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Le blog de Bertrand Ferrier, page 92

Fruits de la vigne – Domaine des trois filles – Mont Caume rouge 2021

Photo : Bertrand Ferrier

 

Depuis que les « vins de pays » ont disparu, peut-être parce que l’étiquette paraissait infamante ou parce que parler de « pays » est devenu honteux à l’ère où devrait s’imposer la circulation mondiale du capital et des esclaves qui le font fructifier (disons que, à notre ère, l’aire n’est plus dans l’air du temps), l’IGP – sigle qui fleure bon le jargon technocratique – s’est imposé. Il couvre à la fois

  • des vins GPS – selon le syntagme forgé par les Philosophes du Fiel – permettant au malheureux qui les ingurgite de suivre la progression du poison dans le labyrinthe de ses boyaux avec une précision chirurgicale, hélas, et
  • des produits revendiqués comme des « vins d’auteur » (voire, plus chic, « d’autrice »), à la fois sis sur un terroir mais libérés de pas mal de contraintes liées à l’AOC.

On sait combien cette idée que les contraintes brident la créativité (j’ai écrit une thèse pour prouver que, en littérature pour la jeunesse, elles bridaient surtout la créativité des béni-oui-oui et des nuls, mais ce n’est presque pas le sujet) et pèsent sur les entrepreneurs est chérie des néolibéraux, et pas qu’en Argentine. Du reste, ils ont raison ! Sans droit du travail, sans normes d’hygiène, sans contrôles de conformité, le business marcherait hyper plus mieux. Les grands patrons pourraient s’adonner à leur passion : être en capacité de créer hyper plus de travail de merde.
Partant, profitons de cette fin d’année pour rêver un peu. Dans l’euphorie – frisant la liesse, la coquine – généralisée que susciterait l’abolition des dernières barrières à l’exploitation des pauvres hères, le commerce enrichirait hyper plus les nantis tandis que les ploucs, hyper plus enfoncés par ce triple pale dénommé travail, consommeraient hyper plus de merde encore plus merdique sans voir de différence avec la merde un peu moins merdique qu’ils consommaient avant. Bah quoi ? Reconnaissons-le : c’est con, un plouc et puis, quand ça meurt, ça se remplace comme à la parade. Honnêtement, les ploucs, c’est pas ça qui manque sur la Terre.
De surcroît et sans supplément inflationniste, juste en accélérant par hasard la dégradation des clampins (par hasard car aucune étude scientifique objective validée par le Medef n’a jamais prouvé que bosser au fond d’une mine neuf heures par jour dès l’âge de quatorze ans était nocif à l’homme, bien au contraire, et regardez : le Nord regrette ses mines et la Slovénie est dans l’Union Européenne – alors, convaincu, en deux mots ?), on desserre l’étreinte anthropique sur l’orange bleue, si bien que l’on pourra continuer à skier à Serre-Che sans craindre de devoir attendre le prochain canon à neige. Vraiment, un autre monde est possible. Il est à portée de vote, de désagrémentation d’Anticor, de décision malsaine du Conseil d’État, d’une plus grande influence de Bruxelles sur nos vies et, à l’intérieur de notre pays, d’une soumission éternelle assumée de la Cour de justice de la République aux grotesques pantins qui nous gouvernent. Bigre, pourvu que Pharaon Ier de la Pensée complexe se représente encore et encore malgré les contraintes constitutionnelles, afin que ce songe devienne hyperréalité !
Car
force est de reconnaître que, en matière de vigne, l’IGP a su inspirer des artisans à l’instinct et au métier bien trempés pour sortir des quilles coquettes et pimpantes de leurs chais. Quand nous étions moins vieux, donc il y a trois mois, nous avions dégusté ici même un vin de Bandol issu du domaine des Trois filles. La propriété s’articule en trois appellations :

  • Bandol,
  • Côtes de Provence et
  • Mont Caume.

Cette fois, c’est un Mont Caume rouge que Thierry Welschinger nous suggère de glisser dans le gloups-gloups, même si son prix de 11 € à la cave (certains millésimes se trouvent sur Internet pour 8 € hors frais de port) l’exclut de notre grande, au moins, série « Que boire à Paris pour 10 € environ ? ». À La Cadière-d’Azur, le Mont Caume se décline en trois couleurs – rouge, rosé et blanc – dont la première nommée nous intéresse ici. Elle est essentiellement constituée de carignan (90 %) et assaisonnée avec un chouïa de grenache.
La robe séduit par sa belle cohérence sombre. Griotte au cœur, elle devient framboise en périphérie. Son aspect attrayant et construit est une très belle réussite.

Le nez ne déçoit pas. Il évite les falbalas, les flonflons et la pompe pour se concentrer sur le fruit presque rouge, de type groseille. Il se révèle d’emblée mais s’approfondit avec intérêt, s’affirmant aussi léger qu’épanoui.
La bouche aussi est franche. Aux fruits s’ajoutent des épices. La friction est gourmande. L’ensemble paraît se fondre en un même projet, sauf qu’une pointe d’amertume persiste : super flacon. Comme l’écrit Max Elskamp,

 

Mais dimanche de paradis
Les âmes montent, les âmes montent,
Comme des bulles d’air du monde
Sous le soleil qui resplendit
[« L’exode » est un très beau poème à retrouver par exemple dans La Chanson de la rue Saint-Paul et autres poèmes, Gallimard, « Poésie », 1997, p. 197.]

