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Le blog de Bertrand Ferrier, page 178

L’homme invisible

Photo : Bertrand Ferrier

– Bertrand, je suis montĂ©e vous dire que vous pouvez arrĂªter de jouer : le prĂªtre n’a pas sonnĂ© la cloche car il a prĂ©fĂ©rĂ© passer directement depuis la sacristie jusqu’Ă  sa place, mais il attend que vous ayez fini votre introĂ¯t pour commencer la messe.
– Mazette, il est super bien cachĂ© ! MĂªme les gens ne l’ont pas vu et ne se sont pas levĂ©s. Alors moi…

Jann Halexander, « Revivre », ThĂ©Ă¢tre Michel, 5 octobre 2020

Jann Halexander par Rozenn Douerin

Il l’a fait ! Après avoir reportĂ© une première fois ce concert suite aux dĂ©cisions fascistes de Dictateur InavouĂ© dit le Honni, Jann Halexander a enfin pu acter qu’il avait dix-sept ans. Dix-sept ans de grandes et petites scènes, fĂªtĂ©es dans les « conditions sanitaires » requises mais dans un cadre enchanteur et avec un public venu nombreux. Prise de risque gagnante pour l’artiste et, espère-t-on, pour le public… d’autant que j’Ă©tais au piano et Ă  la guitare pour accompagner le sĂ©millant Franco-gabonais.

Bertrand Ferrier au thĂ©Ă¢tre Michel. Photo : Rozenn Douerin.

Lors d’un rĂ©cital maĂ®trisĂ©, ponctuĂ© de surprises, tel ce florilège issu de « Du Gabon Ă  la Russie » cofrappĂ© avec Veronika Bulycheva ou cet extrait d’Anne Sylvestre en ouverture de rideau, Jann Halexander a donnĂ© sa pleine mesure devant un public nombreux associant fans, curieux et spectateurs par les fans attirĂ©s. Chansons drĂ´les (« Le sexe triste »), grinçantes (« Un poisson dans mon assiette »), poĂ©tiques (« Un dimanche Ă  Vieil-Baugé »), gĂ©ographiques (« C’Ă©tait Ă  Port-Gentil »), Ă©tonnantes (« J’ai pas la foi »), mystĂ©rieuses (« Apprendre Ă  mourir ») et mĂªme chansons d’autrui (« Je vous appelle » de Michèle Bernard) ont perlĂ© jusqu’Ă  former un collier sĂ©ant et idĂ©alement adaptĂ©, dans sa diversitĂ©, Ă  l’artiste aux multiples costumes.

Bertrand Ferrier et son fameux accord-de-Do-mais-de-face au thĂ©Ă¢tre Michel. Photo : Rozenn Douerin.

PortĂ© par une superbe rĂ©gie de l’ingĂ©nieux ingĂ© son Pierre Hidalgo, Jann a portĂ© haut l’Ă©tendard d’une chanson intelligente-mais-pas-que qui, par son truchement, se faufilait pour la première fois sur la scène de ce sympathique thĂ©Ă¢tre Ă  l’italienne sis Ă  deux pas de la gare Saint-Lazare. Une trouvaille inattendue Ă  l’aune de ce chanteur partagĂ© entre les pĂ´les de la chanson Ă  texte, de la chanson cabaret et de la variĂ©tĂ© se revendiquant de… Mylène Farmer. Pour les gens sur scène, un rĂ©cital roboratif, et l’espoir que ce le fut aussi pour les audacieux qui Ă©taient dans la salle. Que, Ă  ces derniers, grĂ¢ces soient rendues !

Jann Halexander par Rozenn Douerin

La Conversion d’Alceste, La CroisĂ©e des chemins, 13 octobre 2020

Mahmoud Ktari (Alceste). Photo : Rozenn Douerin.

Alors que Dictateur InavouĂ© dit le Honni n’avait pas encore reconfinĂ© la France au nom de la science politisĂ©e, cette prouesse permettant de dĂ©terminer qu’un virus est dangereux sauf de 6 h 01 du matin Ă  20 h 59’59, donc quand les gens sont rĂ©putĂ©s productifs et consommateurs, il Ă©tait loisible d’applaudir – sans crainte de l’horreur horaire – l’ambitieux projet portĂ© Ă  l’antenne bellevilloise de la CroisĂ©e des chemins, un concept extensible allant de Vaugirard Ă  Avignon.
CachĂ© Ă  quelques minutes du mĂ©tro TĂ©lĂ©graphe, celĂ© au cÅ“ur d’un gros ensemble d’immeubles, ce petit endroit est pour le moins pittoresque mais ne rechigne point pour autant Ă  dispenser une programmation long-termiste, donc rĂ©pĂ©titive. En tĂ©moigne cette sĂ©rie de quatre pièces (« quadriptyque » et non tĂ©tralogie, dit la prĂ©sentation officielle) intitulĂ©e « Du misanthrope au cardinal », incluant

  • deux pièces (la « comĂ©die burlesque » de Georges Courteline ici chroniquĂ©e, ainsi qu’un « drame contemporain » de Jacques Rampal) et
  • deux adaptations de Molière puis de Fabre d’Églantine.

