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Le blog de Bertrand Ferrier, page 199

Sexe machination

Photo : Bertrand Ferrier

Quand tu crois arriver Ă  une tribune d’orgue tout Ă  fait digne et que tu dĂ©baroules sur une tribune oĂ¹ une partition malencontreuse, certainement, te propose de revenir Ă  ta vraie identitĂ© de sex machine (guĂ©dawoudeup).

Nous sommes une nouvelle secte

Photo : Bertrand Ferrier

Jadis, j’ai bossĂ© pendant des annĂ©es sur le rapport entre mĂ©decine de mĂ©decin et « mĂ©decines alternatives », et on a frĂ´lĂ© le succès. Puis le livre a Ă©tĂ© jugĂ© illĂ©gal, puis trop intello, puis mĂ©chant, puis sectaire, puis antisectaire, donc rien ne s’est fait et, on va pas se mentir, mĂ¢me Chabot, j’en Ă©prouve un mĂ©chant regret. Meanwhile, j’ai aussi Ă©tĂ© jugĂ© antiscientologue puis scientologue Ă  donf car retournĂ© par les diables. Bref, yĂ©vĂ©cou.
Aujourd’hui, je le reconnais, bien que je sois organiste de l’Association diocĂ©saine de Paris, du diocèse de Pontoise et rĂ©munĂ©rĂ© par le diocèse du Val-de-Marne, je sollicite mon appartenance Ă  la secte du Yin-Yang. Notre gourou est le grand Gauthier Fourcade, croisĂ© ici ou lĂ . Oui, il est notre gourou bien que son site soit – c’est fourbe – encore plus moche que le mien. Notre cĂ©lĂ©bration : des retrouvailles autour du jeu de notre KanGourou. Nous ne nous y parlons presque pas. Nous ne devons pas connaĂ®tre les autres adeptes. Pas communiquer, oh non. Juste les niquer pour gagner la partie et monter sur le pont de la libĂ©ration cosmique transcendantale. Pour ça, il faut jouer. Chaque partie coĂ»te zĂ©ro euro. Chaque partie – avec des excellents ou des nuls comme votre compte-rendiste – est passionnante.
Les règles sont presque simples (j’en tĂ©moignai quasi tantĂ´t), les stratĂ©gies sont incomprĂ©hensibles, la vie est vaste, je suis – dans ce domaine aussi – carrĂ©ment approximatif : c’est vibrionnant. Rejoins la secte. Dis que tu viens de ma part. Peut-Ăªtre je monterai d’un cran sur le pont. Ou peut-Ăªtre, juste, en intĂ©grant ce monde interlope, tu te diras que tu as passĂ© un beau moment.

Sidéral

Photo : Bertrand Ferrier

Tu sais que le jeune collègue que tu remplaces a déjà ébloui son nouvel auditoire quand, entres autres indices :

  • les mamans, mĂªme jolies, font poliment la moue en montant Ă  la tribune avec leurs enfants pendant la messe quand elles dĂ©couvrent que c’est toi ;
  • l’on t’applaudit après ton long morceau de sortie, et une dame chic t’attend en bas en t’expliquant « depuis quelque temps, moi qui n’aime plus venir Ă  la messe, je viens Ă  la sortie car je sais que c’est exceptionnel » ;
  • de jeunes fans portent visiblement aux nues la nouvelle idole, si l’on en croit les messages d’une totale libertĂ© de pensĂ©e cosmique placardĂ©s sur la porte de la tribune…

Christian Krattenthaler, « Mathematics AND Music? », European Mathematical Society

Aperçu d’une dĂ©mo de Doron Zeilberger (aujourd’hui, ça rigole pas)

Ă€ la lecture des notules proposĂ©es sur ce site, il arrive que des agents, des mĂ©lomanes voire des artistes – ou supposĂ©s tels – prennent l’initiative de postillonner leur hhhaine la plus noire et leurs plus nausĂ©abondes menaces contre le petit vermisseau qui a osĂ© Ă©voquer un spectacle ou un disque dans des termes qui leur disconviennent. Ă€ l’opposĂ©, ce tout tantĂ´t, Karol A. Penson, professeur au laboratoire de physique thĂ©orique de la matière condensĂ©e de Jussieu que nous Ă©voquions Ă  l’occasion de l’hommage rendu Ă  ses transcriptions par Cyprien Katsaris, a pris l’initiative de nous envoyer un article de Christian Krattenthaler, professeur de mathĂ©matique viennois et pianiste virtuose « in a previous life ».
Le thème : « MathĂ©matique ET musique ? » (les capitales sont d’origine). Version anglophone d’une confĂ©rence donnĂ©e en allemand en 2013, le propos Ă©tait originellement illustrĂ© d’extraits musicaux donnĂ©s par l’ex-concertiste. Cette version – Ă©crite en 2017 pour un journal de mathĂ©maticiens – entrelarde donc le propos de rĂ©fĂ©rences YT accompagnĂ©es parfois de petites vacheries de musiciens (ainsi d’« Aveu » de Schumann par Tal-Haim Samnon, qui « saisit le caractère mais traĂ®nasse parfois de trop »). Histoire de changer du contenu habituel que l’on peut trouver sur cette page, en voici manière de compte-rendu. Ceux qui prĂ©fèrent les intĂ©grales peuvent se rĂ©fĂ©rer Ă  l’article, disponible ici [p. 43].