 

Bon sprint vers 2024 à tous, joyeuses découvertes à chacun et merci pour votre curiosité persistante !

 

L’art de Sylvie Carbonel (Skarbo) – 5/24

Première de couv du deuxième des disques rassemblés par le coffret Sylvie Carbonel fomenté par Skarbo

 

Des dix pièces pittoresques d’Emmanuel Chabrier par Sylvie Carbonel, cinq nous restent à savourer, les cinq premières ayant été évoquées ici (sur l’hyperlien, on trouvera un lien vers une diffusion pirate du disque disponible sur YouTube). Bien que le projet de love niveau débutant soit très clair, la partition de l’« Idylle », un Allegretto en fa dièse mineur et à quatre temps, s’accompagne de trois indications :

  • une générale (« avec fraîcheur et naïveté »),
  • une autre pour la main droite à deux voix, l’une pour la mélodie, l’autre pour ‘lénergie de notes répétées (« bien chanté et très en dehors ») et
  • une dernière pour la main gauche égrenant des octaves (« dolce e leggerissimo »).

À son habitude, Sylvie Carbonel concentre les nuances dans un spectre très serré, ce qui limite l’expression explicite de l’émotion mais valorise avec

  • honnêteté,
  • goût et
  • virtuosité

les charmes de cette amourette habitée par le riche palpitement

  • du mouvement perpétuel,
  • des contrastes entre les trois voix,
  • des accents qui relancent le groove,
  • des chromatismes et de la modulation qui pimpent la fraîcheur revendiquée, et
  • de l’entrée des doubles exigeantes mimant sans doute l’emballement et du cœur et du corps.

Allegro risoluto, la « Danse villageoise » en deux temps, forcément, et en la mineur, est le premier tube du cycle. L’artiste n’hésite pas associer

  • jolis effets de pédalisation,
  • tonicité des attaques et
  • effervescence des staccati.

Au fil des brèves minutes, l’on est saisi par

  • la justesse de la transition en majeur,
  • le swing des sforzendi moins à-coups lourdauds que ressorts et
  • l’agogique que permettent
    • les respirations,
    • un phrasé soigné et, c’est faussement paradoxal,
    • une intelligente exigence métronomique (sans limite, pas de débordement !).

L’« Improvisation » en Si bémol a beau être andantino, elle se revendique « fantasque et passionnée ». Cet apparent oxymoron (des tempi plus échevelés pourraient davantage coller aux deux adjectifs d’intention, même si le résultat est brillant) fait écho à la curiosité d’une partition écrite intitulée « improvisation », mais elle trouve dans la suite de nombreux échos, parmi lesquels les tensions entre

  • le ternaire du 6/8 et le surgissement de divisions contraires (binaire, triolets et quintolets),
  • l’écriture résolument modale et le goût typique du compositeur pour le grattouillis auditif sinon de la dissonance provisoire du moins du chromatisme créatif, mais aussi
  • l’inclination pour la clarté voire l’évidence rythmique, presque motorique, et les diversions
    • (changements de tempo,
    • suspensions et
    • ajouts à la mesure normée tels que
      • appogiatures,
      • sauts de main gauche et
      • accélérations des triples croches ou des quintolets dans un monde bien borné par six doubles par pulsation).

De même que l' »Idylle » ne décrivait pas une idylle en particulier mais une idylle topique, de même l' »Improvisation » joue avec les représentations canoniques d’un surgissement spontané de la musique, avec

  • récurrences d’une cellule-type,
  • à-coups de l’inspiration et
  • apparente construction chemin faisant.

Piment sur la harissa, le résultat s’acoquine çà et là à des accents tantôt chopiniens et tantôt lisztiens, avec un accent quasi debussyste dans le Moderato finale.

  • La perfection des doigtés,
  • la sobriété du jeu,
  • la liberté de ton et
  • la musicalité dont témoigne l’interprète

font de cet impromptu un moment très impressionnant. Changement de caractère avec le « Menuet pompeux » en sol mineur, siglé « allegro franco ». Ça n’en sautille pas moins, avec

  • l’insistance sur le premier temps,
  • les reprises,
  • l’attendu passage en majeur qui suspend les coups de marteaux en privilégiant les registres allant du médium au suraigu et, sans transition,
  • le bouclage inévitable sur la forme ABA

qui assument ainsi qu’il se doit l’épithète du titre. La suite prolonge le balancement ternaire avec l’impressionnant « Scherzo-valse » en Ré et 9/16, estampillé « vivo ». Second tube de la série, cette plaisanterie exige un sérieux redoutable de l’interprète. En sus du brio consubstantiel à toute dernière pièce qui se respecte, la course effrénée proposée ici synthétise plusieurs éléments de langage utilisés au long du cycle par le compositeur, dont

  • l’opposition binaire / ternaire comme source de groove,
  • l’association modal / chromatique qui, aussi bien maniée, is music to our ears,
  • le plaisir du moteur rythmique qui va de l’avant,
  • la joie de la modulation et du break,
  • l’intuition mêlant dans une même inspiration mélodie, harmonie et rythme,
  • l’habileté de l’écriture pianistique qui se sert de la virtuosité pour musiquer et non seulement pour tester ou faire rutiler l’interprète.

