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Le blog de Bertrand Ferrier, page 48

Lily et Lily, ThĂ©Ă¢tre de Paris, 27 mars 2025

L’affiche (best of)

 

Pour qui aime le thĂ©Ă¢tre de boulevard, Lily et Lily, actuellement prĂ©sentĂ© au ThĂ©Ă¢tre de Paris, tient du bonbon et du monument. Lily et Lily est

  • bonbon,
  • sucrerie et
  • douceur

parce que la pièce est dĂ©finitivement marquĂ©e par sa crĂ©atrice, Jacqueline Maillan, son Ă©vocation charriant aussitĂ´t ses palettes de nostalgie dramatique ! Monument, parce que c’est techniquement l’une des meilleures pièces du genre qui ait Ă©tĂ© Ă©crite. Aussi phĂ©nomĂ©nale que les chefs-d’Å“uvres de Georges Feydeau, elle pousse au maximum le comique

  • de situation,
  • de mĂ©canique,
  • d’invraisemblance,
  • d’absurde et mĂªme, quoique ce ne soit pas la prime spĂ©cialitĂ© des auteurs,
  • de langage.

L’histoire ? AnnĂ©es 1930. Hollywood. La star du moment s’appelle Lily Da Costa (Michèle Bernier). Puisque vedette, elle est plus que capricieuse : insupportable avec Sam, son imprĂ©sario (Francis Perrin) et ses domestiques (Bastien Monier et Morgane Cabot) qui ont reçu mission de l’enlever au profit de la mafia. IndiffĂ©rente au mĂ©contentement gĂ©nĂ©ral, elle boit, sniffe et baise Ă  tout-va. Pour sauver son Ă¢me, Deborah, sa jumelle (Michèle Bernier itou), dĂ©barque du Minnesota. C’est alors que Sam, son imprĂ©sario, a une idĂ©e : et si Deborah, plus influençable et moins ingĂ©rable que sa sÅ“ur, prenait la place de Lily ?
Michèle Bernier s’est emparĂ©e de la pièce, dont nous voyons la cinquantième reprĂ©sentation dans la mise en scène de Marie-Pascale Osterrieth. Avec la technicienne, l’actrice a remaniĂ© le texte de 1984 Ă  la fois lĂ©gèrement (la structure est conservĂ©e) et lourdement. C’est tout le paradoxe de ces « reprises » qui remettent en selle des chevaux parce qu’ils sont fringants dans – voire grĂ¢ce Ă  – leur vieillesse, mais tentent de les faire presque passer pour de jeunes canassons. La question n’est pas nouvelle, pour le boulevard. En 2013, lors de la réédition d’un florilège de leurs pièces chez Omnibus, Jean-Pierre Gredy et Pierre Barillet avaient eux aussi procĂ©dĂ© Ă  des changements « parcimonieux » (les « nègres » avaient disparu et les monnaies s’Ă©taient modernisĂ©es), en veillant Ă  ne surtout pas trop actualiser leur travail, confiants qu’ils Ă©taient dans un thĂ©Ă¢tre qui, en dĂ©pit de son succès, a, comme le thĂ©Ă¢Ă¢Ă¢Ă¢Ă¢Ă¢tre, « l’ambition d’Ăªtre intemporel ». Michèle et Pascale ont eu la main autrement lourde. De très nombreuses modifications ont Ă©tĂ© apportĂ©es, le plus souvent de façon inutile. Ainsi,

  • Odilon, le domestique, est renommĂ© Gaston ;
  • Vladi, le mari slavisant, devient Julio le vaguement hispanique (Cyril Garnier) ;
  • la fille de Chico n’est plus Ă©voquĂ©e ;
  • jadis chassĂ© Ă  coup de « Jingle bells », le zinzin invisible devient un fan (ce qui oblige Ă  une explicitation autour de l’Oasis, clinique psychiatrique, quand il s’agit d’y envoyer Lily) ;
  • Dandy Cracker se transforme en Joe le scorpion, etc.

Pourquoi diable ? Adieu aussi le prologue et les cendres de Poopsie (Michèle Bernier ne sniffe pas) ; bonjour, modifications dont l’intĂ©rĂªt Ă©chappe totalement ! Parmi moult, Ă©voquons

  • le prix du journal intime de la star qui a doublĂ© ;
  • les Marx Brothers qui perdent leur dĂ©compte ;
  • l’entreprise de nettoyage qui se consacre dĂ©sormais Ă  vider les greniers ;
  • Charlène la journaliste qui perd son maĂ®tre ès pendule ;
  • les domestiques qui rĂªvent dĂ©sormais d’un bar-tabac rue de Clichy pour y recevoir Maurice Chevalier ;
  • la chute de la dernière rĂ©plique de l’acte deuxième qui est coupĂ©e (dommage !) ;
  • Heidi et la petite maison dans la prairie qui font leur apparition ;
  • le « fondu enchaĂ®né » qui a fondu quand, pour enchaĂ®ner (haha), Lily rembobine sa jeunesse avec son cher Jonathan qui n’attend plus dans la vieille Ford ;
  • la versatilitĂ© politique du « dĂ©mocrate ou rĂ©publicain », quoique rigolote, est coupĂ©e, etc.

Au grĂ© des (mauvaises) inspirations des updateuses, on oscille entre explicitation superfĂ©tatoire (la bisexualitĂ© des chiens) et pudeurs de sainte-nitouche, faisant Ă©cho Ă  la suppression de la poudre (ainsi, l’excellente rĂ©plique « C’est une maman qu’il vous faut / – Exactement ! Une maman… de dix-sept ans de prĂ©fĂ©rence » est remplacĂ©e par un hommage aux femmes « mĂ»res mais pas trop », beaucoup moins savoureux ; dĂ©sormais, Lily s’enfuit avec un marchand de plumeaux quand elle a presque quinze ans, pas presque quatorze, etc.). MĂªme si l’on apprĂ©cie le clin d’Å“il Ă  Gilles Vigneault dans le rĂ´le du violoneux, les nombreux changements feront Ă©videmment sursauter les aficionados, d’autant que, dans l’ensemble, ils n’apportent rien et sonnent parfois lourdingues, Ă  l’instar de l’hispanisation incomplète de Vladi. Toutefois, yippie ! l’essentiel demeure.

