. Rien d’extravagant dans la musique, mais de la légèreté mimée par

  • les aigus,
  • le passage sporadique de thèmes façon musical et
  • la tentation d’un langage parfois jazzy

jusque dans les accents et les retards subtilement arythmiques ménagés par l’interprète. « Le lac » est également très tourné vers les clapotis aigus. La surface étale de l’eau se dessine entre

  • balancement,
  • reflets paisibles et
  • quelques éclaboussures rompant la monotonie.

« Tziganiana » prolonge peut-être l’hommage ravélien. Le prélude prend le temps de chercher son mode et sa voie… qu’il développe dans le registre aigu avant de le laisser parcourir le clavier. On saluera le toucher de l’interprète, capable de

  • poser des accords d’une discrétion bluffante,
  • claquer des traits ébouriffants et
  • guider l’oreille dans les divers méandres d’une partition captivante.

Sur un format plus resserré, « Les oiseaux aquatiques » volettent avec des duos réglés au cordeau vite suspendus avant que l’idée musicale ne vire au répétitif. Certes, « La bayadère », dernier prélude de la première livraison, n’est guère indienne ; qu’importe ! Son aura est portée par un climat relevant plus de la transe que de la danse, grâce à un motif lancinant maintenu par la main gauche. Le compositeur, excellemment servi par son porte-voix, varie pourtant les climats via

  • les harmonies,
  • les associations de registres et
  • les nuances.

 

Cyprien Katsaris à la Salle Gaveau (Paris 8), le 15 juin 2022. Photo : Rozenn Douerin.

 

Pour une fois, « Sérénité » n’est point ennui. Plusieurs motifs se concatènent, semblant suggérer que la sérénité n’est point repos mais capacité à gérer émotions et à-coups avec un recul surplombant qui n’empêche pas d’enregistrer les soubresauts de la vie avec un détachement de sismographe. « Le Christ est ressuscité », feat. un sample traditionnel « connu de tous les Grecs », précise le livret, associe graves du tombeau et aigus du Ciel, entre lesquels se débattent les hommes du médium entre leurs émotions, leurs incompréhensions et, parfois, leur foi. « La vallée des peupliers » présente une main droite presque improvisante sur un accompagnement posé sur des basses solides sinon régulières. Dans la vallée, on entend

  • les cloches qui sonnent,
  • le vent qui soufflette, et même
  • la vie qui s’attarde et trébuche doucement, sans sens prédéfini – semble-t-il – mais non sans jolies couleurs.

« Nuit translucide » pose sur une basse fatale des silhouettes ombrées dans les aigus et les médiums. Quelques formes apparaissent, se précipitent, s’enfuient cependant que passe le temps en cycle de six notes… qui s’accélèrent soudain comme il arrive aux heures de se hâter. Les motifs cycliques finissent par devenir prépondérants, laissant entendre que, dans notre monde, translucide ou non, nocturne ou diurne, Saturne a beau porter un joli nom, il reste un dieu fort inquiétant. « L’amazone », seul prélude siglé « Allegro vivo ma leggiero », bondit sans faiblir mais pas sans frémir avec virtuosité durant 0’45. « La fée » est beaucoup plus nonchalante que la guerrière malgré un déluge de notes coulant comme des paillettes sur le pelage d’une licorne. Le compositeur et son interprète évacuent cependant l’aspect programmatique lié au titre pour se concentrer sur le mystère de ces créatures, traduit par

  • la fluidité des traits,
  • l’absence de thème clairement unificateur et
  • la suspension finale qui se dérobe à toute résolution.

« Crépuscule dans la forêt » s’ouvre sur une monodie bientôt revêtue de quartes sveltes puis d’un accompagnement presque complet. Une quasi reprise plus tard, des dissonances nébuleuses floutent les arbres derrière l’obscurité grandissante. Après cette pièce d’une minute et demie, s’enchaînent quatre préludes de moins d’une minute. « La neige » tombe des cimes sur un sol médium. Le paysage – toujours identique, toujours différent – change à mesure qu’elle s’accumoncelle jusqu’au dérapage accéléré final. « Poisson d’or » file, avec un sillage que la pédale de sustain sait dessiner. Çà et là, Cyprien Katsaris ajuste la vitesse pour que la musique surpasse l’exigence de virtuosité. « le ruisseau » clapote paisiblement dans les aigus et le médium, enrichi d’une voix tantôt à gauche, tantôt à droite, la pièce s’achevant sur une suspension laissant à dessein l’auditeur sur sa faim – il s’agit d’un prélude , que diable. La dernière mise en bouche s’intitule « La nageuse ». Elle file, la dame, avec un allant que finit par contrôler souplement l’interprète après que la folle course s’est enfin arrêtée.
En conclusion, même si la brièveté des derniers préludes préfère l’accumulation des évocations à leur alternance avec des œuvres plus conséquentes, assumant l’éventuelle déception de celui qui écouterait de bout en bout, voilà un recueil superbe : c’est joli, c’est varié, c’est finement écrit et c’est exécuté avec une sensibilité qui, pour un peu, réussirait à gommer la difficulté technique hérissant maintes pièces du puzzle. Une découverte intense et sapide !


