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Le blog de Bertrand Ferrier, page 91

Marie-Paule Belle au théâtre de Passy, 4 janvier 2024 – 2/2

Le 4 janvier 2024, au théâtre de Passy. Photo : Rozenn Douerin.

 

La première mi-temps contée ici s’achevait sur une bonne nouvelle : si, depuis Guy Béart en général et la mort de l’aimée en particulier, il n’y a définitivement plus d’après à Saint-Germain des Prés, il y fait beau temps comme à Saint-Raphaël. Se poursuivait ainsi la déclaration posthume d’amour à Françoise Mallet-Joris, racontée par ailleurs – précise la chanteuse avec son humour consubstantiel, rien que ça – dans « un livre sorti huit jours avant la fermeture des librairies pour le confinement, donc qui a connu un immense succès ». Marie-Paule Belle y met une belle énergie, avec talon qui claque et modulations qui passent bien. C’est que son récital revendique de raconter son histoire à sa façon. Histoires d’amours humaines, donc, d’amitiés artistiques et d’influences, l’artiste se revendiquant de Jacques Brel et Barbara.
L’illustre « Une petite cantate » rappelant son excellent spectacle autour de la dame Soulages. La pédale est généreuse, comme pour garder un zeste de prudence dans les mutations harmoniques de la chanson, mais l’on apprécie la fragilité assumée de la voix, qui sonne juste et vrai. Subtilement, la chanteuse embraye sur « La petite écriture grise », pilier de son répertoire évoquant l’effacement donc le souvenir – on pense à l’autre effacement (lui, dans un bel archipel, sûr’ment)  évoqué dans le « Duvet gris » d’Isabelle Mayereau, dont elle a raconté l’origine dans un entretien wow. Mais assez d’émotion contenue, il est temps de rire ou presque.
Pour cela, Marie-Paule Belle propose de concilier la mode du slam et son amour de la chanson réaliste « à la Berthe Sylva ». Inspirée par une conversation téléphonique un soir de grande fatigue, Isabelle Mayereau lui a donc cousu un texte expliquant que l’on fait comme on peut, tant pis si « on peut peu ». Pas de « Nous nous plûmes » pour embrayer, bien qu’on n’s’y plût plus, mais « Les p’tits patelins », cavalcade rendant hommage aux chefs-lieux de canton et à ce qu’il s’y passe quand on s’y amuse, ce qui ne doit pas être si fréquent, surtout à – ne nous brouillons avec personne, les invitations à chanter en province (pardon, dans les territoires) sont si rares de nos jours !
En miroir, se dresse un extrait géographique et mental du dernier disque, « Pays natal » où « le mot maison, là-bas, rime avec prison / et les voisins en sont les gardiens », issu d’un texte inédit de Françoise Mallet-Joris.

 

 

As de l’agencement d’une set-list, la chanteuse revient à la chanson réaliste drôle dont elle a su faire une partie de son succès avec, dévastatrice « La biaiseuse ». Cette fois, pas d’interaction dans la salle avec l’ouvrier plisseur de passage qui va s’établir bien vite avec elle : une version plus sobre et très réussie cependant. C’est l’occasion pour l’artiste de se souvenir de tous ces endroits où, comme Serge Lama qu’elle invoque, elle est allée biaiser pendant que d’autres plissaient debout, avec une spéciale dédicace pour Longwy, une ville où, lors des galas, « les vieilles amenaient leur tricot » car « elles pensaient que c’était une veillée ».
Après avoir partagé sa vision du public, Marie-Paule Belle expose ce temps où elle était public, contrainte, avec Françoise Mallet-Joris, à assister à des démonstrations circassiennes aussi gênantes que pitoyables, voire « très pathétiques et très touchantes ». Françoise Mallet-Joris « répondant à toutes les questions que je me pose », ainsi qu’elle expliquait jadis pour lancer « Mais où est-ce qu’on les enterre ? », ces souvenirs affligés ont révélé que « ces gens-là » (bisou à toi, Jacques) vivent « d’un peu amour et de café » même les soirs où « on applaudit à peine ». Histoire de secouer l’affliction habitant cette chanson devant la nullité honnête et ravageuse de certains, et devant l’absence sans appel de FMJ, MPB enquille avec « Les amis de monsieur », un tube de Harry Fragson.

