Etsuko Hirose le 20 mars 2025 Ă Paris. Photo : Bertrand Ferrier.
Comment et pourquoi devient-on pianiste ? Dans ce deuxième volet de notre entretien , la concertiste internationale Estuko Hirose revient sur ce moment très particulier oĂ¹ le rĂªve prend chair, se dĂ©ploie et s’enrichit – bref, son arrivĂ©e Ă Paris, Ă quinze ans, et ce qui s’est ensuivi. Instructif et vibrant.
2.
La vie parisienne
Au cours de la première partie de notre entretien, nous avons évoqué quelques moments-clefs dans votre formation de musicienne :
le bain de musique dans lequel vous plonge votre mort quasiment dès votre conception ;
le premier contact avec le piano à trois ans ;
le concerto joué à six ans ;
la prise de conscience de la nécessité de vous perfectionner, provoquée par la colère de Pascal Devoyon contre une méthode et non contre vous ; enfin,
votre victoire dans un grand concours international.
Nous arrivons Ă un nouveau point de bascule : deux ans après votre prix moscovite, vous avez quinze ans, et vous vous exilez en France afin de poursuivre ce qui est moins un rĂªve qu’un projet : devenir pianiste professionnelle.
Oui.
Ce n’est pas rien, comme aventure !
J’étais obligée de déménager. Si je voulais progresser, je devais aller dans une ville importante pour entrer dans un conservatoire de haut niveau. Or, je viens de Nagoya. Pour me former sérieusement, je devais aller au conservatoire de Tokyo, à 350 km de chez moi.
« On s’habitue vite aux habitudes françaises »
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Vous vous Ăªtes trompĂ©e de route, et c’est ainsi que vous avez dĂ©barquĂ© Ă Paris, soit Ă 6000 km de chez vous ?
Ha ha, pas vraiment ! En rĂ©alitĂ©, les Ă©tudes Ă Tokyo coĂ»taient les yeux de la tĂªte. On a fait le calcul : ça revenait au mĂªme prix que des Ă©tudes Ă Paris. Alors, j’ai choisi Paris, et ma mère m’y a accompagnĂ©e.
Pourquoi Paris ?
C’était un rĂªve. J’adooorais Debussy, Ravel, Chopin. Vivre dans cette tradition, dans le pays oĂ¹ ont vĂ©cu ces grands compositeurs, ça m’attirait. En plus, la pĂ©dagogie Ă©tait tellement diffĂ©rente de celle que l’on pratique au Japon !
Dans quel sens ?
Au Japon, on est presque obligés de copier les autres. Si un prof vous montre un exemple, vous devez reproduire exactement ce qu’il fait. En France, j’ai découvert que non seulement, on avait le droit de montrer davantage sa personnalité et d’exprimer son opinion, mais cette audace et cette créativité étaient indispensables.
Pourquoi ?
Sinon, on n’existe pas !
Comment avez-vous réagi à cette révolution ?
J’ai vécu cela comme un choc salutaire. Ça a changé mon approche de l’interprétation… et j’étais très contente !
Ni dĂ©sarçonnĂ©e, ni mĂªme surprise ?
J’avais quinze ans. J’étais comme une éponge. J’étais capable d’absorber beaucoup de choses.
MĂªme un changement de mode de vie radicale ? La mondialisation n’en peut mais, la France – et singulièrement Paris –, ce n’est pas tout Ă fait le Japon ! Pardon pour la caricature, mais la rigueur, la pudeur et la dĂ©licatesse japonaises ne sont pas vraiment les spĂ©cialitĂ©s des Français…
Oh, moi, je vivais un conte de fées. Je voyais bien sûr les défauts des habitudes françaises…
Par exemple ?
Les manifs, les grèves, les choses comme ça ! Mais on s’habitue vite.
Parce que vous étiez portée par votre projet ?
Peut-Ăªtre… Je sais que beaucoup de Japonais souffrent quand ils viennent vivre ici. Il y a la diffĂ©rence entre le mythe et le rĂ©el ; il y a aussi le mal du pays, l’éloignement, etc. Pour ma part, je n’ai pas eu ce genre de difficultĂ©. Vraiment, c’était plutĂ´t facile.
« Quand j’ai Ă©tĂ© recalĂ©e au CNSM, j’Ă©tais choquĂ©e ! »
Vous Ăªtes alors Ă©tudiante Ă l’École normale de musique de Paris. Pourquoi avez-vous choisi cet Ă©tablissement ?