La Conversion d’Alceste, dĂ©fi du soir et premier Ă©pisode de la quadriptyquologie, est une pièce en vers de Courteline, situĂ©e quelques mois après que Le Misanthrope de Molière a pris fin. Alceste, devenu doux comme un agneau, s’y fait tour Ă  tour insulter par Philinte-le-poète-daubĂ©-du-cul, racketter par un homme de robe après avoir gagnĂ© son procès, et niquer par son meilleur pote Oronte qui couche avec CĂ©limène, la chĂ©rie qui cocufie le maĂ®tre de maison. (Le pitch officiel dĂ©voilant curieusement le pot-aux-roses, aussi le dĂ©voilons-nous itou.)
Le propos est donc rĂ©solument intertextuel, au sens oĂ¹ ne rien connaĂ®tre du Misanthrope – c’est possible – serait gravement prĂ©judiciable Ă  l’apprĂ©ciation du spectacle, au point que l’on s’Ă©tonne que cet Ă©pisode soit le premier… et le florilège du Misanthrope le deuxième. La reprĂ©sentation, quoique facturĂ©e au taux plein Ă  18 €, assume les codes de l’arte povera dramatique : cinq acteurs, soit, mais

  • pas de dĂ©cor hormis une table et des chaises,
  • des « costumes » diffĂ©renciant les acteurs par des chemises de couleur diffĂ©rente,
  • des lumières aux gĂ©latines mal scotchĂ©es qui dĂ©missionnent en cours de reprĂ©sentation (ça, c’est plutĂ´t sympathique), et
  • de vieux trucs de mise en scène Ă  prĂ©tention classieuse tels que ces acteurs assis sur scène avant et pendant l’entrĂ©e des spectateurs, ou cette scène homosexophile complètement hors de propos mais tellement, genre, ça fait classe et thĂ©Ă¢tre, quoi.

On le pressent, le point faible de cette production n’est pas le manque de moyens mais une mise en scène de Patrick Rouzaud qui peine Ă  rendre raison du caractère joyeusement hĂ©tĂ©roclite – voire foutraque – de la pièce : c’est une parodie, c’est une comĂ©die, c’est un drame.

  • Une parodie : quand Courteline Ă©crit en vers, avec des facĂ©ties typiques comme ces mots de vieux françois ou, au contraire, mots annotĂ©s dans le texte façon Achille Talon (« le mot est en avance d’un siècle, mais la parodie excuse l’anachronisme »).
  • Une comĂ©die : feignant de prendre les codes de Molière, Courteline enquille les scènes de vaudeville, incluant l’artiste, le fĂ¢cheux et la discussion entre cocufieurs.
  • Un drame : c’est malgrĂ© tout l’histoire d’un type qui essaye de devenir gentil, et qui se fait en consĂ©quence lanlère par tout le monde car, mĂªme pour Philinte, Alceste n’est plus qu’un « vainqueur de tournoi » transformĂ© en « crustacĂ© veuf de sa carapace ».

Or, sous quelques apparences de convention arty, la mise en scène paraĂ®t rĂ©duire la pièce Ă  une parodie. Ne le cachons pas : Ă  notre sens, c’est un contresens, haha. En effet, le point fort de la pièce semble, au contraire, de ne faire de ces falbalas alexandrins qu’un prĂ©texte Ă  rigolade façon comĂ©die de boulevard lĂ©gère, avec le vernis malin de la rĂ©fĂ©rence Ă  Molière. C’est la force de Courteline, d’avoir l’air de prendre ses spectateurs pour des cons alors que, systĂ©matiquement, il s’adresse Ă  l’intelligence. La comparaison avec le texte est ainsi cruelle pour les modifications. Un exemple ?
Soit.
Parce que vous insistez, alors.
Mais de rien, voyons.
Tsss, tsss, c’est cadeau.
La scène oĂ¹ M. Loyal dĂ©barque avec un boulier dont les comĂ©diens ne savent que faire est une illustration de notre impression d’avoir affaire Ă  un ratage de mise en scène. L’objet, enfantin et inattendu, mime peut-Ăªtre l’incongruitĂ© de la situation (Alceste a gagnĂ© un procès, donc il doit de l’argent Ă  l’agent). Ce nonobstant, il est censĂ© mimer avant tout le coĂ»t de plus en plus gigantesque des frais dĂ©voilĂ©s par l’huissier – on connaĂ®t l’importance de l’idiolecte juridique dans le thĂ©Ă¢tre courtelinien, ce n’est point hasard si l’Ă©pisode est au centre dans ce texte-ci ; en consĂ©quence, le texte n’est pas Ă  prendre Ă  la lĂ©gère, encore moins sur ce passage. Or, ledit texte original suggère de dĂ©ployer « une immense feuille de papier », et l’on imagine en effet le profit que l’on aurait tirĂ© Ă  jouer sur l’envahissement, Ă  dĂ©faut le rouleau, l’accumulation ou l’extension du domaine du cher. Admettons que l’Ă©conomie du spectacle prĂ©sent ne le permettait pas, mĂªme si l’on eĂ»t pu faire drĂ´le avec peu. Reste l’Ă©chec patent d’une substitution qui ne fonctionne pas, mais pas, mais pas, mais pas du tout.

Violette Erhart (Célimène). Photo : Rozenn Douerin.

Dans ce contexte, Mahmoud Ktari, le patron de la boĂ®te qui joue partant le premier rĂ´le, tente de mener sa troupe Ă  bon port et, cahin caha, y parvient presque. Pourtant, souventes fois, les acteurs semblent perdus, ne sachant quelle direction suivre, hĂ©sitant entre quelques farces bien senties et des tunnels oĂ¹, n’en pouvant mais, ils dĂ©bitent le texte sans le soutien d’une solide direction d’acteurs. Incarnation, action, intention et regards semblent sporadiquement se dĂ©liter, alors que l’on pourrait faire plus drĂ´le en faisant moins. Les artistes sont valeureux, prĂ©sents Ă  leur texte, mais, sans rĂ©quisitoirer, et hop,

  • le surjeu paraĂ®t guetter parfois sans s’enrubanner des charmes de la commedia dell’arte,
  • les stichomythies pourraient Ăªtre çà et lĂ  mieux rĂ©glĂ©es (peut-Ăªtre sera-ce le cas dans quelques Ă©pisodes), et
  • les diĂ©rèses nĂ©cessaires gagneraient Ă  Ăªtre plus systĂ©matiquement exĂ©cutĂ©es.

