
Quarante-cinq ans que nous saluons saint Bertrand de Comminges le 16 octobre. Pas de raison de se dérober cette année, ce me semble, à tout le moins. Bien.

Quarante-cinq ans que nous saluons saint Bertrand de Comminges le 16 octobre. Pas de raison de se dérober cette année, ce me semble, à tout le moins. Bien.

Blindée : la salle Érard est comble, ce samedi soir, pour le deuxième des quatre concerts du festival « autour de Franck » fomenté par Saskia Lethiec et Jérôme Granjon croisés tantôt sous format disque. Il est vrai que le programme de musique de chambre proposé est pour le moins singulier.
La première partie du récital s’ouvre sur deux trios pour violon, alto et violoncelle de Gabriel Pierné. Audace de commencer par une « Chanson » dont la séduction immédiate se cache moins au creux d’une partition complexe que dans la densité de l’interprétation. Or, le violon chaud et vibrant de Saskia Lethiec happe de suite l’esgourde ; en réponse, l’alto de Vinciane Béranger et le violoncelle de David Louwerse ne lui cèdent en rien. Ça frotte, ça se cherche, ça joue des dissonances avant de revenir à une harmonie plus sucrée et pourtant gouleyante ; ça s’écoute, ça contraste ensemble ou séparément et ça nuance à gogo. Le lead circule de l’aigu au grave et retour, et l’impression d’intensité contredit la crainte du statisme suggérée par la lenteur du tempo. Vinciane Béranger, au centre du trio, veille à distribuer la parole et à coordonner les attaques : on boit du petit lait.
C’est de saison car « Les trois clerqs de Saint-Nicholas » conte l’histoire d’individus ayant lourdement festoyé (« nous, non », précise l’altiste avec un je-ne-sais-quoi de regret). Le compositeur y déploie un sens du swing rarement inclus dans sa fiche signalétique. Les relances avec force pizzicati se tressent avec le lyrisme d’envolées vibrantes… et volontiers haut perchées (harmoniques du violon et aigus du violoncelle inclus). Les interprètes ne pourraient se donner plus.
Fin du trio, et changement de plateau. C’est l’inconvĂ©nient du projet kalĂ©idoscopique portĂ© par ce rĂ©cital. Les changements, qui devraient rĂ©jouir par la richesse qu’ils prĂ©figurent, sont hĂ©las mal prĂ©parĂ©s : des gags comme
n’ont certes rien de rĂ©dhibitoire ou de drrrrrramatique. En un sens, mĂªme, ils ajoutent une touche bon enfant Ă une musique exigeante. Toutefois, ils auraient pu Ăªtre attĂ©nuĂ©s pour ne pas disperser l’attention de l’auditeur et fluidifier le parcours pensĂ© par les directeurs artistiques et les interprètes. Ă€ l’ouĂ¯ du reste, offrons un hommage Ă Lorie Raffarin et posons, positif mais pas encore malade, que cela contribue Ă laisser respirer la musique, puis jetons nous dans l’impromptu pour harpe de Gabriel FaurĂ©.

Françoise de Maubus se charge de l’œuvre parĂ©e de tous les attributs de la pièce de concours puisqu’elle sollicite la part la plus virtuose de l’interprète et explore de nombreux passages obligĂ©s de la harpe :
La partition oscille presque nonchalamment entre moods majeur et mineur, nĂ©gligeant d’édifier une mĂ©lodie imparable comme pour sculpter davantage des climats et des changements de climats. Pour la concertiste, la difficultĂ© n’est pas que technique. Il s’agit aussi de faire musique, et hop, avec une sĂ©rie de sĂ©quences qui paraissent parfois cataloguer les possibles de la harpe sans se soucier d’un dĂ©veloppement Ă l’articulation immĂ©diatement perceptible, ou d’un projet narratif cohĂ©rent chapeautant l’ensemble. Françoise de Maubus rĂ©pond au dĂ©fi lancĂ© par Gabriel FaurĂ© grĂ¢ce Ă un panel d’astuces dont la variĂ©tĂ© convainc : elle gère avec soin
On goûte immodérément
Sous ses doigts, l’exercice quasi scolaire et sciemment impressionnant devient une rhapsodie poétique dont la technicité ne vampirise pas le potentiel émouvant.
