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Le blog de Bertrand Ferrier, page 37

David et Slava Guerchovitch jouent Maurice Ravel – 1/4

Première du disque

 

Dans son premier disque, Born in Monaco (liens Ă  retrouver ci-dessous), la technique de Slava Guerchovitch nous avait davantage impressionnĂ© que son expressivitĂ©. Son deuxième opus promet un Ravel imaginaire donc déçoit, puisque le propos n’est pas d’imaginer Ravel mais de rendre hommage Ă  son imaginaire, Ă  la fois « quĂªte de beautĂ© et dĂ©fi technique » : le  contenu ne correspond pas au titre. NĂ©anmoins, l’on apprĂ©cie que les frères Guerchovitch s’investissent dans l’objet-disque en rĂ©digeant la note d’intention et le livret, disponible en anglais et, c’est de plus en plus rare, en français.
Premier imaginaire sur le pupitre, celui qui anime cĂ©lèbre Sonate pour violon et piano en Sol, oĂ¹ le compositeur vise, selon les interprètes, Ă  « transporter l’auditeur dans des univers sonores contrastĂ©s ».

 

 

L’allegretto, lancĂ© entre 6/8 et 9/8, file bon train. Les qualitĂ©s requises sont au rendez-vous :

  • lĂ©gèretĂ©,
  • capacitĂ© Ă  dialoguer,
  • souplesse du geste donnant Ă  l’auditeur une confortable impression d’Ă©vidence et de naturel.

Au piano cristallin de Slava répond le violon de David, qui déjoue le risque de la surinterprétation : le vibrato est maîtrisé, le phrasé est net, le son est chaleureux.

Les frères se jouent des difficultĂ©s techniques avec maestria. Mieux, au fil des modulations tonales et rythmiques, ils maintiennent une vision presque univoque de l’esquisse, de la caresse, de la suggestion. Essentiellement joué piano, ce premier mouvement gagne en limpiditĂ© rĂªveuse ce qu’il perd en

  • tensions,
  • contrastes et
  • rugositĂ©s.

Une lecture très Ă©loignĂ©e de versions plus Ă©nergiques telles que celle que l’on a pu chroniquer jadis ici ; donc une lecture intĂ©ressante puisque singulière.

 

 

Le deuxième mouvement est un blues motorisĂ© sur une bitonalitĂ© : le violon reste en Sol quand le piano s’installe en La bĂ©mol. Sur des pizzicati secouĂ©s par des accents, le piano prend sa posture d’accompagnateur ouvrant la voie Ă  un comparse « nostalgique » et glissant.

  • Contretemps,
  • contrastes d’attaques et
  • trouvailles harmoniques nullement contenues Ă  un exercice de style encore moins Ă  une parodie

sont ici mis en valeur par une interprĂ©tation prĂ©cise voire sage. Les musiciens se risquent nĂ©anmoins Ă  mĂ©tamorphoser leurs instruments lorsque le besoin s’en fait sentir. Le piano Ă  queue sait alors sonner en mode bastringue ou saloon ; et le Sanctus Seraphino de 1739 jouĂ© par David Guerchovitch se mue brièvement en banjo. Sans se laisser tenter par le plaisir d’une musique canaille, les complices proposent une version

  • propre,
  • sĂ©rieuse et
  • Ă©lĂ©gante

de l’audacieuse effronterie de Maurice Ravel.

 

 

En La bĂ©mol, un perpetuum mobile à trois temps conclut la sonate. L’allegro rĂ©solu lance peu Ă  peu un violon impressionnant. Derrière la logorrhĂ©e des quatre cordes, le piano assure

  • la pulsation de la mesure,
  • le groove des contretemps et des accents, ainsi que
  • les mutations harmoniques.

Les amateurs de versions

  • radicales,
  • incarnĂ©es et
  • exubĂ©rantes

passeront leur chemin. Les mélomanes moins fouyouyous se laisseront

  • sĂ©duire par l’art du toucher de Slava,
  • Ă©baubir par la tĂ©nacitĂ© de David, et
  • convaincre par la connexion entre les deux musiciens…

mĂªme si le prochain morceau de la set-list est la version pour piano seul de « Ma mère l’Oye », que nous commencerons Ă  dĂ©couvrir dans une prochaine notice. Ă€ suivre, donc !


Pour Ă©couter gracieusement le disque en intĂ©gralitĂ©, c’est ici.
Pour l’acquĂ©rir, c’est par exemple lĂ .
Pour retrouver les chroniques autour du premier disque de Slava Guerchovitch, cliquer sur les hyperliens infra.
Johann Sebastian Bach
Maurice Ravel 1 et 2
Franz Liszt

Enrique Seknadje, « Dentelles de l’existant » – 2/2

Première de couverture : photo d’Enrique Seknadje

 

La musique kalĂ©idoscopique d’Enrique Seknadje se renouvelle dans son nouveau disque, Dentelles de l’existant, dont nous nous apprĂªtons Ă  dĂ©couvrir la seconde partie, entamĂ©e par « Visage », thĂ©matique inspirante pour de nombreux chanteurs. Un riff en boucle prĂ©pare l’arrivĂ©e d’une voix alla Christophe en moins maniĂ©rĂ©. Derrière la souplesse des nappes de clavier, Enrique Seknadje semble s’amuser Ă  tordre gravement

  • les champs lexicaux,
  • la prosodie et
  • l’Ă©criture plus surrĂ©alisto-parophonique qu’automatique

 

(Les Troyens l’ont fait entrer
L’hippocampe
N’a plus la prĂ©hension
De quoi s’inquiĂ©ter).

 

La reprise des refrains ad libitum en coda rappelle que, au-delĂ  de la libertĂ© d’Ă©criture (ou en-deçà, allez savoir), le but d’Enrique S. est de fabriquer des chansons, avec

  • la mĂ©lodie,
  • les contrechants et
  • les bribes groovy que l’on retient pour
    • agiter la tĂªte,
    • prolonger la fĂªte et
    • continuer de fredonner longtemps, longtemps, longtemps après que les dĂ©cibels ont disparu.

