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Le blog de Bertrand Ferrier, page 118

Jean-Nicolas Diatkine joue Chopin, Musée Jacquemart-André, 12 février 2023 (1/2)

Jean-Nicolas Diatkine au musée Jacquemart-André, le 12 février 2023. Photo : Rozenn Douerin.

 

Certains ont la mine blasĂ©e et la satisfaction non plus seulement de savoir mais d’expliquer. Jean-Nicolas Diatkine, lui, a l’Å“il qui frise et l’air de ne pas y toucher. C’est comme ça. Pourtant, ce dimanche soir, c’est un homme pressĂ© qui entre dans le salon de musique du palais-musĂ©e Jacquemart-AndrĂ©. Certes, il s’attarderait bien pour prĂ©senter les enjeux biographiques et musicologiques de son programme, mais « on n’a pas beaucoup de temps », regrette-t-il, bousculĂ© par la tension entre un format de concert au musĂ©e traditionnellement proche de l’heure de musique et un programme qui, brut, pèse dĂ©jĂ  1 h 10 – la durĂ©e d’un disque charnu sans doute en prĂ©paration.
Son rĂ©cital parisien, consacrĂ© Ă  FrĂ©dĂ©ric Chopin, s’articule en diptyque. Le premier bloc est constituĂ© par l’impressionnante Troisième sonate op. 58. Fidèle Ă  sa patte, l’interprète y prĂ©fère

  • le texte Ă  l’Ă©motivitĂ©,
  • la prĂ©cision du toucher Ă  l’effet visuel, et
  • le sens du phrasĂ© au continuum simplificateur noyĂ© dans un sustain sirupeux.

En effet, il s’agit de tenir Ă  la fois l’unitĂ© du mouvement et la variĂ©tĂ© des dynamiques qui l’habitent. Aussi Jean-Nicolas Diatkine opte-t-il pour un Allegro maestoso concentrant les contrastes dans des nuances plus volontiers mezzo qu’exubĂ©rantes. Le spectre sonore resserrĂ© est idĂ©al pour la spĂ©cificitĂ© de ce concert, alliant un quart de queue et un contexte acoustique plus intime que la salle Gaveau, coutumière au musicien. Trois intimitĂ©s (celle de l’espace, du son et des nuances) semblent rĂ©investir la sonate par

  • une clartĂ© qui n’est point froideur,
  • une honnĂªtetĂ© qui n’est point indiffĂ©rence et
  • une rigueur qui n’est point rugositĂ©.

Dans cette perspective, le bref Scherzo molto vivace pourrait n’Ăªtre qu’un exercice pyrotechnique moins adaptĂ© Ă  l’exĂ©cutant. Jean-Nicolas Diatkine dĂ©joue le piège en associant manière de sapience Ă  la forfanterie de la « plaisanterie » consubstantielle Ă  tout scherzo. Ne cĂ©dant pas Ă  l’ivresse en dĂ©pit de l’effervescence digitale, le pianiste garde un quant-Ă -soi prĂ©cieux pour faire musique des diffĂ©rences celĂ©es dans le flux de la miniature et des respirations distillant suspension et suspense.

 

Jean-Nicolas Diatkine, le 14 avril 2021. Photo : Bertrand Ferrier.

 

L’ample Largo ne calme point notre bruyante voisine qui mĂ¢chonne, Ă  dĂ©faut de tĂ©tine, la branche de ses lunettes. Cette paltoquette goĂ»te-t-elle mieux, de la sorte, le souvenir paternel que Jean-Nicolas Diatkine lit dans ce mouvement ? L’exercice n’est pas indispensable pour savourer la tension que l’homme Ă  la crinière blanche suscite.

  • Tension plus que pathos, indĂ©niablement,
  • sobriĂ©tĂ© plus que sentimentalisme,
  • fluiditĂ© de la modulation plus que surlignement des mutations,
  • art de l’agogique plus que rude plaisir de la vigueur,
  • science du toucher plutĂ´t qu’extraversion de la percussion :

ainsi se prĂ©sente l’affaire Ă  nos esgourdes. Le Finale presto ma non tanto synthĂ©tise ces qualitĂ©s dans un mouvement qui, lui-mĂªme, boucle le voyage musical passĂ© par le si mineur liminaire, le Mi bĂ©mol du scherzo, le Si du largo pour aboutir aux irisations du finale, avec transition vers le si mineur, passages en Mi et en si mineur et conclusion en Si. Tant Ă  chaque mouvement que plus globalement au niveau de l’ensemble de la sonate, Jean-Nicolas Diatkine semble avoir adoptĂ© la posture du guide qui conduit l’auditeur dans un voyage oĂ¹ les Ă©motions deviennent des paysages, loin des collègues qui prĂ©fèrent Ă©lectriser la partition et, vibrionnants, injecter des Ă©motions ripolinĂ©es aux amateurs de grand huit.
Après le microscopique prologue, mĂªme la virtuositĂ© nĂ©cessaire paraĂ®t intĂ©riorisĂ©e. On goĂ»te non point une paix compotĂ©e dont Ă©maneraient de soporifiques fragrances sucrĂ©es, façon stand forain de barbe Ă  papa – gaufres – pommes d’amour – panini – kebab – huitres Ă  emporter, mais une sapide cohĂ©rence qui dĂ©ploie

  • une ligne mĂ©lodique toujours prĂ©cise,
  • une belle mĂ©canique ternaire et
  • une association sĂ©duisante entre percussivitĂ© et digitalitĂ©.

Les bourgeois venus par erreur chercher

  • de l’extraverti cabotin,
  • du zozo bruyant, ou
  • de l’Ă©chevelĂ© confondant Ă¢me tourmentĂ©e et poses hystĂ©riques

en seront pour leurs frais. Jean-Nicolas Diatkine nage dans d’autres eaux. Sa proposition mĂ©lange virtuositĂ©, Ă©motion, savoir-faire, rĂ©flexion musicologique et une sorte de vision plus spirituelle que tellurique de ce Chopin-ci. Elle rĂ©ussit le tour de force de ne pas gommer le principal objet de la musique – qui est ou devrait Ăªtre moins de raconter la vie du compositeur ou de partager les Ă©tats d’Ă¢me de son interprète que de faire vibrer l’auditeur – tout en liant les deux dimensions de l’interprĂ©tation : d’une part, la performance physique, technique, artisanale, en somme, et, d’autre part, l’art qui la transcende. De quoi mettre en appĂ©tit pour les quarante minutes qui s’annoncent via la seconde partie du diptyque : les vingt-quatre prĂ©ludes.

Ă€ suivre !

 

Le projet Mama Béa Tekielski en approche !

Studio Jack Good (Paris 18), le 14 février 2023. Enregistrement des « Pissenlits » avec Esther Assuied. Photo : Jacques Bon.

 

Petits plats dans les presque grands ce tantĂ´t, afin d’enregistrer une chanson apĂ©ritive extraite du spectacle tirĂ© des chansons de Mama BĂ©a. Le piano (un Pleyel de 1924, s’il vous plaĂ®t) a survĂ©cu – de justesse mais survĂ©cu – Ă  l’expĂ©rience MBT. La rĂ©alisatrice et le preneur de son ont survĂ©cu, eux aussi, du moins pour l’instant.
La vidéo arrive prochainement ; les billets sont déjà disponibles ici. Et pour ceux qui, voyant la photo supra, veulent en voir davantage sur les chaussettes de la réalisatrice, cadeau.

 

Des chaussettes de réalisatrice vues par Jacques Bon

 

 

Paolo Oreni improvise

Paolo Oreni, le 14 janvier 2023, Ă  l’orgue Delmotte-BĂ©asse de l’Ă©glise Saint-AndrĂ© de l’Europe (Paris 8). Photo : Rozenn Douerin.

