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Le blog de Bertrand Ferrier, page 105

L’ère de la chanson non-binaire

 

Photobombing devant « Après le déluge » (détail, 1864) de Filippo Palizzi. Photo : Rozenn Douerin.

 

Nouvelle chanson à franchir le seuil des 20 000 écoutes sur Spotify, « Entre chien et loup » faseye de parophonies en lisières et de frôleries en suspensions. Merci aux curieux et aux aficionados !

 

 

Fruits de la vigne – Bordeaux Alexandre Sirech 2018

Photo : Bertrand Ferrier

 

Dans la série « quel vin boire pour environ dix euros à Paris ? », Alexandre Sirech réapparaît dans nos radars. Il est de ces entrepreneurs dont les atomes crochent en priorité avec les émissions verbeuses de médias pour bourgeois satisfaits et ronronnants, type Radio Classique ou BFM Business, où – contre rétribution dans le second cas – passent crème des phrases aussi stupides que : « Il faut savoir que, sans la Sécurité Sociale, que je ne critique pas, vos salaires seraient deux fois plus élevés, eh oui ». Le businessman est assez malin pour savoir que ces affirmations sont de nature à faire frissonner d’aise les gros cons bedonnants du cerveau et les mémés de tout sexe biberonnées au Figaro, pour qui Dieu se sous-titre Emmanuel Macron et son prophète s’appelle Jean-Marc Daniel. Spécialisé dans le spiritueux premium, entendez : super cher (à cause des maudites charges sociales françaises, pensez), segment où l’ex de Havana Club glisse Les Bienheureux, il travaille tant les vins à deux beaux chiffres que l’entrée de gamme du Bordeaux dans les distributeurs spécialisés de Paris. Aux Galeries Lafayette, outre le Marquis de Bordeaux présenté undercover, il commercialise sous son nom un jus proposé à 9 € et disponible sur Internet à environ un euro de moins, hors frais de port.
La robe frisotte les différentes déclinaisons des teintes grenat. Ça froufoutte velouté jusqu’au fond du verre sans se départir d’une légèreté associant l’absence de prétention à l’aguichage tranquille.
Le nez assume la spécificité de cépages peu réputés pour leur rondeur profonde. Le merlot, annoncé à 85 %, assure le soubassement, presque la courte-échelle, à un cabernet-franc dont les tortillements revendiquent fraîcheur et spontanéité. Voilà pour la théorie. La pratique semble suggérer de frôler le cassis sans l’atteindre, comme pour s’aventurer dans un érotisme du presque où flotte la frustration d’un dévoilement jamais obtenu.
La bouche aussi se dérobe au confort du charnu. Davantage que le fruit, c’est l’astringence qui saisit la bouche et se transmute lentement en manière d’amertume florale. On croit discerner une petite tentation boisée qui refuse la séduction et opte pour une certaine franchise sans salamalec. Même pour le prix, relativement peu élevé à l’aune parisienne, hélas, difficile d’être séduit par un breuvage dont l’équilibre, la subtilité pas plus que l’accorte convivialité n’illuminent la dégustation ; et nous suivons l’écoulement du verre comme, eût écrit Inger Christensen in : La Vallée des papillons, Alphabet et autres poèmes (trad. Janine et Karl Poulsen [2014-2018], Gallimard, « Poésie », 2022, p. 85),

 

sous une ville
le grand parcours
qui n’est pas le nôtre.

 

 

Utopie, 12 août 2023

Utopie du Paradis des edelweiss, le 12 août 2023. Photo : Rozenn Douerin.

 

L’éleveur qui préside au Paradis des edelweiss propose à ses clients de revenir aux cinq mois du monstre pour évaluer ses progrès et anticiper des pistes éventuelles de bestofisation. L’occasion de respirer dans des espaces verts…

 

Utopie du Paradis des edelweiss, le 12 août 2023. Photo : Rozenn Douerin.

 

… de jouer avec des collègues du même âge…

 

Utopie du Paradis des edelweiss (partiellement cachée) & friends, le 12 août 2023. Photo : Rozenn Douerin.

 

… de connaître le grand frisson généralement réservé aux habitants de Gonesse…

 

Utopie du Paradis des edelweiss & friend, le 12 août 2023. Photo : Rozenn Douerin / Bertrand Ferrier.

 

… et de mettre sa race à sa cousine…

 

Utopie du Paradis des edelweiss & friend, le 12 août 2023. Photo : Bertrand Ferrier.

 

… voire au « chien régulateur » assez costaud pour prendre cher presque sans grogner.