 

 

Avec « Le jardin des vivants », qui abandonne le « je » pour le « tu » comme si, Ă  ce stade du disque, le « je » n’avait plus besoin d’Ăªtre prĂ©sentĂ© ou s’Ă©tait transformĂ© en autre, l’artiste joue

  • l’ambiguĂ¯tĂ© (entre « modous » en un mot et « doux rĂªves »),
  • l’oxymoron (« la longue vie est si brève »),
  • la contradiction (« la lumière en lĂ©thargie »),
  • la tension (voix traĂ®nante versus les exclamations rĂ©currentes du « Oh ! »),
  • la mĂ©taphore (« Tu marchais / en ce jardin ») et
  • le prosaĂ¯que (ainsi de la ligne que « tu cherches » et qui n’est autre que la ligne 13 avec ses vendeurs de crack, lieu, vecteur et atmosphère bien connus du prof de cinĂ©ma Ă  Paris-VIII).

Le plus long morceau du disque s’ouvre sur l’investissement de deux accords qui s’enrichissent de zĂ©brures sonores aussi imprĂ©visibles que la grille est Ă©vidente. Les moments musicaux ont toute leur place entre deux sĂ©quences textuelles.

  • La construction de l’univers sonore,
  • l’originalitĂ© de l’esprit seknadjien,
  • la singularitĂ© des constructions harmoniques souvent abruptes et inattendues

captent l’esgourde jusqu’au decrescendo ultime. Le « tu » Ă©tant construit, la confrontation avec « je » peut avoir lieu. Bienvenue donc en « Enfer » oĂ¹ « broyĂ© net Ă©ternellement / Tu s’ras maint’nant ». Des sons

  • synthĂ©tiques,
  • saturĂ©s,
  • stridents

annoncent la couleur rouge et noire. Une solide intro projette sur la piste un parlando

  • expressif,
  • vengeur et
  • volontiers dĂ©structurĂ©.

La guitare de Quentin Durual la joue rock, jusqu’au faux larsen, dans cet espace plus mĂ©tallique que mĂ©talleux. Il y a de l’incandescence, dans ce titre-lĂ  ! Pour autant, le « je » qui vient d’Ă©liminer le « tu » (« j’espère que t’es saisi dans ton enfer ») n’en a pas fini avec lui comme en tĂ©moigne « Je ne reviens pas », la chanson la plus courte de la set-list. Face Ă  l’esclave du diable, « je me sens soudain pousser des ailes ». Énergie ? angĂ©lisme ? les deux ? Enrique Seknadje laisse volontiers le sens en suspens, Ă  la fois

  • presque intelligible,
  • fuligineux par posture et
  • farouchement indĂ©chiffrable.

 

 

La chanson de rupture – ou plutĂ´t qui essaye d’entĂ©riner une rupture – se laisse secouer par une mise en musique allante percĂ©e par des commentaires sonores aux atours ironiques. Ce qui ressemble fort Ă  un interlude entre l’envoi au diable de l’autre et la mort de soi, c’est-Ă -dire la fin du disque, confirme la dimension presque programmatique ou, du moins, diĂ©gĂ©tique, de l’album.
Parti sur la dissociation entre l’enfant et le vieillard peint en « dur gisant » (titre 1), le rĂ©citant a cherchĂ© une Ă¢me-sÅ“ur qui voudrait bien de lui (2). SauvĂ© par la rencontre (3), bousculĂ© par la diffĂ©rence des genres (4), il s’est reprochĂ© d’avoir « mal nĂ©gociĂ© ce trop long virage » (5). On l’a vu ensuquĂ© dans la lumière immobile et le « dimanche qui n’en finit pas » se rĂ©fugier dans le passĂ© oĂ¹ l’autre « courai[t] dans l’herbe haute » (6) avant de filer en Enfer (7). La rupture revendiquĂ©e (« N’essaye pas comme ça », 8) conduit Ă  la dernière chanson intitulĂ©e : « C’est la mort ! » LĂ , il « avance dans un monde Ă  Ă©pithètes :

  • l’espace est « vidé »,
  • les silences « lourds », et
  • « longue » est la descente.

La musique Ă©merge en fade in que trouble un rythme claudicant. La voix n’hĂ©site pas

  • Ă  s’envoler,
  • Ă  planer,
  • Ă  muter comme
    • la battue,
    • les sons,
    • les styles.

Cette dĂ©construction de l’Ă©vident participe de l’Ă©vocation de la mort, comme la boucle de la coda qui paraĂ®t ne jamais devoir finir avant de connaĂ®tre une brusque extinction : image sans doute de l’homme qui sait qu’il va mourir mais, comme l’Ă©crivait Sigmund Freud en 1915, ne peut pas y croire… jusqu’au jour oĂ¹ ; mais peut-Ăªtre aussi figure de la crĂ©ation artistique grĂ¢ce Ă  laquelle, une fois lancĂ©, « il n’y a plus qu’Ă  filer » mĂªme si cela n’offre ni destination (« y a pas d’port ») ni solution face Ă  la catastrophe (« c’est la mooooort ! »). Ainsi se conclut Dentelles de l’existant, moins album-concept que mĂ©ditation elliptique d’un artiste qui sait Ăªtre

  • saisissant,
  • surprenant et
  • reconnaissable.

Beau travail, M. Seknadje !


Pour écouter les titres et acheter le disque digital, c’est ici.

Prolégomènes à une géographie du néant

Jann Halexander chez lui, en juillet 2018. Photo : Bertrand Ferrier.

 

La solitude, c’est un peu comme une noix. De l’extĂ©rieur, on voit bien ce que c’est ; mais on ne peut savoir ce que cache cette coquille tant qu’on ne l’a pas brisĂ©e. C’est Ă  cette frontière de la brisure que se confronte Catherine Ribeiro. Elle dĂ©crit, dans une langue

  • crue et mĂ©taphorique,
  • directe et imagĂ©e,
  • sans fard et cependant astucieusement partagĂ©e entre ombres et lumières,

un mélange

  • de dĂ©sir,
  • de turbulences de la « musique intĂ©rieure »,
  • d’affolement sexuel comme expĂ©rience d’un « regard nouveau », et de
  • cruautĂ© de la perte qui conduit si près de l’Ăªtre aimĂ©, aussi bien « dans la douceur » du souvenir que « dans le nĂ©ant » d’un prĂ©sent tissĂ©
    • d’absences,
    • d’abĂ®mes et
    • de chagrins.