 

DotĂ©s de moyens superlatifs, Paolo Oreni pourrait n’Ăªtre qu’un virtuose italien au pedigree clinquant et au savoir-faire nĂ©anmoins très sĂ»r. Las, le musicien sait Ăªtre

  • brillant sans Ăªtre m’as-tu-vu,
  • puissant sans rouler des mĂ©caniques,
  • sensible sans Ăªtre niaiseux.

De passage Ă  Paris, il a gratifiĂ© l’Ă©glise Saint-AndrĂ© de l’Europe d’un concert dĂ©capant et dĂ©coiffant (sauf lui). Après

  • Bach (version Guillou),
  • Liszt (version Guillou) et
  • Widor,

le moment Oreni est venu. CrĂ»tes-vous qu’il se contraignit Ă  le cĂ©lĂ©brer par un crescendo benoĂ®tement attendu par les « connaisseurs » (en anglais dans le texte) ? Que nenni !

  • Les ruptures d’intensitĂ© subsument la forme en arche ;
  • les choix de couleur perturbent l’ennui de la linĂ©aritĂ© ; et
  • les secousses harmoniques dĂ©mentent la fatalitĂ© d’une binaritĂ© opposant le tonal sensible au rugueux inaccessible.

VoilĂ , en vidĂ©o, de quoi ça s’agit(e).

 

 

 

20 ans de Jann Halexander, le début !

 

On n’a pas tous les jours vingt ans… sauf Jann Halexander, qui cĂ©lèbre ses vingt ans de carrière tout au long de 2023. Avant une date phare le 30 mars, il propose un tour de chant intimiste associant ses tubes, parfois habillĂ©s de nouveaux arrangements, et des raretĂ©s qu’aficionados et curieux auront plaisir Ă  dĂ©couvrir. MĂªme si j’adooore la camaraderie qui unit les accompagnateurs sur scène, je suis ravi de me retrouver seul au piano pour ploum-ploumer le zozo (je tente l’expression) Ă  l’occasion de cette première.

 

 

 

Le petit chien est mort

Debussy de la Lorette en Cornouailles le 7 février 2023. Photo : Rozenn Douerin.

 

C’Ă©tait prĂ©vu que ce fĂ»t triste. C’est triste quand mĂªme.

 

Debussy de la Lorette en Cornouailles en Bretagne, oĂ¹ il sera enterrĂ© ce soir. Photo : Rozenn Douerin.

 

 

Les grands entretiens – Jean-Luc Thellin 4

Jean-Luc Thellin. Photo : Rozenn Douerin.

 

Ă€ l’occasion de la sortie de sa remarquable intĂ©grale-et-plus de l’œuvre d’orgue de CĂ©sar Franck, Jean-Luc Thellin, nouvel organiste de la cathĂ©drale de Chartres, nous rĂ©vèle, en quatre Ă©pisodes, les coulisses intellectuelles, musicologiques, techniques et sentimentales (ça joue) d’un tel projet…

 

Premier épisode : comment devenir franckiste
Deuxième épisode : pourquoi enregistrer César Franck
Troisième épisode : pourquoi jouer Franck est autobiographique
Quatrième Ă©pisode : comment vivre après un rĂªve

 

Quatrième épisode
Comment vivre après un rĂªve

 

Dans ce dernier épisode de notre entretien, comme le peintre « va voir » pour « retrouver / ce qui maintenant / lui saute / aux yeux / pour / la première fois »[1], Jean-Luc Thellin nous raconte à quoi ressemble la vie d’un artiste une fois un gros défi relevé. Quand on a, de ses propres forces, préparé, financé, construit, enregistré et suivi un projet incluant quatre « disques laser » traduisant un projet à la fois personnel et universel, comment se remobilise-t-on pour affronter et inventé, au sens fort, la suite de son existence artistique ? À la croisée des chemins, l’organiste belgo-franco-et-désormais-un-peu-suisse témoigne… et allèche les esgourdes de ses fans !

 

Jean-Luc, dans le troisième volet de notre conversation, tu as expliquĂ© que, avec l’intĂ©grale Franck, tu venais de mettre sur la table vingt ans de ta vie. On pourrait dĂ©noncer des Ă©lĂ©ments de langage assez stĂ©rĂ©otypĂ©s pour que chaque artiste s’en serve indiffĂ©remment Ă  la parution de chacun de ses disques. En effet, ce genre de dĂ©claration pose la question de l’après. Cela pose mĂªme deux questions, m’est avis : faudra-t-il attendre vingt ans avant ton prochain disque ? et comment envisage-t-on la suite quand on a, en quelque sorte, atteint son but sinon accompli son rĂªve ?
Alors y a deux choses. D’une part, à ce jour, je ne suis pas encore redescendu de mon petit nuage. Donc il y a des questions que je ne me pose pas encore.

Tu profites ?
Je plane un peu. Pas totalement mais un peu. D’autre part, je vois quand mĂªme arriver ces questions. Par exemple, je sais qu’il y a l’intĂ©grale Bach Ă  refaire.

 

« Le langage belge ne ressemble à aucun autre »

 

Alors, mettons les pieds dans le plat : l’intégrale JSB chez Organroxx ne reprendra pas.
Non. C’est un choix ferme et définitif. En revanche, je referai une intégrale Bach avec une autre maison de disques. Je vais prendre le temps de bien la choisir. Je ne veux plus perdre d’énergie dans des stress inutiles. J’aspire à travailler de manière très sereine.

Tu es donc partagé entre la satisfaction de ce coffret abouti, et la conscience qu’il va falloir se remettre à tracer de nouvelles perspectives.
Oui. LĂ , le coffret est sorti, je suis très content, les concerts arrivent. C’est important, les concerts ! Le projet ne s’arrĂªte pas Ă  la sortie des disques. Une autre partie du projet commence Ă  ce moment-lĂ . Il faut le faire vivre. Il faut qu’on en parle. Qu’on le fasse dĂ©couvrir Ă  des tas de gens. Des mĂ©lomanes,  des confrères, des « gens du milieu de l’orgue ». J’ai Ă©tĂ© très Ă©mu parce que des organistes italiens m’ont contactĂ©. Un harmoniste du facteur Goll, en Suisse, m’a Ă©crit son enthousiasme, notamment pour la gestion des registrations. C’était Ă©mouvant car on ne se connaĂ®t pas ; alors, le compliment d’un facteur travaillant pour une maison aussi prestigieuse, ça m’émeut parce que ça conforte mes choix d’instruments… et ça contribue Ă  valider la manière dont je m’en sers.

 

 

Parallèlement aux suites franckistes, tu dois malgré toi commencer à penser à l’avenir. Y a-t-il une vie après Franck ?
J’y travaille. Quand je suis allé remettre quelques exemplaires du coffret à l’Orchestre philharmonique royal de Liège, on m’a demandé : « Quel est ton prochain projet ? Fais-tu quelque chose pour célébrer l’année Joseph Jongen  [né à Liège en 1873 et mort en 1953] ? » Je n’y avais pas pensé.

Tu n’es pas autant jongenologue que franckomane…
Il est vrai que je ne joue pas souvent les œuvres de ce compositeur. Pour autant, j’aime beaucoup son travail.

