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Le blog de Bertrand Ferrier, page 93

Le rrretour de la veille don’ NoĂ© !

Affiche créée par Studio MA (https://www.studio-m-a.com/)

 

Festoyer en musique et redonner aux « fĂªtes de fin d’annĂ©e » le bon goĂ»t de NoĂ«l qu’elles ont souvent perdu par crainte d’offenser les prospects anticatholiques : tel est le projet de ces concerts de la veille don’ NoĂ©, ouverts chaque annĂ©e Ă  tous, croyants ou carrĂ©ment pas ou un peu mais pas sĂ»r, et articulĂ©s en trois temps.
D’abord, Ă  15 h 30 tintinnabulantes, une visite de l’orgue commentĂ©e pour tous, enfants compris – places limitĂ©es aux trente premiers arrivants, visite non accessible aux personnes ne pouvant monter deux Ă©tages et demi (la paroisse refuse obstinĂ©ment de m’offrir un ascenseur privĂ© pour accĂ©der Ă  l’instrument, dommage, je l’aurais prĂªtĂ© pour l’occasion).
Ensuite, à 16 h, un concert-veillée, associant

  • grande musique d’orgue (cette annĂ©e avec la jeune pĂ©pite Vladimir Saakian) et chants de NoĂ«l partagĂ©s avec ceux qui veulent chanter ou simplement Ă©couter, ainsi que
  • mĂ©lodies traditionnelles (chants d’antan, pièces de Bach et Daquin) et Å“uvres rĂ©centes mais bien quand mĂªme (cette annĂ©e : Langlais et BĂ©dard).

Enfin, Ă  17 h, pour les survivants, un chocolat chaud avec ses petits biscuits dans la salle attenante Ă  l’Ă©glise.
Le tout est gratuit, ce qui signifie que l’on peut venir sans payer et partir sans bourse dĂ©lier… mĂªme si des corbeilles optionnelles sont Ă  disposition pour ceux qui ont la possibilitĂ© et l’envie de nous aider Ă  financer affiche, Ă©dition des programmes, SACEM et, allĂ©luia, remerciement pour l’artiste invitĂ©. LĂ©gers d’argent ? Qu’importe, vous Ăªtes les bienvenus. Si vous Ăªtes lourds d’argent aussi, hein, on n’est pas sectaires !
Curieux ? DĂ©couvrez en avant-première le programme ci-d’sous (cliquer sur les images pour agrandir), et retrouvez-nous la veille don’ NoĂ© dès 15 h 30 en l’Ă©glise Saint-AndrĂ© de l’Europe, 24 bis, rue de Saint-PĂ©tersbourg | Paris 8 !

 

 

 

 

L’art de Sylvie Carbonel (Skarbo) – 2/24

 

Le plaisir de la diversitĂ© (de genre, de durĂ©e, de caractère) accompagnait l’Ă©coute des huit premières pièces de Modeste Moussorgsky placĂ©es en tĂªte du florilège Sylvie Carbonel publiĂ© par Skarbo. Nous reprenons le cours de nos Ă©motions avec un feuillet d’album intitulĂ© « MĂ©ditation ». L’affaire, en rĂ© mineur (tentĂ©e in fine par le RĂ© majeur) et andantino, regroupe plusieurs caractĂ©ristiques moussorgskyennes :

  • attrait pour la monodie ici Ă©noncĂ©e Ă  la main gauche,
  • souplesse du tempo et
  • inclination pour la modulation.

Sylvie Carbonel a le double bon goĂ»t de ne pas masquer la simplicitĂ© de la pièce sous un lyrisme de circonstance, et de raviver l’intĂ©rĂªt de l’auditeur par un « scherzino » assai vivo en 9/8 (parfois 12/8) et en si bĂ©mol mineur intitulĂ© « La couturière ».

  • VivacitĂ© digitale,
  • clartĂ© des articulations,
  • tranchant des modulations et
  • prĂ©cision des accents

réveillent les esgourdes.

 

 

« Une larme » est un andante con moto en sol mineur, prĂ©cĂ©dĂ© d’un largo qui s’ouvre par un Si bĂ©mol. Dans cette miniature, Moussorgsky joue en effet sur les miroitements modaux. Le Si bĂ©mol conduit au sol mineur ; et le sol mineur renvoie vers le Sol majeur.

  • Balancement triste,
  • oscillation allante,
  • choix judicieux d’esquiver la seconde reprise,
  • agogique pimpant cette forme en arche et tierce picarde rassurante

siĂ©ront aux jeunes filles de bonne famille. Le diptyque « En CrimĂ©e » s’ouvre avec l’inquiĂ©tant « Gurzuf ». Un unisson grave et en place un ostinato que les harmonies du mĂ©dium ne dĂ©sarment pas avant que les hostilitĂ©s ne soient lancĂ©es avec des mines populaires et martiales que la sobriĂ©tĂ© de la pĂ©dalisation habille, habile – mĂªme si la forme ABA ne vise certes pas Ă  surprendre l’auditeur. « Baidary » joue la carte

  • du rythmique,
  • du motorique et
  • du contrastĂ© entre les parties enveloppantes et le segment central.

 

 

Avec ses cinq bĂ©mols Ă  l’armature, la « RĂªverie » posthume, inspirĂ©e par un thème allogène, est annoncĂ©e moderato assai.

