
Suite de notre dĂ©couverte du versant harsh noise du « pianiste classique » Nicolas Horvath, entamĂ©e ici. Ainsi que l’indique son nom de « Volume 1 », la deuxième galette du coffret passe aux choses sĂ©rieuses que le volume zĂ©ro prĂ©figurait. Comment l’artiste va-t-il faire narration Ă prĂ©sent que son outil lui est plus familier ? De quelles couleurs sonores va-t-il jouer afin d’emporter l’auditeur dans une Ă©coute planante mais certes pas plane, immobile mais secouante, suspendue mais – voire donc – mouvante ?
Explorons ces interrogations, musique Ă l’appui.
1.
A.E.P. 1
La première piste de la dĂ©mo 1 d’A.E.P. (2002) reprend la durĂ©e fĂ©tiche de 12’ environ largement expĂ©rimentĂ©e dans le disque prĂ©cĂ©dent. Elle part sur des ondulations grondantes que percent de micro-Ă©vĂ©nements aux consonances aquatiques. Une certaine stabilitĂ© du climat s’installe, consubstantielle au genre tel que le crĂ©ateur l’a investi. Toutefois, avec une truculence minimaliste, l’apparence irrĂ©gulière sinon alĂ©atoire des superpositions (grondements supplĂ©mentaires, ponctuations inattendues, variations d’intensitĂ©) capte l’oreille aussi puissamment que le ferait une image animĂ©e.
Çà et là , à partir de la mi-course, partant vers 6’02, se multiplient
- des plongĂ©es plus invasives dans l’Ă©lĂ©ment liquide,
- des tunnels métalliques,
- des forte plus présents et
- des aigus quasi mĂ©lodiques – ainsi de l’énigmatique sĂ©quence mib sib do fa #, Ă©grenĂ©e vers 8’03, reprise intacte ou mutante dans les minutes suivantes, avec sa variante sib lab si naturel voire sib lab do Ă 10’09.
Ces Ă©lĂ©ments se mĂªlent aux sons de cloches frottĂ©es et aux motifs qui structurent l’écoute par persistance ou rĂ©currence. L’arrivĂ©e de cris et de pleurs humanoĂ¯des laisse prĂ©sager d’une nouvelle bascule, finalement reportĂ©e sine die au profit d’une accĂ©lĂ©ration des perturbations jusqu’à l’extinction en fade out.
Un gong ouvre la seconde piste de la dĂ©mo 1 d’A.E.P. (2003). Une sorte de battement de cÅ“ur pulse dans une atmosphère steampunk que des soubassements graves, quasiment comme des contrebasses coll’arco alla Chostakovitch, permettent de situer dans des entrepĂ´ts portuaires, un soir d’hiver nordique Ă souhait. Claquements mĂ©talliques et omniprĂ©sence du dialogue diastoles-systoles dĂ©sĂ©venementialisent, si si, l’atmosphère. La portĂ©e angoissante du propos s’en trouve accentuĂ©e. Aux aguets, l’auditeur observe. Le moindre bruit (des pas de robot ? un mouvement de machine ? une fumĂ©e ? un chuchotement ?) cristallise l’attention.
Sporadiquement, un monstre ouvre sa gueule pour nous empuantir de son haleine bruyante. S’attend-on Ă une progression ? Ă une embardĂ©e ? Ă un twist ? Nous voici plutĂ´t ensuquĂ©s dans un rĂªve, moins acteurs qu’observateurs impuissants, moins enquĂªteurs que voyeurs incapables de se dĂ©tacher d’une scène fascinante, moins analystes que victimes d’une hypnose aussi prenante que dĂ©rangeante. Vain serait d’espĂ©rer que les sons aigus allègent l’atmosphère : Ă la septième minute, les stridences dĂ©clenchent un crescendo pas vraiment rassurant. Pourtant, tout finit par se rĂ©sorber, ne laissant sur place que le battement et le souffle liminaires – comme si, en somme, Nicolas Horvath n’avait fait que dĂ©ployer le fantasme sonore inscrit tout entier dans le motif Ă©noncĂ© d’emblĂ©e !
2.
Premier bilan
Cette capacitĂ© Ă creuser et Ă dĂ©velopper les possibles d’une matrice a priori anodine conduit l’auditeur Ă s’approprier, Ă sa manière, la puissance imaginaire de l’artiste, laquelle s’exprime aussi Ă travers des recherches picturales (notice Ă dĂ©couvrir sous la vidĂ©o YT proposĂ©e) dĂ©sormais perdues, ce qui ajoute Ă la capacitĂ© fantasmatique du projet. Au fond, que dĂ©crit Nicolas Horvath dans ces dĂ©mos ? Qu’Ă©voque-t-il ? Rien d’autre, sans doute que
- la capacitĂ© du son Ă Ăªtre support d’imagination, et
- celle du crĂ©ateur Ă exponentialiser, toc, ce support, au sens oĂ¹ Nicolas Horvath dĂ©veloppe, Ă©toffe, construit et dĂ©construit un minerai de base particulièrement Ă©vocateur.