1. La mathématique n’est pas soluble dans la musique

D’emblĂ©e, le confĂ©rencier balaye quelques gnangnanteries attendues. Oui, tonalitĂ©s et intervalles respectent des lois mathĂ©matiques strictes ; oui, Johann Sebastian Bach utilisait les nombres comme symboles compositionnels. So what? Ou, plus prĂ©cisĂ©ment, s’agit-il de maths ? Ă€ l’inverse, si la mathĂ©matique devient la musique – comme dans le sĂ©rialisme –, est-ce encore de musique qu’il s’agit ? De mĂªme, si certains musiciens, comme Kit Armstrong, sont de vrais cracks matheux, qu’est-ce que ça prouve ? Pour prouver, encore faut-il dĂ©finir l’objet du dĂ©lit ou, a minima, Ă©noncer un thĂ©orème qui claque comme un dĂ©fi. Or, dĂ©lit ou dĂ©fi, mĂªme si le confĂ©rencier recourt Ă  des citations pataudes de Wikipedia – truc de piètre Ă©tudiant, enfin, Chris ! –, il fonce sciemment dans une impasse : la mathĂ©matique, comme la musique, est rebelle Ă  la dĂ©finition.
Toutefois, par la nĂ©gative, on peut approcher ces deux domaines. Par exemple, si, au piano, je joue des touches au hasard, je produis du son, pas de la musique ; si je gribouille des formules mathĂ©matiques Ă  la file, sans projet dĂ©monstratif, rien de matheux, lĂ , puisque cela n’a pas de sens. Autrement dit, quand Bach « numĂ©rologise » ses partitions, il introduit des chiffres dans de la musique, il ne pratique point la mathĂ©matique. D’un point de vue scientifique, cette numĂ©rotique – tentons le nĂ©ologisme – n’a aucun intĂ©rĂªt. Le lien entre mathĂ©matique et musique n’est donc peut-Ăªtre Ă  chercher ni dans la musique, ni dans la mathĂ©matique, mais dans ceux qui pratiquent les deux, en tant qu’acteurs ou spectateurs. Donc, en somme, la question serait : en quoi les maths aident les musiciens Ă  stimuler une rĂ©gion de notre cerveau qui rĂ©agit spĂ©cifiquement quand l’émotion et l’intellect entrent en symbiose ?

2. La mathématique et la musique peuvent susciter des émotions (si)

Il est patent que la musique peut exprimer et susciter la joie comme la tristesse. Elle peut mĂªme lĂ¢cher de bonnes grosse vannes, entre « humoreske » regerienne et « surprises » symphoniques haydniennes, par ex. En revanche, selon C. Krattenthaler, son ambition doit toujours dĂ©passer le statut de « charmante » (« nice »). Qu’elle charme, soit ; mais que ce charme soit au service d’émotions profondes Ă  offrir Ă  l’auditeur.
Qu’en est-il des maths ? Oui, les maths peuvent susciter des Ă©motions – ainsi d’Andrew Wiles, incrĂ©dule, Ă©bahi, Ă©baubi, incrĂ©dule après qu’il a dĂ©montrĂ© le « dernier thĂ©orème de Fermat ». Les maths peuvent Ăªtre sinon charmantes, du moins Ă©lĂ©gantes – ainsi des preuves « de biais » sur le nombre infini de nombres premiers. Les maths peuvent Ăªtre drĂ´les (pour un matheux, ce qui n’est peut-Ăªtre pas si facile) quand on se rend compte qu’un petit dĂ©tail change tout, ce qui fera sourire ceux qui se demanderont : « Mais comment peut-on n’avoir pas remarquĂ© ce truc avant ? » Les maths peuvent Ăªtre Ă©lĂ©gantes – ainsi du « plus magnifique thĂ©orème de Ramanujan » au triste sort (en lisant l’article en entier, les lecteurs sensibles aux intĂ©grales et aux sĂ©ries feront mieux leur miel que moi des dĂ©monstrations destinĂ©es aux matheux).

Original de la Sonate D 959 (aperçu)

Pour autant, peut-on dire que la dĂ©monstration relative aux matrices Ă  signes alternants de Doron Zeilberger, illustration Wikipedia Ă  l’appui, est « charmante » ? Non, admet le confĂ©rencier comme Ă  regret, au point de lĂ¢cher quelque banalitĂ© niaiseuse dans la foulĂ©e (« quand le temps passe, les mauvais compositeurs s’oublient, les meilleurs restent », heureusement que pas si sĂ»r !). De mĂªme, dira-t-on que l’expĂ©rience dodĂ©caphonique d’Arnold Schönberg est charmante ? Pas davantage, au point que le causeur s’emporte : « Je comprends qu’un gĂ©nie de la trempe du compositeur de Verklärte Nacht ait essayĂ© cette voie, mais pas qu’il n’ait trouvĂ© une issue Ă  cette impasse. » Une Ă©vidence s’impose : mathĂ©matique et musique ne peuvent avoir une vraie communautĂ© apparente que si un processus de rĂ©flexion similaire se substitue Ă  la seule problĂ©matique Ă©motionnelle.

