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Le blog de Bertrand Ferrier, page 193

Petites symphonies pour un nouveau monde : « Allein Gott in der Höh sei Ehr »

Photo : Bertrand Ferrier

Certains prĂ©ludes de choral de Johann Sebastian Bach comptent parmi les chefs-d’Å“uvre de la littĂ©rature pour orgue. Ă€ l’occasion des « Petites symphonies pour un nouveau monde », Anna Homenya a interprĂ©tĂ© dans les conditions du direct ce trio (chaque main et les pieds ont une importance Ă©gale) d’une difficultĂ© redoutable en thĂ©orie… mĂªme si, en pratique, il paraĂ®t couler de source. Constatez par vous-mĂªme, grĂ¢ce Ă  cette vidĂ©o d’Inna Ouvaroff habillĂ©e par Esther Assuied !

 

 

Trio Toucher, « Hyakunin Isshu : 100 chansons tanka », VDE-Gallo

 

Voici, signĂ© par le trio Toucher (le nom n’est pas explicitĂ©), associant RĂ©my Souvay, Reiri Taniguchi-Letourmy et Hiromi Maekawa, un double disque entre. Oui, un double disque entre. Ce sera ma captatio, voilĂ .
Double disque entre

  • tradition poĂ©tique et crĂ©ation musicale,
  • musique savante et chanson et mĂ©lodie,
  • miniatures (pièces d’environ 1’11 en moyenne, mĂªme si « Bien qu’il soit mon ami » se dĂ©veloppe sur 3’20 et « Autant j’oublierai vite » fuse en vingt-quatre secondes) et long cours (deux disques de 80’ et 60’), voire
  • Japon et Suisse, par exemple.

 

 

Pour le dĂ©finir, on peut nĂ©anmoins le dĂ©crire comme une sĂ©rie de cent poèmes compilĂ©s Ă  Kyoto au treizième siècle, et mis en musique Ă  94 % par l’excellent guitariste RĂ©my Souvay (deux mĂ©lodies sont troussĂ©es par la pianiste Reiri Taniguchi-Letourmy, et quatre sont repiquĂ©es de mĂ©lodies françaises plus ou moins tradi, mĂªme si l’une aurait mĂ©ritĂ© un crĂ©dit, on y reviendra). Dès lors, les intĂ©rĂªts sont multiples. Proposons-en une tĂ©tralogie.
Premier intĂ©rĂªt, la variĂ©tĂ© des atmosphères, de la lamentation qui accompagne l’attente du chĂ©ri contre la lune de glace Ă  l’adoration en pointillĂ©s de Bouddha, en passant par l’observation du cosmos, de la nature et, partout, du dĂ©sir, de l’incommunicabilitĂ© et des errements sociabilisateurs – j’synthĂ©tise approximatif.
Deuxième intĂ©rĂªt, la concatĂ©nation, qui consiste Ă  enchaĂ®ner des pièces ressortissant d’atmosphères distinctes  : ainsi l’« agitation vaine » de la barrière d’Ausaka s’enchaĂ®ne sur la mĂ©lodie richement harmonisĂ©e pour piano seul Ă©voquant le bateau de pĂªcheurs, le guitariste se rĂ©servant le plaisir d’admirer les pupilles des filles avec effet stĂ©rĂ©o d’une voix pour partie parlĂ©e. Plus loin, le duo piano-voix peut voguer sur la mer (76) avant de ruisseler dans « D’interminables chutes » qui prĂ©cède les bĂ¢illements longtemps monodiques du « Cri de pluviers », etc. En bref, mĂªme si l’idĂ©e de cent miniatures peut effrayer le chaland, la rĂ©alitĂ© est que RĂ©my Souvay sait fomenter des rebonds qui permettent une Ă©coute continue fort captivante. Oui, mĂªme quand l’Ă©coute est surprise par le dĂ©fi, comme dans la vidĂ©o suivante.