 

Utopie du Paradis des edelweiss & friend, le 12 août 2023. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Parce que, finalement, tout ça, c’est que d’l’amour…

 

Utopie du Paradis des edelweiss & friend, le 12 août 2023. Photo : Bertrand Ferrier.

 

… ce truc qui te rend tout bizarre…

 

Utopie du Paradis des edelweiss, le 12 août 2023. Photo : Bertrand Ferrier.

 

… avant de te faxer au retour sous le canapé préalablement customisé parce que, si on était tous normalses, ben, ça risque pas d’arriver, mais bon, imagine l’horreur, alors ça va, quoi, quelque part, je crois, hein.

 

Utopie du Paradis des edelweiss, le 12 août 2023. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Fruits de la vigne – Côte-Rotie Jamet 2008

Photo : Bertrand Ferrier

 

Petite incartade pour cette rubrique qui, jusqu’à présent, s’est encanaillée autour des vins tricotés pour dix euros, prix parisien. Cette fois, on plonge dans des hauteurs ô combien plus élevées grâce aux découvertes faites jadis à l’occasion d’une dégustation à la cave de Thierry Welschinger.
Voici donc une quille désormais d’exception (on en trouve quelques rares exemplaires affichés sur Internet entre 250 et 350 € l’exemplaire – pour ordre de grandeur, nous dûmes l’acquérir au dixième de cette valeur spéculative) fomentée jadis par le domaine Jamet. En moins de cinquante ans, le domaine est devenu une référence dans la Vallée du Rhône. Le côte-rôtie local se paye le luxe d’assembler le raisin de nombreuses parcelles différentes  pour permettre au vigneron de construire un produit revendiqué comme cohérent, riche et singulier. Sur ces terroirs prestigieux, le millésime 2008 est en général peu réputé. Néanmoins, il se pare ici de quinze ans de garde propres à lui rendre justice et à faire la nique aux dépréciateurs.
La robe apparaît d’abord d’une étonnante clarté. Aux lourds velours obscurs dont une forte propension de syrah drape parfois les flacons rhodaniens, elle oppose sa texture d’une élégance moins solennelle que mutine. La clarté trouble qui domine en surface s’assombrit mystérieusement dans les profondeurs, finissant par confondre – dans un précipité réussi – le rouge et le noir dans les abysses du verre.
Le nez frissonne et mêle en première intention des espaces herbeux – gazon et menthe fricotent dans nos narines. L’effet fraîcheur se dérobe ensuite pour virer vers le fruit fondu, peut-être piqué par la girofle. La complexité de la fragrance n’a rien d’intimidant ; sa richesse est aussi délicatesse. Point d’agressivité : le vin embaume sans rouler des mécaniques. Il y a de la délicatesse derrière la profondeur d’un Rhône de garde, de la finesse par-delà les mutations virtuoses, et du vivant nonobstant une assise solide.
La bouche ne surprend pas, après cette approche par le fumet. L’attaque tintinnabule plus qu’elle ne tonitrue. Équilibré, presque léger (12,5°), le breuvage n’est pas mièvre pour autant ; malicieux, il ne se dérobe pas ; fondu, il s’épice d’harmoniques qui résonnent subtilement en arrière-bouche. Là encore, point de vacarme, rien d’explosif mais un écho d’une profondeur précieuse qui vaut d’être écouté jusqu’à l’épuisement progressif du son viticole.
Le dialogue de la quille avec le cassoulet maison programmé face à elle fonctionne très bien, car les saveurs paradoxales du plat (force du canard, douceur du haricot, mélange et non écrasement des goûts) valorisent à la fois la beauté du sang de la vigne et ses intensités inattendues (exquises amertumes folâtrant a posteriori). Devant semblable démonstration, comme l’écrirait Roberto Juarroz in : Poésies verticales (trad. Fernand Verhesen, Gallimard, « Poésie », 2021, p. 153), quand le vin tiré est bu,

 

peu importe que ses chants s’abîment
seulement dans le mirage du vivant :
le miroir se peuple de rumeurs,

 

et nous continuons à les écouter bruisser bien après la dernière goutte. La musique après la lie, c’est encore du bon vin.

 

L’amour, mode d’emploi (à succès, avec deux « c »)

Au théâtre de l’Île-Saint-Louis (Paris 4) lors du récital « Sur le plancher des chiens ». Photo : Rozenn Douerin.