La soprano Chantal Mathias dĂ©baroule alors pour pousser cinq mĂ©lodies – on regrette que le programme omette d’en citer les auteurs sans lesquels, pourtant, le concept de lied serait un tantinet amputĂ©. Parmi les deuxièmes Rondels de Charles Koechlin, inspirĂ©s par ThĂ©odore de Banville, la chanteuse choisit « La lune », « absurde et charmante » qu’il « faut adorer sans rancune » comme une « amante frivole ». Au piano, JĂ©rĂ´me Granjon joue sa partie avec une double sobriĂ©tĂ© bienvenue : pas d’abus de sustain qui noierait les contours, et pas de pianissimo pour surligner l’entrĂ©e de la voix. L’organe expressif de Chantal Mathias peut ainsi s’appuyer sur la solide harmonie fomentĂ©e par le compositeur.
Des Cinq mĂ©lodies op. 5 du mĂªme griffonneur, les complices extraient « Si tu le veux », sur un texte de Maurice de Marsan. Le poème Ă©voque l’art de fredonner un chant de love Ă une fille pour l’emmener « dans la nuit brune en amoureux »… et la ramener, par des actions hĂ©las non spĂ©cifiĂ©es, passablement dĂ©coiffĂ©e. Pour permettre Ă Chantal Mathis de lancer sa dĂ©claration, JĂ©rĂ´me Granjon dĂ©ploie de souples guirlandes pianistiques. La soprano s’y love avec un spectre vocal remarquablement large, allant du susurrement – que ne perturbent point les sautes de registre – au dĂ©ploiement fortissimo.
« Hai Luli », un long lamento de Xavier de Maistre (l’auteur savoyard, pas le harpiste star), a sĂ©duit au moins trois fabricants de mĂ©lodie. Alors que, derrière nous, deux Konnasseuses troublent l’unitĂ© de cette pentalogie en tentant de lancer des applauses Ă l’appui de leur jugement (« c’est superbe ! elle chante plutĂ´t bien ! »), Chantal Mathias enchaĂ®ne avec une Å“uvre oĂ¹ Pauline Viardot a piochĂ© trois strophes sur les six disponibles – les deux premières et la dernière –, adaptant, entre autres, leurs chutes pour faire progresser le refrain. BrĂ»lant d’amour, la dame envisage de brĂ»ler tout court si son mec la trompe (je synthĂ©tise, les curieux se prĂ©cipiteront sur le texte pour une description plus dĂ©taillĂ©e du projet ici narrĂ©, l’objectif Ă©tant de ne donner ici quelques Ă©lĂ©ments de contexte et surtout pas de se perdre dans des parenthèses infinies oscillant entre le bavardage et la sapience componctueuse probablement issue d’une consultation bien menĂ©e de lieder.net et non d’une culture musicale qu’aurait l’auteur de ces lignes, encore une chance que personne ne soit dupe). Bien que la salle pleine Ă©touffe – pour les auditeurs du fond – le dĂ©tail du texte, on apprĂ©cie le soin portĂ© Ă la prononciation, avec ces consonnes quasi chuintantes qui portent avec art la tristesse qui ensuque la narratrice. Le piano Ă©vite tout sentimentalisme et assure la dynamique de cette chanson aussi habilement troussĂ©e qu’exĂ©cutĂ©e.
permettent Ă l’artiste lyrique de briller sans porter prĂ©judice Ă l’œuvre… au contraire !

