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Le blog de Bertrand Ferrier, page 192

Splendeurs de la catastrophe, les artistes : Jean-Luc Thellin

Jean-Luc Thellin par Jean-Luc Thellin. Photo rĂ©alisĂ©e par l’artiste pour les « Splendeurs de la catastrophe ».

Et un prof de plus, un, au programme des Splendeurs de la catastrophe annoncĂ©es ce samedi 9 mai, Ă  20 h 30 ! En effet, Jean-Luc Thellin enseigne le clavecin Ă  Sens, ainsi que l’orgue Ă  Melun et au Conservatoire Ă  Rayonnement DĂ©partemental de Chartres. LaurĂ©at de plusieurs concours internationaux, ce LiĂ©geois s’est expatriĂ© en France mais se faufile volontiers en AmĂ©rique du Nord et dans les plus beaux pays d’Europe afin d’y donner des concerts.
Interprète de Bach, Franck et DuruflĂ© notamment (il en a donnĂ© l’intĂ©grale en concert), il est aussi passionnĂ© par l’improvisation, qu’il a enseignĂ©e – on y revient – en sus de l’harmonie Ă©crite et de la basse continue au Conservatoire royal de musique de Liège. Le zozo est itou titulaire de l’orgue Stolz de Notre-Dame de Vincennes – ou de ce qu’il en reste : dĂ©jĂ  en piteux Ă©tat, l’instrument s’Ă©touffe sous la poussière, les gravats et les mauvais traitements Ă  lui infligĂ©s pendant et après la restauration de l’Ă©glise.

 

 

En dehors de cela, ce qui fait dĂ©jĂ  beaucoup, l’homme est un fin connaisseur des rhums rares et – ceci n’a bien sĂ»r rien Ă  boire – l’auteur d’une intĂ©grale des Å“uvres pour orgue de Johann Sebastian Bach dont on attend incessamment le quatrième volume (compte-rendu des prĂ©cĂ©dents ici, lĂ  pour le volume le plus discutĂ©, et lĂ  itou).
En 2018, il avait claquĂ© un rĂ©cital mĂ©morable Ă  Notre-Dame, dont nous avions rĂ©vĂ©lĂ© les dessous et les dessus. Sans mĂ©goter, et bien qu’il s’apprĂªte Ă  sĂ©vir en tant que claveciniste, voici le making of de notre reportage que nous avions rééditĂ© après l’incendie criminel – plus ou moins criminel que de confier la restauration Ă  un gĂ©nĂ©ral vulgaire et stupide comme un gĂ©nĂ©ral ? Le dĂ©bat est ouvert !

 


Jean-Luc Thellin aux grandes orgues de Notre-Dame
Registration – RĂ©pĂ©tition – Concert

 

Premier épisode
La registration

Le Monstre. Photo : Bertrand Ferrier.

Avec un programme qui rendra fou de joie tant les amateurs de musique forte et spectaculaire que les spĂ©cialiss de Jean Guillou, Jean-Luc Thellin – qui a tout juste enregistrĂ© le premier disque de son intĂ©grale Bach… sur un orgue du pays basque – revient jouer le plus grand orgue de France, en la cathĂ©drale Notre-Dame de Paris, oĂ¹ nous nous faufilĂ¢mes jadis. Concert ce samedi 16 juin Ă  20 h pĂ©tantes. DurĂ©e : 45′. EntrĂ©e libre. Programme : Prometheus de Franz Liszt (transcr. : Jean Guillou) et Sonate « Psaume 94 » de Julius Reubke. Pour prĂ©parer ce rĂ©cital, nous vous proposons un making of exceptionnel, au moins, rĂ©vĂ©lant les dernières heures avant le concert, dans les coulisses de Notre-Dame, cĂ´tĂ© orgue.

Un aperçu de ce que les rganiss aiment appeler leur « bureau du soir ». Photo : Bertrand Ferrier.

Premier Ă©pisode, aujourd’hui, avec la première rĂ©pĂ©tition in situ. En effet, les organistes admis Ă  donner une « audition du samedi soir », comme HervĂ© DĂ©sarbre tantĂ´t, ont droit Ă  deux crĂ©neaux de rĂ©pĂ©tition : trois heures l’avant-veille, deux heures la veille. La première sĂ©ance est consacrĂ©e – le terme n’est presque pas trop fort car le projet est aussi enthousiasmant qu’aride – Ă  la registration. Autrement dit : quels jeux choisir, les jeux Ă©tant les sons que l’organiste utilisera pour interprĂ©ter tel moment de son concert ?

Y a puka choisir parmi deux fois ça. Photo : Bertrand Ferrier.

Le terrrrible problème, c’est que le grand orgue de Notre-Dame rassemble 8000 tuyaux. Partant, le choix est extrĂªmement vaste, rendant ultraprĂ©cieux les avis du facteur d’orgue rĂ©cemment recrutĂ© par Notre-Dame pour conseiller les artistes. Après la prise de contact avec l’instrument, l’enregistrement sur ordinateur des combinaisons de sons peut commencer, ce qui exige une concentration maximale pendant… quatre heures et demie.

Jean-Luc Thellin ne rigole plus. Photo : Bertrand Ferrier.

Pour effectuer les bons choix sans se perdre dans l’infini des combinaisons envisageables, l’artiste associe plusieurs critères, parmi lesquels : la tradition ; son expĂ©rience ; ses choix d’interprĂ©tation ; les particularitĂ©s de l’instrument ; son Ă©coute ; les avis et suggestions parfois faussement farfelues du facteur d’orgue qui connaĂ®t incroyablement le rendu possible de dizaines de milliers d’associations envisageables ; et l’anticipation du « rendu dans la nef » (ce que le musicien entend n’est pas ce que les auditeurs percevront). Dès qu’il a dĂ©nichĂ© la bonne combinaison, il l’enregistre, la vĂ©rifie, l’enchaĂ®ne avec les sons qui la prĂ©cèdent et la suivent… et passe Ă  la suivante. En moyenne, il faut compter 90 secondes par registration. Rapide ? Oui, mais imaginez quand il y en a 157 Ă  inventer !

Dès lors, cette première rĂ©pĂ©tition n’a rien Ă  voir avec une « rĂ©pĂ©tition » comme les musiciens la pratiquent rĂ©gulièrement – jouer un morceau et reprendre quand ça ripe un brin. On est entre la musicologie, la science pragmatique de l’orgue et… le sport, car il faut enchaĂ®ner les figures sans cesse : le temps est comptĂ©.

Tests son, c’est parti. Photo : Bertrand Ferrier.

Doit-on rappeler que les saucisses s’agitent autant en haut qu’en bas ? D’autant que Jean-Luc Thellin a choisi des pièces qui valorisent au mieux cet hĂ©naurme instrument. Pour cela, il faut un interprète capable de maĂ®triser autant les claviers « manuels » que les deux pĂ©dales d’expression (permettant d’enfermer les tuyaux ou de les ouvrir sur la cathĂ©drale afin de les laisser jouer plus ou moins fort)… et le clavier rĂ©servĂ© aux pieds.

Mon pédalier, ma bataille. Photo : Bertrand Ferrier.

Bref, Ă  part le mec censĂ© tourner les pages et appuyer sur un bouton pour changer les sons dès qu’ils ont Ă©tĂ© programmĂ©s, tout le monde (deux zozos, donc, mais quels zozos !) est dans une bulle pour dĂ©couvrir les sons les mieux adaptĂ©s Ă  l’interprĂ©tation des pièces choisies sur cet instrument particulier – chaque orgue Ă©tant trrrès particulier. Bref, le rĂ©citaliste (?) n’a pas le temps de poser pour une jolie photo. Il bosse, lui.

Toujours pas l’heure de rigoler pour Jean-Luc Thellin. Photo : Bertrand Ferrier.

MĂªme avec des mains un peu partout, le coquin.

Ă€ l’orgue, croiser les doigts, c’est fĂ¢cheux ; les mains, ça passe. Photo : Bertrand Ferrier.

Et c’est ainsi que, de fil en aiguille, la rĂ©pĂ©tition de trois heures, grĂ¢ce Ă  la bienveillance du facteur, admiratif du musicien tant pour sa dextĂ©ritĂ© que pour son art de la registration et son sens de l’Ă©coute, a fini après cinq heures et demie d’effort et d’Ă©motions. Plus qu’Ă  rĂ©cupĂ©rer vite, vite, pour revenir Ă  une autre vraie vie et prĂ©parer la rĂ©pĂ©tition de ce vendredi soir. Nouveaux scoupses Ă  venir, donc !


Deuxième épisode
La répétition


Suite de notre reportage en trois mouvements sur les coulisses du concert de Jean-Luc Thellin Ă  la cathĂ©drale Notre-Dame de Paris. Avec un premier arrĂªt pour s’Ă©clabousser des dernières gouttes de lumière du jour, dans le Quartier latin, avant de monter vers la BĂªte pour la seconde rĂ©pĂ©tition…


Près du Monstre, la lumière est toute autre.

Photo : Bertrand Ferrier

C’est la minute des derniers prĂ©paratifs. Le Belge dĂ©gingandĂ© se dĂ©fait de ses chaussures d’homme presque normal pour passer celles qui symbolisent sa mutation en rganiss virtuose – l’objectif pragmatique Ă©tant de ne pas souiller avec ses souliers, ha-ha, le pĂ©dalier sur lequel vont virevolter les semelles du maĂ®tre. Les partitions sont prĂªtes. On peut commencer l’ultime rĂ©pĂ©tition.

Photo : Bertrand Ferrier

Cette fois, la pression n’a rien Ă  boire avec la bière. Elle est cette Ă©motion qui sourd de la difficultĂ© des compositions Ă  interprĂ©ter, de l’importance de l’enjeu que constitue un rĂ©cital en ce lieu, et de la brièvetĂ© du temps de rĂ©pĂ©tition imparti. Partant, l’Ă©lĂ©gance exige d’esquisser un exquis sourire afin de masquer le juste stress. D’esquisser, oui. Mais un sourire quand mĂªme.

Photo : Bertrand Ferrier

C’est alors que « les chos’s aussi retiennent leur souffle, et puis le moment vient ». Vient, donc, le moment de remplir un triple objectif : exĂ©cuter sans faiblir l’enchaĂ®nement prĂ©cis des notes ; vĂ©rifier et ajuster la pertinence des registrations (choix des sons dans le catalogue infini dont dispose cet orgue) ; et parfaire la synchronisation entre l’interprète et l’assistant – celui-ci est chargĂ© de tourner les pages Ă  peu près au bon moment ainsi que de changer les registrations selon les annotations et les respirations du musicien.