En l’espèce, Sylvie Carbonel séduit.

  • Les doigts sont là,
  • l’intuition est là,
  • le brio est là,
  • la modestie devant le texte est là aussi (en clair, pas de surjeu en vue) et, ici comme ailleurs,
  • le montage rend justice de l’énergie de la pianiste

en privilégiant à dosettes le vivant sur la perfection glacée, donc en optant pour les prises réussies, quitte à ce qu’une légère scorie, parce qu’elle est infiniment négligeable à l’aune de l’ensemble du disque, rappelle que jouer, c’est vivre, pas être un automate. Grand bien fasse au fat s’il manque de s’évanouir en constatant par exemple que, autour de 2’55, tant la question de la main droite que la réponse de la main gauche égratigne qui un sol à droite, qui un do à gauche. Laisser ce type d’accrochage discret traduit un souhait de préserver la dynamique sur le puzzle d’un montage artificiel, et le résultat n’en est que plus captivant car il fait résonner une prise de son mate, de proximité, et un jeu

  • sans trucage,
  • sans forfanterie et
  • sans bluff.

L’ensemble permet de goûter des Pièces pittoresques

  • variées,
  • passionnantes et
  • brillamment rendues.

De quoi faire saliver avant la découverte du Cahier de musique de Jacques Desbrière, qui sera l’objet de notre prochaine notule carbonélique si Dieu ou son remplaçant nous prête vie.

 

À suivre !

 

Le charme des derniers crépitements

Barthélémy Saurel au théâtre du Gouvernail (Paris 19), le 29 novembre 2023. Photo : Rozenn Douerin.

 

Barthélémy Saurel se prétend « chanteur de race inférieure”. Selon lui, « c’est dans ses gên’ qu’il n’y’a pas assez d’spectateurs”. Aux chansonnophiles (ceux qui aiment la chanson, pas les farceurs qui aiment la chanson parce qu’elle a été validée par France Inter et Télérama), il procure ce sentiment étonnant de voir tant de frères humains passer à côté de son talent alors que les vrais crient : « Mais il est génial, ce zigue ! » Aux chanteurs moins talentueux, il offre la douce et perverse réassurance de se dire : « Bon, ça va, si lui ne fait pas l’Olympia, c’est normal que je galère, moi aussi. » Alors, pensez ce qu’il inspire aux chansonnophiles qui sont aussi des chanteurs moins talentueux…
À l’occasion du concert partagé intitulé « Chanter ensemble » parce que le but était de chanter ensemble (partant, le titre était pas si stupide, je trouve, d’autant que c’est plus ou moins moi qui l’ai trouvé, même si Jann Halexander me signale que plutôt moins, mais bon), celui qui, à une époque, a tenté d’user de sa pilosité faciale pour se faire passer pour Wolverine a enveloppé son set dans une énergie entrelaçant des chansons

  • drôles,
  • folles,
  • oniriques et
  • tubesques.

Laisse béton, j’démystifie, comme Renaud en 1980 : pour le sire susnommé, envoyer des chansons tubesques n’a rien de spectaculaire, comme le démontre cet audio. Des chansons tubesques, il en a mille environ dans son répertoire, dont évidemment la duologie explorant un certain Vincent (qui existe, donc qui pourrait être nous) dont il a finement et synthétiquement analysé la mobilité très relative et la vie amoureuse très partagée. Il en a mille parce que, d’une part, il sait mixer ensemble la super idée, son développement habile et la zizique catchy qui la rend inoubliable ; et parce que, d’autre part, la chanson à texte, elle est pas faite pour les haut placés avec un cerveau comme une courge de butternut sur le point d’exploser après être tombée dans un cœur de réacteur nucléaire, elle est faite pour être partagée, là, direct, avec toi, avec moi et, ce,

  • même si le chanteur chante au lieu de
    • susurrer depuis son hôtel particulier dans le seizième ou en tant que fils de,
    • parler pour rendre hommage aux personnes en situation de féminité.s ou
    • chougnasser en jouant les caïds pour boutique d’aéroport,
  • même s’il chante en français, le dingue,
  • même si c’est un homme,
  • même si c’est un Blanc,
  • même s’il ne revendique pas, à longueur de confessions publiques, ses préférences sexuelles ou les viols qu’il a subis enfant par
    • un prêtre,
    • un instit,
    • Gérard Depardieu ou
    • les trois, mon capitaine,
  • même s’il a le sens de la mélodie et de l’efficacité sans pour autant recourir à une kora ou un shakuhachi visant à adapter le système guitare-voix à un vivre ensemble mondial car la musique est universelle (heureusement que non !), et
  • même s’il n’a pas besoin de machines pour corriger sa voix ou faire boum boum derrière lui.