La « Chanson triste » d’Henri Duparc s’appuie sur un texte d’Henri Cazalis aka Jean Lahor qui a aussi inspiré Camille Saint-Saëns. L’ondulation du piano est au service d’une ligne vocale magistralement traitée du grave au médium. Avec une intuition quasi magique, qui suppose à la fois
Jérôme Granjon trouve des exactitudes sidérantes de feeling pour poser son contrechant. Ajoutez-y l’expressivité de Chantal Mathias, et vous obtiendrez une tristesse pour le moins attirante – surtout si, comme dans le poème, on en guérit en buvant baisers et tendresses, programme plutôt cool, on en conviendra.
Du susnommĂ© Camille Saint-SaĂ«ns, voici « Violons dans le soir », oĂ¹ Saskia Lethiec se joint au duo pour incarner « la plus vive torture », celle des violons jetant « cris, sanglots, baisers » qui sont autant d’« appels de plaisir et de mort, et de misĂ©ricorde ». L’histoire – que le compositeur coupe gĂ©nĂ©reusement – ne dit pas ce que s’était injectĂ©e la comtesse de Noailles pour expĂ©rimenter et exprimer un dĂ©sir voyant dans la sĂ©rĂ©nade violoneuse des « fers rouges qui, dans l’ombre, arrache[nt] Ă nos corps des lambeaux de chair vive », mais, comme on dit dans les bars d’ex-djeunses en goguette sis non loin des ateliers Érard, une chose est sĂ»re et #metoo n’y peut mais : la dame a faim. La mise en musique de Camille Saint-SaĂ«ns place la pulsion d’Ă©rotisme visionnaire sous l’égide d’un piano ici enrichi par sa sonoritĂ© d’Érard. Ă€ la plainte de la soprano rĂ©pond un violon mĂ©lancolique qui se mĂªle ensuite Ă la voix en accĂ©lĂ©rant jusqu’à un forte vocal. Pourtant, Chantal Mathias refuse de jouer les castafiores bouleversifiĂ©es. MĂªme dans la puissance, elle veille Ă habiller
Le nocturne, métissé d’une section quasi tsigane dont la violoniste cisèle l’inattendu, conclut avec profondeur et mystère le récital vocal, ouvrant la voie à …
Bah, assez scribouillĂ© pour aujourd’hui, nous verrons la suite prochainement. Ne vaut-il pas mieux, en semblables circonstances, se quitter sur une aguichante petite frustration plutĂ´t que sur une sensation de saturation ? Disons que si, ça m’arrange, et poursuivons le compte-rendu ce tout tantĂ´t !

En passant rue du Mail. Le probablement très beau est très probablement sans pourquoi.

Parce que le piano minimaliste va bien au-delà des tubes de Philip Glass (dont il n’ignore rien), Nicolas Horvath s’est lancé dans l’enregistrement des pièces les plus importantes – ou les moins connues ou les deux – qui ont marqué l’Histoire du genre. Après un bref passage par John Cage et Hans Otte, voici un détour par Melaine Dalibert. Pour écouter l’album avec les oreilles et l’acquérir avec les doigts, c’est ici. Pour le deviner avec les yeux, voici infra le livret que j’ai griffonné pour l’occasion.
Melaine Dalibert est le compositeur de l’oscillation.
TantĂ´t gutturale, tantĂ´t suave, son Å“uvre rĂ©vèle moins de dichotomies que de complĂ©mentaritĂ©s, et moins d’oppositions que de distinctions. Quel que soit le style adoptĂ©, Melaine Dalibert balance volontiers entre, d’une part, ce moment oĂ¹ l’on a « du mĂ©tal dans la voix, comme un fort accent de consonnes » et, d’autre part, ce moment oĂ¹ notre langage, minĂ©ral ou articulĂ©, devient « à peine une syllabe », un « pur dĂ©nuement », une « aube », id est  « lĂ oĂ¹ Ă©migre l’ultime fantĂ´me de la caresse »[1]. Le plaisir qui en dĂ©coule rĂ©side prĂ©cisĂ©ment dans le rĂ´le dĂ©volu Ă l’auditeur, Ă qui cette alternance linguistique est fournie
Faute d’Assimil dalibertien, il revient Ă l’auditeur de devenir polyglotte, de saisir des bribes des deux extrĂ©mitĂ©s dialectales, de dĂ©couvrir, au long des Ă©coutes, des Ă©chos entre les dynamiques diffĂ©rentes et de les rapprocher pour construire lui-mĂªme un sens vouĂ© Ă rester subjectif. Le sens, la direction, la signification ne sauraient sourdre ni d’un titre – laconique, gĂ©nĂ©rique ou vague – ni d’une dĂ©dicace qui renseigne peu. Il va falloir osciller avec le compositeur et trouver son propre Ă©quilibre au long d’œuvres
déployant à travers les six pièces rassemblées par Nicolas Horvath une poétique du fragment, de l’espace et, en premier lieu, de la lisière.