À Nagoya, mon école de musique disposait d’un système d’échange d’élèves et d’équivalence des examens, si bien que j’avais déjà un diplôme de l’ENM en poche, et ça a facilité mon cursus à Paris.
Après cela, tout s’accélère.
Oui, j’entre au CNSM [conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris].
C’est un nouveau point de bascule que vous présentez comme une simple formalité. Parce que vous aviez compris ce qui était attendu d’une étudiante du CNSM ?
Non, justement ! La première fois que j’ai tenté le concours, j’ai été recalée.
Avez-vous accusĂ© le coup, ou…
J’avoue que, sur le moment, cet échec m’a vraiment choquée.
Choquée ?
Oui, c’était presque le premier échec de ma vie. Heureusement que j’ai été admise à ma seconde tentative !
Beaucoup de musiciens français passés par le CNSM déplorent une certaine rigidité dans l’enseignement, qui ne leur permet pas d’exprimer leur personnalité – certains vont compléter leur formation dans des établissements américains, allemands ou belges, notamment. Vous, vous affichez une position inverse. Avez-vous jamais éprouvé une impression d’étouffement d’un point de vue artistique ?
Non, jamais, mais… comment dire ? Mes études ont été un peu spéciales.
En quel sens ?
En thĂ©orie, j’étais dans la classe de Bruno Rigutto. En pratique, il Ă©tait extrĂªmement sollicitĂ© et donnait des concerts dans le monde entier, de sorte qu’il lui arrivait très souvent de s’absenter. Cela me donnait une grande libertĂ©, d’autant que, quand il Ă©tait lĂ , il Ă©tait vraiment gĂ©nial. J’adorais ce prof. Quand il se mettait au piano pour me montrer quelque chose, j’avais presque envie de pleurer ! Et quand il n’était pas lĂ , je travaillais beaucoup avec feue Marie-Françoise Bucquet, notamment en dĂ©chiffrage et musique de chambre. Elle m’a beaucoup appris. MĂªme quand j’ai eu mon prix, j’ai continuĂ© de prendre des cours particuliers avec elle.
« Récital, musique de chambre, concertos : j’aime tout »
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C’est un nouveau point de bascule : le moment oĂ¹ vous quittez le conservatoire pour entrer dans la vie professionnelle.
Non, c’est plutĂ´t une transition qu’une rupture. En mĂªme temps que j’ai obtenu mon prix au CNSM, j’ai gagnĂ© le concours Martha Argerich. Ça m’a vraiment lancĂ©e, notamment au Japon, mais j’ai dĂ» arrĂªter mes Ă©tudes : quand je devais passer le concours d’entrĂ©e au troisième cycle, j’étais dĂ©jĂ engagĂ©e pour une belle tournĂ©e ! J’ai donc continuĂ© Ă Ă©tudier de façon ponctuelle, en cours particuliers ou Ă l’occasion de masterclasses . VoilĂ peut-Ăªtre pourquoi je n’ai pas ressenti cette pression ou cette limitation que vous Ă©voquez.
Néanmoins, pouvez-vous nous raconter comment se passe la transformation entre Etsuko l’étudiante et Etsuko la professionnelle ? Aviez-vous anticipé cette mutation, et la réalité correspondait-elle à ce que vous aviez imaginé ?
Ç’a Ă©tĂ© assez progressif, assez long aussi. J’ai commencĂ© assez tĂ´t de donner des concerts. J’ai touchĂ© mon premier cachet dans la foulĂ©e du concours que j’ai gagnĂ© Ă Moscou. Entre huit et quinze ans, je montais au moins un programme d’une heure par mois, donc j’avais dĂ©jĂ Ă©normĂ©ment de rĂ©pertoire. Devoir apprendre cette masse de partitions m’a beaucoup aidĂ©e car, aujourd’hui, je n’ai pas peur de devoir apprendre une nouvelle Å“uvre. Bien sĂ»r, entre mes annĂ©es japonaises et le moment oĂ¹ je vis vraiment du mĂ©tier de pianiste, j’ai dĂ» revoir, modifier, renforcer et affiner ma technique. Cependant, pour ce qui est du rĂ©pertoire et de l’habitude de me confronter au public, j’étais bien Ă©quipĂ©e !