  • Atmosphère paisible,
  • temps suspendu et
  • tentation d’un presque-minimalisme

caractĂ©risent la plus longue pièce de l’album derrière sa forme ABA conventionnelle. « La capricieuse » dĂ©ploie en en 6/8 un thème de six notes. Sylvie Carbonel rend habilement la tension entre

  • flux ternaire et contretemps (y compris avec des mesures rĂ©duites de moitiĂ©),
  • rĂ©gularitĂ© du flow et dĂ©règlements,
  • allant et brisures du discours,

fin Ă©nigmatique incluse. L’interprète opte pour la première version de l’Intermezzo in modo classico, la moins dĂ©veloppĂ©e. Le dĂ©but de ce « grave pesante » Ă  6/4 est typique du compositeur avec son unisson sur trois et bientĂ´t quatre octaves (plus, c’Ă©tait difficile). La pianiste impose

  • sa tonicitĂ© rugueuse,
  • son large spectre de nuances,
  • sa capacitĂ© Ă  faire sonner chaque registre de façon spĂ©cifique et
  • sa maĂ®trise tant des decrescendi que des piani subito.

 

 

« Gopak », version pour piano d’un extrait de La Foire de Sorochintsy, conclut cette partie du disque avec la verve appropriĂ©e pour un finale.

  • Notes rĂ©pĂ©tĂ©es,
  • thème sautillant,
  • accĂ©lĂ©rations soudaines et
  • brusques modulations

rappellent que la virtuositĂ© n’est pas d’abord affaire d’extraversion mais

  • d’agilitĂ©,
  • de sens du rythme et
  • d’un rien de malice,

ce dont ne manque pas la captation proposĂ©e par Sylvie Carbonel. Pas le temps de s’attarder : le guide nous attend pour visiter une exposition-promenade. Compte-rendu du parcours prochainement !


Pour Ă©couter l’intĂ©gralitĂ© de ce disque sans plus attendre, c’est lĂ .

 

Pour des sectes fashion

Barthélémy Saurel, le 5 novembre 2019 à la Comédie Dalayrac (Paris 2). Photo : Rozenn Douerin

 

Alors que, sans doute vexĂ©e d’avoir Ă©tĂ© taxĂ©e de « secte dĂ©modĂ©e » par BarthĂ©lĂ©my Saurel, l’Église catholique essaye de pimper son image en optant pour des traductions qui semblent signĂ©es par des sensitivity readers ou en bĂ©nissant l’homosexualitĂ©, il est joyeux de s’envoyer dans le cornet la charge du fashionisto mĂ©taphysique. Après son Ă©loge de la solitude, Ă  l’occasion du concert partagĂ© du 29 novembre au thĂ©Ă¢tre du Gouvernail, le zozo s’est armĂ© de sa sulfateuse verbale pour arroser Ă  la ronde les farceurs Ă  coup

  • de versification efficace,
  • de punchlines saisissantes,
  • de mĂ©lodie catchy,
  • d’interprĂ©tation dĂ©coiffante.

Barthélémy Saurel claque ainsi à la fois

  • une chanson joyeusement corrosive,
  • une marrade finement troussĂ©e et
  • un soufflet Ă©lectriquement candide.

Le tout en trois minutes – la durĂ©e d’une de ses meilleures chansons comme presque toutes les autres. Salutaire fredonnerie Ă  chanter ensemble en ces temps

  • de folie intĂ©griste,
  • de pseudo « respect de l’autre » confit de crainte et
  • de dĂ©nonciation du rire intelligent.

 

 

 

Un voyage extraterrestre : (re)découvrir Jann Halexander – 2/4

Jann Halexander, possiblement le 17 mai 2019. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Personnage rĂ©current de ce cybercalepin, Jann Halexander vient de publier un clip actualisant, prolongeant et explicitant l’une des chansons qu’il n’a quasi pas le droit de ne pas entonner lors de ses concerts de peur d’Ăªtre taillĂ© en pièces Ă  l’issue de sa prestation. C’est l’occasion de faire une revue en 4X3 des principales vidĂ©os qui ont jalonnĂ© les vingt ans de fredonneries affichĂ©s au compteur de l’abductĂ© le plus cĂ©lèbre de la chanson française actuelle.


Le programme
1. Les tubes de l’extraterrestre
2. Les territoires de l’extraterrestre
3. La galaxie de l’extraterrestre
4. Les extras de l’extraterrestre


Deuxième épisode
Les territoires de l’extraterrestre

Jann Halexander se prĂ©sente comme un acteur de la chanson cabaret. Inutile d’essayer de cerner l’essence et les limites de cette catĂ©gorie putative : c’est la profusion de stĂ©rĂ©otypes associĂ©s Ă  ce syntagme, tels que

  • l’hyperexpressivitĂ© assumĂ©e,
  • grandiloquence intĂ©rieure,
  • hymnes colorĂ©s et
  • plaisir du boderline canaille, par exemple

qui plaĂ®t au chanteur sans l’enfermer dans une reproduction d’un Berlin des annĂ©es 1920 disneyisĂ© ou, ce serait rigolo, puydufouisĂ©e. Celui-ci aime brouiller les frontières que les Konnaisseurs tentent d’assigner Ă  la bonne vieille chanson française, car il est lui-mĂªme brouillĂ© par les frontières qu’il a franchies. Se dessine ainsi une gĂ©ographie halexandĂ©rienne, une gĂ©ographie Ă  la fois

  • artistique et planĂ©taire,
  • surplombante et immanente,
  • subjective et fondĂ©e sur l’objectivitĂ© de migrations
    • terrestres,
    • oniriques,
    • amoureuses, etc.