 

Morgane Cabot (Yvette) , Bastien Monier (Gaston) et Michèle Bernier (Lily et Deborah). Photo : BĂ©atrice Livet pour le thĂ©Ă¢tre de Paris. Source : site du thĂ©Ă¢tre.

 

L’essentiel, c’est le vertige que procure le thĂ©Ă¢tre de boulevard survitaminĂ©. Chaque soir, et deux fois le samedi, Michèle Bernier joue Lily et Deborah, mais Deborah joue aussi Lily et rĂ©ciproquement, voire joue Lily qui joue Deborah, et ainsi de suite. Les conventions sont habilement mises en Ă©vidence par les auteurs, et tellement extrĂ©misĂ©es – et hop – qu’elles craquent et font rire aussi bien de leur mĂ©canique huilĂ©e que de leur pĂ©tillante invraisemblance. Barillet et Gredy jouent sur

  • l’accumulation et l’imbrication de situations cocasses,
  • la rĂ©versibilitĂ© des apparences et la part d’authenticitĂ© qu’elles portent, et
  • la malice mĂªlant
    • narration Ă©chevelĂ©e,
    • humour dĂ©bridĂ©, et
    • absurde joyeux de l’invraisemblance assumĂ©e.

Lily et Lily est un éloge vivifiant de la pacotille et de la mauvaise foi, celles

  • des vedettes,
  • de l’art,
  • de la vie quand elle va bien.

Face Ă  la maĂ®tresse de cĂ©rĂ©monie, très convaincante (on avait entendu pis que pendre de Michèle Bernier : nous ne la connaissions pas mais l’estimons, tout court, puis digne et euphorisante dans son rĂ´le), Francis Perrin rĂ©ussit Ă  sortir son personnage du pleurnichard qu’avait campĂ© Jacques Jouanneau. L’option d’interprĂ©tation est validĂ©e par

  • un dynamisme efficace,
  • une Ă©paisseur psychologique Ă©toffĂ©e, et
  • une prĂ©sence scĂ©nique percutante.

Parmi les seconds rĂ´les, saluons la Yvette de Morgane Cabot, laquelle sait jouer Ă  la fois quand elle est au centre de l’attention et quand elle se tient coite. Ă€ Bastien Monier, son partenaire, Bernier & Osterrieth inventent une carrière espĂ©rĂ©e de chanteur donc insèrent des passages de musical Ă  vocation de respiration, certes, mais qui ne se rĂ©vèlent guère convaincants. L’acteur semble Ă  l’Ă©troit dans son rĂ´le de victime (il n’en sortira pas Ă  la fin, contrairement Ă  la VO) pour nous Ă©baubir.
VĂ©ronique Boulanger joue la garce avec la mĂªme univocitĂ© qu’Éric Boucher joue le mari coincĂ© qui redĂ©couvre la devise d’un autre Barrier, Ricet, selon laquelle « chauffe un marron, ça l’fait pĂ©ter ». Les deux comĂ©diens font montre du mĂ©tier attendu pour planter ces personnages aux stĂ©rĂ©otypes jubilatoires, oui, jubilatoires, et si vous insistez, j’ajoute « ciselĂ©s », de sorte qu’il vaut mieux briser lĂ , je le suppute. Entre deux passages au placard (après Alcatraz, le prisonnier en fuite est souvent fourrĂ© dans un autre placard, Ă  fourrures, celui-lĂ ) ou sous le lit, Riton Liebman tente d’incarner l’improbable Doug avec un savoir-faire guignolesque qui n’exclut pas une palette de caractères, entre

  • l’Ă©vadĂ© sous tension,
  • l’ex d’il y a un quart de siècle,
  • l’homme rĂªvant d’un quickie…

Cyril Garnier, lui, peine Ă  fasciner dans son rĂ´le remixĂ© de parasite hispanique. Sans doute l’acteur est-il handicapĂ© par la réécriture plate qu’il doit parler et dont on aurait aimĂ© qu’il fĂ»t fait l’Ă©conomie. Plus gĂ©nĂ©ralement, l’ensemble est portĂ© par une mise en scène fonctionnelle et un dĂ©cor Ă  l’avenant – avantage du thĂ©Ă¢tre de boulevard sur l’opĂ©ra, en quelque sorte !
Comme attendu et avec justesse, la salle fait un triomphe aux artistes. Michèle Bernier a l’Ă©lĂ©gance de saluer les techniciens et la production. Le couple d’hommes Ă  mes cĂ´tĂ©s part rassurĂ© car, bien que nous ayons Ă©tĂ© très proches de la scène, nous n’avons pas reçu de postillons, contrairement Ă  leurs craintes les plus fofolles. Derrière moi, les deux spectatrices qui n’avaient de cesse de se demander Ă  chaque acte si c’Ă©tait la fin, ont obtenu la rĂ©ponse qu’elles attendaient. C’est bel et bien fini, après

  • un beau travail,
  • un bon moment
  • du thĂ©Ă¢tre populaire qui n’a pas peur de la virtuositĂ© :

bravo et merci, les artistes !

 

La joie, cette espérance

Photo : Bertrand Ferrier

 

Au quatrième des cinq dimanches de CarĂªme, un dimanche de joie. Dans la sĂ©rie des « improvisations du samedi soir », voici une proposition association la sobriĂ©tĂ© violette (bourdon et flĂ»te harmonique de 8′) et la pĂ©tillance rose (flĂ»te octaviante de 4′). Le tout est assaisonnĂ© du respect dĂ» au travail de l’organiste dans la plupart des Ă©glises, en l’espèce une annonce improvisĂ©e par une bĂ©nĂ©vole pour une brocante fermĂ©e-mais-bon rappelant que l’orgue ne joue pas de musique pour faire rĂ©sonner la parole de Dieu, il bruite. En somme, la vie – la vraie – de musicien de l’Église catholique. Vivement PĂ¢ques !

 

 

Alain Chamfort, « L’Impermanence » aux Folies Bergères, 25 mars 2025 – 3/3

Visuel du dernier disque d’Alain Chamfort

 

Ce 25 mars 2025, aux Folies Bergères, après demi-heure de concert, pendant que la vedette part en pause, voguent les musiciens sur les eaux d’un extrait de « DĂ©modé » (1979), au texte absolument inintelligible d’oĂ¹ nous nous trouvons car

  • plus de bruit que de musique,
  • pas assez de diction, et
  • sonorisation insatisfaisante.