Extrait de la « Sonate » de Reubke annotée. Photo : Bertrand Ferrier.

De prenantes demi-heures plus tard, il est plus que temps de quitter la cathĂ©drale. La prochaine fois que l’on y reviendra, ce sera pour le concert – l’instant magique et dangereux que documentera le dernier volet de notre reportage !


Troisième épisode
Le concert

Tu sais que tu es dans un endroit chic quand, mĂªme depuis les toilettes, tu disposes de ce genre de vue.

Dernières gouttes de lumière sur Notre-Dame. Ce samedi 16, c’est le soir de Jean-Luc Thellin : il revient aux grandes orgues de la cathĂ©drale pour un rĂ©cital de maboul, prĂ©parĂ© avec gourmandise. Si, dans la vie, les trompettes sont parfois mal embouchĂ©es, les cĂ©lĂ©brissimes chamades de la renommĂ©e, elles, sont prĂªtes Ă  pouĂ«t-pouĂ«ter lorsque viendra leur tour. Ça va sonner, pas d’inquiĂ©tude : en garde, mes mignonnes !

Quelques chamades. Photo : Rozenn Douerin.

Le temps que Philippe Lefebvre, l’un des trois titulaires, crache une puissante improvisation pour couronner la messe, et la concentration, tranquillement, se met en place. Les chanceux qui ont eu l’honneur d’Ăªtre invitĂ©s Ă  la tribune – expĂ©rience impĂ©rissable mĂªme si on entend hypermieux en bas – choisissent leur place. Les sept Ă  huit cents spectateurs (incluant l’important va-et-vient touristique qui pollue ces auditions gratuites) arrivent. Certains ont conscience de l’Ă©normitĂ© de ce qui les attend ; d’autres sont curieux et prĂªts Ă  s’enthousiasmer ; d’autres encore, qui ont Ă©tĂ© traĂ®nĂ©s ici par un tortionnaire du sexe opposĂ©, craignent de s’ennuyer ferme parce qu’un rĂ©cital d’orgue, c’est chiant, non ? (Parfois, si. Faut bien choisir, surtout si on est constipĂ©. Bref.)

Encore des chamades. Ça fait un peu redondant avec la photo d’avant, mais j’aime bien ce clichĂ© de Rozenn Douerin, alors bon.

De passage, des anges s’incrustent dans le buffet pour assister en connaisseurs Ă  ce qui les attend. On les entend murmurer sur l’air du « Tiens, c’est pas une guitare mal jouĂ©e et du djembĂ© massacrĂ© par un Versaillais blanc qui se prend pour un bel-re ? Il paraĂ®t que c’est la mode, Ă  Paris aussi », mais on fait mine de n’avoir rien ouĂ¯ – d’autant que l’on est d’accord avec eux, ça ne servirait de rien de se conforter en entonnant la symphonie contre l’Ă©pouvantable hĂ©gĂ©monie dans le rĂ©pertoire liturgique issu des nullitĂ©s charismatiques. En sus, c’est pas le sujet immĂ©diat. LĂ , on s’apprĂªte Ă  parler de musique, pas de fèces.

Sur le buffet de l’orgue, les enjeux sans nos campagnes. Photo : Rozenn Douerin.

L’artiste s’installe sur le banc. C’est Ă  la fois chaud comme les dernières minutes avant une exĂ©cution (sauf que lĂ , ce sont deux chefs-d’Å“uvre qui vont Ăªtre exĂ©cutĂ©s) et brĂ»lant comme le moment oĂ¹, dans une course de fond, tu accĂ©lères vers les deux tiers de la course et tu sens que tes adversaires ne peuvent pas suivre. Cela dit, j’ai toujours Ă©tĂ© nul en parabole, j’en suis conscient. En revanche, point ne suis assez obtus pour ne pas sentir que lĂ , y a plus de rigolade possible.

Juste avant. Photo : Rozenn Douerin.

Du coup, j’ai dĂ» proposer une analyse musicologique de dernière minute, du genre : « Imagine, Jean-Luc, y a un Ă©norme hippopotame qui rentre dans Notre-Dame et qui fait un gros, gros prout. » Enfin, quelque chose de dĂ©licat et de bon goĂ»t. Ou alors, je n’ai rien proposĂ© mais l’artiste y a pensĂ© en mĂªme temps que moi. Disons que, si ce n’est pas le cas, le rĂ©sultat est Ă  s’y mĂ©prendre – il est vrai que, Ă  dĂ©faut d’avoir un grand sens de la mode voire de la politesse, je suis bourrĂ© parfois d’humour…

Photo : Rozenn Douerin

… et, contrairement aux apparences, je sais quand bien fermer ma grande gueule parce que l’art est dans les tartines blocks. En tout cas, ça m’arrive de savoir. Et lĂ , en l’espèce, j’avais hĂ¢te de dĂ©couvrir ce qui allait suivre.

Jean-Luc Thellin Ă  l’orgue de Notre-Dame de Paris. Photo : Rozenn Douerin.

Paradoxale versatilitĂ© des humeurs : en tant qu’assistant, j’ai hhhĂ¢te que le rĂ©cital se termine bien ; et, dans le mĂªme mouvement du cÅ“ur, pas du tout. Ben oui, quoi après avoir tournĂ© les pages, appuyĂ© sur un bouton 162 fois, Ă©tĂ© impressionnĂ© par un mec qui sait maĂ®triser tant les plus redoutables traits de Liszt/Guillou et Reubke que les plus fines subtilitĂ©s et les grosses ficelles de l’orgue de Notre-Dame ? L’avantage, sur l’instant, c’est de ne pas penser. Trop Ă  faire, et pas question de bĂ©gayer dans la phrase du concert. Y a du boulot, pour que le zozo au nÅ“ud papillon blanc puisse, lui, boulotter quasi en paix, quoi que sans faute d’orthographe (soit dit pour les hippopotames qui nous lisent).

Jean-Luc Thellin et ses trois bras. Photo : Rozenn Douerin.

En vĂ©ritĂ©, je vous le dis, sur un grantorg, un rganiss n’a pas besoin de deux bras et deux jambes : un gros, gros cerveau de malade mental, deux jambes et quatre bras sont a minima requis. Vous me direz que, sur la photo supra, on n’en voit que trois, de bras thelliniens. Exact : le quatrième pressait des boutons, sans doute pour se dĂ©tendre… ou pour changer les registrations, c’est-Ă -dire les combinaisons de sons choisies par l’artiss lors des Ă©pisodes prĂ©cĂ©dents (d’oĂ¹ l’importance des Post-it jaunes fluo que vous apercevez sur les partitions, indiquant approximativement le moment oĂ¹ faut appuyer).

Les boutons secrets. Photo : Rozenn Douerin.

ObligĂ© d’Ăªtre assis sur le banc près du rganiss pour tourner les pages, le sistan ne doit pas pour autant empĂªcher le virtuose de se sentir Ă  l’aise, id est libre de vaguer de haut en bas et de droite Ă  gauche sur les cinq claviers Ă  sa disposition. Du coup, il peut lui arriver de se prendre pour NapolĂ©on, afin de ranger son inutile bras gauche et d’obliger le musicien Ă  chercher une esscuz en cas de fausse note, na – Ă´ le sens de la vengeance que dĂ©veloppe le toupti musicien, c’est choquant.

Quand l’assistant s’accroche Ă  lui-mĂªme. Photo : Rozenn Douerin.

Pas de quoi perturber l’artisss, tout entier consacrĂ© Ă  la musique spectaculaire qu’il interprète., entre pianissimi dĂ©licats mais audibles jusque dans la nef, nuances intermĂ©diaires tracĂ©es au cordeau entre ondulants, fonds nourris et associations inattendues, et fortissimi oĂ¹ le but reste de faire de la musique mĂªme quand tu joues HYPERFORT (« on met oĂ¹ la contrebombarde ? et si on supprime la chamade de 8′, c’est pas plus wow ? », etc.).

JLT en plein concert Ă  NDP. Photo : Rozenn Douerin.

Après sa prestation fabuleuse, parfaitement dans les temps (faut pas dĂ©passer 45′, prĂ©sentation par on-sait-pas-qui incluse), ne restait plus Ă  l’artiste qu’Ă  mettre un coup de boule Ă  la rambarde, et le tour Ă©tait jouĂ©… moins les SMS Ă©mus qui pleuvaient comme Ă  Gravelotte – mĂªme si, bon, en 1870, y avait peu de Texto – pour applaudir le surganiss, comme y a des surom. C’Ă©tait impressionnant, Ă©mouvant par le choix des pièces, abouti musicalement en dĂ©pit du temps si court laissĂ© pour apprivoiser l’orgue, Ă©blouissant techniquement… Bref, il est fort, ce coco. Hum, je sais, mais comment tu veux bien conclure dignement un moment aussi sekpsionnel que tu as essayĂ© de faire vivre Ă  tes lecteurs en tĂ©moins privilĂ©giĂ©s ?

Splendeurs de la catastrophe, les artistes : Jean Dubois

Photo : Bertrand Ferrier

Comme il le chante lui-mĂªme, il vient d’un p’tit pays, dans les champs derrière ; ce sera donc l’invitĂ© inattendu du concert Splendeurs de la catastrophe, attendu en Première YouTube ce samedi 9 mai. Pour la deuxième fois en 82 concerts, le plus p’tit festival international d’orgue-et-pas-que inclura de la chanson dans sa programmation.
Une chanson propice Ă  l’extension du domaine thĂ©matique ouvert par le Grand Confinement. Une chanson intelligente, mĂ©lodieuse, malicieuse, que propulse un bonhomme discret, grand frĂ©quenteur de cabarets parisiens bien qu’il se dĂ©vergonde parfois en poussant la fredonnerie jusqu’aux États-Unis ou en RĂ©publique tchèque, au piano et avec orchestre symphonique, rien que ça, pour swinguer les p’tites mazurkas qui trottent dans sa tĂªte fleurie.