ParticularitĂ© de cette science humaine qu’a pratiquĂ©e sĂ©rieusement l’artiste Ă  l’universitĂ© : la gĂ©ographie halexandĂ©rienne n’est pas une cartographie, au contraire. Elle dĂ©joue les limitations, les rĂ©fĂ©rences, les Ă©vidences. Elle participe d’une description des errances

  • de notre espèce en gĂ©nĂ©ral,
  • de Jann Halexander l’ex-Gabonais-Canadien devenu Français de France en particulier et, plus globalement,
  • de chacun de nous dès que notre esprit bat la campagne,

c’est-Ă -dire quand nous devenons davantage humains et moins robotisĂ©s par le carcan de l’habitude. VoilĂ  notamment ce Ă  quoi paraĂ®t faire Ă©cho le clip suivant…

 

 

Tout se passe comme si la chanson n’Ă©tait pas

  • le lieu de l’Ă©vocation nostalgique d’un dĂ©part,
  • le regret d’un arrachement idĂ©alisĂ© (Jann raconte n’avoir pas que des bons souvenirs de son adolescence gabonaise),
  • la dramatisation objective mais enniaisĂ©e par les trĂ©molos d’une fracture, encore moins
  • l’Ă©loge d’une dĂ©chirure qui aiderait Ă  grandir.

Elle est davantage

  • le moment du questionnement,
  • le tĂ©moignage d’un dĂ©sarroi difficile Ă  cerner et, malgrĂ© que le chanteur en ait,
  • un Ă©loge de la dĂ©sidentitĂ©.

Celle-ci est le contraire d’une mondialisation transformant les individus en pions interchangeables aux mains du grand patronat, selon les besoins au Qatar, en Hongrie, en France ou wherever. La dĂ©sidentitĂ© exprime la difficultĂ© Ă  Ăªtre

  • quelque part dès lors que l’on est parti,
  • quelqu’un dès lors que l’on n’est pas que cet instantanĂ© de nous-mĂªme,
  • quelque chose de pleinement cernable dès lors que nous ne sommes que le fruit de possibles qui sont advenus mais aussi d’impossibles qui nous ont façonnĂ©s.

Comme Michel Leiris disait de la femme avec laquelle il vit qu’elle est « le vivant reproche d’avoir su viser trop bas et d’avoir pu [s]e contenter », le territoire gĂ©ographique, mental, politique au sens large – si tant est que ces diffĂ©rentes facettes soient sĂ©parables – que nous habitons inspire l’irrĂ©fragable regret d’Ăªtre ce que nous sommes et, il faut bien l’admettre, de n’Ăªtre pas plus (heureux, rassurĂ©, en paix…), mieux, ou, a minima, autre. La chanson permet Ă  Jann Halexander de creuser cette veine, non point dans l’Ă©gotisme rassĂ©rĂ©nant que procurerait un long lamento dĂ©versĂ© sur des spectateurs compatissants, mais dans l’exploration

  • multiple,
  • auto ou exobiographique,
  • rĂ©elle ou fantasmĂ©e,

d’une dĂ©chirure constitutive de tout individu, qu’il soit un immigrĂ© plus ou moins volontaire, un dĂ©placĂ©, un exilĂ© ou un autochtone qui croit n’avoir pas voyagĂ© alors qu’il a vĂ©cu, donc alors qu’il a vĂ©cu des ruptures, des deuils, des brisures que mettent en lumière les Å“uvres de Jann et de ses comparses.

 

 

La dichotomie peut sembler flagrante entre la thĂ©matique prĂ©gnante de l’exil et de la migration, d’une part, et celle du rĂ©enracinement d’autre part. Cette tension est rĂ©elle, certes, mais non contradictoire. Si l’exil est une dĂ©chirure, c’est qu’il tĂ©moigne de l’enracinement. Il peut mĂªme en Ăªtre le rĂ©vĂ©lateur. Ainsi, Jann Halexander revendique avoir dĂ©testĂ© ses annĂ©es gabonaises ; et cependant, depuis quelques annĂ©es,

  • les vicissitudes de la dictature locale,
  • la frĂ©quentation d’autres Gabonais (qui prĂ©cisent souvent nĂ©anmoins « mais pourquoi tu dis que je suis Gabonais ? Je suis Français comme toi ! ») et sans doute
  • une rĂ©flexion sur le monde nourrie par l’arrivĂ©e massive d’immigrĂ©s

ont contribuĂ© Ă  rĂ©activer la mĂ©moire de cette pĂ©riode et la rĂ©flexion artistique autour du lieu. En revendiquant sa part angevine, en expliquant sur scène et dans plusieurs entretiens combien il a besoin de « se ressourcer dès qu’il peut » au Vieil-BaugĂ© oĂ¹ il possède une petite maison, Jann Halexander assume son double statut de « nomade sĂ©dentaire », comme le chantait Kevin Parent.

 

 

Jann Halexander est

  • nomade car
    • parti du Gabon puis du Canada, d’une part, et
    • brinquebalant au grĂ© des dates de tournĂ©e, d’autre part ;
  • sĂ©dentaire parce que
    • souvent fixĂ© Ă  Paris, d’une part, et
    • accrochĂ© au Vieil-BaugĂ©, d’autre part.

 Son pays, ce n’est pas un pays, c’est un ensemble de territoires, donc un ensemble

  • d’exils parfois heureux,
  • d’errances parfois douloureuses,
  • de quĂªtes artistiques parfois roboratives et parfois dĂ©vastatrices.

Son rĂ©enracinement, ce n’est pas un territoire oĂ¹ il aurait dĂ©veloppĂ© de nouvelles racines, c’est « un jardin, une maison, une araignĂ©e » (et non « mon » jardin ou « le » jardin : l’indĂ©fini tremble aussi dans l’article). Plusieurs Ă©chelles de microcosmes se mĂªlent : l’endroit oĂ¹ je suis est un microcosme Ă  l’Ă©chelle de la planète, comme la planète est un microcosme Ă  l’Ă©chelle de l’univers – d’oĂ¹, peut-Ăªtre, la passion curieuse et raisonnĂ©e du chanteur pour les extraterrestres, que nous avons Ă©voquĂ©e dans le premier Ă©pisode et en recensant son dernier ouvrage. Pas impossible que la chanson cabaret Ă©voquĂ©e supra, avec son aura foutraque, ce soit aussi ce mĂ©li-mĂ©lo

  • de prĂ©sences et d’absences,
  • d’origines et de rĂ©enracinements,
  • de dĂ©sidentitĂ© et d’identification Ă  une myriade de soi.