 

Nouveau titre à dépasser les 20 000 écoutes sur Spotify, « Le lapin et la tartine » est une amusante étude zoologique inclusive sur les stratégies d’attractivité à l’ère post-metoo. Je voulais faire plus pupute comme présentation, mais j’ai pas réussi, alors bon, voilà, quoi. Disque complet disponible ici.

 

 

Beauté de la confiance agricole

Le 21 juin 2023, en l’église Saint-André de l’Europe. Photo : Rozenn Douerin.

 

Que tous les nostalgiques du slow et, accessoirement, les gourmands d’un jazz mélodieux et apaisant soient les bienvenus : ce nouvel extrait de A map of our world, autour du répertoire de Pat Metheny et Lyle Mays, est pour eux !

 

 

En allemand dans le texte

 

En allemand, un livret de disque que l’on a griffonné est tout de suite plus impressionnant. Surtout quand on ne parle pas allemand, peut-être, mais bon.

 

Nous aurons aimé

Avec Jann Halexander, Ogier Jenevein et Sébastyén Defiolle, le 1er juin 2023, au théâtre du Gouvernail (Paris 19) à l’occasion du récital « Le ciel est rouge (ou il devrait) ». Photo : Rozenn Douerin.

 

C’est une chanson qui me poursuit depuis que j’ai lu les mémoires de Evguenia Ginzburg. Alors, de temps en temps, je la ressors. Par exemple pour célébrer l’amitié artistique avec les collègues venus poser des sons sur le récital Le ciel est rouge (ou il devrait). Ça donne ça.

 

 

Feat. Jann Halexander…

 

Jann Halexander le 1er juin 2023, au théâtre du Gouvernail (Paris 19) à l’occasion du récital « Le ciel est rouge (ou il devrait) ». Photo : Rozenn Douerin.

 

… Ogier Jenevein…

 

Ogier Jenevein le 1er juin 2023, au théâtre du Gouvernail (Paris 19) à l’occasion du récital « Le ciel est rouge (ou il devrait) ». Photo : Rozenn Douerin.

 

… et Sébastyén Defiolle.

 

Sébastyén Defiolle le 1er juin 2023, au théâtre du Gouvernail (Paris 19) à l’occasion du récital « Le ciel est rouge (ou il devrait) ». Photo : Rozenn Douerin.

 

Merci, camarades !

 

Utopie, 4 août 2023

Utopie du Paradis des edelweiss, le 4 août 2023. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Aujourd’hui, comme le suggère la photo d’ouverture, sur laquelle une branchouille tombée à terre est impitoyablement grignotée, nous allons faire un point sur la violence chez les malinois. Celle-ci est résolument protéiforme mais, avec un peu d’attention, chaque lecteur du présent post sera bientôt en capacité – ce qui est plus tendance que d’être capable – de reconnaître la violence qu’il doit affronter s’il rencontre un malinois violent (nous ferons peut-être plus tard un post sur l’art d’affronter la douceur chez le malinois, sujet rarement abordé mais moins susceptible de faire un max de vues). En premier lieu, évoquons la violence du regard, capable de terrifier une feuille voire plusieurs feuilles à la fois.

 

Utopie du Paradis des edelweiss, le 4 août 2023. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Remarquez l’impitoyabilisme de la fixation et l’utilisation des deux radars orientables situés de part et d’autre du crâne pour créer une zone de visée oculaire à l’abri du soleil… Après cette première violence, impossible d’omettre la violence de la vitesse, susceptible d’ébouriffer les permanentes les moins éphémères plus nettement que l’vent fripon s’attaque aux jupons su’ l’pont du Gard.

 

Utopie du Paradis des edelweiss, le 4 août 2023. Photo : Bertrand Ferrier.

 

A priori contradictoire avec la violence de la vitesse et en réalité très complémentaire, le malinois connaît fort bien la violence de l’immobilité, qui a conduit plusieurs hypnotiseurs à prendre modèle sur la patience endormissante de l’animal – tellement endormissante qu’il a la capacité lui-même de s’endormir et, après avoir fait démonstration de la violence de l’immobilité, étalé, dans quelques cas, la violence de son endormissement, en général précédé d’une mise en position couchée et suivie d’un ronflement.

 

Utopie du Paradis des edelweiss, le 4 août 2023. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Variante de la violence immobile et de la violence du regard, la violence de l’observation est une violence régulièrement dénoncée par les collectifs de pigeons parisiens qui y voient un harcèlement caractérisé « du plus vil effet dans la ville Lumière ». Mais, bon, hein, c’est des pigeons, déjà, et des Parisiens en sus, alors voilà, quoi.