Alors, métier oblige, pour boucler le quart d’heure qui lui avait été alloué, l’ex-Bartouille a claqué un de ses hits pour finir d’embraser le théâtre du Gouvernail et Jean Dubois, qui a été embauché spontanément aux chœurs et deuxième voix – Jean Dubois étant un autre représentant de ces rares chanteurs proprement géniaux qui parlent aux chansonnophiles et rassurent presque, hélas, les chanteurs moins talentueux. Subséquemment, gentes dames, honorables gentlemen, voici sans tarder une chanson mortelle d’un chanteur vivant et garanti

  • sans article dans Télérama,
  • sans logo « France Inter aime ça » et
  • surtout, surtout, sans subvention.

 

 

 

Fruits de la vigne – Le coulejoie 2022 – Dominique Laurent

Photo : Bertrand Ferrier

 

Que fins gosiers et connoisseurs intransigeants aient la fine amabilité de détourner le regard : en ces temps festifs, nous assumons une audace incroyable – siroter un vin créé non par un récoltant mais par un négociant (certes un peu récoltant par ailleurs depuis 2006) bourguignon. En effet, l’ex-pâtissier Dominique Laurent est l’inventeur du présent mix associant gamay et pinot noir, dont on peut trouver sur Internet (par ex. ici) quelques quilles pour une treizaine d’euros, hors frais de port. Notre dealer coutumier ayant  profité de son 24 décembre, le conseil qui nous jette dans ces eaux engageantes est signé Romain du 59 vins.
La robe : dans le verre, de lourds rideaux de moire noire sont tendus, mêlant de beaux éclats rouges profonds aux rayons d’obscurité.
Le nez : sans exploser aux naseaux, ce qui est plutôt aimable pour notre faciès, le breuvage dispense une fragrance évolutive et curieuse.

  • L’on y croit distinguer la fraîcheur de fruits rouges, puis
  • la fragrance paraît tirer sur l’agrume avant de
  • s’acoquiner avec une pincée de cannelle.

La bouche : là encore, un rythme trilogique, et hop, nous saisit.

  • L’attaque chante la cerise ;
  • l’équilibre se crée peu à peu, accompagné d’une accorte pointe d’amertume ;
  • la note finale offre un intéressant fade out généreux et bienvenu.

Le mariage : avec ses 13,5°, le jus ne cherche pas à bastonner le chapon au four qu’il accompagne. Au contraire, il semble rehausser les saveurs du plat qui, à son tour, modifie légèrement les couleurs froufroutant sur nos papilles en ajoutant du soyeux au velours.
Le résultat : c’est bien joué.

  • L’accord entre mets et vin est subtil,
  • le conseil avisé,
  • le fruit de la vigne pertinemment assemblé.

Dans ces conditions, pour quelques instants, comme l’écrivait Etel Adnan,

 

les particules d’énergie
se déversent dans les yeux
et on cesse de
se demander
s’il vaut mieux vivre
ou mourir.
(Je suis un volcan, Galerie Lelong & Co, 2021 [vient de reparaître en poche chez Gallimard, « Poésie »], p. 40)

 

 

L’art de Sylvie Carbonel (Skarbo) – 4/24

Première de couv du deuxième des disques rassemblés par le coffret Sylvie Carbonel fomenté par Skarbo

 

Le deuxième disque du florilège de Sylvie Carbonel – dont le nom est curieusement absent de la pochette – est un étrange donc intrigant attelage de musique française, enregistré en 1997 par Michel Blanvillain pour Quantum – au moment où nous écrivons ces lignes, un exemplaire est disponible à la vente ici. D’un côté, Emmanuel Chabrier (1851-1894), de l’autre Jacques Desbrière (1925-2021).
Du premier nommé, la pianiste élit les Dix pièces pittoresques qui s’ouvrent sur un « Paysage ». Cet allegro « non troppo » et « avec calme » en Ré bémol, déploie son charme grâce

  • au toucher habile de la musicienne,
  • à sa liberté de tempo, et
  • à son art de switcher d’une humeur à l’autre en caractérisant parfaitement les multiples mutations
    • de style,
    • de caractère et
    • de tonalité notamment.

Paradoxalement, le choix de nuances relativement uniformes – qui semble constitutif de l’art carbonélique – et peut-être la prise de son mate conviennent à cette interprétation, l’attention de l’auditeur se concentrant ainsi davantage sur les changements de couleurs. La « Mélancolie » en 9 et 6/8 alternés travaille joliment

  • les différents registres du piano,
  • le rythme donc le contretemps et l’esprit « senza rigore« ,
  • l’unisson et l’écho,
  • le statique et l’inventif

jusqu’au Sol final libéré des chromatismes qui ont habillé le lead – signe que la mélancolie peut être un état d’esprit sinon joyeux, du moins qui finit par être confortable.