C’est l’intĂ©rieur – l’intimitĂ©, mĂªme – de cette noix que nous dĂ©couvre Jann Halexander en incarnant plus qu’en interprĂ©tant « Carrefour de la solitude », l’un des derniers chef-d’Å“uvres – composĂ© par Francis Campello – de la chanteuse yĂ©yĂ© repentie, dĂ©cĂ©dĂ©e en 2004. Dans le cadre si particulier de la librairie Publico, ça donnait ce qui suit.

 

Enrique Seknadje, « Dentelles de l’existant » – 1/2

Première de couverture : photo d’Enrique Seknadje

 

On avait salué Laisse-toi aller, le disque prĂ©cĂ©dent d’Enrique Seknadje. C’est avec empressement que l’on laisse enfin notre mange-disque gober Dentelles de l’existant, son dernier-nĂ© Ă  la première de couverture volontiers

  • monstrueuse,
  • chimĂ©rique et
  • effrayante.

Le titre de l’album est aussi celui de la première plage, un moment planant

  • sur des nappes de clavier,
  • des enchaĂ®nements harmoniques spĂ©cifiques qui sont du pur seknadjisme, et
  • une cohĂ©rence stylistique entre
    • paroles,
    • arrangement et
    • coda avec trompette presque vacillante.

 

 

« Qui voudra bien de moi » tranche avec sa programmation entre disco et new wave, en tout cas vintage mais pimpée par une recherche de matière sonore qui sait à la fois

  • explorer,
  • tournoyer,
  • surprendre

sans perdre le fil narratif du personnage

  • « crasseux »,
  • « monstrueux »,
  • « squameux »,
  • « plutĂ´t lĂ©preux »

qui s’Ă©tonne et s’escagasse de foutre la flippe aux autres.

  • Ligne mĂ©lodique dĂ©chiquetĂ©e,
  • grammaire claudicante,
  • dĂ©formation vocale,
  • transformation des sons prolongĂ©s

dessinent un univers mental tourmentĂ© donc intĂ©ressant qui n’oublie cependant jamais  de sĂ©duire (on est dans la chanson de variĂ©tĂ©, pas dans l’expĂ©rimental !) par

  • la variĂ©tĂ© des textures,
  • l’efficacitĂ© du groove qu’agrĂ©mentent de pertinents commentaires de guitare Ă©lectrique, et
  • la coda ad libitum qui va bien.

« Tu m’as sauvé » confirme la direction schizophrĂ©nique du disque. En effet, « Dentelles de l’existant » oscillait entre

  • le je « flottant comme un enfant » et
  • le « tu » qui contemple « le vieil homme (…) / Ă©clairĂ© du dehors » ;

« Qui voudra bien de moi ? » enrichissait les personnages en confrontant

  • un « je » horripilant,
  • un « tu » qui a « rien dans l’cÅ“ur »,
  • un « on » hĂ©las « bien trop gentil », et
  • le « ils » des gens qui « filent des coups »,

sans que l’on soit en mesure de dĂ©terminer s’il s’agit d’un mĂªme « je » entre irisĂ©, dissociĂ© et diffractĂ©, ou d’individus voire de groupes rĂ©ellement distincts du narrateur.

 

 

Sous ses airs de chanson d’amour, « Tu m’as sauvé » prĂ©serve cette ambiguĂ¯tĂ© de la fracturation de l’ego. Sa longue intro avec trompette synthĂ©tique et sons eighties prĂ©pare l’entrĂ©e d’une voix d’abord doublĂ©e Ă  l’octave, puis profitant d’un Ă©cho qui semble dialoguer avec le texte en faisant rebondir les derniers mots. Fracturation

  • du sens,
  • du son, et
  • du texte

oĂ¹ le narrateur se dĂ©voile « assez blessé » comme pour mieux ressusciter Ă  « la rivière douce » qui permet de « distancer la douleur ». On peut ainsi se demander si celui qui chante et revendique d’avoir « tant changé » voire de s’Ăªtre « arrangé » (comme Enrique Seknadje, gens chantĂ© tant changĂ©, a « arrangé » ses chansons) est un, deux ou deux qui ne font plus qu’un. La rĂ©ponse se dĂ©robe, heureusement car elle n’aurait aucun intĂ©rĂªt : les questions qui crochettent les dentelles de l’existant sont plus frĂ©missantes que les phrases qui les rĂ©duisent Ă  des bouts de tissu.
Quatrième titre du disque, « Bande de filles » propose une intro façon « Another one bites the dust » au sens oĂ¹ le groove renvoie la mĂ©lodie Ă  ses chères Ă©tudes. Presque dance, bousculĂ© par un texte volontiers secouĂ© et repoussĂ© derrière des boucles et des surgissements de claviers (Ă  quand un long edit du morceau ?), la chanson n’Ă©chappe pas Ă  la question du narrateur : « Je n’avais jamais vu comme ça », commence-t-il, avant de se lancer : « T’as plus qu’Ă  te tirer de là ». Ce balancement du « je » au « tu » et retour, en prĂ©sence d’un « elles » mais aussi de « papa » et « maman », rĂ©sonne avec une musique

  • protĂ©iforme mais profondĂ©ment cohĂ©rente,
  • Ă©laborĂ©e mais savamment basique,
  • excitante mais Ă©galement astucieuse.

Nous découvrirons les cinq derniers titres dans une prochaine chronique. À suivre, donc !


Pour Ă©couter les titres et acheter le disque digital, c’est ici.

Pierre Réach joue Charles-Valentin Alkan (Anima) – 3/3

Quatrième du disque

 

La sonatine opus 61 de Charles-Valentin Alkan est une Å“uvre en quatre mouvements pesant in fine une vingtaine de minutes. L’allegro vivace liminaire, en 6/8 et en la mineur, s’ouvre Ă  fond de train et avec lĂ©gèretĂ© jusqu’Ă  ce qu’un ritendo prĂ©pare une violente accĂ©lĂ©ration du dĂ©bit. Il semble que l’on entende en direct le bouillonnement d’une crĂ©ativitĂ© incapable de tenir sa ligne droite. Les volte-faces se multiplient. Une large reprise remet l’interprète devant les dĂ©fis techniques qu’il vient de relever. Compositeur et instrumentiste s’accordent sur la nĂ©cessitĂ© de faire vibrer

  • la musique derrière la performance,
  • la mĂ©lodie derrière l’agilitĂ©,
  • l’Ă©nergie derrière le vertige digital.

