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Le blog de Bertrand Ferrier, page 46

Les loups n’ont pas de muselière

Bertrand Ferrier et un extrait de Claudio Zaretti Ă  la librairie Publico (Paris 11). Photographe inconnu.

 

La version intérieure

  • d’une chanson-rĂ©sumĂ©,
  • d’une chanson-coup-de-poing,
  • d’une chanson-vĂ©ritĂ©.

Qui touche peut-Ăªtre certains de ceux

  • qui aiment la chanson,
  • qui la tendressent,
  • qui la chicotent.

Qui la poursuivent de leurs assiduités, en somme, en dehors des circuits gnangnan de France Inter et Télérama. Prends donc ça au sein de ton fondement, establishment culturel de la chanson de mon derche.

 

 

Etsuko Hirose – Le grand entretien – 2/4

Etsuko Hirose le 20 mars 2025 Ă  Paris. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Comment et pourquoi devient-on pianiste ? Dans ce deuxième volet de notre entretien, la concertiste internationale Estuko Hirose revient sur ce moment très particulier oĂ¹ le rĂªve prend chair, se dĂ©ploie et s’enrichit – bref, son arrivĂ©e Ă  Paris, Ă  quinze ans, et ce qui s’est ensuivi. Instructif et vibrant.


2.
La vie parisienne

 

Au cours de la première partie de notre entretien, nous avons évoqué quelques moments-clefs dans votre formation de musicienne :

  • le bain de musique dans lequel vous plonge votre mort quasiment dès votre conception ;
  • le premier contact avec le piano Ă  trois ans ;
  • le concerto jouĂ© Ă  six ans ;
  • la prise de conscience de la nĂ©cessitĂ© de vous perfectionner, provoquĂ©e par la colère de Pascal Devoyon contre une mĂ©thode et non contre vous ; enfin,
  • votre victoire dans un grand concours international.

Nous arrivons Ă  un nouveau point de bascule : deux ans après votre prix moscovite, vous avez quinze ans, et vous vous exilez en France afin de poursuivre ce qui est moins un rĂªve qu’un projet : devenir pianiste professionnelle.
Oui.

Ce n’est pas rien, comme aventure !
J’étais obligée de déménager. Si je voulais progresser, je devais aller dans une ville importante pour entrer dans un conservatoire de haut niveau. Or, je viens de Nagoya. Pour me former sérieusement, je devais aller au conservatoire de Tokyo, à 350 km de chez moi.

 

 

« On s’habitue vite aux habitudes françaises »

 

Vous vous Ăªtes trompĂ©e de route, et c’est ainsi que vous avez dĂ©barquĂ© Ă  Paris, soit Ă  6000 km de chez vous ?
Ha ha, pas vraiment ! En rĂ©alitĂ©, les Ă©tudes Ă  Tokyo coĂ»taient les yeux de la tĂªte. On a fait le calcul : ça revenait au mĂªme prix que des Ă©tudes Ă  Paris. Alors, j’ai choisi Paris, et ma mère m’y a accompagnĂ©e.

Pourquoi Paris ?
C’était un rĂªve. J’adooorais Debussy, Ravel, Chopin. Vivre dans cette tradition, dans le pays oĂ¹ ont vĂ©cu ces grands compositeurs, ça m’attirait. En plus, la pĂ©dagogie Ă©tait tellement diffĂ©rente de celle que l’on pratique au Japon !

Dans quel sens ?
Au Japon, on est presque obligés de copier les autres. Si un prof vous montre un exemple, vous devez reproduire exactement ce qu’il fait. En France, j’ai découvert que non seulement, on avait le droit de montrer davantage sa personnalité et d’exprimer son opinion, mais cette audace et cette créativité étaient indispensables.

Pourquoi ?
Sinon, on n’existe pas !

Comment avez-vous réagi à cette révolution ?
J’ai vécu cela comme un choc salutaire. Ça a changé mon approche de l’interprétation… et j’étais très contente !

Ni dĂ©sarçonnĂ©e, ni mĂªme surprise ?
J’avais quinze ans. J’étais comme une éponge. J’étais capable d’absorber beaucoup de choses.

MĂªme un changement de mode de vie radicale ? La mondialisation n’en peut mais, la France – et singulièrement Paris –, ce n’est pas tout Ă  fait le Japon ! Pardon pour la caricature, mais la rigueur, la pudeur et la dĂ©licatesse japonaises ne sont pas vraiment les spĂ©cialitĂ©s des Français…
Oh, moi, je vivais un conte de fées. Je voyais bien sûr les défauts des habitudes françaises…

Par exemple ?
Les manifs, les grèves, les choses comme ça ! Mais on s’habitue vite.

Parce que vous étiez portée par votre projet ?
Peut-Ăªtre… Je sais que beaucoup de Japonais souffrent quand ils viennent vivre ici. Il y a la diffĂ©rence entre le mythe et le rĂ©el ; il y a aussi le mal du pays, l’éloignement, etc. Pour ma part, je n’ai pas eu ce genre de difficultĂ©. Vraiment, c’était plutĂ´t facile.

 


 

« Quand j’ai Ă©tĂ© recalĂ©e au CNSM, j’Ă©tais choquĂ©e ! »

 

Vous Ăªtes alors Ă©tudiante Ă  l’École normale de musique de Paris. Pourquoi avez-vous choisi cet Ă©tablissement ?
À Nagoya, mon école de musique disposait d’un système d’échange d’élèves et d’équivalence des examens, si bien que j’avais déjà un diplôme de l’ENM en poche, et ça a facilité mon cursus à Paris.

Après cela, tout s’accélère.
Oui, j’entre au CNSM [conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris].

C’est un nouveau point de bascule que vous présentez comme une simple formalité. Parce que vous aviez compris ce qui était attendu d’une étudiante du CNSM ?
Non, justement ! La première fois que j’ai tenté le concours, j’ai été recalée.

Avez-vous accusĂ© le coup, ou…
J’avoue que, sur le moment, cet échec m’a vraiment choquée.

Choquée ?
Oui, c’était presque le premier échec de ma vie. Heureusement que j’ai été admise à ma seconde tentative !

Beaucoup de musiciens français passés par le CNSM déplorent une certaine rigidité dans l’enseignement, qui ne leur permet pas d’exprimer leur personnalité – certains vont compléter leur formation dans des établissements américains, allemands ou belges, notamment. Vous, vous affichez une position inverse. Avez-vous jamais éprouvé une impression d’étouffement d’un point de vue artistique ?
Non, jamais, mais… comment dire ? Mes études ont été un peu spéciales.

En quel sens ?
En thĂ©orie, j’étais dans la classe de Bruno Rigutto. En pratique, il Ă©tait extrĂªmement sollicitĂ© et donnait des concerts dans le monde entier, de sorte qu’il lui arrivait très souvent de s’absenter. Cela me donnait une grande libertĂ©, d’autant que, quand il Ă©tait lĂ , il Ă©tait vraiment gĂ©nial. J’adorais ce prof. Quand il se mettait au piano pour me montrer quelque chose, j’avais presque envie de pleurer ! Et quand il n’était pas lĂ , je travaillais beaucoup avec feue Marie-Françoise Bucquet, notamment en dĂ©chiffrage et musique de chambre. Elle m’a beaucoup appris. MĂªme quand j’ai eu mon prix, j’ai continuĂ© de prendre des cours particuliers avec elle.