 

 

Le dossier de presse dĂ©finit sa guideline de la sorte : « Le souci d’Ăªtre libre, la recherche du bonheur, le goĂ»t de l’amour et la joie de danser. »
En attendant le retour Ă  la vie vivante, chaque jour depuis le dĂ©but du Grand Confinement, il propose, en direct sur FB, un quart d’heure ou deux au long desquels il pousse ses tubes, des inĂ©dits, des raretĂ©s, mais aussi la musique des autres comme des mĂ©aghits des 80’s, du rock, des hymnes italiennes plus sucrĂ©es que sacrĂ©es… et ce qu’il lui chante de chanter. Son dernier disque en date portait dès 2014 un titre prĂ©monitoire pour s’adresser Ă  chacun d’entre nous : « Il faut qu’j’te voie. »

 

 

En attendant de le (re)voir ce samedi, plongeons-nous dans le souvenir d’un concert oĂ¹ l’olibrius avait rappelĂ©, Ă  l’instar de Robert Charlebois d’hier et de presque aujourd’hui, qu’un instrument avec plus de six cordes, ça lui fait mĂªme pas peur. Ce rĂ©cital Ă©tait donnĂ© le premier jour du mois de juin 2018, dans le temple très religieux de la chanson rĂ©sistante Ă  la çonnerie ambiante, id est le Forum LĂ©o FerrĂ© sis dans cet Ă©trange endroit oĂ¹ Paris devient Ivry-sur-Seine.


Jean Dubois au piano. Photo : Bertrand Ferrier.

Jean Dubois est, c’est vrai, un chanteur dont on pense que c’est bien ce qu’il fait, par exemple parce qu’il est grand dans moult formats de rĂ©citals et que l’on lui doit un maousse frĂ©tillement d’ego, un peu comme quand Jann Halexander nous invite Ă  fredonner une première partie, ou quand Claudio Zaretti nous convie pour ouvrir son concert au prestigieux Espace Jemmapes – tudieu, fallait pas mesurer nos chevilles ce soir-lĂ´. NĂ©anmoins, le mec qui s’appelle Jean Dubois et habite une fenĂªtre sur Paris n’est pas que tout ça.
Ce premier soir de juin 2018, Jean Dubois est avant tout l’homme qui met Ivry Ă  1 h 50 de Paris. Si, 1 h de transport + 50’ d’attente après l’heure officielle du dĂ©but afin que le Forum finisse de nourrir les fans du chanteur, ça fait 1 h 50’. Grave ? Pas grave ? A priori, grave : on m’aurait dit que le concert commençait Ă  21 h 20, pas Ă  20 h 30, j’aurais quand mĂªme bu un coup in situ mais j’aurais apprĂ©ciĂ© de pouvoir travailler davantage avant – ben quoi, faut bien vivre, mĂªme si certains hĂ©ritiers, banquiers, boulangères, petits mitrons et autres cochonneries de ministres gagnant, grĂ¢ce aux clampins que nous sommes, des dizaines de milliers de bouboules pour dĂ©noncer les fainĂ©ants contents de « profiter » des aides sociales, n’en voient pas la nĂ©cessitĂ©. C
ependant, Jean Dubois reste, quelle surprise, Jean Dubois. On vient l’Ă©couter avec de hautes attentes ; en sus, on s’inquiète de voir que, intelligemment, il prĂ©fère le piano Ă  queue du Forum LĂ©o FerrĂ© Ă  sa guitare coutumière ; et, concert faisant, l’on s’agace que l’organisation laisse sans cesse cliqueter un photographe (apparemment la nouvelle mode expĂ©rimentĂ©e la veille). Or, en dĂ©pit de ces dissonances qui grincent dans le zinzin de notre crĂ¢ne, l’on ressort du concert en pĂ©tillant et encore plus admiratif du zozo. Pourquoi diable ? Proposons trois justifications : le lieu, le rĂ©pertoire et l’artiste.
(Wouah ! Le plan tripartite ! Ça vaut pas le rĂ©cit de l’accident bĂ©nin de la fille de l’artiste et de son compagnon, mais on fait c’qu’on peut avec c’qu’on a, ventre-saint-gris.)

Photo : Bertrand Ferrier.

D’abord, le forum LĂ©o FerrĂ©, oĂ¹ nous n’étions point revenu depuis lurette, a changĂ© de tĂªtes mais n’a pas changĂ©. Alors que le Limonaire est mort, comme le Magique dont le proprio se produit ici frĂ©quemment ; alors que les acteurs mutent et que le site se modernise, l’esprit vaguement anar (plat, apparemment très savourĂ©, Ă  12 € quand mĂªme) du lieu, sorte d’Olympia de la chanson avec des places quand mĂªme sa mère plus accessibles, se maintient dans ce qu’il a de mieux : sourire de l’accueil, tarif rĂ©duit pour les artistes, cutruche (ou coup de rouge) Ă  3 €, tutoiement bienveillant de rigueur, bel accueil de l’étranger aux rares tables oĂ¹ il reste une place, public Ă©coutant et participant avec enthousiasme mais intelligente parcimonie. Quel plaisir de constater que, comme les chante si bien Jean Dubois, il reste des manières de cabaret revĂªche Ă  la subvention, donc de très haute qualitĂ©, n’apprĂ©ciĂ¢t-on pas toute leur programmation !
Ensuite, le rĂ©pertoire chantĂ© (et essentiellement Ă©crit) par Jean Dubois est un bonheur sans cesse renouvelĂ©. Les gourmands y retrouvent leurs tubes comme le « Petit pays » qui conclut le rĂ©cital sur un arpège dont l’artiste, capable de jouer en G#, encore plus chic qu’en Ab, est très fier ; les spĂ©cialisss y repèrent les raretĂ©s (le « Bord de l’Indre » ne peut Ăªtre sous-chantĂ© que par eux) ; les esssperts y regrettent l’absence d’inĂ©dits (mĂªme relatifs : mĂ¢rde, on aurait bien aimĂ© retrouver « Marguerite »… mais il est vrai que l’on applaudit le poignant « J’espère que tout le monde va bien »). C’est allègrement attendu, avec le lot de mazurkas et polkas obligatoires – le mec adore les musiques Ă  la mode, c’est comme ça – ou le passage par « la rue Tiquetonne » ; c’est regĂ©nĂ©rant via l’excellent « Splash » de l’époque des « Accompagneurs » ; c’est Ă©mouvant grĂ¢ce aux chansons dĂ©diĂ©es implicitement Ă  la grande chèvre que le chameau en plastique aima tant, bien qu’ils se battissent ; c’est Ă©tonnant grĂ¢ce aux reprises de l’artiste (« Not Dark Yet » de Bob Dylan, extrait de son dernier vrai disque mais rendu enfin intelligible, vingt ans après, et « C’est le vent » de ce benĂªt de GĂ©rard Blanchard, qui laisse ses tubes stupides sur le Net mais Ă©radique le reste – la seule vidĂ©o disponible de Jean Dubois chantant cette cover en 2008 il y a dix ans au Limonaire Ă©tant esthĂ©tiquement pire que nos pires vidĂ©os, ce qui n’est pas peu dire, nous ne la citerons point ici) ou de l’invitĂ© StĂ©phane CadĂ© (chanteur qui, pour ce que nous en connaissons, ne nous fascine guère mais dont Jean Dubois est fan) ; c’est roboratif grĂ¢ce Ă  la variĂ©tĂ© des types de chansons enchaĂ®nĂ©es, avec interludes parlĂ©s ou instrumentaux… ou pas.

Enfin, ce n’est pas faute de le seriner, Jean Dubois est un artiste hors pair, sans doute l’un des plus enthousiasmants des chanteurs intelligents underground – underground pas parce qu’il est incaptable par le grand public, juste parce qu’il est moins con et putassier qu’un Stromae, par exemple, donc sous les radars des grands de la souvent immonde industrie de la chanson mainstream. Est-il stressĂ© malgrĂ© les dizaines d’annĂ©es de scène, voire en difficultĂ© depuis le siège d’un piano Ă  queue ? Il transforme ces Ă©vidences en un atout artistique : loin de transformer inquiĂ©tude et timiditĂ© en excuse, il s’en sert comme d’un Ă©lĂ©ment constitutif de son personnage de chanteur : hĂ©sitations Ă  la fois travaillĂ©es et feintes, Ă©pure des interludes, intĂ©riorisation de la musique et du texte, mĂªme quand les paroles se rebellent ponctuellement… Ses saillies humoristiques, qui se libèrent Ă  mesure que le concert se passe, restent condensĂ©es, efficaces, Ă©mouvantes. Son jeu pianistique, sans doute limitĂ© mais toujours honnĂªte et qualitatif, est source de plaisanteries abouties, poussĂ©es, musicales, audacieuses. En presque un mot, son sens du tour de chant Ă©blouit, leçon Ă©patante assĂ©nĂ©e avec une simplicitĂ© et une efficacitĂ© que son talent d’auteur-compositeur voit exponentiellement sublimĂ© par son incroyable prĂ©sence scĂ©nique d’interprète.

Juste avant Jean. Photo : Bertrand Ferrier.

En conclusion, ceci n’est mĂªme pas un message de fan : n’oublie pas que l’on n’arrive Ă  rien tout seul – il faut toujours quelqu’un pour t’en empĂªcher. Autrement dit, la prochaine fois que quelqu’un, fĂ»t-ce la vie, te bĂ¢tonne dans les roues pour que tu n’ailles point applaudir Jean Dubois en solo, heureux comme un saint d’obtenir enfin l’aurĂ©ole, improvise cette musique et ces paroles : VAS-TU DONC BIEN CHIER, MAUDIT TROUDUC, POUR RIEN AU MONDE JE RATE ÇÔ !

Splendeurs de la catastrophe, les artistes : Cyrielle Golin

Photo reproduite avec l’aimable autorisation de l’artiste Ă  la riche palette

Cyrielle Golin a un faux air de Sophie Koch Jr – chouchoute de ce site, parmi d’autres. Mais la gamine se dĂ©robe aux rĂ©ductions. Fermement enracinĂ©e Ă  Metz, elle a aussi frĂ©quentĂ© les lieux de perfectionnement musical qui se profilent en Allemagne, Ă  Aulnay-sous-Bois et, pour le quatuor YsaĂ¿e, rue de Madrid, Ă  Paris. Soliste sublime, elle a nĂ©anmoins ou donc fondĂ© le quatuor Arkos, on y viendra tantĂ´t. CrĂ©atrice d’un grand festival messin, elle a ce nonobstant acceptĂ© de fricoter avec le prochain concert Komm, Bach!. PassionnĂ©e de concerts et de vivant, elle a, il y a peu, claquĂ© en studio un disque de schummans avec messire Antoine Mourlas – enregistrement que nous Ă©voquĂ¢mes le 19 fĂ©vrier de la prĂ©sente annĂ©e.
En attendant le samedi 9 mai, 20 h 30, c’est l’occasion de s’en ressouvenir.


