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Chaos

Chaos String Quartet, « Chaos » (Solo Musica) – 7/7

Première de pochette
  • Extraite du treizième quatuor,
  • achevée en 1825,
  • peu appréciée du vivant de Ludwig van Beethoven,

la Grande fugue op. 133 parachève en majesté la tentative d’épuisement du chaos proposée par le Chaos String Quartet dans ce disque. Des unissons chromatiques ouvrent le bal,

  • inquiétants car puissants puis sournois,
  • solennels puis comme déséquilibrés,
  • évidents puis fuyants car modulants et semblant se défaire.

Les feulements du violon de Susanne Schäfer esquissent le premier motif, troué, de la fugue, confié ensuite à l’alto de Sara Marzadori tandis que le sujet apparaît à l’aigu, entre grands intervalles et écho au chromatisme liminaire. L’entrée progressive des voix entremêlées saisit par sa capacité à associer les opposés que sont l’extrême rigueur du contrepoint et la profusion confusante d’une écriture du chaos. Tour à tour, les instruments tentent de guider le bouillonnement :

  • ici, le violoncelle de Bas Jongen essaye de poser une ligne de basse structurante ;
  • çà, le second violon d’Eszter Kruchió s’obstine à prolonger le rythme pointé tandis que le premier violon est déjà passé dans un rythme ternaire qui ruissellera ensuite sur ses compères ;
  • là, le premier violon réimpose sa prééminence en explosant frotissimi, entre tonicité des intervalles extrêmes, rage des suraigus et rebonds des notes répétées.

La version à l’écoute est particulièrement attentive à faire entendre l’ébullition de la musique,

  • sa montée en température,
  • ses variations d’intensité,
  • l’explosion d’escarbilles liquides et
  • la volonté du Grand Cuisiner de
    • conserver,
    • nourrir et cependant
    • mener à bien son plat pour le moins turbulent.

Pour ce faire, les complices soignent

  • l’étagement très travaillé des nuances,
  • l’exigence rythmique virtuose, et
  • un grand sens de la respiration personnelle (pour éclairer un propos) et collective (pour associer la précision à la confusion).

Un passage « meno mosso e moderato » bascule en Sol bémol et à une mesure à deux temps. Une mélodie en doubles croches court de pupitres en pupitres. Elle sert de réponse au thème chromatique entendu au début de la partition. Le mouvement plus apaisé associe ainsi

  • une élégance presque mozartienne avec la courbe gracieuse de la réponse et ses notes d’accompagnement répétées,
  • une aisance contrapuntique quasi bachologique, rappelant que Beethoven a été à bonne école en son jeune âge pour s’avaler des kilomètres de contrepoint rigoureux, et
  • à une inquiétude très beethovénienne qu’expriment tant le retour du motif escarpé que le choix sonore du quatuor consistant, lors de l’exposition récurrente du sujet, à poser le son puis à le distordre légèrement au long de la tenue, ce qui le dote d’un caractère cauteleux assez flippant.

Soudain, après un fade-out modulant, ressurgissent le traitement

  • en 6/8,
  • en Si bémol et
  • fortissimo

du thème chromatique, version allegro molto e con brio. Pourtant, cette fois, l’inquiétude semble se dissiper. L’affaire file, sautille et gambade harmonieusement.

  • Les phrasés sont onctueux,
  • les trilles sont énergiques, et
  • les échanges entre pupitres sont vigoureux mais nettement articulés.

La couleur change quand une pédale de La bémol au violoncelle annonce une modulation moins guillerette car sise dans le grave. Sans que le discours n’ait profondément muté,

  • une ombre plane,
  • une tension s’installe, et
  • l’œil qui frisait est désormais barré par un sourcil froncé.

 

 

Dorénavant,

  • les attaques sont plus sèches,
  • les trilles ne papillonnent plus : ils grommellent, et
  • les débats sont musclés.

Ça menace sourd. On montre les dents. Des aboiements éclatent.

  • Tenues grondantes des cordes graves,
  • péroraisons hargneuses du second violon,
  • trilles volontiers vociférantes

animent subitement la causerie, qui a viré à la dispute vinaigrée avant de se suspendre quand une diversion en Mi bémol est proposée. Elle permet de rasséréner les convives, même si la pulsation reste acérée et le rythme indique moins une grande cordialité que la persistance d’une tension. Le Chaos String Quartet exacerbe avec une saine obstination a cohabitation entre une volonté d’ordonner le chaos et le chaos qu’engendre, par débordement, toute volonté de dompter cette force qui va. Ici se mêlent

  • virtuosité,
  • souci de la mécanique et
  • conviction.

