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Le blog de Bertrand Ferrier, page 94

Sans tambour ni trompette…

Entrée libre, sortie aussi mais concert bien quand même. Rendez-vous en l’église Saint-André de l’Europe (Paris 8) !

 

… mais avec sax soprano et orgue : tel est le projet du concert qui sera donné ce vendredi soir en l’église Saint-André de l’Europe (24 bis, rue de Saint-Pétersbourg | Paris 8) avec l’ami Pierre-Marie Bonafos en souffleur DeLuxe. Sous réserve d’un  éventuel souci technique, le concert sera retransmis sur écran géant. Prévoir un petit lainage pourra être astucieux pour compléter l’effet stimulant de cette musique joyeuse sur l’organisme, et pas que sur l’organiste. Ci-dessous, pour saliver, une preview du programme (cliquer pour agrandir) !

 

 

Pierre Réach et Liza Kerob, ECUJE, 8 novembre 2023 – 4

Pierre Réach aux Batignolles (Paris 17), le 14 avril 2022. Photo : Bertrand Ferrier.

 

D’un chef-d’œuvre l’autre : même dans les petites salles (ce n’est pas faire offense à l’ECUJE que d’admettre qu’il n’est ni Pierre-Boulez ni Gaveau…), Pierre Réach ose des programmes majuscules. Souvent, quand il est tout seul comme un grand, il y propose

  • sa spécialité,
  • sa passion et
  • son obsession actuelle

que sont les sonates de Ludwig van Beethoven. Cette fois, néanmoins, il franchit un step dans l’audace en embarquant la violoniste Liza Kerob dans un grand saut allant de la Neuvième sonate de Beethoven à la sonate de César Franck.
L’Allegretto ben moderato de la « sonate de Vinteuil » est donc l’occasion d’un saisissant changement de couleur sous les doigts des musiciens. N’en croirait-on pas nos yeux, on douterait qu’ils aient conservé les mêmes outils de travail. Le rapprochement entre les deux mastodontes

  • est audacieux,
  • surprend et
  • convainc.

Bien que le héros programmé de la pièce soit le violon en général et les mannes d’Eugène Ysaÿe en particulier, le compositeur offre un solo solide au piano. Pierre Réach le libère de tout risque de guimauve.

  • Le toucher est solide,
  • le discours est fluide, et
  • le retour de Liza Kerob est pensé

grâce à un habile tuilage (le piano ne s’effondre pas, ne s’efface pas, ne se cache pas, il dialogue). Forte d’un back-up de cette trempe, qui préserve le swing du 9/8 pas si fréquent pour un incipit chambriste, la violoniste

  • exalte son vibrato,
  • choie ses attaques et
  • réfléchit les mutations de caractère
    • en les mettant en regard (par un parallélisme de nuances ou d’intentions),
    • en les atténuant ou
    • en les accentuant

selon la logique de l’écriture. À Pierre Réach d’injecter le surcroît de pulsation qui fait passer de l’Allegretto à l’Allegro.

  • Virtuosité tranquille (amateurs d’esbroufe, passez votre chemin),
  • nuances délicates (ces piani !),
  • conviction des phrasés,
  • délicatesse des nombreuses modulations,
  • symbiose des musiciens dans les moments pacifiés (remarquables
    • respirations,
    • cuts et
    • unissons synchrones)

séduisent et entraînent le public dans un tourbillon de rêves agités – les meilleurs songes, le doit-on stipuler ? Tout à la musique, Pierre Réach a l’intelligence de ne pas attendre la fin des applaudissements intempestifs pour

  • engager le Recitativo-fantasia,
  • lancer la méditation et
  • adresser une passe musicale à sa complice,

qui la réceptionne avec adresse. En rrrrrrru(g)by, les jargonneux parleraient d’une transmission positive ; en musique, on se contente de savourer comme du petit lait les highlights de ce moment :

  • habiles suspensions et brisures de la narration propre à l’esprit de la fantasia,
  • richesse de son notamment lors du solo de violon,
  • investissement des passages à faible intensité sonore qu’il faut habiter par une virtuosité plus intérieure que digitale

sont au rendez-vous, confirmant la puissante et pérenne intériorité des interprètes. L’affaire se conclut sur un Allegretto poco mosso aux modulations palpitantes. Ce soir-là, le mouvement a la légèreté d’une pastorale, contredisant les propos à notre sens un rien trop alkaniens tendant à présenter l’œuvre comme une « sonate des âges de la vie ». Si le quatrième mouvement illustre la vieillesse, c’est d’une vieillesse certes sereine mais sous stéroïde qu’il s’agit.

  • Les contrastes,
  • la force des accents chromatiques,
  • les questions-réponses (parfois même les réponses-réponses…),
  • les échos,
  • l’efficacité du motorisme,
  • la puissance des longs crescendi et des piani subito (ça marche à chaque fois !)

agrippent l’auditeur et ne le lâchent pas avant la dernière notre de cette partition

  • aussi mélodieuse que dense,
  • aussi virtuose que poétique,
  • interprétée ici avec une franchise qui exclut, alléluia ! le sirupeux mais jamais la musicalité.

Triomphe assuré et valse des bis plaisir : à la « Méditation » de Thaïs de Jules Massenet succède l’Andante de la Deuxième sonatine de Franz Schubert avant le tube fédérateur pour la communauté émue, « Yeroushalayim shel zahav » de Naomi Shemer (« Jérusalem », demande le refrain, « pour toutes tes chansons, ne suis-je pas le violon ? »). Une soirée à la fois musicalement riche et rageusement politique, non pas au sens où y assister contraindrait à accorder un blanc-seing à Israël ou à abonder dans le sens des propos anti-arabes répugnants proférés avec la fatuité dégueulasse propre aux gros cons par des spectateurs (du danger de la communauté, qu’elle soit religieuse, politique ou whatever), mais au sens où elle rappelle que la culture en général et la musique en particulier sont avant tout politiques.
En effet, n’en déplaise, si tant est que distinguer ces salopards soit encore possible, aux adeptes de Pharaon Ier de la Pensée complexe à la Laïcité variable et – tralalala – itou aux promoteurs de l’abrutissement de ces masses que nous sommes fièrement, culture donc musique ne sont pas un à-côté de la cité. Elles ne sont pas le pis-aller accordé à quelques inessentiels qui se font mousser et moussent en échange une poignée

  • de snobs,
  • de bourgeois et
  • d’abrutis aux lèvres pincées en lèvres de gallinacées.