3. La mathématique et la musique poussent à réfléchir… différemment

Que l’on rĂ©flĂ©chisse en mathĂ©matique, le confĂ©rencier le considère comme acquis et passe donc aussi sec Ă  la suite : dans quelle mesure la rĂ©flexion impacte-t-elle l’exĂ©cution ou l’écriture d’une Å“uvre ? AssurĂ©ment, par-delĂ  la technicitĂ©, rĂ©flexion et Ă©motion sont appelĂ©es Ă  aller de concert, ha-ha. Ainsi du motif (parfois très discret) la – sol # dans la Sonate en La D 959 de Franz Schubert qui, selon une dĂ©monstration un peu capillotractĂ©e, assure l’unitĂ© de la partition, faisant basculer cette pièce du cĂ´tĂ© du chef-d’œuvre, selon l’auteur. Plus gĂ©nĂ©ralement, il est certain que la façon dont une Å“uvre est pensĂ©e, dans sa conception comme dans son incarnation, tĂ©moigne d’une association intrinsèque entre technique, rĂ©flexion et Ă©motion pour, in fine, susciter l’émotion – de l’auditeur, cette fois.
PrĂ©cisĂ©ment, ce mot d’« auditeur » doit nous faire rĂ©agir. Il n’y a pas d’auditeur en mathĂ©matique ! Autrement dit, rĂ©flĂ©chir sur ce qui unit la mathĂ©matique ET la musique ne doit pas celer ce qui diffĂ©rencie substantiellement ces deux domaines. Pour le bien saisir, Christian Krattenthaler souligne un dernier parallĂ©lisme : maths et musique ont des notations spĂ©cifiques. Si tu n’es ni matheux, ni musicien, jamais tu n’entends goutte Ă  une dĂ©monstration ou Ă  une partition. En revanche, si un matheux lit la dĂ©monstration au non-matheux, le non-matheux ne sera pas plus avancĂ©… alors que si un non-musicien, matheux ou non, Ă©coute l’exĂ©cution d’une belle Å“uvre, il peut  Ăªtre touchĂ©.
Pour autant, un non-musicien a plus de chance dâ€™Ăªtre sensible Ă  des musiques « populaires » qu’à des musiques « expressives », selon les termes de Christian Krattenthaler. Une limitation similaire rapproche alors les deux domaines : combien de gens n’ayant pas abandonnĂ© les maths en seconde sont capables de s’intĂ©resser, sinon de comprendre, la confĂ©rence d’un matheux ? De mĂªme, aucun matheux, si brillant fĂ»t-il, n’aura jamais l’espoir de blinder Bercy ou Bastille en venant y prĂ©senter son dernier thĂ©orème. MalgrĂ© des compensations apprĂ©ciables, certains peuvent en Ă©prouver un incommensurable chagrin… ou devenir musiciens pour connaĂ®tre le frisson du concert, voire girouettes politiques Ă  la solde d’un banquier-prĂ©sident puis contre lui – l’auteur de l’article Ă©voque justement le vil CĂ©dric V. Ă  ce stade de son rĂ©cit, c’est l’occasion d’exprimer notre estime pour ce pantin qui a su associer, en peu de temps, les qualitĂ©s remarquables de lèche-entre-fesses et de traĂ®tre.

En conclusion

En maths comme en musique, Christian Krattenthaler revendique une mĂªme passion : rĂ©soudre des problèmes. Parler de maths ET de musique en Ă©tait un. Ce nonobstant, au terme de sa prĂ©sentation, le matheux musicien se rĂ©jouit de constater que les deux domaines sont aussi diffĂ©rents que complĂ©mentaires. Du coup, le confĂ©rencier savoure d’autant plus sa chance de maĂ®triser les deux. Ne peut-il se planter au piano quand un problème mathĂ©matique devient insoluble, et se remettre Ă  son bureau quand une mesure rĂ©siste encore et toujours au travail de l’interprète ? L’heureux fripon ! Nous attendons donc qu’il se mette Ă  la course Ă  pied et claque une nouvelle confĂ©rence, avec dĂ©monstration live, sur la musique, la mathĂ©matique ET le sport, et nous comptons sur Karol A. Penson pour nous en avertir dans la foulĂ©e.

Bref, le message est clair

Photo : Bertrand Ferrier

Cyrielle Golin et Antoine Mourlas, Un moment musical chez les Schumann, Klarthe

 

Ce disque est une entourloupe et une dĂ©couverte. Une entourloupe car, en dĂ©pit de leur patronyme, les frères Camillo et Georg Schumann n’ont rien Ă  voir avec Robert Schumann. Une dĂ©couverte, car la musique de Camillo et Georg nous est tout Ă  fait inconnue ; si Robert (jouĂ© par l’un des compositeurs, comme le raconte le trailer) peut permettre que s’explore le rĂ©pertoire de ces musiciens effacĂ©s par le rouleau compresseur des monuments sans cesse remis sur les devantures des disquaires, youpi.
Le programme s’ouvre avec la Première sonate pour violoncelle et piano de Camillo Schumann, op. 59. L’Allegro moderato nous plonge d’emblĂ©e dans la sonoritĂ© chaude du violoncelle de Cyrielle Golin, un Caussin de 1860. Les quatre cordes semblent Ă©moustiller le piano dans une belle Ă©nergie commune (le montage a l’astuce de privilĂ©gier cette vibration partagĂ©e sur la perfection plastique, comme en tĂ©moigne le mini-accro Ă  0’58). Le prĂ©lude ouvre le chemin au premier thème Ă©noncĂ© par le piano dans un bel effet de contraste. Trois ingrĂ©dients se distinguent :

  • Aux envolĂ©es de Cyrielle Golin rĂ©pondent
  • des passages plus mĂ©ditatifs, joliment nuancĂ©s, comme suspendus,
  • que ne tardent pas de commenter avec virtuositĂ© la partie tonique d’Antoine Mourlas.

Cette alternance est alimentĂ©e par un souci de rendre aussi justice au piano fors son rĂ´le d’accompagnateur – le violoncelle pouvant se positionner comme

  • soliste,
  • partenaire d’unisson,
  • teneur de pĂ©dale et
  • porteur d’Ă©cho.

Aussi le mouvement de presque 8′ n’accuse-t-il aucun temps mort, emportant l’auditeur dans une Ă©criture maĂ®trisĂ©e et variĂ©e jusqu’au double boum-boum final.
L’Andante cantabile e espressivo remplit sa fonction plus mĂ©ditative, sans que les interprètes ne confondent tempo modĂ©rĂ© et mollesse. La ligne est tenue, soutenue mĂªme grĂ¢ce aux diffĂ©rents dialogues proposĂ©s entre les instruments, dĂ©passant largement la seule rĂ©partition violoncelle solo – piano en arpège. Du reste, mĂªme cette formule si convenue ne manque pas de beaux moments (Ă  2’27 et 5’41, semblent rĂ©sonner des harmonies quasi pucciniennes – compositeur contemporain de Camillo Schumann) et refuse de s’enliser dans une trouvaille qui serait diluĂ©e dans 8′ de musique. MĂ©ditation, emportement, changements d’atmosphère et savoir-faire compositionnel dĂ©clinent les mĂ©lodies sans que l’attention ne dĂ©cline. Le violoncelle, çà lyrique, devient lĂ  barioleur ou pizzicatiste. Le piano peut ici faire tapisserie avant de ressurgir motorique quelques mesures plus loin jusqu’Ă  une coda très gracieuse.
C’est lui qui lance avec ardeur l’Allegro molto. Le violoncelle le rejoint dans sa furieuse envie d’avancer. Pour autant, les artistes savent associer

  • cohĂ©rence guidant l’oreille,
  • caractĂ©risation des diffĂ©rents segments et
  • souci de faire musique par les nuances, la synchronicitĂ© de respiration et la prĂ©cision, très rĂ©glĂ©e, dans les Ă©changes.