 

« Je reste attentif aux hasards »

 

Foin de salamalecs : n’est-il pas difficile de proposer des Å“uvres de compositeurs moins connus Ă  des programmateurs toujours avides de « tubes » ou, a minima, de compositeurs vedettes ?
Personne ne m’empĂªche de travailler ce que je veux, mĂªme si les grands noms ont toujours davantage la faveur des spectateurs et des programmateurs, c’est vrai. Si j’ai moins jouĂ© Joseph Jongen que d’autres compositeurs, c’est surtout que j’avais une certaine retenue Ă  aborder ces pièces. En effet, ce compositeur est tout Ă  fait Ă  part, dans la production organistique. Certes, sa Sonate hĂ©roĂ¯que est presque du mĂªme ordre que la Sonate de Reubke, en termes d’exigence pour l’interprète et de proportion…

… en plus concis toutefois…
… mais elle a ce cĂ´tĂ© un peu Ă©nigmatique du langage belge qui ne ressemble Ă  rien d’autre. Or, quand j’ai donnĂ© l’intĂ©grale Franck en concert au mois de septembre, Pierre Jongen, le petit-fils de Joseph, est venu m’écouter. Je l’ai rencontrĂ© Ă  la fin du concert. Plus tard, il m’a envoyĂ© un message en me disant qu’il souhaitait que j’enregistre, moi, personnellement, les Å“uvres de son père. Ça m’a marquĂ©, bien sĂ»r.

Bref, tu as trouvé le projet suivant.
J’y rĂ©flĂ©chis ; et, plus j’y rĂ©flĂ©chis, plus je me dis : « Ben oui, j’vais l’faire ! » Après, savoir si on part sur une production avec orgue solo ou avec orgue et orchestre pour la Symphonie concertante, il est trop tĂ´t pour le fixer. Mais ça m’est soudain apparu comme une Ă©vidence car, en tant que Belge, le patrimoine organistique belge m’importe beaucoup. Alors, comme il n’y a jamais de hasard, je pense que, si j’ai eu ces contacts, c’est peut-Ăªtre qu’il est temps que je monte ce projet.

Tu dĂ©cris la mĂªme logique que pour le projet Franck : il y a le temps plus ou moins long de l’incubation, pendant lequel tu rumines la musique avant d’oser la capter ; puis il y a le temps de l’évidence.
Le fait est que, si ça se concrétise, ce serait une belle continuité par rapport au répertoire belge.

 

 

Parce que tu as la mauvaise foi de considérer Franck comme Belge…
Quelle mauvaise foi ? Il est Belge, circulez, y a rien à voir !

Oublions cette provocation gratuite – Franck est Ă©videmment français – pour nous concentrer sur le mĂ©canisme que tu dĂ©cris. Tu donnes l’impression d’associer trois Ă©lĂ©ments, dans ta rĂ©flexion : une pratique dĂ©sormais longue des Å“uvres du rĂ©pertoire (parlons de « rumination », mĂªme si c’est un peu vache), une attention aux stimuli qui permettent de saisir et de concrĂ©tiser des opportunitĂ©s, et une certaine ouverture aux hasards de la vie.
Oui, je cogite beaucoup mais je reste aussi en éveil sur ce qui peut se présenter d’inattendu. Certains hasards peuvent susciter un projet à partir d’un autre.

 

« Je n’abandonnerai jamais mon projet Bach »

 

Mener des projets amène à d’autres projets, et avoir mené à terme de gros projets permet d’en envisager avec sérénité d’autres moins costauds…
… et d’autres plus costauds, car il faut progresser sans cesse ! NĂ©anmoins, c’est vrai : mĂªme si tout projet exige un investissement colossal, le projet Jongen serait moins lourd Ă  porter que le projet Franck, ce qui me permettra de prĂ©parer le chantier Bach.

Cette frĂ©nĂ©sie de projets trahit-elle aussi ta peur de te retrouver Ă  l’arrĂªt ?
Je n’imagine pas d’arrĂªter de monter des projets. Par consĂ©quent, je n’ai pas peur, au sens oĂ¹ je ne planifie pas tous les projets mille ans Ă  l’avance pour Ăªtre sĂ»r d’avoir quelque chose après le projet auquel je me consacre. En tant que musicien, je ne conçois pas de passer mon temps Ă  contempler mon coffret Franck, quelque joli qu’il soit, en me disant : « C’est bien, petit Jean-Luc, tu as bien travaillĂ©, tu peux te reposer, maintenant ! »

Parlons plus énergie qu’argent – on a évoqué l’aspect pécuniaire supra – pour essayer de nous rendre compte de l’investissement extraordinaire qu’a nécessité ce coffret de quatre disques.
Le coffret Franck, c’est deux ans de travail depuis la formalisation du projet Ă  son accomplissement, avec une Ă©quipe qu’il a fallu constituer. Ça demande beaucoup de boulot, de constituer une Ă©quipe. NĂ©anmoins, il y a un avantage : ceux qui m’entourent, ce sont des gens de confiance. Ils n’ont pas disparu parce que le coffret Franck est dans les bacs. GrĂ¢ce Ă  eux, si je veux monter un projet Jongen en 2023, ça peut aller vite. Enfin, disons, plus vite.

D’autant que, en sus de Bach, tu dois déjà te dire que Jongen pourrait t’entraîner dans une autre aventure…
Bien sûr. Jongen peut amener de nouvelles envies, de nouvelles idées, de nouvelles opportunités. Il y a possiblement un effet boule de neige, et je veux en profiter. En revanche, une chose est sûre : jamais je n’abandonnerai le projet d’intégrale Bach. Jamais, jamais et re-jamais derrière. Je ne me laisserai pas mettre entre quatre planches avant de l’avoir fini.

Toujours sous forme d’une série de récitals ?
Oui. En revanche, plutôt que de proposer des albums individuels, je pense créer des coffrets de quatre ou cinq disques.

Parce que les ventes s’épuisent trop vite ?
Je dirais que je me suis rendu compte que, pour le public, c’était plus appétissant d’avoir un bel objet.

 

« Le but d’un musicien, c’est quand mĂªme de donner du bonheur aux gens »

 

Notons que tes quatre disques Bach étaient particulièrement fouillés.

  • La notice des Å“uvres Ă©tait très intĂ©ressante ;
  • la description de l’orgue Ă©tait incluse ; et il y avait mĂªme – gĂ©nial pour tous les passionnĂ©s de l’orgue –, en sus de la composition,
  • l’ensemble des choix de registration.

Ça, franchement, pour faire rĂªver, mais aussi pour aider Ă  comprendre la logique de l’interprète et pour instruire les pratiquants, c’était fastidieux pour toi, sans doute, mais fabuleux pour tes auditeurs ! Cependant, ce que tu dis est plutĂ´t : contre le streaming, vivent les vrais objets, les disques qui ont de l’épaisseur…
Je crois qu’un coffret, ça dit quelque chose de plus qu’une série de disques unitaires.

 

 

Pas question, pour autant, de pousser l’extrĂªme Ă  claquer quatorze disques d’un coup, j’imagine ?
Haha, non, bien sĂ»r ! Ce ne serait pas tenable. En revanche, fractionner l’intĂ©grale en quatre ou cinq coffrets ne serait peut-Ăªtre pas idiot.

J’essaye de choisir les mots avec circonspection, d’autant que j’ai eu l’occasion de dire combien je trouvais passionnante ta tétralogie Bach. Ce nonobstant, je pose la question sans plus de circonvolution : considères-tu que la non-finition de l’intégrale Bach est un échec qui t’a fait apprendre ?
Je ne considère pas ce que j’ai fait comme un Ă©chec, non. PlutĂ´t comme une expĂ©rience dont j’ai retirĂ© Ă©normĂ©ment d’enseignements, ça, c’est sĂ»r. On ne peut jamais savoir comment les choses vont tourner, comment la vie va se passer, comment les hasards vont t’amener Ă  grandir Ă  Ăªtre pas forcĂ©ment meilleur mais plus efficace, plus musicien, diffĂ©rent. Cette ignorance, ce suspense, ce ne sont pas des Ă©lĂ©ments qui doivent nous freiner. Au contraire. Il faut y aller Ă  fond et se faire plaisir. C’est ainsi que nous, musiciens, pourrons espĂ©rer continuer Ă  donner du bonheur aux gens – ce qui est, aussi, une de nos principales missions !

[1] Éric Sarner, « Petits chants de proximité » [2013], in : Sugar et autres poèmes, Gallimard, « Poésie », 2021, p. 161.


