Blog

Alexandre Tharaud

Denis Levaillant, « Préludes non mesurés de Louis Couperin » (DLM)

Première de pochette

C’est à une étrange exploration que nous invite le compositeur et pianiste Denis Levaillant avec son récital mélangeant des « préludes non mesurés » de Louis Couperin, composés il y a peu ou prou quatre siècles.

  • Étrange parce que rare – les récitals Louis Couperin ne sont pas les concerts savants les plus fréquents ;
  • étrange parce que dévolue au piano, quand Louis Couperin est plus souvent kidnappé par les clavecinistes et les organistes alors que Rameau s’est échappé de la tutelle des premiers grâce au carton d’Alexandre Tharaud ;
  • étrange parce que personnelle, l’interprète revendiquant d’avoir mix’n’matché des feuilles du recueil selon son « bon goût ».

Rien de saugrenu, néanmoins, dans la démarche du musicien. L’affaire est sérieuse :

  • le choix de l’édition est argumenté,
  • l’exécution des ornements est réfléchie, et
  • la distribution des tempi, libres, a été pensée.

Le voyage bien encadré s’ouvre in medias res puisque, sur le disque que nous écoutons, la première phrase inscrite sur la partition (l’arpège d’Ut) n’est pas présente – sans doute un problème propre à mon gramophone. Là encore, l’oreille est tout de suite saisie par l’étrangeté de cette musique. Étrange, en effet, cette semi-liberté de pantin désarticulé qui casse la régularité coutumière en alternant

  • énoncé calme,
  • suspensions résonantes et
  • brusques jaillissements.

Étrange, cet effet de sustain (le pianiste revendique de n’avoir quasi pas utilisé la pédale qui permet de tenir les sons) lié à l’écriture du compositeur qui exige de longues tenues de basses – ici bien mises en valeur par le choix de l’instrument, le registre grave du Yamaha CFIIIS réglé par Guillaume Durambur offrant une assise intéressante aux volutes du médium et de l’aigu. Denis Levaillant joue pleinement sur

  • la confusion,
  • la perte de repères et
  • l’incertitude propre à cette musique…

et propre aussi au concept même de prélude, sorte d’improvisation ouvrant, en l’espèce, sur un morceau qui n’arrivera pas. Étranges aussi ces dissonances qu’appréciaient les grands créateurs de l’époque (Johann Jakob Froberger, auquel Louis Couperin rend hommage dans un feuillet, était le spécialiste de ces grincements savoureux). Étrange, enfin, cette musique insaisissable, qui prend plaisir à s’échapper dès que l’on croit la saisir.

  • La variété de touchers surprend ;
  • la netteté des phrasés crée des certitudes qui, l’instant d’après, s’effondrent ;
  • la fantaisie qui semble animer l’inspiration rechigne à être encagée derrière les barreaux du prévisible.

 

 

Il nous semble que l’on aurait davantage apprécié la découverte si la prise de son, signée Susie Lopez Uroz et Pierre Jacquot, avait respiré davantage, au sens où nous avons l’impression d’être collés dans la table du piano, dont les bruits de mécanique perturbent par moments l’écoute, conduisant parfois les techniciens à des choix assez disgracieux (fade out assez grossier du prélude 3, par exemple, alors que le raclement de gorge d’après le quatorzième prélude, à 2’37, aurait dû être gommé, même s’il traduit une volonté de privilégier le vivant au léché).
Ce nonobstant, l’on peut supputer que le choix artistique de proximité absolue, par sa radicalité, tend à précipiter l’auditeur dans le grand huit d’une partition qu’animent

  • cahots,
  • rebonds,
  • attentes et
  • cavalcade.

À mesure que s’écoulent les préludes, l’indécidabilité devient plus savoureuse que bousculante. Nous voici suspendus

  • à la note à venir,
  • à l’accident dont on sait qu’il va arriver mais pas du tout comment il va sonner,
  • à l’idée qui va soudain prolonger le récit.

Les repères musicologiques, effacés, tentent de se reconstruire en inventant des similitudes avec une certaine musique minimaliste. Il est exact que le matériau brut est aussi étique que paradoxal :

  • la partition est écrite,
  • liaisons et ornements sont souvent précisés, et cependant
  • l’interprète est libre de choisir
    • ses tempi,
    • ses rythmiques et, dans une large mesure,
    • ses articulations.