Elles ne portent pas un discours aisément adaptable aux va-t-en-guerre, aux banquiers et aux cabinets de conseil. Pourtant, elles sont au cœur de ce qui constitue l’humanité de l’humain. Elles sont

  • la stimulation de l’émotion intérieure,
  • l’indispensable questionnement de notre existence,
  • le rappel de cette aspiration à la transcendance que tendent à masquer, par exemple,
    • les trajets en métro dans la ligne 13,
    • la fréquentation souvent exténuante de nos pairs et de nous donc de la médiocrité,
    • le réveil de 7 h du matin,
    • l’absence de nécessité de réveil ou
    • la trop grande conscience de notre ensuquante finitude.

Elles sont ce moment où les mots s’épuisent et où autre chose advient – tel ce « morceau de nature » érotique dont Ariane Dreyfus écrivait, avec la parataxe impliquée par la suspension de la ponctuation trop explicite :

 

Ne parle pas la bouche le porte en elle.
(Nous nous attendons précédé de Iris, c’est votre bleu [2008-2012], Gallimard, « Poésie », 2023, p. 145)

 

La culture en général et la musique en particulier sont le mystère qui unit les hommes sans forcément les rapprocher – le plus beau de la politique, en somme.

 

 


Pour retrouver les premiers épisodes de cette chronique :

Pour retrouver la chronique du deuxième tome
de l’intégrale des sonates de Beethoven par Pierre Réach : c’est

Pour retrouver le grand entretien accordé par Pierre Réach
à l’occasion de la sortie du premier tome de son intégrale des sonates de Beethoven : c’est ici.

 

Rien n’a aucune importance

Jann Halexander et Sébastyén Defiolle le 29 novembre 2023, à l’occasion du concert « Chanter ensemble » donné au théâtre du Gouvernail (Paris 19). Photo : Rozenn Douerin.

 

Le poète a toujours tort et, le pire, c’est qu’il le sait. Heureusement, Jann Halexander est aussi chanteur et, quand il veut embarquer des moussaillons sur son paquebot, il les attire avec deux de ses earworms tellement efficaces que ses fans les considèrent comme des classiques, carrément. Reste que, à table ou ailleurs, rien n’a aucune importance – sauf peut-être quand on peut le chanter ensemble, ce qui était le but du concert dont est extrait ce souvenir joyeux que groove la guitare souple et tonique du sieur Sébastyén Defiolle.

 

 

 

Jean-Nicolas Diatkine, Salle Gaveau, 4 décembre 2023 – 3 – Chopin

Jean-Nicolas Diatkine à la salle Gaveau, le 2 juin 2022. Photo : Rozenn Douerin.

 

Après Beethoven et Liszt, l’ultime tiers-temps du concert 2023 de Jean-Nicolas Diatkine à la salle Gaveau est directement inspiré de son nouveau disque, où les préludes côtoient la Troisième sonate op. 58. Dans le programme, c’est celle-ci qui succède à la sonate de Franz L.
L’ouverture de l’Allegro maestoso liminaire assume son ambiguïté : elle est à la fois décidée et hésitante. Le compositeur semble chercher la route à suivre. C’est un lyrisme joliment tenu qui l’emporte et s’enlumine d’un toucher – je tente l’expression – solidement ancré dans le clavier. Le piano se pare de couleurs changeantes, devient même caméléon polymorphe sous les doigts de Jean-Noël Diatkine. Nous voici on the road with Frédéric. Avec lui,

  • nous faseyons sur un fleuve intranquille ;
  • nous partageons la versatilité d’un compagnon de voyage aux émotions fluctuantes ; et
  • nous goûtons le plaisir des redites qui ne sont pas des répétitions de motifs mais des reformulations d’un vécu commun, comme des private jokes itératives dont l’énoncé n’est jamais le même, par le texte ou par l’intention.

 

 

Le bref Scherzo molto vivace accélère le voyage avec la même inclination pour l’ambiguïté. Une sorte d’ivresse fait tanguer notre navire.

  • Ivresse de la ductilité liquide liminaire ;
  • ivresse de la sombre mutation qui conduit à la partie centrale ; et
  • ivresse du retour à la jubilation initiale, avec
    • ses accents,
    • ses nuances et
    • son impressionnant déploiement digital.

Le voyage liquide devient aérien avec le vaste Largo qui suit. En effet, Jean-Noël Diatkine y lit une « marche funèbre tournée vers le ciel », qui fait donc écho non seulement à la marche de la Deuxième sonate mais aussi au premier mouvement de la Clair de Lune selon JND. L’artiste y fait résonner

  • la solidité des basses,
  • le balancement du rythme pointé
  • et les étincelles pailletées de la mélodie, promptes à scintiller à chaque suspension de mouvement.

Un bon concertiste jouant autant pour le premier que pour le dernier rang, il faut aussi saluer la capacité de projection du musicien puisque, du fond de la salle, dans les hauteurs, on goûte parfaitement

  • l’onctuosité de la méditation,
  • l’habileté des breaks et reprises, ainsi que
  • l’investissement du temps long (pour la tenue d’un mouvement d’une dizaine de minutes et pour le travail sur les fins de son, qu’elles soient
    • nettes,
    • tenues ou
    • filées en fade-out).

 

 

Le Finale secoue l’auditoire comme il sied.

  • Dextérité des petites saucisses,
  • sens du swing,
  • jubilation du mouvement lui aussi ambigu puisqu’il est perpétuel et éphémère :

les ingrédients requis sont là, la sauce prend et l’on savoure avec gourmandise la fin du voyage, rythmée par

  • les accents efficaces,
  • les phrasés convaincants,
  • les modulations semblant naturelles et
  • le motorisme propulsant notre bâtiment vers le port.

