
Nous avons quittĂ© Simon Boccanegra au moment oĂ¹ tout allait bien pour lui, donc oĂ¹ la tragĂ©die allait se nouer. Quand nous regagnons la salle, Annie Lockerbie Newton est Ă poils sur le rideau. Des rats lui courent dessus. Pourtant, ils ne sont pas prĂªts Ă quitter le navire, au contraire, leur morsure septicĂ©mique va commencer Ă produire l’effet escomptĂ©.
Dans l’immĂ©diat, le rideau semble nous avertir que la seconde partie sera marquĂ©e par la vidĂ©o signĂ©e Sarah Derendinger. Ainsi, tandis que le fantĂ´me de l’amour morte marche sur le plateau tournant, on suit les Ă©volutions pixĂ©lisĂ©es de Ludovic TĂ©zier. De son cĂ´tĂ©, Paolo (Étienne Dupuis) fomente. Il se prĂ©pare Ă empoisonner l’ex-corsaire. Pour trouver du soutien, il affirme Ă Gabriele (Charles Castronovo) que le doge veut se taper Maria-Amelia (Nicole Car). Bingo ! Dans un long solo, Gabriele se laisse dĂ©vorer par la fake news (« La jalousie embrase mon Ă¢me, tout mon sang ne pourrait Ă©teindre ce brasier »). Bien soutenu par le hautbois, Charles Castronovo dĂ©ploie une riche palette de sentiments qui voguent
- de la fureur
- à la détresse
- en passant par le doute et l’incomprĂ©hension,
et en se focalisant sur l’obsession de l’opĂ©ra italien : il faut que la chĂ©rie soit
- vierge,
- pure,
- vertueuse et
- innocente (sinon, « que je ne la voie plus ! »).
Ce sera le premier air Ă Ăªtre applaudi ce soir-lĂ . Ă” surprise ! Amelia (Nicole Car) arrive sur ces entrefaites, après avoir croisĂ© le fantĂ´me de sa mère – nan, rien n’a de sens, mais c’est souvent la condition sine qua non pour signer une mise en scène Ă Bastille. Elle confirme qu’elle est pure. Elle se balade dans les cales du bateau. Le fantĂ´me montre ses nichons. Amelia, non, mais elle demande Ă Simon l’autorisation d’Ă©pouser son chĂ©ri. Problème : il appartient Ă une famille ennemie du doge. Simon gueule pour le principe alors que la camĂ©ra offre un gros plan sur les tĂ©tons de la fantĂ´mette. HĂ©las, Annie Lockerbie Newton se rhabille. Le grondement des cuivres accompagne l’empoisonnement du boss. Pour la troisième fois, Ludovic TĂ©zier s’allonge afin de dormir. Tandis que Paolo s’enfuit, Gabriele veut profiter de la sieste du papa pour l’assassiner. Ouf, Amelia veille et l’empĂªche de « frapper un vieillard sans dĂ©fense ». C’est l’occasion d’un grand trio oĂ¹ tout le monde se rĂ©concilie moyennant nĂ©go : si Gabriele calme le peuple qui gronde Ă l’entrĂ©e du palais (l’occasion jubilatoire pour le chÅ“ur de vocifĂ©rer), Simon lui accordera la main de sa fille qu’il l’accusait de lui avoir volĂ©.
L’acte troisième s’ouvre sur le triomphe du doge et l’arrestation de Paolo, sur le point d’Ăªtre suppliciĂ©. Le doge est au premier plan, inerte, debout. (Rappelons que c’est de l’art, on ne peut pas comprendre le gĂ©nie de Calixto Bieito, sinon, on serait tout aussi gĂ©nial que lui : le mystère est cette rustine que les malins collent sur leur je-m’en-foutisme pour donner aux imbĂ©ciles l’illusion de la profondeur.) Alors que Paolo se vante devant Jacopo (Mika Kares) d’avoir empoisonnĂ© Simon, il est puni par un chant nuptial permettant au chÅ“ur de murmurer après avoir crachĂ© des dĂ©cibels. C’est le camouflet suprĂªme pour le comploteur puisque celle qui se marie est celle qu’il convoitait.