Un territoire artistique qui

  • est et n’est pas,
  • s’affirme et fluctue,
  • se prĂ©tend bien connu et ne se dĂ©couvre que rĂ©inventĂ©,

comme Le-Vieil-BaugĂ© n’existe, au fond, presque que parce qu’un chanteur le chante.

 

 

Ă€ suivre !

 

L’art de Sylvie Carbonel (Skarbo) – 1/24

 

C’Ă©tait un temps dĂ©raisonnable : quand un pianiste se mettait Ă  table, il n’Ă©tait pas toujours obligĂ© de ressasser la mĂªme musique – disons de se spĂ©cialiser, mĂªme si ce verbe est parfois un euphĂ©misme cocasse pour ne pas dire « se limiter ». En tĂ©moigne ce florilège des enregistrements de Sylvie Carbonel, oĂ¹ Beethoven cĂ´toie Schönberg, FrĂ©dĂ©ric Chopin Alain Louvier et Weber Prokofiev. TantĂ´t reproduction d’albums parus (c’est le cas des deux premiers disques), tantĂ´t compilation d’enregistrements INA, les dix galettes proposĂ©es fixent une image peinte de 1964 Ă  1997 et prĂ©sente en guise d’apĂ©ritif l’Å“uvre complet pour piano de Modeste Moussorgsky, soit dix-sept pièces diverses suivies des Tableaux d’une exposition – le disque Ă  l’unitĂ© est disponible pour une quinzaine d’euros.
Après une introduction en Si bĂ©mol 7, la Polka porte-enseigne en Mi bĂ©mol sautille comme il se doit. La pianiste y dĂ©ploie, outre l’habiletĂ© digitale et la tonicitĂ© des rĂ©flexes requise, des qualitĂ©s que la prise de son rĂ©solument mate de Xavier Escabasse refuse d’embellir :

  • clartĂ© du propos,
  • sens du rythme qui danse et, surtout,
  • association entre des accents qui n’ont pas peur – euphĂ©misme – de fracasser le clavier et lĂ©gèretĂ© des doigts, qu’ils fassent scintiller la mĂ©lodie ou qu’ils glissent leurs babillements entre lead et accompagnement.

 

 

Suivent trois Souvenirs d’enfance. « Nania et moi » gambade en dĂ©poyant

  • souplesse du tempo,
  • variĂ©tĂ© de toucher et
  • finesse de la pĂ©dalisation.

« Première punition » court comme il sied pour Ă©chapper Ă  l’inĂ©luctable, ce qui n’est rien d’autre qu’une dĂ©finition de la vie – mais, ici, en plus dynamique. Le troisième souvenir, une composition posthume en si mineur, s’offre un Lento cantabile en guise de prĂ©lude, oĂ¹ la gravitĂ© de longues tenues laisse miroiter l’enfance dans les accords descendant des registres aigus vers le mĂ©dium. Un Allegretto quasi andante poursuit cette rĂ©partition entre un registre très aigu et une basse obstinĂ©e.

  • La variabilitĂ© du tempo,
  • les mutations de registre,
  • la modulation en Sol puis en mi mineur,
  • la simplicitĂ© revendiquĂ©e d’une Ă©criture osant les bousculades d’accords triple forte mais respectant la tradition ABminiA avec la tierce picarde qui va bien

offrent Ă  cette pièce une aura de mystère un rien bancal qui pourrait bien constituer la majeure partie de son charme. Les dièses sont lĂ¢chĂ©s avec l’Impromptu passionnĂ© en Fa dièse qui s’immisce dans nos esgourdes sur un andantino amoroso pianissimo que Sylvie Carbonel prend sans traĂ®ner, ce qui bĂ©nĂ©ficie

  • au balancement,
  • aux effets d’Ă©cho et
  • aux surprises harmoniques semĂ©es dans la partition jusqu’Ă  la lente coda.

 

 

Que la passion invoquĂ©e par le titre soit plus intĂ©rieure que grandiloquente, cela ne la rend pas moins poignante, au contraire. Le Scherzo en ut dièse mineur (et non en si mineur, comme indiquĂ© sur la vidĂ©o) se prĂ©sente, lui, avec un allegro assai e staccato plus extraverti – l’on en profite pour apprĂ©cier le soin apportĂ© Ă  l’agencement des miniatures.

  • RusticitĂ© des sforzendi,
  • diffĂ©renciation des voix dans les accords enchaĂ®nĂ©s,
  • lĂ©gèretĂ© dans les triolets et
  • bonne idĂ©e de ne pas faire la seconde reprise

séduisent. Le trio en La puis en Fa puis re-en La, bien sûr, est joué avec délicatesse mais non mignardise :

  • les accents,
  • les contre-temps groovy,
  • les martellements sonores et non bruyants

ramènent dans les bras de la partie initiale avec un brio plus joyeux qu’extraverti.