Tout cela nous est livré sans volonté d’incendier le navire en voulant frimer aux entournures, plutôt comme si l’on partageait avec l’artiste un moment de liesse contre la mort (la tarentelle musicale tâchant de nous guérir de la tarentule médiocrisante et délétère qui condamne parfois nos existences). Cela vaut à l’artiste le premier de ses trois triomphes – car on n’en est plus au stade des brava. Les applaudissements ne crépitent pas, ils claironnent, ils vrombissent, ils dépoussièrent les pauvres tuyaux de l’orgue et réveillent sans doute le quartier pourtant pas très fréquenté à cette heure presque avancée. Jean-Nicolas Diatkine doit dégainer son premier triple bis – en l’espèce les trois premiers préludes de Chopin, dont l’intégrale est l’autre objet de son dernier disque. On salue

  • la virtuosité légère du premier,
  • l’art de la fausse improvisation réinventé dans le deuxième et
  • le plaisir de la frénésie que nimbe habilement une subtile pédalisation dans le troisième.

Les spectateurs lui accordent un deuxième triomphe, avec les oreilles et la queue si bien que, par respect pour l’ordre public, JND doit dégainer le quatrième prélude, tube des pianistes amateurs ici magnifié par

  • des nuances fascinantes,
  • une agogique qui semble consubstantielle au texte et
  • un toucher qui fait litière
    • de la mièvrerie,
    • de la dureté et
    • de l’uniformité qui est, parfois, comme chacun sait, l’autre nom de la mort lentement asphyxiante.

 

 

À la vérité, le troisième triomphe, toujours aussi éclatant, sera suivi par un quatrième, plus discret, quand l’artiste viendra saluer son public et dédicacer ses disques, suscitant un engouement presque virulent tant les fans, anciens ou nouveaux, ont hâte d’avoir leur dédicace, leur conseil (« quel livre vous me conseilleriez sur l’Histoire de la musique ? ») ou leur petit moment personnel en face à face avec l’extraterrestre. Au revoir chaleureux, flatteur et mérité pour un pianiste qui a su

  • manigancer un programme cinq étoiles,
  • l’interpréter magistralement et personnellement, et
  • embarquer ses auditeurs dans une aventure
    • grande,
    • belle et
    • ambitieuse.

Dans un monde où petitesse, mesquinerie et abrutissement ont meilleure presse, cette audace et cette réussite nous aident à repartir avec l’énergie des « pays de la mappemonde » qui sont

 

prêts à porter dans leur valise
tout le poids de la mélancolie, cette chrysalide
sur les ailes de laquelle un jour
ils achèveront leur voyage.
(Nelly Sachs, Exode et métamorphose (et autres poèmes), trad. Mireille Gansel [1999-2002], Gallimard, « Poésie », 2023, p. 217)

 

Certes, ce n’est pas forcément le but principal d’un récital de piano, mais il arrive que c’en soit un effet secondaire bienvenu.


Retrouvez nos chroniques sur Jean-Noël Diatkine
en cliquant sur les hyperliens

 

Jean-Nicolas Diatkine, Salle Gaveau, 4 décembre 2023 – 2 – Liszt

Jean-Nicolas Diatkine, le 14 avril 2021. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Monstrueuse, magistrale, géniale : même si elle porte le même nom générique de sonate que la Clair de Lune de Ludwig van Beethoven, la sonate en si mineur de Franz Liszt n’a pas grand-chose à voir avec sa consœur. Deux fois plus longue, elle a eu le bon goût d’effarer, d’écœurer voire de choquer la mièvre Clara Schumann, excellente compositrice transformée – parfois au prix de sévères contorsions – par les féministes de salon ou les musiciens en quête de subventions et les conférenciers d’opérette cherchant une programmation en une sainte plus ou moins n’y-touche précédant spirituellement, dans le panthéon bricolo-bricolette de la République actuelle, Marie Curie, Rosa Parks et autres Simone Veil. Cette « symphonie de Faust » pour piano à laquelle Jean-Nicolas Diatkine se sent presque ombilicalement associé par professeurs interposés est un bloc passionnant réservé aux pianistes  d’un très haut niveau technique et d’une mâle endurance – conditions sine qua non et néanmoins insuffisantes – qui sont en sus des musiciens capables d’intelligence, de souffle et de cœur.
Pour Jean-Nicolas Diatkine, l’histoire est tracée : c’est celle de Faust, de Méphistophélès et de Marguerite-Gretchen. Sa conviction déteint sur son interprétation, qui saisit par sa netteté.

  • Pas de flou romantisant,
  • pas de modération atténuant la tension et la fragmentation et
  • pas non plus de projection eschatologique substituant une généralisation universelle à un drame individuel.

Le musicien va raconter l’histoire d’un homme que le diable sauve pour mieux précipiter sa chute. Du moins entend-on ainsi son incipit à la pointe sèche qui, loin de désincarner le désespoir de Faust, le rend plus tranchant donc plus touchant. La patte diatkinienne est là : en dire moins pour en dire plus, ce qui fait écho à la personnalité publique de l’artiste ne s’exprimant qu’à la demande de l’autre. Logique que ce Liszt-là soit un Liszt libéré

  • du pathos et non de l’émotion,
  • des effets et non des vibrations,
  • des mignardises et non des tremblements.

L’interprète concentre la puissance de cette musique dont on perçoit l’énergie à la fois contenue et bouillonnante. Cela rejoint l’impression que donne le musicien quand il commente les œuvres avant de les jouer : il a mille choses à dire et sait qu’en n’en choisissant que quelques-unes, son propos sera plus percutant, mieux reçu, davantage entendu, donnant envie d’en ouïr davantage. Les fortissimi ne sont pas légion, au début, car, à trop abuser des décibels, on en perdrait l’efficacité tellurique. Au lieu de cela, Jean-Nicolas Diatkine manie moult armes délicieusement efficaces en ménageant des

  • surprises captivantes,
  • silences ébaubissants,
  • suspenses malins,
  • récurrences de motifs jamais identiques,
  • échos finement dessinés,
  • différenciations fascinantes de plans sonores,
  • trilles remarquables,
  • traits enivrants,
  • intensités variées et riches.

L’œuvre est passionnante dès lors que le conteur au piano a pris la peine d’en maîtriser le texte et de réfléchir à la manière dont il souhaite le dire. Alors, et alors seulement, la sonate, en apparence libérée de certains carcans propres au genre, ne constitue plus un faire-valoir de l’habile technicien des marteaux. Elle est, comme c’est le cas ce soir-là, une exploration fascinante des possibles pianistiques.