Pour acheter, ben, les artistes ne vivent pas que de poésie, l’intégrale César Franck par Jean-Luc Thellin, c’est, par ex., ici.

 

Kanae Endo, Musée Jacquemart-André, 4 février 2023

Kanae Endo au musée Jacquemart-André le 4 février 2023. Photo : Rozenn Douerin.

 

« Tout, tout, tout est relatif, comme disait Einstein qui Ă©tait relativement pas con », chantait Wally. FrottĂ© au rĂ©cital incroyable d’Ali Hirèche, voilĂ  le sentiment qu’inspire, Ă  reculons, le concert techniquement remarquable et Ă©motionnellement plutĂ´t terne de Kanae Endo, venue pallier la dĂ©fection sur blessure de notre cher Pierre RĂ©ach.
Elle entame son show, intĂ©gralement jouĂ© avec partitions digitales, par la Petite suite d’Alexander Borodine en sept mouvements. Ce choix audacieux et original s’ouvre sur « Au couvent », occasion pour l’artiste de prendre la mesure du son en travaillant aigus et graves avec un souci subtilement oxymorique de friction entre Ă©quilibre et contraste. Le concert commence avec une pièce qui n’a rien de clinquant, comme un clin de zeuye au topos rĂ©duisant le rĂ©cital de piano Ă  un projet acrobatique oĂ¹ des interprètes circassiens exĂ©cutent des numĂ©ros foufous pour Ă©bouriffer moins les esgourdes que les chevelures des spectateurs.
L’Intermezzo, tube borodinien, laisse entrevoir le meilleur de l’interprète, que rien ne dĂ©mentira par la suite :

  • clartĂ© des voix,
  • libertĂ© des rubato, et
  • caractĂ©risation des nuances dans un spectre très concentrĂ© et hostile au fracas.

Les deux mazurkas creusent ce travail entre libertĂ© apparente et lĂ©gèretĂ© permise par une maĂ®trise admirable du clavier… d’autant que la technique de la pianiste se concentre non sur le show-off mais sur l’art de doser le poids des marteaux. La RĂªverie ajoute Ă  ce savoir-faire le travail sur la pĂ©dale de sustain, susceptible d’installer une atmosphère suspensive sans pour autant la noyer dans un flou consternant. La quasi barcarolle qu’est la SĂ©rĂ©nade, via son rĂªve d’amour, associe ornementations et fausses irrĂ©gularitĂ©s pour donner de l’allant Ă  la mĂ©lodie bien borodinienne. Pendant le nocturne, c’est le drame : notre voisine japonaise, entrĂ©e avec sa flĂ»te de champagne, se rend compte que le rĂ©cipient est vide et revide. Peut-Ăªtre par contamination, de notre cĂ´tĂ©, nous restons sceptique devant la proposition de Kanae Endo : l’intĂ©gralitĂ© de la Petite suite avait-elle vraiment sa place en concert ? Musique de l’introspection (le titre original Ă©tait « Petit poème d’amour d’une jeune fille »), l’ensemble gagne sans doute Ă  Ăªtre Ă©coutĂ© dans l’intimitĂ© ou Ă  Ăªtre injectĂ© Ă  petite dose dans un rĂ©cital plus grandiose, comme l’a proposĂ© au disque Jasmina Kulaglich dans son spectaculaire album Dumka (Calliope, 2021). Tel quel, en dĂ©pit d’une exĂ©cution attentive, il finit par sonner un brin hors de propos, littĂ©ralement obscène.
La deuxième partie – brève – du rĂ©cital enchaĂ®ne deux gros morceaux « de musique française », telle que la caractĂ©rise l’artiste qui, avec une prudence et une frilositĂ© coupables, s’est gardĂ©e de parler « musique russe » pour le premier opus. Le prĂ©lude « Ondine » de Claude Debussy ne cèle rien de l’essentiel :

  • la difficultĂ© de saisir ladite ondine,
  • le plaisir du clapotis,
  • l’attraction de la surprise,
  • la gourmandise de l’incertitude tonale qui n’est pas sans lien avec l’insaisissabilitĂ© de la demoiselle, et
  • l’ambivalence de la rhapsodie propre au prĂ©lude, associant
    • jaillissement et fil conducteur,
    • construction d’ensemble et Ă©loge du fragment,
    • crĂ©ation d’atmosphère et sens du dĂ©tail.

Dans « La Vallée des cloches » extrait des Miroirs ravéliens, Kanae Endo déploie derechef sa sûreté digitale, son art de travailler spécifiquement les motifs, sa capacité à laisser résonner la suspension mystérieuse du discours et, donc, son métier assez solide pour faire entendre les richesses harmoniques de la pièce. Cependant, la concaténation des pièces nous laisse perplexe. Tout est bien fait, mais quelle est la direction choisie ? Que nous raconte ce concert ? Comment comprendre ces sauts à hue et à dia ?

 

Kanae Endo au musée Jacquemart-André le 4 février 2023. Photo : Rozenn Douerin.

 

La troisième partie du récital, bricolée en urgence, se concentre sur des valses et la tarentelle op. 43 de Frédéric Chopin. Une fois de plus, Kanae Endo semble éteindre toute critique.

  • La prĂ©cision et la nettetĂ© de la mĂ©lodie n’empĂªchent point la pulsation de prendre toute sa part.
  • Les doigts sont dĂ©liĂ©s, les ornements sonnent juste.
  • Le balancement ternaire est soignĂ© sans Ăªtre impersonnel et sans jamais sombrer dans la dramatisation façon romantique expressionniste.
  • La main gauche sait Ăªtre lĂ©gère tout en refusant de s’effacer.
  • La virtuositĂ©, quand elle apparaĂ®t, malgrĂ© la modestie de l’interprète sonne
    • moins technique que tonique,
    • moins spectaculaire que judicieuse,
    • moins sage que juste in fine.

Dans cette vision de Chopin, il y a

  • de l’Ă©lĂ©gance,
  • de la finesse, et, sans que l’on sache si c’est prĂ©cieux dans ce rĂ©pertoire,
  • du savoir-vivre.

Partant, l’on devra Ă©viter d’y chercher de la vie, de l’Ă©motion, de la vibration. MĂªme notre voisine nippone y renonce, qui continue de boire et reboire sa flĂ»te vide. Nous, nous aurions aimĂ© ne pas l’Ă©viter. Nous aurions aimĂ© lĂ©viter, sidĂ©rĂ©s par une maĂ®trise Ă  toute Ă©preuve, OK, mais envolĂ©s au sens goldmannien du terme par une vitalitĂ©, une Ă©nergie, une fougue, un emportement, mĂªme une fragilitĂ© qui nous aurait touchĂ©e. Les trois bis, gĂ©nĂ©reux mais cadrĂ©s par la tablette, donnent cette mĂªme impression

  • d’une technicienne adamantine,
  • d’une musicienne experte,
  • d’une artiste consommĂ©e, mais
  • d’une interprète si empreinte
    • de retenue,
    • de justesse,
    • de prĂ©cision,

que le mĂ©lomane venu Ă©couter une histoire et entendre battre un cÅ“ur se retrouve fort dĂ©pourvu quand la bise de la fin du concert est venue. Wally et Albert avaient raison : tout est relatif.