 

Ce disque est une entourloupe et une dĂ©couverte. Une entourloupe car, en dĂ©pit de leur patronyme, les frères Camillo et Georg Schumann n’ont rien Ă  voir avec Robert Schumann. Une dĂ©couverte, car la musique de Camillo et Georg nous est tout Ă  fait inconnue ; si Robert (jouĂ© par l’un des compositeurs, comme le raconte le trailer) peut permettre que s’explore le rĂ©pertoire de ces musiciens effacĂ©s par le rouleau compresseur des monuments sans cesse remis sur les devantures des disquaires, youpi.
Le programme s’ouvre avec la Première sonate pour violoncelle et piano de Camillo Schumann, op. 59. L’Allegro moderato nous plonge d’emblĂ©e dans la sonoritĂ© chaude du violoncelle de Cyrielle Golin, un Caussin de 1860. Les quatre cordes semblent Ă©moustiller le piano dans une belle Ă©nergie commune (le montage a l’astuce de privilĂ©gier cette vibration partagĂ©e sur la perfection plastique, comme en tĂ©moigne le mini-accro Ă  0’58). Le prĂ©lude ouvre le chemin au premier thème Ă©noncĂ© par le piano dans un bel effet de contraste. Trois ingrĂ©dients se distinguent :

  • Aux envolĂ©es de Cyrielle Golin rĂ©pondent
  • des passages plus mĂ©ditatifs, joliment nuancĂ©s, comme suspendus,
  • que ne tardent pas de commenter avec virtuositĂ© la partie tonique d’Antoine Mourlas.

Cette alternance est alimentĂ©e par un souci de rendre aussi justice au piano fors son rĂ´le d’accompagnateur – le violoncelle pouvant se positionner comme

  • soliste,
  • partenaire d’unisson,
  • teneur de pĂ©dale et
  • porteur d’Ă©cho.

Aussi le mouvement de presque 8′ n’accuse-t-il aucun temps mort, emportant l’auditeur dans une Ă©criture maĂ®trisĂ©e et variĂ©e jusqu’au double boum-boum final.
L’Andante cantabile e espressivo remplit sa fonction plus mĂ©ditative, sans que les interprètes ne confondent tempo modĂ©rĂ© et mollesse. La ligne est tenue, soutenue mĂªme grĂ¢ce aux diffĂ©rents dialogues proposĂ©s entre les instruments, dĂ©passant largement la seule rĂ©partition violoncelle solo – piano en arpège. Du reste, mĂªme cette formule si convenue ne manque pas de beaux moments (Ă  2’27 et 5’41, semblent rĂ©sonner des harmonies quasi pucciniennes – compositeur contemporain de Camillo Schumann) et refuse de s’enliser dans une trouvaille qui serait diluĂ©e dans 8′ de musique. MĂ©ditation, emportement, changements d’atmosphère et savoir-faire compositionnel dĂ©clinent les mĂ©lodies sans que l’attention ne dĂ©cline. Le violoncelle, çà lyrique, devient lĂ  barioleur ou pizzicatiste. Le piano peut ici faire tapisserie avant de ressurgir motorique quelques mesures plus loin jusqu’Ă  une coda très gracieuse.
C’est lui qui lance avec ardeur l’Allegro molto. Le violoncelle le rejoint dans sa furieuse envie d’avancer. Pour autant, les artistes savent associer

  • cohĂ©rence guidant l’oreille,
  • caractĂ©risation des diffĂ©rents segments et
  • souci de faire musique par les nuances, la synchronicitĂ© de respiration et la prĂ©cision, très rĂ©glĂ©e, dans les Ă©changes.

Une brusque rupture (2’51) semble chercher un nouveau souffle qui, bientĂ´t, emporte avec fougue les restes du silence. Saisi par la conviction des complices, l’auditeur pourra Ăªtre bluffĂ© par

  • leur art de la narration,
  • la façon dont ils s’approprient le tempo et
  • la polymorphie de leurs outils, tant ils savent tisser leurs instruments de soie, de dentelle, de froufrous et favoris ou de toile rĂ©solument rĂªche.

Hormis pour les passionnĂ©s de musique dissonante et dĂ©structurĂ©e, cette sonate mouvementĂ©e, jouĂ©e avec la maĂ®trise technique indispensable et la passion rĂ©flĂ©chie juste comme il faut, confirme la pertinence de sortir Camillo Schumann de la naphtaline oĂ¹ ses partitions clapotent depuis leur crĂ©ation.

 

 

Robert Schumann a rarement Ă©crit pour violoncelle. L’op. 102 de la star du disque permet nĂ©anmoins d’entendre FĂ¼nf StĂ¼cke im Volkston sous les doigts des dĂ©couvreurs-mais-pas-que que sont Cyrielle Golin et Antoine Mourlas. « Vanitas vanitatum » balance Ă  souhait, non sans proposer des nuances qui pimpent le système de reprises. Le mouvement lent, entre majeur et mineur, laisse comme il sied chanter le violoncelle – pas d’affection, pas de mignardise, juste du charme, y compris quand, brièvement, le piano prend le lead.
Le mouvement ternaire « pas vite », entre mineur et majeur, laisse tout loisir Ă  Antoine Mourlas de jouer les accompagnateurs servants, que le violoncelle batifole en simple ou double corde, jusqu’Ă  l’arpège final. Le mouvement « pas trop vite » s’ouvre sur une entrĂ©e solennelle qu’un lyrisme bien rendu tempère, dans la section centrale, sur une large tessiture.
Le retour du premier motif laisse entendre qu’approche le dernier mouvement, « fort et marqué », ce qui n’est certes pas contradictoire chez Robert S. avec une certaine dĂ©licatesse – en l’espèce dans les triolets. En prenant au sĂ©rieux ces grandes miniatures, les artistes ajoutent au charme qu’une exĂ©cution a minima aurait dĂ©jĂ  eue. On l’aura compris, cela ne semble pas le genre de leur maison, et c’est heureux.

 

 

Second gros morceau, les plus de trente minutes qu’exige la Sonate op. 19 de Georg Schumann. Le premier mouvement promet du sentiment puisqu’il est autodĂ©crit comme « Allegro moderato con molto espressione ». Pas de temps mort, on commence d’emblĂ©e dans le grave du violoncelle en 12/8, tandis que le piano se cale en 4/4 avant de mĂªler les deux grooves. Une première modulation conduit de mi Ă  la mineur et propose une partie plus chantante et moins instable, bien que le dialogue entre binaire et ternaire ne s’efface pas totalement. Finauds, les interprètes esquivent une reprise superfĂ©tatoire pour enchaĂ®ner sur la mĂ©lopĂ©e langoureuse du violoncelle qu’accompagne une cascade de sextolets pianistiques.
Les deux instruments se mettent Ă  dialoguer. La teneur des (d)Ă©bats semble fort escagasser le violoncelle dont les sautes de registre trahissent l’exaspĂ©ration. Faute de meilleure entente, le dĂ©bat se rĂ©sume Ă  des traits solistes de violoncelle sous lesquels grommelle le piano. Quelques modulations nouvelles tĂ¢chent de dĂ©finir un nouveau vivre-ensemble. La reprise en mi bĂ©mol puis en mi du motif liminaire met le doigt sur la difficile conciliation entre binaire et ternaire. Un temps, le piano la joue low profile, mais les deux protagonistes conviennent qu’il faut s’expliquer. Voici donc le retour du Mi apparent et de la domination du binaire. Toutefois, l’Ă©puisement du discours prĂ©pare le come-back des sextolets, jusqu’Ă  une coda qui, toute sage qu’elle soit avec son ploum-ploum, laisse l’auditeur indĂ©cis. C’est prĂ©cisĂ©ment cette indĂ©cision entre

  • binaire et ternaire,
  • diffĂ©rentes tonalitĂ©s,
  • dialogue et conflit

qui fait le prix d’un mouvement animĂ© avec Ă©lĂ©gance.
L’Andante cantabile en do dièse mineur affermit le ternaire dans une mesure Ă  3/2 (avec quelques extensions en 8/4) qu’assortissent quelques triolets sporadiques. Le thème premier du deuxième mouvement est introduit sans presser dans la splendeur du violoncelle, le piano sachant se mettre sagement en retrait jusqu’Ă  ce qu’il soit invitĂ© Ă  rĂ©pondre. Un passage en suspens rappelle que Georg Schumann n’a, d’Ă©vidence, aucune jouissance Ă  exprimer tout le suc d’un thème. Il prĂ©fère le mettre en parenthèses, le faire moduler, l’interroger sans craindre le silence – ce qui, en l’espèce, valorise sa dimension Ă©lĂ©giaque. La recherche d’un Ă©quilibre entre les protagonistes alterne

  • leads du violoncelle et parfois du piano (avec tenue de violoncelle),
  • brefs soli du piano, et
  • unissons furtifs comme l’enlacement momentanĂ© d’un couple lors d’une danse lente – peut-Ăªtre, donc, de la vie.

Un Allegro energico con fuoco en mi mineur conclut la promenade. Rageur, le piano puis le violoncelle Ă©noncent leur feu. L’intensitĂ© de cette partition qui joue avec habiletĂ© entre ternaire (triolet et 6/4 Ă©phĂ©mère) et binaire est remarquablement bien rendue par les interprètes-dĂ©frciheurs. Techniquement, le rendu est Ă©poustouflant. Aucun artiste ne se soumet face Ă  la virtuositĂ© technique ou musicale que le compositeur exige. Les modulations sont enlevĂ©es avec une aisance et une cohĂ©rence convaincantes, en dĂ©pit des joyeux soubresauts qui conduisent de mi vers rĂ© sus 4 direction Mi bĂ©mol… avec toujours un dièse Ă  l’armure, puis officiellement Do. Dans ce mouvement, on apprĂ©cie

  • les soubresauts qui animent les onze ultimes minutes,
  • les contrastes mĂ©nagĂ©es par la partition et par les interprètes, et
  • les surgissements des dialogues ou des « quasi rĂ©citatifs », entre ternaire et binaire comme entre mineur et majeur, entre Mi et La bĂ©mol (et Mi) (et mi).

Tout cela est magistralement réalisé jusque dans les chromatismes qui pimpent le classicisme romantique de la partition, direction la conclusion en anti-tierce picarde.