À l’opposé du limes romain, lequel se revendiquait à la fois
la lisière qu’esquissent – mieux : que laissent deviner – Melaine Dalibert et son interprète ressortit de l’évanescent. L’incipit taiseux et paisible de « Canon » l’illustre avec une force discrète. Son tracĂ©, sa substance, sa nature, sa signification, jusqu’à sa rĂ©alitĂ© paraissent moins exister en soi (par elle-mĂªme) que par autrui (l’auditeur Ă©tant amenĂ© Ă la dessiner au fil de l’écoute). La lisière apparaĂ®t parce qu’elle associe
Croit-on entendre dans « Cortège » ou « Gruppetto » un dĂ©filĂ© en pointillĂ©s ? On y pourra tout aussi bien ouĂ¯r une continuitĂ© sonore dont les notes ne sont que les icebergs Ă©mergĂ©s, la rĂ©sonance constituant l’essentiel du narratif. Le lisse de la lice et le hĂ©rissĂ© du saillant s’interpolent. Le certain s’effrite. Le binaire se dissout. Le silence prolonge la musique, et la musique prĂ©pare le silence – elle fait donc partie du silence, et rĂ©ciproquement. La lisière de Melaine Dalibert rĂ©vèle ainsi sa polysĂ©mie. Elle est
ce qu’on laisse de soi à la frontière
ce que l’aurore, sans rien trahir, recueille[2].
Pointe alors un double paradoxe.
Le premier paradoxe est interne à la musique : la lisière est à la fois ce qui la fait exister en la définissant et ce qui la fait disparaître en la clôturant. Le second paradoxe est interne à l’auditeur : ce que sépare la lisière, c’est moins un territoire sonore extérieur à nous qu’un territoire mental qui nous est propre.
En réalité, ces deux paradoxes se fondent dans l’ontologie de la lisière. Par essence, celle-ci est le symptôme du fragment, conséquence spécifique et source de prolifération de la lisière.
La lisière fragmente l’espace, le temps, les Ăªtres, les psychĂ©s. Ă€ son instar, le piano de Nicolas Horvath nous dĂ©limite, au sens oĂ¹ il travaille Ă dĂ©faire Ă la fois les limites de la musique et nos propres limites de perception. Cette prouesse rĂ©flĂ©chie est indispensable. Dans l’univers fragmentĂ© que construisent les six Å“uvres au programme, le rĂ´le de l’interprète est moins de dĂ©fragmenter en unifiant que d’habiter chaque fragment pour le rendre rĂ©sonant Ă celui qui le prĂ©cède et Ă celui qui lui succède. Pas de chronologie sans lien entre les instants ; pas de rĂ©cit musical sans mutation de temps ni de ton. Pour autant, l’interprète de Melaine Dalibert n’envole pas, n’onirise pas, ne transporte pas. Il semble circonscrire un enclos musical qui rĂ©vèle un cosmos structurĂ© en d’innombrables fragments. Le rĂ©sultat est Ă©tonnant, au sens fort du terme, car la ligne musicale apparaĂ®t
La mise bout Ă bout de fragments sonores reprĂ©sentĂ©s par des notes laisse apparaĂ®tre un discours moins axĂ© sur le verbe (ici reprĂ©sentĂ© par les notes) que par la parataxe (ici reprĂ©sentĂ©e par l’entre-notes). Musique du fragment, la musique de Melaine Dalibert est aussi musique de l’entre-fragments – osons l’expression : elle est fragmentaire et interstitielle. La poĂ©tique du morcellement ou de la hachure du propos va de pair avec la poĂ©tique de l’interstice puisque, sans interstice, point de fragment. Ă€ une autre Ă©chelle, le morceau lui-mĂªme apparaĂ®t comme un fragment de la musique possible, un extrait de la musique envisageable, une bribe de la musique fixĂ©e sur papier.
