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Le blog de Bertrand Ferrier, page 81

Simon Boccanegra, Opéra Bastille, 12 mars 2024 – 2/2

Femme avec poils et rats, le 12 mars 2024 Ă  l’OpĂ©ra Bastille. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Nous avons quittĂ© Simon Boccanegra au moment oĂ¹ tout allait bien pour lui, donc oĂ¹ la tragĂ©die allait se nouer. Quand nous regagnons la salle, Annie Lockerbie Newton est Ă  poils sur le rideau. Des rats lui courent dessus. Pourtant, ils ne sont pas prĂªts Ă  quitter le navire, au contraire, leur morsure septicĂ©mique va commencer Ă  produire l’effet escomptĂ©.
Dans l’immĂ©diat, le rideau semble nous avertir que la seconde partie sera marquĂ©e par la vidĂ©o signĂ©e Sarah Derendinger. Ainsi, tandis que le fantĂ´me de l’amour morte marche sur le plateau tournant, on suit les Ă©volutions pixĂ©lisĂ©es de Ludovic TĂ©zier. De son cĂ´tĂ©, Paolo (Étienne Dupuis) fomente. Il se prĂ©pare Ă  empoisonner l’ex-corsaire. Pour trouver du soutien, il affirme Ă  Gabriele (Charles Castronovo) que le doge veut se taper Maria-Amelia (Nicole Car). Bingo ! Dans un long solo, Gabriele se laisse dĂ©vorer par la fake news (« La jalousie embrase mon Ă¢me, tout mon sang ne pourrait Ă©teindre ce brasier »). Bien soutenu par le hautbois, Charles Castronovo dĂ©ploie une riche palette de sentiments qui voguent

  • de la fureur
  • Ă  la dĂ©tresse
  • en passant par le doute et l’incomprĂ©hension,

et en se focalisant sur l’obsession de l’opĂ©ra italien : il faut que la chĂ©rie soit

  • vierge,
  • pure,
  • vertueuse et
  • innocente (sinon, « que je ne la voie plus ! »).

Ce sera le premier air Ă  Ăªtre applaudi ce soir-lĂ . Ă” surprise ! Amelia (Nicole Car) arrive sur ces entrefaites, après avoir croisĂ© le fantĂ´me de sa mère – nan, rien n’a de sens, mais c’est souvent la condition sine qua non pour signer une mise en scène Ă  Bastille. Elle confirme qu’elle est pure. Elle se balade dans les cales du bateau. Le fantĂ´me montre ses nichons. Amelia, non, mais elle demande Ă  Simon l’autorisation d’Ă©pouser son chĂ©ri. Problème : il appartient Ă  une famille ennemie du doge. Simon gueule pour le principe alors que la camĂ©ra offre un gros plan sur les tĂ©tons de la fantĂ´mette. HĂ©las, Annie Lockerbie Newton se rhabille. Le grondement des cuivres accompagne l’empoisonnement du boss. Pour la troisième fois, Ludovic TĂ©zier s’allonge afin de dormir. Tandis que Paolo s’enfuit, Gabriele veut profiter de la sieste du papa pour l’assassiner. Ouf, Amelia veille et l’empĂªche de « frapper un vieillard sans dĂ©fense ». C’est l’occasion d’un grand trio oĂ¹ tout le monde se rĂ©concilie moyennant nĂ©go : si Gabriele calme le peuple qui gronde Ă  l’entrĂ©e du palais (l’occasion jubilatoire pour le chÅ“ur de vocifĂ©rer), Simon lui accordera la main de sa fille qu’il l’accusait de lui avoir volĂ©.
L’acte troisième s’ouvre sur le triomphe du doge et l’arrestation de Paolo, sur le point d’Ăªtre suppliciĂ©. Le doge est au premier plan, inerte, debout. (Rappelons que c’est de l’art, on ne peut pas comprendre le gĂ©nie de Calixto Bieito, sinon, on serait tout aussi gĂ©nial que lui : le mystère est cette rustine que les malins collent sur leur je-m’en-foutisme pour donner aux imbĂ©ciles l’illusion de la profondeur.) Alors que Paolo se vante devant Jacopo (Mika Kares) d’avoir empoisonnĂ© Simon, il est puni par un chant nuptial permettant au chÅ“ur de murmurer après avoir crachĂ© des dĂ©cibels. C’est le camouflet suprĂªme pour le comploteur puisque celle qui se marie est celle qu’il convoitait.

 

Ludovic TĂ©zier, le 12 mars 2024 Ă  l’OpĂ©ra Bastille. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Tandis que Paolo est dĂ©capitĂ© avec un canif, le doge constate qu’une « flamme noire serpente dans [s]es veines ». Un ample duo avec Jacopo permet Ă  Ludovic TĂ©zier d’exploiter

  • la profondeur de sa voix,
  • l’expressivitĂ© de son timbre et
  • la force de son souffle,

Ă  quoi Mika Kares rĂ©pond par une recherche d’incarnation vocale qui campe son personnage passant Ă  son tour de la fureur au chagrin en passant par la pitiĂ©. Pendant ce temps, ça crapahute Ă  quatre pattes dans la cale de l’Ă©corchĂ© de bateau. Dans les bras de son ex-ennemi, Simon lĂ¢che Ă  sa fille : « Dieu m’accorde d’expirer dans tes bras. » CĂ´tĂ© mise en scène, c’est donc la fĂªte du slip. Il est temps que cessent ces Ă¢neries. Le doge meurt après avoir dĂ©signĂ© son successeur (comme il est mort, il sort de scène en marchant et file vaquer sur son vaisseau fantĂ´me), le chÅ“ur se lamente, un grand crescendo salue l’arrivĂ©e du fantĂ´me, et ite missa est.
Gros-Jean comme devant, nous ne pouvons qu’applaudir mollement, confit dans notre dĂ©sarroi. Certes, Simon Boccanegra n’est pas le plus passionnant des drames verdiens, mais il est habilement

  • tissĂ© de dispositifs vocaux variĂ©s,
  • semĂ© de grands airs et duos spectaculaires,
  • habillĂ© avec savoir-faire par un orchestre bien exploitĂ© et un chÅ“ur aux couleurs multiples.