Heureusement, Alain Chamfort revient vite pour présenter ses musiciens

  • (Julia JĂ©rosme aux claviers,
  • JĂ©rĂ´me Arrighi Ă  la basse,
  • ClĂ©ment Fonio Ă  la guitare,
  • Arnaud Gavini ce soir derrière les fĂ»ts).

Puis l’artiste doit prĂ©venir qu’est arrivĂ© « le moment oĂ¹ il faut entrer dans le nouvel album », sans doute parce que son public core est rĂ©putĂ© prĂ©fĂ©rer ses anciens albums – comme ironisait Anne Sylvestre dans « Parti partout »,

 

 

mais qu’est-ce qui m’a pris de chanter ça ? J’aurais mieux fait de rester chanson française, avec la guitare et les grands cheveux, et gling gling, et tout ça, seulement voilĂ  : ta chanson, il faut que tu la chantes ! Sinon, les droits d’auteur, ils ne tombent pas, alors, tu la chantes, ben voilĂ . Ouh.

 

 

A priori, ce n’est pourtant pas une gave que d’Ă©couter « L’apocalypse heureuse », Ă©crite (comme presque tout le disque) par Pierre-Dominique Burgaud et musiquĂ©e par Alain Chamfort en compagnie d’Arnold Turboust.

  • Le dĂ©but piano-chant sĂ©duit ;
  • arrive malheureusement le doublage vocal fĂ©minin d’Alain Chamfort, inutile et assez vilain ;
  • la rĂ©utilisation de l’atmosphère du disque n’est pas non plus ce qui nous sĂ©duit le plus,

mĂªme si nous apprĂ©cions la spatialisation des sons dans les Folies Bergères alors que nous avons l’habitude d’Ă©couter cette chanson dans des pĂ©rimètres un tout p’tit peu plus restreints – notre boĂ®te crĂ¢nienne, notamment.

 

 

Le chanteur se lève pour entonner « En beauté » (« Au concours du plus laid, [il faut] savoir s’imposer en beauté »), de Burgaud et lui-mĂªme. Ambiance dancing avec

  • breaks,
  • chorĂ©graphie et
  • voix entre lasse et indiffĂ©rente.

On aimerait goûter cette tension entre dandysme et dynamisme qui caractérise Alain Chamfort, croisement entre un Alain Souchon et un Étienne Daho qui se serait plu à tremper les doigts dans le pot à dance, mais la seconde voix de la claviériste, par

  • sa justesse relative,
  • son timbre parfois crissant et
  • son inutilitĂ© musicale,

fracasse un brin notre inclination pour cette contradiction Ă©lĂ©gante. « Whisky glace », titre-phare de la collab’ avec SĂ©bastien Tellier, libère le danseur du pied de son micro. Après quoi, l’interprète remercie ses paroliers et part sur « Par inadvertance » en guitare-voix. Peut-Ăªtre par volontĂ© de se rapprocher du disque, la direction musicale Ă©vite la radicalitĂ© d’une chanson dĂ©pouillĂ©e, comme s’il s’agissait de calquer la scène sur le studio. Sont donc rapidement convoquĂ©s les autres musiciens, au lieu de prolonger un climat plus resserrĂ© qui tranchait prĂ©cieusement avec le potentiel de dĂ©cibels : dommage !
Un medley entĂ©rine la mutation d’atmosphère avec son ambiance saturday night fever mĂªlant des extraits de « BĂ©bĂ© polaroĂ¯d », « Bons baisers d’ici » et « Souris puisque c’est grave ». La salle est invitĂ©e Ă  danser (pas facile en configuration sièges ultra rapprochĂ©s) et Ă  clap-claper, façon d’adresser des « baisers du ciel » au chanteur de charme. Les spectateurs ne sont pas au bout de leur communion puisque surgit « Traces de toi », une fredonnerie de Didier Golemanas et Alain Chamfort extraite de Tendres fièvres (1986), oĂ¹ les fans de longue date se donneront au chanteur sans confession en criant avec lui quand leurs cÅ“urs font « bing bing bing ». Alors que le temps file,

  • pour nos battements de palpitant,
  • pour le concert, et
  • pour les Anciens prĂ©sents qui se rapprochent de leur mort tout en s’accrochant Ă  leur jeunesse musicale,

le chanteur avoue que ce tempus fugit l’a toujours prĂ©occupĂ©, mĂªme très jeune. Et le septuagĂ©naire d’ajouter joliment :

 

 

avec le public, le temps passe encore plus vite. Alors, je voulais vous remercier pour ça, mais vous dire que je vous en veux un peu aussi.

 

 

Habile introduction au « Temps qui court », titre d’Adrienne Anderson et Barry Manilow avec de nouvelles paroles en français Ă©crites en 1975 par Jean-Michel Rivat. La chanson qui acte la rupture entre Claude François et Alain Chamfort renverse l’idĂ©e initiale de s’en tenir au rĂ©pertoire post-1980, et pourquoi pas, bon sang de bois ? VoilĂ  donc, libre, celle qui sera la dernière chanson du set principal. Ă€ l’instar de la trotteuse fatale, elle nous rappelle que « le manque d’amour nous fait vieillir », ainsi que le professe le crooner. Les chÅ“urs tĂ¢chent de rendre pompeux et flonflonneux ce qui aurait pu Ăªtre touchant. Une fois de plus, les arrangements exagèrent les contrastes entre les styles du rĂ©pertoire chamfortien sans laisser la musique donc les mots respirer au-delĂ  du flashy : franchement, re-dommage ! Sans nostalgie pour « L’ennemi dans la glace », on aurait aimĂ© un chanteur susceptible d’Ăªtre

  • vraiment intime,
  • franchement dansant et
  • rĂ©solument troublant.