 

 

Travail sur

  • les nuances,
  • les accents et touchers,
  • les respirations,
  • la complĂ©mentaritĂ© entre rĂ©gularitĂ© mĂ©tronomique et agogique astucieuse

transforment ce challenge pianistique en jubilation d’Ă©coute entre swing con fuoco « sempre piĂ¹ furioso » ou « con impeto ». Le deuxième mouvement, Ă  quatre temps et en Fa, s’annonce « allegramente ». Jamais avare d’une indication, Charles-Valentin Alkan prĂ©vient l’exĂ©cutant qu’il attend Ă  ce que le jeu soit « sostenuto » et « con placidità ».

  • Le spectre d’intensitĂ©s,
  • la maĂ®trise des attaques,
  • l’attention au texte

rendent sapide ce qui aurait pu n’Ăªtre que mignon.

 

 

Il y a

  • des piani somptueux,
  • des respirations haletantes,
  • des staccati à tomber

qui assurent

  • le groove,
  • la pulsation et
  • l’allant

d’une partition

  • aux modulations dĂ©licieuses,
  • Ă  l’apparente simplicitĂ© dĂ©licate, et
  • Ă  l’habile dĂ©veloppement d’un motif

qui contraste avec le premier mouvement, oĂ¹ le compositeur portait Ă  Ă©bullition la pulsion crĂ©ative en traitant une idĂ©e sous des angles tous plus impĂ©tueux les uns que les autres.

 

 

Le troisième acte est un scherzo-minuetto (leggiermente) en rĂ© mineur. Les doigts en feu de la main droite dĂ©clinent manière d’exercice de Czerny oĂ¹ la rythmique de la main gauche contribue avec finesse aux Ă©volutions harmoniques du propos. Le trio contraste largement avec cette fougue grĂ¢ce Ă  ses accords posĂ©s et ses indications sans ambiguĂ¯tĂ©, entre « sostenutissimo » et « dolcissimo ».
La suspension se dissout dans un trille et des arpèges qui conduisent Ă  la reprise du premier motif, cette fois partagĂ© avec la main gauche. Une Ă©trange coda majeure puis abandonnĂ©e en mineur et fortissimo conclut cet agitato dont Pierre RĂ©ach fait plus qu’un exercice de virtuositĂ© grĂ¢ce Ă  son arsenal imparable :

  • nuances,
  • pulsation et
  • clartĂ© narrative.

 

 

Le dĂ©but du finale joue sur l’ambiguĂ¯tĂ© qui concluait le troisième mouvement : après deux mesures en Fa, nous voici en la mineur ; l’instant d’après, nous nous glissons en rĂ© mineur, mais la tonalitĂ© se rĂ©vèle vite glissante et d’autres collègues arrivent pour s’y substituer. L’affaire est d’autant plus Ă©trange que le texte n’est pas jouable tel qu’il est Ă©crit, certaines touches devant Ăªtre jouĂ©es en mĂªme temps par les deux mains. Pierre RĂ©ach excelle Ă  faire sonner ce joyeux maelström oĂ¹ se mĂªlent, entre autres,

  • la pĂ©tillance d’un rythme pointĂ©,
  • le grondement de traits octaviĂ©s dans le registre grave, et
  • le potentiel presque jazzy d’une walking bass trĂ©pidante.

Cela donne manière de rhapsodie imprĂ©visible donc passionnante oĂ¹ un cantabile

  • associe binaire et ternaire,
  • s’interrompt,
  • se laisse grignoter quelques mesures par le grondement octaviĂ©,
  • module avec gourmandise,
  • semble se dissiper pour mieux revenir et Ă  nouveau gonfler ses voiles au vent de la virtuositĂ©

jusqu’Ă  aboutir Ă  une coda Ă  la fois

  • Ă©clatante d’octaves,
  • truffĂ©e de ressouvenances du parcours effectuĂ©, et
  • vibrante d’un dĂ©sir d’explosion qu’une dernière cavalcade nourrit plus qu’elle ne le satisfait.

Une manière spectaculaire de conclure un disque brillant mais surtout fascinant de bout en bout !


Pour écouter le disque gracieusement, c’est ici.
Pour l’acheter moins gratuitement, c’est là.

Vivre est notre ordinaire (jusqu’Ă  nouvel ordre)

Le 6 juillet en l’Ă©glise de Saint-AndrĂ© de l’Europe (Paris 8). Photo de Bertrand Ferrier.

 

Pour l’Église, le plus ordinaire est l’extraordinaire qui fonde la foi… mais aussi l’ordinaire qui la rythme, puisque, le « temps ordinaire » des catholiques (par opposition aux temps de l’Avent, de NoĂ«l, du CarĂªme et de PĂ¢ques) recoupe 33 ou 34 dimanches selon les annĂ©es. En ces semaines ordinaires, les fidèles sont invitĂ©s Ă  cĂ©lĂ©brer la messe dominicale en mĂ©moire de PĂ¢ques. Le temps pascal s’Ă©tant, cette annĂ©e, arrĂªtĂ© fin juin, le « temps ordinaire » faisait son retour le 6 juillet.
Le thème de l’improvisation inscrite dans la sĂ©rie des « improvisations du samedi soir » Ă©tait tout trouvĂ©. Il s’agirait du passage oĂ¹ Robert Charlebois affirme alors que ses fans « voudraient qu’il soit un dieu » : « Je suis qu’un gars ben ordinaire ». Le texte est le reflet (donc l’inverse) de l’existence du Christ pour les croyants. En effet, JĂ©sus n’a eu de cesse de vivre une vie ben ordinaire pour que les hommes reconnaissent en lui le fils de Dieu. Le personnage de Robert Charlebois, lui, est divinisĂ© mais revendique son humanitĂ©. Pour l’improvisateur, les quelques notes du thème concentrent donc la tension du temps ordinaire. L’improvisation

  • interroge cette notion d’humain ordinaire,
  • la confronte au questionnement de ce que serait une vie extraordinaire,
  • se demande oĂ¹ est l’extraordinaire dans l’ordinaire :
    • la gloriole et le clinquant ?
    • le bruit que l’on fait pour Ăªtre entendu ?
    • les pas de cĂ´tĂ© que l’on risque pour mieux voir ou Ăªtre vu davantage ?
    • la brise bienfaisante ou la tempĂªte impressionnante ?