De la sorte, l’expĂ©rience harsh noise permet Ă l’auditeur de rĂ©investir les Ă©volutions du son au long de la crĂ©ation. Ainsi que l’indique l’absence de titre dans la sĂ©rie des dĂ©mos A.E.P., l’Ă©coute n’est pas contrainte par une musique « à programme » mais bien canalisĂ©e dans une exploration qui, sans rien rĂ©vĂ©ler des inconscients au travail, que ce soit celui de l’artiste ou le sien, oblige Ă s’immerger dans les mĂ©andres de notre système perceptif. En d’autres termes, Nicolas Horvath interroge la capacitĂ© de la musique Ă Ă©voquer. Il fourbit ses armes musicales sur le terrain du faire penser. Ă€ quoi nous fait penser sa musique ? Pourquoi ? Quels sont les mĂ©canismes que nous mettons en branle pour offrir une signification parcellaire et joyeusement insignifiante au flux sonore ? Quel rĂ©flexe rassurant nous pousse Ă dĂ©fier ce que Jean Bessière aurait appelĂ© l’Ă©nigmaticitĂ© de la geste artistique jusqu’Ă espĂ©rer lui faire rendre gorge grĂ¢ce Ă une narrativitĂ© presque apaisante quoique tronquĂ©e, créée par nos soins ? Notre dĂ©sir de mettre des images et des mots sur des sons et des agencements bruitistes se retrouve questionnĂ© par la capacitĂ© de l’artiste Ă rendre captivante toute dĂ©stabilisation du certain. Ce n’est pas le moindre des charmes de la dĂ©mo 1.
3.
A.E.P 2/1
Ce va-et-vient entre les sons et les sens dont nous les affublons – voire que nous leur infligeons – anime Ă©videmment la première piste de la seconde dĂ©mo d’A.E.P. (2003). VoilĂ des textures mĂ©talliques, aussi instables que sciemment synthĂ©tiques, qui accueillent l’auditeur. Les ondulations, façon sirène sourde, installent une atmosphère qui reprend des Ă©lĂ©ments esquissĂ©s dans le premier disque et, spĂ©cifiquement, les premières expĂ©rimentations d’A.E.P. :
- trio de sons,
- ondulations,
- abstraction,
- vagues liquides s’Ă©touffant sur la grève.
Nicolas Horvath joue sur les extrĂªmes pour peupler cette dĂ©solation :
- présence ou non de fréquences graves voire de grondements saturés,
- arrivĂ©e d’Ă©vĂ©nements sans suite,
- variĂ©tĂ© des propositions, allant de la chute d’une goutte d’eau au fracas du mĂ©tal, en passant par la friction motorique aussitĂ´t Ă©vanouie comme Ă 4’52,le barrissement bref Ă 6’50 puis autour de 11’11, la redisposition des Ă©lĂ©ments dans l’espace stĂ©rĂ©ophonique, etc.
Ainsi, autour du noyau aux trois sons ondulants, l’artiste construit une mĂ©ta-ondulation selon qu’apparaissent, ensemble ou sĂ©parĂ©ment, des Ă©lĂ©ments extĂ©rieurs.
Le son le plus audible alors est la durĂ©e. Si. L’artiste ne cherche pas à « tenir » plus d’un quart d’heure, il donne Ă©paisseur Ă son imaginaire en y faisant souffler le vent du temps (Ă©couter et voir Ă 9’13). Ce n’est pas la diversitĂ© de textures ou de tonalitĂ©s qui crĂ©e l’intĂ©rĂªt, ni la prolongation hypertrophique d’un motif aisĂ©ment reconnaissable. C’est bien plutĂ´t que le musicien prĂ©fère fonctionner sur un mode hypnotique – celui du suspense – qu’habillent les lĂ©gères modifications du gimmick et des ondulations structurantes. Cette hypnose vampirise les surprises anecdotiques (feu d’artifice ou mitraillage sporadique, par ex. Ă 10’05, 10’53, 12’18 et sqq) et les minimes mutations (vague bruit d’hĂ©licoptère ou retour des chants de baleine Ă©quivoques). Une saturation Ă©prouvante explose Ă 12’59 et envahit l’espace, dans un long lamento rythmĂ© par des coups de grosse caisse synthĂ©tique et des cris (Ă partir de 16’10, par ex.). L’explosion infinie ne peut pourtant rien contre son fade out Ă 17′, comme si la sismicitĂ© ainsi rĂ©vĂ©lĂ©e n’Ă©tait qu’une incidence presque nĂ©gligeable en regard de la permanence du postulat Ă©noncĂ© depuis le dĂ©but.