 

 

En conclusion, sous un design assez moche et un titre bof, voilĂ  bien un disque extrĂªmement gouleyant pour tout curieux de musique un peu rare et nĂ©anmoins formidablement incarnĂ©e. Faisons la fine bouche pour jouer au critique : le livret est sobre et intĂ©ressant, mais terrrriblement mal relu (bio de Cyrielle qui, on le saura, on le saura, vient de Metz, vient de Metz) et mis en page Ă  la barbare (interlignage alĂ©atoire, prĂ©sentation sommaire, orthotypo ratĂ©e), ce qui est difficilement comprĂ©hensible vu l’investissement que nĂ©cessite le son en regard du print. De mĂªme, on s’Ă©tonne que, dans la bande-annonce, les artistes expliquent avoir « longtemps rĂ©flĂ©chi » avant de se rĂ©soudre Ă  enregistrer dans l’Ă©glise Saint-Marcel oĂ¹ tous les classicoss rĂªvent d’enregistrer : est-ce une dĂ©cision si surprenante ? Ă€ l’arrivĂ©e, on regrette enfin que le piano virtuose ne soit pas aussi bien captĂ© que l’extraordinaire violoncelle. Mais, in fine, on s’incline devant

  • l’incroyable aisance technique des artistes,
  • leur musicalitĂ© et
  • leur investissement dans un projet
    • passionnant,
    • puissant et certainement pas
    • latĂ©ral.

Les deux musiciens prouvent ici moins leur valeur que la force des partitions qu’ils propulsent. C’est

  • techniquement impressionnant,
  • musicologistiquement superpassionnant,
  • humainement joyeux, et
  • musicalement wow.

Ne mentons point : on a ouĂ¯ pis avant de dire « mazette, c’est du cossu » devant un tel objet sonore. En tant qu’objet, ce disque peut susciter un enthousiasme modĂ©rĂ© ; en tant que support sonore, il est transportant. Selon l’ordre de ses prĂ©fĂ©rences discographiques, l’on pourra choisir d’envisager son acquisition ou non !


Pour acheter le disque, c’est ici.
Pour retrouver Cyrielle Golin, c’est çà.
Pour dĂ©nicher Antoine Mourlas, c’est lĂ .

Splendeurs de la catastrophe, les artistes : Vincent Crosnier

Vincent Crosnier pendant l’enregistrement des « Splendeurs de la catastrophe », le 28 avril 2020, en l’Ă©glise Saint-AndrĂ© de l’Europe (Paris 8). Photo : Bertrand Ferrier.

Le samedi 9 mai, Ă  20 h 30, en Première YouTube, le festival Komm, Bach! organise un concert tutti frutti intitulĂ© Splendeurs de la catastrophe. Pour prĂ©senter les artistes qui sĂ©viront ce soir-lĂ , sont convoquĂ©s des souvenirs de disques ou de concerts qui ont marquĂ© leur carrière… et notre mĂ©moire.
Premier zozo sur la sellette, Vincent Crosnier sera l’organiste de la sĂ©ance ; et c’est justice que l’on commence la galerie de portraits sonores avec lui car le festival Komm, Bach! s’autoflatte d’Ăªtre le plus p’tit festival international d’orgue-et-pas-que. Pas que, soit, mais d’orgue quand mĂªme itou ! Zoom, donc, sur cet Ă©rudit guilloutophile, nĂ© en 1962, acclamĂ© pour ses rĂ©citals dans l’Europe entière et assistant, en son temps, du maĂ®tre de Saint-Eustache – Ă©glise oĂ¹ il a claquĂ© pas moins de 180 auditions dominicales. Titulaire des orgues de Saint-Joseph d’Enghien-les-Bains depuis 1989, il enseigne la formation musicale, l’orgue et le clavecin au conservatoire de Vincennes depuis presque dix ans. Pour le saluer en musique, voici la réédition de la notule inspirĂ©e, le 10 fĂ©vrier 2019, par PĂ©riples, son disque envoĂ»tant.



En orgue comme en sport en gĂ©nĂ©ral, rien n’est simple et tout se complique. Prenez le dernier enregistrement en date du label Augure. ThĂ©oriquement dĂ©diĂ© Ă  la promotion des enregistrements laissĂ©s par Jean Guillou, cet Ă©diteur a proposĂ© Ă  Vincent Crosnier non pas de diffuser son enregistrement – en première mondiale – de PĂ©riple, un inĂ©dit de son maĂ®tre, mais l’intĂ©gralitĂ© de son grrrand rĂ©cital italien. Donc, non seulement, c’est pas que du Guillou, mais surtout ce n’est pas Guillou qui joue. Et d’une.
De plus, cet enregistrement, essentiellement issu d’un rĂ©cital donnĂ© le 28 octobre 2016 Ă  Sant’Anastasia (Ă  Villasanta, en Italie), est corrigĂ© non pas par une sĂ©ance de patchs, comme c’est la coutume… mais par des prises issues de la rĂ©pĂ©tition-registration in situ. Ainsi se manifeste l’audace de l’organiste qui se risque Ă  prolonger, comme souhaitait le faire Augure avant le dĂ©cès de Jean Guillou, le travail de l’organiste-compositeur avec d’autres interprètes mais, pour cette première, dans des conditions pour le moins olĂ©-olĂ©. Et de deux.
Puisque cela ne suffisait pas, ajoutons une complexitĂ© : pour rendre raison de la Septième toccata de Michelangelo Rossi, qui ouvrait le concert, Vincent Crosnier a choisi de l’interprĂ©ter sur le Prina 1 clavier-30 jeux d’époque abritĂ© dans l’église ; comme la suite Ă©tait jouĂ©e sur le Bonato 3 claviers-90 jeux de 2013, nouvel instrument du lieu, seul cet orgue Ă©tait rĂ©ellement captĂ© par les microphones – aussi n’entendra-t-on point la pièce locale, mal captĂ©e. Pour quel rĂ©sultat au global ? C’est ce que nous comptons prĂ©ciser ci-après, non sans avoir stipulĂ© trois points d’honnĂªtetĂ©. Un, le disque ici notulĂ© nous a Ă©tĂ© offert par Augure ; deux, Vincent Crosnier est un artiste venu Ă  plusieurs reprises sĂ©vir au festival Komm, Bach! oĂ¹ nous grenouillons ; trois, tout en ne mordant point la main qui nourrit nos noreilles, nous hĂ©sitons peu Ă  faire entendre nos dĂ©ceptions, fĂ»t-ce avec la modĂ©ration que requiert la politesse, mĂªme quand des amis sont impliquĂ©s dans les rĂ©alisations ouĂ¯es. Ceci Ă©tant posĂ©, partons Ă  l’assaut de l’ambitieux programme qui nous attend.

Dupré, Duruflé, Haendel

Le CD, qui suit la trame dĂ©capitĂ©e du rĂ©cital, s’ouvre sur la Deuxième symphonie de Marcel DuprĂ©, moins connue mais sans doute pas moins audacieuse que la première dite « Passion ». Le Preludio (7’30) envoie des guirlandes de tutti sur des accords sourds et rythmiques. Une farandole en duo essaye Ă  plusieurs reprises d’échapper Ă  la pesanteur, avant que la puissance de l’orgue ne la ramène Ă  la raison. L’œuvre semble revendiquer sa dimension « Toccata improvisĂ©e », oĂ¹ des Ă©pisodes se succèdent, Ă  la fois inaboutis et laissant rĂ©sonner leurs possibles dans l’église. Se font entendre plusieurs extrapolations encadrĂ©es par des Ă©pisodes rageurs dont une pĂ©dale tonique constitue les piliers. De magnifiques crescendi secouent l’auditoire. Rien de « joli », ici, mais quelle maĂ®trise de l’interprĂ©tation (dĂ©tachĂ© des accords rĂ©pĂ©tĂ©s, liaison des notes, registrations spĂ©cifiques, distinction des plans sonores, travail sur le silence sĂ©parant les sĂ©quences) ! Tant les affolements digitaux requis par la partition que les moments ondulants alla Messiaen – ainsi du retour de la sĂ©quence, 5’55 – proposent un captivant voyage dans l’orgue jusqu’au tutti final.
Curieux, l’Intermezzo (4’) s’ouvre sur une sorte de tambourin bancal, entre grotesque et inquiĂ©tant. Après avoir Ă©tĂ© Ă©noncĂ© dans l’aigu, la sĂ©quence thĂ©matique revient dans le grave au Cromorne. Surgissant du grondement profond, un monstre forte apparaĂ®t puis se dissout, laissant de nouveau la place au ressassement du pantin trĂ©buchant. Une rythmique pleins feux lance la Toccata, la vraie (6’). Sans que cesse le martèlement des accords, un mĂªme motif rythmique court sur toute la première minute avant que l’affaire ne se dĂ©grade. Une sĂ©quence mezzo forte grouille du dĂ©sir purulent d’exploser. Échec : les fonds de l’orgue murmurent leur colère sous laquelle deux anches rĂ©exposent la structure première, traversĂ©e par des rages virtuoses qui confient le ressassement Ă  la pĂ©dale.
Effets d’écho entre les claviers et le pĂ©dalier, maintien d’une pulsation constante, souci de lisibilitĂ© mĂªme dans les fortissimi (Ă©coutez la respiration de la main droite piste 3, 4’09) : tout saisit l’oreille attentive. Deux ruptures tentent de donner le change sans parvenir Ă  endiguer la vigueur motorique Ă©noncĂ©e d’entrĂ©e qui finit par dĂ©ferler et se conclure – assez platement, pontifiera-t-on –, par les trois pouĂ«t-pouĂ«t habituels. En conclusion, une Å“uvre idĂ©ale pour appĂ¢ter les amateurs de musique – et pas que d’orgue – soucieux de composition Ă©vocatrice, vivante et interprĂ©tĂ©e avec esprit. Les Ă©volutions incessantes des sonoritĂ©s sĂ©duisent l’oreille… et compensent la faible dĂ©finition des graves que la prise de son tend, comme signalĂ© jadis dans cette mĂªme Ă©glise, Ă  Ă©craser.

Vincent Crosnier Ă  Saint-AndrĂ© de l’Europe. Photo moche mais hypermystĂ©rieuse : Bertrand Ferrier.