 


 

« Récital, musique de chambre, concertos : j’aime tout »

 

C’est un nouveau point de bascule : le moment oĂ¹ vous quittez le conservatoire pour entrer dans la vie professionnelle.
Non, c’est plutĂ´t une transition qu’une rupture. En mĂªme temps que j’ai obtenu mon prix au CNSM, j’ai gagnĂ© le concours Martha Argerich. Ça m’a vraiment lancĂ©e, notamment au Japon, mais j’ai dĂ» arrĂªter mes Ă©tudes : quand je devais passer le concours d’entrĂ©e au troisième cycle, j’étais dĂ©jĂ  engagĂ©e pour une belle tournĂ©e ! J’ai donc continuĂ© Ă  Ă©tudier de façon ponctuelle, en cours particuliers ou Ă  l’occasion de masterclasses. VoilĂ  peut-Ăªtre pourquoi je n’ai pas ressenti cette pression ou cette limitation que vous Ă©voquez.

Néanmoins, pouvez-vous nous raconter comment se passe la transformation entre Etsuko l’étudiante et Etsuko la professionnelle ? Aviez-vous anticipé cette mutation, et la réalité correspondait-elle à ce que vous aviez imaginé ?
Ç’a Ă©tĂ© assez progressif, assez long aussi. J’ai commencĂ© assez tĂ´t de donner des concerts. J’ai touchĂ© mon premier cachet dans la foulĂ©e du concours que j’ai gagnĂ© Ă  Moscou. Entre huit et quinze ans, je montais au moins un programme d’une heure par mois, donc j’avais dĂ©jĂ  Ă©normĂ©ment de rĂ©pertoire. Devoir apprendre cette masse de partitions m’a beaucoup aidĂ©e car, aujourd’hui, je n’ai pas peur de devoir apprendre une nouvelle Å“uvre. Bien sĂ»r, entre mes annĂ©es japonaises et le moment oĂ¹ je vis vraiment du mĂ©tier de pianiste, j’ai dĂ» revoir, modifier, renforcer et affiner ma technique. Cependant, pour ce qui est du rĂ©pertoire et de l’habitude de me confronter au public, j’étais bien Ă©quipĂ©e !

Le résultat déteint aussi sur votre réputation qui vous permet de briller sur une large partie du spectre pianistique, incluant

  • le rĂ©cital solo,
  • le duo (notamment avec Cyprien Katsaris),
  • la musique de chambre et
  • les Å“uvres avec orchestre.

Est-ce une volonté qui vous anime et consiste à ménager, dans votre emploi du temps, des plages pour chaque exercice ?
Ce n’est pas aussi mĂ©canique que vous dites ! La vĂ©ritĂ© est que j’aime tout… tant que j’aime les gens avec qui je joue. Il n’y a rien d’agrĂ©able Ă  jouer avec quelqu’un avec qui vous sentez qu’il sera difficile de s’entendre musicalement !

J’imagine que c’est la mĂªme chose pour le rĂ©pertoire…
En effet. Si je ne me sens pas en connivence avec les Å“uvres pour lesquelles on me sollicite, je peux refuser. Pas par paresse, juste parce que ça ne sert Ă  rien de jouer une pièce qui ne me parle pas. Je crois profondĂ©ment que, quand un artiste joue un morceau qui ne lui parle pas, ça se sent. NĂ©anmoins, ce n’est pas moi qui choisis comment se rĂ©partissent les diffĂ©rents Ă©vĂ©nements qui rythment mes saisons musicales.

 


 

« J’assume mes choix »

 

Cette relative dĂ©pendance aux sollicitations ne vous empĂªche pas de construire une discographie très singulière, marquĂ©e par un Ă©quilibre assez original entre Å“uvres originales et transcriptions – art que vous avez pratiquĂ© vous-mĂªme, comme on l’a pu ouĂ¯r dans le disque SchĂ©hĂ©razade paru chez Danacord en 2024…
… alors, ça, c’était la première et la dernière fois !

On va y revenir mais, si vous le voulez bien, évoquons votre inclination pour le genre, qui va bien au-delà du best of Campanella pour petites mains ! Dans Chaconne, le premier de vos quatre disques pour Denon paru en 2003 et récemment réédité en coffret par Danacord, il n’y avait que des transcriptions, et non des moindres :

  • Kreisler par Rachmaninov,
  • Wagner et Gounod par Liszt,
  • Franck par Demus, et
  • Bach par Busoni.

Était-ce un souhait de votre part ou le résultat d’une pression de votre label ?
Hum, comme je vous l’ai expliqué, j’étais consciente de mon habileté voire de ma tendance à copier les autres.

Ce que vous voyez comme un danger…
Oui, surtout pour un premier disque ! Il y avait vraiment trois choses :

  • je ne voulais pas imiter les grands maĂ®tres que j’admire ;
  • je ne voulais pas lutter contre mon habitude de les imiter ; et
  • je voulais jouer comme Etsuko Hirose.

VoilĂ  pourquoi je souhaitais  jouer des Å“uvres pour lesquelles je n’avais pas de rĂ©fĂ©rences dans ma tĂªte. Or, Ă  l’époque, les transcriptions Ă©taient peu jouĂ©es, voire presque mal vues. De sorte qu’il y avait un double avantage pour moi Ă  en interprĂ©ter : d’une part, je n’avais pas de version piano en tĂªte ; d’autre part, je pouvais choisir des pièces dont les originaux et les transcriptions me plaisaient.

Et vous ne vous Ăªtes pas arrĂªtĂ©e lĂ . Votre deuxième disque, La Valse, intĂ©grait un Casse-noisettes revisitĂ© par MikhaĂ¯l Pletnev, ainsi que deux autotranscriptions de Stravinsky et de Ravel…
Ă€ titre personnel, je ne voulais pas enregistrer des disques qui existaient dĂ©jĂ . Le problème, c’est que, quand on veut Ăªtre tant soit peu original, on n’a qu’une alternative : soit on enregistre des Å“uvres de compositeurs mĂ©connus, et ça se vend très peu ; soit on enregistre des transcriptions rarement jouĂ©es de compositeurs connus, et le label peut mettre en avant le nom du compositeur, ce qui rassure !

Le label pourrait aussi mettre en avant votre performance technique.
Il est vrai que les transcriptions sont souvent des dĂ©fis techniques et physiques. Une Å“uvre originale pour piano est souvent mieux adaptĂ©e qu’une transcription, mais… disons que j’assume tous mes choix, mĂªme si j’aurais parfois envisagĂ© d’autres possibilitĂ©s !

 


 

« Schéhérazade est ma première et ma dernière transcription »

 

Un jour (sans doute beaucoup, beaucoup plus), vous Ă©crivez votre transcription de SchĂ©hĂ©razade de NikolaĂ¯ Rimsky-Korsakov, un mastodonte  de trois quarts d’heure. Comment avez-vous arbitrĂ© entre

  • le respect de l’œuvre originale,
  • sa transformation en pièce devant donner l’illusion qu’elle a Ă©tĂ© Ă©crite pour piano, et
  • une tendance Ă  tirer le remix vers ce qui vous convient particulièrement ?

Plus qu’Ă  la partition proprement dite, je voulais Ăªtre fidèle Ă  l’effet sonore que l’on perçoit quand on Ă©coute l’œuvre originale. Tant pis si l’on doit enlever beaucoup de notes car un pianiste n’a que dix doigts ! Ce qui compte, dans ce cas prĂ©cis, c’est de regarder de très près la partition d’orchestre et d’avoir conscience que l’oreille ne perçoit pas toutes les notes qui sont Ă©crites. Beaucoup sont cachĂ©es par les extrĂªmes, tant graves qu’aigus. J’ai donc comparĂ© de très nombreuses versions orchestrales pour dĂ©terminer ce que l’on entend rĂ©ellement. C’est Ă  partir de lĂ  que j’ai commencĂ© Ă  Ă©crire.