 

 

Le « Tourbillon » reste ternaire avec son 3/4 souvent proche d’un 9/8, mais il exige d’être pris « con fuoco« . Pas de quoi effrayer Sylvie Carbonel, dont la dextérité n’est pas la moindre qualité. La tension entre

  • ternaire et binaire,
  • légèreté digitale et emportement tonique,
  • ivresse de la célérité et solidité des sforzendi

permet à la musique

  • de souligner la virtuosité de l’interprète,
  • de séduire par ses astuces rythmiques et
  • d’amuser par ses trouvailles facétieuses.

Le « Sous-bois » en deux temps est lancé par le moteur mystérieux de la main gauche. Une pédale insistante fait frémir les frondaisons où la lumière de la main droite étincelle grâce à un joli contraste avec les graves et une certaine liberté rythmique

  • (appogiatures,
  • contretemps,
  • ternaire dans le binaire et glissement de quintolets suivis par des triolets,
  • irrégularités dans la régularité de la main gauche parfois privée par le compositeur de sa première double croche).

Le jeu de Sylvie Carbonel

  • n’est pas expansif,
  • ne surjoue pas l’émotion du contact avec la nature et
  • s’abstient de tout épanchement dramatico-expressionniste.

Cela sied à cette musique plus habile et élégante que platement programmatique. Toujours ternaire, la « Mauresque » en la mineur va, elle, comme un gant à l’interprète : le travail sur

  • les touchers,
  • la pédalisation et
  • les contrastes de couleur

fait pétiller cette miniature avec les caractéristiques requises :

  • soin,
  • charme et
  • légèreté.

À suivre !

 

Son côté Ridley Scott

Barthélémy Saurel à la Comédie Dalayrac (Paris 2), le 2 avril 2019. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, chers lecteurs,
En ce lendemain de Noël, permettez-moi de vous offrir un film avec des tas de costumes, de la fumée, des décors naturels et historiques autour de la figure de Napoléon. Ce n’est pas la chanson la plus drôle de Barthélémy Saurel, non, mais c’est l’une des plus puissantes, dans la mesure où elle associe son sens

  • de la formule,
  • de la mélodie qui fait mouche,
  • du rythme et de la suspension qui portent sans lanciner, ainsi que, c’est pas négligeable,
  • de l’humour à minitouches qui mouche – pas qui touche : qui mouche – à chaque fois.

Après ce grand spectacle de trois minutes finement mené à l’occasion du concert « Chanter ensemble », accroche-toi, Ridley !

 

 

 

Un voyage extraterrestre : (re)découvrir Jann Halexander – 4/4

Jann Halexander au théâtre du Gouvernail, le 1er juin 2023. Photo : Rozenn Douerin.

 

Personnage récurrent de ce cybercalepin, Jann Halexander vient de publier un clip actualisant, prolongeant et explicitant l’une des chansons qu’il n’a quasi pas le droit de ne pas entonner lors de ses concerts de peur d’être taillé en pièces à l’issue de sa prestation. C’est l’occasion de faire une revue en 4X3 des principales vidéos qui ont jalonné les vingt ans de fredonneries affichés au compteur de l’abducté le plus célèbre de la chanson française actuelle.


Le programme
1. Les tubes de l’extraterrestre
2. Les territoires de l’extraterrestre
3. La galaxie de l’extraterrestre
4. Les extras de l’extraterrestre


Quatrième épisode
Les extras de l’extraterrestre

Dès qu’il a une certaine profondeur de répertoire, tout chanteur traîne avec lui des WTF, ces fameux « what’s the fuck », objets ou souvenirs dont on ne peut qu’interroger le rapport avec le cœur de son répertoire. Notons bien que, ici, il ne s’agit pas de « dossiers », ainsi que l’on disait jadis des incartades censées être vaguement honteuses, mais de propositions dissonantes. Pour preuve, Jann Halexander ne les cèle pas, ne les efface pas, au contraire : il revendique ces dissonances. Non seulement il estime qu’elles font partie de son parcours, mais il juge qu’elles forment comme des harmoniques permettant à son travail de vibrer. Pour cette Noël 2023, nous en avons établi notre top 3.

 

Médaille de bronze

Voici un clip étrange autour d’une chanson de Marc Havet (que l’on aperçoit à 0’30 en vidéo et à travers un disque live) et Claude Carivenc, reprise en 2012, trente ans après sa création. Cette histoire de fantôme embourbé dans sa tombe sied bien à l’interprète, lequel ne considère peut-être pas que « c’est triste d’être mort / et de penser encore », mais estime sans le moindre doute que la frontière entre ce que nous considérons comme irréel rationnellement et notre vécu effectif est plus ténue que nous n’aimons parfois le croire, ainsi que le suggère la chute de cette chanson. La présence énigmatique de Marina Seton et l’absence (sauf en photo) de Jann Halexander résonnent évidemment avec le récit proposé dans l’audio.