Il revient donc à celui qui joue cette musique

  • non seulement de la jouer mais aussi de l’incarner,
  • non seulement de l’énoncer mais de lui insuffler une vitalité simplement esquissée par le texte,
  • non seulement d’égrener les notes mais de leur inventer
    • un sens,
    • une direction,
    • une raison d’être que le compositeur a laissés en pointillés.

L’on pourrait craindre un effet de lassitude (répétition du même type de morceaux) émoussant la curiosité liminaire. La réalité pourrait bien être inverse. D’abord parce qu’il faut à l’auditeur le temps d’apprivoiser ce langage. Ensuite parce que Denis Levaillant parvient à jouer chaque prélude avec

  • la même fausse naïveté,
  • la même impression de découverte,
  • la même malice, en somme,

de sorte que l’intensité de la surprise ne s’émousse pas. Enfin, parce qu’il y a une forme de jubilation à être déçu en bien, la crainte d’avoir vite épuisé le plaisir de la découverte et de l’inattendu se dissipant grâce à

  • l’énergie d’un trille,
  • l’ouverture du narratif à un registre nouveau,
  • la beauté d’une résonance que traverse soudain un trait staccato, etc.

 

 

Certes, les « Préludes non mesurés » sont de la musique qui ne s’entend pas : il faut l’écouter. Non que la chose soit

  • complexe,
  • hermétique ou
  • cryptée,

mais bien qu’il s’agit d’une musique à suspense. N’y cherchons point

  • de mélodie accrocheuse,
  • d’harmonisations aguicheuses,
  • de motifs proches de l’earworm ni même
  • des passages encore plus pyrotechniques qu’ouvertement virtuoses.

Nous n’en trouverions guère. Pour tout dire, nous serions en peine de fredonner le morceau à peine l’avons-nous ouï, oui. En échange, le porte-voix de Louis Couperin nous propose une série

  • d’histoires cabossées,
  • d’esquisses au dévoilement progressif,
  • d’images qui apparaissent pour aussitôt se dissoudre.

Les événements ne manquent pas :

  • des notes répétées se font écho entre dextre et senestre,
  • des montées s’interrompent,
  • un commentaire ironique gronde dans les graves,
  • un ornement développé tarde à révéler où il veut aboutir,
  • une vaste envolée dégringole brusquement dans les abysses des petits marteaux,
  • une apparente régularité s’interrompt et s’écroule sans crier gare, etc.

Au fil des préludes, manière de connivence se crée entre l’auditeur et le musicien, dont on apprend à avoir hâte qu’il nous conte une nouvelle histoire, en espérant qu’elle sera aussi haute en couleurs que la précédente. Par chance et non par hasard, le travail rigoureux de l’interprète lui a permis d’associer deux qualités qui pourraient paraître contradictoires : d’une part, la cohérence du son et du style d’un Louis Couperin au piano ; d’autre part, la préservation d’un esprit

  • fantasque,
  • ludique et
  • inventif

nimbé dans un plaisir de narration musicale jamais pris en défaut au long de ces cinquante minutes. Aucun prélude n’écrase l’autre. Chacun propose un nouvel épisode d’une même saga, parfois tuilé et parfois singularisé selon l’enchaînement des tonalités décidé par Denis Levaillant, lequel souligne par l’exemple que la musique de Louis Couperin n’est pas une musique facile, écrite à la chaîne selon des schémas reproductibles à l’infini, mais un cadeau offert à l’interprète pour transformer

  • une œuvre fermée en œuvre ouverte,
  • un témoignage d’us musicaux passés en une musique très actuelle,
  • un recueil inscrit dans sa lointaine époque en une aventure esthétique susceptible de secouer l’auditeur d’aujourd’hui.

Si vous cherchez

  • un disque inattendu,
  • une expérience d’écoute improbable,
  • une découverte aussi exigeante que captivante,

vous avez trouvé les trois en un.


Pour écouter le disque gratuitement, c’est ici.
Pour l’acheter, c’est par exemple là.

Sylvie Carbonel – Le grand entretien – 6

Sylvie Carbonel chez elle, le 16 mai 2024. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Avec son coffret de dix disques aux allures de rétrospective (retrouvez nos 24 chroniques – oui, 24 – sur le sujet ici), Sylvie Carbonel démontre à qui en eût douté que, à côté des pianistes spécialisés dans l’interprétation d’un compositeur ou d’une époque, il en est d’autres qui revendiquent de pouvoir et savoir tout jouer,

  • de Scarlatti à Schönberg,
  • de Bach à Messiaen,
  • de Beethoven à Louvier,

et ce,

  • en solo,
  • en formation chambriste ou
  • avec orchestre.