La SchĂ©hĂ©razade de Rimsky-Korsakov, que vous doublez avec le formidable ballet des Mille et une nuits de SergueĂ¯ Bortkiewicz, vous Ă©tait doublement familière : vous l’aviez entendue un milliard de fois et beaucoup jouĂ©e Ă  quatre mains…
Cette expérience à quatre mains m’a donné confiance. Je savais que ça fonctionnait au piano, mais je trouvais que la configuration n’était pas commode : on doit partager la pédale, on joue de travers, on se marche dessus… C’est vraiment une bataille !

 

 

Soit, mais pour vouloir Ă©crire votre version Ă  vous et pour vous, puis pour dĂ©cider d’enregistrer une partition aussi redoutable, il faut Ăªtre animĂ©e par un feu particulièrement sacrĂ©. Qu’est-ce qui vous attire particulièrement dans SchĂ©hĂ©razade ?
Musicalement, c’est un monument qui dĂ©crit presque toutes les facettes de lâ€™Ă¢me humaine. Elle est gorgĂ©e de subtilitĂ©s, de couleurs, d’évĂ©nements. Je voulais vraiment raconter cette histoire en faisant sonner le piano Ă  l’instar d’un orchestre. Comme j’étais la transcriptrice, je connaissais la technique de l’interprète que je serais : l’affaire Ă©tait très commode !

À l’écoute du disque, je ne vais pas vous mentir : c’est

  • brillant,
  • vibrant,
  • envolant,

mais le cĂ´tĂ© « commode » de la partition ne saute pas aux oreilles tant l’exigence de la transcription appert. Voulez-vous dire que la virtuositĂ© que vous sollicitez de vous-mĂªme est un dĂ©fi qui correspond Ă  vos prĂ©fĂ©rences techniques ?
En tout cas, la difficulté – réelle, je ne le nie pas – me correspond.

Pourtant, permettez-moi d’insister, ç’a l’air horriblement difficile !
Bon, d’accord, c’est horriblement difficile, mais j’ai souvent jouĂ© cette transcription en concert et j’ai l’impression que, Ă  travers elle, je peux pleinement exprimer ce que j’ai envie de raconter. L’œuvre de Rimsky-Korsakov me passionne au-delĂ  de tout ; et ma passion se ravive Ă  chaque fois que j’ai l’occasion de donner ma transcription.

Reste un mystère : pourquoi promettre, de façon peut-Ăªtre hĂ¢tive, que c’est votre dernière transcription ?
Parce que la musique de SchĂ©hĂ©razade reprĂ©sente depuis longtemps quelque chose de vraiment spĂ©cial pour moi. Elle me parle Ă©normĂ©ment. Avant mĂªme de la transcrire, je la connaissais presque par cÅ“ur. Aucune Å“uvre ne me parle autant. Il n’y a pas d’équivalent qui m’ait autant donnĂ© envie de la jouer puis de la rejouer. Par consĂ©quent, oui, il y a tout Ă  parier que je n’en transcrirai pas une autre. Pourquoi m’y risquerais-je alors que je n’en ressens pas la nĂ©cessitĂ© ?

 

 


Ă€ suivre !

 

Giovanni Panzeca et alii jouent Boulanger, Gerber et SchulĂ© (Cascavelle) – 1/6

Première du disque

 

Le titre ne cherche pas Ă  Ăªtre catchy, mais le programme est bigrement allĂ©chant. Construit autour de l’orgue, d’une part, et, d’autre part, de l’Å“uvre de RenĂ© Gerber, lequel n’est pas inconnu de nos lecteurs, il ajoute Ă  son cÅ“ur de set-list un prĂ©lude honorant le travail de Nadia Boulanger, prof de RenĂ© Gerber, et un postlude de Bernard SchulĂ©, compatriote et camarade de cours dudit RenĂ© Ă  Paris. Le disque est servi par un livret quadrilingue Ă  la structure rigoureuse, pouvant justifier l’acquisition d’un disque physique et non d’une simple Ă©coute en streaming par ceux que l’aventure tenteraient.
Les vingt minutes de Nadia Boulanger mettent Ă  dĂ©couvert le cinq cent vingt-deuxième instrument signĂ© par le facteur Tambourini en 1966, puis restaurĂ© et agrandi en 2009 dans l’Ă©glise Saint-Antoine de PiĂ©mont. Avec

  • trente-deux jeux,
  • deux claviers et
  • un pĂ©dalier,

il se prĂ©sente comme un instrument Ă©quilibrĂ©, bien que l’on note la prĂ©sence d’une trompette en chamade sur chaque clavier et au pĂ©dalier, dĂ©tail qui correspond a priori au tempĂ©rament volontiers flamboyant des orgues italiennes. Rien de fanfaronnant, pourtant, dans le choix des Trois improvisations au programme, destinĂ©es Ă  l’harmonium et donc manualiter. Dans le prĂ©lude, Giovanni Panzeca se sert d’un son

  • trapu,
  • dĂ©cidĂ© et nĂ©anmoins
  • flexible grĂ¢ce Ă  la pĂ©dale d’expression offrant autant de crescendi-decrescendi que d’accents parfois surprenants – ainsi, le mi bĂ©mol de la quatrième mesure, Ă  0’15, ne manque pas de faire sursauter l’auditeur (Ă  la reprise du thème, Ă  0’55, cette particularitĂ© aura disparu).

L’interprète a probablement prĂ©fĂ©rĂ© une prise vivante Ă  un montage lĂ©chĂ© : en tĂ©moigne la prĂ©sence de scories, comme ce trĂ©buchage – je tente le mot – presque dissimulĂ© en appogiature, Ă  1’48, ou cet effet d’attente sur le mi bĂ©mol Ă  2’04 dont on ne jurerait pas qu’il s’inscrivĂ®t dans un choix d’agogique dĂ©libĂ©rĂ© (le mi bĂ©mol en question n’est ni la note la plus haute, ni positionnĂ© sur un temps fort). Nonobstant ces dĂ©tails parfois propres Ă  la musique peu trafiquotĂ©e en postprod, la première modulation amplifie le geste par

  • l’arrivĂ©e de pĂ©dales, notamment de sol dièse Ă  la basse,
  • l’accĂ©lĂ©ration du tempo et, par contraste,
  • la baisse d’intensitĂ© sonore permise par la mutation de la registration conduisant Ă  la deuxième modulation en decrescendo.

 

 

On se laisse porter avec curiosité par le tohu-bohu qui gagne via

  • les fluctuations de tempo,
  • les changements de registres et
  • les changements de registration.

L’Ă©criture embrassante

  • (thème au soprano,
  • assise de la basse, et
  • accompagnement tour Ă  tour parallèle et en mouvement inversĂ© des voix de tĂ©nor et d’alto)

dĂ©ploie une emphase dont la progressivitĂ© procède d’un savoir-faire compositionnel très habile. Une marche chromatique descendante prĂ©pare le decrescendo et l’extinction du thème dans un festival de changements de jeux (apparition des ondulants et du tremblant) et de nuances qui justifie le choix de l’orgue, dotĂ© d’une palette sonore plus large que l’harmonium.
Le « petit canon » qui suit se boit comme du petit lait, porté par

  • la registration douce,
  • le tempo « sans vitesse et très Ă  l’aise », et nĂ©anmoins
  • la variĂ©tĂ©
    • d’harmonies,
    • d’atmosphères et
    • de couleurs suggĂ©rĂ©e par la compositrice et finement investie par l’interprète.