 

 

 

Médaille d’argent

Reprise inattendue renversant sinon la table du moins « À table », dès les premières images, « Même si tu revenais » salue Cloclo et, implicitement, ses complices Bernard Kesslair, Jacques-André Chaumelle et Vline Buggy. Fomentée en 2013, la chanson est encore une histoire de revenant (ou de non-revenante), donc de séparation. Le texte exprime la foi en l’irrémédiable qui nourrissait « C’est triste d’être mort ». Derrière ses allures disco, ici libérées du groove pimpant mais sentant le plastique empoussiéré pour connecter le style Claude François avec la poétique Jann Halexander, le titre rejoint immédiatement l’imaginaire de l’interprète et sa galaxie de notions-clefs, telles que la fragilité de l’amour, l’insaisissabilité du moment, la puissance buldozérique du temps, la tentation inaccessible du regret, la pulsion vitale qui pousse de l’avant malgré beaucoup et les souvenirs qui peuplent nos présents de ce qui ne sera plus.

 

 

 

Médaille d’or

Autant prévenir le lecteur que nous l’allons quitter avec un WTF qui franchit un step en matière de what-the-fuckerie tout en nous permettant de synthétiser notre voyage avec l’extraterrestre.

  • Il y a d’abord le côté musicien du chanteur puisque, cette fois, il est l’accompagnateur exclusif de Samarya.
  • Il y a ensuite son côté « camarade de musique » connecté avec d’autres énergumènes aux styles, projets et propositions variés.
  • Il y a enfin son côté « polymorphie du répertoire » associant dans sa pratique chansons faites maison et covers où les « chansons à texte » très propres sur elles côtoient des tubes disco ou pop.

Ici, Jann Halexander retrouve des complices qu’il connaît bien, Cécile Goguely et Stéphanie Samarya pour une proposition assez saugrenue pour avoir attiré 11 000 vues en 3 ans. Malgré le succès, certains jugeront que ça pique. En effet, cela pourra sembler curieux car à la fois personnel et commun, mais c’est probablement la raison pour laquelle Jann Halexander est monté dans ce vaisseau : si on attendait d’un extraterrestre qu’il fasse comme nous autres, pauvres hères humains, pourquoi diable aurait-on plaisir et intérêt à s’y intéresser le temps de quatre voyages exploratoires ?

 

 

 

L’art de Sylvie Carbonel (Skarbo) – 3/24

Première de couv du premier des disques rassemblés par le coffret Sy(l)vie Carbonel fomenté par Skarbo

 

Bien sûr, la première de couverture du disque Moussorgsky réédité par Skarbo fait un peu saigner des yeux, avec

  • un œuvre devenu une oeuvre,
  • le prénom de l’artiste fracassé et
  • la photo qui montre la pianiste avec une partition de Prokofiev alors que le disque est 100 % Moussorgsky.

Tant pis : l’essentiel doit être dans

  • le son,
  • la musique et
  • l’art.

Or, après 17 miniatures finement agencées quoique d’intérêt discographique inégal, nous voici arrivés au point nodal du disque : les Tableaux d’une exposition, dont nous avons tantôt rendu compte à l’occasion de leur confrontation avec la géniale version jazz de Pierre-Marie Bonafos, dont le disque ébouriffant est disponible ici pour une somme presque gonflée d’humour.
La première promenade s’avance sans traîner, sur son swing à onze pattes.

  • Le rythme est clair,
  • la mélodie nette,
  • l’allant patent…

même si l’on regrette l’erreur de montage à 1’18, peu excusable pour une réédition à moins que notre lecteur ne soit facétieux, ce qui est autant possible qu’étrange, notre but n’étant point de médire de la technique, ce truc que nous ne captons point ou si peu. Le « Gnomus »

  • aux six bémols (sans compter les doubles),
  • au beat instable et
  • aux unissons aussi moussorgskyens que l’harmonie

est rendu avec

  • l’énergie,
  • le mystère et
  • la hardiesse digitale indispensables.

 

 

La promenade II troque le sol mineur pour le fa mineur et les commentaires aigus dont Sylvie Carbonel exprime

  • l’élégance immédiate,
  • la beauté intrigante et
  • la fausse évidence.

Apparaît alors « Il vecchio castello » , andantino ternaire en sol dièse mineur. Le sol – mi bémol du précédent est censé glisser attaca vers le sol dièse – ré dièse donc mi bémol initial, si bien que l’on sursaute devant le même problème de montage que nous entendons sur notre peut-être défectueux lecteur mais qui défait le fondu-enchaîné par une répétition de l’accord conclusif (0’46).

  • L’étrange balancement gothique,
  • le froufroutement de l’harmonie sur la basse obstinée,
  • l’habileté qui permet de faire résonner l’indépendance des voix,
  • la concentration des nuances dans un spectre sciemment limité et
  • la maîtrise de la pédale (écoutez la semi-disparition du son à 3’07 ou le ciselage des accords à partir de 3’42)

charment l’oreille et l’intellect. La petite promenade III prolonge avec tonicité le sol dièse mineur malgré les pénibles problèmes de montage. La légèreté des dernières croches prélude aux « Tuileries » où l’on entend des « jeux et disputes d’enfants » exposés en Si (cinq dièses, ce qui fait résonner la tonalité précédente aux cinq dièses mineurs).