Leur faute, si faute il y a, ne permet nullement de contester leur potentiel d’acteur, tant des performances sont exigĂ©es pour aller Ă  dame sans faillir. AurĂ©lien Desanlis, Benjamin Gourvez, Sylvain Martin, Violette Erhart et mĂªme le patron font leur possible. Simplement, une vision de la pièce commune et constante leur manque – une mise en scène charpentĂ©e, puissante, qui prenne le texte au sĂ©rieux, qui y croie, qui se mette Ă  son service, ose l’inventivitĂ©, ne se dĂ©fausse pas sous prĂ©texte que ce ne serait que du Courteline. Car, Ă  la vĂ©ritĂ©, ce n’est pas que du Courteline, c’est du Courteline. L’illustrent ces punchlines qui pulsent, comme :

  • « Le juste n’est jamais qu’un pĂªcheur converti ! »
  • « La Loi rend un arrĂªt que la Justice approuve / (Le fait est Ă  noter.) »
  • « Ne me tutoyez pas. Nous croyez-vous au lit ? »
  • « Il eut toujours un peu la sottise en partage. /
    – Oui mais, s’en croyant moins, il en a davantage. »

Bondissant, le texte va plus loin, comme souvent chez cet auteur que l’on croit volontiers flemmard de la plume, ce qu’il n’est qu’Ă  l’occasion, parfois pour reposer le public, souvent pour glorifier l’acteur qui sait pimper son apparente nĂ©gligence – l’erreur serait de confondre nonchalance simulĂ©e et verbositĂ©. Jouissant de l’usage des alexandrins, l’auteur n’hĂ©site pas – et l’affaire est bien jouĂ©e, ce soir-lĂ  – Ă  se frotter au miracle de l’enjambement, comme Ă  propos de ce sonnet, « bon Ă  mettre au cabinet / De lecture. »  Si le trait et la poĂ©tique ne suffisaient pas, la resĂ©mantisation prendrait le relais. Ă€ titre d’illustration, la pièce est l’occasion de nĂ©ologiser, popopo, comme avec ce sublime verbe Â«Â Ă¢nifier » qui illumine la contre-critique littĂ©raire du soir. Bref, il y a matière Ă  faire briller des acteurs qui attendent plutĂ´t une pensĂ©e, un dĂ©fi, un cap voire une pĂ©ninsule, que le privilège ridicule de poireauter Ă  jardin derrière une table jusqu’Ă  ce que leur tour soit venu ou revenu.

Avant la bataille. Photo : Rozenn Douerin.

En résumé,

  • le manque de parti pris de la mise en scène,
  • ses errements et
  • les postiches ajoutĂ©s Ă  un texte qui n’en demandait surtout pas tant

empĂªchent de saluer de façon univoque la performance valeureuse des acteurs, en dĂ©pit de leur soiffardise qui les pousse Ă  picoler quand ils sont hors champ mais toujours sur scène (pour une pièce qui dure 60′, c’est coule mais peut-Ăªtre dispensable, nouveau reproche Ă  la mise en scène). Reste le plaisir de dĂ©couvrir un texte sous forme de chrysalide. Il peut attĂ©nuer les rĂ©serves sciemment ici prĂ©sentĂ©es avec fatuitĂ© sans doute, et inciter les curieux Ă  courir non loin du mĂ©tro TĂ©lĂ©graphe.
Car, pour info, la pièce se jouant Ă  19 h et durant une heure, l’on peut toujours l’aller applaudir, ne serait-ce que pour postillonner au visage de Sosotteur Ier de la PensĂ©e complexe qui rĂªve d’Ăªtre le fossoyeur de la culture en France.


Rens. : ici.

… et moi, j’aime bien la conclusion

Photo : Bertrand Ferrier

Quand l’interrupteur est allumĂ©, la lumière est Ă©teinte.
Quand la lumière est allumĂ©e, l’interrupteur est Ă©teint.
DONC
quand vous Ă©teignez l’orgue,
vĂ©rifiez que l’interrupteur est allumĂ© afin que la lumière, elle, soit Ă©teinte (si).
C’est clair, non ?
On est tout simplement, simplement, Ă  la tribune de Saint-AndrĂ© de l’Europe.

Esther Assuied, Saint-Paul-Saint-Louis, 3 octobre 2020

Grandes orgues de l’Ă©glise Saint-Pierre-Saint-Paul. Photo : Bertrand Ferrier.

Deux récitals aux programmes 100 % différents donnés en moins de vingt-quatre heures sur de grandes orgues parisiennes : entre

  • deux cours au CNSM,
  • trois crĂ©ations de jeux vidĂ©o,
  • quatre pages d’écriture littĂ©raire et
  • cinq projets inavouables donc volontiers avouĂ©s,