À l’occasion de cette sortie événement, elle nous a accordé un entretien lumineux et intime pour dévoiler quelques parts de son mystère – donc, aussi, le nourrir.

 

1. Apprendre à jouer
2. Créer sa sonorité
3. Se lancer
4. Construire un répertoire
5. Ouvrir un répertoire


Épisode sixième
Choisir sa voie

 

Sylvie Carbonel, lors du précédent épisode, vous nous avez expliqué que, grâce à votre préparation méticuleuse, vous évitiez peu ou prou le stress du concert. Cela doit rendre fort agréables ces moments que redoutent certains de vos collègues…
Oui, surtout quand on choisit ce que l’on fait. Je ne m’en suis pas privée !

D’où la diversité de votre répertoire, qui ne se limite pas – ce qui serait déjà une limite peu limitante – au récital en solo ou au concert avec orchestre.
Mes maîtres m’avaient dit : « On ne peut pas être un grand soliste si l’on ne joue pas beaucoup de musique de chambre. » C’est très vrai. Donc, dès que je suis rentrée des États-Unis, j’ai fondé un quatuor pour lequel je n’ai pas choisi les plus mauvais, comme me l’a fait remarquer Michel Béroff : Pierre Amoyal, Gérard Caussé et Frédéric Lodéon. Pendant une dizaine d’années, nous avons donné de merveilleux concerts.

 

 

 

« Chaque artiste a sa façon de poser sa patte sur un piano »

 

Qu’en était-il de la préparation ? Les formations de chambre sont réputées pouvoir être des espaces assez tendus.
Ah bon ? Parce qu’il nous arrive de nous critiquer ? Voyons, la bonne critique, la critique juste, ce n’est pas de la tension, c’est un échange essentiel à la musique, c’est quelque chose qui nous porte et nous pousse. Avec mes complices, on se reprenait volontiers et très amicalement. Il faut dire que, en présence de tels musiciens, parler de musique et avancer ensemble dans une même direction ne peut être qu’une grande joie.

En sus d’un quatuor, vous avez aussi formé un trio que l’on peut entendre dans le coffret que vous venez de publier chez Skarbo.
Oui, j’ai travaillé avec Michel Portal, que l’on ne présente plus, et le merveilleux violoncelliste Roland Pidoux. Pendant cinq ou six ans, on s’est beaucoup produit en France, en Belgique, en Suisse, en Allemagne… et pour Radio France. C’est d’un concert à la Maison ronde qu’est extrait le trio op. 114 de Johannes Brahms que vous pouvez effectivement retrouver dans le coffret.

Le solo, l’orchestre et la musique de chambre sont trois facettes complémentaires de votre inclination pour l’interprétation sinon l’incarnation de ces « petits signes couchés sur un papier » dont vous parliez tantôt pour désigner la musique avant qu’elle n’advienne.
Oui et non. Je n’aime pas trop l’idée d’interpréter. Radu Lupu insistait sur ce point et me répétait : « Tu ne dois pas interpréter la musique, tu dois être la musique. » Les interprètes sont les co-créateurs sans lesquels la musique imaginée par le compositeur n’existerait pas. Nous sommes des passeurs.

Marie-Nicole Lemieux dit : « Pour moi, l’art n’est ni une question d’ego ou de pouvoir, ni l’envie d’être aimé : c’est une mission et un partage » (Le Monde, 6 juin 2024, p. 26). Vous aussi, vous estimez que les musiciens ont un rôle capital qui les engage pleinement.
Ce n’est pas une estimation, c’est un fait. Si vous écoutez Arturo Benedetti Michelangeli…

 

 

… ou Sviatoslav Richter jouer la même œuvre, vous entendrez des tas de choses très différentes. Chaque artiste a sa façon de poser sa patte sur un piano !

 

 

 

« Faire des heureux, ça réjouit »

 

Dans l’équation associant le compositeur et l’interprète, le concert ajoute une troisième inconnue : le public…
Il faut l’aimer. Il faut aimer le public. Si vous n’aimez pas le public, que faites-vous sur une scène ? Cela étant, je ne joue pas pour le public.