  • Précision,
  • dextérité,
  • sens du silence et
  • absence de pompe

séduisent. Le « pesante » Bydlo persiste en sol dièse mineur, non sans un goût certain pour les audaces harmoniques. La capacité à

  • être balourde sans être basse ou lourde,
  • varier les caractères,
  • suggérer un narratif sans éventer l’énigmatique et à
  • se perdre dans les abysses des graves

ne manquent pas de charme.

 

 

Dans la promenade IV en ré mineur, on apprécie la finesse des changements de mesure, associant « tranquillo » 3, 5, 6 et 7/4 avec une souplesse qui témoigne de l’intériorisation moussorgskyenne par Sylvie Carbonel, d’autant que cette souplesse n’est pas mollesse : il y a

  • des accents,
  • des respirations,
  • du contretemps,
  • du groove,

et écouter cela et la science de glisser d’octave en octave est plaisir. Le « Ballet des poussins dans leurs coques », cette petite blague (« scherzino ») est brillamment enlevée. La virtuosité ne fait pas plus peur à l’interprète que la musicalité, à l’heure où elle doit affronter un épisode qui, n’en doutons pas, sera bientôt réécrit : « Deux juifs, l’un riche et l’autre pauvre » (renommé depuis « Samuel Goldenberg et Schmuyle », mais ne doutons pas que la réécriture peut aller beaucoup plus loin). De ré mineur à Ré bémol, l’exposition glisse.

  • Efficacité du toucher,
  • spécificité des accents,
  • saveur du chromatisme

sonnent juste. Le judicieux chromatisme de la promenade V est amené avec fougue et talent par Sylvie Carbonel, fomentant ainsi le liant sur le marché de Limoges et « la grande nouvelle » en Mi bémol (ligué au reste par la persistance du si bémol du précédent interlude).

  • Netteté,
  • verdeur,
  • tonicité,
  • modulation revigorante et
  • solennité de la forme en arche avec coda

sont supérieurement mêlées jusqu’au passage du si bémol au si – tout est histoire de progression chromatique – des Catacombae stipulées Sepulerum romanum.

 

 

  • Puissance du largo,
  • rage du contraste,
  • investissement sans mignardise de l’espace où le son l’emporte sur le nombre de notes à la minute :

on kiffe. S’immisce la fausse promenade VI intitulée con mortuis in lingua morta en si mineur puis en trois portée jusqu’à une fin avec tierce picarde.

  • Délicatesse,
  • finesse et
  • respect du texte

alimentent avec goût cette version. « Baba yaga » et sa cabane sur patte de poules fait peur à souhait.

  • L’impulsion rageuse,
  • les tenues flippantes,
  • les mutations de feeling donc
  • les retournements

sont sublimés par le brio d’une interprète heureuse d’être défiée par Modeste qui n’aura évidemment pas raison de son aisance, certainement pas avant « La grande porte de Kiev ».

  • La puissance,
  • la conception du son et
  • l’art incroyable du contraste (écoutez à 0’30, à 1’01, par exemple !)

profitent de l’aisance technique de la pianiste. Malgré les soucis techniques peut-être liés à notre lecteur (mais qui écoute le son sur un support physique nowadays, hein ?), c’est youpi.


À suivre !

 

La vérité sur Montreuil-sous-Bois

Barthélémy Saurel à la Comédie Dalayrac (Paris 2), le 2 avril 2019. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Quand l’hypocrite et inutile – bref, le macroniste – ministre du Logement annonce sa démission sans la concrétiser, nous, nous sommes en mesure de proposer son successeur. Il s’appelle Barthélémy Saurel, et il connaît très bien le bâtiment. De surcroît, il connaît les farces de la politique urbaine. En témoigne cette chanson. Me contacter pour toute proposition. Pas sérieux s’abstenir.

 

 

 

Un voyage extraterrestre : (re)découvrir Jann Halexander – 3/4

Jann Halexander, le 5 novembre 2022 lors du spectacle « Juste Catherine Ribeiro » au théâtre du Gouvernail (Paris 19). Photo : Rozenn Douerin.

 

Personnage récurrent de ce cybercalepin, Jann Halexander vient de publier un clip actualisant, prolongeant et explicitant l’une des chansons qu’il n’a quasi pas le droit de ne pas entonner lors de ses concerts de peur d’être taillé en pièces à l’issue de sa prestation. C’est l’occasion de faire une revue en 4X3 des principales vidéos qui ont jalonné les vingt ans de fredonneries affichés au compteur de l’abducté le plus célèbre de la chanson française actuelle.