À suivre !
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Cyprien Katsaris, Salle Gaveau, 15 juin 2022 – 2/2

Cyprien Katsaris à la Salle Gaveau (Paris 8), le 15 juin 2022. Photo : Rozenn Douerin.

 

On peut toujours se gausser des supporters de sports collectifs qui, s’ils sont dignes de leur statut, n’envisagent pas d’assister à une partie de balle au pied ou pas qu’au pied sans inclure une ou plusieurs pauses au bar, notamment au mitan de la facétie. Dans ce cas, du moins ne faut-il pas oublier l’importance de la picole dans l’écosystème des concerts de musique dite savante.
En témoigne le dernier récital en date de Cyprien Katsaris à la salle Gaveau. Après une première partie narrée ici, une bonne partie des convives est restée longtemps tanquée au bar du rez-de-chaussée. Quand la seconde partie commence, ni la production ni la salle (on comprend pourquoi) n’ayant alerté de la reprise des festivités, maints soiffards mondains manquent à l’appel tandis que d’autres rentrent dans la salle canettes à la main.
Curieuse imprévoyance de leur part – à moins qu’elle ne soit calculée, faute d’intérêt pour la musique – car le programme mérite pour le moins attention. 100 % Saint-Saëns, il s’ouvre sur rien moins que Le Carnaval des animaux. La « grande fantaisie zoologique » est ici interprétée dans la transcription de Lucien Garban pimpée – inévitablement pimpée – par l’interprète en personne. Le fantasque pianiste trouve ici le grain qu’il aime moudre et dont il sait faire la farine chère à ses auditeurs, happés notamment par

  • la solidité digitale du zozo,
  • sa fantaisie élégante qui épice la rigueur de la mesure,
  • la tonicité des octaves,
  • la sérénité motorique des notes répétées sans faillir,
  • le vertige qu’assument certains tempi pour « animaux véloces »,
  • son art de faire sonner l’ensemble des registres,
  • son goût pour le swing qui se pourlèche çà du french cancan,
  • sa science de la couleur qui ménage tuilages ou contrastes opportuns, et
  • son réel souci de narrer ces petites miniatures concaténées autour d’un unique instrument au potentiel orchestral évident.

 

 

 

 

« Aquarium » fait son petit effet attendu, la transcription conjointe associant

  • la virtuosité,
  • la musicalité et
  • le pianisme

indispensables à nous plonger dans ce grand bain.
On s’étonne que même ce sommet de la meilleure eau ne suffise pas à reconcentrer un public dissipé, drogué aux portables. Est-ce souci d’emmerder le monde ? faute de mieux ? recherche d’un prétexte pour s’offrir un nouvel iPhone ?

une spectatrice fait tomber et retomber le sien. Moult de ses semblables s’occupent en filmant l’artiste. Quelques vieillards cacochymes ou assimilés se servent de leur cellulaire pour éclairer le piètre programme vendu éhontément par Fournier productions. D’ailleurs, certains lâchent l’affaire et supplient leurs messageries préférées de les tenir occupés. Les anthropologues eussent-ils eu un doute, nous sommes en mesure de leur confirmer que, en moyenne, l’humain, même quand il se croit un peu cultivé – peut-être surtout dans ce cas – a de bonnes chances d’être, substantiellement et statistiquement, un pitoyable imbécile à la tête pleine de déjections qu’il confond avec des neurones.
Malgré les concons, le coucou suspend le carnaval avant les battements d’ailes de la volière et les ébats des personnages à petites oreilles que sont les pianistes, ces gens souvent engoncés dans leurs gammes ennuyeuses bien que pas toujours justes. La légèreté sautillante des fossiles se nourrit

  • d’une virtuosité polyphonique et souriante (« Ah ! vous dirais-je maman ? »),
  • de brillantes caractérisations et
  • d’une impression de force-qui-avance sans cesse certes pas peu impressionnante, qui plus est en concert.

« Le cygne » remet un coin dans le juke-box des golden hits avec joli thème au médium, accompagnement à gauche et commentaire dans les aigus. Le Final secoue le cocotier en groovant comme il sied tandis que les dix petites saucisses du héros du jour s’en donnent à cœur joie. Du haut des soixante-dix ans de l’hurluberlu, vous regardent

  • célérité,
  • tonicité et
  • esprit.