Une brusque rupture (2’51) semble chercher un nouveau souffle qui, bientĂ´t, emporte avec fougue les restes du silence. Saisi par la conviction des complices, l’auditeur pourra Ăªtre bluffĂ© par

  • leur art de la narration,
  • la façon dont ils s’approprient le tempo et
  • la polymorphie de leurs outils, tant ils savent tisser leurs instruments de soie, de dentelle, de froufrous et favoris ou de toile rĂ©solument rĂªche.

Hormis pour les passionnĂ©s de musique dissonante et dĂ©structurĂ©e, cette sonate mouvementĂ©e, jouĂ©e avec la maĂ®trise technique indispensable et la passion rĂ©flĂ©chie juste comme il faut, confirme la pertinence de sortir Camillo Schumann de la naphtaline oĂ¹ ses partitions clapotent depuis leur crĂ©ation.

 

 

Robert Schumann a rarement Ă©crit pour violoncelle. L’op. 102 de la star du disque permet nĂ©anmoins d’entendre FĂ¼nf StĂ¼cke im Volkston sous les doigts des dĂ©couvreurs-mais-pas-que que sont Cyrielle Golin et Antoine Mourlas. « Vanitas vanitatum » balance Ă  souhait, non sans proposer des nuances qui pimpent le système de reprises. Le mouvement lent, entre majeur et mineur, laisse comme il sied chanter le violoncelle – pas d’affection, pas de mignardise, juste du charme, y compris quand, brièvement, le piano prend le lead.
Le mouvement ternaire « pas vite », entre mineur et majeur, laisse tout loisir Ă  Antoine Mourlas de jouer les accompagnateurs servants, que le violoncelle batifole en simple ou double corde, jusqu’Ă  l’arpège final. Le mouvement « pas trop vite » s’ouvre sur une entrĂ©e solennelle qu’un lyrisme bien rendu tempère, dans la section centrale, sur une large tessiture.
Le retour du premier motif laisse entendre qu’approche le dernier mouvement, « fort et marqué », ce qui n’est certes pas contradictoire chez Robert S. avec une certaine dĂ©licatesse – en l’espèce dans les triolets. En prenant au sĂ©rieux ces grandes miniatures, les artistes ajoutent au charme qu’une exĂ©cution a minima aurait dĂ©jĂ  eue. On l’aura compris, cela ne semble pas le genre de leur maison, et c’est heureux.

 

 

Second gros morceau, les plus de trente minutes qu’exige la Sonate op. 19 de Georg Schumann. Le premier mouvement promet du sentiment puisqu’il est autodĂ©crit comme « Allegro moderato con molto espressione ». Pas de temps mort, on commence d’emblĂ©e dans le grave du violoncelle en 12/8, tandis que le piano se cale en 4/4 avant de mĂªler les deux grooves. Une première modulation conduit de mi Ă  la mineur et propose une partie plus chantante et moins instable, bien que le dialogue entre binaire et ternaire ne s’efface pas totalement. Finauds, les interprètes esquivent une reprise superfĂ©tatoire pour enchaĂ®ner sur la mĂ©lopĂ©e langoureuse du violoncelle qu’accompagne une cascade de sextolets pianistiques.
Les deux instruments se mettent Ă  dialoguer. La teneur des (d)Ă©bats semble fort escagasser le violoncelle dont les sautes de registre trahissent l’exaspĂ©ration. Faute de meilleure entente, le dĂ©bat se rĂ©sume Ă  des traits solistes de violoncelle sous lesquels grommelle le piano. Quelques modulations nouvelles tĂ¢chent de dĂ©finir un nouveau vivre-ensemble. La reprise en mi bĂ©mol puis en mi du motif liminaire met le doigt sur la difficile conciliation entre binaire et ternaire. Un temps, le piano la joue low profile, mais les deux protagonistes conviennent qu’il faut s’expliquer. Voici donc le retour du Mi apparent et de la domination du binaire. Toutefois, l’Ă©puisement du discours prĂ©pare le come-back des sextolets, jusqu’Ă  une coda qui, toute sage qu’elle soit avec son ploum-ploum, laisse l’auditeur indĂ©cis. C’est prĂ©cisĂ©ment cette indĂ©cision entre

  • binaire et ternaire,
  • diffĂ©rentes tonalitĂ©s,
  • dialogue et conflit

qui fait le prix d’un mouvement animĂ© avec Ă©lĂ©gance.
L’Andante cantabile en do dièse mineur affermit le ternaire dans une mesure Ă  3/2 (avec quelques extensions en 8/4) qu’assortissent quelques triolets sporadiques. Le thème premier du deuxième mouvement est introduit sans presser dans la splendeur du violoncelle, le piano sachant se mettre sagement en retrait jusqu’Ă  ce qu’il soit invitĂ© Ă  rĂ©pondre. Un passage en suspens rappelle que Georg Schumann n’a, d’Ă©vidence, aucune jouissance Ă  exprimer tout le suc d’un thème. Il prĂ©fère le mettre en parenthèses, le faire moduler, l’interroger sans craindre le silence – ce qui, en l’espèce, valorise sa dimension Ă©lĂ©giaque. La recherche d’un Ă©quilibre entre les protagonistes alterne

  • leads du violoncelle et parfois du piano (avec tenue de violoncelle),
  • brefs soli du piano, et
  • unissons furtifs comme l’enlacement momentanĂ© d’un couple lors d’une danse lente – peut-Ăªtre, donc, de la vie.