Les trois. Or, Ă  force de chercher Ă  lisser sa ligne de vie, l’arrangeur donne l’impression d’Ă©teindre ces systoles et diastoles qui, justement, sont Ă  mĂªme de faire vibrer le catalogue chamfortien, bien au-delĂ  du plaisir de soukousser sur des basses qui boum-boument.
Pour les premier rappels, Alain Chamfort revient avec « Noctambule », sur un texte de Jacques Duvall. La chanson concluait Trouble, son disque de 1990 (son mille neuf cent quatre-vingt disque, en somme) qu’ouvrait « Souris puisque c’est grave » et oĂ¹ il dĂ©couvrait le plaisir du sample en gĂ©nĂ©ral et de l’amour samplĂ© en particulier. Le deuxième bis, « GĂ©ant », est une sucrerie Ă©crite par Jean-Michel Rivat puis musiquĂ©e par Alain Chamfort et Jean-NoĂ«l ChalĂ©at en 1979, pour cĂ©lĂ©brer la naissance de ClĂ©mentine. La bambine de trois ans voit son papounet « comme un gĂ©ant » de sorte qu’il acquiert la conviction, lui qui papillonne de femme en femme, que quelqu’un croit vraiment en lui : « Quand on est aimĂ©, on peut tout faire, je crois. » Au point de conclure la chanson par « et mĂªme j’en suis sĂ»r ! » Après avoir chantĂ© avec la vedette sur son invitation, la salle chavire en oyant cette dĂ©claration.

 

 

Ça tombe bien, le saltimbanque convie en « Paradis » ceux qui sont venus l’aduler. L’hymne est crucial car, quand la chanson paraĂ®t, pour la première fois dans le catalogue d’Alain Chamfort, apparaissent les mots d’Éric Werwilghen, aka E. Hagen-Dierks, aka Jacques Duvall, une de ses plumes majeures. Selon les vers du chansonnier belge, que s’approprie sans difficultĂ© le chanteur français, Ăªtre prisonnier d’une femme  est un piège paradisiaque. On regrette que ce moment hors-sol soit dĂ©cidĂ©ment fendillĂ© par la voix pĂ©nible de la claviĂ©riste-choriste (une fois que vous avez repĂ©rĂ© un parasite, vous n’entendez presque que lui…). L’affaire se conclut par le moment que Marie-Paule Belle, avant d’entonner « La Parisienne », dĂ©die Ă  « ceux qui ne sont venus que pour celle-là ». Pour « Manureva » (Gainsbourg / Chamfort – ChalĂ©at),

  • l’ambiance est au max,
  • les vieilles demandent aux moins vieilles de se rasseoir parce qu’elles ne peuvent pas filmer l’instant avec leur cell,
  • Julia JĂ©rosme headbangue avec une vigueur roborative derrière sa guirlande Ă©lectrique rouge, et
  • l’on sent des milliers de souvenirs pas toujours avouables sourdre de centaines de corps en folie.

C’est chouette.
La seconde sĂ©rie de bis s’ouvre avec « Palais Royal » (1980, Jay Alanski /  Chamfort – CharlĂ©at), qui le rĂ©pète : « Tu sais, le temps passe / Dis-moi que tu m’aimes. » La guitare-voix liminaire pourrait nous charmer, mais la voix de tĂªte et les chÅ“urs rĂ©frènent largement notre Ă©lan. L’amusant « Tout s’arrange Ă  la fin », Ă©crit par Jacques Duvall, parachève le travail. On regrette Ă  la fois la doublure voix Ă  l’octave par la claviĂ©riste et l’absence de place laissĂ©e Ă  un vrai solo instrumental, mais on s’amuse de cette tentative d’optimisme forcĂ©e (« tout s’arrange Ă  la fin (…), si ça ne s’arrange pas, je m’dis qu’c’est pas encor la fin »).
Après les remerciements aux techniciens, le dernier titre, « La grĂ¢ce » (Burgaud / Chamfort) part joliment en piano-voix. Ă€ notre aune, la diffusion du clip en fond, avec camĂ©o de stars de la chanson mainstream (on peut trouver la liste des figurants DeLuxe en cliquant sur le lien supra), puis l’insertion de cordes en play-back « comme dans le disque » gĂ¢chent la question suspendue d’un homme se demandant s’il aura « su toucher les gens / autant que ceux qui l’ont touché ». Devant ce gĂ¢chis dĂ» Ă  Adrien Soleiman qui, quoique musicien, semble avoir peur de l’intimitĂ© et manquer de confiance dans le magnĂ©tisme du personnage Alain ou de la chanson Chamfort, une rĂ©ponse s’impose : « Presque, peut-Ăªtre. »

 

PrĂ©sence de l’absence

Sébastyén Defiolle, Bertrand Ferrier, Jann Halexander et un petit extrait de Claudio Zaretti, le 18 mars 2025 à la librairie Publico (Paris 11). Photo : source inconnue.

 

Chanter l’autre que soi, donc soi, jusqu’Ă  ce que la force de l’aimer manque : projet. HonnĂªte, en sus.

 

 

Alain Chamfort, « L’Impermanence » aux Folies Bergères, 25 mars 2025 – 2/3

Photofficielle de la tournĂ©e « L’Impermanence »

 

Après une première partie dĂ©cevante et un entracte longuet (après 30′ de musique, 20′ pour faire fructifier le bar maison, est-ce vraiment raisonnable ?), la lumière s’Ă©teint et revient enfin sur la vedette du soir, Alain Le Govic dit Chamfort en personne. Depuis ses dĂ©buts dans les annĂ©es 1970, soutenus par Claude François qui voit en lui un chanteur Ă  minettes et lui fait abandonner son nom trop bretonnisant Ă  son goĂ»t, l’ex-futur pianiste classique n’a eu de cesse

  • de croiser de grandes vedettes de la chanson d’antan, de Serge Gainsbourg Ă  VĂ©ronique Sanson,
  • de changer de style plus par appĂ¢t de la libertĂ© que par appĂ¢t du gain, mĂªme si l’un n’empĂªche pas l’autre, et
  • de connaĂ®tre, au grĂ© des chiffres de vente de ses disques,
    • des très hauts volant au-dessus de l’Altiplano,
    • des moyens et
    • des relativement bas.