 

Utopie du Paradis des edelweiss, le 4 août 2023. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Variante de la violence immobile, la violence de la préparation d’attaque est parfois accompagnée d’un dimorphisme facial et d’un swing des oreilles chez les spécimens encore jeunes. La tentative d’intox et de brouillage des pistes est patente et a sans doute des finalités que les caninologues ont de la peine à déterminer, les uns optant pour

  • l’exigence du gros câlin, d’autres pour
  • le démarrage d’une partie de « catch me if you can » ou pour
  • l’obtention d’une bonne Vache-qui-rit,

certains extrémistes affirmant même que les trois options sont compatibles – ce qui serait d’une violence !

 

Utopie du Paradis des edelweiss, le 4 août 2023. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Enfin, on ne peut terminer ce rapide tour d’horizon des violences sans mentionner la violence de l’intox, qui consiste à tenter de prendre le pouvoir sur l’humain en tirant hyper fort la langue et en le défiant d’en faire autant. Notre diagnostic : c’est un piège, n’entrez pas dans cette bataille, vous n’en sortiriez pas vivant – et, en plus, on retrouverait votre cadavre dans une posture ridicule, comme si vous aviez avalé une arête et que l’urgentiste vous avait abandonné juste après l’avoir ôtée. Sur ce, n’hésitez pas à

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  • nous suivre pour plus de décryptage du comportement du malinois, avec toujours plus de conseils inutiles sur l’art de ne pas déjouer sa malice !

 

Utopie du Paradis des edelweiss, le 4 août 2023. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Fruits de la vigne – Syrah de demain (Gournier) 2021

Photo : Bertrand Ferrier

 

Le domaine de Gournier croisé tantôt dans les réserves de Thierry Welschinger est aussi le producteur du jus qui nous permet de poursuivre notre enquête sur les vins disponibles à Paris pour dix euros ou moins. Ce breuvage-ci s’affiche à 10 € chez le caviste précité ; on le trouve hors frais de port à 8,5 € sur Internet, par exemple chez 1jour1vin.
Depuis quelques années, le domaine s’essaye à des étiquettes plus ou moins réussies tentant de marketter les vins en les auréolant d’une énigmaticité friponne que chacun jugera à son aune. La cuvée 2021 est ainsi l’occasion pour le récoltant de  décliner l’image jusque-là utilisée par cette proposition monocépage, frappée du sceau IGP Cévennes, qui affiche 14,5°. Aussi loin que concernés nous sommes,

  • le dessin bizarre et peu appétissant,
  • la dénomination peu claire ainsi que
  • le jeu orthotypo de ponctuation peu convaincant

ne nous séduiraient point si le caviste ne nous avait affirmé que le ramage du vin est fort supérieur à son plumage. L’homme est toujours de bon conseil, même si nos avis peuvent diverger, et c’est heureux ; tentons donc notre chance.
La robe nous apparaît luisante d’une riche obscurité.  On est sur un grenat très dense, que l’on décrirait comme « presque palpable » si l’on ne craignait de s’auto-infliger une tarha pour ce genre d’imbécillité. Reste que la force de cette couleur quasi noire offre à l’œil une compacité que défient quelques éclats plus sanguins. Ce fight est du meilleur aloi.

Le nez est beaucoup moins fuligineux. Presque léger, il dissone avec le rigorisme gaillard de la robe. Des fruits noirs ? Peut-être en ouverture. Puis, bizarrement, c’est une fragrance d’herbe fraîchement coupée qui finit par caresser l’imagination de nos naseaux, pimpant de façon singulière un ensemble discret, maîtrisé et délicat, loin de la menace totalitaire voire brutale que traîne parfois la syrah à cause de quelques mauvais bougres qui ont donné – et donnent encore – du fil à retordre aux nettoyeurs de réputation.
La bouche semble moins fruitée que compotée. La réglisse apparaît être une solide dominante. Face à la modestie de pâtes à la bolognaise, le nectar, pas aussi puissant que certains collègues de cépage, a l’élégance de ne pas jouer les forts en gueule et la malice heureuse de se livrer avec assurance. Quand on laisse la musique résonner en bouche, on pense à la punchline de Christian Boltanski :

 

C’est le souvenir de cela, mais ce n’est plus cela.
(La Vie possible de Christian Boltanski, entretiens avec Catherine Grenier, Le Seuil, « Fictions & Cie [2007], 2010, p. 252)

 

Il parlait d’un tableau de Malevitch, mais qui a dit qu’une syrah honnêtement ficelée n’était pas un Malevitch à la portée des fines bouches un peu moins argentées que ne l’est un collectionneur d’art ?