Esther Assuied a rĂ©ussi, tout en prĂ©tendant volontiers « ne rien foutre », Ă  garnir un peu plus son agenda surchargĂ© – ainsi, l’artiste devait repartir juste après son rĂ©cital du samedi pour jouer la messe Ă  Sainte-Claire, oĂ¹ elle est la titulaire qui attend impatiemment la construction d’un instrument plus sĂ©millant que l’actuel ploum-ploum Ă©lectronique.
Nous avons assistĂ© au premier volet du diptyque, donnĂ© en l’église Saint-Paul – Saint-Louis, sur un orgue jadis touchĂ© par CĂ©sar Franck et ThĂ©odore Dubois, avant dâ€™Ăªtre remaniĂ© par Narcisse Martin puis, en leur temps, par les firmes Abbey et Gonzalez. Aujourd’hui, la bĂªte pèse 39 jeux… thĂ©oriques (il en manque deux et demi pour faire le compte). Il propose donc une riche palette de possibles aux interprètes sachant registrer, voire improviser des registrations, quand le clergĂ© expulse l’artiste pendant sa rĂ©pĂ©tition sous prĂ©texte de permettre aux passants de prier en toute quiĂ©tude. Une photographie prise juste après l’arrĂªt de la rĂ©pĂ©tition montrait que l’église Ă©tait vide. Enough said.
Le récital s’ouvre sur la transcription par l’interprète de quatre extraits de la suite Peer Gynt d’Edvard Grieg. « Matin » est pris sans traîner avec des effets de contraste surprenants, qui donnent déjà à entendre

  • la pertinence du travail de « traduction » pour l’orgue et
  • le sens de coloriste de la musicienne,

assistée pour l’occasion par son registrant fétiche, le compositeur Samuel Campet. Contrastes, crescendi et fluidité du discours orchestral happent instantanément l’auditeur.
« La mort d’Åase », plus posée, ne s’en tient pas une lamentation sur les fonds. Au contraire, l’orgue n’hésite pas à se déployer pour étoffer la solennité et la baigner dans un spectre d’intensités allant des jeux de fonds au plenum… and back. C’est de belle facture, et d’autant plus pertinent que l’on apprécie à la fois

  • le tube de Grieg et
  • la diversitĂ© des tubes de l’orgue.

« La danse d’Anitra » parvient Ă  groover grĂ¢ce Ă  une registration adaptĂ©e, opposant donc symbiosant (et pourquoi pas ?) la mĂ©lodie Ă  la gravitĂ© de l’accompagnement rythmique que renforce une pĂ©dale puissante. « Dans le hall du roi de la montagne » continue de labourer le champ des possibles sonores. Avec un ambitus large, cette pièce Ă  leitmotiv va mettre en valeur l’orchestre de tuyaux. L’interprĂ©tation, qui n’a peur ni du tutti, ni des Ă -coups rythmiques indispensables, dĂ©chaĂ®ne l’enthousiasme justifiĂ© d’un public aussi attentif que clairsemĂ©, et rĂ©ciproquement.

Coupole de Saint-Paul-Saint-Louis (détail). Photo : Bertrand Ferrier.

Trois extraits de la Troisième symphonie de Louis Vierne s’enchaĂ®nent et font basculer le rĂ©cital de la transcription Ă  l’exĂ©cution. Il faut du coffre pour affronter la solennitĂ© de l’Allegro sans s’y envaser. Esther Assuied se rĂ©gale dans l’ouverture dont elle rĂ©vèle l’énergie que, chez d’autres interprètes, le fortissimo Ă©touffe parfois au lieu d’en profiter pour laisser Ă©merger le swing spectaculaire. Le dĂ©veloppement du motif liminaire est un modèle de virtuositĂ© tranquille, superbement habillĂ©e dans les diaprures d’une registration envoĂ»tante (mĂªme moi, j’ai relu la phrase, mais je laisse car je suis assez d’accord avec ce qu’elle ne veut sans doute pas dire). Alors que l’interprète a parfois laissĂ© entendre qu’elle ne plaçait point Louis Vierne au plus haut de ses compositeurs favoris, l’aisance qu’elle dĂ©montre dans ce florilège semble au contraire amoureuse, sculptant les lignes de force et distillant le charme vĂ©nĂ©neux de l’harmonisation, admirablement servi, une fois de plus, par une registration passionnante et jamais chichiteuse. La tonicitĂ© est tonique, les forte sont forte, et le tout est enlevĂ© avec une autorité… qui suscite mĂªme les applaudissements de quelques auditeurs.
L’envoĂ»tant Adagio enquille. L’organiste y montre sa capacitĂ© Ă  faire sonner l’instrument dans un mouvement lent, oĂ¹ la retenue permet de goĂ»ter l’étrange thème et ses harmonisations prenantes. Sans traĂ®ner ni presser, la musicienne maĂ®trise l’art de dĂ©tendre la mesure sans rubater (et hop) mais pour faire respirer cette association entre mĂ©ditation chromatique et grondement sous-jacent. Esther excelle Ă  faire entendre la tension que l’apparent statisme du thème renforce plus qu’il ne la dĂ©samorce, avant le lent retour vers l’apaisement. C’est superbement fait – et le spectateur très fat qui vĂ©rifie sur la partition que les notes y sont, aura raison de s’incliner Ă  la sortie devant l’interprète : inutile de chercher la petite bĂªte, ça joue.
Transformant la symphonie en sonate, avec la trilogie vif-lent-vif, Esther Assuied finit par le Final, preuve que l’on peut parfois Ăªtre une rebelle sans accepter d’Ăªtre une idiote. Climax de la symphonie, ce mouvement brillant aux allures de toccata est un double dĂ©fi pour l’exĂ©cutant :

  • dĂ©fi technique, car il y faut constance, digitalitĂ© et vision d’ensemble ; et
  • dĂ©fi musical, car l’exercice associe promptitude et masse sonore, si bien que, pour faire entendre les diffĂ©rents plans de la partition, une registration subtile s’impose.

La jeune virtuose ne se dĂ©robe pas. Disposant d’une technique Ă  toute Ă©preuve, l’Ă©lève de Christophe Mantoux passĂ©e sous la houlette d’Olivier Latry parvient Ă  musiquer ce que certains bons organistes rĂ©duisent Ă  un morceau de bravoure (honnĂªtement, vu le machin, ce n’est dĂ©jĂ  pas si mal). Évidemment, pensĂ© autant que claquĂ©, le rĂ©sultat devient d’autant plus impressionnant et passionnant.