Comme DuprĂ© avait succĂ©dĂ© Ă  Bossi, Georg Friedrich Haendel dĂ©boulonne DuprĂ© avec le Onzième concerto (11’), agrĂ©mentĂ© des transcription et cadences telles qu’Augure les a proposĂ©es dans une pentalogie. L’Allegro liminaire est envoyĂ© avec une Ă©nergie dont l’agilitĂ© dĂ©borde les capacitĂ©s de l’enregistrement, parfois confus. On y retrouve l’école Guillou :

  • le plaisir du dĂ©tachĂ© (on l’entendra encore mieux pendant l’Andante) ;
  • un recours Ă  la registration la plus variĂ©e, parĂ»t-elle historiquement incohĂ©rente… quoique organologiquement dĂ©fendable (faudrait-il jouer Haendel que sur des orgues d’époque ou qu’en chĂ¢trant les orgues contemporains ?) ;
  • un refus de la rĂ©gularitĂ© rythmique qui oppose la rigiditĂ© de l’énoncĂ© aux prĂ©cipitations Ă  vocation dynamique ;
  • une propension Ă  la virtuositĂ© furibonde, tant dans l’agitation des saucisses de l’organiste que dans le changement gourmand de clavier et la multiplication des registrations.

Le menuet est le plus sage, le plus clair et le moins polĂ©mique des mouvements, bien pulsĂ© par une pĂ©dale puissante. Quant Ă  la gavotte, dont le dĂ©but du thème a de faux airs de « Joseph est bien mariĂ© », elle retranscrit l’orchestre dans un halo sonore qui imite mieux la masse des instrumentistes orchestraux qu’elle ne salue la prĂ©cision de l’interprète – la prise de son, toujours.
Le sens du contraste conduit Vincent Crosnier Ă  enchaĂ®ner avec deux pièces de Maurice DuruflĂ©, dont il a plusieurs fois interprĂ©tĂ© l’intĂ©grale pour orgue – dont une fois Ă  Saint-Eustache oĂ¹, bien entendu, nous Ă©tions. C’est dire si son choix d’ouvrir le bal avec la mĂ©connue « MĂ©ditation » posthume n’est pas liĂ©e Ă  une envie de reposer les paluches, mĂªme si l’œuvre ne prĂ©sente pas de difficultĂ© technique, contrairement Ă  toutes les autres. Dans la pure tradition Guillou, le musicien adopte un tempo très allant, rĂ©servant la mĂ©ditation Ă  la deuxième partie, sur les ondulants (le 4E du jeu soliste souffre alors pour rappeler que l’orgue est un instrument au moins aussi vivant que l’organiste, voir par ex. piste 8, 0’32 et 0’34). Le soin apportĂ© Ă  l’exĂ©cution de cette pièce supposĂ©e mineure, grĂ¢ce Ă  l’agencement des sons, la caractĂ©risation des moments et l’interprĂ©tation, sĂ©duit, mĂªme si notre cĂ´tĂ© gnangnan aurait sans doute apprĂ©ciĂ© un peu plus d’apaisement lors des Ă©noncĂ©s du thème rĂ©current – tout Ă  fait, je donne des leçons d’interprĂ©tation de DuruflĂ© Ă  quelqu’un qui peut tout en jouer, c’est au moins pour ça que je prĂ©fère Ăªtre pseudocritique et pas virtuose.
Suivent, toujours du sieur Duruflé, les Prélude et fugue sur le nom d’A.L.A.I.N. Enlevé en moins de 11’, le diptyque ne baguenaude, ribaude ni ne vague en chemin. La familiarité de l’interprète avec cette double pièce lui permet, dès le prélude, d’associer la dextérité à la musicalité en dépit de l’injonction au prompt si guilloutique. Vincent Crosnier réussit à faire jaillir de ce tube une impression d’urgence, de nécessité, de verve souvent oubliée par des interprètes plus soucieux d’effets que d’énergie. La volonté de différencier les différents moments est d’autant plus savoureuse (piste 9, 4’43) que chaque atmosphère est dépeinte sans filtre adoucissant. Ça secoue, oui, mais c’est revigorant. La (double) fugue, dont l’interprète rappelle utilement la richesse dans un texte de livret passionnant, paraît relativement sage jusqu’à ce que l’affaire s’emballe à 3’15, alla Guillou, comme pour mieux faire grouver le crescendo, avec cette prise de risque insensée du live.

Composition de l’orgue (photo d’après livret)

Guillou and more

Point d’orgue, mais pas final, du rĂ©cital, PĂ©riple de Jean Guillou (23’) dĂ©baroule enfin. En fin, ha-ha, connaisseur des arcanes guilloutiques, Vincent Crosnier narre ses multiples avatars. Ă€ l’origine, les Scènes d’enfant Ă©taient sous-titrĂ©es « Première partie ». La seconde partie, inĂ©dite, est devenue partiellement une « Fantaisie concertante » pour violoncelle et, d’abord orgue, puis orchestre. Ensuite, pressĂ© par son Ă©lève, Jean Guillou a acceptĂ© que cette pièce soit jouĂ©e sous le nom de PsychĂ© avant de la renommer PĂ©riple… et de l’amender pour Ă©dition (dont l’exĂ©cution sera donc diffĂ©rente de celle qui est ici prĂ©sentĂ©e). Partant des graves, l’affaire se dĂ©veloppe rapidement entre notes rĂ©pĂ©tĂ©es et questions-rĂ©ponses que l’orgue local, dotĂ© de deux façades sur les conseils du compositeur, restitue avec un joli effet de spatialisation. Le ton interrogatif, marquĂ© par des itĂ©rations de notes ou d’accords, sollicite cornets, cromornes et pĂ©dale grondante. Un faux statisme s’ensuit, oĂ¹ des accords longuement rĂ©pĂ©tĂ©s sont commentĂ©s par une anche obstinĂ©e. L’arrivĂ©e du forte (5’15) semble agresser cette sagesse de l’habitude. Pourtant, le silence et des anches discrètes avalent cette tentative et reprennent leur quĂªte, que sous-titre une flĂ»te volontiers descendante.
Cette situation, arbitrĂ©e par le grognement de la pĂ©dale parfois trillĂ©e, semble partie pour rester, tant le discours se complaĂ®t Ă  explorer la curieuse association entre pĂ©rennitĂ© du système et incertitude de la rĂ©solution. Le propos s’enrichit, s’apaise, et soudain advient un Ă©pisode inquiĂ©tant, autour de 11’ : sous des airs faussement improvisĂ©s, des fusĂ©es manuelles surplombent un martèlement rythmĂ© de la pĂ©dale. Puis une flĂ»te tremblante apaise la situation, laissant entendre le montage vivant (11’53) et replongeant l’orgue dans son mystère Ă  trĂ©molo. Ă€ l’auditeur de guetter les petits Ă©vĂ©nements qui Ă  la fois animent et unifient ce voyage, entre soli, dialogues, trios et ensembles, accents, tenues et rĂ©pĂ©titions. Une troisième partie s’esquisse sur une solide pĂ©dale (15’46) qui dialogue avec une anche ; mais la boĂ®te expressive se ferme, et les pleins jeux s’escagassent. L’orgue s’ébroue, entre notes virtuoses, rĂ©pĂ©tĂ©es et furibardes. Des accords sĂ©vères et une bombarde sans concession ponctuent les envolĂ©es. Un cornet essaye de se faufiler entre deux secousses ; nĂ©anmoins, l’on sent que la tension gonfle dans les voiles de l’instrument. Le langage typique d’un certain Jean Guillou se dĂ©ploie avec colliers vivaces de notes, accords rĂ©pĂ©tĂ©s, brefs silences, rugissements de la pĂ©dale, fausse fin tonitruante, interrogations ultimes et long tutti que quelques dernières notes finissent d’effacer en s’effaçant elles-mĂªmes.


C’était une feinte si, après cette crĂ©ation, l’artiste s’en allait – mĂªme si, contrairement Ă  Anne Sylvestre, il ne craint guère que ça semble vrai. Afin d’Ă©baubir deux bonnes fois pour toutes ses auditeurs, Vincent Crosnier propose donc deux bis. La Fugue sur le carillon des heures de la cathĂ©drale de Soissons de Maurice DuruflĂ© (3’), pièce virtuose que l’artiste rend avec la virtuositĂ© et la libertĂ© d’un guilloutomane. Reconnaissons que, une fois de plus, la prise de son de Paolo Guerini peine Ă  valoriser le dĂ©tail de son travail. En effet, la polyphonie est noyĂ©e dans un wah-wah douteux, comme si les potards avaient Ă©tĂ© rĂ©glĂ©s pour le seul plein jeu final – parfait, lui. Le second bis est une improvisation qui commence par jouer sur la spatialisation des anches. Puis la pĂ©dale propose une autre histoire, parcourue de tensions d’oĂ¹ réémerge, comme chez le maĂ®tre, le souvenir du motif liminaire. Une anche et une accĂ©lĂ©ration lancent le crescendo torride chargĂ© de faire chanter au mieux la BĂªte locale jusqu’au double tutti conclusif.

En conclusion

Voici le premier disque plus-que-recommandable de Vincent Crosnier. IndĂ©crottable fan, Ă©lève et promoteur de Jean Guillou, cet artiste n’en dĂ©veloppe pas moins un art d’interprète Ă  la fois fidèle aux us de feu le maestro, et personnel dans cette manière de mĂªler aux foucades de l’original les exigences propres au grand disciple. Pour la richesse spectaculaire du programme, pour la qualitĂ© de l’exĂ©cution en dĂ©pit des conditions Ă©tiques dans lesquelles elle fut enregistrĂ©e, pour l’ambition et le premier enregistrement mondial d’un inĂ©dit de Jean Guillou – gravĂ©, Ă©ditĂ© et publiĂ© avant le dĂ©cès de la vedette, soit stipulĂ© pour les faquins –, wow.


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Vous avez un ticket

 

Samedi 9 mai, à 20 h 30, deuxième édition des concerts Komm, Bach! sur YouTube suite au succès de la première édition.

Le thème

Splendeurs de la catastrophe

Le pitch

Les compositeurs ont toujours rĂ©agi Ă  des catastrophes d’ampleur variĂ©e, transformant l’effondrement en beautĂ©. Ainsi, la guerre, la mort, la fin d’un amour ou la perte d’un sou ont Ă©tĂ© mis en musique. D’autres bouleversements secouent le rĂ©pertoire : compositeurs disparus Ă  la fleur de lâ€™Ă¢ge, partitions inachevĂ©es ou gloires posthumes liĂ©es Ă  des fakes – l’Adagio dit d’Albinoni ou l’Ave Maria dit de Caccini en sont des exemples cĂ©lèbres.
Enfin, des bouleversements pragmatiques peuvent Ăªtre constitutifs d’un morceau. Pensons aux conditions de composition de certaines pièces, tel  le « Quatuor pour la fin des temps », ou aux accidents instrumentaux comme ces notes coincĂ©es qui inspirent Ă  Jehan Alain la « Berceuse sur une note qui corne ». En s’appropriant librement l’idĂ©e de « catastrophe », les artistes de ce concert illustrent, Ă  leur manière, comment la musique peut, parfois, sublimer les bouleversements intimes et extĂ©rieurs – jusqu’à, peut-Ăªtre, inspirer positivement ceux qui l’écoutent et se sentent, eux aussi, bouleversĂ©s.