Un Allegro energico con fuoco en mi mineur conclut la promenade. Rageur, le piano puis le violoncelle Ă©noncent leur feu. L’intensitĂ© de cette partition qui joue avec habiletĂ© entre ternaire (triolet et 6/4 Ă©phĂ©mère) et binaire est remarquablement bien rendue par les interprètes-dĂ©frciheurs. Techniquement, le rendu est Ă©poustouflant. Aucun artiste ne se soumet face Ă  la virtuositĂ© technique ou musicale que le compositeur exige. Les modulations sont enlevĂ©es avec une aisance et une cohĂ©rence convaincantes, en dĂ©pit des joyeux soubresauts qui conduisent de mi vers rĂ© sus 4 direction Mi bĂ©mol… avec toujours un dièse Ă  l’armure, puis officiellement Do. Dans ce mouvement, on apprĂ©cie

  • les soubresauts qui animent les onze ultimes minutes,
  • les contrastes mĂ©nagĂ©es par la partition et par les interprètes, et
  • les surgissements  des dialogues ou des « quasi rĂ©citatifs », entre ternaire et binaire comme entre mineur et majeur, entre Mi et La bĂ©mol (et Mi) (et mi).

Tout cela est magistralement réalisé jusque dans les chromatismes qui pimpent le classicisme romantique de la partition, direction la conclusion en anti-tierce picarde.

 

 

En conclusion, sous un design assez moche et un titre bof, voilĂ  bien un disque extrĂªmement gouleyant pour tout curieux de musique un peu rare et nĂ©anmoins formidablement incarnĂ©e. Faisons la fine bouche pour jouer au critique : le livret est sobre et intĂ©ressant, mais terrrriblement mal relu (bio de Cyrielle qui, on le saura, on le saura, vient de Metz, vient de Metz) et mis en page Ă  la barbare (interlignage alĂ©atoire, prĂ©sentation sommaire, orthotypo ratĂ©e), ce qui est difficilement comprĂ©hensible vu l’investissement que nĂ©cessite le son en regard du print. De mĂªme, on s’Ă©tonne que, dans la bande-annonce, les artistes expliquent avoir « longtemps rĂ©flĂ©chi » avant de se rĂ©soudre Ă  enregistrer dans l’Ă©glise Saint-Marcel oĂ¹ tous les classicoss rĂªvent d’enregistrer : est-ce une dĂ©cision si surprenante ? Ă€ l’arrivĂ©e, on regrette enfin que le piano virtuose ne soit pas aussi bien captĂ© que l’extraordinaire violoncelle. Mais, in fine, on s’incline devant

  • l’incroyable aisance technique des artistes,
  • leur musicalitĂ© et
  • leur investissement dans un projet
    • passionnant,
    • puissant et certainement pas
    • latĂ©ral.

Les deux musiciens prouvent ici moins leur valeur que la force des partitions qu’ils propulsent. C’est

  • techniquement impressionnant,
  • musicologistiquement superpassionnant,
  • humainement joyeux, et
  • musicalement wow.

Ne mentons point : on a ouĂ¯ pis avant de dire « mazette, c’est du cossu » devant un tel objet sonore. En tant qu’objet, ce disque peut susciter un enthousiasme modĂ©rĂ© ; en tant que support sonore, il est transportant. Selon l’ordre de ses prĂ©fĂ©rences discographiques, l’on pourra choisir d’envisager son acquisition ou non !


Pour acheter le disque, c’est ici.
Pour retrouver Cyrielle Golin, c’est çà.
Pour dĂ©nicher Antoine Mourlas, c’est lĂ .

Barthélémy Saurel meets Oldan, Comédie Dalayrac, 18 février 2020

Oldan. Photo : Rozenn Douerin.

Longtemps, ils ont vĂ©cu dans des mondes parallèles. Oldan vivait dans le monde du mardi, 19 h ; BarthĂ©lĂ©my Saurel squattait la galaxie du mardi, 21 h. Les voici rĂ©unis pour une nouvelle expĂ©rience, toujours dans l’orbite de la ComĂ©die Dalayrac. La collision des deux plaques se fait manière tectonique : chacun glisse deux ou trois titres, puis l’autre s’immisce, se frotte, reprend l’initiative.
Cette relation lascive des deux espaces-temps se dĂ©voile dans le tĂ©lescope des astronomes venus pour dix euros la place profiter de deux singularitĂ©s de l’espace. BarthĂ©lĂ©my Saurel, c’est le Terrien. Ce soir-lĂ , il projette des chansons qu’il a soigneusement prĂ©levĂ©es dans son riche rĂ©pertoire, rayon « titres que je ne dĂ©gaine pas souvent ».

 

 

Pas de rĂ´le prĂ©dĂ©fini : c’est drĂ´le quand c’est drĂ´le, c’est pas drĂ´le quand c’est pas drĂ´le. Le mystĂ©rieux « Jaloux de rien » tutoie l’onirique « NapolĂ©on » oĂ¹ l’artiste se transforme en grognard pour promouvoir Elvis et la gare d’Austerlitz.
Le « chanteur de race infĂ©rieure » (c’est dans ses gĂªnes que y a pas beaucoup d’spectateurs) n’en garde pas moins « Un soleil dans chaqu’ poche » (Oldan, lui a « un couteau dans la poche », nuance) quand il compte les filles qui lui font envie (mais pas la vie qu’elles lui proposent).

Barthélémy Saurel. Photo : Rozenn Douerin.