  • Le recours Ă  des contrastes de combinaisons jamais m’as-tu-vu,
  • le sens des respirations et
  • l’aisance de l’interprète

tressent au plus serré

  • le travail que cela suppose,
  • le don qui permet d’assembler les qualitĂ©s nĂ©cessaires Ă  une telle interprĂ©tation et
  • le talent qui transforme un paquet de notes en une Å“uvre d’art.

La curiositĂ© du jour arrive alors avec la transcription par la demoiselle des « Variations du quatuor La Jeune fille et la mort » de son compositeur favori, Franz Schubert. L’histoire du lied qui irrigue cette partie du quatuor est connue : une jeune fille met un rĂ¢teau Ă  la Faucheuse, qui prĂ©tend pourtant Ăªtre sa copine et l’invite Ă  venir dormir dans ses bras. L’Ă©noncĂ© du thème se fait avec la dignitĂ© requise, qui n’exclut ni une registration multiple, ni un usage pertinent de la boĂ®te expressive.
L’Andante con moto ne se presse pas, et il a raison : on arrive toujours au bac Ă  sable, restons paisibles et vivants d’ici lĂ . D’emblĂ©e, l’on comprend que la transcriptrice revendique sa fidĂ©litĂ© Ă  la partition originale. Pas question de réécrire le mouvement pour le rendre plus organistique. La retenue de l’accompagnement sied aux volutes de la ligne supĂ©rieure, dans une atmosphère qui Ă©voque fatalement le mouvement le plus cĂ©lèbre de la Septième de Beethoven. Le choix d’un ostinato rythmĂ© et presque sourd entretient un rapport intĂ©ressant avec les sautillements de l’aigu dans la deuxième variation. L’orgue permet Ă  la troisième variation de sonner avec puissance, tonicitĂ© et profondeur au sens oĂ¹ les contrastes de jeux spatialisent, en quelque sorte, le discours musical. L’aspect pastoral de la quatrième variation aère joliment l’ambiance, soulignant l’intĂ©rĂªt d’une telle transcription : en accentuant les mutations de caractère grĂ¢ce Ă  la richesse d’un grand orgue, elle rĂ©vèle d’autres couleurs d’un mouvement dont on pensait connaĂ®tre dĂ©jĂ  pas mal de recoins. Le passage en mineur se colore ainsi d’une lĂ©gèretĂ© et d’un crescendo dont la puissance est spĂ©cifique Ă  l’instrument du jour. Le finale en douceur rend nĂ©anmoins hommage Ă  la spĂ©cificitĂ© du quatuor, soulignant le souhait de l’artiste : transcrire en rendant le texte idiomatique pour l’orgue, sans effacer l’origine de la pièce.

J’imagine que, quand t’es curĂ© d’une grande Ă©glise, t’as toujours un pote qui vient te dire : « J’ai créé un truc super qui va vachement embellir ton hangar » et, comme tu es un homme de Dieu, tu veux pas lui faire trop de peine, avec deux Å“ufs. Sinon, je ne vois pas d’explication.

L’affaire se termine par les « Cortège et litanie » de Marcel DuprĂ©. Simple alternance entre transcription et pièces originellement Ă©crites pour orgue ? Certes pas. Ă€ l’origine, la pièce s’adresse Ă  un petit orchestre. Le compositeur l’a ensuite transcrite pour piano, avant d’en Ă©crire une version pour orgue… puis une version pour orgue et orchestre. En d’autres termes, en guise de conclusion, Esther Assuied propose une synthèse de son programme. Pris « très modĂ©ré » comme l’exige la partition, la pièce danse bientĂ´t avec la triste  lourdeur de circonstance avant que l’interprète ne fasse monter la tempĂ©rature grĂ¢ce Ă  une double pĂ©dale tonique puis puissante, qui finit par dissiper les festons du thème principal dans un grand crescendo triomphal.
En conclusion, un récital brillant car

  • techniquement puissant,
  • musicalement fouillĂ©,
  • artistiquement pensĂ© et
  • musicologiquement fascinant.

Dommage que certains prĂªtres, humains de leur temps, ne saisissent pas ce que la beautĂ© musicale de l’orgue peut apporter au sacrĂ© en subsumant, par ses mystères propres, la frontière entre sacrĂ© et profane !
PS : quant Ă  l’auteur de cet article, il a rĂ©ussi Ă  se tromper du tout au tout sur le nom de l’Ă©glise. De quoi modĂ©rer la pertinence de son ironie, je le dois reconnaĂ®tre.

Modest Moussorgski, La Khovanchtchina, Philharmonie de Paris, 4 octobre 2020

Yulia Matochkina. Photo : Rozenn Douerin.