Il a annoncĂ© la fin de sa carrière avant, c’est selon, de se rĂ©tracter ou d’affiner ses propos : il

  • n’arrĂªtera pas de chanter,
  • n’arrĂªtera pas non plus d’Ă©crire, MAIS
  • L’Impermanence, paru en 2024, prĂ©texte de la tournĂ©e qui passe ce 25 mars 2025 aux Folies Bergères, sera son dernier disque au sens archĂ©ologique du terme,

le format « album » ne lui paraissant plus adaptĂ© aux nouvelles habitudes liĂ©es notamment au streaming. Au fil de ses cinquante ans de carrière et de sa quinzaine d’albums studio, c’est

  • ce bouillonnement,
  • cette insaisissabilitĂ© et
  • cette capacitĂ© Ă  rebondir qui constituent son personnage artistique,

mĂªme si la salle est plutĂ´t monomorphe, ne rassemblant que de vieux Blancs des deux sexes (enfin, de l’un ou de l’autre), dont votre serviteur. FondĂ© sur une set-list Ă©prouvĂ©e, le spectacle s’ouvre sur une bonne idĂ©e de mise en scène. Les musiciens entrent et viennent saluer avant de prendre leurs quartiers devant leurs binious et d’interprĂ©ter eux-mĂªmes un bout de « Baby boum », premier extrait d’Amour, annĂ©e zĂ©ro (1981), l’album qui suit la dĂ©ferlante « Manureva » et est presque intĂ©gralement cosignĂ© par celui que Jane B. aimait tant appeler « Siiiiiirge ».
Ă€ soixante-seize ans, revenu d’un redoutable cancer des os, lapalissade, Alain Chamfort entre avec « La fièvre dans le sang » (1986), une chanson Ă©crite par Jacques Duvall et co-composĂ©e avec Marc Moulin. Le personnage du lover fou s’y affirme Ă  travers l’itĂ©ration du phonème « sang » appliquĂ© Ă  une fille Ă  la fois princesse et dĂ©mon. Pour le spectateur, une crainte perce : la direction artistique du jazzman Adrien Soleiman Daoud converti Ă  la pop le conduit Ă  sous-produire la voix par rapport au boum-boum de la basse et de la grosse caisse. Acceptons-en nĂ©anmoins l’augure puisque, dans une ambiance sombre, dĂ©sagrĂ©ablement trouĂ©e par un projecteur arrivant pile dans les yeux des spectateurs placĂ©s en hauteur, l’idĂ©e semble plus de jouer au Macumba des annĂ©es 1980, avec

  • chorĂ©graphie du chanteur,
  • surcharge des graves et
  • invitation Ă  taper dans les mains.

La chanson-titre d’Amour, annĂ©e zĂ©ro enquille, Ă©loge paradoxal du carpe diem (« le futur est illusoire ») et de la pĂ©rennitĂ© (« jolie, tu l’es toujours restĂ©e / au physiqu’ comme au figuré ») qu’habille un son

  • rĂ©solument lourd,
  • assurĂ©ment poisseux et
  • volontiers monocorde.

C’est le moment que choisit Alain Chamfort pour glisser l’inusable quoique usĂ© : « Bonsoir, vous allez bien ? » comme au bon vieux temps, avant d’annoncer sa feuille de route. Il effleurera sa carrière – mais pas en-deçà des annĂ©es 1980, stipule-t-il, sans doute pour crĂ©er un suspense cousu de corde blanche, puisque son architube « Manureva » est paru en 1979. L’objectif, annonce-t-il, est de « passer un bon moment ensemble ». Retour ensuite Ă  Amour, annĂ©e zĂ©ro avec l’hommage de Serge Gainsbourg Ă  « Bambou », avec son lot de clichĂ©s sur l’exotisme africain qui ne choquait pas dans les 80’s. Pour assurer ou habiter l’espace, le chanteur indique Ă  ses musiciens les moments de reprise et de fin. Le concert est rodĂ© mais vivant !
DĂ©barque « Contre l’amour » (1997). Logique pour un type qui a toujours Ă©tĂ© contre l’amour, tout contre, le sujet occupant, selon ses statistiques, « 80 % de son rĂ©pertoire ». Il y revendique de savoir combattre migraines, refroidissements, angoisse, remords tardifs et tutti quanti, mais pas l’amour (« à ce jour, faut dire que nous ne gagnons pas »). En 1993, le trio Duvall-Moulin-Chamfort a ficelĂ© « Clara veut la Lune », qui n’a pas besoin d’AlizĂ©e pour s’amuser de ses allusions porno-mylĂ©niques (« Clara veut la Lune / Il m’arrive de refuser / Quand j’ai rangĂ© la fusĂ©e / Au garage »). C’est l’occasion d’un premier solo de guitare qui se refuse Ă  dĂ©coller ainsi que cela se pratique Ă  Kourou, comme ensuquĂ© volontairement dans cet amour terre-Ă -terre qui atterre Clara.
Dans ce contexte, on est obligĂ© d’entendre Ă  double sens – si l’on peut dire – la dĂ©claration d’amour du chanteur aux chutes, pourvu qu’elles soient douces. Troisième titre piochĂ© dans Personne n’est parfait, « Notre histoire » se finit mal mais commence bien – dans les paroles mais aussi sur scène : on aime

  • la proximitĂ© proposĂ©e par le piano-voix,
  • l’essor permis par l’Ă©largissement sans surprise mais bien menĂ© de l’instrumentarium, et
  • les plaisirs
    • du temps long,
    • de la mĂ©lancolie ainsi que
    • de la redite de variĂ©tĂ©

comme si, en se remĂ©morant les faux souvenirs de l’artiste, l’auditeur revivait voire remĂ¢chonnait ces histoires Ă  la fois personnelles et communes Ă  tant d’humains. Un p’tit peu de mise en scène avec le dĂ©placement d’Alain Chamfort vers une table fleurie, une coda instrumentale de bonne facture, et voilĂ  la première partie du spectacle terminĂ©e – nous retrouverons la seconde dans une prochaine notule !

 

Pelléas et Mélisande, Bastille, 28 février 2025 – 4/4

Huw Montague Rendall (Pelléas), Antonello Manacorda (chef) et Sabine Devieilhe (Mélisande) aux saluts. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Pour Pelléas, la fin du voyage approche, le début aussi.