 

 

Après une chanson quasi féministe dont Barbara floutait le plus joli mot de la chanson, une chanson carrément pas féministe sur une femme au foyer. « Les petits dieux de la maison » travaillent la veine intimiste qui est aussi un champ d’exploration prisée par la musicienne. On y goûte notamment un piano à la fois

  • maîtrisé,
  • sans fioriture et
  • juste.

Marie-Paule Belle joue (toujours) bien, d’autant qu’elle évite l’extravagance, fixant le piano dans un rôle de partenaire précieux qui n’est pas là pour mettre en valeur celle qui chante et s’accompagne. Les gourmands de performances plus virtuoses pourront toujours écouter Dans mon piano noir de Romain Didier et singulièrement son arrangement extravagant de « Et maintenant ».

 

 

Versant souriant de la disparition, « Mais où est-ce qu’on les enterre ? » claque alors comme la juste question qu’elle est. Si depuis tonton Georges, est définitivement admis que les morts sont tous de braves types, n’oublions pas tous les trépassés qui étaient, eux, des sales types ou juste ces gens que l’on pourrait appeler des « ha, nan ! », comme ce que l’on pense quand on les aperçoit, fût-ce quand nous nous regardons dans notre miroir. Le nouveau retournement d’ambiance intervient avec le toujours bouleversant tube de Barbara, « Dis, quand reviendras-tu ? ». Comme l’on s’approche hélas sensiblement de la fin du spectacle, Marie-Paule Belle incite le public à prendre toute sa place au refrain – pas forcément ce que nous préférons : chanter ensemble est une joie que nous revendiquons, mais quand il y a Marie-Paule au piano, c’est pas le même saucisson, on préfère écouter Marie-Paule, quitte à fredonner en arrière-fond, évidemment.
Voici venu le temps des remerciements en forme de générique (on apprend à cette occasion que Jacques Rouveyrollis, complice coutumier de la chanteuse, est l’auteur des éclairages qui l’ont accompagnée – fonctionnels, mais, probablement contraints par un budget spécifique limité, pas à la hauteur de cette légende des théâtres). Certes, ils peuvent paraître un peu plus qu’un peu trop généreux. Par exemple, que des célébrités soient remerciées pour avoir radiné leur fraise me chiffonne : les p’tites gens qui ont payé leur place n’ont, euphémisme, pas moins d’importance pour le spectacle que ces privilégiés. Reste que la longueur de l’action de grâces témoigne de l’émotion de l’artiste, et exprimer ainsi sa vibration en se tournant vers les autres est une manière émouvante de parler de ce dont on ne parle pas :

  • le temps qui passe et ne se rattrape pas,
  • la maladie qui grommelle,
  • la mort qui gratte à la porte et
  • l’idée taboue que c’est peut-être une dernière fois que nous partageons en direct ce qu’Anne Sylvestre aurait presque appelé « la tendresse effarante qui va de nous à l’artiste ».

 

 

Pour se remettre du balabala, rien de mieux que la chanson pour toujours précédée d’un : « Alors, pour ceux qui ne sont venus que pour celle-là… » Donc, près d’un demi-siècle après l’avoir créée, Marie-Paule Belle n’est toujours pas et ne sera jamais « La Parisienne », bien qu’elle le soit pour l’éternité et, probablement, un chouïa au-delà. En tout cas, elle ne l’est pas ce « soir entre mille » qu’évoque la chanson-titre du dernier disque (désormais disponible en vinyle, trait d’union bobo entre modernité et tradition s’il en est), sur des paroles de Françoise Mallet-Joris. L’émotion est trop forte pour l’artiste, cette fois, qui mélange un peu les crayons de cette nouvelle trousse avant d’annoncer : « Je vais reprendre. » Malgré l’antisèche ou à cause d’elle, la peinture de « Vive le sport » est elle aussi un peu fraîche, mais qu’importe ? On est heureux que l’artiste décide de ne pas terminer sur du golden hit afin de privilégier

  • le récent,
  • le vivant,
  • le fringant.

Oui, l’on aurait parfois aimé être bousculé par la découverte de titres rarement voire jamais chantés sur scène. Difficile de ne pas comprendre qu’entre

  • les titres obligatoires,
  • ceux du dernier disque un rien obligés aussi et
  • ceux qui résonnent à l’oreille de l’artiste,

impossible de glisser des surprises ! Après tout, retrouver cette légende de la chanson intelligente, drôle, persistante, diverse, joliment dénudée dans l’option piano-voix, ce n’est pas une surprise, non, c’est pire : de la joie que l’on se promettait et qui est néanmoins advenue.