Telle est la force fascinante du fragment chez Melaine Dalibert : il est à la fois la limite et, pour ainsi écrire, l’illimite de son travail.
Dans les compositions ici rĂ©unies, le fragment devient l’unitĂ© multiple : la note est travaillĂ©e comme un fragment de la musique dont la pĂ©dale de sustain, l’accentuation et l’intensitĂ© rĂ©vèlent la richesse ; et chaque piste est un fragment de ce qu’elle aurait pu Ăªtre tant elle semble ouverte Ă des prolongements ad aeternam. De sorte que le fragment rĂ©vèle son ambiguĂ¯tĂ© structurelle : en Ă©tant la partie d’un tout, il laisse aussi imaginer cette totalitĂ© inaccomplie. Il est le petit bout de la lorgnette et le puzzle qu’il laisse subodorer. Il est l’accomplissement et il est l’inaccomplissement. Il est, en somme, cette « fenĂªtre que nous ouvrons » non pas sur ce qui est mais sur ce que nous voyons, comme
l’hiver lĂ devant. L’arbre. Nul oiseau. Nu. L’arbre. Quelqu’un qui attend. Chaque aube. L’errance. Un nombre infini de petits crĂ¢nes qu’on exhume. (…) On ne soigne pas le chaos[3].
La musique de Melaine Dalibert ne cherche pas, elle non plus, à soigner le chaos. Elle le travaille, le creuse, l’apprivoise sans l’esthétiser en devenant à la fois lisière et fragment : la lisière fragmente, et le fragment se définit par ses lisières. Tout se passe comme si le compositeur tentait de circonvenir l’espace, de le domestiquer à sa manière et de rendre moins effrayants ses infinis pascaliens.
L’espace musical que définit Melaine Dalibert est moins une étendue qu’une irisation, une diffraction, une irradiation du son investissant un possible à la fois clôturé dans le fragment et jamais pleinement comprimé par ses lisières. « Variations » est sans doute la pièce qui illustre le mieux cette caractéristique. L’oscillation structurante mais non exclusive entre deux notes prend moins d’espace que les silences succédant à ces surgissements. Ici, l’espace est essentiellement la respiration, l’oscillation, le battement entre
Toutefois, ailleurs, l’espace peut aussi Ăªtre le lieu de la rĂ©gularitĂ©, de l’unitĂ© voire du groove, comme en tĂ©moigne « En abyme », dĂ©diĂ© Ă l’interprète. Certes, le terme de « groove » peut paraĂ®tre saugrenu appliquĂ© aux six Å“uvres ici prĂ©sentĂ©es. Pourtant, la pièce qu’endosse Nicolas Horvath Ă©teint tout soupçon de provocation dans l’emploi de ce sème. En effet, après avoir installĂ© un balancement ternaire, le compositeur joue sur l’irrĂ©gularitĂ© des arpèges de trois notes, parfois Ă©tendus Ă quatre, parfois brisĂ©s dès la deuxième note. La capacitĂ© du pianiste Ă adapter le toucher Ă la partition se risque parfois Ă offrir une couleur jazzy Ă la partition aussi bien en impulsant des notes quasi sforzando qu’en aspirant presque d’autres notes Ă peine le marteau ayant frappĂ© la corde. L’espace prend ainsi ses trois dimensionsÂ
La « Ballade » qui clôt cet opus de la collection minimaliste animée par Nicolas Horvath, s’ouvre aux accords et creuse une veine jusqu’alors non explorée : celle de la dissonance protéiforme. L’énigmaticité de ces propositions sonores, concentrées dans le registre médium-aigu, associe
renvoyant l’auditeur Ă l’étrangetĂ© d’une musique Ă la fois rapide Ă cerner (Melaine Dalibert Ă©nonce d’entrĂ©e les ingrĂ©dients de ses Å“uvres qu’il ne modifiera pas chemin faisant) et farouchement imprĂ©visible (toute rĂ©gularitĂ© d’énonciation Ă©tant appelĂ©e Ă Ăªtre dĂ©rĂ©glĂ©e Ă la fois rĂ©gulièrement et irrĂ©gulièrement). Dans ce battement entre Ă©vidence et Ă©carts, douceur et cahots, certitudes et surprises, se concentre la poĂ©tique du compositeur – une poĂ©tique