 

 

Troisième intĂ©rĂªt du disque, le mĂ©tissage des styles : se frottent, entre autres,

  • les codes de la variĂ©tĂ© pour nous tout sauf ostracisants (accompagnement du « Vieux pin millĂ©naire », recours anti-classique au fade-out dans « De rochers en talus »…),
  • les modes japonisants (accords du piano sur « Ă€ montĂ©e des eaux », introduction de « La vie, peu m’importait », incipit de « J’aime ce petit vent », options de « La douce confusion »),
  • l’ambiance lounge des « confins de Kyoto »,
  • les contrastes internes des « Cheveux en dĂ©sordre »,
  • le genre lied simple (« Mes larmes sont tombĂ©es »),
  • le bruitisme animal (« Comment imiter le coq »),
  • l’ambiance brĂ©siliannisante alla Élisa Point de « Sous les stores baissĂ©s »,
  • le piano-bar (« N’ai-je fait que rĂªver » sur l’air de la « Claire fontaine »),
  • l’étrange tentation latino des « Sentiments ancrĂ©s »,
  • l’exploration alla Élise Caron, cette extraordinaire musicienne (« Au-delĂ  des bambous », « J’ai attendu longtemps » pour voix et claves, « Les herbes apparues »), et
  • l’impressionnisme (douce confusion du vent frais, vent du matin quand « la lumière me blesse ») avec glissendi (« Mon regard fut piĂ©gĂ© » oĂ¹ les harmonisations savantes l’emportent, ou « Le refuge oĂ¹ je suis » oĂ¹ la suggestivitĂ© estompe Ă  dessein le propos).

 

 

L’ensemble ne renonce pas Ă  une certaine prĂ©ciositĂ© (« Ma mĂ©moire amoureuse ») ou Ă  des soubresauts Ă©tranges (« Mon amour qu’on Ă©vente », avec percussion) dont l’insertion dans un ensemble accessible Ă  tous renforce l’intĂ©rĂªt. En clair, mĂªme pour ceux qui ne connaissent rien Ă  la musique japonaise (celle-ci est plutĂ´t souvayique), et nous en sommes, les embardĂ©es plus expĂ©rimentales captent et avivent l’attention au lieu d’escagasser l’Ă©coutant moyen. Pour animer cet intĂ©rĂªt vif au long des 140′, l’instrumentation est essentielle. Souvent, les instruments sont utilisĂ©s classiquement, qu’ils soient caresses, suggestions ou serviteurs de la mĂ©lodie ; parfois, un usage plus Ă©trange surgit (cordes frottĂ©es ou sons Ă©tranges) ; puis des sons ou bruits attirent l’ouĂ¯e, laissant sciemment imaginer qu’il n’y aurait pas que guitare et piano (disque 1, piste 25 ou 32, par ex.). Venons-y…
Quatrième intĂ©rĂªt du disque, la tension entre continuitĂ© d’un trio et changements dans la continuitĂ©.
Parfois, le piano l’emporte.
Parfois, la guitare suffit à porter la voix pour contempler « les herbes merveilleuses » sous la première lune ou, sur des accords sans fioriture rythmique, pour pleurer « Sur les chemins de terre ».
Parfois, la voix se dĂ©double (« N’attendant de personne », en duo mais a capella) et mĂ©lodise autant qu’elle percussionne voire ronfle (« Votre avant-bras en appuie-tĂªte ») pour nous inviter Ă  la rejoindre « en Inaba », n’hĂ©sitant pas Ă  s’associer Ă  la voix d’un homme dans le cinquantième poème.

 

 

Parfois, la guitare suit la voix dans ses diversitĂ©s comme dans l’espoir que, « peut-Ăªtre au nouvel an / y verrons-nous assez ».
Parfois ça bruite au début (99) ou au début et à la fin (91).
Parfois, ça percussionne afin de « protéger le pays » (si seulement !), afin de faire rougir les érables tout autour de Nara (avec riff de guitare aux puissantes basses pour la reprise, 69), ou afin de cacher « désir et espoirs ».
Parfois, un instrument japonais se glisse (72).
Parfois, ça part en distribile comme pour vérifier si l’auditeur écoute ou pour lui donner envie d’écouter le second disque (entre coup de tam-tam et cliffhanger pour la moitié du bavardage de la cascade partiellement francophone du 55, dernier titre du premier disque à opposer au dernier du second faisant, en toute discrétion disparaître « les splendeurs du Palais ») – le plus étonnant : ça fonctionne fort bien !