 

 

On retombe en jeune Ă¢ge avec « Une plaisanterie d’enfant » avec

  • les aigus topiques,
  • la lĂ©gèretĂ© des petits doigts qui se courent après,
  • l’Ă©nergie sautillante,
  • les foucades accentuĂ©es,
  • les mutations thymiques donc modulantes et
  • les prĂ©cipitations insouciantes donc la virtuositĂ© des deux mains

correspondent allègrement au programme annoncĂ©. « Au village » se revendique comme « quasi fantasia ». Une monodie larghetto en si mineur, qu’orne peu Ă  peu son accompagnement, ouvre le bal. Un grandioso en Si majeur dissimulĂ© lui succède. L’interprète doit y « marquer le chant », stipule le compositeur. Sans doute pour aviver le contraste en ajustant le tempo, Sylvie Cardonel fait fi de l’indication « meno mosso » et pare la partition de la solennitĂ© attendue. La plaisanterie pĂ©tillante de l’Allegretto scherzoso, qui amorce la conversion au Sol majeur, est elle aussi marquĂ©e « non troppo allegro », mais que serait un excès d’allĂ©gresse ? La pianiste ne risque pas de se poser la question. Elle prĂ©fère piquer ses croches staccato Ă  fond les ballons. Mieux, toute Ă  l’ivresse de sa bonne farce, elle trouve le moyen d’accĂ©lĂ©rer avant le ralentissement qui annonce le passage « a tempo non agitato (alla zingara) »… et Ă  un point de montage un peu ratĂ©, admettons-le (1’25). On dĂ©couvre alors le versan gitan de la mĂ©lodie, avec

  • sa modalitĂ© particulière,
  • sa libertĂ© rythmique et
  • sa mĂ©lancolie finale conduisant au retour du premier tempo jusqu’Ă  l’accĂ©lĂ©ration finale.

Les doigts de l’interprète s’envolent dans la cavalcade qui s’achève sur un trille et un ploum (pardon pour ce terme de musicologie appliquĂ©e, un rien jargonnant, je le confesse) guillerets. Merci pour la visite, et Ă  tantĂ´t pour la suite de la promenade !


Pour Ă©couter l’intĂ©gralitĂ© de ce disque sans plus attendre, c’est lĂ .

 

La solitude en mieux

BarthĂ©lĂ©my Saurel au thĂ©Ă¢tre du Gouvernail (Paris 19), le 29 novembre 2023. Photo : Rozenn Douerin.

 

C’est l’un des chanteurs avec du texte et de la personnalitĂ© dedans les plus intĂ©ressants et non radarisĂ©s par les crĂ©tins se gargarisant de Benjamin Biolay et de la mĂ©moire Ă©vanescente de Jane et Serge. BarthĂ©lĂ©my Saurel, BTPiste-chanteur de profession, donc habituĂ© Ă  chanter et au chantier, a embarquĂ© dans son univers dĂ©capant de joie triste les spectateurs du concert « Chanter ensemble » dont le but Ă©tait de, eh bien, prĂ©cisĂ©ment, chanter ensemble.

  • Chanson parfaite,
  • prĂ©sence scĂ©nique,
  • singularitĂ© dissonante,

tout y est, et il nous est arrivĂ© d’assez bien nous pouiller pour que, avec honnĂªtetĂ© je qualifie, Ă  l’Ă©chelle de la chanson (l’une des plus hautes de mon univers mental) ce type d’extraordinaire – j’avais mis « gĂ©nial », mais c’est ce que je pensais, alors bon, ça va, quoi. Bref, le premier extrait de son set est enfin disponible, et ce n’est que le premier, pensez.

 

 

 

Un voyage extraterrestre : (re)dĂ©couvrir Jann Halexander – 1/4

Jann Halexander au thĂ©Ă¢tre du Gouvernail (Paris 19), le 29 novembre 2023. Photo : Rozenn Douerin.

 

Personnage rĂ©current de ce cybercalepin, Jann Halexander vient de publier un clip actualisant, prolongeant et explicitant l’une des chansons qu’il n’a quasi pas le droit de ne pas entonner lors de ses concerts de peur d’Ăªtre taillĂ© en pièces Ă  l’issue de sa prestation. C’est l’occasion de faire une revue en 4X3 des principales vidĂ©os qui ont jalonnĂ© les vingt ans de fredonneries affichĂ©s au compteur de l’abductĂ© le plus cĂ©lèbre de la chanson française actuelle.


Le programme
1. Les tubes de l’extraterrestre
2. Les territoires de l’extraterrestre
3. La galaxie de l’extraterrestre
4. Les extras de l’extraterrestre


Premier épisode
Les tubes de l’extraterrestre

Jann Halexander est à la fois très facile et très difficile à caractériser. Facile car aisément repérable :

  • il interroge ses racines gabonaises ;
  • il se revendique bisexuel ;
  • il assume son inclination pour les ovnis, affirmant lui-mĂªme avoir Ă©tĂ© en contact avec des extraterrestres.

La facilitĂ© devient complexitĂ© puisque ces trois pistes de comprĂ©hension de son travail – parmi d’autres – peuvent paraĂ®tre dĂ©connectĂ©es. Ce qui les relie, c’est prĂ©cisĂ©ment la spĂ©cificitĂ© du zozo et sa crĂ©ativitĂ©. En d’autres termes, ses chansons ne creusent pas une veine exclusive mais fouillent la mine qu’est sa personnalitĂ© Ă  travers divers puits. Loin d’Ăªtre une source de narcissisme stĂ©rile, l’exploration Ă©gotique devient fĂ©conde Ă  la fois pour l’artiste et pour ses clients.
La variĂ©tĂ© de son public tĂ©moigne de la variĂ©tĂ© de son inspiration. Plus fort encore, elle fĂ©dère. Aux concerts halexandĂ©riques (la prochaine grand-messe est prĂ©vu Ă  la mi-mars 2024), se cĂ´toient, se retrouvent, s’enjaillent notamment des Gabonais, des fanatiques voire des extrĂ©mistes de la chanson française, des yuppies avec des lunettes nouères, des trans, des hurluberlus (je ne parle pas que de moi), des bourgeois bon pied bon chic bon Å“il bon genre (non plus), tous rassemblĂ©s par la curiositĂ© que nourrit le travail protĂ©iforme de Jann Halexander. Ce qui les donc nous anime n’est certes pas limitĂ© Ă  la curiositĂ©.
Au fil des concerts, s’ajoute le plaisir faussement coupable de retrouver ses earworms souvent rĂ©arrangĂ©s en fonction de la scène et des musiciens qui l’accompagnent. On les glisse dans les esgourdes comme on s’installe dans un bon fauteuil Chesterfield patinĂ© pour siroter un whiskey pas piquetĂ© des hannetons. Cerise griotte sur le gĂ¢teau lĂ©ger, le rĂ©servoir de « chansons que les gens connaissent » est vaste. Nous en avons choisi trois pour ce florilège, Ă  commencer par « C’Ă©tait Ă  Port-Gentil », feat. Tita Nzebi…