 

 

Le dernier volet de la trilogie affiche le titre paradoxal d’improvisation. Écrit dans la tonalitĂ© de mi bĂ©mol mineur, avec ses cochonneries de six bĂ©mols Ă  l’armature, l’andante fait tinter les cloches au bourdon de la main droite, tandis que l’anche de la main gauche Ă©nonce le thème. On peut regretter que la pĂ©dale d’expression semble capricieuse (certes, la neuvième mesure doit Ăªtre jouĂ©e poco piĂ¹ forte, mais l’ouverture de la boĂ®te aurait sans doute gagnĂ© Ă  se faire dans le soupir concluant la huitième mesure plutĂ´t qu’entre les mi et sol bĂ©mol dĂ©veloppant le motif : sans doute un oubli corrigĂ© sur le vif !) ou que l’anche de la main gauche soit aussi disgracieusement coupĂ©e après l’Ut (le si bĂ©mol n’a pas du tout le mĂªme son que les notes plus aiguĂ«s). MalgrĂ© cela, l’on se laisse volontiers hypnotiser par

  • les effets d’Ă©cho,
  • le bariolage enserrĂ© dans les questions-rĂ©ponses,
  • la variĂ©tĂ© que cèle et permet l’obstination thĂ©matique, et
  • le souci de richement colorer la partition dont tĂ©moigne Giovanni Panzeca.

Dans une prochaine notule, nous évoquerons la Pièce sur les airs flamands de Nadia Boulanger. En attendant,

  • pour Ă©couter gratuitement le disque, c’est ici ;
  • pour l’acheter moins gratuitement, c’est par exemple lĂ .

Ă€ suivre !

 

Une musique bi-goût

Photo : Bertrand Ferrier

 

Pour ce nouvel Ă©pisode des « improvisations du samedi soir », enregistrĂ© lors de la messe anticipĂ©e des Rameaux, deux idĂ©es m’inspiraient.
La première idĂ©e part du concret pour revenir vers le symbolique : je voulais faire entendre ce moment oĂ¹, après cinq semaines de CarĂªme oĂ¹ les jeux de fonds et les nuances piano encadrent les possibles de l’instrument liturgique, l’orgue se rĂ©approprie des sons plus toniques – fussent-ils souillĂ©s par des anches violemment dĂ©saccordĂ©es – et des intensitĂ©s plus vives, entre redĂ©couverte et retrouvailles. Les fortissimi veulent aussi rĂ©sonner comme un symbole de l’entrĂ©e dans la Semaine sainte, climax de l’annĂ©e pour les catholiques.
La seconde idĂ©e part des textes liturgiques pour revenir vers la musique : je voulais faire entendre l’ambiguĂ¯tĂ© de la cĂ©rĂ©monie des Rameaux, qui associe le triomphe de JĂ©sus et sa mise Ă  mort. Musicalement, ça passe par l’utilisation d’un thème de variĂ©tĂ© (pour les Rameaux, « rame, ramons, ramez » de Souchon et Voulzy s’imposait) tonal Ă  souhait, que pervertissent petit Ă  petit

  • des accidents,
  • des bizarreries et
  • des Ă -coups atonaux,

avant de se mélanger à eux. Donc,

  • d’un cĂ´tĂ©, le plaisant du triomphe et la joie d’une harmonie consonante ;
  • de l’autre, ce que ce triomphe prĂ©figure en termes de fĂªlure et de rame ;
  • enfin, le mĂ©lange des deux puisque la condition pour que le Christ ressuscite, donc connaisse le triomphe cĂ©leste, cette fois, est qu’il meure.

Voilà le résultat.

 

 

Etsuko Hirose – Le grand entretien – 1/4

Etsuko Hirose au Jardin de Rome (Paris 8), le 20 mars 2025. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Elle a l’Ă©lĂ©gance des artistes qui n’ont pas besoin de jouer

  • les engagĂ©es-du-bon-cĂ´tĂ©-du-manche,
  • les saugrenues Ă©vaporĂ©es ou
  • les olĂ©-olĂ© toujours Ă  court de textile

pour que leur talent saute aux oreilles. Etsuko Hirose n’en est pas moins aurĂ©olĂ©e

  • de plusieurs prix dans ces Jeux olympiques de la musique classique que sont les grands concours internationaux (sans dĂ©filĂ© de transgenres pour lancer la compĂ©tition, c’est l’avantage),
  • d’une bonne vingtaine de disques et
  • de plusieurs centaines de concerts dans le monde entier,
    • en solo,
    • en formation de chambre ou
    • avec orchestre,sous la baguette de pointures comme Charles Dutoit ou Augustin Dumay.

Le 20 mars 2025, entre une tournée au Japon et un récital à Berlin, elle nous a accordé un entretien sans

  • faux-semblant,
  • punchline prĂ©fabriquĂ©e ou
  • Ă©lĂ©ment de langage usĂ© jusqu’Ă  la corde que l’on ne peut Ă©couter en entier – son effet soporifique est immĂ©diat.

 

 

Au programme :

  • sa formation,
  • son travail,
  • son rĂ©pertoire,
  • ses projets et
  • sa vision de l’Ă©volution du mĂ©tier.

Voici des mots

  • toujours sincères,
  • tour Ă  tour percutants et dĂ©licats,
  • jamais dĂ©nuĂ©s de l’humour discret qui enveloppe souvent les vrais modestes,

posés par une artiste qui a su effectuer la bascule de son statut de très jeune prodige à celui de grande musicienne internationale.


1.
Les années japonaises

 

FrĂ©quemment, les CV d’artistes sont tĂ©lĂ©ologiques. Il semble que, dès leur naissance, peu ou prou, ils Ă©taient destinĂ©s Ă  devenir des bĂªtes de scène dans le monde entier. Au moment d’aborder les annĂ©es de formation d’Etsuko Hirose, j’ai eu envie de gratter un peu ce vernis convenu pour vĂ©rifier s’il ne cacherait pas quelque chose. Et ça a donnĂ© ce qui suit…

 

Etsuko, je voudrais commencer notre entretien en vous interrogeant sur votre formation pianistique et sur l’émergence de votre désir artistique. Pas seulement pour commencer par le début, aussi parce que, quand on lit les « biographies » d’artistes internationaux, quelque chose me fascine et me laisse sur ma faim. Leur parcours est présenté comme quelque chose de lisse et de facile. Vous ne faites pas exception à la règle.
Ah bon ?

Oh, oui ! Laissez-moi vous raconter votre vie comme dans un programme de concert… Vous avez commencé à jouer du piano à trois ans.
C’est vrai.

Vous avez joué en public votre premier concerto avec orchestre à six ans, le vingt-sixième de Mozart.
Je confirme.

Alors que vous Ăªtes une toute jeune adolescente japonaise, vous gagnez un Ă©norme concours pour jeunes pianistes Ă  Moscou avant de poursuivre et mĂªme de rattraper vos Ă©tudes Ă  Paris, d’abord Ă  l’École normale de musique (ENM) puis au conservatoire national supĂ©rieur de musique et de danse de Paris (CNSMDP). Vous y obtenez votre Premier prix. Parallèlement, vous gagnez de nombreux concours internationaux et pas des moindres.
Oui.

Donc on aurait pu arrĂªter l’entretien ici, puisque tout est si simple. Sauf que la simplicitĂ© de ce rĂ©cit me conduit, au contraire, Ă  vous poser une première question : est-ce que votre expĂ©rience rĂ©elle d’apprentie pianiste virtuose a Ă©tĂ© aussi lisse qu’il y paraĂ®t, ou est-ce que…
Mais pas du tout, pas du tout, pas du tout, oh la la ! Enfin, il faut distinguer deux choses : quand j’étais enfant et après. Quand j’étais enfant, c’était hyperfacile. Pas de stress, pas de trac, pas de pression. Je me contentais de faire ce que l’on me disait de faire.

À très haute dose, toutefois, surtout pour une enfant, non ?
Oui, c’est ça. Mais ce n’était pas un problème, pour moi. Je ne connaissais pas vraiment d’autre vie. J’imaginais que tout le monde vivait comme ça. Il m’a fallu du temps pour comprendre que ce n’était pas le cas.