 

 

Un livret Ă©trange aiguise et tempère notre intĂ©rĂªt pour trois raisons.
Premièrement, il est allusif mais incomplet. Pourquoi ne pas citer l’ensemble des instruments et le rĂ´le de chacun ?
Deuxièmement, il propose deux traductions en parallèle, en français et en anglais. L’une et l’autre n’ont rien Ă  voir. L’absence d’explication Ă  cette incohĂ©rence assumĂ©e est un brin irritante pour le plouc non nippophone. De mĂªme, pourquoi le guitariste signe-t-il la version francophone… et personne la version anglophone ?
Troisièmement, on aurait aimĂ© ne pas rester que dans l’expectative relativement aux choix musicaux en gĂ©nĂ©ral. Pour prendre un exemple concret, mĂªme si l’on apprĂ©cie la dissĂ©mination irrĂ©gulière des remix de mĂ©lodies jadis bien connues, laquelle dissĂ©mination surprend donc dynamise l’écoute au long cours, quelle est la signification des mĂ©lodies traditionnelles rĂ©utilisĂ©es ? SpĂ©cifiquement, deux questions :

  • pourquoi « V’lĂ  l’bon vent » sur le très bref « Autant j’oublierais vite » ? et
  • pourquoi ne pas avoir citĂ© Francine Cockenpot comme compositrice du thème original du 86 ?

 

 

Ce disque sĂ©duira-t-il davantage les amateurs d’AMSR que de chanteuse Ă  voix ? Il faut sans doute aimer les deux pour saluer l’interprĂ©tation remarquable de Hiromi Maekawa (ainsi dĂ©signĂ©e sur sa photographie, mĂªme si le gĂ©nĂ©rique officiel gomme son nom de famille). Toutefois, le disque intĂ©ressera plus gĂ©nĂ©ralement les amateurs de musique variĂ©e, rĂ©flĂ©chie, intelligente et, osons le mot, questionneuse. On ne finira pas la recension de ce travail Ă©tonnant mais certainement pas rĂ©ductible au stigmate supputĂ© de « conceptuel » dans un monde oĂ¹ la première syllabe suffit Ă  dĂ©finir tant de productions, sans saluer le mastering de Jean-Pierre Bouquet, qui rend les cent finesses du double disque sans gommer les fins de titre parfois vivantes.
GrĂ¢ce Ă  lui est accessible, en version disque compact, le souci artistique du pĂ©trissage sonore par-delĂ  l’expression de la note (respirations, souffles, textures diffĂ©rentes comme dans « Le chant du rossignol »). Chapeau Ă  tous, y compris au label – avec lequel nous sommes acoquinĂ©, mais nous assumons entièrement nos propos – qui ose le pas de cĂ´tĂ© propice non point aux snobs mais aux curieux et aux dĂ©fricheurs.

 

 


Pour Ă©couter les 100 chansons, c’est ici.
Pour acheter le double disque, c’est lĂ .

Petites symphonies pour un nouveau monde : « Ici, il fait bon » (Rachmaninoff / Wild)

Vittorio Forte by Komm; Bach!. Vidéo : VF. Incrustation : Esther Assuied. Capture d’écran : BF.

La vie des grands pianistes confinĂ©s, comme Vittorio Forte, that’s really something else.

 

 

Petites symphonies pour un nouveau monde : « Les GrĂ¢ces »

Photo : Nikita Sorokine

Un peu de musique inactuelle, jouĂ©e sur un instrument inactuel par une musicienne actuelle : tel est le programme du jour, qui poursuit notre exploration des « Petites symphonies pour un nouveau monde » en mode confinement avec la seconde prestation d’Anna Homenya au clavecin, autour d’une pièce signĂ©e par un zozo nĂ©e l’annĂ©e de la mort de Louis XIV et mort l’annĂ©e de la RĂ©volution française. Laissons-nous aller Ă  rĂªver avec grĂ¢ce(s).

 

 

Petites symphonies pour un nouveau monde : « Mazurka »

Jasmina Kulaglich. Photo : Laura Cortès, by courtesy of the model.

Second extrait des « petites symphonies pour un nouveau monde » offertes par Jasmina Kulaglich, cette mazurka oscillant entre brio, Ă©nergie et fragile Ă©quilibre, comme pour traduire un feu intĂ©rieur indispensable pour aller de l’avant, vivre pleinement ses Ă©motions et exister par la musique. Celle que l’on Ă©crit, que l’on joue ou que l’on Ă©coute, coda incluse. Hop, c’est parti !