 

 

 

Les grands entretiens – Jean-Luc Thellin 3

Jean-Luc Thellin en rĂ©pĂ©tition Ă  l’orgue de Notre-Dame. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Ă€ l’occasion de la sortie de sa remarquable intĂ©grale-et-plus de l’œuvre d’orgue de CĂ©sar Franck, Jean-Luc Thellin, nouvel organiste de la cathĂ©drale de Chartres, nous rĂ©vèle, en quatre Ă©pisodes, les coulisses intellectuelles, musicologiques, techniques et sentimentales (ça joue) d’un tel projet…

 

Premier épisode : comment devenir franckiste
Deuxième épisode : pourquoi enregistrer César Franck
Troisième épisode : pourquoi jouer Franck est autobiographique
Quatrième Ă©pisode : comment vivre après un rĂªve (Ă  paraĂ®tre le 6 fĂ©vrier)

 

Troisième épisode
Pourquoi Franck est autobiographique

 

Dans les entretiens, vient souvent un moment oĂ¹ l’interviouveur rappelle Ă  l’artiste ce qu’il subodore mais dont il arrive Ă  faire fi : il n’est pas le seul artiste. Or, pour Jean-Luc Thellin, expliciter comment il s’est construit, comment il dĂ©veloppe les projets qui le structurent, quelles relations il entretient avec ce bruit de fond qu’est ce qu’il n’aime pas considĂ©rer comme « la concurrence », ce n’est pas seulement l’occasion de dĂ©fendre son projet, c’est surtout l’occasion d’exprimer sa conviction qu’un artiste est une singularitĂ©. Donc que, dans Franck par Thellin, il y a aussi « Thellin ». Entre maĂ®trise et Ă©motion, dĂ©couvrez l’organiste et le fomenteur de projets audacieux comme il s’est rarement livrĂ©.

 

Jean-Luc, dans un premier épisode, nous avons vu pourquoi tu tenais à enregistrer Franck. Le deuxième épisode nous a aidés à comprendre comment tu étais passé du désir au projet. À présent se pose une question : comment es-tu passé à la concrétisation ?
En effet, avant la dĂ©cision de faire cette intĂ©grale, ça n’était pas simple ; après, ça ne l’était pas beaucoup plus ! Une fois que je me suis dit : « OK, on y va », j’ai contactĂ© une première maison de disque qui a regardĂ© le dossier. Puis ça n’a pas pu se faire, et j’étais un peu dĂ©pitĂ©. J’en ai parlĂ© Ă  un ami qui, grĂ¢ces lui soient rendues, m’a suggĂ©rĂ© de contacter StĂ©phane BĂ©chy. AussitĂ´t, StĂ©phane a Ă©tĂ© emballĂ© par l’idĂ©e d’inclure les transcriptions dans l’intĂ©grale. Il restait juste quelques petits dĂ©tails Ă  rĂ©gler, comme, par exemple, trouver l’argent pour l’enregistrement Ă  la Salle philharmonique de Liège.

C’est vrai que l’on pourrait s’imaginer qu’un artiste est payĂ© pour enregistrer des disques. Pourtant, le plus souvent, et nous en parlions tantĂ´t avec l’altiste Marion Leleu, c’est lui qui paye ou qui boucle le budget. Et, plus le projet est ambitieux, plus l’artiste doit raquer !
Logique : la Salle philharmonique de Liège, on ne te la prĂªte pas, il faut la louer. Le preneur de son (Paul Baluwe, un vĂ©ritable orfèvre), il vient faire son mĂ©tier. Bref, avec tous les frais annexes, Ă  partir du moment oĂ¹ on a dĂ©cidĂ© qu’on allait enregistrer les transcriptions Ă  Liège, il a fallu ajouter 50 % au budget.

 

« Je voulais apporter quelque chose qui n’existait pas »

 

Les transcriptions Ă©taient importantes pour toi, mais le voyage de Liège ne risquait-il pas de compromettre la faisabilitĂ© de ce projet dĂ©jĂ  loin dâ€™Ăªtre anodin ?
J’avais prévu un petit et un grand projet. On a opté pour le grand. C’était ambitieux, assurément, mais c’était la bonne idée parce que la Symphonie n’avait jamais été enregistrée sur l’orgue de la Philharmonie liégeoise, et les Variations symphoniques n’avaient jamais été enregistrées dans cette transcription pour orgue solo. Ces nouveautés pouvaient, en soi, apporter quelque chose à la discographie, quelle que soit la manière dont on apprécie mon interprétation, juste d’un point de vue objectif, juste pour le contenu.

 

 

Alors que ton interprĂ©tation est, pour toi, le cÅ“ur de la question, ces transcriptions te permettent de balayer les deux soupçons-rĂ©flexes : enregistrer Franck, c’est un passage obligĂ© (sous-entendu fastidieux) pour un organiste franco-belge ; et enregistrer une intĂ©grale, c’est surtout s’offrir une belle carte de visite (et peu importe ce qu’il y a dedans)…
Je n’imagine pas un instant que je puisse faire un disque par obligation. Tu imagines l’énergie que ça demande, faire un disque ? En revanche, j’aimais profondément l’idée d’apporter quelque chose qui n’existait pas encore.

D’un point de vue marketing, c’était d’autant plus malin que les intégrales du bicentenaire étaient presque légion.
Oui, de très, très belles intégrales sont sorties en 2022, et il faut saluer le travail de Michel Bouvard ou d’Olivier Vernet. Ce sont de très belles intégrales gravées sur de très beaux instruments.

Côté instrument, là aussi, tu as dû et su réagir après une grosse déception.
Le fait est que, initialement, je devais enregistrer à la Madeleine parce que, je l’ai dit, c’est un orgue qui me parle particulièrement.

Certains pinailleront en jugeant qu’il est un peu trop ancien pour Ăªtre typiquement franckiste…
C’est vrai que, d’un point de vue strictement chronologique, il est très prĂ©coce, pour ainsi dire. On n’est pas dans les annĂ©es 1860, et on n’est pas sur un CavaillĂ©-Coll de troisième gĂ©nĂ©ration (la première, c’est les annĂ©es 1840 ; la deuxième, les annĂ©es 1850). Donc, non, ça n’aurait pas Ă©tĂ© la mĂªme gestion des timbres, car la facture est spĂ©cifique. Mais quel bonheur ç’aurait Ă©tĂ©, aussi !

 

« Je ne joue pas Franck, je joue vingt ans de ma vie »

 

En fine critique musicale, la Ville de Paris a empĂªchĂ© ce terrrrrrible blasphème historiciste de prendre place.
Oui, tout est parti à l’eau à cause des travaux commandités par la municipalité. Or, il y avait urgence. Je voulais enregistrer, il fallait sortir le coffret en 2022… Aussi me suis-je affairé à chercher une solution de remplacement. Longtemps en vain, d’ailleurs ! Je n’arrivais pas à dénicher un instrument adéquat et disponible. J’ai trouvé plein d’« instruments intéressants mais ».

C’est quoi, des « instruments intéressants mais » ?
Eh bien, par exemple, ce sont

  • des instruments intĂ©ressants en thĂ©orie mais, en pratique, pas en Ă©tat ;
  • des instruments intĂ©ressants mais abritĂ©s dans des Ă©glises pas en Ă©tat ;
  • des instruments intĂ©ressants mais en chantier ;
  • des instruments intĂ©ressants mais tenus par des titulaires qui s’opposent au projet ;
  • des instruments intĂ©ressants mais gĂ©rĂ©s par des mairies qui refusent ; des instruments intĂ©ressants et en Ă©tat mais sur lesquels des enregistrements Franck sont dĂ©jĂ  prĂ©vus ou ont dĂ©jĂ  saturĂ© l’illustration discographique de l’orgue…

Bref, rien qui rĂ©solve mon casse-tĂªte.

Jusqu’au flash.
Un jour, je me suis souvenu tout à fait par hasard…

 

 

Pardon de t’interrompre, mais signalons tout de mĂªme que tu es un homme du hasard. Il y avait dĂ©jĂ  eu le hasard de La FlĂ»te de Pan, que tu as racontĂ© dans le premier Ă©pisode du prĂ©sent entretien, voici le hasard des mĂ©andres de ta pensĂ©e. Je te rends la parole…
C’est bien tout à fait par hasard que je me suis souvenu que, quelques années auparavant, j’avais remplacé Thomas Monnet à l’église Saint-Maurice de Bécon-Courbevoie. J’avais trouvé ce Cavaillé-Coll vraiment magnifique. Je me suis précipité pour vérifier sa composition. Tous les critères étaient réunis ! En plus, il y a deux boîtes expressives, donc il y avait moyen de jouer avec précision sur les teintes et les nuances… Voilà pourquoi j’ai choisi cet orgue-là.