Le contexte

Le projet s’inscrit dans le cadre du festival Kom, Bach!, fondĂ© en octobre 2016 pour cĂ©lĂ©brer le come-back de l’orgue après restauration… et la musique de Johann Sebastian Bach. Environ 21 concerts par saison, du 21 septembre au 21 juin, constituent le « plus petit festival international d’orgue-et-pas-que », sis physiquement en l’église Saint-AndrĂ© de l’Europe (Paris). Ces concerts veulent Ăªtre accessibles aux mĂ©lomanes (seuls de grands musiciens y sont programmĂ©s) comme aux curieux, car ils sont

  • courts (en gĂ©nĂ©ral 1 h 10 maximum),
  • variĂ©s (morceaux de durĂ©e et d’esprit contrastĂ©s, compositeurs mĂ©tissĂ©s, instruments changeants – de l’orgue seul Ă  l’orgue associĂ© avec un chÅ“ur, un saxophone, une bombarde, un ensemble de cuivres, un rĂ©citant, un film ou des lumières créées pour l’occasion, par ex.),
  • clairs (un programme dĂ©taillĂ© est offert aux spectateurs),
  • intrigants (rĂ©citals retransmis sur Ă©cran gĂ©ant),
  • gratuits (Ă  l’entrĂ©e et Ă  la sortie) mais drĂ´lement biens quand mĂªme.

Depuis la création du festival, 81 concerts ont été donnés.
Cependant, en raison du Grand Confinement, les concerts vivants sont momentanĂ©ment annulĂ©s. Pour que la musique ne s’arrĂªte pas au grĂ© des dĂ©cisions opportunistes prises par le gouvernement, des artistes invitĂ©s se mobilisent et, autour d’un thème proposĂ© par le programmateur, enregistrent des pièces spĂ©cialement pour l’occasion… donc en mode confinement. La Première YouTube de l’évĂ©nement est diffusĂ©e Ă  l’heure initialement prĂ©vue pour le concert physique – donc le samedi 9 mai Ă  20 h 30 tintinnabulantes.

Au programme

Bach, Borodine, BožiÄ‹, Eötvös, Hindemith, Khatchaturian, Kirchner, Messiaen, Mozart, Schubert, surprises et improvisations.

Avec la participation de

Vincent Crosnier (orgue), Jean Dubois (chanson), Cyrielle Golin (violoncelle), Jasmina Kulaglich (piano), Jean-Luc Thellin (clavecin) + un caméo du quatuor Akos. Présentation des artistes à venir !
Avec, en back-up technique et arty, la musicienne, femme de lettres et nĂ©anmoins vidĂ©aste Esther Assuied, le graphiste Ludovic Nowicki et, en feat., Rozenn Douerin la cadreuse live du festival. Et, peut-Ăªtre, vous derrière l’Ă©cran !

 

Une belle photo…

Photo : une femme de goût

… peut-Ăªtre mĂªme la plus belle photo du moment, vue sur un mur Facebook. Et, pour une fois, pas le mien. Vous aussi, composez un des plus beaux clichĂ©s du moment en piochant ici !

In progress

Live is life, lala, la, lala

Debussy de la Lorette en Cornouailles & Fanfaron NapolĂ©on Joli CÅ“ur Polyphonique de la TĂªte et des Oreilles qui font scroucheuh-scroucheuh. Photo : Bertrand Ferrier.

Petites symphonies pour un nouveau monde : Mendelssohn Chamorel conclut le concert

Chamorel by Chamorel. Exclusivité exceptionnelle du festival Komm, Bach!.

L’homme fort du piano suisse – un homme sain qui, sans doute, ne boit que des graines en mangeant de l’eau – a participĂ© aux petites symphonies pour un nouveau monde. C’est mĂªme lui qui a bissĂ© le concert.
Pour, a priori, conclure cette sĂ©rie, voici une nouvelle occasion de profiter de son grouve, de son swinnegue, de son brio et de sa sensibilitĂ© qui n’est, allĂ©luia, surtout pas sensiblerie. Prouvons-le en vidĂ©o.

 

 

Etsuko Hirose joue Moritz Moszkowski (Danacord)

 

Une belle histoire qui finit mal et continue encore pire : ainsi pourrait-on suivre le cours de la vie de Moritz Moszkowski (1854-1925), dont la carrière de petit juif devenu grand musicien – admirĂ© de Liszt, soutenu par une palanquĂ©e de grands noms – a connu des secousses avec son divorce, la perte de sa fille Sylvia, la Première guerre mondiale, la pauvretĂ© et un cancer de l’estomac… le tout prĂ©cĂ©dant une Ă©clipse assez notoire de sa musique. Dans le livret en anglais, sobre mais personnel, Estuko Hirose – dont le site n’est pas forcĂ©ment au taquet sur son actualitĂ©, quel scandale – avoue son amour pour l’œuvre et pour ses grands interprètes, dont Rachmaninov et Horowitz – pas un hasard, ces noms : pour jouer et bien jouer Moszkowski, il faut des doigts, de la tĂªte et des Ă©motions.
Le disque dont il est question ici se planque hĂ©las derrière un packaging gris au graphisme nĂ©gligĂ© qui ne met guère en appĂ©tit et ne rend pas raison de son contenu encore plus captivant qu’impressionnant, alors mĂªme qu’il est spectaculairement impressionnant. Sous les micros du producteur Nikolaos Samaltanos, il a Ă©tĂ© enregistrĂ© comme tant d’autres Ă  l’église Saint-Marcel de Paris, sur un grand Bechstein bien Ă©quilibrĂ© – essentiel pour une musique qui balaye tous les registres du piano. Saluons le travail des accordeurs Hugues Gavrel et Adnan Kiliç : au fil des pistes, l’instrument ne montre ni faiblesse ni signe de fatigue en dĂ©pit du traitement de choc qui lui est rĂ©servĂ©. Car, oui, la musique si consonante de Moritz Moszkowski est une musique sinon choquante du moins de choc ; et, synthĂ©tisons les longues lignes qui suivent : comme son piano, Etsuko Hirose est Ă  la hauteur de la secousse.

 

 

Le rĂ©cital de 75’ s’ouvre sur la Valse op. 34, première des « Trois morceaux ». C’est « le chef-d’œuvre du compositeur », pose la musicienne. Après une introduction hĂ©sitant entre la digitalitĂ© pure et la retenue, le balancement investit d’autant mieux l’espace sonore qu’Etsuko Hirose a le sens du rubato malin qui impulse le groove. Ă€ la lĂ©gèretĂ© des p’tits marteaux qui filent s’ajoute donc l’intention qui crĂ©e la musique par-delĂ  la performance technique enveloppant la mĂ©lodie en soi toute simple. Une modulation posĂ©e conduit de Mi Ă  La pour une partie centrale qui associe consubstantiellement l’exigence nostalgique de la valse et la pulsion virtuose du compositeur. Le retour au Mi initial gronde Ă  souhait, avec contrastes de nuances et halètement envoĂ»tant permis par des respirations bien pensĂ©es.
La parenthèse en mi mineur colorie la mélodie jusqu’à ce que le thème et la tonalité initiaux ne reviennent se faufiler, préludant à un finale embijouté de notes vertigineuses. Autrement dit, l’oreille est saisie d’une part par la capacité du compositeur à imposer des mélodies et à les développer avec fluidité, d’autre part par la capacité de l’interprète à ne pas se dérober devant la difficulté pragmatique tout en développant une vision artistique de la pièce, par-delà la technique ou les stéréotypes parfois empesés que peut charrier la valse.

 

 

La deuxième piste s’inscrit dans la grande tradition des transcriptions opératiques que Michel Dalberto avait, dans le magistral Un piano à l’opéra (RCA, 2004), remis à la mode via quelques exemples lisztiens. La Barcarole des Contes d’Hoffmann de Jacques Offenbach s’ouvre sur un prélude d’1’30 en 12/8. Il amène petit à petit le « vrai » thème en 6/8. Trois parties s’articulent :

  • une basse lĂ©gère, que l’interprète n’hĂ©site pas Ă  jouer presque comme un contretemps (2’06 et 2’15, par ex.),
  • le thème, et
  • des arpèges cristallins pour habiller la chose.

Les plans sonores sont joliment caractĂ©risĂ©s. Puis le thème envahit les aigus avec le commentaire des graves. De dĂ©licates tentations modulantes et des crescendi-decrescendi donnent de la chair au dĂ©veloppement sans que la pianiste ne se dĂ©partisse jamais de la retenue qui sied Ă  la pièce. Une brève respiration en 12/8 annonce l’apaisement de la coda oĂ¹ le rythme caractĂ©ristique ne tarde pas Ă  s’épuiser.

 

 

Deux extraits de FrĂ¼hling (Printemps), l’op. 57 du compositeur, nous propulse dans la « musique de salon » qui s’assume.
« Zehpyr », en Ré bémol fait souffler le vent du bariolage sur le clavier. Des fragments mélodiques apparaissent à l’aigu puis dans le grave. Une section en do dièse mineur fait gonfler la houle. Ensuite, le bariolage en Ré bémol reprend. Etsuko Hirose traite avec sérieux cette musique en lui insufflant les inégalités, les nuances et les respirations nécessaires pour rendre délectable une telle proposition.
Une « Liebeswalzer » en La bĂ©mol complète le tableau printanier. Elle est d’autant plus charmante que l’artiste semble se goberger autant des notes que de l’esprit et du potentiel de la partition. Kitsch ? So what, bb? Cette esthĂ©tique datĂ©e n’est en rien contradictoire avec l’intĂ©rĂªt musical. Merde Ă  cette idĂ©e que la modernitĂ© est un critère Ă  l’aune duquel il faudrait juger la culture ! L’inactualitĂ©, donc la diachronicitĂ© du beau, est une voie tout aussi sexy Ă  explorer. Pour preuve, si besoin Ă©tait, la section centrale en do mineur  sait Ăªtre crĂ©ative dans son traitement de l’émotion et de la contrainte ternaire. L’introduction est alors reprise pour lancer la rĂ©exposition du thème. DĂ©finitivement charmant et supĂ©rieurement rendu, avec

  • Ă©lĂ©gance (l’usage habile et discret de la pĂ©dale de sustain se marie idĂ©alement Ă  la vigueur des doigts),
  • Ă©loquence et
  • feeling.