  • Virtuosité concentrée,
  • explosivité maîtrisée et
  • musicalité éclatante

captent l’attention d’une salle bien garnie, des premiers aux derniers rangs en ces temps difficiles (au point que la salle avait invité dans l’après-midi les spectateurs du soir à venir plus tôt pour que Yann Moix ne donne pas sa conférence sur Louis Aragon devant des fauteuils vides…). L’artiste décline les passions à tous les modes musicaux : dans cette musique, il y a

  • le lyrisme de l’espoir tendre,
  • le rythme de la réalité secouée,
  • l’agogique de l’inquiétude sourde ou poignante,

bref, la traduction, en musique, de force ingrédients qui, précipités dans le creuset mental, nourrissent les illusions de l’homme donc ses désillusions. Car, pour iconoclaste que soit cette « sonate », elle n’en puise pas moins aux sources traditionnelles de l’émotion et de l’écriture. Ainsi du fugato, lancé avec des doigts affutés, allants et pétillants. À l’évidence, la composition a eu le temps de maturer dans les caves de Jean-Nicolas Diatkine. Cette longue fermentation contribue probablement à l’excellence des mutations de caractère, à la tenue de l’unité en dépit des coutures faussement rhapsodiques et à une dextérité dans les passages les plus spectaculaires qui n’oublie jamais de n’être pas que circassienne.

  • Brio,
  • hauteur de vue,
  • sens narratif et
  • plaisir de faire sonner le piano comme Franz Liszt a appris à l’humanité qu’il était possible de le faire sonner

valent à l’interprète un triomphe plus que mérité, qui traduit manuellement les émotions musicales, autobiographiques et animales éprouvées par l’assistance au cours de cette demi-heure magistrale.


À suivre…

 

Jean-Nicolas Diatkine, Salle Gaveau, 4 décembre 2023 – 1 – Beethoven

Jean-Nicolas Diatkine à la salle Gaveau, le 4 décembre 2023. Photo : Rozenn Douerin.

 

Hénaurme programme proposé par Jean-Nicolas Diatkine ce début décembre, pour son récital annuel à la salle Gaveau – rendez-vous des mélomanes attirés par

  • un interprète profond,
  • un musicien exigeant et
  • un personnage qui masque son charisme sous un voile de discrétion.

L’affaire est articulée autour de trois demi-heures :

  • une avec Beethoven,
  • une avec Liszt et
  • une avec Chopin.

Un programme en béton doré, qui nous permet d’oublier l’accueil traditionnellement réservé aux spectateurs salle Gaveau (placeuse à rémunérer alors que tu as déjà payé ton billet ET d’exorbitants « frais de réservation », programme indisponible au deuxième balcon puisque pas de placeuse chez les ploucs – sauf peut-être pour les récitals complets à l’avance ?).
Pour embrayer, le pianiste dégaine la Quatorzième sonate op. 27 dite « Clair de Lune » de Ludwig van Beethoven, qu’il envisage « plus funèbre que romantique ». À côté de nous, dans une salle beaucoup trop chauffée, nos voisins se préparent à leur façon :

  • la dame au gros manteau s’agrippe à son portable et se connecte à WhatsApp ;
  • un monsieur aux ongles démesurés sort sa tablette pour
    • suivre la partition,
    • donner le tempo à l’artiste et
    • noter des indications d’interprétation sur son écran ;
  • d’autres spectateurs se promènent bruyamment en se demandant visiblement si on voit mieux à jardin ou à cour.

Jean-Nicolas Diatkine, lui, a déjà engagé l’un des Adagio sostenuto les plus connus du monde. Point de mollesse, ici, point d’agogique pleurnicharde, mais plutôt un sentiment de fatalité qui advient. Profitant de la troublante régularité du texte, l’artiste trace sa voie avec l’élégance des modestes, celle qui

  • saupoudre le beau plutôt que de le faire rutiler,
  • suggère une vision plutôt que de la ripoliner,
  • admet intérieurement que choisir comment interpréter une sonate de Beethoven dans le climat délétère environnant, ce n’est pas grave – mieux : c’est important.

Tout se joue donc sur

  • les touchers,
  • les respirations et
  • les phrasés.

Le bref Allegretto qui suit contraste joliment avec ce qui précède. Le choix d’un tempo modéré participe des options d’interprétation, privilégiant ici la subjectivité du sentiment allègre à l’objectivité d’une quantité de notes par seconde. C’est une astuce convaincante pour rendre à la musique ce que les notes préemptent souvent chez certains interprètes, par le truchement maîtrisé de l’attention à ces détails qui n’en sont pas.

  • Les accents,
  • les nuances et
  • la clarté des lignes

sont ici autant d’outils qui actualisent, entretiennent et célèbrent la mécanique beethovénienne. Le redoutable Presto agitato ne rechigne pas, lui, devant l’ivresse de la célérité. Néanmoins, vitesse n’est pas précipitation. Bien qu’il esquive tout effet scénique dramatisant l’enjeu technique, Jean-Nicolas Diatkine est assez à l’aise avec ces tombereaux de notes pour groover l’histoire.

  • L’accompagnement groove,
  • les attaques groovent,
  • les récurrences groovent,

comme si le musicien avait pelé la peau technique du mouvement pour n’en garder que la chair tonique et savoureuse. Changement d’ambiance avec les Six bagatelles op. 126, qui n’ont pas eu la chance d’être tubifiées comme la Clair de Lune ou la Neuvième symphonie qu’elle suit de peu. L’Andante con moto en Sol permet de goûter, sur un registre longtemps concentré dans le médium,

  • des nuances très ajustées,
  • des ornements taillés au microscope,
  • des rubato qui sonnent vrai et
  • des aigus cristallins signalant à la fois un toucher affuté et un piano fort bien réglé.

L’Allegro en sol mineur a le bon goût de surprendre en associant

  • surgissement monodique,
  • équilibre de l’harmonie et
  • tension captivante entre
    • régularité du débit et
    • sursauts saisissants.

L’Andante en Mi bémol est pris sur un tempo posé très pertinent pour apprécier

  • l’indépendance des voix,
  • la précision de l’articulation et
  • la luminosité d’une interprétation éclairant spécifiquement chaque registre.

Le Presto en si mineur est plus rugueux, et c’est fort agréable. Sous les doigts de Jean-Nicolas Diatkine, il ne confond pas

  • tonicité et agitation,
  • accentuation et bruitisme,
  • cohérence et uniformisation d’un propos sciemment décousu.