Faute d’opĂ©ra en scène, un opĂ©ra en version de concert, ça se prend ! Certes, il est peu Ă©vident de comprendre en quoi cette option est moins risquĂ©e que l’autre ; mais sans doute la rĂ©ponse ne peut-elle venir que des grrrrands savants et sachants qui courent d’un plateau de tĂ©lĂ© Ă  l’autre pour espĂ©rer une promotion offerte par Pharaon Ier de la PensĂ©e complexe. Du coup, on s’en fout et l’on se contente de se rĂ©jouir du maintien de cette reprĂ©sentation, d’autant que, cĂ´tĂ© version scĂ©nique, l’OpĂ©ra de Paris nous a habituĂ©s Ă  des mises en scène, dĂ©cors et costumes si honteux – en Ăªtre dĂ©barrassĂ© parasite parfois moins…
La Khovanchtchina est une Å“uvre collaborative polymorphe. Écrite sous forme piano-voix par Modest Moussorgski, mort Ă  la tĂ¢che en 1881, elle a Ă©tĂ© orchestrĂ©e par NikolaĂ¯ Rimski-Korsakov en 1886. 73 ans plus tard, Dmitri Chostakovitch en a proposĂ© sa version d’après une Ă©dition de la version piano-voix de Moussorgski Ă©ditĂ©e par Pavel Lamm.
L’histoire est relativement confuse. Non, je la refais : l’histoire est carrĂ©ment confuse. On en trouvera une tentative de rĂ©sumĂ© ici. En gros, sur fond d’histoires de fesses, des croyants sont considĂ©rĂ©s comme schismatiques par le pouvoir. Ainsi qu’il arrive Ă  l’occasion dans les histoires opĂ©ratiques mettant en jeu la religion, les schismatiques, se sentant coincĂ©s, dĂ©cident de jouer les brochettes sur le barbecue qu’ils ont eux-mĂªmes allumĂ© – mais, contrairement au CrĂ©puscule des dieux, aucune jument ne joue les poivrons, c’est dĂ©jĂ  un progrès.

Yevgeni Nikitin. Photo : Rozenn Douerin.

L’affaire s’étale sur quatre heures un quart, dont quarante-cinq minutes d’entracte. Une dizaine de solistes complètent un orchestre riche et un chÅ“ur mixte oĂ¹, tour Ă  tour, femmes et hommes tireront avec profit la couverture Ă  eux. Les forces du Mariinsky, de retour après une prestation dĂ©cevante l’an passĂ©, sont confiĂ©es Ă  leur seul et unique maĂ®tre, Valery Gergiev, qui pratique l’œuvre depuis lurette – sa version de 1992 pour Decca demeure un pilier de la discographie. L’on pourrait craindre une reprĂ©sentation routinière, a minima, mais l’expĂ©rience et la frĂ©quentation L’orchestre est aussi Ă  son affaire, comme le dĂ©montre d’emblĂ©e un prĂ©lude lent mais musical, oĂ¹ la clarinette solo brille sans surjouer. MĂªme si l’on aimerait çà et lĂ  plus de tonicitĂ© et de rugositĂ©, quatre qualitĂ©s sautent aux oreilles :

  • la prĂ©cision de l’orchestre et l’engagement du chÅ“ur, malgrĂ© quelques dĂ©parts paraissant limite – risques du live fort bien contenus ;
  • le mĂ©tier et l’expressivitĂ© des solistes (on est heureux de rĂ©entendre le sulfureux Yevgeni Nikitin en grande forme pour interprĂ©ter Shaklovity), qui chantent tous par cÅ“ur alors que la distribution a Ă©tĂ© modifiĂ©e peu avant le concert ;
  • le savoir-faire de l’orchestre, tant pour accompagner que pour assurer breaks et contribuer, nuances Ă  l’appui, aux nombreux changements d’atmosphère ; et
  • le plaisir de la partition, qui varie avec gourmandise tutti puissants et scènes plus intimes.

Dans ce monde d’hommes, les solistes femmes ne dĂ©parent pas. Yulia Matochkina en Marfa (quelle nostalgie dans le premier air du III !) et Violetta Lukyanenko en Emma s’imposent notamment avec pertinence devant Yevgeny Akimov en AndreĂ¯ Khovanski, Ă  la hauteur de Mikhail Petrenko, excellent dans le rĂ´le d’Ivan Khovanski. En rĂ©alitĂ©, pas une voix ne déçoit. Ainsi, le dĂ©but de l’acte II met-il en Ă©vidence la tessiture large et tenue du grave Ă  l’aigu, le souffle, et la science de l’incarnation d’Oleg Videman en Vassili Golitsine. On saute d’une fascination Ă  l’autre : le dialogue entre les clarinettes et Marfa lors de sa prophĂ©tie est superbement rĂ©alisĂ© ; la noirceur de Dosifei, campĂ© par Vladimir Vaneev, saisit alors, avant que l’intervention de Yevgeni Nikitin ne sĂ©duise. Au troisième acte, la conversation de Larina Goglevskaya en Susanna ravit moins par la voix que par le tressage fin entre la cantatrice et le cor anglais. Plus tard, Andrei Popov, en dialogue avec le chÅ“ur, joue le Scribe autant qu’il le chante, et Efim Zavalny rĂ©ussit son intervention en Clerc. MĂªme quand la mort et la haine envahissent la seconde partie (actes IV et V), orchestre, chÅ“ur et solistes restent mobilisĂ©s sans coup fĂ©rir, marchant vers le feu final sans dĂ©semparer.

Mikhail Petrenko. Photo : Rozenn Douerin.

Le livret accuse-t-il des creux scĂ©naristiques hĂ©naurmes ? Évidemment. Pourtant, l’ennui que pourrait susciter un synopsis lĂ¢che et parfois fastidieux peine Ă  poindre tant fascinent la qualitĂ© de chaque interprète, le kalĂ©idoscope sonore offert par la partition et son orchestration, et l’excellence d’un ensemble aussi remarquable que parfaitement idiomatique. Le gang de Valery Gergiev a encore frappĂ©.
Du coup, en ce dimanche soir, la Philharmonie – remplie aux deux tiers pour « raisons sanitaires » – était sonnée debout mais encore en état de réserver une ovation longue et méritée aux artistes.

Avant la bataille de la Khovanchtchina. Photo : Bertrand Ferrier.