On aurait beau jeu de pointer une tendance parfois extrême à

  • faire rutiler le moindre chrome,
  • acérer les lignes jusqu’à les rendre dangereuses à cerner, et à
  • pousser l’idée du chaos et de l’ordre dans ses derniers retranchements.

Ce serait peut-être objectivement défendable tant l’engagement des musiciens ne laisse point de repos, mais ce serait subjectivement erroné et, ce, à double titre. D’une part, en effet, ce choix radical n’est pas sans faire écho à l’ambition démesurée de cette grande fresque beethovénienne ; d’autre part, le projet du disque n’a jamais été, n’est pas et ne saurait être

  • de ronronner mais de secouer,
  • de ressasser mais de questionner,
  • d’accumuler des minutes de musique mais de raconter une histoire.

Une histoire du chaos dans la musique, ou comment la musique, dans sa diversité, a cherché à appréhender, à défaut (et c’est heureux) de museler le chaos. L’art

  • du silence,
  • de la suspension et
  • du break

sied à l’association entre une formation originale dans son état d’esprit et un must du répertoire qui lui incombe. On goûte

  • l’agilité des archets,
  • la cohérence du projet et
  • le plaisir du groove
    • (les pizz du violoncelle,
    • l’optimisation des changements de couleur et de tempo,
    • la trrrès large palette de sonorités suscitées, et
    • l’inclination pour l’accent net dont témoigne singulièrement l’impulsion des doubles cordes de la coda impulsées par Sara Marzadori) :

un projet

  • séduisant,
  • convaincant et
  • quasi funky,

à prendre dans le contexte d’un album concept et à savourer comme un excellent exemple d’un genre devenu rare dans l’industrie de la musique savante !


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Chaos String Quartet, « Chaos » (Solo Musica) – 6/7

Quatrième de pochette

Trois mouvements, trois cellules matricielles, trois citations : avec son troisième quatuor, écrit en 1983, Alfred Schnittke déploie

  • sa capacité de penser polymorphe,
  • son art du contrepoint et
  • sa propension à la diversité de l’écriture.

Le premier mouvement – le seul ici interprété par le Chaos String Quartet – s’ouvre sur les trois citations :

  • une du Stabat mater d’Orlando de Lassus,
  • une de la grande fugue beethovénienne op. 133 qui conclura le disque, et
  • une égrenant les quatre lettres-notes constituant la signature de Dmitri Chostakovitch, DSCH.

Le son

  • émerge doucement du silence,
  • y retourne,
  • s’en libère.

Le compositeur frictionne

  • les intensités,
  • les harmonies,
  • les modes de jeu
    • (pizzicati,
    • coll’arco,
    • glissendi…).

 

 

La partition laisse résonner les différentes citations, travaillant les mutations

  • d’intensité,
  • de dynamique et
  • d’esthétique.

Entre

  • collage,
  • superposition et
  • fondu-enchaîné,

l’andante procède d’une expressivité

  • parfois à fleur de peau,
  • souvent imprévisible et
  • toujours palpitante,

ce qui dessine par projections interposées un chaos hésitant avec passion entre

  • ordre contrapuntique,
  • entrelacs labyrinthiques et
  • explosivité étincelante.

Une dernière transition conduit vers le quart d’heure beethovénien que nous écouterons dans une prochaine notule. Les artistes répètent « Die Groβe Fuge » sur différents registres, accompagnés par leurs instruments jusqu’à un unisson filé. Une dernière incartade avant d’entamer le monument. À suivre !


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Chaos String Quartet, « Chaos » (Solo Musica) – 4/7

Quatrième de pochette

Le chaos – tel que l’envisage le troisième mouvement du second quatuor de György Ligeti – est « come un meccanismo di precisione ». Après deux mesures de silence, le mécanisme

  • s’enclenche,
  • se décale,
  • se dérègle et
  • déraille.

À nous

  • poulies,
  • rouages et
  • roues dentelées

plus ou moins de guingois ! Le titre programmatique est assumé par la partition, même si la précision du mécanisme ne se réfère pas à une synchronisation lisse. Au contraire, grâce aux frictions répétées, le compositeur et ses interprètes donnent aux cahots rythmiques

  • du grain,
  • du relief et
  • de la matière.

Notes puis intervalles répétés

  • se jaugent,
  • accélèrent,
  • s’effacent puis
  • rejaillissent quand l’archet se substitue aux pizzicati.