 

 

« Je voyais le piano comme un jeu »

 

Dès que vous avez trois ans, votre vie tourne autour du piano. NĂ©anmoins, mĂªme avant votre naissance, vous Ă©tiez en contact permanent avec la musique…
Peu avant ma naissance, ma mère avait lu un article sur la méthode Suzuki. Le principe de cette méthode est que l’on apprend la musique comme on apprend à parler. Or, on apprend à parler en écoutant parler les autres. Dans ce sens, si on met la musique du matin au soir, on apprend la musique. Ma mère était tellement convaincue de ça qu’elle a voulu essayer avec moi.

Vous Ăªtes devenue son cobaye !
Oui et non : ce qu’elle faisait pour moi, elle le faisait pour mon bien. Je ne suis pas sĂ»re que ce que l’on fasse aux cobayes, ce soit toujours pour leur bien…

Pour votre bien, donc, vous étiez entourée de musique sans discontinuer.
Oui, et pas seulement depuis mon plus jeune Ă¢ge, avant aussi ! Quand j’étais dans son ventre, du matin au soir, ma mère mettait des vinyles classiques. Des symphonies, du violon, des voix, du piano… Quand je suis nĂ©e et que j’étais tout bĂ©bĂ©, ça n’a pas changé : j’étais plongĂ©e dans la musique classique du matin au soir. C’est devenu mon milieu naturel, comme l’oxygène.

Dans cette immersion, le piano est arrivé très tôt.
Ma mère jouait du piano en amatrice. Dans la maison, il y avait un piano droit sur lequel elle donnait des cours aux enfants du coin si bien que le piano était quelque chose qui faisait partie de ma vie.

Vous n’avez pas tardĂ© Ă  grimper vous-mĂªme sur la banquette Ă  hauteur modulable…
En effet, quand j’ai eu trois ans, ma mère m’a mise au piano. Ce n’était pas un traumatisme, c’était une fierté ! Pour moi, le piano, l’instrument, le son était quelque chose de familier, mieux : de naturel. J’étais très contente !

Et, là, vous avez commencé la fameuse méthode Suzuki. Qu’a-t-elle de particulier ?
Il y a sept cahiers, de difficultĂ© progressive. Sa singularitĂ© est de se concentrer exclusivement sur la musique. Il n’y a ni gamme, ni arpège. Dès ses premiers cours, l’élève joue Mozart, Schumann, des Å“uvres au dĂ©but très simples puis des Å“uvres plus compliquĂ©es. Une sonate de Mozart apparaĂ®t ; un menuet de Paderewski suite ; un cahier propose le concerto italien puis la première partita de Bach ; et ainsi de suite jusqu’à la sonate Appassionnata… du moins Ă  mon Ă©poque !

Et quand jouez-vous l’Appassionata ?
J’arrive à l’Appassionata à huit ans.

À huit ans ?
Pour moi, c’était normal. J’écoutais ces musiques depuis toujours, de sorte que j’avais envie de les jouer le plus tôt possible. Ça me motivait pour travailler. Je voyais ce projet presque comme un jeu.

 

 

« J’adore les défis »

 

Un jeu, pour un petit Français, c’est une manette et un écran, pas ses mains sur un piano… Vous jouiez du piano, mais vous travailliez surtout votre instrument !
C’est vrai que, à l’époque, pour une enfant, je travaillais beaucoup.

Concrètement ?
Quand j’avais cinq ans, j’étais au piano trois heures par jour.

C’est énorme, non ?
Bon, je n’ai pas vraiment eu d’enfance, si c’est ce que vous sous-entendez. Cela dit, cela ne me dérangeait pas parce que je ne savais pas que ça existait. Ce que vivaient les autres m’était étranger ; et ce contexte un peu particulier m’a permis de jouer l’Appassionata à huit ans.

Est-ce que, pour vous, cette performance Ă©tait normale, ou est-ce que vous aviez conscience dâ€™Ăªtre hors normes ?
Un peu des deux, j’imagine, grĂ¢ce aux masterclasses qui rythment la progression dans la mĂ©thode. Ă€ l’une de ces masterclasses, j’ai rencontrĂ© Pascal Devoyon, dont la femme Ă©tait alors une violoniste japonaise qui enseignait la mĂ©thode Suzuki – je suppose que c’est pourquoi il Ă©tait invitĂ© au Japon. Ă€ huit ans, devant lui, j’ai jouĂ© « La Campanella » de Franz Liszt.

Avec vos mains d’enfant ?
C’était le hic. J’avais des mains un peu petites, et je ne pouvais pas vraiment jouer les octaves.

Autant dire que vous jouiez une transcription…
En quelque sorte. Et Pascal Devoyon Ă©tait en colère. Il m’a fĂ©licitĂ©e, mais il Ă©tait en colère. Il demandait : « Pourquoi faire jouer ce genre d’œuvre Ă  une enfant en enlevant autant de notes ? » Ça m’a aidĂ© Ă  comprendre qu’il Ă©tait vain de jouer ce genre de rĂ©pertoire en l’adaptant… mĂªme si j’adooorais ce genre de pièces et de dĂ©fis !

Sauf que vous avez huit ans et, clairement, mĂªme si vous savez jouer Liszt, vous ne pouvez pas le jouer.
Non.

 

 

« J’aspirais à copier les grands pianistes »

 

Alors peut-Ăªtre arrive-t-on Ă  un premier point de bascule, dans votre vie… Au dĂ©but de cet entretien, vous nous avez dit que votre parcours n’avait pas toujours Ă©tĂ© a bed of roses. Quand comprenez-vous que l’aventure musicale risque de se compliquer ?
Il est certain que ma rencontre avec Pascal Devoyon marque un tournant. Elle a contribué à me faire prendre conscience que la méthode que je suivais n’était pas parfaite. Si je m’en tenais à elle, je n’accèderais pas à une expérience musicale pleine et entière.

Vous touchiez aux limites de la méthode Suzuki…
La méthode Suzuki est formidable parce qu’elle fait aimer la musique. L’élève joue toujours quelque chose de beau. Il n’a pas le temps de s’ennuyer. Cependant, il lui manque la rigueur, la technique, la précision qui, seules, permettent de se perfectionner en profondeur.

Vous avez huit ans et, dĂ©jĂ , vous sentez qu’il y a un fossĂ© entre Ăªtre une très bonne pianiste et devenir une pianiste professionnelle.
VoilĂ . Jusqu’à cinq ans, j’apprenais d’oreille, Ă  force d’écouter. Le solfège m’a aussi aidĂ©e Ă  comprendre qu’il y avait un problème. Je savais très bien lire la musique. Alors, j’ai appris Ă  comprendre les partitions.

Le fait d’apprendre par cÅ“ur ou d’oreille participait aussi d’une pĂ©dagogie de l’imitation.
Oui. Inconsciemment, j’aspirais à copier les autres. En réalité, je n’aspirais pas : je copiais. Quand j’écoute les cassettes enregistrées à l’époque quand je jouais, c’est bluffant de constater que je copiais-collais. Vraiment. Je n’avais pas de personnalité. Rien.

Quand avez-vous eu le dĂ©clic que vous aviez le droit dâ€™Ăªtre Etsuko Hirose ?
Beaucoup, beaucoup plus tard ! Au CNSM, en fait. Quand j’ai travaillé avec Bruno Rigutto. En m’écoutant, il m’a expliqué que, sans m’en rendre compte, j’imitais des interprétations de Maurizio Pollini ou d’Arthur Rubinstein.