Ah bon ?
Non. Si le concert est un acte d’amour qui se passe à deux, on joue quand même pour soi. Du moins, moi, je joue pour moi ; et le public me porte… sauf les rares fois où je ne suis pas parfaitement prête.

Tel est votre credo : une grande partie (sinon l’essentiel) du concert se joue avant plutôt que pendant.
Bien sûr ! Je vous l’ai dit parce que je l’ai constaté : pour éviter le trac devant un auditoire, il n’y a pas de miracle, il faut vraiment beaucoup, beaucoup travailler. Beaucoup. Parce que c’est pas de la tarte, de jouer devant cent, trois cents ou quatre mille personnes ! Mais, quand vous avez bien travaillé, quel bonheur… Regardez, le 3 mars, j’ai donné un concert-lecture au théâtre des Sablons, à Neuilly, avec Pierre Hentz, un acteur merveilleux quoique peu connu. Le thème en était : « Jacques Prévert et la musique de son temps ».

Vous jouiez Poulenc, Satie, Debussy, Ibert et Kosma, je crois.
Oui, devant sept cents spectateurs enthousiastes. En-thou-siastes ! On a redonné le spectacle à la mairie du quinzième arrondissement, trois semaines plus tard, avec encore plus de succès même s’il y avait moins de places. Or, il y a quelque temps, aux Deux-Magots, une dame m’a regardée avec insistance, puis elle est venue me dire ce qu’elle avait sur le cœur : elle était venue à la mairie du quinzième et n’y avait jamais entendu un aussi beau concert dans cette salle. J’étais ravie ! En concert, peu importe la jauge, ce qui compte, c’est de bien faire son travail, de partager de la belle musique et de toucher le cœur des gens. Pour une raison simple – ça réjouit de faire des heureux.

Néanmoins, vous le savez, dans un concert de piano, le public vient à la fois pour le partage, l’émotion, la communion, l’élévation de l’esprit, le plaisir du break dans une vie souvent très terre-à-terre… et il vient aussi pour admirer quelque chose qui est de l’ordre de la performance acrobatique, laquelle prend deux aspects : la virtuosité et la mémorisation. Dans son mémoire de recherche de deuxième cycle, soutenu pour l’obtention du CA en 2017 au CNSM de Lyon, l’organiste David Cassan soulignait d’ailleurs que les deux étaient liés, la seule mémorisation pouvant passer comme une performance encore plus impressionnante que les prouesses techniques déployées au cours d’un concert.
Ha, je suis pleinement d’accord ! Beaucoup de gens m’ont demandé comment je pouvais bouger mes doigts aussi vite et comment je pouvais retenir autant de notes !

Le moment est venu de révéler votre martingale, je crois.
Bah, ça se travaille. C’est ce à quoi je me suis astreinte avec Pierre Sancan, Radu Lupu et György Sebők. Avec eux, j’ai forgé une mémoire et une technique hors pair. Avec eux, en termes de tempi, j’ai joué comme une folle des œuvres impossibles. Comme une folle ! En juin 2023, j’ai enregistré un clip pour Classiquenews…

…  où vous jouez par cœur !
Ils m’ont demandé de jouer trois pièces qui étaient dans le coffret. J’ai choisi la « Danse villageoise » d’Emmanuel Chabrier, « Au village » de Modeste Moussorgski et « Einfach » de Robert Schumann. Ils voulaient que je joue à la même vitesse que l’enregistrement, puisque c’est lui que l’on entendrait.

 

 

 

« Dissocier technique et musique est une absurdité »

 

Vous étiez votre propre doublure mains, comme on dit au cinéma !
Cet exercice m’a permis de prendre pleinement conscience que, plus jeune, je jouais à des tempi très rapides !

Vous êtes moins amatrice de grande vitesse pianistique, aujourd’hui ?
En vieillissant, tous les musiciens subissent une atrophie plus ou moins limitée de leurs capacités techniques. Alors, oui, on perd de l’agilité, pourquoi feindre le contraire ? Mais qu’importe, tant que l’on reste en capacité de produire de la belle et grande musique !

Ce constat d’une technicité moins flamboyante qu’auparavant vous a donc permis de prendre conscience de l’hénaurmité de ce que vous accomplissiez naguère.
Je ne dirais pas que je n’en avais pas du tout conscience, à l’époque. Je travaillais pour cela, quand même !