MĂªme si on ne peut enregistrer ni trop tĂ´t, car il y a du passage, ni trop tard car les voisins veulent dormir.
Cela fait partie des contraintes d’enregistrement auxquelles il faut apprendre à se plier !

Bon, ta cible en vue, il te restait Ă  convaincre les dignitaires locaux, titulaire et curĂ© en tĂªte.
Mon projet et moi avons été très bien accueillis. La preuve : nous avons réussi à mener un projet qui représente, mine de rien, vingt ans de ma vie.

 

« J’avais envie de confier ma vision de Franck au monde »

 

Une fois sauvĂ©, ton projet s’est retrouvĂ© challengĂ© par une double concurrence : celle des figures tutĂ©laires, Robillard en tĂªte, et celle des bicentenaristes dont tu fais partie, qui enregistrent en profitant d’un moment censĂ© Ăªtre bankable mĂ©diatiquement. Le bonus des transcriptions suffit-il, Ă  tes yeux, Ă  singulariser ton approche des douze pièces ?
Écoute, il est important de savoir – et impossible d’ignorer – que l’on n’est pas le seul Ă  enregistrer Franck, surtout pour le bicentenaire. Je savais qu’il y aurait des tas de sorties par des collègues Ă  la fois très prestigieux et très qualitatifs. Je savais aussi qu’il y avait du matĂ©riel discographique existant Ă  foison et, parmi eux, des chefs-d’œuvre signĂ©s Marie-Claire Alain ou Louis Robillard. Rien qu’à eux deux, ces musiciens pourraient insinuer en toi le dĂ©mon du Ă -quoi-bon ! Pourtant, je ne me suis jamais posĂ© la question de : « Est-ce que ça vaut la peine ou pas ? » ou « Pourquoi, moi, faire une intĂ©grale ? »

Autrement dit, tu assumes la contradiction entre « après Robillard, c’est pas la peine » et « je ne me pose pas la question de savoir si c’est la peine ».
Oui. Peut-Ăªtre parce que les deux sont vrais, aussi bizarre que cela te semble. Et sans doute parce que j’ai une vision de l’œuvre de Franck qui m’appartient. MĂªme si j’ai travaillĂ© avec Robillard, je n’ai pas sa vision. Je ne suis pas Michel Bouvard, je ne suis pas Olivier Vernet, je ne suis pas Marie-Claire Alain : je suis moi. Et, Ă  l’origine, je me suis sans doute dit : « En tant que musicien, si je peux apporter ma petite pierre et faire en sorte que les Å“uvres de Franck, grĂ¢ce Ă  ma vision, touchent ne serait-ce qu’une personne de plus, ça vaut la peine. »

 

 

Dit comme ça, c’est mignon. Mais on ne met pas sur la table un budget comme tu as dĂ» en monter un en se disant : « Si ça touche une personne, ça vaut le coĂ»t ! » Comment vends-tu, aux dĂ©cideurs et Ă  toi-mĂªme, l’idĂ©e qu’il va falloir accumuler une colossale montagne d’argent et d’énergie pour un projet qui ressemble beaucoup Ă  celui que des dizaines d’autres ont menĂ© par le passé… et mènent sĂ©ance tenante ?
Je ne crois pas que le terme de « vendre » est celui que j’aurais choisi. La réalité est que, quand tu as passé vingt ans à travailler un répertoire, à constater qu’il t’émeut chaque fois que tu le joues, à attacher telle ou telle pièce à tel événement de ta vie, tu penses juste que tu as envie de confier cela au monde. C’est tout. Et je dis : « C’est tout », dans les deux sens du terme – ce n’est rien de plus, et c’est moi en intégralité !

Tu soulignes l’aspect autobiographique d’œuvres Ă©crites par autrui et tu sous-entends que, si certaines pièces de Franck ont une rĂ©sonance intime en toi, donc que tu dois les jouer parce qu’elles pourront avoir une rĂ©sonance intime chez les autres…
La musique, c’est ma vie. Donc j’aimerais faire comprendre une chose. Quand tu donnes un concert, tu n’arrives pas les mains dans les poches. Cela reprĂ©sente des annĂ©es de maturation, et des mois et des mois de travail, davantage encore pour certaines Å“uvres. Il faut Ăªtre fier du travail accompli. Moi, j’ai une telle passion pour le rĂ©pertoire de Franck que j’ai juste eu envie de la transmettre. Alors, oui, derrière cette passion dĂ©vorante, il y a un prix. Il faut payer en numĂ©raire pour quelque chose qui est viscĂ©ral. Eh bien, allons-y, trouvons l’argent, payons et enregistrons. Parce que c’est primordial pour moi de transmettre ça maintenant. Pendant le confinement, j’ai senti que le moment Ă©tait venu. Pourquoi ? Je l’ignore. Il n’y avait que l’évidence : it’s now or never ! Donc je l’ai fait. Parce que Franck. Et parce qu’il fallait que je grave ce symbole de ma vie d’organiste. Tout simplement.

 

« Ma manière d’exister, c’est de jouer Franck »

 

D’oĂ¹ ta capacitĂ© Ă  enjamber la concurrence.
MĂªme si mes collègues – passĂ©s et prĂ©sents – et moi jouons les mĂªmes Å“uvres, pourquoi parler de concurrence ? Chacun de nous apporte quelque chose de diffĂ©rent. C’est cette singularitĂ© de chacun qui m’intĂ©resse. Pas le combat de coqs. Pas le risque tellement alĂ©atoire de la comparaison et de la hiĂ©rarchisation entre les versions. Mon optique n’était pas du tout celle-lĂ . Mon optique Ă©tait de dire aux mĂ©lomanes : « Mesdames et messieurs, voilĂ  20 ans de ma vie. De travail. D’amour. De passion. C’est quelque chose que j’ai gardĂ© dans le secret de mon cÅ“ur jusqu’à aujourd’hui. Avec ce coffret, je voudrais essayer de vous transmettre ce secret. » VoilĂ  pourquoi c’était important pour moi ; et voilĂ  pourquoi le marchĂ© du disque, en quelque sorte, je m’en contrefichais.

Il existe.
D’accord, il existe mais, si tu penses en termes de marché, tu te condamnes à rester conformiste. À jouer petit. À limiter ta musique. À ne plus jamais rien oser. Si tel est ton projet, soi disant « réaliste », ne sois jamais musicien.

 

 

Tu avais fait encore pire quand tu t’étais lancé dans une intégrale Bach.
Oui, et si tu m’avais interviouvĂ© Ă  l’époque, tu m’aurais demandé : « Quel intĂ©rĂªt de sortir une intĂ©grale Bach ? »

C’est garanti.
Un collègue m’a posé la question, et j’imagine que beaucoup y ont pensé sans me la poser ! Ben oui, pourquoi enregistrer tout Bach ? Ç’a déjà été fait mille fois ! Sauf que, cette logique, c’est un prétexte à la paresse et à la médiocrité. OK, ç’a été fait, et alors ? On devient musicien pour jouer le répertoire. Pour ça et pour donner aux autres. Et il se trouve que, avant l’intégrale Franck, je n’avais pas pu donner cette partie de moi au public comme, avant d’enregistrer Bach, je n’avais pas pu donner cette partie de moi au public.