DĂ©sormais, afin de lui Ă©viter la mort, Arkel l’incite Ă  l’exil. Peut-Ăªtre fatiguĂ© (il dĂ©clarera forfait pour des reprĂ©sentations ultĂ©rieures), Huw Montague Rendall laisse percer son accent en relĂ¢chant la prĂ©cision des voyelles. La question de la vue, replacĂ©e par l’Ă©vocation puis la prĂ©sence d’Arkel (Jean Teitgen), presque aveugle, garde toute sa force. MĂ©lisande (Sabine Devieilhe) promet Ă  PellĂ©as : « Je te verrai toujours, je te regarderai toujours », tandis que le demi-frère de Golaud lui demande un rendez-vous pour « la voir » une dernière fois – ce sera Ă  la fontaine aux Aveugles. Arkel, lui, s’arc-boute sur son envie de voir MĂ©lisande en l’embrassant. Golaud (Gordon Bintner), personnage principal des actes finaux, s’escagasse des gueux qui viennent pĂ©rir de fringale devant le chĂ¢teau (« on dirait qu’ils tiennent tous Ă  mourir sous nos yeux ») et aboie sur MĂ©lisande en lui demandant : « Vous espĂ©rez voir quelque chose dans mes yeux sans que je voie quelque chose dans les vĂ´tres ? »
Sans souffle, hĂ©las, la mise en scène peine Ă  traduire la poĂ©sie du texte et de la musique. L’ample tirade de Golaud (« Une grande innocence ! ») tourne plus au morceau de bravoure qu’au concentrĂ© de colère rentrĂ©e et ou donc dĂ©lirante ; et le duo d’amour de la quatrième scène de l’acte quatrième vaut surtout par l’intensitĂ© que lui confèrent ses interprètes, entre punchlines

  • (« Et tous ces souvenirs, c’est comme si j’emportais un peu d’eau dans un sac de mousseline »,
  • « on a brisĂ© la glace avec des fers rougis »,
  • « on dirait que ta voix a passĂ© sur la mer au printemps »,
  • « Je ne t’entends plus respirer. / – C’est que je te regarde »,
  • « Ah ! qu’il fait beau dans les tĂ©nèbres ! », etc.)

et champ lexical de la vue

  • (« Je n’ai pas encore regardĂ© son regard »,
  • « On pourrait nous voir »,
  • « Je veux l’on me voie »,
  • « C’est la dernière fois que je te vois »,
  • « Il a tout vu, il nous tuera ! »).

Puis, en contemplant la transposition vidĂ©o de la fuite de MĂ©lisande, un ralenti sĂ©pia dans le petit matin, on entend le verdict du musicologue expert Alain Souchon devant cet appendice bidon, et on l’approuve :

 

 

Consternation !

 

 

Le cinquième acte s’ouvre sur l’agonie de MĂ©lisande, qui veut encore ouvrir la grande fenĂªtre (« c’est pour voir ! »). Le court rĂ´le d’Amin Ahangaran comme mĂ©decin permet au membre de la troupe de l’OpĂ©ra d’installer une certaine prĂ©sence, malgrĂ© un français très perfectible, ce qui est fort dommageable dans un opĂ©ra aussi dĂ©licat. Le bouleversant duo des Ă©poux, alors que MĂ©lisande s’Ă©teint (« J’ai le soleil du soir dans les yeux (…). Y a-t-il longtemps que nous ne nous sommes vus ? »), fait regretter la platitude de la mise en scène, dont la louable sobriĂ©tĂ© peine cependant Ă  faire rĂ©sonner

  • la fragilitĂ© intrinsèque,
  • la solennitĂ© inĂ©luctable et
  • la puissance funèbre

du moment. Curieux, car Sabine Devieilhe est dans un registre qui lui convient ; et, surtout, l’orchestre travaille joliment. Sous la baguette d’Antonello Manacorda, il

  • dĂ©ploie des couleurs efficaces,
  • cisèle des synchronisations prĂ©cises et prĂ©cieuses, et
  • sait alterner cohĂ©rence du son avec complĂ©mentaritĂ© des sonoritĂ©s propres Ă  chaque pupitre.

Surprise pour le spectateur : Sophie Koch revient sur scène afin de prĂ©senter la fille de MĂ©lisande, laquelle finit par « fermer les yeux ». Wajdi Mouawad tente une incursion dans le fantastique et le symbolique pour accompagner la mort de MĂ©lisande en rĂ©introduisant PellĂ©as version fantĂ´me. Le rajout paraĂ®t vain tant la tentative ou la tentation d’Ă©voquer voire de dĂ©crire l’indicible oscille entre lourdeur et maniĂ©risme. Arkel, lui, affirme n’avoir « rien vu » et conclut de la dĂ©funte : « C’Ă©tait un petit Ăªtre mystĂ©rieux comme tout le monde. » Du moins cette production qui peine Ă  convaincre laisse-t-elle goĂ»ter la poĂ©sie d’harmonies verbales et sonores dont l’Ă©coute – sinon la vue, hĂ©las – est souvent un Ă©merveillement recommencĂ© !

 

Alain Chamfort, « L’Impermanence » aux Folies Bergères, 25 mars 2025 – 1/3

Capture d’Ă©cran IG annonçant la prĂ©sence de MĂ©lissende Letty « en support », avec un « r », Ă  l’Olympia, le 17 avril 2025.

 

Remplaçant de la titulaire d’un billet, me voici dans les Folies Bergères pour assister Ă  la première partie du concert d’Alain Chamfort, assumĂ©e par MĂ©lissende Letty, dite MĂ©lissende. Son set de sept chansons (sa sept-list, donc) s’articule en forme ABA : dĂ©but Ă  la guitare, milieu au miniclavier, fin Ă  la guitare. Après avoir Ă©voquĂ© aux Anciens l’Allain Leprest du puissant « Quel con a dit y a rien qui s’passe ? » avec son pourtant lĂ©nifiant « Rien ne se passe », voici que la demoiselle fait surgir l’iconique « Tiens-toi droit » d’Anne Sylvestre avec « Tenir droit », posture importante pour « te dire je t’aime ». MĂªme si, en tant que microchanteur, on est a priori solidaire de la nana qui dĂ©barque sur scène pendant que les gens bavardent en s’installant vu que ce n’est pas pour elle qu’ils se sont dĂ©placĂ©s, impossible de tenir cette posture après

  • deux titres d’une pauvretĂ© musicale abyssale,
  • un interchansons parlĂ© d’une fatuitĂ© et d’un conformisme extrĂªmes (« alors la prochaine chanson, je l’ai Ă©crite il y a longtemps, mais j’aime bien la chanter car elle me rappelle d’oĂ¹ je viens et celle que je veux continuer Ă  Ăªtre », comme aurait commentĂ© un personnage d’AndrĂ© Roussin Ă  chaque fois que sa belle-mère entre sur scène : « Feu ! »)
  • et une poĂ©tique Ă©gotique plus que limitĂ©e (« je n’ai plus peur d’Ăªtre moi » sur trois notes et environ un accord, franchement, tu devrais flipper, la miss).