 

 

« Je ne voulais qu’une chose : jouer du piano »

 

Alors que vous ne cessez de bûcher votre instrument, un nouveau point de bascule survient. Vous avez treize ans et vous allez à Moscou.
C’est exact, je suis allée à Moscou afin de participer à un grand concours pour jeunes pianistes.

Comme tout est simple, vous obtenez le premier prix, et pas que parce que votre professeur est dans le jury. La petite Etsuko vit-elle cela comme une victoire éclatante ou comme un événement normal ?
Oh, j’avais conscience de ce que j’avais accompli, croyez-moi ! J’étais trrrès fière pour au moins deux raisons. D’une part, j’adooorais les pianistes russes comme Sviatoslav Richter ou Vladimir Horowitz. D’autre part, je savais que, dans ce grand pays, l’éducation musicale Ă©tait exceptionnelle. Mes concurrents Ă©taient comme moi : ils passaient leurs journĂ©es entières devant leur piano ! Les autres pianistes qui passaient l’épreuve jouaient donc très bien. Alors, oui, Ăªtre laurĂ©ate d’un tel concours, ça m’a donnĂ© beaucoup de confiance et ça m’a mĂªme laissĂ© croire que, peut-Ăªtre, un jour, je serai pianiste.

Cette idée était une nouveauté, pour vous ?
Pas en tant que telle, car j’y pensais. En revanche, j’ignorais si je serais capable de vivre avec, de et pour la musique.

À cette époque, quelles images aviez-vous de la vie de pianiste ?
Difficile Ă  dire. C’était moins un statut qu’un dĂ©fi. Le concours m’a vraiment dĂ©cidĂ©e de tenter ma chance Ă  un moment oĂ¹ j’hĂ©sitais car, parallèlement Ă  la musique, j’étais une bonne Ă©lève, au collège. J’aurais pu poursuivre des Ă©tudes autres que pianistiques. Quand il m’a fallu choisir, j’ai optĂ© pour la musique.

Quel a été l’élément déclencheur ?
Je me suis aperçue que la musique était ma passion. Je n’aurais pas pu m’en passer. Pas su non plus. C’était ma vie. Toute ma vie. Depuis que j’avais trois ans, je n’avais fait que ça : du piano, et je voulais continuer à ne faire que ça : du piano.


À suivre !

 

Reinhold Friedrich et Eriko Takezawa, « Sonatae e variĂ¡cie » (Solo musica) – 6/6

Première du disque

 

Dans moins d’un mois, dĂ©sormais, paraĂ®t ce disque fomentĂ© par Reinhold Friedrich avec Eriko Takezawa. En conclusion d’un programme

  • original,
  • passionnant et
  • pensĂ©,

les artistes proposent une sonate pour cornet en Mi bĂ©mol composĂ©e Ă  l’orĂ©e du vingtième siècle par Thorvald Hansen,

  • pianiste,
  • organiste,
  • violoniste et finalement
  • trompettiste

mort en 1915. Le premier mouvement est un allegro con brio. On s’y dĂ©lecte

  • du tempo allant,
  • de la solennitĂ© du binaire,
  • de la fluiditĂ© des triolets, et
  • du travail sur
    • les contrastes d’intensitĂ©,
    • les fluctuations de sonoritĂ© du cornet et
    • les effets d’ensemble
      • (synchronisation,
      • parallĂ©lisme des intentions ou, au contraire,
      • Ă©changes de rĂ´les entre les instrumentistes).

Après une embardĂ©e « piĂ¹ vivo », voici un andante con espressione ternaire et mineur.

  • GravitĂ© du caractère,
  • soliditĂ© du cornettiste
    • (prĂ©cision des attaques,
    • nettetĂ© des tenues,
    • caractĂ©risation des registres,
    • variĂ©tĂ© des nuances) et
  • capacitĂ© du duo Ă  articuler le jeu des deux artistes

rendent savoureuse la musique sans surprise de Thorvald Hansen. Un allegro con anima Ă  deux temps conclut la sonate et le disque en revenant au mode majeur.

  • PĂ©tillance du staccato,
  • science de l’agogique,
  • groove des Ă -coups rythmiques
    • (surgissement des croches,
    • contretemps,
    • accĂ©lĂ©ration des triolets)

lustrent cette marche tonique jusqu’Ă  son amusante coda. Si cette sonate dĂ©tone Ă  l’Ă©gard du reste du programme (changement

  • d’instrument,
  • d’Ă©poque donc
  • de style),

il faut assurĂ©ment la voir comme un bis joyeux qui boucle avec le sourire un parcours passionnant, interprĂ©tĂ© par un duo formĂ© par deux musiciens formidables et soucieux de travailler de concert – le brio protĂ©iforme de Reinhold Friedrich se mĂªlant parfaitement Ă  la technique remarquable et Ă  la musicalitĂ© impressionnante d’Eriko Takezawa. De la belle, bonne et souvent captivante ouvrage !


Pour acquĂ©rir le disque, c’est par exemple ici.

 

Soleil de nuit, « Barbara du bout des lèvres… » (Anima Records) – 2/2

La set-list en quatrième du disque

 

Barbara en remix classico-lyrique : tel est le dĂ©fi que s’est fixĂ©e la compagnie Soleil de nuit, incluant pour ce projet

  • les chanteuses Kareen Durand, Muriel Montel et Julia Horreaux,
  • la pianiste Émilie Moutin et
  • le violoncelliste FrĂ©dĂ©ric Dupuis.

La première partie du disque, confectionnée avec soin, ne nous avait pas toujours séduit.

  • L’audace du projet,
  • les originalitĂ©s des arrangements,
  • l’Ă©quilibre des forces en prĂ©sence

attirent sans toujours nous convaincre Ă  ce stade de la pertinence fondamentale de l’exercice. Les huit chansons qu’il nous reste Ă  dĂ©guster parviendront-elles Ă  lever notre rĂ©ticence ?
La sĂ©quence s’ouvre sur une option qui nous rassure et nous allèche : le saoulant « Aigle noir » est remplacĂ© par « Ramages » pour violoncelle et piano, une pièce Ă©crite par Émilie Moutin. « Ramages » s’ouvre sur un bruitage violoncellique, entre vent et battements d’aile, auquel rĂ©pond un piano Ă©lĂ©giaque, semblant inspirer Ă  son comparse des jaillissements spontanĂ©s, avec ou sans archet. On se laisse sĂ©duire par

  • le jeu sur les diffĂ©rents registres (noirceur des ultragraves, espĂ©rance aĂ©rienne des suraigus),
  • la place laissĂ©e Ă  l’Ă©nigmaticitĂ© et au silence, et le contraste qui naĂ®t de la projection bien pĂ¢teuse du thème barbarique,
  • la construction très claire de la pièce (prĂ©lude, thème et postlude).

Ces caractĂ©ristiques signalent que la compositrice n’a pas suivi en vain les cours d’analyse, de culture musicale et d’Ă©criture musicale au CNSMDP. Elle joue

  • de la compacitĂ©,
  • de l’allusif et
  • du crĂ©atif

pour Ă©viter la scie originelle sans l’exclure complètement : voilĂ  un interlude malin avant d’aborder « Pierre ». Des pizzicati en boucle se lovent dans des accords et des arpèges du piano pour entonner ce rĂ©cit de l’attente pluvieuse et automobile.

  • Les mutations et trouvailles d’arrangements que l’on sent particulièrement rĂ©flĂ©chis,
  • la sobriĂ©tĂ© longtemps prĂ©servĂ©e des grands effets lyriques,
  • la qualitĂ© des piani rĂ©alisĂ©s en quintette

charment. « Perlimpimpin » frappe fort avec

  • un violoncelle percutant ses cordes en introduction,
  • le recours au parlando particulièrement intense et grave, ainsi que
  • la grande palette de couleurs utilisĂ©es pour la chanson.