Emmanuel Acurero, église Sainte-Claire, 11 octobre 2020

Emmanuel Acurero en l’Ă©glise Sainte-Claire. Photo : Bertrand Ferrier.

Courageuse, l’initiative de la paroisse Sainte-Claire d’Assise, d’organiser des concerts d’une heure Ă  haute prĂ©tention artistique dans un quartier qui n’a, euphĂ©misme, rien de bourgeois – la proximitĂ© du CNSMD et de la Philharmonie n’y peut mais. Maligne, son idĂ©e de laisser la programmation Ă  son organiste, Esther Assuied, Ă©lève d’Olivier Latry et de Michel Bouvard dans le bĂ¢timent dĂ©colonialiste tout proche. Fort, le fait que le curĂ© en personne soit prĂ©sent pour lancer les festivitĂ©s, mĂªme si, tout sympathique qu’il semble, il confond violon et violoncelle dans son speech introductif.
Emmanuel Acurero prend la suite. Sans Ă©taler son pedigree spectaculaire, l’homme qui se perfectionne au CNSMD depuis sept ans (c’est dire s’il approche de la perfection) annonce son programme, avec les maladresses de la jeunesse non formatĂ©e Ă  la scène… qui en dit long sur la formation dĂ©connectĂ©e de la real life artistique dispensĂ©e dans le sacrosaint lieu de l’excellence technique et parfois musicienne. Il va emballer les deux premières suites de Johann Sebastian Bach avant de basculer vers cinq caprices de Giuseppe Maria Dall’Abaco.
L’affaire s’ouvre donc sur la suite en Sol majeur BWV 1007. Concentré dès les préliminaires du Prélude, le zozo oppose aux graves qu’il pose, solennels, des confettis de danse plus proche du pogo que de l’ambiance policée chérie des interprètes poudrés. Sciemment, il n’hésite pas à goûter les accélérations qui rendent la pulsion de vie propre à ce tube. Malin, le musicien pose d’emblée les codes qui lui siéront par la suite : l’acoustique redoutable de ce bloc de béton ouvert sur une demi-grotte profite aux silences qu’il sait ménager pour faire résonner les sons riches et chauds dont son violoncelle siglé Franceso Coquoz rend raison. L’Allemande profite-t-elle moins des conditions ? Le virtuose compense par un jeu très fin sur les nuances. La Courante met en lumière la dextérité requise. Tempo énergique, liberté dans l’art de laisser le son résonner, rondeur du son pour dépasser l’exercice technique propre à toute mise en jeu des Suites de JSB : c’est ferme et personnel.
Dans la Sarabande, la ligne mĂ©lodique ressort nettement. C’est souple et articulĂ© grĂ¢ce Ă  des accords posĂ©s sans faiblesse. Les menuets bien connus associent vĂ©locitĂ© et sautillement, et le verbe n’est pas choisi au hasard, car Emmanuel Acurero est un homme d’association. Pas juste parce qu’il est en train de s’acoquiner avec un quatuor : son exĂ©cution associe, dans un premier temps, la maĂ®trise sachante, si si, de l’étudiant et l’insouciance de l’artiste qui se construit. La Gigue est prise pied au plancher mais toujours avec ce dĂ©sir de sautiller que fait pulser, et hop, un jeu d’archet particulièrement variĂ©. Loin d’une exĂ©cution routinière pour une Ă©glise pĂ©riphĂ©rique, le jeune VĂ©nĂ©zuĂ©lien, scrutĂ© par sa sÅ“ur de conservatoire suprĂªme, propose  un rendu investi, tant dans l’accentuation des notes que dans les variations de sons (pointus, filĂ©s, attaquĂ©s, etc.). Le rĂ©sultat sĂ©duit incontestablement et donne gourmandise en vue de la moins frĂ©quentĂ©e deuxième suite.

Avant la bataille. Photo : Bertrand Ferrier.