Le présent enregistrement de Nicolas Horvath met en lumière la musique du tourment paisible, de la douceur insatisfaite et de la sérénité impossible qui caractérise Melaine Dalibert. Chez ce compositeur, la tension n’est pas explosive. Jamais. Elle est intériorisée
comme si au bout, tout au bout
Ă la pointe de nos fictions
toupies fouettées
volutes
il n’y avait plus de gouffre[4]
mais le constat doux-amer de l’infinie finitude humaine.
Le rĂ©sultat pourrait se rĂ©sumer Ă un joli dĂ©tour nous ramenant inĂ©vitablement Ă la mĂ©lancolie la plus piètre, Ă la dĂ©sespĂ©rance la plus tiède et au taedium vitae le plus mollement plombant. Par chance, la musique de Melaine Dalibert rend Ă©lĂ©gants et presque fascinants nos Ă©mois, id sunt ceux des « colombes effarĂ©es de [nos] Ă¢mes » perdues « dans la salle d’attente du monde »[5]. Pour cela aussi, grĂ¢ces soient rendues Ă ses oscillations minimalistes !

Should I stay or should I go now? Dilemme cornélien a minima frottant
La nĂ©cessitĂ© gagne toujours, hĂ©las, mais ce dilemme qui prĂ©fère l’oublier n’est rien d’autre que l’expression de l’espoir auquel, parfois, nous rĂ©ussissons Ă nous accrocher, envers et contre l’Ă©vidence.

Album autoproduit, comme nombre de ses confrères, Uni vers elle ne fait pourtant pas dans l’intimiste, cĂ´tĂ© casting musical : près d’une quinzaine de musiciens sont venus poser des sons au cĂ´tĂ© de Sultana, de la section rythmique basique aux complĂ©ments cuivrĂ©s ou colorĂ©s – les ignorants dont nous sommes glisseront ainsi dans leurs esgourdes, peut-Ăªtre pour la première fois, le zabumba, l’agogo (via Douglas Marcolino), le roulĂ©r, le bobre et le kayamb (grĂ¢ce Ă Sandra Ellama)… Le disque de cette fervente adepte de la « chanson mĂ©tissĂ©e » se prĂ©sente comme une invitation au voyage en fĂ©minin majeur. « Tierra Madre », comme son nom ne l’indique pas tout Ă fait, s’ouvre sur une rythmique afro-latine arrangĂ©e par Fernanda Primo. Au charme immĂ©diat d’une mĂ©lodie marquante, Sultana prĂ©fère aguicher, entre espagnol et français, grĂ¢ce Ă
En contraste, une guitare sèche lance « Comme une Ă©vidence » avant de s’adonner au balancement qui sied Ă la chanteuse et qui promet dâ€™Ăªtre la colonne vertĂ©brale du disque. Cette fois-ci, la « langue des oiseaux » est Ă©voquĂ©e en mots et bercĂ©e par des assonances sans chichi – chez Sultana, « amour » rime toujours avec « toujours ». On pourrait ajouter : « Évidemment », mais est-ce une Ă©vidence, dans notre vie pas chantĂ©e ? « Uni vers elle », la chanson-titre, ode Ă la fĂ©minitĂ©, remixe les ingrĂ©dients caractĂ©ristiques :
Un p’tit solo de guitare flamenca par Manuel Delgado, compositeur et arrangeur de la chanson, veille Ă laisser respirer le titre en s’envolant avant la reprise finale du refrain et sa coda. « CÅ“ur quantique », en duo avec HervĂ© BartolomĂ©, compagnon de la chanteuse, poursuit le rĂªve sultanique d’un amour qui « serait une note que j’Ă©lèverais pure en un dièse infini ». Le duo fonctionne fort bien, le non-chanteur ayant l’intelligence de ne pas trahir ou surjouer sa profĂ©ration un peu traĂ®nante : elle donne de la prĂ©sence Ă sa voix. Le solo pertinent plus que show-off (donc pertinent) de Fernanda Primo se mĂªle avec grĂ¢ce avec l’accompagnement de Douglas Marcolino Ă l’accordĂ©on, jusqu’Ă l’accĂ©lĂ©ration finale : cela est solidement troussĂ© !