L’honnĂªtetĂ© m’oblige Ă  stipuler que je ne suis pas forcĂ©ment convaincu par l’utilisation de diĂ©rèses vintage d’expression (« et riche de dèépossession / n’avoir que soa vèérité ») relevant Ă  mon sens plus de la caricature que de l’hommage Ă  ce type de fredonnerie. De mĂªme, la façon de presque couper la tenue avant la semi-muette finale (« richeeeess / quasi tacet /  -se ») au lieu de ne rĂ©aliser qu’un decrescendo sur la dernière syllabe n’est pas l’option d’interprĂ©tation qui me fait le plus frĂ©mir de joie. Cependant,

  • la rythmique assurĂ©e par les accents du piano,
  • le souhait de faire musique en se nourrissant de l’intensitĂ© du texte,
  • les frictions harmoniques joliment Ă©crites, et
  • le choix de retenir la coda de l’Olympia 1978 plutĂ´t que la version studio

ne sont pas sans beauté. « Göttingen » se décapsule sur une introduction séduisante. Le lyrisme ternaire de cette chanson réputée avoir été griffonnée en quelques minutes avant un concert

  • sied au quintette,
  • inspire les arrangeuses, et
  • est interprĂ©tĂ© avec cÅ“ur par des artistes qui s’offrent mĂªme une coda devant faire un grand effet sur scène.

Ce nonobstant, très vite, on ne peut s’empĂªcher de craindre l’arrivĂ©e du toponyme, alors qu’il revient environ mille fois : toute la chanson fonctionne sur des assonances en -aine, il faut donc, comme Barbara, prononcer « Göttingaine » et non « Göttingueune », quand bien mĂªme ce serait la prononciation officielle. De mĂªme, le surgissement de « Gaitinnegueune » Ă  0’50 ou l’arrivĂ©e de l’option « Keutinnegueune » Ă  3’22, par exemple, pourra chafouiner le chipoteur.
Ouf, plus de problèmes de francisation dans « À mourir pour mourir » propulsé par le violoncelle façon walking bass !

  • L’arrangement est efficace,
  • le swing est digne, et
  • les contrastes entre les voix

captent l’attention. « Une petite cantate » associe ensuite

  • sobriĂ©tĂ© des arrangements instrumentaux,
  • variĂ©tĂ© de l’inventive transcription vocale, et
  • place accordĂ©e Ă  un interlude instrumental.

« Mes hommes », plus long morceau du disque puisqu’il frĂ´le les sept minutes, s’ouvre sur une introduction pianistique aux audaces harmoniques assumĂ©es.

  • Les breaks ravivant l’Ă©coute,
  • la surprise du bref solo de piano,
  • l’emportement soudain virtuose des arpèges d’Émilie Moutin,
  • la volontĂ© de prendre le temps, et
  • les ouabadibidoubida de la coda, jusqu’au cri final,

sont des atouts qui rendent fort sapide cette version. Le disque meurt avec « Y aura du monde », c’est logique. L’intro d’origine est conservĂ©e, cet « amen » paradoxalement initial Ă©tant avec habiletĂ© rĂ©utilisĂ© pour les arrangements vocaux ultĂ©rieurs.

  • Le rapprochement avec les styles musical et opĂ©rette,
  • le featuring de la Castafiore,
  • l’intervention d’un oiseau tĂªtu,
  • la coda snappĂ©e qui
    • s’enflamme,
    • dĂ©rape et
    • accĂ©lère,

fonctionnent très bien et sont tout aussi bien taillĂ©s pour un bis. En rĂ©sumĂ©, voici un disque ambitieux (17 pistes, 70′) qui

  • ose,
  • propose et
  • pose

une vision personnelle et collective d’une partie du rĂ©pertoire de Barbara. Que l’on soit toujours touchĂ© ou non par le rĂ©sultat, l’on ne peut que s’incliner devant la richesse du travail effectuĂ©. Dans un monde de fast music oĂ¹ les reprises sans intĂ©rĂªt de ce catalogue n’ont pas souvent

  • de saveur,
  • de profondeur et
  • d’assise musicale di qualitĂ ,

c’est un sacrĂ© atout.


Pour acheter le disque, c’est par exemple ici.

 

Reinhold Friedrich et Eriko Takezawa, « Sonatae e variĂ¡cie » (Solo musica) – 5/6

Première du disque

 

Trompettistes et trompettophiles n’ignorent pas la sonate composĂ©e en 1943 par Jean Hubeau, laquelle est l’objet de cette chronique. Des vedettes de la trempe d’un Maurice AndrĂ© ou du polĂ©mique Guy Touvron ont jouĂ© et enregistrĂ© ses trois mouvements. Le premier est une sarabande aux allures solennelles. Elle fait dialoguer trompette et piano autour d’un motif harmonisĂ© avec goĂ»t. Une incursion dans la nuance piano prolonge le thème avant d’en proposer des Ă©clats contrastants.

  • Les nuances,
  • la caractĂ©risation
    • (mutations,
    • phrasĂ©,
    • accents) et
  • la variĂ©tĂ© sonore des interprètes

excluent l’impression de rĂ©pĂ©tition que pourrait susciter un mouvement pourtant monomaniaque.

  • L’exaltation des envolĂ©es,
  • la poĂ©sie des piani (celui de la coda est une merveille) et
  • l’art de passer d’une atmosphère Ă  l’autre

parent la partition d’une musicalitĂ© ravissante. Le bref deuxième mouvement est baptisĂ© « Intermède ». Il se lance sur une ritournelle pĂ©tillante du piano qui pourrait bien avoir inspirĂ© Ă  John Williams un thème harrypottĂ©rique ! La trompette ne tarde pas Ă  s’emparer du sujet.

  • Les Ă©changes entre les instruments,
  • les notes rĂ©pĂ©tĂ©es et les roulements de la trompette,
  • la lĂ©gèretĂ© des aigus du piano ainsi que
  • l’Ă©criture tonique dont est absente toute chichiterie

rendent ce moment tout Ă  fait pimpant. Le troisième mouvement est un « Spiritual » qui s’appuie sur le swing perpĂ©tuel du piano.

  • La douceur des nuances,
  • la sonoritĂ© tour Ă  tour sourde et puissante d’Eriko Takezawa, ainsi que
  • la plaisante harmonisation « à la manière de »

contribuent au charme du mouvement.

  • Des breaks secouent la partition ;
  • les mutations sonores – avec ou sans sourdine – de Reinhold Friedrich tĂ©moignent d’une palette large et palpitante ;
  • une suspension, entre mystère et apaisement trouble, habite la partie centrale…

… avant le retour final du motif liminaire, lancĂ© par le piano et conclu par des suraigus virtuoses mais assurant le triomphe du trompettiste qui les dompte. Reinhold Friedrich est de ceux-lĂ . Il parachève donc en beautĂ© une sonate qu’il tire du cĂ´tĂ© de la musique plaisante plutĂ´t que de la musiquette gentille. Si, de façon gĂ©nĂ©rale, la musique sert, avant tout, Ă  charmer les oreilles donc Ă  toucher l’esprit de ceux qui l’Ă©coutent, cette sonate, interprĂ©tĂ©e avec la sensibilitĂ© et le brio requis, ne rate pas sa cible !

 

Un souvenir de brume

Avec Jann Halexander, le 18 mars 2025, Ă  la librairie Publico (Paris 11). Photographe inconnu.