Le Quasi allegretto en Sol balance délicieusement entre

  • entrain et méditation,
  • allant et retenue,
  • fluidité et mesure.

Sans épuiser le mystère Diatkine, ces interstices, tensions et frictions participent du charme hypnotisant d’une interprétation où l’intériorité perceptible l’emporte toujours sur l’exubérance de l’excès. Le Presto – Andante amabile en Mi bémol ne trahit pas le projet inscrit dans son concept. Sous les doigts du pianiste,

  • les caractères contrastent,
  • la palette de couleurs s’élargit et
  • la richesse des registres est explorée avec la gourmandise de rigueur.

Une première demi-heure ni bruyante, ni brillante, mais puissante. Et dire que Franz Liszt se profile déjà…


À suivre !

 

Jann Halexander, « La Question des ovnis en Afrique centrale »

 

Et si les Africains avaient, eux aussi, leurs ovnis et leurs extraterrestres, et pas seulement des esprits et autres fantômes ? C’est la thèse que défend Jann Halexander, connu à la fois

  • pour son activité de chanteur (en solo ou dans un duo russo-gabonais qui continue de tournoyer de ci de là) et
  • pour sa curiosité à l’endroit de l’ufologie.

Lui-même se présente comme un abducté. Il a témoigné de son expérience, de ses doutes et de ses certitudes tant face caméra que face public dans « L’abduction ». Son nouveau livre, La Question des ovnis en Afrique centrale, cherche donc

  • à attester des phénomènes de ce type sur le continent noir et
  • à interroger le manque de documentation sur le sujet.

 

 

Pourquoi cette terminologie si développée chez les colonisateurs n’a-t-elle pas ruisselé sur l’Afrique ? De même, si le sujet semble peu prisé dans cette aire, sera-ce

  • par manque de termes ad hoc pour désigner lumières, soucoupes et petits êtres verts,
  • par souci – presque réflexe – de préserver une culture qui fait la part belle à l’animisme, voire
  • par refus de se laisser contaminer par ces balivernes de Blancs, ainsi qu’ont été considérés en leur temps le sida ou le covid ?

Ainsi l’auteur respecte-t-il son titre. Loin de déballer une collection

  • de témoignages de première main,
  • d’articles de presse des années 1950,
  • d’analyses et d’hypothèses émises par des sommités de ce petit cercle,

il assume frontalement l’incongruité de ce projet. Si les déclarations de la NASA et de certains élus américains ont revigoré les passionnés d’ufologie, il n’en reste pas moins saugrenu que l’ovni soit surtout occidental. Difficile de croire que les extraterrestres aient sciemment évité l’Afrique – à moins de considérer qu’ils soient racistes et aient décidé qu’il était vain de communiquer avec des attardés mentaux… L’absence d’une solide littérature africaine sur le sujet égratigne quelque peu l’affirmation d’une existence extraterrestre interagissant de façon multiple avec les humains. Pour appuyer sa certitude, l’auteur ne cherche pas d’emblée à prouver que, en réalité, des observations d’ovnis ont été recensées, mais à faire rendre gorge à cet argument des sceptiques : si les ovnis existent, ils existent aussi en Afrique ; pourquoi leur présence est-elle si peu attestée, sinon parce que ce folklore n’est qu’un conte occidental ?
Jann Halexander rétorque que, au problème lexicographique (dans les langues locales, les ovnis pouvant être assimilés à des esprits et accueillis voire noyés dans cette vaste catégorie) s’ajoute un problème technique. En effet, l’un de ses interlocuteurs expose un cercle vicieux que l’on peut résumer en une phrase : pour voir quelque chose, il faut regarder. Or, les armées autochtones ne s’intéressent pas aux ovnis parce que leur maîtrise de l’espace aérien est très faible, euphémisme. Donc, ce qui se passe dans les cieux, ça ne les intéresse pas plus que ça, donc ils n’observent pas, donc ils ne voient rien. Certes, ce n’est pas parce que l’on ne regarde pas qu’il y a quelque chose à voir mais, s’il y a quelque chose à voir, encore faut-il regarder dans la bonne direction pour l’observer.
Aussi l’auteur poursuit-il son enquête auprès d’autres témoins. Cheryl Itanda suggère que si une forme d’extraterrestre est arrivée, elle a peut-être donné une forme de savoir à nos anciens » et que le silence sur le sujet est lié à la volonté des initiés de ne pas dévoiler le contenu de ce « savoir venu d’ailleurs ». Nanda rejette l’hypothèse lexicographique : elle sait que les génies existent, mais « ce sont les habitants de notre environnement immédiat », ils ne viennent pas d’autres galaxies. Déo soupçonne que la religion joue son rôle : un phénomène extraterrestre est inexplicable, or, la religion permet aux fidèles de comprendre le monde ; si bien que l’inexplicable, pour des « chrétiens fanatiques », doit être expulsé. Jann Halexander renchérit : « Un Congolais de Brazza me disait que si des gens, par chez lui, observaient des choses inhabituelles dans le ciel, ils se tairaient car le simple fait d’en parler pourrait porter malheur. »

  • Crainte sacrée,
  • peur du performatif,
  • épouvante devant la possibilité d’une malédiction,

l’exploration du monde des extraterrestres n’est pas un petit monde tranquille. À en croire maints interviouvés, il engagerait l’ensemble de notre conception du monde,

  • du stade individuel
  • jusqu’au niveau métaphysique
  • en passant par la collectivité nationale.

 

 

Quand les États-Unis privilégient la justification des silences militaires par la sûreté de la fédération, le silence autour des ovnis africains pourrait être davantage lié aux religions, croyances et traditions locales soucieuses de préserver leur appropriation du réel en général et des mystères du monde en particulier.

  • Les génies,
  • les créatures non-humaines,
  • les phénomènes cosmiques ou
  • les micro-événements comme la découverte d’objets dont l’origine est attribuée à la Divinité

ne seraient pas compatibles avec la geste extraterrestre telle qu’elle est narrée en Occident, avec trois conséquences :

  • une non-observation,
  • une non-prise en compte de ce qui est vu malgré tout, et
  • une intégration des bizarreries de l’atmosphère dans une cosmogonie plus locale que galactique où feux follets, « gris », « génies », et divinités ont la part belle.