Vous êtes donc d’accord pour dire que le concert est une invitation à s’ébaubir devant une performance en plus d’être une invitation à s’élever grâce à la musique.
Il y a les deux. Pas l’une contre l’autre, les deux. Le concert est fondamentalement un engagement artistique ; il n’en reste pas moins aussi une performance, en effet, et je revendique d’avoir poussé cette dualité au maximum. Je sais que, dans notre monde simpliste, il arrive que l’on oppose les interprètes « bons techniciens » et ceux qui seraient « musiciens ». C’est un non-sens !

Il a pu exister (et il en existe encore) d’excellents techniciens qui jouaient comme une balle et peinaient à faire passer la moindre émotion…
Peut-être, mais n’oubliez pas qu’il n’y a pas de belle musique sans technique solide.

La vôtre était presque une marque de fabrique.
Elle faisait partie de mon approche musicale. Elle en fait toujours partie, d’ailleurs ! Dissocier technique et musique est une absurdité. En revanche, les associer profondément peut faire sens. Si vous écoutez ma version des Dix pièces pittoresques d’Emmanuel Chabrier et celle d’Alexandre Tharaud, qui a été mon élève au CNSM de Paris et à qui j’ai conseillé de les enregistrer, vous entendrez une très nette différence.

 

 

Laissez-moi deviner : sa proposition est beaucoup moins virtuose.
En tout cas, il ne joue pas aussi vite que moi. « Idylle », par exemple, et le scherzo-valse, je les joue très, très vite.

Vous démontrez ainsi que la vitesse n’est, en soi, ni précipitation, ni négation de l’émotion.
Non. À condition de beaucoup, beaucoup bosser. Mais je voudrais revenir sur votre propos parce que je ne suis pas du tout d’accord avec vous : je n’ai jamais fait de la vitesse une marque de fabrique.

 

 

Disons que votre legs discographique ne donne pas l’image d’une amatrice de tempi dilatés, selon l’épithète chère à Bruno Le Maire.
Je n’ai jamais essayé de battre des records de vitesse pour me hausser du col. Quand j’ai joué la Rhapsodie sur un thème de Paganini avec l’Orchestre de Mexico, je n’ai pas choqué les musiciens par les tempi que je choisissais. De plus, je sais aller lentement ! C’est indispensable pour certains répertoires. Ainsi, à Riga, j’ai enregistré un disque Mozart, paru en 1995, et je suis très fière. Avec l’orchestre national symphonique de Lettonie, j’interprète le douzième concerto en La et le vingtième en ré mineur… et, vérifiez, je ne cherche pas à jouer plus vite que la musique.

 

« J’aime jouer des œuvres simplement injouables »

 

Puisque nous parlons de choix – choix de répertoire, choix de formation, choix de tempo, etc. –, évoquons les choix que vous avez dû faire pour votre coffret où ce disque Mozart n’est pas repris…
Pour le Mozart, ce n’est pas un choix. Parfois, de misérables questions de droits interfèrent avec le bon sens et la volonté de faire perdurer un travail.

Il y a d’autres grands concerti absents, dans la somme il est vrai déjà bien garnie que vous avez publiée chez Skarbo.
Oui, et qui, eux, auraient plutôt témoigné de ma capacité à jouer beaucoup de notes très vite ! Par exemple, fin janvier 1996, j’ai joué en concert et enregistré le Premier concerto d’Alexandre Mossolov avec l’orchestre Philharmonique de Radio France. Le compositeur est totalement inconnu, et son œuvre est simplement – si je puis dire – injouable. Je travaillais plus de dix heures par jour, car je préparais en même temps le programme Mozart !

Cette œuvre aussi est absente du coffret.
Encore une fois, ce n’est pas un choix. Grâce à des questions d’administration, de syndicats, de mauvaise volonté, je n’ai pas pu l’ajouter au coffret.

On sent que, parmi les arbitrages – volontaires ou contraints – auxquels vous avez du procéder, celui-ci vous coûte.
Certes, et pas que pour moi : pour la mémoire du compositeur aussi. Songez que je dois être la seule au monde à avoir joué et enregistré ce concerto !