Avec « Que les rĂªves », la dame arrive au miniclavier oĂ¹ elle bariole et minaude en Ă©voquant un amour perdu qu’elle peut toujours fantasmer en baguenaudant dans ses pensĂ©es « si je veux Ăªtre Ă  tes cĂ´tĂ©s, wo-o-woh ». Les amateurs de mollesse lancinante et contente d’elle-mĂªme se gobergeront

  • de la voix chichiteuse,
  • de la chanson cousue de corde blanche bien usĂ©e, et
  • de l’ironie mièvre de la demoiselle estimant que, « comme le dit le fameux dicton, une chanson sur le deuil et ça repart ».

Suit « Petite voix », toujours en bariolage Ă©prouvant sur le miniclavier, dont les paroles sont, peu ou prou : « Cette toute petite voix, ah, ah, ah, oui, c’est bien moi, ouh, haha, ha. » Depuis les parodies citĂ©es dans Langelot chez les papous et fomentĂ©es par le regrettĂ© Vladimir Volkoff, aka Lieutenant X, on n’avait peut-Ăªtre pas ouĂ¯

  • de tels vĂ©ritables cheffes-d’Å“uvre,
  • de telles pĂ©pites jubilatoires, ni
  • de telles fulgurances de l’Ă©motionnel.

 

 

On tĂ¢che de se contenir, de croire que le meilleur est Ă  venir ou que le pire est passĂ©. HĂ©las, rien ne nous sourit. En effet, l’interchansons parlĂ© a la sexytude d’une huitre pĂ©rimĂ©e (« Je me demande souvent si ce ne serait pas mieux ailleurs, donc la prochaine chanson s’appelle Ailleurs », aĂ¯e, heurt).

  • L’accompagnement uniforme et stĂ©rile,
  • la voix oscillant entre susurrations mielleuses et envolĂ©es nasales pour les moments Ă©motifs,
  • les texte et mĂ©lodie plats comme un segment [AB] sur un papier millimĂ©trĂ© d’Ă©lève de sixième,

on suffoque d’autant plus que l’on voudrait vraiment saluer

  • une singularitĂ©,
  • une proposition,
  • une prĂ©sence.

Las, « L’amour m’a quitté » n’arrange pas notre dĂ©chirement entre dĂ©sir et constat.

  • La diction traĂ®nante,
  • la propension Ă  avaler les consonnes,
  • l’impression que la rĂ©verb’ et l’Ă©cho suffiront Ă  donner de la profondeur Ă  un timbre mielleux, mi-rien,

dĂ©samorcent notre sincère volontĂ© de bienveillance. La fin ne nous déçoit pas davantage en bien, comme le prĂ©figure l’interchansons : « Ma dernière chanson s’appelle courage. Je voudrais la dĂ©dier Ă  toutes celle et Ă  tous ceux (sic) qui ont besoin de rĂ©confort, ce soir. » En effet, le refrain de la chanson sur le courage qui s’appelle « Courage », dit « Coura-a-age (bis) ». Wow. Quasi spooky.
Un entracte de vingt minutes n’Ă©tait peut-Ăªtre pas inutile pour faire la fortune du bar du thĂ©Ă¢tre et nous aider Ă  oublier ces trente premières minutes qui, il faut bien l’avouer,

  • artistiquement,
  • poĂ©tiquement et
  • scĂ©niquement,

nous ont affligĂ©. Il y avait sans doute mille artistes chamfort-compatibles, plus originaux et plus douĂ©s pour profiter de cette prestigieuse tribune, c’est

  • sĂ»r,
  • certain et
  • vaguement triste.

 

Tautologie, niveau expert

Photo : Rozenn Douerin

 

Et Dieu dit Ă  MoĂ¯se :

 

Je suis qui je suis.
Tu parleras ainsi aux fils d’Israël :
« Celui qui m’a envoyé vers vous, c’est : Je-suis. »

 

C’est sur cet extrait du Livre de l’Exode, proposĂ© parmi les lectures du troisième dimanche de CarĂªme, qu’a fleuri l’improvisation accompagnant la sortie de la grand-messe du 23 aoĂ»t avec les exigences d’une registration de CarĂªme. Voici donc le nouvel Ă©pisode de la sĂ©rie des « improvisations du samedi soir » ou presque.

 

 

Pelléas et Mélisande, Bastille, 28 février 2025 – 3/4

Anne-Blanche Trillaud Ruggeri (Yniold), un extrait de Jean Teitgen (Arkel) et Wajdi Mouawad, le 28 fĂ©vrier 2025Ă  l’opĂ©ra Bastille (Paris 11). Photo : Bertrand Ferrier.

 

C’est presque fait :

  • Ă  l’acte premier, les fils du drame Ă©taient lĂ¢chĂ©s ;
  • Ă  l’acte deuxième, le drame s’est nouĂ© ;
  • voici l’acte troisième, oĂ¹ la question de la vue reste prĂ©gnante.