 

 

On n’exagèrera pas en affirmant que tout Jann Halexander est dans cette chanson oxymorique, Ă  la fois Ă©loge de l’enracinement et exutoire du dĂ©racinement. Nulle contradiction, chez le chanteur, Ă , simultanĂ©ment,

  • Ăªtre et avoir Ă©tĂ©,
  • habiter un espace et y Ăªtre Ă©tranger,
  • partir et rester.

Se mĂªlent

  • reconstruction d’une identitĂ© et sentiment d’une altĂ©ritĂ© inaliĂ©nable,
  • ivresse de l’Ă©phĂ©mère souvent associĂ© Ă  l’obligation de jouissance et invention voire dĂ©couverte d’une pĂ©rennitĂ© sciemment illusoire,
  • refus de la nostalgie et idĂ©alisation poĂ©tique de sensations passĂ©es voire trĂ©passĂ©es.

En somme,

  • le passĂ© est une narration,
  • le futur une imagination, mais
  • le prĂ©sent n’est qu’une habituation plus ou moins aboutie.

 

 

Cette indéfinissabilité structurelle du présent, entendu comme ce qui advient indépendamment de nous, participe du désenchantement consubstantiel au chanteur. Sur scène,

  • les explosions de joie,
  • les contrastes thymiques et
  • les excès dĂ©monstratifs

ne sont pas la tasse de vodka de l’artiste. Se protège-t-il du peu de prise que nous avons sur les Ă©vĂ©nements ? Se prĂ©serve-t-il d’un engagement entier dont il soupçonne qu’il serait forcĂ©ment dĂ©cevant in fine – trahison, maladie, dĂ©litement, mort nous guettant sans cesse ? S’obstine-t-il Ă  construire un espace entre le monde et lui pour faire, de cette prise de distance, un poste d’observation inspirant ?
Les trois hypothèses sont sans doute pour partie fondĂ©es. MalgrĂ© les apparences, il y a une forme de dandysme halexanderien, un dandysme intĂ©riorisĂ©, qui se mĂ©fierait de l’arrogance mais aspirerait Ă  une certaine rupture avec le monde et les mortels de cette planète. Ce peut Ăªtre Ă  la fois

  • une dĂ©finition personnalisĂ©e de l’art,
  • une manière de vivre un peu comme ces extraterrestres qui nous visiteraient et
  • une aspiration baudelairienne Ă  Ăªtre autant ici, dans l’espace, qu’anywhere out of the world.

Pour Jann Halexander, ce genre de tension sinon de contradiction nous permet parfois d’avoir conscience que tout ça, ce que nous vivons, combattons et souffrons n’a, au fond, aucune importance. La chanson, minuscule objet artistique s’il en est, n’a-t-elle pas pour vocation de nous le rappeler, fĂ»t-ce malgrĂ© nous ?

 

 

Ă€ suivre !

 

Fruits de la vigne – La Brive 2022 – Maison Bonnard

 

Ça ressemble Ă  la Bourgogne comme d’autres sentiments ressemblent Ă  la Toscane douce et belle de Vinci. Bienvenue Ă  La Brive, lieu-dit qui inspire et qu’aspire cette bouteille exceptionnelle proposĂ©e Ă  Paris par notre dealer prĂ©fĂ©rĂ©, Thierry Welschinger, pour le prix de 15,6 €.
Le concept : un blanc 100 % chardonnay, fabriquĂ© en « agriculture biologique » (jamais bien compris cette lapalissade) et en biodynamie (lĂ , c’est le concept que je n’ai jamais saisi, c’est dire si le monde m’est compliquĂ© Ă  dĂ©crypter).
La robe : quand, tel l’enfant, le jus paraĂ®t, une dĂ©licieuse clartĂ© peuple le verre. Un jaune d’or ultra pĂ¢le semble y dĂ©fier la transparence. Ça sĂ©millerait si le verbe « sĂ©miller » existait. Ă€ dĂ©faut, l’on est Ă  tout le moins fichtrement affriolĂ©, olĂ©.
Le nez : c’est frais, ça vibre, ça bouge, et ça semble tirer du cĂ´tĂ© beurrĂ© d’une vraie pĂ¢tisserie, pas d’un truc sucrĂ© sans sucre grĂ¢ce Ă  un tofu light dĂ©cafĂ©inĂ© mais inspirĂ© par Canderel sur une idĂ©e co-conçue par Bayer, Pfizer et Moderna – on peut les applaudir.
La bouche : contrairement Ă  l’auteur de ces lignes, hĂ©las peut-Ăªtre, l’attaque paraĂ®t ronde, moelleuse et beurrĂ©e mais s’agrĂ©mente aussitĂ´t d’une amertume qui Ă©vite la mollesse et ragaillardit le palais. C’est envoĂ»tant et coquin Ă  la fois. La rondeur initiale se prolonge avec gourmandise dans la glotte puis dans la savouration – eh oui – post engloutissement.
L
e mariage : avec un lieu noir aurĂ©olĂ© de haricots verts et de patates assez flattĂ©es par la proximitĂ© viticole pour s’autodĂ©signer comme « dĂ©s de pommes de terre saisies Ă  cÅ“ur », le vin se mĂªle superbement. Boire une goulĂ©e après une bouchĂ©e de lieu fait rĂ©sonner et le mets et le vin – les Ă©pices confites autour du poisson sont assez flattĂ©es d’Ăªtre aussi bien accompagnĂ©es pour ne le point cacher.
Tant le conseil welschingerien que le vin sont dĂ©lectables. Certes, on peut trouver la mĂªme quille en version 2018 pour 8 € sur l’outil Internet, mais il faut affronter un inconvĂ©nient rĂ©current pour ce genre de rĂ©jouissances posthumes : pas disponible. Alors voilĂ , quoi, olĂ©, osons hisser les voiles en dĂ©pit du prix car

