
Pour qui aime le thĂ©Ă¢tre de boulevard, Lily et Lily, actuellement prĂ©sentĂ© au ThĂ©Ă¢tre de Paris, tient du bonbon et du monument. Lily et Lily est
- bonbon,
- sucrerie et
- douceur
parce que la pièce est dĂ©finitivement marquĂ©e par sa crĂ©atrice, Jacqueline Maillan, son Ă©vocation charriant aussitĂ´t ses palettes de nostalgie dramatique ! Monument, parce que c’est techniquement l’une des meilleures pièces du genre qui ait Ă©tĂ© Ă©crite. Aussi phĂ©nomĂ©nale que les chefs-d’Å“uvres de Georges Feydeau, elle pousse au maximum le comique
- de situation,
- de mécanique,
- d’invraisemblance,
- d’absurde et mĂªme, quoique ce ne soit pas la prime spĂ©cialitĂ© des auteurs,
- de langage.
L’histoire ? AnnĂ©es 1930. Hollywood. La star du moment s’appelle Lily Da Costa (Michèle Bernier). Puisque vedette, elle est plus que capricieuse : insupportable avec Sam, son imprĂ©sario (Francis Perrin) et ses domestiques (Bastien Monier et Morgane Cabot) qui ont reçu mission de l’enlever au profit de la mafia. IndiffĂ©rente au mĂ©contentement gĂ©nĂ©ral, elle boit, sniffe et baise Ă tout-va. Pour sauver son Ă¢me, Deborah, sa jumelle (Michèle Bernier itou), dĂ©barque du Minnesota. C’est alors que Sam, son imprĂ©sario, a une idĂ©e : et si Deborah, plus influençable et moins ingĂ©rable que sa sÅ“ur, prenait la place de Lily ?
Michèle Bernier s’est emparĂ©e de la pièce, dont nous voyons la cinquantième reprĂ©sentation dans la mise en scène de Marie-Pascale Osterrieth. Avec la technicienne, l’actrice a remaniĂ© le texte de 1984 Ă la fois lĂ©gèrement (la structure est conservĂ©e) et lourdement. C’est tout le paradoxe de ces « reprises » qui remettent en selle des chevaux parce qu’ils sont fringants dans – voire grĂ¢ce Ă – leur vieillesse, mais tentent de les faire presque passer pour de jeunes canassons. La question n’est pas nouvelle, pour le boulevard. En 2013, lors de la réédition d’un florilège de leurs pièces chez Omnibus, Jean-Pierre Gredy et Pierre Barillet avaient eux aussi procĂ©dĂ© Ă des changements « parcimonieux » (les « nègres » avaient disparu et les monnaies s’Ă©taient modernisĂ©es), en veillant Ă ne surtout pas trop actualiser leur travail, confiants qu’ils Ă©taient dans un thĂ©Ă¢tre qui, en dĂ©pit de son succès, a, comme le thĂ©Ă¢Ă¢Ă¢Ă¢Ă¢Ă¢tre, « l’ambition d’Ăªtre intemporel ». Michèle et Pascale ont eu la main autrement lourde. De très nombreuses modifications ont Ă©tĂ© apportĂ©es, le plus souvent de façon inutile. Ainsi,
- Odilon, le domestique, est renommé Gaston ;
- Vladi, le mari slavisant, devient Julio le vaguement hispanique (Cyril Garnier) ;
- la fille de Chico n’est plus Ă©voquĂ©e ;
- jadis chassĂ© Ă coup de « Jingle bells », le zinzin invisible devient un fan (ce qui oblige Ă une explicitation autour de l’Oasis, clinique psychiatrique, quand il s’agit d’y envoyer Lily) ;
- Dandy Cracker se transforme en Joe le scorpion, etc.
Pourquoi diable ? Adieu aussi le prologue et les cendres de Poopsie (Michèle Bernier ne sniffe pas) ; bonjour, modifications dont l’intĂ©rĂªt Ă©chappe totalement ! Parmi moult, Ă©voquons
- le prix du journal intime de la star qui a doublé ;
- les Marx Brothers qui perdent leur décompte ;
- l’entreprise de nettoyage qui se consacre dĂ©sormais Ă vider les greniers ;
- Charlène la journaliste qui perd son maître ès pendule ;
- les domestiques qui rĂªvent dĂ©sormais d’un bar-tabac rue de Clichy pour y recevoir Maurice Chevalier ;
- la chute de la dernière rĂ©plique de l’acte deuxième qui est coupĂ©e (dommage !) ;
- Heidi et la petite maison dans la prairie qui font leur apparition ;
- le « fondu enchaĂ®né » qui a fondu quand, pour enchaĂ®ner (haha), Lily rembobine sa jeunesse avec son cher Jonathan qui n’attend plus dans la vieille Ford ;
- la versatilité politique du « démocrate ou républicain », quoique rigolote, est coupée, etc.