Et si l’extraordinaire n’Ă©tait qu’une manière pour l’homme ordinaire d’accepter sa condition en se servant de l’inaccessible Ă©toile comme d’une excuse pour se trouver tout petit ou pour essayer de grandir jusqu’Ă  la dĂ©crocher ?

 

Pierre Réach joue Charles-Valentin Alkan (Anima) – 2/3

Première du disque

 

Pour le bonheur des ménages, Charles-Valentin Alkan a un projet qui dépasse les faiblesses orthotypo

  • DE la première
  • DE couverture
  • DE la réédition
  • DU disque Alkan
  • DE Pierre RĂ©ach,

ouf, avec, d’une part,

  • capitales,
  • itals (les opus les mĂ©riteraient) et
  • accents alĂ©atoires (pourquoi sur RĂ©ach et pas sur Â«Â Ă¢ge » ?),

et, d’autre part, manque d’unitĂ© avec alignement 

  • au fer Ă  gauche,
  • au fer Ă  droite,
  • centrĂ©, et
  • un nom de label abandonnĂ© dans l’espace :

le double ternaire (trois temps avec triolets) frottĂ© au binaire – oui, la phrase est un rien dĂ©gingandĂ©e mais, si vous la relisez, elle devrait Ăªtre Ă  peu près cohĂ©rente. Dans le troisième mouvement de la Grande sonate, « 40 ans : un heureux mĂ©nage », Ă  jouer « lentement » et très lié », le compositeur a prĂ©vu, d’un cĂ´tĂ©, une mĂ©lodie qui commence en 3/4, de l’autre, un accompagnement escarpĂ© qui s’assume en 9/8. Il s’agit de dĂ©peindre la quadragĂ©nie « lentement » car, Ă  cet Ă¢ge, l’homme est censĂ© s’Ăªtre rendu Ă  la raison avec

  • famille,
  • foyer et
  • prière obligatoires.

 

 

Pierre RĂ©ach saisit l’auditeur grĂ¢ce

  • au parfait Ă©tagement sonore des diffĂ©rentes voix,
  • Ă  sa science Ă©baubissante d’une agogique qui clarifie en oubliant de poser, et
  • Ă  son art de faire entendre l’harmonie avec Ă©lĂ©gance et finesse.

Tour Ă  tour, les triolets

  • balancent,
  • ronronnent,
  • groovent

sans jamais parasiter la ligne mélodique jouée avec

  • grĂ¢ce,
  • clartĂ© et
  • dĂ©licatesse.

L’arrivĂ©e des enfants, explicitĂ©e dans la partition, remplace les douze croches Ă  la mesure par seize doubles croches auxquelles Pierre RĂ©ach parvient Ă  donner un scintillement oxymorique : Ă  la fois sautillant et « très lié » selon l’exigence du compositeur. La familiaritĂ© de l’interprète avec l’Å“uvre donne Ă  cet enregistrement manière d’Ă©vidence que

  • la prĂ©cision de l’interprĂ©tation,
  • la conviction du musicien et
  • sa maĂ®trise Ă©blouissante du toucher

rendent encore plus Ă©mouvante qu’impressionnante. Le retour du premier motif en triolets signale l’approche d’une grande coda mĂ©ditative intitulĂ©e « La prière » oĂ¹ des sĂ©ries de sixtes discrètement redoutables Ă©brouent un tantinet le choral jusqu’Ă  l’extinction des feux.

 

 

LancĂ© par un tremblement grave en quintuples croches, le dernier mouvement « extrĂªmement lent » n’est donc pas si lent que cela ! Selon les savants, ce quatrième acte serait le plus autobiographique du lot, Charles-Valentin Alkan Ă©tant

  • dĂ©goĂ»tĂ© de ne pas avoir Ă©tĂ© nommĂ© prof au conservatoire de Paris,
  • engoncĂ© dans une grave dĂ©pression et
  • tellement down qu’il balance en ouverture de partition :

 

Mourir… de mes tourments seroit la dĂ©livrance !

 

Va donc pour un « PromĂ©thĂ©e enchaĂ®né » oĂ¹

  • les trĂ©molos,
  • les motifs graves et
  • les silences hĂ©sitants

dessinent un prologue vibrant dans les profondeurs.

  • Sursauts,
  • jeux chromatiques et
  • oscillations thymiques

ne cherchent pas la lumière, fatalistes devant les tĂ©nèbres qui grignotent lentement le vivant. Plus qu’un appel au secours, Pierre RĂ©ach Ă©voque un touchant mĂ©lange

  • d’acceptation impossible,
  • de rĂ©volte avortĂ©e et
  • de bilan amer.

Le  seul refuge de l’homme lucide serait donc la musique ? HĂ©las, comme semble le suggĂ©rer la fin dramatique, si loin des finales tonitruants que mĂ©nagent en gĂ©nĂ©ral les compositeurs, mĂªme elle ne sert de rien, sinon Ă  nous laisser imaginer que

  • du plus obscur de nos Ă¢mes,
  • de la certitude d’avoir Ă©chouĂ© et
  • de la conscience que la mort nous attend

peut jaillir quelque chose de beau. L’interprĂ©tation puissante de la « Grande sonate » de Charles-Valentin Alkan par Pierre RĂ©ach participe de ce mirage qui n’est pas sans charme puisqu’il nous aide Ă  oublier, un instant, que s’approche de nous, Ă  pas plus ou moins feutrĂ©s, l’Ă©ternitĂ© du nĂ©ant. Comme pour ne pas nous abandonner Ă  la dĂ©sespĂ©rance qu’entraĂ®ne la luciditĂ©, le pianiste n’abandonne pas son auditeur sur ce constat : nous attend la sonatine opus 61 du mĂªme compositeur. Elle fera donc l’objet d’une prochaine chronique. Ă€ suivre !


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Tristan Pfaff et Gaspard Dehaene, Paris 13, 29 juin 2025 – 2/2

Tristan Pfaff et Gaspard Dehaene, le 29 juin 2025 (Paris 13). Photo : Rozenn Douerin.