 

Lors c’est le vent qui rit
Et c’est la mer qui pleure
Dans le froid qui grandit
En la venue des heures

 

comme écrivait Max Elskamp (La Chanson de la rue Saint-Paul et autres poèmes, Gallimard, « Poésie », 1997, p. 201).

 

Éloge du feel-good-singer

Claudio Zaretti le 29 novembre 2023, Ă  l’occasion du concert « Chanter ensemble » donnĂ© au thĂ©Ă¢tre du Gouvernail (Paris 19). Photo : Rozenn Douerin.

 

Il existe un chanteur intelligent et chaleureux qui vous fait sentir mieux après qu’il a chantĂ©. Il s’appelle Claudio Zaretti. Les vrais le connaissent, les nouveaux vrais le dĂ©couvriront peut-Ăªtre en feuilletant la proposition ci-jointe, captĂ©e lors du concert dont le but Ă©tait de « Chanter ensemble ».

 

 

 

L’Or du Rhin, La Monnaie, 7 novembre 2023 – 4

Fasolt dans le décor final du « Rheingold » à la Monnaie (Bruxelles), le 7 novembre 2023. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Pour retrouver les prĂ©cĂ©dents Ă©pisodes de la tĂ©tralogie…
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Ă€ mesure que L’Or du Rhin s’avance vers sa fin, aucun doute : plus dure est la chute, et pas que pour les dieux. L’omnipotent Alberich (Scott Hendricks) est tombĂ© dans le panneau en se transformant en crapaud ; il est donc invitĂ© par le metteur Ă  se foutre Ă  poil (ben si, il a tout perdu, il est donc Ă  poil) avant de se retrouver sur une scène elle-mĂªme Ă  peine habillĂ©e, la coquine, d’une chaise en plastique et d’un treuil Ă©lectrique. Loge (Nicky Spence) l’arrose de goudron. Wotan (GĂ¡bor Bretz) dĂ©ploie sa morgue en aube blanche souillĂ©e de goudron, comme s’il s’agissait de vautrer tous les personnages dans une souillure identique voire identitaire. MĂªme si nihil novi sub sole, rien de choquant dans cet Ă©crasement des singularitĂ©s puisque le discours d’Alberich dĂ©chu trouvera dans La Walkyrie un Ă©cho avec le speach de Wotan asservi par ses traitĂ©s. Reste la dĂ©ception de voir systĂ©matiquement les scènes prĂ©sentĂ©es de façon vulgaire, entre dĂ©cor en toc et nuditĂ© – complète ou simulĂ©e – banalisĂ©e. Ce cĂ´tĂ© Ring au camping dĂ©nie au spectateur tout droit

  • au rĂªve,
  • Ă  la narration,
  • Ă  la fiction, et
  • au plaisir de vibrer avec ses compères du soir devant une histoire Ă  la fois terrible et pathĂ©tique.

Les chanteurs pĂ¢tissent de ce parti pris. Comment pourrait-il en Ăªtre autrement ?

  • Ă€ force d’Ăªtre privĂ© d’aura, GĂ¡bor Bretz incarne moins un dieu en danger qu’un nullosse dĂ©passĂ© par les Ă©vĂ©nements. Il n’irradie pas la majestĂ©, il ne dĂ©gage pas l’autoritĂ©, il ne rayonne pas une trop humaine divinitĂ©.
  • Loge n’est pas le dieu du feu mais un comique troupier.
  • Freia (Annett Fritsch) n’est pas la crĂ©ature qui a les clefs de la jeunesse Ă©ternelle mais un corps que l’on trimbale dans un sac poubelle.

Comme en tĂ©moigne le retour aux clichĂ©s posturaux alla Bob Wilson, cet Ă©loge de la platitude tourne en rond sans effleurer la magie de l’anneau maudit. Au fond de la scène, apparaĂ®t un rond couvert de plĂ¢tre que l’on gratte comme un jeu pour faire apparaĂ®tre une peinture dorĂ©e. Après le camping, bienvenue au PMU ! Des crocodiles noirs, semblant reprĂ©senter les gĂ©ants, descendent des cintres. Fasolt (Ante Jerkunica) et Fafner (Wilhelm Schwinghammer), bons diables, les tirent par la queue. Fricka est voilĂ©e. Wotan se roule dans le goudron, etc.
On pourrait se rĂ©jouir de voir les dieux et leurs collègues se vautrer dans la mĂ©diocritĂ© en sus de la veulerie, Wagner travaillant cet apparent oxymoron en racontant l’histoire de dieux clairement pas Ă  la hauteur. Mieux, dans le refus castellucciste de reprĂ©senter le poème wagnĂ©rien, on aimerait lire une volontĂ© d’Ă´ter la gangue propre au rĂ©cit pour en garder la substantifique moelle que sont, notamment,

  • le danger consubstantiel au pouvoir,
  • la tension irrĂ©fragable entre l’aspiration au sublime et les limitations des individus, et
  • l’impossibilitĂ© ontologique de toucher Ă  l’idĂ©al sans fondre comme un nettoyeur envoyĂ© Ă  la mort dans les restes de Tchernobyl.