Au grĂ© des (mauvaises) inspirations des updateuses, on oscille entre explicitation superfĂ©tatoire (la bisexualitĂ© des chiens) et pudeurs de sainte-nitouche, faisant Ă©cho Ă la suppression de la poudre (ainsi, l’excellente rĂ©plique « C’est une maman qu’il vous faut / – Exactement ! Une maman… de dix-sept ans de prĂ©fĂ©rence » est remplacĂ©e par un hommage aux femmes « mĂ»res mais pas trop », beaucoup moins savoureux ; dĂ©sormais, Lily s’enfuit avec un marchand de plumeaux quand elle a presque quinze ans, pas presque quatorze, etc.). MĂªme si l’on apprĂ©cie le clin d’Å“il Ă Gilles Vigneault dans le rĂ´le du violoneux, les nombreux changements feront Ă©videmment sursauter les aficionados, d’autant que, dans l’ensemble, ils n’apportent rien et sonnent parfois lourdingues, Ă l’instar de l’hispanisation incomplète de Vladi. Toutefois, yippie ! l’essentiel demeure.

L’essentiel, c’est le vertige que procure le thĂ©Ă¢tre de boulevard survitaminĂ©. Chaque soir, et deux fois le samedi, Michèle Bernier joue Lily et Deborah, mais Deborah joue aussi Lily et rĂ©ciproquement, voire joue Lily qui joue Deborah, et ainsi de suite. Les conventions sont habilement mises en Ă©vidence par les auteurs, et tellement extrĂ©misĂ©es – et hop – qu’elles craquent et font rire aussi bien de leur mĂ©canique huilĂ©e que de leur pĂ©tillante invraisemblance. Barillet et Gredy jouent sur
- l’accumulation et l’imbrication de situations cocasses,
- la rĂ©versibilitĂ© des apparences et la part d’authenticitĂ© qu’elles portent, et
- la malice mĂªlant
- narration échevelée,
- humour débridé, et
- absurde joyeux de l’invraisemblance assumĂ©e.
Lily et Lily est un éloge vivifiant de la pacotille et de la mauvaise foi, celles
- des vedettes,
- de l’art,
- de la vie quand elle va bien.
Face Ă la maĂ®tresse de cĂ©rĂ©monie, très convaincante (on avait entendu pis que pendre de Michèle Bernier : nous ne la connaissions pas mais l’estimons, tout court, puis digne et euphorisante dans son rĂ´le), Francis Perrin rĂ©ussit Ă sortir son personnage du pleurnichard qu’avait campĂ© Jacques Jouanneau. L’option d’interprĂ©tation est validĂ©e par
- un dynamisme efficace,
- une épaisseur psychologique étoffée, et
- une présence scénique percutante.
Parmi les seconds rĂ´les, saluons la Yvette de Morgane Cabot, laquelle sait jouer Ă la fois quand elle est au centre de l’attention et quand elle se tient coite. Ă€ Bastien Monier, son partenaire, Bernier & Osterrieth inventent une carrière espĂ©rĂ©e de chanteur donc insèrent des passages de musical Ă vocation de respiration, certes, mais qui ne se rĂ©vèlent guère convaincants. L’acteur semble Ă l’Ă©troit dans son rĂ´le de victime (il n’en sortira pas Ă la fin, contrairement Ă la VO) pour nous Ă©baubir.
VĂ©ronique Boulanger joue la garce avec la mĂªme univocitĂ© qu’Éric Boucher joue le mari coincĂ© qui redĂ©couvre la devise d’un autre Barrier, Ricet, selon laquelle « chauffe un marron, ça l’fait pĂ©ter ». Les deux comĂ©diens font montre du mĂ©tier attendu pour planter ces personnages aux stĂ©rĂ©otypes jubilatoires, oui, jubilatoires, et si vous insistez, j’ajoute « ciselĂ©s », de sorte qu’il vaut mieux briser lĂ , je le suppute. Entre deux passages au placard (après Alcatraz, le prisonnier en fuite est souvent fourrĂ© dans un autre placard, Ă fourrures, celui-lĂ ) ou sous le lit, Riton Liebman tente d’incarner l’improbable Doug avec un savoir-faire guignolesque qui n’exclut pas une palette de caractères, entre
- l’Ă©vadĂ© sous tension,
- l’ex d’il y a un quart de siècle,
- l’homme rĂªvant d’un quickie…
Cyril Garnier, lui, peine Ă fasciner dans son rĂ´le remixĂ© de parasite hispanique. Sans doute l’acteur est-il handicapĂ© par la réécriture plate qu’il doit parler et dont on aurait aimĂ© qu’il fĂ»t fait l’Ă©conomie. Plus gĂ©nĂ©ralement, l’ensemble est portĂ© par une mise en scène fonctionnelle et un dĂ©cor Ă l’avenant – avantage du thĂ©Ă¢tre de boulevard sur l’opĂ©ra, en quelque sorte !
Comme attendu et avec justesse, la salle fait un triomphe aux artistes. Michèle Bernier a l’Ă©lĂ©gance de saluer les techniciens et la production. Le couple d’hommes Ă mes cĂ´tĂ©s part rassurĂ© car, bien que nous ayons Ă©tĂ© très proches de la scène, nous n’avons pas reçu de postillons, contrairement Ă leurs craintes les plus fofolles. Derrière moi, les deux spectatrices qui n’avaient de cesse de se demander Ă chaque acte si c’Ă©tait la fin, ont obtenu la rĂ©ponse qu’elles attendaient. C’est bel et bien fini, après
- un beau travail,
- un bon moment
- du thĂ©Ă¢tre populaire qui n’a pas peur de la virtuositĂ© :
bravo et merci, les artistes !