Que nos lecteurs se rassurent, dans le prochain volet de l’entretien, nous allons parler de ce qu’il y a dans ce coffret, mais parler de ce qui ne s’y trouve pas n’est pas désespérant : ce pourrait faire l’objet d’un nouveau coffret regroupant des œuvres que vous avez jouées avec orchestre…
J’aimerais bien ! Il y a beaucoup de bandes que j’ai enregistrées, par exemple avec l’orchestre philharmonique de la radio d’Amsterdam… J’ai joué les Nuits dans les jardins d’Espagne avec Willem van Otterloo ; j’ai joué le Capriccio d’Igor Stravinsky et le concerto de Rimski-Korsakoff avec Jean Fournet ; j’ai fait un autre ré mineur de Mozart avec Ernest Bour… Ce sont de très grands chefs. Dans mes nuits d’insomnie, il m’arrive de compulser mes press books de l’époque pour retrouver la date précise où j’ai joué telle œuvre avec tel orchestre sous la direction de tel chef… Alors, oui, un jour, même si je ne sais pas si ce sera jamais possible, j’aimerais beaucoup réunir mes enregistrements concertants dans un second coffret et les mettre à la disposition des mélomanes. Qui vivra verra !

 

 

À suivre…

 

Tristan Pfaff – Le grand entretien – 9

Tristan Pfaff vu par Zélie Noreda. Photo publiée avec l’autorisation de l’artiste.

 

Suite du grand entretien que nous a accordé Tristan Pfaff, pépite du (encore jeune) piano français, à la fois réputé pour sa virtuosité mais soucieux de ne pas s’y réduire, célébré pour ses disques dix-neuviémistes mais salué pour son penchant vingtiémiste marqué par des disques Beffa et Kabalevski mémorables. À trente-huit ans, avec huit disques au compteur dont le tout récent Valses de Chopin pour AdVitam, des centaines de concerts claqués dans plus de trente pays, c’est avec un regard lucide, amusé et volontiers intranquille que le musicien nous expose – en douze épisodes, s’il-vous-plaît – sa vision du métier et du rôle de musicien, son credo artistique et ses espoirs les plus foufous, ses projets avoués et quelques-uns de ses secrets.
Plongée dans la joie et les tourments d’un pianiste qui a toujours hâte de retrouver son public, dont celui de Paris, le 7 février 2024 à la salle Gaveau…


Les épisodes parus
1. Enregistrer Chopin aujourd’hui
2. Être pianiste aujourd’hui

3. Sincériser la musique
4. Juger la musique
5. Jouer l’injouable
6. Oser la virtuosité
7. Faire face à la critique
8. Apprendre à communiquer
9. Devenir musicien

À paraître
10. Se projeter
11. Construire sa carrière
12. Transmettre


9. Devenir musicien

Comment devient-on musicien – pas juste le zozo qui sait à peu près tout jouer, l’hurluberlu qui en fait un boulot ? Comment, une fois musicien, choisit-on ses projets quand on réussit à s’offrir la chance de les choisir ? Comment, au lieu de festoyer avec chic et peinardise sur un rooftop de la capitale, se décide-t-on à blinder la salle Gaveau pour fêter ses trente ans ? Sans langue de bois, Tristan Pfaff nous dévoile une partie des coulisses non pas du métier mais de son métier.

 

Tristan, dans le précédent épisode de notre entretien, tu nous révélais que, pour la comm’ et pour la musique (en tant que métier), n’étant pas du sérail, tu avais appris sur le tas. Pour la comm’, on comprend ; mais pour la musique ?
Pour la musique, c’est encore pire. La comm’, au moins, j’étais sur les réseaux, j’avais une idée de comment ça fonctionne. Le métier de musicien, concrètement, je n’y connaissais rien. Imagine, j’ai débarqué du fin fond de nulle part, au sens où je ne connaissais ni les gens, ni les codes, ni les rouages. J’étais loin de savoir ce qui m’attendrait.

 

 

 

« Je ne vis pas par rapport aux autres pianistes »

 

Donc, comme pour la comm’, tu as appris à marcher en marchant.
Oui, je n’étais pas préformaté en arrivant à la capitale ! Je suis allé de découvertes en découvertes.