 

Figure attendue du concert Ă  deux pianos, le solo est l’occasion de dĂ©couvrir les personnalitĂ©s musicales d’artistes qui, jusque-lĂ , les fondaient dans un mĂªme creuset. Gaspard Dehaene est le premier Ă  s’avancer avec deux pièces de Maurice Ravel. La « Pavane pour une infante dĂ©funte » tente de nous envoler loin des alĂ©as du concert Ă  domicile, en l’espèce la prĂ©sence d’un enfant pĂ©nible que ses parents ne jugent pas pertinent de recadrer ou d’extraire ne serait-ce que par, soyons fouyouyous, politesse. ConcentrĂ©, l’interprète dessine un lamento qui Ă©vite le mĂ©lodrame suggĂ©rĂ© par ce que le compositeur appelait « une Å“uvre incomplète et sans audace ». HabitĂ©, il dĂ©gage la partition de tout risque de rengaine. Poète, il dĂ©montre un profond travail rythmique.

  • La battue est solide,
  • l’agogique est tenue,
  • les respirations sont justes.

Les redoutables « Jeux d’eau » suivent, qu’ils Ă©voquent le « Dieu fluvial riant de l’eau qui le chatouille », comme le suggère la citation d’Henri de RĂ©gnier ouvrant la partition, ou, selon Camille Saint-SaĂ«ns, une « cacophonie ». On s’y goberge

  • de la limpiditĂ© des aigus,
  • de la nettetĂ© de l’Ă©nonciation et
  • de l’art qu’a le pianiste de faire sonner les harmonies Ă©tonnantes du tube.

Ă€ Tristan Pfaff de chauffer seul le clavier. Il opte pour « L’Isle joyeuse », inspirĂ©e Ă  Claude Debussy par un tableau d’Antoine Watteau oĂ¹ jeunes femmes et masques s’embrasent dans « la gloire du soleil couchant ». Après que son collègue a valorisĂ© les diffĂ©rents registres du Steinway B refait Ă  neuf, Tristan Pfaff fait crĂ©piter une mĂ©canique impeccable. Profitant d’aigus cristallins et de graves profonds, il dĂ©ploie un toucher intraitable

  • (trilles Ă  la pointe sèche,
  • boucles envoĂ»tantes,
  • arpèges affriolants)

qu’aurĂ©ole une pĂ©dalisation polymorphe

  • (prolongement,
  • effet orchestral,
  • contraste avec la sĂ©cheresse excitante des traits),

idéale pour traduire la multiplicité des caractères de la musique

  • (liquide,
  • rythmique,
  • Ă©lĂ©giaque,
  • tendue,
  • triomphante,
  • suggestive…).

 

Tristan Pfaff et Gaspard Dehaene, le 29 juin 2025 (Paris 13), après le concert. Photo : Rozenn Douerin.

 

Alors que la techno lĂ¢chĂ©e par une animation municipale place d’Italie s’insinue dans le salon, le pianiste ne daigne seulement pas s’en apercevoir. Tout Ă  son ouvrage, il assume les codes du concert privĂ© en dĂ©gainant la transcription qu’a tirĂ©e Grigory Ginzburg de l’aria « Largo al factotum », extraite du Barbier de SĂ©ville de Gioachino Rossini. C’est Ă  la fois

  • du tube,
  • du concis et
  • de la pyrotechnie.

Tristan Pfaff parvient néanmoins à transcender ces conventions sympathiques pour en faire de la musique en associant

  • humeur de l’air,
  • humour de la virtuositĂ© improbable et
  • libertĂ© de l’exĂ©cution
    • (breaks,
    • glissades,
    • sautes thymiques)

jusqu’au feu d’artifice final. La transition est toute trouvĂ©e pour le retour du duo de pianos autour de l’impressionnante Carmen Fantasy signĂ©e Greg Anderson et Elizabeth Joy Roe. C’est le second gros morceau de la set-list, et quel gros morceau ! Sur quelques-uns des airs opĂ©ratiques les plus connus, Gaspard Dehaene et Tristan Pfaff ravissent les spectateurs par

  • leur virtuositĂ© sans affĂ©terie,
  • l’Ă©vidence de leur connexion et
  • l’Ă©lĂ©gance de leur interprĂ©tation
    • (nuances,
    • contrastes,
    • Ă©tagement des voix,
    • caractĂ©risation des atmosphères,
    • plaisir de la percussivitĂ©,
    • habiletĂ© de leurs vingt petites saucisses et de leurs ripatons Ă  pĂ©dales).

Pas de bon rĂ©cital sans bis – Ă´ tradition quand tu nous tiens ! Voici donc une brève danse d’Alexander Tsfasman, dernière occasion d’admirer

  • le groove des zozos,
  • leur coordination prĂ©cise et
  • le souci qu’ils apportent aux finitions,

ce dont tĂ©moignent par exemple les multiples prĂ©sentations du thème dont ils varient l’intensitĂ© percussive. Ainsi Tristan Pfaff et Gaspard Dehaene rappellent-ils que, pour des artistes dignes de cette Ă©tiquette, il n’y a pas de petit concert, il n’y a que des rendez-vous. En attendant les prochains, bien sĂ»r…

Pierre RĂ©ach joue Charles-Valentin Alkan (Anima) – 1/3

Quatrième du disque

 

En quatrième de couverture du disque, il y a une citation de Pierre RĂ©ach, oĂ¹ celui qui s’apprĂªte Ă  graver la dernière partie de son intĂ©grale des sonates de Ludwig van Beethoven se dit « tellement heureux et Ă©mu de la reparution de ces deux sonates aussi touchantes que diaboliques » dont ses jeunes doigts arpentaient et descendaient sans cesses les rĂ©cifs escarpĂ©s ; et il y a une photo dĂ©tourĂ©e, prise par Cristina Balcells, oĂ¹ le musicien, col roulĂ© noir sans un faux pli, fixe l’objectif, presque impassible, un lĂ©ger sourire amusĂ© au coin des lèvres. Le contraste avec la joie et l’Ă©motion annoncĂ©es est farouche. Il dit puissamment la capacitĂ© d’intĂ©riorisation du musicien. Chez lui, la joie n’est pas

  • paillettes et cotillons,
  • turlututus et fesses Ă  claque,
  • kazou de fortune et rires fous.