Reste que ce qui se passe et ne se passe pas sur scène ce soir-là nous dépasse et nous laisse sur le bas-côté. Tout nous paraît

  • vide
    • de thĂ©Ă¢tre,
    • de tensions,
    • d’Ă©motions,
  • soucieux de ne pas traiter l’histoire dans
    • son immĂ©diatetĂ©,
    • sa vigueur dramatique,
    • sa vocation Ă©motionnelle (avouons notre vulgaritĂ© : c’est aussi pour ça qu’on vient Ă  l’opĂ©ra…),
  • gĂ¢chĂ© par des ajouts et effets (rĂ´le muet, vidĂ©os soulignant la vacuitĂ© plus que ne la comblant, etc.)
    • inutiles,
    • grotesques et
    • parasites,

de sorte que l’on Ă©choue Ă  s’Ă©merveiller. L’indiffĂ©rence nous empĂªche

  • de vibrer pour Amelia ou Simon,
  • d’admirer les chanteurs,
  • de jouir de la fĂ©conditĂ© apportĂ©e par la conjonction
    • d’un grand orchestre dirigĂ© par Thomas Hengelbrock,
    • d’un chÅ“ur sollicitĂ© dans des fonctions multiples, et
    • de solistes qui font ce qu’ils peuvent pour que l’Ă©chec de la mise en scène affecte le moins possible leur solide prestation – tout en ayant sans doute conscience de l’effet produit par la mise en scène sur le spectateur.

 

Nicole Car, amochĂ©e, le 12 mars 2024 Ă  l’OpĂ©ra Bastille, devant un chÅ“ur reprĂ©sentant GĂªnes au quatorzième siècle selon Ingo KrĂ¼gler. Photo : Bertrand Ferrier.

 

C’est vaguement

  • triste,
  • rĂ©voltant,
  • Ă©cÅ“urant – en un mot :
  • naze

d’assister Ă  un spectacle comme en n’y Ă©tant pas ; et c’est peu de dire que, en dĂ©pit du succès de The Exterminating Angel, l’on craint le plus mĂ©diocre pour le prochain Ring programmĂ© en ces lieux et confiĂ© Ă  Calixto Bieito,

  • sa paresse,
  • ses clichĂ©s
    • (ah ! la nuditĂ© !
    • ah ! la vidĂ©o !
    • ah ! l’insignifiance des costumes d’Ingo KrĂ¼gler et la pauvretĂ© du dĂ©cor de Susanne Gschwender !) et
  • son hybris (ah ! la contradiction entre le texte et ce qui est demandĂ© aux artistes !).

 

Fruits de la vigne – Domaine Striffling, « Les voleurs »

Photo : Bertrand Ferrier

 

De sinistre rĂ©putation chaque annĂ©e quand il se renouvelle dans les grandes surfaces et les troquets fiers de s’encanailler avec bĂ©ret et jus crapuleux couleur cassis censĂ© sentir le cassis et goĂ»ter le cassis alors qu’il s’en tient souvent Ă  une saveur Ă  la hauteur de son fumet de poisson trop fait et d’huile de vidange rĂ´tie au soleil africain puis oubliĂ©e au bord du pĂ©riph parisien pendant quelques annĂ©es dans un vague terrain flou jouxtant un camp de zombies crackomaniaques, le Beaujolais, Ă  l’instar du Languedoc jadis, hĂ©berge, en sus de piquettes qu’il vaut mieux ne pas challenger avec un gosier de jouvenceau (qu’il vaut mieux ne pas challenger tout court, en fait), de dĂ©licieuses cuvĂ©es. Parmi les domaines rĂ©putĂ©s, Striffling, gĂ©rĂ© depuis 12 ans par Guillaume Striffling en personne, est dĂ©sormais de ces vignobles capables de commercialiser son blanc villages « Les voleurs » près de 15 € (13,5 € sur Internet, 14,5 € en cave Ă  Paris comme chez Thierry Welschinger) alors que, dans sa propre estimation de gamme, le jus n’affiche qu’une Ă©toile sur trois.
La robe est taillée dans du jaune clair. Elle joue sur une transparence et des éclats pour le moins aguicheurs.
Le nez est discret. On y croit dĂ©celer quelque chose de vĂ©gĂ©tal, peut-Ăªtre de fruitĂ© s’ouvrant vers l’agrume. Modeste mais appĂ©tissant.
La bouche part sur le beurrĂ© acidulĂ© des chardonnay bien travaillĂ©s. Elle s’appuie sur une direction minĂ©rale qui guide le gourmand, un peu de poire Ă©picĂ©e dans le clapet, vers une finale longue et gĂ©nĂ©reuse contant fleurette, nous semble-t-il, Ă  la framboise.
Le mariage avec un miniplateau de fromages n’a rien d’exotique. C’est une cĂ©rĂ©monie joyeusement polygame oĂ¹ la fraĂ®cheur du liquide fricote souplement et sans rougir avec les trois compères qui lui sont proposĂ©s ; et chaque membre du quatuor vole de danse en danse, en pensant se trouver

 

lĂ  oĂ¹ ce qui n’a pas de regard s’Ă©tiole
peu Ă  peu : la fleur d’oranger trop tĂ´t cueillie,
la promesse oubliĂ©e, l’ombre d’une Ă®le
entrevue et remise Ă  plus tard – nous dirons :
oĂ¹ donc Ă©tais-je, lĂ -bas, si je n’ai pas dansĂ© ?
(Guy Goffette, Éloge pour une cuisine de province suivi de La Vie promise [1991], Gallimard [2000], « Poésie », 2002, p. 247)

 

Irakly Avaliani, Intégrale Brahms volume 1, L’art du toucher – 3/10

Irakly Avaliani le 18 mars 2024 Ă  la salle Cortot. Photo : Rozenn Douerin.