 

« J’ai traversĂ© des nuits d’orage / pour n’Ăªtre plus qu’Ă  mon image » chantait Catherine Ribeiro. Chante Jann Halexander. En Ă©voquant ce qui est devenu des sujets de sociĂ©tĂ© ou, pis, des sujets sociĂ©taux : l’amour, les orientations sexuelles, la nostalgie, les non-dits, l’identitĂ©… En ne les Ă©voquant pas, en fait. En les caressant, plutĂ´t.
C’Ă©tait dans la salle de spectacles de la librairie libertaire de Paris. MĂªme sans un grand Steinway ou plutĂ´t grĂ¢ce Ă  son absence, thème chĂ©ri de la Ribeiro, la force de cette chanson rĂ©sonnait ce soir-lĂ  grĂ¢ce Ă  la voix de l’interprète et Ă  l’invitation de Mariama pour Radio libertaire, avec cette audace très mariamesque d’inviter quatre hommes (les guitaristes Claudio Zaretti et SĂ©bastyĂ©n Defiolle Ă©taient de la fĂªte) pour chanter au festival du mars fĂ©ministe. C’Ă©tait donc la moindre des causes de parler de celles que, pudiquement, Catherine Ribeiro appelait « Elles » !

 

 

Reinhold Friedrich et Eriko Takezawa, « Sonatae e variĂ¡cie » (Solo musica) – 4/6

Première du disque

 

Plus connu pour Ăªtre le dĂ©dicataire de la Première symphonie de SergueĂ¯ Prokofiev ou pour avoir Ă©tĂ© un chouchou du stalinisme – notamment en tant qu’auteur – que pour avoir laissĂ© des earworms dans la tĂªte de nos contemporains, Boris Asafiev est nĂ©anmoins le quatrième compositeur rare choisi par Reinhold Friedrich et Eriko Takezawa dans le cadre de leur promenade dans les sonates pour trompette et piano de la première moitiĂ© du vingtième siècle. L’Å“uvre est organisĂ©e en quatre mouvements.
Le premier est un allegro en Si bĂ©mol Ă©crit « in modo classico ». Ă€ quatre temps, la mesure s’amuse de la confrontation entre une battue très rigide, marquĂ©e par les octaves du piano, et une oscillation entre ternaire et binaire.

  • Accords rĂ©pĂ©tĂ©s,
  • variations de registres,
  • contretemps,
  • questions-rĂ©ponses entre les deux partenaires et
  • jolie variĂ©tĂ© de nuances

accompagnent les frictions rythmiques et harmoniques donnant son allant au mouvement jusqu’Ă  sa fin joyeusement caricaturale. L’adagio en Mi bĂ©mol mais pas que part sur un rythme syncopĂ©. Le cantabile est somptueux.

  • La sonoritĂ© chaude de la trompette,
  • l’assurance jamais planplan du piano accompagnateur, et
  • l’art très soviĂ©tique Ă  dĂ©rĂ©gler une mĂ©canique quand elle risquerait de s’empĂ¢ter dans un contentement bourgeois

conduisent Ă  une mutation de tonalitĂ©s et de tempo. La deuxième partie du mouvement est annoncĂ©e « piĂ¹ andante ». De caractère plus tourmentĂ©, ce segment associe plusieurs caractĂ©ristiques aperçues dans le premier mouvement. Boris Asafiev y confirme son goĂ»t pour

  • le contretemps,
  • la friction entre binaire et ternaire,
  • les accords rĂ©pĂ©tĂ©s et
  • une certaine fluiditĂ© voire libertĂ© tonale.

Cette inclination pour l’insaisissabilitĂ© et la contradiction se manifeste dans l’indication suivante : agitato ma sempre andante. Le segment conduit Ă  un maestoso triomphal, floquĂ© fortissimo, qui semble vouloir faire sauter la baraque avant de s’Ă©vaporer en decrescendo vers le rappel du tempo et de l’atmosphère initiaux.

  • EmbardĂ©es,
  • soubresauts et
  • surprises

conduisent à une coda apaisée à jouer « molto tranquillo ».

  • La justesse des tenues de Reinhold Friedrich,
  • la polymorphie du piano d’Eriko Takezawa, ainsi que
  • la richesse
    • harmonique,
    • rythmique et
    • de caractère d’une partition rhapsodique en arche

participent d’une Ă©coute oĂ¹ le plaisir des moments apaisĂ©s se double du frisson canaille que procurent des sorties de route finalement bien contrĂ´lĂ©es.
Le troisième mouvement est un scherzo en Fa. La « plaisanterie » renvoie le souci du legato aux oubliettes. Ici, ce sont

  • la soliditĂ© des lèvres,
  • la longueur du souffle,
  • la prĂ©cision des respirations, et
  • la rĂ©sistance Ă  l’effort

du trompettiste qui sont testĂ©es sous des airs de boutade pimpante. La partie centrale, « poco meno mosso » et en Si bĂ©mol, confirme le mĂ©tier d’un compositeur camĂ©lĂ©on capable de tourner sa casaque stylistique avec maestria. Les interprètes n’hĂ©sitent pas Ă  en profiter pour agrĂ©menter le da capo d’un mid tempo virant Ă  l’accĂ©lĂ©ration malicieuse et maĂ®trisĂ©e. L’astuce

  • est plaisante,
  • Ă©vite l’impression de copier-coller sans enlever la joie des retrouvailles, et, plus profondĂ©ment,
  • rappelle le rĂ´le des interprètes talentueux, lequel n’est pas tant de jouer des notes que de faire vibrer l’auditeur en caractĂ©risant pleinement les spĂ©cificitĂ©s de chaque moment musical, mĂªme dans des mouvements qui semblent allègrement monolithiques.

L’aventure ne s’arrĂªte pourtant pas au terme de ce feu d’artifice oĂ¹ la virtuositĂ© du cuivre n’Ă©clipse jamais la connivence qui lie soliste et accompagnatrice. S’avance Ă  prĂ©sent une sarabande en Si bĂ©mol, marquĂ©e andante moderato et Ă©quilibrant la sonate puisque, grĂ¢ce Ă  elle, les mouvements Ă  3/4 rĂ©alisent une dernière remontada et Ă©galisent face aux mouvements binaires. Le finale porte fièrement la patte asafiĂ©vique avec, notamment, des octaves solides, ici marquĂ©s « pesante », et des cahots rythmiques très efficaces

  • (contretemps,
  • friction binaire / ternaire,
  • changements de mesure,
  • agogique exigĂ©e associant
    • ritendi,
    • retour au tempo primo,
    • nouveau changement de tempo, etc.),

comme si le compositeur proposait une synthèse de son langage en guise de péroraison. Le dernier volet associe

  • allant,
  • swing et
  • solennitĂ©,

le tout serti dans une capacitĂ© Ă  nuancer ensemble qui balaye un spectre assez large pour osciller entre fortissimi Ă©clatants et pianissimi d’une impressionnante intensitĂ©.

  • Brio de la technique (avec le plaisir suprĂªme du trompettiste qui consiste Ă  ajouter un trait final non Ă©crit mais parfaitement connectĂ© Ă  l’esprit de la partition),
  • sens du rythme,
  • hauteur de vue permettant la caractĂ©risation des diffĂ©rents Ă©lĂ©ments de langage mais aussi la prĂ©servation d’une unitĂ© de ton, indispensable Ă  la continuitĂ© du rĂ©cit,

contribuent Ă  offrir au mĂ©lomane ignorant que nous sommes une nouvelle dĂ©couverte aussi passionnante et plaisante que les trois premières. La prochaine notule nous fera mettre sur le plateau de notre mange-disques la sonate de Jean Hubeau. Ça s’annonce bien !

 

Ă€ suivre…


Déjà disponible
Les VariĂ¡cie pre trĂºbke a klavĂ­r d’Alexander Albrecht
La sonate de George Antheil
La sonate de Harold Shapero

BientĂ´t disponible
Le disque peut Ăªtre acquis aquĂ­.