Soudain, la palette

  • d’attaques,
  • de sonorités et
  • de registres

s’amplifie puis se resserre, dans une forme ABA accélérée qui n’est pas sans rappeler la structure de Lux aeterna.

 

 

Soudain, le chaos change d’apparence – Ligeti expliquait que les cinq mouvements travaillaient le même matériau, mais nous devons admettre que cela ne saute pas aux oreilles insuffisamment exercées. Avec le quatrième mouvement, c’est un chaos foufou qui se présente à l’auditeur. Il s’agit d’un presto

  • furioso,
  • brutale et même
  • tumultuoso.

Prometteur !

  • Tonnerre rugueux,
  • cacophonie apparente et
  • complexités rythmiques

font dialoguer

  • tenues éthériques,
  • crissements,
  • bombardements sonores,
  • curiosités harmoniques… et
  • silence pour une dizaine de secondes.

Semble ainsi fulminer un chaos marqué par

  • l’imprévisibilité,
  • les recombinaisons et
  • l’absence d’harmonie

dans le défilé de son kaléidoscope thymique.

  • Ça cogne avec rage, puis
  • ça s’apaise, puis
  • ça repart
    • en tambourinant,
    • en tonitruant et, grâce à la vigueur des musiciens,
    • en éructant sans fard.

Sous l’austérité d’une œuvre pétaradante, l’on se délecte de la vitalité qui émane de la capacité de la partition à déjouer toute attente hormis celle de la prochaine surprise.

 

 

Le cinquième mouvement renverse la table en s’annonçant comme un allegro « con delicatezza ». La rhétorique quasi minimaliste se distord en confrontant

  • des rythmes,
  • des évolutions et
  • des dynamiques

distincts à chaque pupitre. Un premier épuisement du sujet suspend le discours, avant que le second violon et le violoncelle ne relancent le grouillement sonore à coups de triples croches jouées triple piano, d’abord à l’unisson puis à l’opposé. Leurs collègues tirent des pédales vibrantes puis se lancent et entraînent tout le quatuor dans une cavalcade… qui s’éteint à son tour. Il serait donc là, le chaos, non point seulement dans son imprévisibilité

  • d’intensité,
  • de couleur et
  • d’énergie,

mais aussi dans sa capacité à ressurgir alors qu’il semblait

  • assagi,
  • étouffé voire, pis :
  • rangé des voitures.

De la sorte,

  • suspensions et tenues,
  • unissons et silences,
  • déflagrations et déstructuration de la ligne

permettent à l’oreille d’être toujours en alerte, et aux interprètes de laisser poindre l’oxymorique délicatesse du chaos, pimpée par

  • la virtuosité digitale et technique,
  • l’exigence de la mise en place et
  • la science de la nuance,

jusqu’à l’effacement dans le silence des espaces finis, pour une fois (désolé, Blaise, une autre fois, peut-être ?).

 

 

Pourtant, sans se laisser désemparer, l’exploration du chaos continuera dans une prochaine notule. À suivre !


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Pour lire notre première chronique à quatre temps sur le premier disque du quatuor, c’est çà.
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Chaos String Quartet, « Chaos » (Solo Musica) – 3/7

Première de pochette

Qu’est-ce que le chaos ? Comment la musique peut-elle nous en causer ? C’est la problématique de cet album concept, évoquée au long des deux épisodes précédents, et son examen passe à présent par l’expérience radicale constituée par le second quatuor de György Ligeti. L’allegro nervioso liminaire s’ouvre sur une mesure silencieuse « senza tempo ». Effacée promptement, elle précipite l’auditeur dans un monde où

  • explosivité des pizzicati fortissimi,
  • limbes des suraigus pianissimi et
  • phases planantes

dessinent une atmosphère fuligineuse. La rigueur rythmique de la partition, imperceptible à l’oreille nue,

  • chamboule les tempi,
  • secoue les mesures et
  • bouscule la division du temps (ainsi du mélange synchrone, au deuxième temps de la mesure 23,
    • d’un triolet,
    • d’un quintolet et
    • de quatre doubles).

 

 

Le chaos est ici un espace où les repères se brouillent. L’on essaye de s’orienter

  • à l’intensité,
  • à la tessiture utilisée,
  • à l’événement qui soudain jaillit,

et c’est cet essai, jamais satisfaisant, qui capte l’attention. Impossible d’entendre, il faut écouter. Accepter le sursaut. Scruter et être ébloui. Tendre la portugaise et se laisser hypnotiser pour finir à nouveau sonné. S’habituer à se déshabituer.