 

Après une première ballade profonde, une deuxième synthĂ©tique, voici la troisième des quatre Å“uvres composant l’opus 10 de Johannes Brahms, Ă  la fois ballade et « intermezzo ». Plus brève pièce du quatuor, elle prĂ©cède la plus longue – de loin : 3’30 contre 10′. Dans le prĂ©cĂ©dent Ă©pisode, nous avons montrĂ© comment, par le jeu

  • des tonalitĂ©s,
  • des modes et
  • des tempi,

le compositeur a organisĂ© ces quatre pièces en un tout cohĂ©rent, et comment, par son interprĂ©tation, Irakly Avaliani semblait en avoir tenu compte – mĂªme si nous en avons fractionnĂ© le compte-rendu pour Ă©viter d’infliger de trop longues notules aux curieux qui nous font l’amitiĂ© de feuilleter cet espace. La troisième ballade en si mineur et 6/8 (donc Ă  la fois ternaire et binaire puisqu’elle peut contenir deux groupes de doubles croches par mesure) est ouvertement allegro, ce que les prĂ©cĂ©dentes n’Ă©taient que par interstices. D’emblĂ©e, le pianiste travaille le contraste et la complĂ©mentaritĂ© entre

  • tonicitĂ©,
  • accent et
  • rythme.

La tonicitĂ©, c’est la capacitĂ© de rebondir Ă  partir d’un appui. L’accent, c’est l’effet qui oriente l’Ă©coute soit vers le temps, soit vers le contretemps. Le rythme, c’est la rĂ©gularitĂ© dont le respect permet

  • de faire sourdre un balancement (notamment en ternaire),
  • d’assurer la dynamique (notamment en binaire) et
  • de laisser Ă©merger le groove,

ce dernier Ă©tant entendu comme la capacitĂ© du musicien Ă  irriguer la rĂ©gularitĂ© de la partition avec une irrĂ©gularitĂ© intrinsèque, suscitĂ©e grĂ¢ce aux effets d’attente, Ă  la tonicitĂ© et aux accents. Tout se tient ! Ceci est certes inscrit dans la composition elle-mĂªme, mais il incombe Ă  l’interprète d’en rendre la magie grĂ¢ce Ă  son art du toucher.
Or, sous les doigts d’Irakly Avaliani, les marteaux deviennent des pois mexicains : ça jaillit, ça pivote, ça cavalcade et s’engouffre sous le buffet du salon avant de rĂ©apparaĂ®tre quand on pensait, presque soulagĂ©, l’affaire emmaillotĂ©e dans la poussière sale et collante du temps qui passe. Une telle Ă©nergie traduit le travail brahmsien consistant, dans ce premier segment, Ă  associer

  • ascensions lĂ©gères,
  • fusĂ©es descendantes parallèles et
  • dĂ©bordements de la mesure
    • (octaves accentuĂ©es sur la deuxième croche,
    • sĂ©ries de deux croches rĂ©pĂ©tĂ©es de part et d’autre de la barre,
    • appui grave sur le dernier temps de la mesure).

 

 

Surtout, le compositeur mĂªle les astuces

  • de l’itĂ©ration qui permet Ă  l’auditeur de se reconnaĂ®tre (rĂ©pĂ©tition

    • des motifs clairement identifiables,
    • des enchaĂ®nements entre les sections et
    • du texte, grĂ¢ce Ă  la reprise) avec
  • celles du mystère
    • (fragmentation du propos,
    • suspension du dĂ©veloppement,
    • absence de ligne uniformisante).

Signe que quelque chose de pas net se trame,

  • la tonalitĂ© de Si se substitue Ă  celle de si mineur,
  • le rythme balancĂ© se clarifie nettement et
  • le propos se concentre dans l’aigu et le mĂ©dium.

Le retour de l’ultra grave prĂ©pare

  • d’abord le rappel du premier segment en si mineur,
  • ensuite sa submersion par le mode majeur (cela constituera un pont avec la dernière ballade puisque la tonalitĂ© de Si majeur caractĂ©risera le quatrième numĂ©ro de l’opus), et
  • enfin le dernier mot laissĂ© au mystère (tenues double pianissimo, discours Ă©purĂ©, insaisissabilitĂ© de l’appogiature finale qui contraste avec la durĂ©e des accords).

Rendre conjointement

  • la vivacitĂ©,
  • la diversitĂ© et
  • l’ambigu mystère

de la troisième ballade : défi de taille, exécutant à la hauteur !


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Sur les rails du grand Nord

Photo : Bertrand Ferrier

 

Le grand Nord, pour un Parisien, commence, mettons, un peu au-delĂ  du pĂ©riphĂ©rique, vers Épinay, Villetaneuse, lĂ  oĂ¹ les sillons des trains de banlieue commencent Ă  s’Ă©toiler. Or, fut un temps oĂ¹ je frĂ©quentais un peu plus que sporadiquement cette fameuse rĂ©gion du grand Norrrd, poussant mĂªme l’audace jusqu’Ă  gagner Arras. En aventurier, j’en ramenais des anecdotes tantĂ´t Ă©bouriffantes, tantĂ´t cocasses, mĂªme si l’essentiel de ce qui se passe en expĂ©dition reste, le doit-on prĂ©ciser ? en expĂ©dition. Bien que les occasions de rejoindre ces contrĂ©es lointaines se soient espacĂ©es, certaines histoires, entendues, vues, retranscrites par ouĂ¯-dire et dĂ©sormais fossilisĂ©es en chansons, ne se sont point effacĂ©es.
Inscrite dans le grand catalogue des chansons gĂ©ographiques, section « chansons ferroviaires », « La gare d’Arras » vient d’entrer dans le cercle des chansons Ă  plus de cinq chiffres d’Ă©coute dans Spotify. N’en doutons point : les amateurs d’aventures Ă  sensations fortes sont en fĂªte – merci, public !

 

 

 

Fruits de la vigne – Domaine Angiuli, « Primitivo »

Photo : Bertrand Ferrier

 

Double danger :

  • aller un voir un caviste en lui demandant un vin pour accompagner des spaghetti bolognaise, et se voir proposer un vin italien ;
  • penser « Ha, pourquoi pas, je connais pas » et accepter la suggestion.