Le juriste David Ikoghou-Mensalt avance que c’est le revers de la médaille : « Les Noirs sont moins dubitatifs dans leur relation avec le phénomène. » Dès lors, ils auraient développé un rapport plus intime avec l’exceptionnel et n’éprouveraient ni attraction, ni besoin, ni inclination pour l’explication ufologique, tandis que l’homme blanc, dont le rapport au réel serait moins enchanté et plus encadré par une forme de réalisme teinté de scientisme, aurait eu besoin de construire, nourrir et étayer l’hypothèse ovni. Celle-ci se retrouve face à son miroir : elle dénonce la superstition autochtone pour justifier le peu de références ufologiques sur zone comme d’autres dénoncent les récits d’ovnis et d’extraterrestres comme une jolie superstition post- ou péri-hollywoodienne.
Fidèle à sa ligne de conduite, Jann Halexander ne nie pas les contradictions, les tensions, les zones d’ombre, et c’est l’un des grands intérêts de son livre. En multipliant les entretiens, il propose un kaléidoscope stimulant de ressentis, de perceptions, de convictions qui traduisent mieux qu’un long discours

  • la complexité de l’affaire,
  • ses cahots,
  • ses soubresauts,
  • ses tâtonnements et même
  • ses éructations dont portent trace des témoignages inattendus.

Ainsi de celui du vendeur originaire de Kinshasa. Fou de rage contre « les élites occidentales », il considère que, contrairement à notre corps, notre esprit « ne s’est pas densifié » et « est comme un nuage qui peut prendre n’importe quelle forme » ce qui suscite l’appétit de « créatures ».  Credo sincère ou explication pratique pour justifier le viol de sa sœur par son père, qui aurait été au moment de l’acte « sous l’influence d’entités » maléfiques ? L’un n’empêche pas l’autre, évidemment – l’abolition ou l’altération du discernement n’est pas réservée aux justices africaines… Il n’en demeure pas moins que les croyances de l’interviouvé lui sont triplement précieuses puisqu’elles lui permettent

  • de fonder son acceptation d’un crime familial,
  • d’alimenter sa pulsion poétique (laquelle justifie à son tour une appétence pour l’alcool qui colore probablement son récit) et
  • d’insulter à sa manière son pays d’accueil (« les démocraties occidentales utilisent nos anciennes sorcelleries »).

 

 

Grâce à la friction entre des entretiens souvent dissonants appert un autre grand intérêt du livre de Jann Halexander : son pointillisme honnête, corrosif et subtil.

  • La diversité des témoignages,
  • la variété des croyances (j’avais écrit « la variété des fois », c’était pas super net),
  • la capacité de l’auteur à écouter

saisissent à chaque page car elles valorisent la spécularité de la réflexion. Si, si.En interrogeant comment les ovnis, concept a priori non africain, sont perçus sur le continent noir, l’auteur offre une plongée anthropologique rare qui renvoie la question à son questionneur. Au fond, c’est quoi, des extraterrestres ?

  • « Des cris dans une langue incompréhensible » qui font du 2 février 2003 le plus beau jour de la vie de Théo le Sénégalais ?
  • la Vierge Marie « apparue à une fenêtre, du côté de l’aéroport de Yaoundé ?
  • un mythe de superhéros superpuissant pour Bastia Ndinga ?
  • des omnipotents inutiles (« où étaient-ils, les ovnis, quand les hutus massacraient les tutsis ? » lance un Rwandais immigré au Québec) ?

L’approche africaniste des ovnis rappelle qu’il s’agit d’un phénomène difficile à cerner, à expliquer, à justifier – et cet angle est particulièrement précieux. En effet, face à une ufologie qui érige la rigueur et la science en guidelines censées assurer la respectabilité des auteurs, Jann Halexander montre que le sujet mérite aussi de valoriser sa part d’énigmatique, d’indécidable, osons même : de poétique voire d’onirique. En composant un livre choral, l’auteur s’adresse à la fois aux passionnés-experts du sujet, aux sceptiques et aux indifférents, car tout son texte renvoie à la question philosophique de l’humanité. Oui, les extraterrestres sont indifférents aux vicissitudes humaines, ils n’empêchent ni les attentats, ni les guerres, ni même l’essor perpétuel de la connerie donc de la haine.

  • Leur intentionnalité n’est pas claire,
  • leur origine est nébuleuse et
  • leur ontologie nous échappe,

justifiant pleinement le scepticisme qu’ils inspirent. En revanche, ils interrogent notre conception

  • de l’homme,
  • de ses limites et
  • de l’altérité.

Voilà pourquoi La Question des ovnis en Afrique centrale n’est jamais un ouvrage technique sur un sujet pointu dont nul – ni soldat, ni politique, ni scientifique, ni fan transi – ne peut affirmer définitivement qu’il n’est pas chimérique : c’est

  • un reportage sur un tabou au sens fort,
  • un éclairage singulier sur les rapports entre Occident et Afrique, et
  • une proposition
    • stimulante,
    • attractive et
    • excitante pour
      • découvrir,
      • observer,
      • réfléchir des Terriens qui parlent
        • d’extraterrestres, donc
        • d’eux, donc
        • de nous.

Quel programme !


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Être et avoir chanté

Sébastyén Defiolle au théâtre du Gouvernail (Paris 19) le 29 novembre 2023. Photo : Rozenn Douerin.

 

Comme l’assume Barthélémy Saurel, toutes mes chansons sont 100 % autobiographiques. Mais celle-là est d’autant plus 100 % autobiographique qu’y sévit le blouzemann polymorphe Sébastyén Defiolle. Un mec 100% autobiographique s’il en est. Alors bon, voilà, quoi.

 

 

 

Myster Ezin, « Espoirs »

 

Béninois « de mère catholique », Myster Ezin se faufile dans le monde du slam avec son premier disque, Espoirs,

  • pulsé par des beats de Sébastien Zacharie, avec harmonies et sons fonctionnels sertis de choristes féminines miaulant assez souvent pour nous inspirer un chouïa de gêne, Sébastien Zacharie étant remplacé çà par Afo Monga et là par Florian Perdrizot,
  • masterisé par la superstar sempervirens Dominique Blanc-Francard et
  • valorisé dans l’Hexagone par le chanteur franco-gabonais Jann Halexander et Purple Shadow Agency.