Il n’est pas interdit de subodorer, derrière cette dĂ©mo, l’existence d’une fable anthropo-cosmique postulant en musique que
- nous ne sommes que poussière et nous y retournons, quelques soient les soubresauts que nous aurons, effrontĂ©s, affrontĂ©s (je sais, j’ai luttĂ©, mais pas pu m’en empĂªcher) ;
- nos grandes catastrophes ne sont que billevesĂ©es infimes Ă l’Ă©gard de l’univers ;
- une estimation (d’importance ou de qualitĂ©) aura toujours moins d’intĂ©rĂªt que l’aune ou, soyons familiers, les critères la sous-tendant.
4.
A.E.P. 2/2
La seconde piste de la dĂ©mo 2 d’A.E.P. conclut en 9’30 le cycle de dĂ©mos. Le rideau auditif se lève sur un croisement entre le ronronnement d’un moteur et un roulement de tambour. Il se mĂªle au battement de cÅ“ur reconnaissable. Des halètements traversent l’affaire. Des trains dĂ©gingandĂ©s font teinter leurs boogies. Nous embarquons pour 9’30 dans un voyage oĂ¹ variations d’intensitĂ© et communions bruitistes font office de paysage. RĂ©sonances de cymbales dans le lointain, bruits de pas sur le gravier, mystères nocturnes indĂ©cidables animent une pièce qui creuse la veine minmale. L’exigence de continuitĂ© est assurĂ©e par des rĂ©currences de motifs et un continuum associant une granularitĂ© sonore perpĂ©tuelle Ă des adjuvants tels que les sons filĂ©s de contrebasse. Nicolas Horvath semble prendre plaisir Ă mĂ¢chouiller dans nos oreilles une texture porteuse d’images. Il l’assume franchement en limitant les Ă©vĂ©nements extĂ©rieurs, avec trois effets :
- valorisation des micro-Ă©vĂ©nements (un petit rien devient un grand tout s’il surgit dans un monde exempt de soubresauts) ;
- installation d’un climat d’Ă©coute poussant Ă attendre qu’il se produise quelque chose ;
- possibilitĂ© de contempler le son plutĂ´t que de se concentrer sur des pics d’explosivitĂ© potentiellement rĂ©ducteurs du travail proposĂ©.
L’intĂ©rĂªt de cette piste est donc double. D’une part, elle explore la veine horvathienne d’une manière plus sobre, plus dĂ©nudĂ©e et certainement pas moins convaincante. D’autre part, sans s’embourber dans le ronron d’une musique gentiment planante, elle dĂ©place la notion de narration. En effet, le rĂ©cit sonore n’est plus centrĂ© sur une succession de trouvailles, d’innovations ou de mutations. Il se focalise sur la continuitĂ©. C’est l’attente qui fait rĂ©cit. Faute de rebondissements et devant la raretĂ© des twists, elle conduit l’auditeur Ă Ă©couter le mĂªme apparent et Ă dĂ©couvrir la richesse. Rien de plat, ici, mais bien du plane accidentĂ©. L’effet produit s’apparente Ă un – osons l’oxymoron – zoom immobile aux effets spĂ©culaires. En effet, l’auditeur est renvoyĂ© Ă sa propre concentration et Ă ses attentes prĂ©construites, puisqu’il attend sans cesse que « se passe » quelque chose alors que, ce qui se passe, la chose qui advient, n’est rien d’autre qu’un temps suspendu.
5.
Dapnom 1
Dernier gros morceau dark ambient proposĂ© sur ce disque, la première dĂ©mo de Dapnom (2004) est aussi la première piste Ă bĂ©nĂ©ficier d’un titre. Le moins que l’on puisse dire est qu’il ne nous Ă©claire pas : « Regwoisvokwos Gwhenmi Welminti » nous assombrit plutĂ´t, ce qui est cohĂ©rent avec le projet dark. Nous eussions pu solliciter l’artiste pour comprendre l’inintelligible ; nous prĂ©fĂ©rĂ¢mes, pour cette critique, profiter de l’effet nĂ©buleux proposĂ© par un titre qui pourrait Ăªtre indo-magmatique (mĂªme si ça manque de trĂ©ma pour imaginer l’influence fusion de la bande Ă Christian et Stella).
Grondement, souffles et sifflements lancent le bal. L’artiste semble vouloir travailler en progressivitĂ©. Au sein du maleström de bruits plus ou moins rĂ©guliers, une ligne dĂ©finissable (la doooo si rĂ© do do la, etc.) propose une zĂ©brure sur un son de cloches synthĂ©tiques utilisĂ©es Ă la proto-IRCAM, comme si l’attaque du son Ă©tait gommĂ©e. Trois pĂ´les s’esquissent donc :
- le minerai de base, en forme de bruit de fond ;
- l’Ă©trange zigzag mĂ©lodique ;
- la surimpression bruitiste.