Je te sens remontĂ© contre cette idĂ©e du « dĂ©jĂ  fait », mĂªme si, reconnais-le, la question n’est pas si absurde.
Elle n’est pas absurde, ta question, elle est terrible. Parce que le « pourquoi faire encore ça ? » s’applique à tout. Dans la vie en général, dans la vie musicale en particulier, et dans la vie organistique spécifiquement. Par exemple, pourquoi construire des orgues à la manière de Cavaillé-Coll alors que des Cavaillé-Coll authentiques existent ? Ben parce qu’on a la chance d’avoir des facteurs d’orgue hypercompétents qui permettent aux musiciens de s’exprimer, de faire vivre un répertoire magnifique pensé pour ce type d’instrument et d’exister. Donc ma vraie réponse à la question : « Pourquoi as-tu enregistré une énième intégrale Franck ? », ce serait : « Parce que j’existe, et ma manière d’exister, c’est de jouer Franck. »


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Mama Béa Tekielski by Bertrand Ferrier : billets en vente !

 

Projet foufou : redonner vie sur scène aux oeuvres de la chanteuse Mama BĂ©a qui m’habitent depuis trente ans, « avec la rage au bout des doigts ». Les billets viennent d’Ăªtre mis en vente sur billetreduc Ă  un tarif exceptionnel .

 

« Inclassable ! Ingérable ! Et j’en passe ! » C’est ainsi que se présente Béatrice Tekielski, devenue Mama Béa avant de redevenir Béatrice Tekielski.
Mama Béa n’est pas seulement l’artiste française qui a attiré le plus de spectateurs en 1979, ni celle que les magazines spécialisés ont bombardé « première rockeuse française » : elle est surtout une chanteuse qui a traversé les époques, depuis le tremblement de terre qu’a été « La folle » jusqu’aux « Petits dieux fragiles » de 1998.

  • De la radicalitĂ© Ă  l’émotion,
  • de la colère Ă  la fragilitĂ©,
  • de l’amour absolu (« qui est si difficile Ă  donner / et tout autant Ă  recevoir ») Ă  l’ironie savoureuse,

ses mots, ses musiques, ses styles et son énergie ont dynamité et ragaillardi la chanson française. Leur souvenir la ragaillardit encore.
Pour ce rĂ©cital intitulĂ© Dis-moi pourquoi tu cries, je serai seul au piano. Pas de guitares, pas de batterie, pas de « taraillettes » synthĂ©tiques : piano-voix, et ya basta. Je ne « reprendrai » donc pas le rĂ©pertoire de Mama BĂ©a, pas plus que je n’avais « repris » les chansons et les combats de Michel BĂ¼hler lors de deux spectacles, en quatuor puis en solo, créés autour du chanteur vaudois. Je redonnerai vie sur scène, nuance, Ă  des Å“uvres qui m’habitent depuis trente ans, « avec la rage au bout des doigts » et l’envie de partager ces rĂªves « qui ne sont Ă  personne qu’à celui qui a faim ». Curieux, passionnĂ©s, nostalgiques, vous Ăªtes invitĂ©s Ă  ce festin d’environ une heure.
Cerise sur le clafoutis, des invités (dont le chanteur Jann Halexander) sont susceptibles de passer le bout du museau afin d’épicer ce cri d’amour à la chanson vibrante – une chanson qui sait autant agiter les « petits cailloux de la révolte » que magnifier, violemment, la tendresse.
Sur place, tarif : 15 €. Tarif rĂ©duit pour ceux qui ne peuvent pas payer le plein tarif : 10 € (pas de justificatif Ă  fournir). Pour rĂ©server au tarif exceptionnel, c’est ici.

 

Les grands entretiens – Jean-Luc Thellin 2

Avec Jean-Luc Thellin lors de l’intĂ©grale Franck Ă  BĂ©con-les-Bruyères. Photo : GaĂ«lle Schrimpf.

 

Ă€ l’occasion de la sortie de sa remarquable intĂ©grale-et-plus de l’Å“uvre d’orgue de CĂ©sar Franck, Jean-Luc Thellin, nouvel organiste de la cathĂ©drale de Chartres, nous rĂ©vèle, en quatre Ă©pisodes, les coulisses intellectuelles, musicologiques, techniques et sentimentales (ça joue) d’un tel projet…

 

Premier épisode : comment devenir franckiste
Deuxième épisode : pourquoi enregistrer César Franck
Troisième épisode : pourquoi jouer Franck est autobiographique (à paraître le 4 février)
Quatrième Ă©pisode : comment vivre après un rĂªve (Ă  paraĂ®tre le 6 fĂ©vrier)

 

Deuxième épisode
Pourquoi enregistrer César Franck

Jean-Luc Thellin a deux amours. Son pays ? Peut-Ăªtre. Paris ? Pas sĂ»r. PlutĂ´t Johann Sebastian Bach et CĂ©sar Franck. Il s’est lancĂ© dans l’intĂ©grale de l’un, il a conclu l’intĂ©grale de l’autre. Dans les deux cas, il doit affronter la sempiternelle question-reproche : « Pourquoi encore enregistrer ces trucs qui l’ont Ă©tĂ© souvent très correctement, parfois sublimement ? » Inlassablement ou presque, l’artiste remet une pièce dans le juke-box et tente d’expliquer sa dĂ©marche et non de se justifier. C’est tonique, c’est sans concession, c’est avec passion.

Jean-Luc, nous avons achevé le premier épisode de notre entretien sur la continuité entre Bach et Franck. Peut-on considérer que cette continuité relie aussi ton projet Bach suspendu et le projet Franck que tu as bel et bien achevé ?
Non. Dans ma tĂªte, il n’y a aucun lien. Aucun, aucun, aucun.

Bon, ben c’était peut-Ăªtre la première question stupide de l’interviouve…
Ta question n’est pas forcĂ©ment stupide parce que, au moment oĂ¹ j’ai voulu me lancer dans le projet Franck, je ne pensais pas encore au projet Bach. Depuis mes dĂ©buts de musicien, Bach et Franck sont mes deux compositeurs prĂ©fĂ©rĂ©s. Je suis entrĂ© dans le monde de l’orgue grĂ¢ce Ă  ces deux compositeurs, pour des raisons complètement diffĂ©rentes. Chez Bach, je suis fascinĂ© par le cĂ´tĂ© extrĂªmement mathĂ©matique et rationnel ; chez Franck, les couleurs harmoniques me fascinent.

 

« Je n’ai jamais aimé la simplicité »

 

Tu évoques souvent cette synesthésie qui n’est pas qu’un topos : pour toi, le son a une couleur – voire plusieurs.
Je travaille beaucoup sur les couleurs harmoniques. Quand j’apprends par cÅ“ur, je me fonde sur les couleurs. Je suis très sensible Ă  la couleur des instruments. Dans le son de certains orgues, je me sens comme un poisson dans l’eau. Je suis littĂ©ralement portĂ© par l’instrument – comme Ă  la Madeleine, dont l’orgue est fabuleux. Avec d’autres instruments, il arrive que je me batte parce que je ne parviens pas Ă  me connecter Ă  leurs couleurs. Je n’ai pas de contact avec leur son.

Donc le projet Franck, plus coloriste, préexistait au projet Bach, plus mathématique.
Le projet Franck, c’est un projet que j’ai toujours voulu mener, oui ; mais je ne voulais pas le faire simplement. Je n’ai jamais aimé la simplicité.