Oui, quitte Ă  jouer les bravaches, nous nous sommes senti de taille Ă  affronter ce double pĂ©ril. Aussi nous sommes-nous retrouvĂ© en possession d’une bouteille de « Primitivo », un vin du domaine Angiuli, dans la province de Bari. Comme son nom l’indique, c’est un monocĂ©page (100 % primitivo, donc) rĂ©putĂ© corsĂ©, ce que confirme l’Ă©tiquette affichant sans complexe 14,5°.
La robe est d’un rouge plutĂ´t clair. La trouble une tentation vers l’obscuritĂ© et la densitĂ© dans laquelle elle n’ose point tout Ă  fait plonger.
Le nez est discret. On croit sentir qu’il Ă©grène, timide, un petit chapelet oĂ¹ grains de cafĂ© et de cassis se cĂ´toient avec un sens du vivre-ensemble qui ferait se pĂ¢mer un Ă©lu socialiste, tant qu’il en reste, prĂ´nant la mixitĂ© sociale bien calĂ© dans son duplex de la place des Vosges. A posteriori, j’ai bien lu qu’il fallait y dĂ©couvrir des « herbes aromatiques » : j’ai dĂ» mal chercher ou me laisser distraire par un bosquet aux mouvements suggestifs car je n’ai rien dĂ©celĂ© de tel.
La bouche s’articule en trois temps.

  • D’abord, derrière le pĂ©tillement qui gĂ¢che un peu son attaque, fleurit un bouquet d’Ă©pices oĂ¹ la cannelle ne laisse pas sa part aux chiens qui, au reste, s’en seraient fichĂ©s comme de colin-tampon.
  • Ensuite s’Ă©tablit une amertume aux accents cafĂ©inĂ©s (oui, je tente « accents cafĂ©inĂ©s », c’est sans doute une remotivation lexicale extrĂªmement signifiante, Ă  moins que ce ne soit un syntagme de bon gros snob des familles, voire les deux).
  • Enfin, on semble se diriger vers une impression compotĂ©e, plutĂ´t floue donc assez difficile Ă  attribuer Ă  une dominante spĂ©cifique.

Le mariage avec le trio pĂ¢tes-tomates-viande est adĂ©quat, mais il manque au jus la nettetĂ©, la personnalitĂ© voire l’originalitĂ© qui provoquerait un sain dialogue avec un mets proportionnellement peu relevĂ©. Si Ă  vaincre sans pĂ©ril, on triomphe sans gloire, Ă  Ă©chouer avec  danger, on ne triomphe pas beaucoup plus. Est-ce, comme l’eĂ»t Ă©crit Pier Paolo Pasolini (in : Une vitalitĂ© dĂ©sespĂ©rĂ©e. Anthologie personnelle 1953-1964, Gallimard [1973], « PoĂ©sie, 2020, p. 87),

 

justement en cette torpeur
qu’est la lumière ? en cette inconscience
d’enfant, d’animal ou d’ingĂ©nu libertin
qu’est la puretĂ© ?

 

En l’espèce, nous aurions sans doute aimĂ© que la puretĂ© de la lumière se secoue ou nous transperce. Qui sait si, la prochaine fois que nous braverons une double menace…

 

Irakly Avaliani, Intégrale Brahms volume 1, L’art du toucher – 2/10

Irakly Avaliani le 18 mars 2024 Ă  la salle Cortot. Photo : Rozenn Douerin.

 

Après une première ballade jouĂ©e avec profondeur, voici la deuxième, toujours andante, toujours en rĂ© mais, cette fois, en majeur. « Espressivo e dolce », elle s’ouvre sur un triple balancement.

  • Oscillation des contretemps pulsĂ©s par la main gauche,
  • flux mĂ©lodique et reflux au sein du mĂªme segment,
  • charme du mineur nostalgique et force du majeur

marquent la première page de l’Å“uvre, que renverse un Allegro non troppo deux fois plus rapide. D’un seul coup d’un seul, le piano est envahi par

  • de doubles octaves rĂ©pĂ©tĂ©es,
  • des modulations tournoyantes et
  • l’ exaspĂ©ration du ternaire qui rue dans le cadre martial imposĂ© au propos…

jusqu’Ă  l’emporter. Synthèse entre la tentation du si mineur et la persistance du mode majeur, fusion entre la continuitĂ© rythmique et l’inclination vers le ternaire, un moment en Si et 6/4 permet Ă  Irakly Avaliani de pratiquer Ă  dĂ©couvert sa passion pour « l’art du toucher ». En moins de trois minutes, celui-ci a Ă©tĂ© changĂ© trois fois :

  • d’abord « dolce »,
  • il est devenu « ben marcato » et
  • se retrouve Ă  prĂ©sent « molto staccato e leggiero ».

Ă€ ces indications gĂ©nĂ©rales s’ajoute le respect de la dynamique, ici plantĂ©e dans le registre grave.

  • Aux appogiatures de la main droite, impulsant un groove discret,
  • s’opposent et la pĂ©dale de si et
  • l’ostinato inversĂ© de la main gauche (en clair ou presque quand la main droite monte, la senestre descend).

Un sas de dĂ©compression voit la main droite prise dans des accords tenus tandis que sa consÅ“ur retrouve le marcato prĂ©cĂ©dent pour prĂ©parer la bascule vers le si mineur. Irakly Avaliani a donc  raison d’axer son interprĂ©tation moins sur

  • l’Ă©motion des nuances,
  • la labilitĂ© d’un lyrisme insaisissable ou
  • l’invention d’une unitĂ© uniformisante qui se dĂ©roberait,

que sur

  • le rythme,
  • l’attaque et
  • la prĂ©cision du tempo

indispensable pour fixer les conditions du groove. Musiciens et mĂ©lomanes savent, mĂªme si subvertir les frontières est une tentation Ă  laquelle nombre d’interprètes peinent Ă  rĂ©sister,

  • pas de contretemps sans temps,
  • pas de changement de beat sans nettetĂ© du beat,
  • pas d’efficacitĂ© des mutations sans dĂ©marcation nette de caractère.

Se dévoile alors la structure en symétrie axiale de la ballade avec

  • une partie A douce en contretemps,
  • une partie B rythmique Ă  double tempo,
  • une partie C ternaire en staccato, axe de la composition, puis
  • le retour de la partie B, et
  • la clĂ´ture sur la partie A.