Le résultat déteint aussi sur votre réputation qui vous permet de briller sur une large partie du spectre pianistique, incluant
le récital solo,
le duo (notamment avec Cyprien Katsaris),
la musique de chambre et
les œuvres avec orchestre.
Est-ce une volonté qui vous anime et consiste à ménager, dans votre emploi du temps, des plages pour chaque exercice ?
Ce n’est pas aussi mĂ©canique que vous dites ! La vĂ©ritĂ© est que j’aime tout… tant que j’aime les gens avec qui je joue. Il n’y a rien d’agrĂ©able Ă jouer avec quelqu’un avec qui vous sentez qu’il sera difficile de s’entendre musicalement !
J’imagine que c’est la mĂªme chose pour le rĂ©pertoire…
En effet. Si je ne me sens pas en connivence avec les Å“uvres pour lesquelles on me sollicite, je peux refuser. Pas par paresse, juste parce que ça ne sert Ă rien de jouer une pièce qui ne me parle pas. Je crois profondĂ©ment que, quand un artiste joue un morceau qui ne lui parle pas, ça se sent. NĂ©anmoins, ce n’est pas moi qui choisis comment se rĂ©partissent les diffĂ©rents Ă©vĂ©nements qui rythment mes saisons musicales.
« J’assume mes choix »
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Cette relative dĂ©pendance aux sollicitations ne vous empĂªche pas de construire une discographie très singulière, marquĂ©e par un Ă©quilibre assez original entre Å“uvres originales et transcriptions – art que vous avez pratiquĂ© vous-mĂªme, comme on l’a pu ouĂ¯r dans le disque SchĂ©hĂ©razade paru chez Danacord en 2024…
… alors, ça, c’était la première et la dernière fois !
On va y revenir mais, si vous le voulez bien, évoquons votre inclination pour le genre, qui va bien au-delà du best of Campanella pour petites mains ! Dans Chaconne , le premier de vos quatre disques pour Denon paru en 2003 et récemment réédité en coffret par Danacord, il n’y avait que des transcriptions, et non des moindres :
Kreisler par Rachmaninov,
Wagner et Gounod par Liszt,
Franck par Demus, et
Bach par Busoni.
Était-ce un souhait de votre part ou le résultat d’une pression de votre label ?
Hum, comme je vous l’ai expliqué, j’étais consciente de mon habileté voire de ma tendance à copier les autres.
Ce que vous voyez comme un danger…
Oui, surtout pour un premier disque ! Il y avait vraiment trois choses :
je ne voulais pas imiter les grands maîtres que j’admire ;
je ne voulais pas lutter contre mon habitude de les imiter ; et
je voulais jouer comme Etsuko Hirose.
VoilĂ pourquoi je souhaitais  jouer des Å“uvres pour lesquelles je n’avais pas de rĂ©fĂ©rences dans ma tĂªte. Or, Ă l’époque, les transcriptions Ă©taient peu jouĂ©es, voire presque mal vues. De sorte qu’il y avait un double avantage pour moi Ă en interprĂ©ter : d’une part, je n’avais pas de version piano en tĂªte ; d’autre part, je pouvais choisir des pièces dont les originaux et les transcriptions me plaisaient.
Et vous ne vous Ăªtes pas arrĂªtĂ©e lĂ . Votre deuxième disque, La Valse , intĂ©grait un Casse-noisettes revisitĂ© par MikhaĂ¯l Pletnev, ainsi que deux autotranscriptions de Stravinsky et de Ravel…
Ă€ titre personnel, je ne voulais pas enregistrer des disques qui existaient dĂ©jĂ . Le problème, c’est que, quand on veut Ăªtre tant soit peu original, on n’a qu’une alternative : soit on enregistre des Å“uvres de compositeurs mĂ©connus, et ça se vend très peu ; soit on enregistre des transcriptions rarement jouĂ©es de compositeurs connus, et le label peut mettre en avant le nom du compositeur, ce qui rassure !
Le label pourrait aussi mettre en avant votre performance technique.
Il est vrai que les transcriptions sont souvent des dĂ©fis techniques et physiques. Une Å“uvre originale pour piano est souvent mieux adaptĂ©e qu’une transcription, mais… disons que j’assume tous mes choix, mĂªme si j’aurais parfois envisagĂ© d’autres possibilitĂ©s !