L’artiste n’Ă©vite pas pour autant les problĂ©matiques urbaines comme l’art de se garer Ă  Montmartre, ni l’importance de l’art funĂ©raire gastronomique. Bref, on savoure cet art de chansonnier qui reste l’un des plus Ă©trangement cachĂ©s du ciel parisien : le type n’est pas une star, mais son talent brille et devrait attirer Ă  lui tous les kiffeurs de bonne chanson.

 

 

Oldan joue dans une catĂ©gorie diffĂ©rente. Au Terrien rĂ©pond l’Ă©thĂ©rique – un Ă©thĂ©rique qui siffle de la bière, heureusement, car « Les choses sont ce qu’elles sont ». MĂªme si l’olibrius chante parfois (« LĂ©ger au bord de la falaise »), il se revendique avant tout diseur.
Pas slameur, au sens oĂ¹ le slam fricoterait avec le rap Ă  travers un travail spĂ©cifique sur la vitesse du flow ou la rĂ©currence d’effets phoniques. L’homme a plutĂ´t le cÅ“ur Ă  dire des textes sur des fonds musicaux souvent planants mais assez variĂ©s pour, eux aussi, capter l’attention.

Photo : Rozenn Douerin

Saisit sa prĂ©sence d’acteur, Ă©purĂ©e avec un mĂ©tier patent. Il cale sa grande carcasse sur un siège noir, choisit la couleur de sa boule lumineuse, semble rentrer, yeux clos, dans sa bouille oĂ¹, de face, flottent de faux airs de Bernard Joyet, de Joe Dassin et de Jean-Pierre Ferland (les trois Ă  la fois, c’est fort), et dĂ©bite avec intention des textes maĂ®trisĂ©s, oscillant entre poĂ©sie narrative et nouvelles versifiĂ©es.

 

 

L’intĂ©rĂªt du spectacle est bien d’alterner deux conceptions de la chanson Ă  la fois radicalement diffĂ©rentes mais fermement unies dans le mĂ©tier de l’interprète-crĂ©ateur, dans la spĂ©cificitĂ© de son microcosme artistique, et dans l’exigence que l’artiste s’impose pour propulser, en complĂ©mentaritĂ©, sa fantaisie dans les esgourdes et le palpitant du spectateur.
Il y a de la bonne humeur, de la bonhomie, mais aussi du talent, donc de l’astringent, des failles intimes derrière les sourires et, suspendues, ces interrogations fondamentales qui animent tout homme de scène digne de ce nom.

Quand la soirĂ©e se termine, la guitare circule parmi les spectateurs. Ce n’est surtout pas une scène ouverte, c’est la suite du partage. La redescente sur Terre. Sous terre. On boit un dernier gorgeon, on regarde le matĂ©riel qui se range, on ressort du Dalayrac. Dehors, il fait beau. Dedans, aussi, merci.


Prochaine séance : mardi 25 février, 21 h, à la Comédie Dalayrac (tout près du métro Quatre-Septembre, Paris 2).
Pour dĂ©couvrir BarthĂ©lĂ©my Saurel, c’est ici.
Pour Ă©couter Oldan, c’est lĂ  (deux derniers albums en ligne) ou via son site officiel.

N’attendons pas l’Ă©tĂ© pour vivre…

Composition pour Rivesaltes, chip chinoise pimentée et improvisation végétalisée. Artwork : Bertrand Ferrier.

… peut-Ăªtre sera-t-on mort, que diable.

Un convoi couleur vitrail

Photo : Bertrand Ferrier

Quand, globalement, il y a Ă©crit « TU VERRAS BIEN » sur ton conducteur d’obsèques, c’est fatal, le sage regarde la Lune mais, toi, tu regardes le vitrail.

Voyager Quartet, Winterreise pour quatuor Ă  cordes, Solo musica

Au côté

  • des valeurs sĂ»res dont la marchandisation – fĂ»t-elle brillante – des stars,
  • des redĂ©couvertes de raretĂ©s et
  • des propositions jouant la carte de l’actualitĂ©,

le marchĂ© du disque de musique savante aime Ă  fricoter avec l’entre-deux et, singulièrement, le remix. Y verra-t-on un symbole ? L’objet-disque que nous Ă©voquons ce jour, « couturĂ© » au sens de Jules Vallès dans la mesure oĂ¹ il est Ă  la fois classique et modernisĂ© mais sans cacher le frottement entre les deux textures, est placĂ© sous l’angle du flou.

  • MĂ©diocrement floues, les photos de pochette ;
  • flou, le livret sommaire uniquement disponible en allemand et anglais (les lieder ne sont qu’en allemand sans mĂªme la mention des auteurs, ce qui est carrĂ©ment naze) ;
  • guère prĂ©cise, la notice Ă©tique (alors que, curieusement, il est prĂ©cisĂ© que la session est enregistrĂ©e au la 432 – ce qui, en dehors de la question musicologique qui aurait mĂ©ritĂ© mention, paraĂ®t superfĂ©tatoire…) :

tout se passe comme si la production avait souhaité traduire formellement – de façon signifiante, paresseuse ou low cost – le brouillage volontaire fomenté par le Voyager Quartet, coupable de transmuter le Winterreise de Franz Schubert.
Car le projet propulsé par la bande d’Andreas Höricht, altiste du quatuor, est une triple transmutation du Voyage d’hiver.

  • D’abord, c’est un florilège, sans que les critères de sĂ©lection ne soient exposĂ©s : sont repris environ un titre sur deux du premier cahier ainsi que les derniers lieder du second.
  • Ensuite, c’est une transcription pour quatuor, avec pour seule piste de comprĂ©hension que « la musique est si expressive et offre un tel pouvoir d’association qu’elle peut se passer de paroles ».
  • Enfin, les extraits adaptĂ©s sont truffĂ©s d’intermezzi du transcripteur, « qui interrompent le flux et prĂ©pare l’esprit pour le nouveau voyage proposĂ© par le titre suivant », id est basculent plus ou moins longuement d’une tonalitĂ© Ă  une autre.