  • Ici bouillonne la rage.
  • Çà se cramponne la suspension.
  • Là déflagre la déflagration.

Pour qui aime se laisser raconter des histoires percutantes et imprévisibles, un délice piquant. Pour qui aime ouïr une voix douce parler de sa morning routine avec un joli sourire très doux dans le timbre, un supplice grotesque.

 

 

Le deuxième mouvement est marqué « sostenuto, molto calmo ». Des sons

  • ondulants,
  • striés,
  • déformés,
  • frottés les uns aux autresavec rugosité

tour à tour ou simultanément

  • se rapprochent,
  • s’éloignent,
  • se tuilent,
  • se provoquent,
  • dérapent,
  • cognent,
  • s’élèvent,
  • s’amplifient,
  • jouent avec l’inaudible et
  • finissent par s’éteindre.

Tout se passe comme si, ici, le chaos fragilisait une méthode rationnelle qui consisterait à tenter

  • d’amadouer,
  • de dompter et
  • de classer

les événements sonores. En effet, ce ne sont pas tant les rébellions du hasard qui s’opposent à cette stratégie d’organisation ; le quatuor Chaos semble suggérer que le chaos n’est pas domesticable car, dès lors qu’il serait domestiqué, il disparaîtrait. Le chaos ne reçoit d’ordre de personne, le bienheureux. Dès la prochaine notule, nous vérifierons si les trois derniers mouvements confirment ce point d’étape. À suivre !


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Chaos String Quartet, « Chaos » (Solo Musica) – 2/7

Quatrième de pochette

Après un passage chez Haydn et une incursion chez Bach, le Chaos String Quartet se met en tête de nous amener chez Jean-Féry Rebel lequel, contrairement à ce que pourrait laisser supputer son prénom tout à fait cocasse, tout à fait spacieux, n’est pas un candidat oublié d’une téléréalité de TMC mais fut, comme chacun sait, un violoniste et compositeur baroque, contrairement à ce que laissent entendre certaines vidéos YouTube.

 

 

En 1737, ledit et susnommé Jean-Féry Rebel, Jean-Féfé pour les intimes, Jean-Féry Rebel pour tous les autres, a composé une « symphonie de danse » pour

  • petit chœur,
  • grand chœur,
  • cuivres et timbales pouvant être joués par qui sait les manier parmi les choristes.

Dans cette « symphonie de danse », « le cahos » est un mouvement non dansé, à une époque où une telle exclusivité – sans danse ni soliste lyrique – était logiquement rare dans un projet chorégraphique. Pour atteindre l’arrangement qu’en tire le quatuor, l’auditeur consciencieux doit néanmoins passer par la deuxième transition fomentée par le quatuor et Samu Gryllus. Contrairement à la première, celle-ci inclut la gravité du violoncelle en bourdon et des murmures vocaux dignes d’un moment où le corps est découvert dans une émission de faits divers mais en bien exécuté, pour une fois. La cohérence avec la pièce qui vient et interroge la liberté d’une musique libérée de l’obligation vocale ou mouvementée confirme, sous des abords new age, la profondeur de la réflexion semblant présider à cette set-list.

 

 

Au reste, Volker Neumann n’a pas hésité à conserver la respiration liminaire dans le montage définitif avant de laisser exploser le tohu-bohu de cordes en flammes. Désireux de surjouer sciemment la dimension programmatique du mouvement pour faire écho à la ligne directrice de son album conceptuel, le combo

  • accentue les fortissimi,
  • suréclaire les contrastes et
  • n’hésite pas à brouiller la mélodie avec le bouillonnement des accompagnateurs mimant l’émulsion créatrice en cours.

Autour d’une ligne de basse basique que Bas Jongen paillette avec sa variété d’attaques, il y a de la friction

  • de cordes,
  • d’harmonies et
  • de contraires
    • (délicatesse versus brutalité,
    • fureur versus suspension,
    • intensités évanescentes versus coups de butoir, etc.).

C’est bel et bien « le cahos », que la transition suivante tire vers le deuxième quatuor de György Ligeti, complémentant le premier chroniqué ici et là. Cette fois, le quatuor d’instruments pétarade, interrogeant la note de ré en la jouant

  • nette,
  • tenue,
  • filée,
  • striée,
  • glissée… ou
  • transformée jusqu’à un silence de six secondes.