Elle s’exprime dans la dignitĂ© mais n’en est pas moins aiguisĂ©e. Au contraire, ainsi concentrĂ©e, elle gagne en profondeur ce qu’elle perd en glousseries. VoilĂ  un trait de caractère qui augure du meilleur pour cette réédition du disque Alkan gravĂ© en Ă  peine deux jours, au mois d’avril 1991, devant les micros d’Igor Kirkwood et sous la direction artistique de Jacques Meunier. Le premier monument Ă  Ă©couter ? Rien moins que la « Grande sonate  » op. 33, dite « Les quatre Ă¢ges » et qui dĂ©marre « Très vite », tellement vite que le rĂ©cit commence in medias res, au deuxième temps d’une mesure en comportant trois.

 

 

Si l’on est rigoureux, notons qu’une telle figure de style n’est pas tout Ă  fait une anacrouse, puisque les quatre croches liminaires ne lancent pas le motif : elles en sont partie prenante. Cette curiositĂ© est une astucieuse manière d’Ă©voquer en musique

  • l’urgence,
  • la prĂ©cipitation,
  • la bousculade, mĂªme,

car au tempo rapide s’ajoute l’agitation presque bancale d’une friction entre deux mesures diffĂ©rentes, dont l’une dĂ©borde sur l’autre et rĂ©ciproquement (un deux-en-deux sur deux de la main gauche enjambe la barre de mesure). Pourtant, quand on a Ă©coutĂ© ce motif, on n’a encore rien ouĂ¯ de la trĂ©pidation Ă  venir, exprimĂ©e notamment par

  • des arrĂªts Ă  la fois brefs et prolongĂ©s par la pĂ©dale,
  • des accords capables de vocifĂ©rer,
  • des lignes qui se renversent en Ă©tant çà montantes, lĂ  descendantes,
  • des registres couvrant un très large spectre d’intensitĂ©…

La musique ne devient pas frĂ©nĂ©tique : elle l’est d’emblĂ©e.

  • TonicitĂ© des staccati et des rĂ©flexes bondissants de la main gauche,
  • tonalitĂ© et modalitĂ© tournoyantes (le si mineur s’impose contre le RĂ© majeur, plus solaire, mais ne nĂ©glige pas le cahot inattendu du Si bĂ©mol, l’exploration « timide » du Si, etc.), et
  • variĂ©tĂ© des couleurs
    • (nuances,
    • attaques,
    • phrasĂ©s)

sont ici proposées

  • avec une frontalitĂ© revigorante,
  • sans calcul apparent,
  • comme un vingtenaire est censĂ© prendre des risques pour se sentir vivant.

La force de Pierre RĂ©ach est peut-Ăªtre de fondre les deux caractĂ©ristiques de ce mouvement (virtuositĂ© et caractère programmatique scandĂ© par les didascalies qui rythment la partition) dans son exigence de musicalitĂ©. Sous ses doigts, les « Vingt ans » ne ressortissent plus de la musique « à programme » mais de la musique. L’aisance technique et la hauteur de vue

  • donnent du souffle au projet,
  • permettent d’en exprimer l’Ă©nergie et
  • suggèrent une perspective plus artistique que seulement narrative.

 

 

Trois fois plus long que ce premier éclair, « Trente ans » est

  • sous-titrĂ© « Quasi Faust »,
  • indiquĂ© « Assez vite » et
  • suggĂ©rĂ© Ă  jouer « sataniquement ».

En rĂ© dièse mineur (six dièses Ă  l’armature, ce qui devrait Ăªtre rigoureusement proscrit par une quelconque convention de Genève), le mouvement hĂ©site entre plusieurs options :

  • un 4/4 façon marche funèbre,
  • le surgissement de vingt quatre doubles croches Ă  la mesure,
  • le grondement sournois, et
  • la vivacitĂ© diabolique de triolets Ă©lectriques.

Du coup, il prend tout et envoie l’auditeur dans un grand huit Ă©motionnel. Les idĂ©es musicales fusent, faisant de ces atermoiements le moteur de la diĂ©gèse.

  • Folie des arpèges en triples croches,
  • crĂ©pitement de la bataille d’accords entre dextre et senestre, mais aussi
  • modulation prĂ©parant l’arrivĂ©e du diable dans un Si majeur triple forte

crépitent et rutilent « avec feu ». Pourtant,

  • contretemps,
  • trilles graves et
  • suspension de la marche

se dissipent soudain « avec candeur dans une mĂ©lodie simplement accompagnĂ©e d’un bariolage lĂ©ger. Un crescendo de triolets dĂ©chire cette sĂ©rĂ©nitĂ© « avec passion »si bien que, quand la tension semble refluer, en demeurent les stigmates :

  • octaves de la fougue,
  • friction du binaire contre le ternaire, et
  • accĂ©lĂ©ration fatale.

Pierre RĂ©ach excelle dans l’art de faire rĂ©sonner ces diastoles et sistoles, battant tambour ici pour mieux caresser le son lĂ . S’insère alors une deuxième partie en Ut, vite colonisĂ©e par le fa mineur avant que d’autres tonalitĂ©s ne submergent ce qui semblait Ă©vident.

  • RugositĂ© du chromatisme,
  • renouvellement de l’inspiration passant d’un esprit lisztien Ă  une harmonisation chopinienne,
  • usage gourmand des caractĂ©ristiques propres Ă  chaque registre

préparent sans le préparer le retour à la tonalité liminaire tout en conservant la rythmique qui associe 4/4 et 12/8 et qui laisse entendre, par instants, les rugissements du diable. Par le recours à des leitmotivs

  • mĂ©lodiques,
  • rythmiques ou
  • harmoniques,

Charles-Valentin Alkan conclut la deuxième partie du mouvement par une synthèse brillamment pensĂ©e, prolongĂ©e par une sĂ©rie d’arpèges oĂ¹ les dĂ©cibels refluent en s’envolant vers les aigus. Ă€ la mesure 231 apparaĂ®t alors le sujet d’un fugato grave. La richesse des interpĂ©nĂ©trations polyphoniques rend peu Ă  peu la partition presque illisible, au point que le compositeur propose une version « facilitĂ©e » sans doute moins pour ne pas dĂ©courager l’interprète (s’il est arrivĂ© jusqu’ici, il peut se fader le passage) que pour rendre sa pensĂ©e plus nettement saisissable. Ce passage Ă©tonnant ouvre la voie au Seigneur, saluĂ© par une fanfare pouĂ«t-pouĂ«tant « le plus fort possible ».