Si voyage et fĂ©minitĂ© sont les deux piliers du disque, l’amour est le toi(t) sous lequel il s’abrite. Le souligne si besoin Ă©tait « Garde du cÅ“ur » puisque l’arme spĂ©ciale de Cupidon « vient frapper doucement Ă la porte » de la chanteuse sur une guitare au son gĂ©nĂ©reux, nimbant de ses harmoniques une voix ductile, tantĂ´t vibrĂ©e, tantĂ´t traversĂ©e par un sourire qui, si le verbe existait, chaleuriserait l’auditeur. Quand le rythme s’Ă©broue, jusque dans ses breaks entre mineur et majeur, le piano de Romain Chenard intervient avec justesse pour
Pourquoi changer un combo qui pulse ? Voix et guitare acoustique viennent nous susurrer des « Confidences » sinueuses qui se nourrissent du pas vertigineux qui sĂ©pare ou rĂ©unit « toi et moi ». La chanteuse nous rappelle ainsi qu’un voyage peut sembler gĂ©ographiquement minuscule mais Ăªtre intĂ©rieurement plus spatial qu’une expĂ©dition martienne. Pour le plus long titre de l’album, l’expressivitĂ© de la voix dialogue avec l’efficacitĂ© sĂ©duisante de l’accompagnement de Fernanda Primo, ici libĂ©rĂ© des autres instruments – judicieuse idĂ©e et placement malin du titre Ă la mi-parcours du disque, qui plus est juste avant « Maria Zaina », duo avec le Franco-Tunisien Skander Guetari, Ă©galement compositeur et co-auteur de la chanson que lance un trio voix – percussion.
font évidemment de ce titre le single festif et feel-good du disque.

« Passeuse de vie » est le premier des deux titres composés par Jann Halexander, rare chanteur à mener de front ou presque plusieurs projets artistiques
L’entrĂ©e en matière est Ă©nigmatique et presque ribeirique, dans ce texte parlĂ© sur un fond Ă©nigmatique. La mĂ©lodie chantĂ©e est librement accompagnĂ©e par le contrechant certes pas simpliste de Sandra Ellama et la souple percussion de DĂ©sirĂ© Nkouandou Njopam. Surgit alors une partie en improvisation mi-instru mi-criĂ©e, agrĂ©mentĂ©e de chÅ“urs dont la fonctionnalitĂ© rĂ©sonne avec force dans un espace musical jusque-lĂ avare en harmonisation. Comme il arrive souvent, on aurait aimĂ© que ce titre très intĂ©ressant soit placĂ© en fin d’album… pour lui laisser la libertĂ© de se dĂ©ployer avec une coda plus dĂ©veloppĂ©e : le matĂ©riau utilisĂ© dans la chanson l’aurait justifiĂ©. Peut-Ăªtre pour une version concert aux Deux pianos (Paris 15), le 17 novembre ?