La BWV 1008 en rĂ© mineur suit le mĂªme modèle que sa petite sÅ“ur. Après le concert, le musicien se fustigera pour en avoir omis quelques spĂ©cificitĂ©s. Force est de saluer son mĂ©tier dĂ©jĂ  charpentĂ©, laissant penser que tout passe crème. Le PrĂ©lude selon Emmanuel substitue le lyrisme au sautillement de la Suite prĂ©cĂ©dente. Cela n’exclut point le rebond opportunĂ©ment sculptĂ©. RĂ©sonance et jeu sur les harmoniques semblent guider l’artiste. L’exploitation de l’étendue des registres permet d’apprĂ©cier un violoncelle qui ne nĂ©glige aucune aire du registre – graves, mĂ©diums et aigus sonnent avec personnalitĂ©. L’Allemande exacerbe l’effet d’attente qui n’est ni facilitĂ© ni coup de Stabylo mais partie prenante de la phrase musicale. La Courante renoue avec l’indispensable dynamisme, force-qui-va dont l’artiste a l’intelligence de rendre la puissance non en exacerbant la cĂ©lĂ©ritĂ© mais bien en jouant avec les multiples possibilitĂ©s de suspension.
Sans presser le pas, la Sarabande offre un boulevard pour jouir de la rondeur grave de l’instrument. Derechef, on goĂ»te la multiplicitĂ© des attaques d’archet, tantĂ´t douces, abrasives ou affirmĂ©es. Au mĂªme titre, les ornementations ne sont point mignardises mais prolongement, tremblement ou enrichissement inattendu de la ligne mĂ©lodique. Peaufineur, le jeune interprète nous laisse admirer son art du decrescendo Ă  l’occasion de la tenue de la dernière note, supĂ©rieurement maĂ®trisĂ©e. Les deux Menuets tressent vivacitĂ© des doigts et solennitĂ© du propos (le menuet, contrairement Ă  la BourrĂ©e ou Ă  la rave party, peu reprĂ©sentĂ©e dans les suites du maĂ®tre, quoique, n’est pas une danse de bourrin). Emmanuel Acurero joue sur le contraste entre les parties ABA. C’est plus groovy que dansant, plus libre que mĂ©trĂ©, plus interprĂ©tĂ© que soumis : bref, c’est plus qu’intĂ©ressant – disons que c’est sĂ©duisant. La danse reprend nĂ©anmoins ses droits avec la Gigue conclusive. On apprĂ©cie l’indispensable rĂ©gularitĂ© rythmique et le swing permis par des accents vitaux. SĂ©duit l’association, typique de l’artiste, entre lĂ©gèretĂ©, bondissements et rage dans les basses harmonisant l’ensemble.
En conclusion, une prestation solide et – c’est si important – aussi sincère qu’engagée.
En troisième partie du rĂ©cital, Emmanuel Acurero propose cinq caprices de Giuseppe Maria Dall’Abaco, dit Jospeh Abaco, qui vĂ©cut comme d’aucuns sait, entre 1710 et 1805. Le premier proposĂ©, fondĂ© comme les suivants sur le malaxage de thèmes Ă©noncĂ©s d’emblĂ©e, souligne l’importance de l’ornementation pour capter l’oreille dans ces sĂ©ries de marches descendantes façon chaconne. Le musicien sait contraster entre traits techniques et moments de respiration qui permettent d’aĂ©rer la musique de la faire respirer. Le deuxième caprice proposĂ© se rĂ©vèle plus dĂ©chiquetĂ©. La pièce semble, du grave Ă  l’aigu, quĂªter une impossible unitĂ©. La variĂ©tĂ© des nuances amĂ©nagĂ©es par l’interprète rend cette pulsion fort gouleyante. Le troisième caprice contraste vitesse et attente. Cette miniature Ă  Ă -coups sied Ă  Emmanuel Acurero qui y valorise sa plus patente qualitĂ©, parmi une flopĂ©e d’autres : l’association (troisième Ă©dition) entre fougue et contraste. Contraste entre les nuances. Contraste entre silences et musique. Contraste entre les sortes d’attaque. Cette variĂ©tĂ© interne permet aux redites et reprises de ne point desservir la pièce.

Emmanuel Acurero en l’Ă©glise Sainte-Claire. Photo : Bertrand Ferrier.

Le quatrième caprice est proposĂ© pizzicato. Cette initiative de l’interprète dit assez la finesse d’Emmanuel Acurero, tant l’assemblĂ©e ne pouvait supputer que ceci relevait d’une initiative aussi insolente que pertinente du jeune olibrius. Le gamin a donc le sens du spectacle et de la dynamique du rĂ©cital alors qu’il abandonne le sacrosaint tout-par-cÅ“ur. La diffĂ©rence de caractĂ©risation entre aigus et graves aura rassurĂ© les dubitatifs qui n’auront pu ne pas apprĂ©cier la libertĂ© de mĂ©trique que s’octroie, pertinemment, l’interprète. Le cinquième et dernier caprice fĂªte comme il se doit la vitesse. Pour rythmer cette ivresse, des accents bienvenus associent virtuositĂ© et musicalitĂ©, scellant une prestation prometteuse d’un jeune virtuose dont on se rĂ©jouit d’attendre, après cette prestation en l’Ă©glise Sainte-Claire, la prochaine Ă©closion au niveau encore supĂ©rieur.

Para los fantasmas

Photo : Bertrand Ferrier

Au moment de quitter la tribune, j’assume ma dĂ©cision : je laisse le pupitre oĂ¹ il est. Si une fantĂ´mette veut chanter quand y a personne, elle pourra s’y coller. C’est lourd Ă  transporter, un pupitre, quand on est un pur esprit.

Orgue et hautbois, 1 – Covid, 0

Le spectateur du filage vu par Christophe Guida

Ce samedi, Ă  20 h 30, concert orgue et hautbois en l’Ă©glise Saint-AndrĂ© de l’Europe (Paris 8) pour le quatre-vingt-septième Ă©pisode du festival Komm, Bach!.
Super programme, varié, riche et rare en concert. Grands interprètes. Entrée gratuite. Sortie aussi. Possibilité de soutenir les artistes et le festival. Disques en vente à la sortie. Extrait de répétition disponible ci-dessous.

 

 

… et le programme est mĂªme entièrement dispo. C’est foufou.

 

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Masque hélas obligatoire. Gel DeLuxe LVMH offert par le ministère de la Culture fourni car lavage des mains aussi obligatoire.
HĂ¢te d’y croiser les gourmands de grande musique pour tous. RDV 24 bis, rue de Saint-PĂ©tersbourg | Paris 8. MĂ©tros : Place de Clichy (2 et 13), Europe (3), proximitĂ© Saint-Lazare.

 

La fin est proche

Photo : Rozenn Douerin

Tube de la musique classique, somptueusement interprĂ©tĂ© par Emmanuelle Isenmann assistĂ©e de son fidèle destrier, le PLDV (petit lutin discrètement virtuose) Jorris Sauquet, voici la « Danse macabre » qui concluait l’antĂ©pĂ©nultième concert organisĂ© par Komm, Bach! durant le Grand Confinement sous le titre « Racontez-moi une autre histoire (au moins) ».

  • RĂ©investir les frontières de nos fragilitĂ©s,
  • rĂ©enchanter nos fears of the dark,
  • se rĂ©jouir grĂ¢ce Ă  la mort tant que nous sommes vivants :

autant de défis relevés, ici, par la musique et ses interprètes.
Bonne danse et longue vie aux curieux !