C’est cette profusion qui capte l’oreille de l’auditeur. Il s’agit de dĂ©crypter, de se frayer un chemin dans les toiles d’araignĂ©e que Nicolas Horvath a tissĂ©es pour nous capturer. Point de salut Ă espĂ©rer, mĂªme quand l’affaire s’apaise, après la sixième minute, comme pour laisser souffler l’auditeur. Ă€ 8’45, l’inquiĂ©tant son mĂ©lodique Ă dĂ©faut d’Ăªtre mĂ©lodieux reprend ses sinuations – je tente le mot. Manière de cris rĂ©verbĂ©rĂ©s ou Ă©touffĂ©s compliquent alors l’espace sonore. Moins de trois minutes plus tard, nouvelle mutation. Le grondement succède au son. Des perturbations habillent le paysage – chant du vent, cliquetis, frottement mĂ©tallique (14’14). Le retour de cris dispersĂ©s dans l’espace accompagnent le crescendo final qui s’interrompt Ă la seizième minute. Une lente rĂ©sorption efface peu Ă peu l’agitation pour revenir au silence.
Ce travail sur le contraste et l’association de plusieurs atmosphères semble poser la question de l’illusion. De fait, qui est le plus illusoire, le plus Ă©vanescent, le plus irrĂ©el : le silence, le son ou le bruit ?
6.
Les bonus tracks
Le disque se termine sur trois fichiers d’environ 3′ chacun, documentant les « prĂ©-versions » d’A.E.P. (2007) autour de titres binaires.
Premier rare boot proposĂ©, 1011.1000.111 commence in medias res par des sons enveloppĂ©s et enveloppant dialoguant avec des grondements en crescendo-decrescendo et des cloches. La fragmentation, le saupoudrage de clochettes, des pĂ©piements retravaillĂ©s, des sons multiples (frottement d’archet, cognement de surface mĂ©tallique, vibrations et effets harmoniques) pĂ©trissent, en esquisse, des possibles Ă exploiter.
10.101.1100 prolonge ce travail en reprenant les mĂªmes hauteurs de son et en leur ajoutant des clapotis. Les va-et-vient des grondements proposent une ambiance plus sombre, toujours aussi fragmentĂ©e, que les rĂ©currences de tritons disjoints (et hop) et de clochettes ensuquent Ă dessein. Des grincements de porte, des hululements partiels et des chocs de grosse caisse confirment le potentiel mystĂ©rieux du projet.
100.1100.110 explore le mĂªme matĂ©riau. Un gong et des bols se joignent Ă l’orchestre dĂ©jĂ constituĂ©. Des Ă©clairs (1’06), des percussions et des grincements tĂ¢chent d’Ă©puiser le sujet comme l’on bat une couverture, le printemps venu ; mais Nicolas Horvath dĂ©montre l’Ă©tendue des dĂ©veloppements envisageables en redonnant vie au motif – ce que les titres combinatoires laissaient envisager. De la sorte, il compose manière de double triptyque car
- les trois esquisses…
- …rassemblent elles-mĂªmes trois fragments d’environ une minute.
En consĂ©quence, ce disque se clĂ´t finement non sur des lambeaux sans intĂ©rĂªt mais sur une sorte de clin d’Å“il de l’artiste, qui paraĂ®t nous montrer que ce que nous avons ouĂ¯ n’est qu’une hypothèse parmi d’autres. La fragmentation et le ressassement Ă©noncent Ă la fois les limites de la performance figĂ©e, qui est telle qu’elle est pour le temps que durera son Ă©ternitĂ©, et le vertige des performances non advenues. En choisissant une note, un son, une intensitĂ©, un effet, une durĂ©e, Nicolas Horvath renonce aux autres Ă©ventualitĂ©s bruitistes. Dès lors, ces bonus tracks rĂ©sonnent comme un hommage aux pistes abandonnĂ©es, aux sons annihilĂ©s et aux associations dĂ©sunies. Chemin faisant, ils ouvrent les oreilles intĂ©rieures de l’auditeur sur toutes les pistes qu’il n’aura pas entendues. On ne peut qu’Ăªtre touchĂ© par le dĂ©chirement que laisse entrevoir l’artiste Ă travers la tension entre
- limitation du geste musical figé, et
- potentiel infini Ă jamais nĂ©gligĂ© de tout ce que l’on n’aura pas jouĂ©.
Par chance, quant à nous, il nous reste quatre disques pour naviguer avec le capitaine Horvath, pas encore abandonné.
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(Non, aucun pourcentage sur le bouzin, juste c’est wow, alors on partage.)