 

 

 

 

Pour la dernière pièce du concert, quoique ce concept n’ait aucun sens dans un récital de Cyprien Katsaris, nous passons au cinéconcert. Au programme, la projection de L’Assassinat du duc de Guise, un film réalisé par André Calmettes, avec la BO de Camille Saint-Saëns interprétée en direct. À part le pianiste, tout le monde semble stressé. Le pianiste assure un triomphe à sa tourneuse de pages en annonçant qu’elle a le trac, tandis que le régisseur réussit à rater son cadrage pendant le casting du générique liminaire. Voici cependant que le drame annoncé commence : le duc de Guise boit un coup quand il apprend qu’il ne doit pas aller au Conseil, ce jour, de peur que ne lui soit joué un fort vilain tour. Incrédule et sûr de lui, le fier-à-bras n’en a cure. Las, le roi se prépare à manigancer son coup pendable. La musique devient plus méditative et semble même rester en suspens(e). Dès le deuxième tableau, la répétition de motifs obstinés traduit la montée de la tension. Les conjurés tirent leurs rapières, choisissent leurs dagues et filochent sur un accord suspendu.
Dans la salle du Conseil, théâtre du troisième tableau, la musique reste calme, presque neutre tandis que le duc salue ses potes et discute le coup. Soudain, le signal est donné aux félons : le roi fait demander son vassal. Aussitôt, de maudits gardes du corps s’apprêtent et poignardent le malheureux, la musique traduisant ce paroxysme par son hésitation haletante entre les modes majeur et mineur. En personne, le roi vérifie que le mort est mort. Dans le corps de garde, on amène le cadavre et on le crame, dans une dernière secousse d’émotion qu’accompagne la partition. Pas de quoi découvrir ici un grand chef-d’œuvre méconnu, mais l’occasion de vivre une expérience pour le moins originale, stimulante et capable de nous révéler Camille Saint-Saëns en Hans Williams ou en John Zimmer : chouette idée pour conclure le récital.

 

 

 

 

Enfin, « conclure un récital » n’est guère katsarissien. Voici donc venu le temps des bis.
Puisque l’improvisation échevelée a ouvert le bal, le meneur de revue doit tirer d’autres cartes de sa manche. Le voici qui s’avance pour défendre la musique pop, à une nuance près : il déplore de ne pas y entendre davantage de belles mélodies. Par opposition, il rend hommage à une certaine Mélissa Arnaud, qui prépare des chansons et est responsable d’un thème plat et inintéressant. Pas de quoi empêcher le fantasque musicien de broder avec brio et sens de la modulation pop avec passage au ton supérieur ! Certains spectateurs proches de la scène découvrent aux saluts que la dame évaporée dont les manières et les bavardages les ont escagassés est cette fameuse future vedette, dont on espère évidemment, dans l’intérêt supérieur de tous, qu’elle ne devienne jamais vedette… surtout si elle est bien la créatrice de cette magnifique chanson.
Racines géographiques obligent, Cyprien Katsaris enchaîne sur une « très courte pièce de Yannis Constantinidis”, extraite des Huit danses des îles grecques arrangées et classicisées par le susnommé autour d’harmonies et de rythmes rares (5/4, 7/8, 9/4) associant tradition folklorique et réinvestissement savant. Le cycle a été enregistré à l’été 2020 pour le label Melism sur un piano Bechstein, dans l’inévitable église évangélique Saint-Marcel de Paris. Parmi les transcriptions de Karol A. Penson, commentées tantôt, l’interprète a choisi les « Recuerdos de la Alhambra » d’après Fernando Tárrega. Ce tube permet aussi de rendre raison de la précision des marteaux du Bechstein du jour, ultra sollicités par les notes répétées sous lesquelles la main gauche glisse sa mélopée, et sur lesquelles le registre aigu fait écho, à l’octave, à la mélodie. Les connaisseurs en profitent pour sourire en entendant cliqueter les ongles trop longs de l’artiste, caractéristique souvent audible dans ses enregistrements.

 

 

 

 

Compositeur pour Jeanne Manson mais aussi relation de György Cziffra, pédagogue et fondateur d’une association aidant de jeunes musiciens de l’Est, Michel Sogny a aussi signé de nombreuses Études, dont l’une « dans le style hongrois » est familière au soliste. Les doigts précis et prompts de Cyprien Katsaris font sonner jazzy ce qui risquerait de sembler languissant puis didactiquement virtuose chez d’autres. Cette petite virgule musicale pourrait servir de point d’orgue… n’eût été l’envie irrépressible du Franco-Chypriote d’improviser sur les « Chariots de feu » et la « Conquête du Paradis » de son quasi compatriote Vangelis, manière brillante de terminer en mêlant

  • circulation des œuvres (entre pièces écrites, transcrites et improvisées à partir de thèmes écrits, etc.),
  • genres (culture classique et bandes originales pour cinéma) et
  • publics tant populaires qu’autoproclamés fins mélomanes.

Bien ouèj, maestro !