Là encore, on note le choix des artistes de ne pas justifier ni décortiquer leur propos, préférant laisser parler la musique – comme Blaze Bailey présentant sa version post-Led Zeppelin de « Dazed and confused » de Jake Holmes en la taxant de « our version, our arrangement, our bastardisation », no more.

 

 

« Bonne nuit » (dernier message d’un amoureux à sa chérie avant son voyage d’hiver) est précédé par un prélude tonal installant les notes répétées qui marquent le début de l’opus 89, comme pour poser d’emblée la tension promise entre Schubert et Höricht. Le thème du lied est alors énoncé à l’unisson par deux membres du quatuor tandis que les autres assurent l’harmonie. Puis la transcription fait coulisser le thème entre les participants, dont les nuances participent au floutage de la ligne directrice.
Ă€ la reprise, le violoncelle s’enrichit d’un contrechant. Chaque instrumentiste investit la partition Ă  l’aune de la crĂ©ativitĂ© du transcripteur – ainsi du relĂ¢chement sombre du premier violon, volontiers Ă  la limite de la justesse (un ex. parmi d’autres : le rĂ© sciemment très bas, Ă  3’03, après la deuxième strophe). Deux passages seulement en mineur (contre trois originellement), et voici le temps du RĂ©, haha – si, le temps durĂ©e, bref.

 

 

L’Intermezzo 1 propose une modulation lĂ©gèrement dissonante allant de rĂ© mineur vers le fa mineur des « Larmes gelĂ©es », oĂ¹ le narrateur s’étonne que, de son dĂ©sespoir brĂ»lant, sourdent de froides gouttes venant se figer sur son visage que gifle le souffle glacĂ© de l’hiver. On y apprĂ©cie deux caractĂ©ristiques :

  • d’une part, le refus de l’altiste de s’en tenir Ă  une perspective linĂ©aire, Ă©crasant la transcription sous une simple ploum-ploumisation des cordes graves tandis que le violon Ă©noncerait le thème ;
  • d’autre part, le souci de respecter nĂ©anmoins la direction thĂ©matique imposĂ©e par Schubert.

En clair, la partition n’est pas un prĂ©texte. Confortant cette idĂ©e, l’Intermezzo 2 souligne la maĂ®trise de l’écriture pour quatuor de l’altiste, mĂªme si l’objectif reste fonctionnellement de crĂ©er une transition vers le mi majeur du « Tilleul ».
Cet arbre criminel est un véritable incitateur au suicide – mais qu’est-ce que la vie ou une chimiothérapie sinon un suicide différé ? En effet, le végétal propose au voyageur de trouver sous ses rameaux le repos. Le transcripteur y oppose librement manière de répétition staccato au bariolage tonique de l’original. Le résultat, qui joue aussi sur les transpositions octaviées, est plutôt malin. Ainsi, le passage en mineur débouche sur l’excitation attendue avant que le ternaire de fait ne l’emporte…

Andreas Höricht (alto), Klaus Kämper (violoncelle), Maria Krebs (second violon) et Nico Christians (premier violon). Source photographique : https://www.voyagerquartet.de/fotos/.

… « Sur le fleuve » en mi mineur, tuilé sans difficulté depuis le Mi précédent, raconte la séparation entre le narrateur et sa choupinette, pareille au fleuve glacé sur lequel l’homme épitaphe (et hop). Le balancement est respecté, tandis que le passage à l’octave supérieur de certains segments du thème permet de souligner la fragilité de cet adieu, dans une sorte de contraste entre

  • la pesanteur des accords rĂ©pĂ©tĂ©s – ceux du cÅ“ur lourd ? – et
  • la lĂ©gèretĂ© des aigus – ainsi dans la partie en majeur semble rĂ©sonner l’espoir que la fiancĂ©e partie « sans adieux » sera pareille au fleuve dont la rigiditĂ© cadavĂ©rique masque des tumultes aussi enfouis qu’enfuis.

Répond alors, en mineur, la mélopée grave au violoncelle, dont le festonnement conduit vers l’Intermezzo 4 qui finit par couler posément vers le si mineur du cinquième extrait.
Le « feu follet », engoncĂ© dans les bas-fonds des eaux, rappelle que joie comme peine n’est que feu follet. La transcription associe le chant et l’écho en les confiant au mĂªme musicien, comme pour exprimer la similitude entre nos sentiments qui, quelque violents soient-ils, euphorisants ou dĂ©sespĂ©rants, ne sont que fĂ©tus de paille dans le tourbillon de la vie. Le long Intermezzo 5 poursuit d’abord en imitation schubertienne, en rĂ©partissant le thème entre les diffĂ©rents pupitres jusqu’à ce que des dissonances n’assument la mutation vers le ternaire et la tonalitĂ© de La.

 

 