Si, six secondes, dans notre monde où tout va vite, c’est long. Hommes de certitude qui entrez dans l’univers du chaos, je crains qu’il ne vous faille abandonner de suite toute forme d’espérance car, une fois de plus, la suite, le croira-t-on ? est à suivre !


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Chaos String Quartet, « Chaos » (Solo Musica) – 1/7

Première de pochette

On connaît le son du silence, cette rengaine qui fit la fortune de deux astucieux musiciens (et de leur producteur remixeur) ainsi que le bonheur des mauvais guitaristes cherchant quelque fredonnerie fédératrice pour finir une soirée assurément trop longue. Mais le chaos, lui, est plus proche du cri du renard : nul ne le connaît.

 

 

Oui, le chaos est-il

  • bruit ou musique,
  • pré-genèse ou aboutissement,
  • moment intermédiaire ou apocalypse orgasmique ?

Le quatuor à cordes Chaos, fondé en 2019, s’attaque à la question au long d’un disque enregistré en juillet 2025 sous les micros de Volker Neumann. Susann Schäffer, Eszter Kruchió, Sara Marzadori et Bas Jongen ont choisi d’explorer leur propre voie en mêlant

  • arrangements plus que transcriptions (ainsi les nomment-ils),
  • œuvres originales ou presque, elles-mêmes parfois bestofisées, et
  • transitions semi-improvisées autour d’une base fournie par Samu Gryllus.

C’est peu de dire que ce projet disruptif intrigue – l’esthétique pop proposée par Clemens Schneider et endossée par le quatuor fait résonner visuellement l’énergie que promet le titre fédérateur. En effet, depuis Mama Béa Tekielski, l’on sait que, au commencement était le chaos.

 

 

Ce nonobstant, ce postulat ne résout point le mystère. Car qu’y avait-il avant le commencement ? Et comment commença le chaos ? Rapprochant le chaos du big bang, le quatuor s’approprie la « Représentation du chaos » qui ouvre La Création de Joseph Haydn. Entre

  • agitation féroce,
  • tenues presque détrempées et
  • contrastes
    • (attaques,
    • intensités,
    • sonorités du premier violon),

les interprètes assument l’audace d’un tel arrangement en le tirant du côté

  • du mystère,
  • du primal (les grognements du violoncelliste ajoutent une couche à cette option) et
  • de l’émergence d’une organisation sonore plus policée.

Les sons paraissent plus souvent filés que découpés, laissant imaginer un espace mental filandreux qui apprivoise peu à peu ses composantes. Les archets s’étirent ou claquent. La musique murmure ou aboie. Les tenants d’un Haydn poudré jusqu’à la racine de la perruque risquent de suffoquer dans leur chemise à jabot. Ceux que

  • l’exploration donc la redécouverte du répertoire canonique par une face inattendue,
  • la proposition d’une relecture personnelle – ici thématique – et
  • l’audace de l’irrévérence réfléchie

excitent jugeront que, ma foi, ça démarre sur les chapeaux de roue ! La première transition expose le souffle – exercice qui eût été vain nonobstant la tendance de certains enregistrements de quatuor à survaloriser les halètements des cordistes, parfois de façon gênante. Ici, tout se passe comme si, après la Création, on était arrivé direct au dimanche où Dieu se reposa et vit que ce qu’il avait fait était rien cool.

 

 

Le lien entre L’Art de la fugue, dont pointe le premier contrepoint, et le chaos paraît contre-intuitif donc stimulant. On aurait compris d’emblée si les olibrius avaient opté pour le quatorzième épisode inachevé, donc hyperorganisé mais in-fini. L’hypothèse que l’on échafaude ici est celle d’un contrepoint, justement, au chaos. Rien de plus rigoureux que ce cycle, par opposition à l’idée

  • de dispersion,
  • d’aléatoire et
  • d’incontrôlable

qui anime le charme putatif du chaos. La fugue à quatre voix est cette fois traitée avec une netteté qui souligne par contraste la volonté d’incarnation entendue dans l’étrange première piste. On note le souci des musiciens de sonner baroque

  • (étirement des sons tenus façon diérèse avec la couleur de l’attaque distincte de celle de la finale,
  • aigus volontiers ouverts,
  • volonté d’avancer droit)

mais aussi leur désir d’organiser ce bordel – pardon : le chaos – qu’est le contrepoint rigoureux par des effets différenciés de nuances collectives qui fonctionnent souvent très bien.

 

 

Doit-on le préciser ? La suite est à suivre.


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