« Schéhérazade est ma première et ma dernière transcription »
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Un jour (sans doute beaucoup, beaucoup plus), vous Ă©crivez votre transcription de SchĂ©hĂ©razade de NikolaĂ¯ Rimsky-Korsakov, un mastodonte  de trois quarts d’heure. Comment avez-vous arbitrĂ© entre
le respect de l’œuvre originale,
sa transformation en pièce devant donner l’illusion qu’elle a été écrite pour piano, et
une tendance à tirer le remix vers ce qui vous convient particulièrement ?
Plus qu’Ă la partition proprement dite, je voulais Ăªtre fidèle Ă l’effet sonore que l’on perçoit quand on Ă©coute l’œuvre originale. Tant pis si l’on doit enlever beaucoup de notes car un pianiste n’a que dix doigts ! Ce qui compte, dans ce cas prĂ©cis, c’est de regarder de très près la partition d’orchestre et d’avoir conscience que l’oreille ne perçoit pas toutes les notes qui sont Ă©crites. Beaucoup sont cachĂ©es par les extrĂªmes, tant graves qu’aigus. J’ai donc comparĂ© de très nombreuses versions orchestrales pour dĂ©terminer ce que l’on entend rĂ©ellement. C’est Ă partir de lĂ que j’ai commencĂ© Ă Ă©crire.
La SchĂ©hĂ©razade de Rimsky-Korsakov, que vous doublez avec le formidable ballet des Mille et une nuits de SergueĂ¯ Bortkiewicz, vous Ă©tait doublement familière : vous l’aviez entendue un milliard de fois et beaucoup jouĂ©e Ă quatre mains…
Cette expérience à quatre mains m’a donné confiance. Je savais que ça fonctionnait au piano, mais je trouvais que la configuration n’était pas commode : on doit partager la pédale, on joue de travers, on se marche dessus… C’est vraiment une bataille !
Soit, mais pour vouloir Ă©crire votre version Ă vous et pour vous, puis pour dĂ©cider d’enregistrer une partition aussi redoutable, il faut Ăªtre animĂ©e par un feu particulièrement sacrĂ©. Qu’est-ce qui vous attire particulièrement dans SchĂ©hĂ©razade ?
Musicalement, c’est un monument qui dĂ©crit presque toutes les facettes de lâ€™Ă¢me humaine. Elle est gorgĂ©e de subtilitĂ©s, de couleurs, d’évĂ©nements. Je voulais vraiment raconter cette histoire en faisant sonner le piano Ă l’instar d’un orchestre. Comme j’étais la transcriptrice, je connaissais la technique de l’interprète que je serais : l’affaire Ă©tait très commode !
À l’écoute du disque, je ne vais pas vous mentir : c’est
brillant,
vibrant,
envolant,
mais le cĂ´tĂ© « commode » de la partition ne saute pas aux oreilles tant l’exigence de la transcription appert. Voulez-vous dire que la virtuositĂ© que vous sollicitez de vous-mĂªme est un dĂ©fi qui correspond Ă vos prĂ©fĂ©rences techniques ?
En tout cas, la difficulté – réelle, je ne le nie pas – me correspond.
Pourtant, permettez-moi d’insister, ç’a l’air horriblement difficile !
Bon, d’accord, c’est horriblement difficile, mais j’ai souvent jouĂ© cette transcription en concert et j’ai l’impression que, Ă travers elle, je peux pleinement exprimer ce que j’ai envie de raconter. L’œuvre de Rimsky-Korsakov me passionne au-delĂ de tout ; et ma passion se ravive Ă chaque fois que j’ai l’occasion de donner ma transcription.
Reste un mystère : pourquoi promettre, de façon peut-Ăªtre hĂ¢tive, que c’est votre dernière transcription ?
Parce que la musique de SchĂ©hĂ©razade reprĂ©sente depuis longtemps quelque chose de vraiment spĂ©cial pour moi. Elle me parle Ă©normĂ©ment. Avant mĂªme de la transcrire, je la connaissais presque par cÅ“ur. Aucune Å“uvre ne me parle autant. Il n’y a pas d’équivalent qui m’ait autant donnĂ© envie de la jouer puis de la rejouer. Par consĂ©quent, oui, il y a tout Ă parier que je n’en transcrirai pas une autre. Pourquoi m’y risquerais-je alors que je n’en ressens pas la nĂ©cessitĂ© ?
Ă€ suivre !