Langage prĂ©cis, gestes prĂ©cieux, l’instant est, dans le texte et la musique, d’une grande dĂ©licatesse. Alors que MĂ©lisande laisse courir ses cheveux le long de la tour oĂ¹ elle est plus ou moins enfermĂ©e pour la nuit, PellĂ©as arrive et voit le ciel, au figurĂ© comme au propre. « Il y a d’innombrables Ă©toiles, affirme-t-il, je n’en ai jamais vu autant que ce soir. » Cependant, l’astronomie ne l’intĂ©resse guère, il veut que MĂ©lisande se penche afin qu’il « voie [s]es cheveux dĂ©nouĂ©s ». Au lieu de quoi, il ne « voi[t] que les branches du saule » et lance : « Je n’ai jamais vu de cheveux comme les tiens, MĂ©lisande ! Vois, vois, vois (…) ! Je ne vois plus le ciel (…) Tu vois, tu vois ! »
Pour incarner ce coĂ¯t symboliste d’une beautĂ© singulière, Wajdi Mouawad demande curieusement Ă  Sabine Devieilhe (MĂ©lisande) de se contorsionner, juchĂ©e sur un promontoire. VolontĂ©

  • d’insister sur la mise Ă  nu des sentiments, sans cloison (mur, porte, rebord) pour les dissimuler ?
  • d’Ă©voquer la mise en danger physique que reprĂ©sente le fait d’assumer un crush interdit ?
  • de souligner l’inconfort d’une situation oĂ¹, après avoir tentĂ© de se duper eux-mĂªmes, les amoureux en viennent Ă  duper le mari ?

C’est peu dire que, si nous ne nous Ă©chinions Ă  inventer une signification capillotractĂ©e Ă  ce moment coiffure, la vision du metteur en scène ne nous transporterait guère d’Ă©motion. TĂ¢chant de prendre son parti du parti pris mouawadique (je sais, mais j’ai toujours aimĂ© les chiasmes, alors, voilĂ , quoi), Huw Montague Rendall (PellĂ©as) continue de convaincre par

  • son effort de prononciation,
  • son souci de jouer sans en rajouter des conteneurs, et
  • sa musicalitĂ©
    • (science du decrescendo,
    • art des attaques,
    • ciselage des finales).

Sur sa plateforme, presque perdue, MĂ©lisande semble s’essayer Ă  la pole-dance. Des figurants viennent ajouter des restes macabres et une lanterne près du cheval Ă©tripĂ©, en milieu de scène. Golaud

  • surprend les amoureux (dont sa femme, quand mĂªme),
  • feint de passer l’Ă©ponge sans y croire et sans le laisser croire, ce qui n’est pas rien, et
  • met un coup de pression Ă  son demi-frère afin qu’il « voie le fond du gouffre » et qu’il lĂ¢che sa dulcinĂ©e.

Si la voix de Gordon Bintner (Golaud) peine Ă  faire trembler Bastille, sa prĂ©sence semble s’affirmer pendant sa colère froide, en dĂ©pit d’une mise en scène devenue chichiteuse. EncouragĂ©, on s’attache

  • moins Ă  son timbre qu’Ă  son expressivitĂ©,
  • moins Ă  sa gravitĂ© qu’Ă  son attitude,
  • moins Ă  ses mots qu’Ă  la tension qui les parcourt.

 

 

De quoi respirer avant la scène gnangnan de l’opĂ©ra, qui aurait pu Ăªtre poignante si le son pĂ©nible d’une voix enfantine ne contrastait – volontairement, hĂ©las – avec un tableau puissant. Pour ce faire, la maĂ®trise de Radio-France a envoyĂ© Anne-Blanche Trillaud Ruggeri pour chanter le petit Yniold. Ceux qui apprĂ©cient les rĂ´les enfantins se laisseront Ă©mouvoir

  • par une voix en formation (la justesse reste imprĂ©cise, la pression d’une première Ă  Bastille pouvant Ă©videmment influer sur ce diapason fluctuant…),
  • par une actrice en devenir (l’expressivitĂ© n’est pas encore le fort de la chanteuse), et
  • par une artiste qui n’en est qu’Ă  ses vrais dĂ©buts scĂ©niques (ajoutĂ©e aux enjeux d’une première, la chape scolaire l’empĂªche encore de se libĂ©rer d’une tendance Ă  la platitude sans doute attendue d’une bonne Ă©lève).

LĂ  aussi, pour goĂ»ter le moment, il faut voir ce que l’on ne voit pas, entendre ce que l’on ne peut entendre : c’est raccord avec la problĂ©matique de l’opĂ©ra ! En effet, l’enfant est lĂ  pour permettre Ă  Golaud de voir et d’entendre ce Ă  quoi il ne peut assister, id sunt les rendez-vous entre PellĂ©as et MĂ©lisande quand le mari s’absente. Heureusement pour le faux suspense, l’enfant est un brin concon, et Golaud doit lui arracher les secrets de la bouche pour ne pas rester « comme un aveugle qui cherche son trĂ©sor au fond de l’ocĂ©an ». Quand il obtient la rĂ©vĂ©lation qu’il veut et ne veut pas, il ne peut plus douter.
DĂ©sormais, mĂªme si, après avoir Ă©tĂ© baisĂ© sur sa bouche barbue par le presque bambin, le futur papa aimerait « rester encore un peu dans l’ombre », « il commence Ă  faire clair » sur PellĂ©as et MĂ©lisande, autrement dit sur ceux qui « regardent la lumière » et, aveuglĂ©s par le pacte passĂ© Ă  la fontaine des aveugles oĂ¹ MĂ©lisande a abandonnĂ© son mariage que symbolisait l’anneau, « ne ferment jamais les yeux ». Il n’est plus temps de compter les moutons : ce sont eux qui vont dormir pour toujours en se rendant docilement Ă  l’abattoir, comme l’homme se soumet, plus par conformisme que par obligation, Ă  sa fatale destinĂ©e. Par dĂ©finition, la tragĂ©die est inĂ©vitable, Ă  croire que cela fait partie de ses plus beaux attraits.

 

En attendant le silence

Debussy de la Lorette en Cornouailles, le 9 août 2022 (Paris 17). Photo : Bertrand Ferrier.

 

On fait des chansons comme on se tend la main,
on n’garantit pas l’grand frisson Ă  chaque refrain,

 

fredonnait Michel BĂ¼hler. Alors, on bricole aussi quelques couplets. Un temps, on respire ensemble. Parfois, plus tard, on se souvient et, patatras ! on refait des chansons. Donc, Ă  l’occasion d’une causerie ou d’une autre, on les fredonne. C’est la catastrophe que documente, Ă  sa manière, la vidĂ©o ci-d’ssous.