« RĂªve de printemps » (en fait, rĂªve d’amour, le cosmos Ă©pousant les sentiments du poète, les maximisant ou les contredisant) s’ouvre sur une brève introduction apocryphe, chargĂ©e de lancer le thème de ce lied qui balance. La partie rapide voit le violoncelle passer en lead, avec la tentation du mineur, ce qui permet au bloc des accompagnateurs de sonner de manière unie, sans le contraste qui aurait rĂ©sultĂ© des graves du violoncelle si celui-ci s’était joint Ă  eux. Le retour Ă  la mĂ©lancolie prĂ©pare la reprise modifiĂ©e de l’enchaĂ®nement lent – vite – lent. La variation des options de transcription pour rendre la spĂ©cificitĂ© de chaque passage contribue Ă  l’intĂ©rĂªt de la rĂ©alisation. Le climat de l’Intermezzo 6 anticipe sur « Solitude » oĂ¹ le sentiment d’abandon de l’homme que personne ne salue s’accentue devant la beautĂ© lumineuse du paysage Ă  peine troublĂ© par un nuage gris. Comme aurait synthĂ©tisĂ© le musicologue Ricet Barrier, « ben ouais, c’est vachement pas gai ».
Dans le très beau « Solitude », l’on apprĂ©cie le soin apportĂ© Ă  l’articulation (ainsi des deux en deux du lead) et le son de l’accompagnement qui sait Ăªtre mesurĂ© sans sombrer dans le gnangnan ou l’ombrageux, jusqu’au passage Ă  l’octave pour cĂ©lĂ©brer, forte, la luminositĂ© du monde, par opposition aux tempĂªtes qui accablent le narrateur, jouĂ©es Ă  l’octave normale. Le passage vers le second cahier est assurĂ© par l’Intermezzo 7, retravaillant le motif rythmique du lied.

 

 

Direction le « Poteau indicateur » qui, en sol mineur, laisse penser que le narrateur, Ă  la croisĂ©e des chemins, s’approche peut-Ăªtre de la mort (« Il me faut suivre une route / d’oĂ¹ nul n’est jamais revenu »). L’écriture se prĂªte fort bien Ă  une transcription sans astuce clinquante, que, entre mineur et majeur, le quatuor restitue avec sensibilitĂ©. Pour l’anecdote, certains esprits malades relèveront une citation des « Murailles » de Jean-Jacques Goldman dans le la sib dooo siiiib laaa soool laaa. La rĂ©gularitĂ© funèbre des croches rythmiques, par-delĂ  les sons parasites signes de vie (piste 8, 2’53) est joliment pimpĂ©e par des flux et reflux de nuances trahissant l’habitude que les artistes ont de jouer ensemble. L’Intermezzo 8 mĂ¢chonne la marche funèbre jusqu’à ce que le violoncelle guide le voyageur vers sa nouvelle Ă©tape.
« L’auberge », en Fa, est en fait un cimetière oĂ¹, surdrame comme il y a des suraccidents, le voyageur « faible Ă  tomber » n’a mĂªme pas de place pour se reposer. Le second violon rĂ©pond au premier pour l’écho qu’offre l’accompagnement au lamento du voyageur. Si, çà ou lĂ , une curiositĂ© peut faire dresser l’oreille (ainsi, sauf erreur de notre part, du mi bĂ©mol Ă  2’14, sur « Schenke », la transition Cm – Fm fonctionnant moins bien qu’avec le C attendu…), il faut applaudir la justesse de l’atmosphère rendue par les quatre artistes. Nulle baisse de tension, nul sentimentalisme : cela sonne schubertien Ă  souhait – et tant pis pour les puristes qui regretteront le dernier Ă©noncĂ© du thème en Ă©cho, grignotĂ© par le long Intermezzo 9 – peut-Ăªtre le plus intĂ©ressant des onze et demi –, non sans bravoure car un long temps version violon solo.

 

 

« Courage » en sol mineur (et un peu majeur) postule que, comme tout part en distribile, mieux vaut avoir l’audace de poser que nous, piètres humains, sommes des dieux. Ici, la transcription revendique la sobriĂ©tĂ©. Le violon 1 Ă©nonce la mĂ©lodie, le violon 2 lui rĂ©pond dans les Ă©chos, et mĂªme les passages Ă  l’octave (mesures 53 et 54) sont pris modestement sans cette valorisation aiguĂ«. L’Intermezzo 10 rĂ©active les options entre solo, duo et quatuor jusqu’à dĂ©barouler sur…
… « La parhĂ©lie » qui prend des nuages pour le soleil donc finit par aspirer Ă  l’obscuritĂ©. Dans ce lied marquĂ© par le grave, un temps, le violon 1 joue la mĂ©lodie et la partie supĂ©rieur de l’écho. Puis le transcripteur offre le lead au violoncelle, peut-Ăªtre pour donner chair Ă  cette gravitĂ© originelle. Le jeu sur les octaves donne son charme technique Ă  la piste. Le long Intermezzo 11 offre Ă  chaque partie la possibilitĂ© de s’exprimer dans une quĂªte aux allures sporadiques de fugato jusqu’au tutti inquiĂ©tant qui conclut la paraphrase des quatre doubles croches liminaires du dernier lied.

 

 

« Le vielleux », vieux zicos qui joue dans la neige comme les artistes du disque sur la pochette de l’album, est une synthèse absurde et sublime du voyage. Cette vielle qui tourne et produit du son quoi qu’il arrive, cette vielle qui pourrait accompagner le chant du narrateur, cette vielle pourrait bien Ăªtre une parabole de la vie, et l’indĂ©cision des instruments chargĂ©s de la rendre prĂ©sente semble le traduire. Sur une pĂ©dale renforcĂ©e par les lamentations de l’alto, s’articulent

  • les subtiles articulations du violon-chanteur,
  • le surgissement du second violon en tant qu’écho, et
  • les fantaisies du lead (par ex. la croche pointĂ©e au lieu de la croche habituelle, mesure 44, 2’14).

En conclusion, ce disque est une Ă©trange proposition gravitant autour d’une transcription d’un florilège du Voyage d’hiver. Il y a de l’engagement, dans cette audace – qui inclut le fait de produire le disque sur ses propres deniers, moult labels ne fonctionnant plus que comme des ponctionneurs de pognon ; et il y a du charme dans la provocation qui consiste Ă  s’approprier l’un des chefs-d’Å“uvre de Franz Schubert en le personnalisant, en proposant non pas une sage adaptation pour virtuoses mais en customisant ladite appropriation. Convaincant ? Peut-Ăªtre pas toujours, Ă  notre Ă©chelle, faute – sans doute – d’un livret Ă  la hauteur. Mais souvent stimulant, assurĂ©ment.


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