 

 

Ton projet Bach le démontrait. Pour ce monument, tu avais choisi une option passionnante : non seulement chaque disque était un récital en soi (et non l’exploration d’une partie formelle du catalogue, genre « les Prélude et fugue », « les chorals »), ce qui avait été fait auparavant, mais chaque disque était un récital thématisé en fonction de l’orgue que tu choisissais pour chaque disque ; et ça, à ma connaissance, c’était d’autant plus nouveau que le choix des instruments était aussi audacieux que pertinent, très pimpant pour l’écoutant… mais pas simple pour l’interprète qui porte le projet, je le subodore.
Certes, ce n’était pas simple, mais c’était essentiel. Cela dit, pour Franck, j’avais une autre perspective. En Liégeois immigré à Paris, j’ai eu l’impression que, à ma mesure, je reproduisais le schéma franckiste. Je sais, c’est trrrès prétentieux ; j’en suis conscient et, toutefois, c’est ainsi que j’ai vécu ce parallèle. Partant, c’est la première idée que je voulais retracer dans ce projet.

En créant un lien non pas entre Bach et Franck, mais entre Paris et Liège.
Ă€ mes yeux, enregistrer les douze pièces habituelles seules, ça n’avait pas de raison dâ€™Ăªtre. Premièrement parce qu’il y en a dĂ©jĂ  eu cinquante mille versions, dont quelques-unes sont magnifiques – celle de Robillard reste, pour moi, la rĂ©fĂ©rence en termes de choix d’instruments, d’interprĂ©tation, du souffle, de tout ce que tu veux. C’est un testament complet, cette version ! Mon but n’était pas de faire mieux ; et il n’était pas non plus de faire moins bien, ha, non. Le but Ă©tait de rĂ©pondre Ă  la question suivante : « Qu’est-ce que je peux apporter, moi, humblement, dans ce paysage franckiste ? »

 

« Liège, en termes orchestraux, est entre Paris et Berlin »

 

C’est alors que tu penses à la Symphonie en ré mineur…
Écoute, la première fois que j’ai jouĂ© la transcription de Heinrich Walther, en 2012, je l’ai trouvĂ©e totalement organistique. Je l’ai jouĂ©e pour un festival Franck, sur l’orgue de la Salle philharmonique de Liège, avec la Fantaisie en La majeur (qui est aussi une Å“uvre de salle puisque c’est la première des trois pièces Ă  avoir Ă©tĂ© composĂ©e pour le TrocadĂ©ro). Le deuxième mouvement, c’est du contrepoint alla Bach, c’est du concerto de soliste, c’est tout sauf de la musique romantique de base.

Paradoxalement, tu commences Ă  formaliser ton projet d’enregistrement de l’œuvre pour orgue de Franck au contact d’une transcription.
Je dirais que j’entre dans l’idée globale du projet par le fait d’avoir joué cette Symphonie. J’étais choqué dans le bon sens du terme. Le langage de Franck est universel, comme celui de Bach. Tu peux jouer une fugue de Bach avec un quatuor de saxophones ou de solistes vocaux, tu peux la jouer au clavecin, à l’orgue, au piano : quel que soit l’instrumentarium, ça marche.

Pas toujours autant…
Non, peut-Ăªtre pas, mais ça marche. Pour Franck, la transcription de Heinrich Walther marche si bien que je suis convaincu que la symphonie a Ă©tĂ© esquissĂ©e en grande partie au clavier voire Ă  l’orgue. Franck Ă©tait un grand improvisateur et, pour lui, l’orgue Ă©tait un orchestre. MĂªme s’il Ă©tait un pianiste brillantissime, dans sa symphonie il a instillĂ© un cĂ´tĂ© antivirtuose qui rejoint les douze pièces. On n’est pas dans le grand traitement orchestral du clavier que l’on a dans les PrĂ©lude, fugue[, lento] et variation, dans les PrĂ©lude, aria et finale, ou mĂªme dans la version originale des Variations symphoniques. LĂ , c’est une vision pleinement diffĂ©rente des choses. Il s’agit d’un travail sur le son et d’un travail sur l’orchestre qui sont jumelĂ©s dans une intimitĂ© sidĂ©rante.

 

 

En 2012, tu joues la transcription de la Symphonie, et ça réactive ton désir d’enregistrement.
En fait, sur le moment, je pense juste : je veux enregistrer cette œuvre, et je veux l’enregistrer sur cet instrument.

… qui n’est pas un Cavaillé-Coll.
Non, au départ, c’est un orgue de Pierre Schyven. Après, il a été modifié par Francesco Vegezzi-Bossi, électrifié, agrandi, puis modifié par Dominique Thomas et par la manufacture d’orgues luxembourgeoise. Cependant, quand tu analyses bien le son de l’orchestre liégeois, tu sens la différence avec un orchestre français. C’est un mélange entre des timbres polyphoniques de cordes germaniques comme on pourrait l’apprécier à Berlin, et des bois et des vents plutôt francisés. Le résultat évite l’effet « boulet de canon » pour offrir une palette très colorée, très soyeuse, pas agressive le moins du monde.

Tu penses que c’est l’image orchestrale qu’avait César Franck ?
Les tĂ©moins de l’époque laissent clairement entendre que ce sont les mĂªmes caractĂ©ristiques que l’on retrouve Ă  Sainte-Clotilde. Cet orgue n’était pas le plus puissant de tout Paris. C’était pas l’orgue de Notre-Dame, du TrocadĂ©ro, de Saint-Sulpice ou du SacrĂ©-CÅ“ur. Non, c’était un orgue orchestral, un orgue qui, très probablement, reproduisait le son de l’orchestre que Franck avait entendu, petit, quand il habitait Liège. Quand tu joues la Symphonie Ă  la cathĂ©drale Sainte-Croix d’OrlĂ©ans – un orgue absolument somptueux –, il manque une foultitude de petites choses qui sont essentielles. DĂ©jĂ  parce que l’œuvre exige une acoustique sèche ; et ensuite parce qu’elle exige des fonds polyphoniques.

 

« Le temps qui passe n’est pas toujours un ennemi »

 

Donc, mĂªme si tout part d’un disque laser de ton grand-père, tout commence pour de bon avec la Symphonie.
Oui, mais je sentais que je n’étais pas allé au bout du sujet. Je voulais aussi montrer une autre facette de Franck : la dimension pianistique concertante adaptable à l’orgue.

Toujours dans ta logique selon laquelle, si un langage musical est universel, la meilleure preuve de son universalité est la transcription.
En tout cas, dans l’idĂ©e que, pour enregistrer Franck en pimentant ma version des douze pièces, je devais montrer la variĂ©tĂ© de ses palettes. Et, un jour, je passe par hasard Ă  La FlĂ»te de Pan, et je tombe sur une transcription des Variations symphoniques par Jörg Abbing. Je dois avouer que je ne connaissais pas bien cette Å“uvre. Étant boulimique de partitions, j’achète la partoche et, un jour, toujours en 2012, je vais Ă©couter CĂ©dric Tiberghien qui les donnait avec l’Orchestre philharmonique de Liège. J’ai trouvĂ© le rĂ©sultat tellement splendide que j’ai compris que je devais me mettre au travail. En entendant la pièce, je me suis tout de suite projetĂ© dans ce qui pourrait Ăªtre un rĂ©sultat.

 

 

La chose se concrétise en 2022. Comment expliques-tu ce délai ?
Je suis quelqu’un de relativement lent quand je fomente de tels projets. Ce ne sont pas des aventures que l’on vit deux fois. Il faut les préparer avec minutie. Le temps qui passe n’est pas toujours un ennemi, au contraire : il affine, prolonge, nourrit, et transforme une idée en quelque chose de beaucoup plus solide, construit et signifiant.

Mais pourquoi en 2022 plutôt qu’en 2018 ou en 2038 ?
Comme à pas mal de musiciens, la catastrophe de la pandémie de Covid m’a donné, malgré moi et à côté d’autres terribles conséquences, un sacré coup de pouce. Lors du premier confinement, en dépit des cours en visio, j’avais du temps à perdre. Je me suis dit que, si le monde s’en sortait et moi avec, je voudrais faire ce projet-là avec les douze pièces et les deux transcriptions. Beaucoup ont souffert mais le monde a survécu, moi aussi ; donc y avait plus qu’à.


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