Le tout est assez étrangement subventionné par « le laboratoire de recherche PRISM-CNRS » visant, dans le cadre de ses productions artistiques, à « faire dialoguer l’art avec les sciences fondamentales avec les sciences humaines » (avouons que, au vu de la production, cette justification laisse en l’espèce un rien sceptique, mais nous n’avons pu en parler avec l’artiste parti tourner l’album en Afrique du 3 novembre à Abidjan à ce jour). Ici, autant que nous en puissions juger, point de sciences fondamentales. Quant aux sciences humaines, c’est à l’exploration de l’African lover topique qu’est consacré cet opus.

 

 

En effet, Myster Ezin est amoureux de nature mais certainement pas amoureux fou – sinon, suppute-t-on, il émargerait dans la rubrique faits divers, pas dans la rubrique culture. Le ténébreux beau gosse raisonne. Il

  • connaît les cadres,
  • maîtrise les codes,
  • jauge l’audace à l’aune du concrétisable.

Passionné, oui, mais sans réelle altération de son discernement, diraient Dominique Hondelatte et Christophe Rizet. Le mec veut construire. Un soir, une vie, une éternité, mais construire.
Dès le titre d’ouverture, il donne le ton entre

  • rimes évidentes comme un coup de foudre (« Dans les épreuves les plus difficiles / Tu as ce quelque chose qui rend tout facile », « C’est avec toi que je veux revivre / Tu as réveillé ma soif de survivre »),
  • parophonies sans fard (« Avec toi, je m’éclate, je ris aux éclats », « Loin de toi, je perds tout repère ») et
  • inclination pour le rythme ternaire des scansions.

Son africanité, le slameur l’assume par

  • son refus d’aimer à moitié,
  • son envie affirmée d’être le meilleur malgré ses erreurs et
  • sa vision de la mère.

En effet, dans sa poétique, la mère est la femme suprême, à la fois mère (si), père et repère malgré « les offenses répétées pendant ma puberté ». Sa mère étant la mère, elle a engendré Rosa Parks et Simone Weil (Veil, aurait-on tendance à penser, mais qui sait, pour un fils de catho ?). Elle est la matrice de toutes les grandes dames et de tous les grands hommes, amis ou stars, tels que Nelson Mandela et Martin Luther King côtoyant Michel Vallat et même le pourtant contesté par maints anticolonialistes Albert Schweitzer. On retrouve ici cette admiration africaine – un rien facétieuse car si la mère a engendré tous les grands hommes, elle a dû aussi porter quelques salopards, et je ne parle pas que de moi, hélas pour l’humanité – pour la maternité conçue comme un creuset, un modèle, un idéal – celle que chante aussi Tita Nzebi, expliquant aux Hexagonaux la générosité du concept.

 

 

Pas étonnant si Myster Ezin entrelace ses suppliques amoureuses avec sa description des femmes de sa famille : il semble s’inscrire dans une pulsion de vie où l’homme doit composer avec la réalité tout en se laissant inspirer par l’idéal mythifié par une certaine tradition. Ainsi, « Destin commun » martèle la nécessité vitale de la femme. L’héroïne de « Te chérir » a « réveillé [s]a soif de survivre » en lui ? Celle (peut-être la même, mais pas sûr) de « Destin commun lui a « redonné goût à la vie ». Pulsion érotique, pulsion vitale, oui.
La topique africaniste est respectée avec l’importance de l’aspect pécuniaire (« Tu n’es pas la femme qui profite », compliment suprême, fût-ce pour proposer à la donzelle peu après d’aller faire les boutiques chez les Grimaldi) et un soupçon d’érotisme graveleux (ce qui « fait durer très bien nos ébats » étant forcément en relation avec : « Je le sens, tu me fais grandir », sciemment ambigu). Comme en écho à « Bilou » d’Allain Leprest, « Petite sœur » est un plaidoyer pour ne pas désespérer d’une contrariété amoureuse car, Myster Ezin l’admet en connaisseur, « Les hommes ne sont pas toujours sympa / Ils oublient parfois les grandes dates » ; mais, là encore, l’érotisme ambigu n’est jamais loin des grands sentiments, puisque si sa « petite sœur » et son habituel arrivent « si bien au septième ciel », c’est que la femme est « le bout du tunnel ». Voilà un tunnel lumineux…
L’intérêt textuel de ce diseur au verbe lent et réfléchi pourrait se nourrir de sa capacité à trifouiller l’ambiguïté structurelle de l’amour et du sexe, à la fois quête du sublime éternel et expérimentation du prosaïsme ancré dans l’éphémère. « Amour secret » fusionne ces thèmes quand Myster Ezin assume son paradoxe le plus cher : « Je dois t’avouer que je t’aime en secret », lâche-t-il, semblant évoquer la gêne de Michel Leiris pour qui vivre avec une femme n’est rien d’autre que le vivant proche d’avoir visé trop bas et d’avoir pu se contenter – ce que creusera « Ma beauté » où l’auteur supplie la nana de « rester » tout en précisant : « Je suis triste, es-tu la meilleure ? ». En réalité, le diseur revendique son désir, et le désir a trois axes :

  • un, il n’a pas de limites (la morale tâche de le contenir, mais elle ne l’éradique pas, heureusement) ;
  • deux, il est en prise avec la réalité (comme un rappeur bas de gamme, il invite sa « chérie » à partir à Monaco faire « du shopping toute la night » à moins d’aller faire « de l’oseille à Paname », sorte de fantasme pécuniaire se surimprimant sur le fantasme de cul) ;
  • trois, il est la principale crainte des religions, musulmane comme chrétienne.