Ce schĂ©ma est indicatif donc faux, car il ne rend pas raison de l’Ă©volution du discours. Une fois que tous les mouvements ont Ă©tĂ© Ă©noncĂ©s, chacun, tout en gardant sa spĂ©cificitĂ© reconnaissable, est piquetĂ© par celui qui l’a prĂ©cĂ©dĂ©. En effet, la partie B2 s’acoquine avec le plaisir ternaire de C ; et la partie A2, passionnĂ©ment, se laisse griser par le Si – majeur d’abord, mineur ensuite – car elle a besoin d’une coda pour dissoudre dans le RĂ© initial, les arpèges et accords de la coda rappelant eux aussi les tenues qui concluaient la partie C. Dès lors, l’art d’Irakly Avaliani consiste moins Ă  Ă©clairer ces mutations de façon professorale (Ă©couter, c’est pas prendre un cours, c’est – as far as we’re concerned – espĂ©rer vibrer avec

  • le compositeur,
  • son porte-voix et
  • le moment prĂ©sent)

qu’Ă 

  • caractĂ©riser chaque ingrĂ©dient,
  • mĂ©langer ces couleurs et
  • laisser l’auditeur jouir de ce mix Ă  mesure que les trois types de sonoritĂ©s
    • se cĂ´toient,
    • s’influencent mais
    • ne s’Ă©crasent pas les unes sous les autres.

Cette attention portĂ©e aux Ă©chos et aux mouvements du matĂ©riau musical est d’autant plus appropriĂ©e que les quatre ballades sont pensĂ©es dans une profonde cyclicitĂ©. Les tonalitĂ©s se rĂ©pondent,

  • du rĂ©
    • (mineur pour la première,
    • majeur pour la deuxième) au
  • si
    • (mineur pour la troisième, donc faisant Ă©cho aux deux dièses de la deuxième,
    • majeur pour la quatrième).

De mĂªme, les indications de tempo sont significatives, mĂªme si, on l’a vu, elles sont relatives car bousculĂ©es dans chaque ballade : on trouve

  • deux Andante,
  • un Allegro marquĂ© « Intermezzo », et
  • une synthèse pour la dernière ballade, Ă  nouveau Andante mais, cette fois, « con motto ».

L’Ă©coute de la troisième ballade sera donc l’objet curieux de notre prochaine notule.


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Faada Freddy, Salle Pleyel, 4 avril 2024 – 2/2

Faada Freddy Ă  la salle Pleyel, le 4 avril 2024. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Après son tour d’honneur dans la fosse de Pleyel, Faada Freddy et son gang se remobilisent sur scène. Le chÅ“ur est Ă  jardin, le leader Ă  cour pour nous inciter Ă  nous mĂ©fier du Malin avec « Borom bi ». Le contraste avec l’ambiançage de la chanson prĂ©cĂ©dente est habile. Cette fois, la vocalitĂ© prend le pas sur le bruit percussif, jusque dans le postlude peut-Ăªtre un peu plus longuet qu’hypnotique. « Ce soir, explicite l’artiste, j’envoie de l’amour Ă  tous les enfants qui souffrent » notamment Ă  Gaza mais aussi, pour Ă©viter les ennuis, Ă  ceux d’IsraĂ«l. S’ensuit la reprise du tube des Lonely Forest, « We sing in time », allĂ©gĂ© de son refrain initial et cependant porteur d’une quĂªte d’amour en coda faisant Ă©cho au refrain (« à l’heure dite, les arbres mourront et la lumière disparaĂ®tra / Mais j’espère qu’un nouveau souffle et une nouvelle vie m’emporteront »). Revenu au centre de la scène, le choriste placĂ© au milieu dessine un cÅ“ur avec les deux mains puis incite le public Ă  agiter son cellulaire en mode torche. Niaiseux ? Peut-Ăªtre ; nĂ©anmoins, successfull.
Au premier chef, Faada Freddy est sĂ©duit par le rĂ©sultat et en profite pour inventer une nouvelle science : « Qu’est-ce que je vous kiffe ! s’exclame-t-il. La kiffologie est toujours active… » Cela l’incite Ă  glisser une chanson « pour toues les amoureux » car « souvent, autour de nous, des personnes donnent beaucoup d’amour et on oublie de leur dire qu’elles sont belles ». Le chÅ“ur s’asseoit donc pour poser « Beautiful ». Après la veste, le chanteur Ă´te le veston. Les dames se pĂ¢ment Ă  nouveau. Une petite mise en scène redresse les choristes et les pousse Ă  quitter la scène tranquillou pendant que Faada Freddy s’offre un solo chantant le « sunshine ».
Un peu de calme et de libertĂ© avant d’envoyer la martingale d’un single parfait d’efficacitĂ© (« Tables will turn your way ») dans une ambiance que Jamiroquai n’aurait pas reniĂ©e. Le solo rappĂ© pour inciter chacun Ă  tenter sa chance avant que le rideau final ne tombe achève de chauffer l’incandescence au point de fusion – et hop, je tente l’expression mĂªme si je ne suis pas certain de sa signification. Cela vaut bien un demi-retour dans la salle avant d’enquiller « So amazing », habillĂ© dans une ambiance Ă©lectro-techno digne des annĂ©es 1990 pour laquelle le body percussionniste se met discrètement en Ă©vidence – bah, un oxymoron, ça ne fait presque jamais de mal.

 

 

C’est l’heure de lancer un finale Ă©chevelĂ©, mix’n’matchant l’aveu « we wanna go home » avec la bamba avant de « diviser la salle en trois » pour marteler que « love is the answer ». BientĂ´t,

  • l’ambiance stroboscopique atteint son max,
  • les dĂ©cibels crachent,
  • le dĂ©bit s’accĂ©lère,
  • le raggamuffin se glisse

avant que l’ordre soit donnĂ© de « Move your body » pour le plaisir d’un rab de technodance. Curieusement effrayĂ©s par la perspective d’un bis, une vingtaine de nos voisins s’enfuient avant que l’artiste et ses complices ne reviennent rendre hommage Ă  Mama Africa (« Africa Nangadef ») « pour fĂªte l’indĂ©pendance et la dĂ©mocratie au SĂ©nĂ©gal ». Force est de reconnaĂ®tre que les nouveaux absents n’ont pas tout Ă  fait tort car, Ă  partir de ce moment, le spectacle tire en longueur via une prĂ©sentation infinie des musiciens – l’infini, c’est long, surtout sur la fin – et des astuces du body percussionniste. Fin Ă  hauteur humaine, soit, mais fin dĂ©cevante pour un concert oĂ¹ l’on a apprĂ©ciĂ©