Du genre ?
Eh bien, j’ai appris qu’il y avait des concours, j’ai appris qu’il y avait des réseaux de professionnels, j’ai appris qu’il y avait des agents et des maisons de disques. N’étant d’aucune école, d’aucune chapelle, d’aucune communauté, n’ayant ni relations au bras long ni poches profondes pour financer quoi que ce soit, j’ai surtout appris à – pardon mais c’est le mot – me démerder. C’est vraiment ça. « Me débrouiller », ce serait trop mignon. La débrouille, ça n’est pas suffisant pour affronter ce genre de réalités. Je ne me plains pas, je n’invente pas la légende du petit miséreux, je dis simplement que, quand je suis arrivé à la table de poker, j’avais un sept et un deux dépareillés, et personne n’est venu me taper sur l’épaule en me souhaitant bon courage ! Et tu sais le pire ? Je n’avais pas conscience que le jeu que j’avais dans les mains était pourri.

Ça aussi, ça s’apprend ?
Oui. À la dure. Quand t’es musicien, tu connais ton niveau. Comme on dit, « tu t’entends, tu te désoles, tu te compares, tu te consoles » !

Or, j’imagine que tu as constaté que d’autres pianistes moins armés techniquement que toi pouvaient percer vite, fort et parfois longtemps.
Je ne vis pas par rapport aux autres. En revanche, à un moment, j’ai constaté que j’étais resté à quai. Seul. Et là, j’ai dû me demander pourquoi. Donc j’ai commencé à comprendre. Pas pour jalouser les autres, c’est vraiment une attitude qui ne me correspond pas. Pareil, être dégoûté en pensant, comme tu avais l’air de le sous-entendre, que machin est une bille mais qu’il a réussi, ça n’est pas moi.

Ça ne t’arrive jamais de le penser ?
Bon, vite fait, peut-être, mais, franchement, je m’en fous. Les autres, c’est leur problème, ce n’est pas le mien. Mon sujet, c’est moi. Ce qui m’intéresse, c’est de saisir le mécanisme que je pourrais actionner pour lever les amarres et prendre la route à mon tour afin de cingler vers de belles escales.

 

 

 

« Il n’y a que toi qui peux inventer ton chemin »

 

Ce que tu décris, c’est ta démarche globale pour construire ta carrière de musicien.
Construire, je ne sais pas. C’est très pragmatique. La comm’ et le reste, j’apprends en faisant. Je suis animé par une conviction : dans le milieu de la musique, il existe une route qui n’est destinée qu’à moi. C’est peut-être pas la plus rapide, la plus étincelante, la plus facile, mais c’est ma route. Voilà ce qui m’intéresse. Avec mes boulets, mes handicaps mais aussi mes qualités, faut pas les oublier, je sais que je vais suivre mon parcours. Je vais monter mon festival. Je vais donner des concerts. Je vais enregistrer des disques. Je vais rencontrer des gens extraordinaires – et j’en ai rencontré, des anges gardiens, des gens fabuleux sûrement envoyés par la divine Providence, des gens bien installés qui sont devenus des amis intimes…

Mis comme ça, c’est choupinet, mais tu ne parles pas des paltoquets, jean-foutre et autres pisse-vinaigre que tu as dû croiser également…
Ils n’en valent pas la peine. Et, finalement, c’est aussi à leur côté, avec ou contre eux, que j’ai tracé ma route.

Jean Dubois chantait qu’« on arrive à rien tout seul, il faut toujours quelqu’un pour t’en empêcher ».
Bon, des gens qui t’aident, c’est quand même pas mal aussi ! Mais il n’y a que toi qui peux inventer ton chemin. Regarde, l’intégrale des Études de Karol Beffa, je suis le premier à l’avoir jouée et enregistrée, et je suis même le dédicataire de la dernière. Les Tableaux d’enfance, à ma connaissance, personne ne les avait gravés avant moi. Et, pourtant, ça n’est pas le résultat d’un calcul. Je ne me suis pas dit : « Qu’est-ce qui n’a jamais été fait ? Comment je pourrais montrer que je suis original ? » Pas du tout ! La vie est beaucoup moins machiavélique que tu ne sembles l’imaginer !

 

 

 

« Je ne pourrai pas vivre ailleurs qu’à Paris »

 

Puisque tu me tends la perche, je la saisis volontiers : comment t’est venue l’idée – saugrenue, tu l’admettras – d’enregistrer les Tableaux d’enfance, pièces qui ne correspondent pas vraiment à l’idée que l’on peut avoir d’un projet pour jeune virtuosissime ? Était-ce justement pour faire un pas de côté ?
Non, pas du tout. Ça a commencé pendant un jury de concours. Dans les petits niveaux, j’ai entendu un candidat qui jouait une pièce de Kabalevski. Ça m’a rappelé de merveilleux souvenirs. J’aimais bien jouer ça ! Et je me suis dit : « Hé, ça s’trouve, j’aimerais bien jouer ça encore aujourd’hui ! » Donc je remets la partition sur mon piano, et je m’aperçois que c’est super ! Je me surprends à jouer tout le recueil, et je constate que, oui, j’aime toujours, j’aime vraiment cette musique.