En clair, on ne touche pas le Soleil, on s’y brĂ»le, soit. Ces Ă©vidences ne suffisent pas Ă  emporter le spectateur vers les cimes que dessine la musique, pourtant magnifiquement propulsĂ©e par l’orchestre

  • (chaleur des ensembles,
  • clartĂ© des mutations,
  • intelligence des dĂ©tails,
  • sens du volume,
  • attention aux chanteurs…).

En effet, le malaise majeur que suscite la proposition de Romeo Castellucci est que, non contente de s’Ă©carter de l’esprit du rĂ©cit, elle ne colle pas avec le son. Elle ne dissone mĂªme pas, elle ne l’affronte pas, elle est dĂ©calĂ©e. La musique de Richard Wagner n’est pas une chaise ou un crocodile en plastique. On apprĂ©cierait donc

  • qu’elle fĂ»t au cÅ“ur de la scĂ©nographie,
  • que celle-ci fĂ»t au service de l’opĂ©ra et non l’inverse, bref,
  • qu’elle portĂ¢t le Ring au lieu de le philosopher Ă  peu de frais.

La gĂªnance, oui, est d’autant plus grande que les voix sont les grandes perdantes de cette version. Dans L’Or du Rhin, c’est fĂ¢cheux. Après les dieux rangĂ©s Ă  jardin pendant que leurs doubles enfantins play-backent, voici Erda qui n’apparaĂ®t pas. PlanquĂ©e quelque part sur la scène, celle qui sait « tout ce qui fut, tout ce qui sera, tout ce qu’il adviendra » et le synthĂ©tise en un air unique se dĂ©robe aux regards des spectateurs. Son puissant « Weiche, Wotan, Weiche » est mĂ©chamment abĂ®mĂ© par le renoncement du metteur en scène Ă  intĂ©grer l’omnisciente Ă  son dispositif. Ce qui devrait Ăªtre

  • un hĂ©naurme coup de thĂ©Ă¢tre,
  • une apparition fracassante,
  • un game changer,

est dĂ©samorcĂ©. Comme ses pairs handicapĂ©s par la scĂ©nographie (dieux de cĂ´tĂ©) ou par la dramaturgie (Loge en farceur), Nora Gubisch n’est pour rien dans la dĂ©ception. Ou plutĂ´t, si, elle l’augmente car, bien qu’elle soit prise dans la nasse des artistes et figurants prĂ©sents sur scène, elle donne la mesure

  • de son talent,
  • de son art et
  • de sa couleur vocale qu’elle a parfaitement adaptĂ©e Ă  Erda.

 

Nora Gubisch dans le décor final du « Rheingold » à la Monnaie (Bruxelles), le 7 novembre 2023. Photo : Bertrand Ferrier.

 

C’est pourquoi nous nous arrĂªtons un instant sur sa performance, injustement sabotĂ©e par Romeo Castellucci. Dans ces quelques minutes qui changent le cours de l’histoire (Ă  la suite de son intervention, Wotan sauve sa peau en renonçant Ă  l’anneau), il y a

  • de la puissance,
  • de la noblesse,
  • du souffle et
  • ces ssssssssifflantes qui ssssssssignent le plaisir de la dame Ă  incarner sssssses persssssssssonnages.

Tout est là, mais il faut en partie le reconstituer car, pour une raison incompréhensible au pékin qui écrit ces lignes, Sa Seigneurie Le Metteur En Scène a décidé

  • de cacher l’actrice,
  • d’assourdir la chanteuse et
  • de priver l’artiste de partager son sens de la prĂ©sence scĂ©nique.

Et une dĂ©ception de plus, une ! Pendant ce temps, les gags continuent (un crocodile noir tombe par exemple des cintres quand Fafner exĂ©cute Fasolt qui eĂ»t prĂ©fĂ©rĂ© Freia Ă  l’anneau, on se recueille contre une statue de Bouddha…). Plusieurs anneaux sont placĂ©s en fond de scène. Donner (Andrew Foster-Williams) brille en convoquant brumes et brouillards : mĂªme si son vibrato semble s’Ă©largir lors des tenues, il a

  • l’assurance,
  • le timbre et
  • la prĂ©sence

qui conviennent Ă  sa tirade finale. L’un après l’autre, les artistes prĂ©sents sur scène se jettent dans un grand trou noir. En avant-scène, Loge rumine sa jalousie et son projet de reprendre sa forme de flamme. En attendant, il lèche une assiette. Si. Quant Ă  nous, malgrĂ© nous, nous constatons que

  • d’excellents ingrĂ©dients,
  • une recette toujours aussi efficace et
  • un chef Ă  son affaire

ne peuvent pas rattraper totalement la sauce presque rance qui nous a souvent fait grimacer sans parvenir cependant – c’est une performance – Ă  nous instiller le moindre regret d’avoir eu la chance de dĂ©guster ce copieux plat, ce soir-lĂ .

  • La folie wagnĂ©rienne,
  • l’ambition opĂ©ratique et
  • le talent des musiciens, chanteurs comme instrumentistes,

l’emportent haut la main sur la fatuitĂ© un peu triste du rewriter vedette !