  • l’efficacitĂ© de l’ensemble vocal,
  • la variĂ©tĂ© du rĂ©pertoire,
  • la percussivitĂ© des tubes,
  • la prĂ©sence scĂ©nique de Faada Freddy
    • (voix,
    • effort vestimentaire,
    • chorĂ©graphie pĂ©destre)

mĂªme si les nombreux noirs qui trouent le spectacle sont souvent dommageables Ă  l’Ă©nergie créée juste avant. Reste, donc, un moment

  • haut en couleurs,
  • sympathique,
  • animĂ© par des artistes motivĂ©s et armĂ©s de chansons diverses souvent fort bien ficelĂ©es,

oĂ¹ l’on aurait parfois aimĂ© que le potentiel musical l’emporte davantage sur l’effet assurĂ© du BOUM BOUM. MĂªme « bio », la technodance sĂ©rieuse ne reste que de la technodance – sauf, peut-Ăªtre, avec une bonne contrebassine et des petits effets de voix, comme ça !

 

 


Pour Ă©couter gratuitement Golden Cages, le dernier disque Ă  date de Faada Freddy, c’est par ex. ici.

 

Fruits de la vigne – Domaine Grieco, « L’histoire continue… »

Photo : Bertrand Ferrier

 

Voici le carignan chouchou de France Inter – station qui, le 31 dĂ©cembre 2023, a ordonnĂ© Ă  ses auditeurs d’aimer cette quille, comme elle aurait pu les sommer d’aller voir Isabelle Huppert caresser un radiateur ou de réécouter tout Grand corps malade pour jouir

  • de la beautĂ© des mĂ©lodies (gasp, j’avais Ă©crit « des maladies »), oĂ¹ le beatmaking des samples ose une espèce de vĂ©ritĂ© que la voix fait Ă©clore Ă  elle-mĂªme grĂ¢ce Ă  des feat. d’une Ă©lĂ©gance poignante,
  • de la langue ciselĂ©e et jubilatoire, Ă  quart-chemin entre
    • Jean MC Gabin,
    • MC Solaar,
    • Alain Robbe-Grillet jeune et
    • Abd-el-Malik vieux, ainsi que
  • d’une vision de la femme si juste et rĂ©confortante dans notre Ă©poque
    • genrĂ©e binaire,
    • ultra misogyne et
    • dĂ©sespĂ©rĂ©ment androcentrĂ©e.

Nous avions dĂ©gustĂ© ce tout tantĂ´t le « DĂ©but d’une histoire… » qui mĂ©ritait confirmation. Nous revoici donc chez JĂ©rĂ´me Grieco pour suçoter un vin de France 2020 cultivĂ© en terre de cĂ´tes-du-RhĂ´ne, toujours sur les conseils de Thierry Welschinger et de son trublion d’associĂ©.
La robe est rouge clair en pĂ©riphĂ©rie. Dans l’Å“il du gouffre, le liquide se laisse happer par la densitĂ© de l’obscur mais la clartĂ© lutte, de sorte que l’uniformitĂ© du philtre se dĂ©file. Ainsi qu’il sait l’Ăªtre souvent, le trouble est aguichant.
Le nez n’est pas sculptĂ© pour

  • les sveltes trentenaires qui coupent leur cidre Ă  l’eau,
  • les amateurs de tofu vegan dĂ©carbonĂ© titulaires d’un abonnement Ă  la salle de technosport oĂ¹ Abdel donne des cours de parkour très croquignolesques mĂªme s’il faut s’accrocher, ou
  • les mĂ©mères qui se prennent pour une intouchable diva parce qu’elles ont teint en rouge violet la vieille choucroute moisie qui leur sert de couvre-crĂ¢ne et en ont dĂ©duit que le monde, fascinĂ© par leur crinière ridicule, leur appartenait.

Non, le truc est animal. Il jette dans le tarin des espèces d’Ă©paisses Ă©pices (attendez, la fĂªte ne fait que commencer). Y danse une densitĂ© d’ensemble (non, non, c’est pas fini) tirant sur le cuir pas queer – voilĂ , tout s’est bien passĂ©. Loin des vins qui s’excusent de meubler l’espace mĂ©nagĂ© entre le reluquage et le sirotage, « L’histoire continue… » assume d’exister avec sa personnalitĂ© qui n’exclut pas des Ă©chos sensibles Ă©voquant les harmoniques des notes bleues

  • (fruits rouges,
  • fragrance florale type lys,
  • reste de boiserie dans un habitacle clos).

Celui à qui ce tableau odorant ne donne pas envie de goûter a bien raison : ça en fera plus pour les autres.
La bouche saisit par son équilibre immédiat et évolutif.

  • La griotte semble s’approprier les papilles ;
  • pourtant, progressivement, une saveur s’approchant du pain d’Ă©pice
    • avale le noyau,
    • digère le fruit et
    • propose sa propre variation autour d’un fruit rouge inconnu ;
  • une finale Ă©trangement boisĂ©e pour un vin Ă©levĂ© loin des fĂ»ts arborĂ©s se pare d’une astringence persistante.

LĂ  encore, curieusement, celle-ci renforce la sapiditĂ© de l’histoire et semble donner au jus

  • un relief agrĂ©ablement gravillonnĂ© sur lequel on prend plaisir Ă  dĂ©raper,
  • une consistance sĂ©rieuse contre laquelle on se heurte, joyeux, et
  • une forme de rĂ©sistance Ă  l’oubli immĂ©diat que l’on aimerait parfois adopter pour soi-mĂªme.

Si l’on ne cherche point un vin qui parle avec des accents circonflexes Ă  des convives serrĂ©s dans la gaine de leur Ă©lĂ©gance de banquier privĂ© pour notables de province, « L’histoire continue… » constitue une belle rĂ©ussite Ă  prĂ©empter en cave autour de 15-16 € (prix constatĂ©).