Ne crains-tu pas qu’on se dise : « Ça va, il s’est pas foulé ! » ?
Pfff, je ne pense pas un instant aux réactions des autres, je constate que j’aime cette musique, point barre. OK, il n’y a pas une once de virtuosité dedans, so what ? Donc j’ai proposé mollement le projet à ma maison de disques.

Mollement ?
Oui, mes idées, c’est souvent comme ça que ça se passe. Y a un flocon qui tombe et, quand ça doit prospérer, ça fait boule de neige. Je propose des pistes, je vois si ça résonne ou pas. Par exemple, quand j’ai fêté mes trente ans à Gaveau, avec la salle pleine qui me souhaite mon anniversaire, c’était un truc de fou. Sur le moment, je sais que je ne vivrai plus jamais ça. J’hallucine. Pourtant, cet instant magique, ça part de trois fois rien. Je me balade dans Paris…

 

 

Une habitude, chez toi.
Oui, je me promène quasiment tous les jours dans les rues de la capitale. J’adore ma province, mais j’adore aussi Paris. Je ne vivrai jamais ailleurs. Je me partagerai, je voyagerai, j’adore ça aussi, mais mon point d’ancrage sera toujours Paris.

Où les fans ont-ils une chance de te croiser ?
Pas dans le Paris haussmannien en priorité. Plutôt là où je vis, ainsi que sur les bords de Seine, tout cet environnement.

 

« J’ai appris que j’étais moins original que je ne le croyais »

 

Bref, un jour, tu déambules, et…
… et, en marchant, je pense que je vais bientôt avoir trente ans et que ce serait bien de fêter ça en marquant le coup. Sauf que « marquer le coup », c’est vague. Quitte à casser mon PEL en mode YOLO, je pense à des trucs banals : inviter les amis sur une péniche, privatiser une terrasse… ou alors un concert. Sauf que, si je fais un concert pour mes trente ans, hors de question que ce soit un truc à la sauvette. Je veux une belle salle. Cortot… Gaveau… J’en parle à Lara, mon agente, pour voir ce qu’elle en pense.

Et là, tout se joue !
Ha, oui. Parce que si elle m’avait dit : « Ouais, d’accord, on en reparle », j’aurais compris le message, je ne lui en aurais jamais reparlé et je serais passé à autre chose. Au contraire, elle s’écrie : « Génial, c’est une super idée, à Gaveau, en plus, excellent, fonce, on est avec toi ! » Bon, là, je me dis que cette piste à peine esquissée mérite d’être approfondie. Donc j’en parle à Aparté, ma maison de disques de l’époque, pour qui je venais d’enregistrer le disque Encores. Là, on me dit : « Ah oui, comme Alexandre Tharaud… » J’ignorais qu’il avait eu cette idée avant moi et qu’il était allé au bout ! Je suis un peu vexé d’être moins original que je ne croyais, mais la maison est chaude, elle aussi. Je pense soirée de gala, elle pense concert de lancement pour le disque qui sortira à peu près en même temps. Donc l’agence, check ; la maison de disques, check. Manquait le plus important, ce qui avait le plus de sens, et c’est…

STOOOOOOP. Cette fois, c’est moi qui te coupe !
Qu’est-ce qui s’passe ?

Je viens d’avoir une super idée de comm’ grâce à ton cliffhanger. On va suspendre l’entretien ici. Comme ça, si tes lecteurs veulent savoir ce qui est plus important à tes yeux que la bénédiction de ton agente et de ta maison de disques, ils seront obligés de se jeter sur le prochain épisode. C’est vachement bien pensé, non ?
Tu sais quoi ? Je crois que, quoique musicien, moi, je suis normal ; toi, en revanche, pardon, hein !

 

 

 

À suivre…


Pour acheter le disque des valses de Chopin, c’est par ex. ici.
Pour réserver en vue du concert-événement du 7 février à la salle Gaveau, c’est là.