  • Contraste des atmosphères,
  • tuilage des nuances et
  • Ă©tagement habile des voix mĂªme quand ça explose de partout

caractĂ©risent l’exĂ©cution de Pierre RĂ©ach,

  • moins pointilleuse que minutieuse,
  • moins prĂ©cieuse qu’habitĂ©e, et
  • moins littĂ©rale qu’explosive, ce qui n’est pas rien.

Le pianiste transforme

  • le virtuose en Ă©nergisant,
  • la douceur en rĂ©cit, et
  • les marteaux en un orchestre comme enfermĂ© organistiquement dans une boĂ®te expressive.

Sous ses doigts, la partition

  • Ă©tincelle,
  • Ă©meut,
  • transporte.

Il nous reste deux mouvements à découvrir pour en rendre compte dans une prochaine notule. Leurs sous-titres sont déjà des promesses : « Un heureux ménage » et « Prométhée enchaîné ». À suivre !


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Tristan Pfaff et Gaspard Dehaene, Paris 13, 29 juin 2025 – 1/2

Tristan Pfaff, le 29 juin 2025 (Paris 13). Photo : Rozenn Douerin.

 

Afin d’Ă©voquer le rĂ©cital pour deux pianos fomentĂ© en dĂ©but d’Ă©tĂ© par Tristan Pfaff et Gaspard Dehaene, il faut relater

  • un lieu,
  • un moment,
  • un programme,
  • un casting.

Soit

  • un duplex au dernier Ă©tage d’un immeuble discret, pourvu d’une impressionnante baie vitrĂ©e illuminant le salon ;
  • une de ces journĂ©es solaires oĂ¹ la chaleur Ă©crase les humains comme un pare-brise fracasse les mouches sur les longues lignes droites autoroutières ;
  • une set-list pour concert privĂ© de belle tenue, avec le sĂ©rieux, le brio et les tubes requis ;
  • deux jeunes pianistes qui ont l’Ă©lĂ©gance d’Ăªtre Ă  la fois succesfull sans avoir accĂ©dĂ© au (ou basculĂ© dans le) vedettariat stĂ©rĂ©otypĂ© – peut-Ăªtre cela leur siĂ©rait-il mais ils ont encore le temps, les gredins.

Pour rendre raison d’un Steinway B plus que centenaire et entièrement restaurĂ© (le rĂ©cital cĂ©lèbre son retour Ă  la vie musicale) associĂ© Ă  un collègue Yamaha, les compères dĂ©gainent la transcription d’un « Clair de Lune » de Claude Debussy augmentĂ© par Henri Dutilleux pour deux pianos. C’est la quatrième fois que le duo met cette version de l’extrait le plus cĂ©lèbre de la Suite bergamasque sur leurs pupitres de concert. Cette rĂ©currence contribue Ă  valoriser la fluiditĂ© des effets stĂ©rĂ©ophoniques permis par la division de la partition. L’andante très expressif se dĂ©ploie en Ă©vitant toute machinalitĂ© boudeuse qui banaliserait ce qui est devenu une scie fleurant parfois

  • la permanente aux reflets violets,
  • l’excès de NumĂ©ro 5, et
  • la pomme de terre compassĂ©e façon voix de prĂ©sentateur sur Radio Classique.

Loin de ce danger, les interprètes évitent mièvrerie sépia et contrastes criards en privilégiant une dynamique de flux et reflux.

  • Les rubato,
  • les foucades maĂ®trisĂ©es,
  • les passages « plus animĂ©s » et
  • les modulations

filent avec un naturel confondant. On salue

  • la communautĂ© d’intentions qui donne vigueur Ă  cette exĂ©cution bicĂ©phale,
  • la justesse des irisations chromatiques, et
  • l’absence d’effets surjouĂ©s (les deux instrumentistes s’en tiennent Ă  la droiture honnĂªte et sensible de l’interprĂ©tation qui leur va si bien).

 

Gaspard Dehaene, le 29 juin 2025 (Paris 13). Photo : Rozenn Douerin.

 

Le premier gros machin du jour est constituĂ© par trois extraits tubistiques du Carnaval des animaux de Camille Saint-SaĂ«ns, Ă©voquĂ© tantĂ´t çà et lĂ . « Le cygne » s’avance en premier.

  • Le tempo sait Ăªtre allant sans Ăªtre rapide,
  • le caractère solennel sans Ăªtre entĂ©nĂ©brant,
  • l’allure mĂ©trique sans oublier de respirer.

Dans « Aquarium »,

  • les ondulations aiguĂ«s Ă©grènent joliment leur magie efficace ;
  • des accents bien placĂ©s assurent la tonicitĂ© du propos ; et
  • les suspensions fort bien rĂ©glĂ©es alimentent habilement la tension narrative, par-delĂ  l’imitation programmatique.

L’impressionnante « Danse macabre » Ă©tincelle grĂ¢ce Ă 

  • l’Ă©nergie des attaques,
  • l’efficacitĂ© du swing et
  • la rĂ©ussite des mutations d’intensitĂ© d’un duo tour Ă  tour
    • dialogue,
    • fight et
    • danse synchronisant les quatre mains.

De son ami Franck Ciup, Tristan propose « Le grand Meaulnes » pour deux pianos. La partition renoue avec la tradition d’une musique de salon – ça tombe bien, le rĂ©cital a lieu dans un salon.

  • Bariolage paisible,
  • consonance ronronnante et
  • tempo modĂ©rĂ©

sont au rendez-vous d’une musique sagement troussĂ©e. MĂªme l’ennui que finit par susciter l’Å“uvre Ă  force de mignonnisme et qui, pour le coup, fait Ă©cho Ă  ce qu’inspire le roman d’Alain-Fournier, est bourgeoisement poli et assez bref pour ne point sombrer dans l’excès. Vient alors le moment des soli mĂ©nagĂ© par les artistes au mitan du show. Ils feront l’objet d’une seconde chronique. Ă€ suivre, donc !