Jann Halexander prend le clavier sur « Liberté », dont l’incipit est derechef empreint d’Ă©nigmaticitĂ© que la voix parlĂ©e, annonçant « l’histoire d’amour » de la chanteuse pour la libertĂ©. Rien d’anodin chez cette passionnĂ©e d’amour qui a ruĂ© dans les brancards, sans extrĂ©misme mais avec dĂ©termination, lorsque le prĂ©texte sanitaire a accĂ©lĂ©rĂ© la mise sous contention de notre sociĂ©tĂ©. Les rimes ne parent pas leur naĂ¯vetĂ© sous des flonflons esthĂ©tisants (« toi, notre plat de rĂ©sistance / aujourd’hui, notre maigre pitance ») : Sultana est ainsi, et elle ne va pas compliquer un message qu’elle martèle directement pour « rĂ©veiller » ses auditeurs engoncĂ©s dans ses habitudes et ses dĂ©sirs tĂ©lĂ©commandĂ©s. Du confinement et de ses versions dĂ©gradĂ©es quoique toujours dĂ©lĂ©tères, la dame nourrit sa faim d’unitĂ© (sujet de l’album) et sa soif de solidaritĂ© Ă©luardienne. Derrière elle, Jann Halexander fait du jannhalexander :
contribuent à caractériser la patte du pianiste devenu chanteur à plein temps.
On espère du torride avec « Nuit fĂ©line », le titre qui conclut la dense danse de l’artiste, avec Romain Chenard Ă la compo – et, de fait, on part sur une ambiance Ă©lectro très nineties.
auraient sans doute justifiĂ© une version plus longue, pourquoi pas en bonus ? En attendant, on est contraint de se remettre le titre pour bouger la tĂªte Ă nouveau. On a connu pire fatigue quand un disque se finit.
Pour acheter le disque, ce sera bientĂ´t ici.
Pour l’Ă©couter sur Spotify, c’est lĂ .
Pour rĂ©server une place au concert de lancement, c’est re-lĂ , mais pas au mĂªme lĂ .

C’Ă©tait le finale. Pendant une belle heure, on avait
Alors, on a terminĂ© ensemble ce rĂ©cital du jubilĂ© en improvisant. Une quinzaine d’artistes instrumentaux et lyriques ont joint
pour fomenter en direct cette œuvre collective
Il en reste cette vidĂ©o oĂ¹ semble se mettre en musique quelque chose
qui pourrait bien ressembler à un mélange
Un bon souvenir qu’il est pĂ©tillant de partager aujourd’hui en vidĂ©o.

Le moment d’identification Ă un modèle est important. Mettez-vous Ă la place d’un enfant noir assistant Ă un concert de musique classique, entourĂ© de blancs aux cheveux gris face Ă une scène oĂ¹ personne ne vous ressemble : je ne suis pas sĂ»r que vous passerez une soirĂ©e fantastique.
Esa-Pekka Salonen in : Notations #03, magazine de l’Orchestre de Paris, septembre-dĂ©cembre 2022, p. 11
Est-ce Ă dire qu’il faut rĂ©server les soirĂ©es de Ligue 1 aux enfants noirs, M. Salonen ? ou plutĂ´t qu’il est temps d’en finir avec cet antiracisme dont vous participez, et qui n’est ni plus ni moins que raciste, stigmatisant et stupide ?

Bienvenue dans le monde d’HervĂ© DĂ©sarbre. Le plus clergyman des organistes, le plus facĂ©tieux des musiciens sĂ©rieux, le plus original des inventeurs de programmes, l’organiste du ministère de la DĂ©fense, bref, ce mec (j’abrège : normalement, son pedigree dure demi-heure) est venu souhaiter mes vingt ans de tribune avec une musique ad hoc et dans l’Ă©nergie spontanĂ©e du moment. Une injection de smile dans un monde oĂ¹ les canons Caesar dialoguent avec la restriction des libertĂ©s individuelles, sĂ©rieux, frère, de base, ça se refuse pas. Donc, zoukons grĂ¢ce Ă HervĂ© D. et Robert J. !

Chez un cordonnier moderne. Pas mieux.
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