 

Irakly Avaliani, IntĂ©grale Brahms volume 1, L’art du toucher – 1/10

Première du disque

 

ÉtĂ© 1854. Johannes Brahms est sous le charme de Clara Schumann, nous glisse-t-on. Pourtant, d’autres storytellings accompagnent les Ballades opus 10, composĂ©es Ă  cette Ă©poque. Ainsi, elles seraient le fruit d’un compositeur en Ă©bullition après avoir traversĂ© l’Italie. Plus singulièrement et sans contre-indication avec les contextualisations prĂ©cĂ©dentes, elles illustreraient un recueil (Stimmen der Worker in Liedern, autrement dit Voix des travailleurs en chanson, bien que la traduction pudique habituelle Ă©voque la « Voix des peuples ») de Johann Gottfried von Herder, accessoirement frère de loge de Johann Wolfgang von Goethe. C’est une tradition dans la ballade romantique que d’associer une pièce Ă  un texte. Alors,

  • sentiments difficilement bridĂ©s pour la femme du protecteur ?
  • surcroĂ®t d’Ă©nergie accumulĂ© dans une Italie qui ne peut que nous faire fantasmer ?
  • musique programmatique issue d’un recueil de 1779 et particulièrement d’“Edward », un poème dĂ©jĂ  musiquĂ© par Franz Schubert, oĂ¹ un fils explique Ă  sa mère qu’il a tuĂ© son gĂ©niteur Ă  cause d’elle ?

Dans un livret singulier et stimulant qui n’est donc pas fourni avec le disque mais disponible ici, Catherine David affirme qu’on s’en tampiponne le bibobĂ©chon. Pour cette gourmande,

 

si la preuve du pudding, c’est qu’on le mange, la preuve de la musique, c’est qu’on l’aime

 

pas qu’on la

  • comprend,
  • sous-titre ou
  • dĂ©crypte.

Ă€ titre personnel, je ne suis pas certain d’aimer le pudding ni la musique en gĂ©nĂ©ral ; nĂ©anmoins, ce disque, enregistrĂ© en 2007 et publiĂ© en 2011 est une joyeuse occasion de fissurer un peu notre mĂ©connaissance d’Irakly Avaliani, croisĂ© Ă  la salle Cortot et dĂ©couvert via ses annĂ©es soviĂ©tiques – hyperliens ci-dessous. Le Steinway est accordĂ© par Jean-Michel Daudon, le son est signĂ© SĂ©bastien et Anne-CĂ©cile Noly, et la pochette offre un dĂ©tail d’une Å“uvre de Masha S., Ă©pouse du pianiste croisĂ©e ici. Certes, ces noms semblent ne rien apporter Ă  la connaissance et Ă  l’apprĂ©ciation de Brahms ou de son interprète. Toutefois, ils se rĂ©fèrent Ă  des individus sans qui pas de disque ; donc, comme les prĂ©sentes notules ne sont pas limitĂ©es en signes, citer les collaborateurs de la star ne nous paraĂ®t pas indigne. Les monomaniaques de Brahms qui s’impatientent, et c’est leur droit, n’auront qu’Ă  sauter Ă  pieds joints jusqu’au prochain paragraphe, d’autant que celui-ci est terminĂ© – hop, c’est parti.
La Première ballade en ré mineur, floquée « andante », commence sur un swing presque schubertien, avec

  • groove des appogiatures,
  • tempo clairement marquĂ©, ce qui permet au compositeur de le suspendre (noires ou blanches pointĂ©es crĂ©ant manière de suspense) et
  • stabilitĂ© des unissons Ă  trois ou quatre octaves qui posent et, en quelque sorte, incarnent le rythme.

Cette assise solide laisse nĂ©anmoins entrevoir un trouble qui, au-delĂ  du mode mineur donc sombre, se trouble de nuances presque inquiĂ©tantes, bien qu’Irakly Avaliani ne soit pas

  • un ripolineur de contrastes,
  • un amoureux du sursaut,
  • un combattant du changement flashy,

quand l’intensitĂ© s’engonce dans le murmure du pianissimo ou le fade-out de la rĂ©sonance. En effet, derrière la gravitĂ© du propos que transcrit l’interprète, le mystère ne va pas tarder Ă  s’Ă©paissir en dĂ©chiquetant Ă  la fois la rĂ©gularitĂ© du tempo, brisĂ© par deux « Poco piĂ¹ mosso » puis un « Allegro ma non troppo », mais aussi la stabilitĂ© du mode, qui bascule presque brusquement vers la relative majeure. Sans perdre sa mĂ©trique, la partition s’Ă©claire

  • de triolets rĂ©pĂ©titifs,
  • de la confrontation entre binaire de la mĂ©lodie dans les graves et ternaire des triolets martiaux,
  • de modulations Ă©tonnantes,
  • de nuances dopĂ©es par un ample crescendo et
  • d’un Ă©largissement des registres convoquĂ©s par le compositeur.

Le retour en ré mineur fusionne les deux sections en utilisant la première tonalité tout en conservant, de la section en majeur,

  • le tempo,
  • le ternaire et
  • les nuances fortissimi .

Irakly Avaliani démontre sa maîtrise instrumentale dans le decrescendo qui conduit à une nouvelle synthèse : cette fois,

  • on garde
    • le rĂ© mineur et
    • les triolets, mais
  • on revient
    • Ă  la mĂ©lodie liminaire et
    • aux nuances douces qui ouvraient la ballade.

GrĂ¢ce Ă  son mix’n’match Ă  la fois complexe dans sa composition et simple dans sa comprĂ©hension, l’Å“uvre est, jusqu’Ă  sa fin suspendue, une leçon de dĂ©veloppement habile qui exige, plus qu’une virtuositĂ© digitale, une hauteur de vue qui ne fait certes pas dĂ©faut Ă  l’interprète. Et, certes, j’envisageais d’enchaĂ®ner dès Ă  prĂ©sent avec la deuxième ballade mais, baste, la notule est dĂ©jĂ  assez longue. Gardons donc le suce-pince grandiose pour le prochain billet, et souhaitons-nous Ă  bientĂ´t !


Pour Ă©couter Brahms par Avaliani en vrac mais gratuitement, c’est par exemple ici.
Pour Ă©couter les quatre ballades spĂ©cifiquement ET gratuitement, c’est par exemple lĂ .
Pour acheter le disque, difficile, sauf si l’on est prĂªt Ă  dĂ©penser 70 € hors frais de port sur Amazon.