Le programme
1. Les tubes de l’extraterrestre
2. Les territoires de l’extraterrestre
3. La galaxie de l’extraterrestre
4. Les extras de l’extraterrestre


Troisième épisode
La galaxie de l’extraterrestre

Jann Halexander n’est pas un chef de bande, plutôt un artiste autour duquel gravitent d’autres hurluberlus. Comprendre l’œuvre de Jann exige moins de comprendre chacun de ses compagnons de route que d’entendre cette démarche et d’intégrer ce choix dans la perception du projet halexandérien. Rien d’étonnant à ce que le chanteur développe cet esprit sinon de bande, du moins de proximité fluide. En effet, pour être singulier, il faut être plusieurs. Or, le chanteur sait pimper sa singularité en s’associant ponctuellement à des « gens qui l’accompagnent » comme aurait dit Jean Dubois. Les gens qui accompagnent Jann Halexander changent, reviennent, disparaissent, prennent leur envol parfois et, à leur tour, s’entourent de gens qui les accompagnent.
À chaque fois, la musique que propose l’artiste, quoique personnelle et faite maison, semble se nourrir des spécificités de chaque corps artistique gravitant autour de l’ACI. Parmi les proximités qui ont défié donc défini son identité, le spectacle « Du Gabon à la Russie » l’a ainsi uni à Veronika Bulycheva dans une confrontation qui a connu maintes représentations sur plusieurs saisons et vient de se dénouer en terrain neutre s’il en reste, en l’espèce la Suisse.

 

 

Le spectacle interroge forcément et férocement l’identité, mot-dièse essentiel du répertoire halexandérien. Travailler avec l’autre permet à la fois d’exprimer son identité (artistique mais pas que), de la confronter à la perception que les autres en ont et de la frotter aux identités des autres. Voilà qui résonne depuis vingt ans mais qui prend une acuité puissante à une époque où l’étranger, l’autre, le différent est stigmatisé comme ennemi non parce qu’il est hostile mais parce que sa seule présence représente un danger pour mon identité. Au reste, l’époque est d’autant plus glaçante qu’elle ne rejette pas l’étranger : elle l’accepte uniquement dans une perspective néolibérale où les individus sont réduits à la désidentité de force de travail ayant vocation à permettre au capital de prospérer. Le clampin craint pour son identité, le gros patron pour son vivier d’esclaves. Au final, l’autre, qu’il soit rejeté ou bienvenu, est désidentifié.
Et c’est cette intuition du danger de perdre à la fois son identité et sa quête d’identité qui anime Jann Halexander, tant dans ses créations que dans son souci d’explorer mille possibles artistiques : en solo, avec une flûtiste, avec un pianiste, avec un guitariste, avec deux choristes, en étoffant son équipe… La toxicité désidentifiante de l’époque est intégrée au travail de l’artiste. Les vidéos qui jalonnent son aventure YouTube et qui nous intéressent particulièrement dans cette enquête l’illustrent en proposant une grande variété de connexions entre Jann et les autres avec, parfois, des autocitations

  • (scènes qui reviennent d’un clip à l’autre,
  • images récurrentes,
  • allusions insistantes, etc.)

fonctionnant comme une caisse d’écho ou une chambre d’harmoniques. Jann Halexander, divers lui-même, aime la diversité non pour faire zouli sur les photos mais pour jouir des singularités expressives de ses partenaires.

  • Des rencontres,
  • des visages,
  • des figures

traversent les images et rejettent à l’occasion la chanson en seconde partie de programme, comme ici où la scène de ménage homosexuel entre MC Coco et Claire Hoffmann repousse l’intro musicale à 3’45 du début.

 

 

Dans cette perspective, la bisexualité revendiquée de l’artiste peut aussi être envisagée d’un point de vue artistique. Être bisexuel, c’est choisir de ne pas choisir. C’est aussi vouloir doubler le désir. Chez Jann Halexander, il y a cette appétence artistique pour

  • le défi,
  • le renouvellement,
  • l’étrangeté même.

La tradition associe souvent Eros et Thanatos, à raison ; la réalité oublie souvent d’associer l’art et l’érotique.

  • D’abord parce qu’il y a sans doute un moteur pas très éloigné pour alimenter ces deux pulsions ;
  • ensuite parce que l’art admet largement sa dette au désir érotique ;
  • enfin parce qu’ils procèdent tous deux d’une même évidence donc d’une même incapacité à être compris universellement.

Soyons honnête : le désir d’un homme m’échappe autant que le plaisir d’ouïr un concert de musique indienne. Le pragmatisme laisse subodorer que, non, l’art et l’érotisme n’ont rien d’universel mais se rejoignent dans leurs absolus et leurs limites. Jann vibre à ces fréquences-là. Ses clips le prouvent. S’ils n’ont pas toujours l’efficience de sa présence scénique, ils en gardent l’urgence et disent avec force l’ouverture du musicien à ce qui advient. Avec

  • un humour parfois triste,
  • un besoin humaniste toujours puissant des autres,
  • une urgence jamais contredite de la chanson pour survivre à l’absurdité du monde,

ils disent un artiste et le taisent à la fois. Ce n’est pas le moindre de leurs joyeuses hérésies baroques.

 

 

À suivre !