 

 

Le surgissement de langues vernaculaires africaines pimente intelligemment « Amour secret », gardant de la sorte amoureusement secret le sens du texte face aux non-polyglottes. « Ma lumière » tente alors d’enjailler le disque presque alla Doc Gynéco, avec une métaphore foutchebolistique qui ne masque pas le projet : vêtir la donzelle de « Gucci, Dior et Chanel » pour qu’elle « frotte [s]on corps avec le mien » jusqu’à ce que Myster Ezin se sente « à jamais le premier ». La limite

  • de la métaphysique,
  • du respect de la tradition,
  • de l’amour vertueux,

semble stipuler le diseur, reste cisgenriquement l’envie de bander et plus si affinités.
« Espoir », que le titre de l’album étoffe d’un pluriel, renoue avec la veine dark du proférateur. Citant à peu près JFK, Myster Ezin rappelle la nécessite de se battre – nécessité qui vaut pour lui et pour ceux qui l’écoutent. Sur cette dernière chanson (avant une sympathique et inattendue reprise de « Caroline », la piqueuse de cœurs), la vedette préfère le pas de côté, celui de l’espoir qui consiste non pas à se pommader mais à attendre la rencontre de quelqu’un qui croit que, à défaut d’être Martin Luther King, tu seras Barack Obama, aka le king.
Presque rien d’égoïste, dans ce projet – même si, dans ce monde où les altruistes se mettent tant en avant, on finirait par s’intéresser davantage à ces centrés-sur-leur-nombril qui ne font sans doute guère plus de mal que les saints officiels, bref. Juste l’envie stellaire de briller pour attirer vers soi les regards de celle qui, après avoir shoppé chez Chanel sur le Rocher, rejoindra le statut vénérable de Mère. De la zoulette tendance zlatana à la meuf-maman, du lover au papa rangé quoique caliente, il n’y a peut-être qu’un pas si l’on garde des espoirs (en deux mots) ?


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Pierre Réach et Liza Kerob, ECUJE, 8 novembre 2023 – 3

Pierre Réach au Dôme (Paris 17), le 14 avril 2022. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Après une heure de mise en condition et un mouvement d’Ernest Bloch pour se lancer, les choses sérieuses (ça ferait un bon titre de livre, non, Les Choses sérieuses ? Dommage qu’il soit déjà pris) commencent vraiment avec la neuvième sonate pour violon et piano de Ludwig van Beethoven, un monstre de trois quarts d’heure. Un Adagio sostenuto ternaire en La lance l’aventure tranquillement. C’est précis et sans chichi – la patte de Pierre Réach résonne avec la sensibilité de Liza Kerob, et cela prélude habilement à l’envie d’en découdre. L’acoustique sèche de la salle des fêtes profite à la motricité exigée par la partition. À la sûreté du piano, astreint à une technicité redoutable qu’il s’agit de transformer en musique, répond la pertinente versatilité de la violoniste. Liza Kerob se révèle capable d’être

  • incisive,
  • encline à l’épanchement et, soudain,
  • furibonde.

Rebondissant sur les intentions de l’un et de l’autre, les duettistes affrontent le paradoxe de l’écriture, dont il s’agit de traduire la cohérence – sous peine de perdre l’auditeur – tout en caractérisant finement chaque segment. La tarte à la crème de la diversité dans l’unité, ou l’inverse, se déguste ici grâce au soin apporté par les interprètes à l’ensemble des couleurs musicales que déploient

  • échanges cordiaux,
  • moments explosifs,
  • parties de transition et
  • jubilation de la verve virtuose.

Par-delà la performance, l’émotion, indispensable pour suivre le narratif beethovénien, et hop, naît à la fois de l’engagement des musiciens et du fait que, ici, grâce à l’inadaptation de la salle à la musique, ils sont nus.

  • Aucune résonance,
  • aucun flou,
  • aucune illusion acoustique

pour glisser sous le brouhaha des notes quelques traits approximatifs. Tout arrive directement aux esgourdes, et ce frisson du danger d’où sourd aussi le beau unit musiciens et spectateurs dans un même élan. Aussitôt la dernière note avalée, des spectateurs applaudissent. Près de nous, une dame glisse à sa voisine : « Maintenant, c’est César Franck, je crois. » On souffre pour elle car, non, madame, la fin n’est pas proche.
Faute de Franck, c’est un Andante con variazoni à deux temps et en Fa (avec une variation en mineur, obligé !) qui permet à Pierre Réach de nous faire profiter de sa science beethovénienne.

  • Aucun type d’accent,
  • aucun legato,
  • aucun ornement,
  • aucun phrasé

de Ludwig ne lui semblent étrangers. Les idiomatismes du compositeur sonnent avec une fraîcheur, un naturel et une clarté délectables. Liza Kerob n’est pas en reste, qui se met au service de la polymorophie qu’exige d’elle le compositeur.

  • Accompagnatrice de luxe,
  • soliste bondissante,
  • partenaire zélée dans les coups de sang comme dans la méditation,

elle contribue à happer les auditeurs dans le souffle de l’œuvre. Enfin, la plupart des auditeurs. Une vieille greluche qui nous quasi jouxte profite d’un moment piano pour offrir son évaluation alla Deschiens à sa voisine et, donc, à l’ensemble de l’assistance tandis que la musique continue (« – C’est magnifique. / – Hein ? / – C’est magnifique. / – Ah, oui, c’est magnifique »). Indifférent à ces malapprises et aux paltoquets qui consultent avec une lampe-torche éblouissante à souhait le papier annonçant les trois pièces au programme, le Presto en 6/8 revient à la tonalité liminaire de La pour boucler la boucle. Le rythme endiablé est assumé dans l’énergie franche du live.

  • Ça pulse,
  • ça nuance,
  • ça respire.

On sent que le projet des acolytes n’est certes pas de proposer une lecture du chef-d’œuvre mais une interprétation. Palpite une envie

  • de varier les couleurs par-delà les différences d’intensité,
  • de concentrer l’impulsion pour l’expulser avec plus de force, le moment venu (ce que, dans d’autres circonstances, on qualifierait probablement de groove), bref,
  • de rendre raison d’une écriture inventive – sans doute davantage dans le troisième que dans un deuxième aux allures un rien corsetées à notre goût.

Pierre Réach et Liza Kerob ne jouent pas côte à côte mais ensemble, le pianiste démontrant presque malgré lui l’immensité des possibles qu’ouvre une pédalisation habile, juste et maîtrisée :

  • spatialisation,
  • puissance,
  • effets harmoniques,
  • fondu ou précipité,
  • cumul affolant des descentes vertigineuses où le sustain paraît
    • aspirer,
    • modeler et
    • presque reformuler le son lâché par les petits marteaux…

En somme, une version saisissante de la Neuvième, moins abordée comme une perfection formelle que comme une musique vivante et à réinventer dans l’instant. Ce qui ne manque pas de susciter une délicieuse inquiétude chez l’auditeur : les deux complices sauront-ils s’ajuster après les applaudissements pour aborder une autre montagne aux caractéristiques pour le moins différentes : la sonate FWV 8 de César Franck ? Fin du suspense dans le prochain et dernier épisode !


À suivre…