Tandis que Paolo est dĂ©capitĂ© avec un canif, le doge constate qu’une « flamme noire serpente dans [s]es veines ». Un ample duo avec Jacopo permet Ă Ludovic TĂ©zier d’exploiter
- la profondeur de sa voix,
- l’expressivitĂ© de son timbre et
- la force de son souffle,
Ă quoi Mika Kares rĂ©pond par une recherche d’incarnation vocale qui campe son personnage passant Ă son tour de la fureur au chagrin en passant par la pitiĂ©. Pendant ce temps, ça crapahute Ă quatre pattes dans la cale de l’Ă©corchĂ© de bateau. Dans les bras de son ex-ennemi, Simon lĂ¢che Ă sa fille : « Dieu m’accorde d’expirer dans tes bras. » CĂ´tĂ© mise en scène, c’est donc la fĂªte du slip. Il est temps que cessent ces Ă¢neries. Le doge meurt après avoir dĂ©signĂ© son successeur (comme il est mort, il sort de scène en marchant et file vaquer sur son vaisseau fantĂ´me), le chÅ“ur se lamente, un grand crescendo salue l’arrivĂ©e du fantĂ´me, et ite missa est.
Gros-Jean comme devant, nous ne pouvons qu’applaudir mollement, confit dans notre dĂ©sarroi. Certes, Simon Boccanegra n’est pas le plus passionnant des drames verdiens, mais il est habilement
- tissé de dispositifs vocaux variés,
- semé de grands airs et duos spectaculaires,
- habillĂ© avec savoir-faire par un orchestre bien exploitĂ© et un chÅ“ur aux couleurs multiples.
Reste que ce qui se passe et ne se passe pas sur scène ce soir-là nous dépasse et nous laisse sur le bas-côté. Tout nous paraît
- vide
- de thĂ©Ă¢tre,
- de tensions,
- d’Ă©motions,
- soucieux de ne pas traiter l’histoire dans
- son immédiateté,
- sa vigueur dramatique,
- sa vocation Ă©motionnelle (avouons notre vulgaritĂ© : c’est aussi pour ça qu’on vient Ă l’opĂ©ra…),
- gĂ¢chĂ© par des ajouts et effets (rĂ´le muet, vidĂ©os soulignant la vacuitĂ© plus que ne la comblant, etc.)
- inutiles,
- grotesques et
- parasites,
de sorte que l’on Ă©choue Ă s’Ă©merveiller. L’indiffĂ©rence nous empĂªche
- de vibrer pour Amelia ou Simon,
- d’admirer les chanteurs,
- de jouir de la fécondité apportée par la conjonction
- d’un grand orchestre dirigĂ© par Thomas Hengelbrock,
- d’un chÅ“ur sollicitĂ© dans des fonctions multiples, et
- de solistes qui font ce qu’ils peuvent pour que l’Ă©chec de la mise en scène affecte le moins possible leur solide prestation – tout en ayant sans doute conscience de l’effet produit par la mise en scène sur le spectateur.

C’est vaguement
- triste,
- révoltant,
- Ă©cÅ“urant – en un mot :
- naze
d’assister Ă un spectacle comme en n’y Ă©tant pas ; et c’est peu de dire que, en dĂ©pit du succès de The Exterminating Angel, l’on craint le plus mĂ©diocre pour le prochain Ring programmĂ© en ces lieux et confiĂ© Ă Calixto Bieito,
- sa paresse,
- ses clichés
- (ah ! la nudité !
- ah ! la vidéo !
- ah ! l’insignifiance des costumes d’Ingo KrĂ¼gler et la pauvretĂ© du dĂ©cor de Susanne Gschwender !) et
- son hybris (ah ! la contradiction entre le texte et ce qui est demandé aux artistes !).