 

 

Pièce chĂ©rie des transcripteurs, la mort d’Isolde version Moszkowski Ă©tait, dit l’interprète, prĂ©fĂ©rĂ©e Ă  la version Liszt par Earl Wild dont mĂªme un sourd pourrait dire que, en transcription, le gars touchait son calot.
Après un prĂ©lude retenu en la mineur (sort of), advient le Molto moderato en La bĂ©mol. Etsuko Hirose excelle Ă  rendre les flux et reflux d’intensitĂ© qu’avive le Un poco piĂ¹ mosso en Si, sous une apparence Ă©tale permise par un jeu d’une admirable clartĂ©. L’artiste veille Ă  contraster sans se complaire dans des fortissimi toujours très brefs, y compris dans l’explosion Ă©crite triple forte… sur quatre portĂ©es.
Le retour au calme bruisse ainsi qu’il sied jusqu’à la lente extinction des quinquets, incluant une respiration juste avant l’avant-dernière mesure pour poser l’intervalle harmonique le plus aigu de la pièce intervalles harmoniques – ne blessons pas les yeux des connaisseurs qui liraient « accord » pour désigner deux notes jouées simultanément, la tradition n’accordant, haha, ce terme qu’à partir de trois notes, et encore, pas n’importe lesquelles.
Bref, transcription convaincante ; et interprĂ©tation oĂ¹ la virtuositĂ© indispensable sait s’incliner devant une belle dĂ©licatesse.

 

 

Des Quinze Ă©tudes de virtuositĂ© op. 72, la pianiste retient la treizième – celle dans la vicieuse tonalitĂ© de la bĂ©mol mineur, avec sept zigouigouis Ă  la clef qu’agrĂ©mentent, çà et lĂ , doubles dièses et bĂ©carres mijotĂ©s avec soin. L’indication Molto animato n’effraye pas l’exĂ©cutante dans une pièce qui sonne plutĂ´t avec un charme schumanno-chopinique (il y a un p’tit cĂ´tĂ© op. 9 n°1 dans l’amorce du morceau) – mĂªme si le livret l’assimile davantage aux « Feux follets » de Liszt. Sur une basse bariolante, une main droite en intervalles harmoniques. Des modulations dĂ©ploient le thème : de la bĂ©mol, on passe promptement Ă  la. Puis cinq dièses surgissent avant de basculer en La bĂ©mol pour la partie centrale.
Ces mutations captivent l’oreille bien au-delĂ  de l’aspect technique inhĂ©rent Ă  un concept associant « Ă©tude » et « virtuositĂ© ». L’attention apportĂ©e Ă  l’interprĂ©tation des passages moins pyrotechniques en tĂ©moigne. Une nouvelle fois, l’artiste propose une exĂ©cution qui considère l’œuvre avec le respect dĂ». ClartĂ© digitale, maĂ®trise du discours, aisance technique et investissement personnel (ainsi de la pĂ©dale qui fond le dernier octave dans l’arpège de La bĂ©mol – on retrouvera le procĂ©dĂ© inversĂ© Ă  la fin d’« En automne ») Ă©lèvent cet exercice jusqu’à en faire un ravissant nocturne de concert.

 

 

Suit une sĂ©rie de quatre pièces brèves (moins de trois minutes), illustrant le choix de l’interprète de composer un rĂ©cital, pas juste une sĂ©rie de morceaux. Les deux premiers sont extraits des Sechs PhantasiestĂ¼cke op. 52.
« Zwiegesang » (double chanson amoureuse en Bb), fait dialoguer l’alto avec le soprano. C’est mimi tout plein et, par la précision du rendu comme par la sensibilité du toucher, démontre l’art pianistique de l’interprète autant que le font les partitions avec plein de notes.
« Die Jungleurin » (la jongleuse) en Eb fonctionne en staccato sur un principe d’écho entre les différentes voix (soprano, alto, ténor, sur une basse tenace) exploitant, alla Moritz, un large ambitus du grand clavier à sa disposition. Conforté par le brio technique qui n’est pas souvent dissociable de Moszkowski, le résultat ne manque ni de trouvailles interprétatives, ni d’esprit dans la réalisation.

 

 

Parmi les Pièces caractéristiques op. 36, les deux moins méconnues sont dissimulées dans le deuxième cahier.
En 12/8 et si bémol mineur, « En automne » s’annonce « véloce ». Sur une main gauche fonctionnelle, la main droite déroule ses tombereaux de doubles croches. Puis les rôles s’inversent. Sans que ne s’interrompe le tourbillon continu des feuilles ou de la pluie, une mélodie octaviée surnage. La répartition liminaire revient au mitan. Puis, emporté par la fougue, le compositeur exploite le piano, à son habitude, dans l’extrémité des aigus « con tutta forza » d’après la partition, sans se départir d’une légèreté constante dans les faits. C’est évidemment ultratechnique, mais on l’oublie aisément tant la partition se révèle captivante et l’interprète désireuse de musiquer autant que de jouer.
« Étincelles », en 3/8 et Si bĂ©mol (majeur, cette fois) s’affiche « Allegro scherzando ». Autant dire que ça gigote et ça rebondit avec un beau contraste entre staccato sur ressort et legato enivrant. Après un pont modulant comme les aime Moritz Moszkowski, l’exploration des extrĂªmes aigus, rythmĂ©e par une main gauche motorique, se fait Ă  toute berzingue mais avec dĂ©licatesse (très lĂ©gers ritendi marquant la logique des phrases, comme Ă  0’56). Le retour du motif initial annonce un grand da capo de fait avec sa coda. C’est impressionnant, rĂ©jouissant et roboratif.

 

 

Des trois KlavierstĂ¼cke in Tanzform op. 17 (incluant itou un menuet et une valse), Etsuko Hirose retient la grande Polonaise liminaire en RĂ©. Après une introduction solennelle, le thème s’élance, judicieusement swinguĂ© comme une danse. La tentation du mineur permet Ă  un second motif de se glisser, moins dansant mais pas moins entraĂ®nant. L’apaisement propre au troisième motif n’oublie pas pour autant de balancer comme pour prĂ©parer le retour grondant de la fougue des octaves, des accords et des accents que peinent Ă  contenir les ritendi de rigueur.
La lave bouillonne dans un quatrième motif modulant, sans altération à la clef. Une rageuse marche chromatique précipite le retour du premier thème en Ré, dans le registre grave d’abord. Une coda virtuose couronne la chose entre solennité et étincelles. Bien menée, solidement interprétée, cette polonaise remplit son contrat de défi technique visant à impressionner et de variété thématique permettant de divertir l’auditeur.

 

 

On quitte la Pologne pour gagner l’Espagne avec les trois dernières pistes du disque. La Guitare op. 45 n°2 ouvre le bal avec un Allegro comodo en Sol pris à vive allure en différenciant les trois plans :

  • Ă  la senestre, rythme,
  • mĂ©lodie et contretemps Ă  la dextre.

La tension entre passages sautillants et mélancolie énigmatique est particulièrement bien menée. Le passage central concentre cette hésitation manifestée par le dialogue entre

  • triolets et croches d’une part,
  • rythmes et traits d’autre part.

La réexposition du thème permet de boucler l’affaire sur une minicoda pimpante.

 

 

Le Caprice espagnol op. 37, en la et 3/8, démarre « vivace » et sur les chapeaux de roue. La répétition très guitaristique est parfaite pour les p’tits marteaux itou. Elle cède provisoirement le lead à une sorte de valse viennoise sous acide. Des guirlandes arpégées concluent ce premier mouvement. Un passage « meno mosso » culbute la tonalité et la trousse dans une sorte de Fa qui brinquebale comme le rythme, cahin-caha, jusqu’à ce que la mélodie se fraye un chemin vers la lumière. Moritz Moszkowski s’amuse avec le minerai hispanisant qu’il fagote avec art :

  • basses sur les premier et troisième temps,
  • sixtes enchaĂ®nĂ©es,
  • notes rĂ©pĂ©tĂ©es,
  • pirouettes en triples croches façon castagnettes pour faire pulser les respirations…

Une modulation ramène le thème initial en la à la surface, avant qu’une embardée et sa marche chromatique ne proposent une coda en La majeur jusqu’à une preste cavalcade « con somma bravura » et « martellato » qui va courir le clavier de droite à gauche. Une telle musique et un tel brio produisent beaucoup d’effet sur l’auditeur, bien sûr, mais l’on apprécie d’y retrouver en prime les caractéristiques de l’interprète : aisance digitale, refus du vacarme et désir de musicalité.

 

 

Notre escapade espagnole ou presque s’achève à l’opéra, avec la transcription de la « Chanson bohème » de Carmen. Une paraphrase brillante et morcelée autour de la séguedille amorce la transcription jusqu’au Con moto de la chanson proprement dite. Les contrastes toniques proposés par l’interprète ainsi qu’une main gauche d’une fiabilité irréprochable habillent avec art l’exercice.
Il vaut mieux : plus les refrains passent, plus la partition se diabolise. C’est Ă©poustouflant de dextĂ©ritĂ©, mais aussi chamarrĂ© Ă  souhait grĂ¢ce aux nuances et au plaisir du dĂ©tail. On pense aux « Variations sur Carmen » façon Volodos – Bizet – Horowitz (Piano transcriptions, Sony, 1997) mais s’ajoute ici un souffle exigĂ© par les 7’ de performance.

 

 

En conclusion, rien d’étonnant à ce qu’une telle artiste se soit acoquinée avec Cyprien Katsaris :

  • semblables moyens superlatifs,
  • semblable gourmandise transformant l’acrobatie technique en Ă©motion esthĂ©tique,
  • semblable curiositĂ© pour la transcription et les rĂ©pertoires rares.

Et le rĂ©sultat est Ă  la hauteur du Chypriote fou : c’est – pardon pour le terme technique – super.


Pour Ă©couter le disque en intĂ©gralitĂ©, c’est ici.
Pour l’acheter, c’est lĂ .