 

Faada Freddy, Salle Pleyel, 4 avril 2024 – 1/2

Faada Freddy Ă  la salle Pleyel, le 4 avril 2024. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Après une première partie mitigĂ©e et un entracte Ă  succès pour la buvette, la star de la night entre seule en scène. Comme Ă  son habitude, c’est « Let it go » qui l’accompagne. Il y a du groove, mais l’importance de la percussion sature l’oreille et rĂ©duit le moment Ă  un marteau Ă©lectro qui sonnait

  • moins lourdaud,
  • plus subtil et
  • mieux amenĂ©

dans la version Olympia de 2015. Après cette entrĂ©e en matière boostĂ©e aux hormones du dĂ©cibel mais qui Ă©vite avec finesse le recours Ă  un tube (y a du mĂ©tier, dans l’Ă©quipe…), Faada Freddy envoie du pĂ¢tĂ© avec « Letter to the Lord », single efficace du prĂ©cĂ©dent disque.

 

 

Sapeur partagĂ© entre The Mask et Michael Jackson, l’ultrachanteur fait tomber la veste. Ces dames chavirent comme il se doit (sans « g », en tout cas Ă  ma connaissance). Ses choristes font mouvement pour l’entourer. Le lead singer dĂ©montre l’ambitus de sa voix qui ne se rĂ©duit certes pas au falsetto qui fait son succès. L’homme a

  • de l’amplitude,
  • de la technique et
  • du talent.

En dépit de percussions trop fortes par rapport aux voix, on goûte

  • le pont rĂ©ussi,
  • les arrangements malins et
  • le postlude très plaisant.

Sans grande surprise, Faada Freddy enchaĂ®ne avec « Lost », une chanson oĂ¹ il dĂ©douane l’obscuritĂ© : s’il ne voyait pas, s’il Ă©tait perdu, c’est que ses yeux Ă©taient fermĂ©s. Selon lui, en Ă©vitant d’Ăªtre focus sur le stress et l’inquiĂ©tude, on irait mieux, ce qui, Ă  dĂ©faut d’Ăªtre une trouvaille psychologique de première nouveautĂ©, n’est sans doute pas entièrement inexact. C’est l’occasion de faire refluer la saturation du boum boum et de profiter davantage du potentiel vocal du combo, solo – plus modeste que crĂ©atif ou pyrotechnique – de basse vocale compris.

 

 

« Day to Day Struggle » (« Si tu crois Ăªtre arrivĂ©, tu as dĂ©jĂ  perdu / L’amour est un combat quotidien ») creuse le sillon de la love song avec un dĂ©but de refrain qui Ă©voque Ă  dĂ©couvert celui de « Wild World » de Cat Stevens (marche descendante classique aussi utilisĂ©e, entre mille autres, par Sinclair quand il chante « sur les chemins de la gloire » dans « Un jour »). L’affaire est prolongĂ©e par un long postlude intĂ©ressant. S’ensuit un monologue parlĂ© oĂ¹ en prennent pour leur grade

  • le confinement,
  • l’intelligence et
  • la machine (« l’homme crĂ©e la machine, mais la machine ne crĂ©e pas l’homme »).

Selon l’artiste, il faut car « la libertĂ©, c’est dans la tĂªte », affirmation pour le coup quelque peu prĂ©somptueuse. Lui-mĂªme, ajoute Faada Freddy, s’est libĂ©rĂ© de la machine en ne recourant pas Ă  des instruments, ce qui rendrait son groupe et sa musique uniques. Une telle digression nĂ©cessite une petite mise au point, par exemple pour

  • pour pointer qu’un instrument n’est pas une machine – au mieux, un outil ;
  • pour rappeler que le « percussionniste corporel » produit ses sons grĂ¢ce Ă  des capteurs qu’une machine traduit en diffĂ©rentes sonoritĂ©s ;
  • pour souligner que, sans machine, point de lumières, point d’amplification, bref, point de concert ; et
  • pour interroger l’unicitĂ© de la performance.

En effet, les ensembles vocaux – souvent en quintette – s’aventurant dans la musique populaire et la chanson sont choses courantes et en gĂ©nĂ©ral savoureuses. Qu’ils mĂ¢tinent l’a capella d’une touche instrumentale (le piano d’Hubert Degex chez les quatre Frères Jacques, cinq avec leur pianiste, ou la guitare circulante des Wriggles) ou qu’ils s’en tiennent Ă  une approche strictement non-instrumentale, qu’ils s’adonnent Ă  la comĂ©die chorĂ©graphiĂ©e (Cinq de cÅ“ur) ou fassent frĂ©mir la musique classique en l’acoquinant lĂ©gèrement avec des musiques plus troubles (Ensemble Perspectives), le rĂ©sultat des meilleurs est souvent Ă  la hauteur de l’exigence consubstantielle au genre. Cela n’enlève rien Ă  la performance du gang sur scène ce soir-lĂ , hormis le caractère unique de leur combo.

 

Faada Freddy dans la fosse de Pleyel, le 4 avril 2024. Photo : Bertrand Ferrier.

 

De mĂªme, cette « musique bio » qui « libère l’homme de la machine » l’y soumet en rĂ©alitĂ© totalement puisque l’essentiel des effets produits est rĂ©alisĂ© grĂ¢ce Ă 

  • une captation,
  • une amplification,
  • une distorsion,
  • une Ă©galisation et
  • un plan de feux

tous Ă©lectronico-Ă©lectriques. La vĂ©ritĂ©, c’est qu’il n’y a rien de bio, lĂ -dedans, mais un excellent travail conjoint entre des vocalistes et des techniciens sons et lumières. Tous ont besoin de sacrĂ©es machines pour permettre Ă  la musique de faire son petit effet ! Cette artificialitĂ© humaine profite d’alleurs grandement Ă  « Golden Cages », titre ouvrant l’album Ă©ponyme, qui dissout presque les rĂ©serves prĂ©cĂ©dentes sous l’effet de l’enthousiasme du chanteur. Le voici dansant avec ses choristes et abandonnant le cĂ´tĂ© lĂ©chĂ© de la version studio pour s’offrir une farandole dans le public,

  • prĂ©cĂ©dĂ© d’un nĂ©on,
  • suivi par ses musiciens et
  • portĂ© par un sens du postlude qui sĂ©duit… et lui permet d’insĂ©rer du « Billy Jean » dans sa chanson.

Malin et réussi !

 

Ă€ suivre.