 

 

44 (ou presque) : la face D « dans le miroir » (2)

 

Pour l’instant, nous n’allons plus aux bois, les guichets sont fermĂ©s. Peut-Ăªtre un jour retournera-t-on affronter des guichets ouverts, et tant mieux si le loup y est.

 

 

En attendant, acheter le disque dont est extraite cette chanson reste d’une simplicitĂ© postale et se règle ici.

 

 

Petites symphonies pour un nouveau monde : « Orphee’s Bedroom »

Nicolas Horvath, Debussy de la Lorette en Cornouailles et des gens. Photo : Bertrand Ferrier.

C’est une minute trente. VolĂ©e au bruit et aux parasites. Une respiration. Rien. Donc l’essentiel, rĂ©sumĂ© par Philip Glass, Paul Barnes et Nicolas Horvath. Un luxe quasi accessible quoique gratuit, offert par l’artiste, le festival Komm, Bach! et la paroisse Saint-AndrĂ© de l’Europe.

 

 

Petites symphonies pour un nouveau monde : « Back to Bach »

Dmitry Uvarov et Anna Homenya (aperçu). Photo : Bertrand Ferrier.

C’est un truc Ă©vident et injouable, avec des breaks incessants et invisibles, et des mesures improbables. Pourtant, ce remix bachologique de Jean-Denis Michat sonne avec un naturel swinguant qui sidère grĂ¢ce aux images d’Inna Ouvaroff, Ă  la prĂ©cision d’Anna Homenya et au souffle de Dmitry Uvarov – un disciple de… Jean-Denis Michat.
Démonstration en vidéo ci-dessous.

 

 

44 (ou presque) : la face D « dans le miroir » (1)

Bertrand Ferrier & Debussy de la Lorette en Cornouailles by Kuhuru.


Comme Georges Perec, je me souviens, grĂ¢ce Ă  la quinte augmentĂ©e dont s’est gaussĂ© Jean-Pierre Bouquet, du soir de la crĂ©ation de cette chanson oĂ¹ un de mes chanteurs prĂ©fĂ©rĂ©s, Jean Dubois, qui m’avait dĂ©jĂ  accusĂ© d’user de trop d’Ă©lisions, m’a dit, malgrĂ© la dernière syllabe de son patronyme : « Tu crois pas que tu chantes trop de chansons Ă  boire ? » Mon foie, je ne sais pas mĂªme si j’ai bien ma p’tite idĂ©e, bien sĂ»r.
Ce nonobstant, j’espère toujours que ceux qui aiment la chanson avec du texte Ă©ventuellement liquide dedans continuent de soutenir la fredonnerie avec du texte en acquĂ©rant, selon leurs moyens et leurs dĂ©sirs, 44 chansons ou presque ici. PrĂ©cisons que la photo est issue d’une sĂ©ance rĂ©alisĂ©e pour la marque urban Kuhuru.
MenĂ©e par des oufs malades de l’os de la tĂªte, cette ligne a aussi signĂ© la photo de couverture de l’album quadruple. Respect et reconnaissance Ă  elle et Ă  ses mystĂ©rieux meneurs. Pour retrouver la partie Ă©mergĂ©e des susdits secouĂ©s du ciboulot, et je sais de ce qu’est-ce que je parle au niveau soukouss de la matière grise, ça se passe lĂ .

 

 

Petites symphonies pour un nouveau monde : « Chagrin de printemps »

Vittorio Forte by Komm; Bach!. VidĂ©o : VF. Incrustation : Esther Assuied. Capture d’Ă©cran : BF.

Les habituĂ©s de ce site le savent, Vittorio Forte est un pianiste Ă©blouissant – et gĂ©nĂ©reux, comme en tĂ©moigne sa partition au tout p’tit festival Komm, Bach!. Il n’est pas encore le plus connu des ploum-ploumistes ? Soit, mais si, en entendant la vidĂ©o ci-dessous (enregistrĂ©e par lui chez lui), vous ne vous dites pas : « Wouah, quelle poĂ©sie sous l’aisance superlative du zozo » ou quelque chose d’approchant, j’en perds mes patins. Ah, que le connard qui fixe nos morts Ă©pargne l’espace allant de ces lilas-ci au fin fond du prochain concert parisien de Vittorio !