 

 

 

Fruits de la vigne – Le Seuil de Mazeyres 2016

Photo : Bertrand Ferrier

 

Pomerol est de ces appellations prestigieuses qui sont parfois massacrées. Certains remplisseurs de quilles, notamment disponibles en supermarché, partent du principe qu’une piquette habillée d’une étiquette flatteuse sera forcément jugée gouleyante et subliiime par le convive en retard qui l’achètera avant de gagner quelque repas où l’on n’ose arriver les mains vides – et l’entourloupe peut fonctionner comme prévu,

  • que ledit urgentiste du cadeau trouve effectivement ce jus de chaussette délectable,
  • qu’il s’oblige à s’en pourlécher les babines dans la mesure où un Pomerol, c’est forcément sublime, ou
  • qu’il essaye de s’en convaincre pour ne pas admettre que le marketing lui a, une fois de plus, joué un fort vilain tour.

C’est dire si l’on aborde avec précaution ce Seuil de Mazeyres 2016, mélange de merlot (2/3) et de cabernet-franc (1/3) que l’on peut trouver sur certains sites entre 20 et 25 € hors frais de port.
La robe assume l’ambiguïté du rubis bien préparé. Elle n’est pas que rouge, pas que noir. Entre

  • lumière et obscurité,
  • couleur et effacement de la couleur,
  • unité solennelle et ambiguïté troublante,

elle aguiche et promet à la fois.
Le nez nous évoque curieusement quelque chose qui s’apparenterait

  • à l’écorce de santal,
  • à une promenade en sous-bois agrémentée d’une pincée d’épices ou, peut-être,
  • à une fleur aux fragrances riches et mystérieuses.

La bouche offre une attaque rugueuse. Amateurs de douceur, passez votre chemin ! Ce nonobstant, après une ouverture déstabilisante, le nectar s’équilibre lentement et s’apprécie grâce à une longue note finale lorgnant vers le café fraîchement torréfié. Cette dichotomie devient complémentarité au deuxième test, quand le palais commence sinon à s’habituer du moins à apprivoiser la bête liquide qui le colore. Associée au combo tournedos – patates, la quille fait efficacement son travail et, sans ébaubir les papilles pour autant, n’a pas à faire rougir l’appellation dont elle est issue. Un instant, comme l’écrit Lionel Ray dans Comme un chateau défait [1993] suivi de Syllabes de sable (Gallimard, Poésie », 2004, p. 27),

 

le ciel sans pesanteur en toi
glisse, une fraîcheur s’en
vient, diffuse un infini,
le silence s’éloigne,
le temps se forme dans le fruit

 

et pour le reste, la guerre, l’argent, l’urgence, l’éternité éphémère des jours, la mort et ses grondements, franchement, on verra plus tard.

 

L’art de Sylvie Carbonel (Skarbo) – 8/24

Première de couverture du troisième disque à retrouver dans le coffret Sylvie Carbonel fomenté par Skarbo

 

Foin de problématiques chantournées : aujourd’hui, on parle de la sonate en si mineur de Franz Liszt par Sylvie Carbonel, ça devrait suffire. Cette œuvre d’une demi-heure est un pilier du répertoire pianistique tant elle permet aux grands virtuoses d’y exprimer

  • leur talent,
  • leur sensibilité et
  • leur hauteur de vue

autant que leur virtuosité pragmatique. Avec ce mastodonte, Liszt permet à son interprète de partir d’un prérequis (je sais à peu près tout jouer) pour l’abandonner et passer à la seule question qui émeuve : avec

  • ce savoir-faire,
  • cette connaissance,
  • ces possibles,

que diable vais-je pouvoir faire ? Liszt, sans doute parce qu’il était résolument pianiste en sus d’être créatif, est sans doute le compositeur qui a le mieux synthétisé cette problématique d’alchimiste qui consiste à transformer un potentiel technique en beauté et en émotion. Avec lui, le concert de piano change, et le piano change tout court. Les interprètes d’aujourd’hui en ont conscience et ne se privent pas de jouir de cette pièce pourtant réputée difficile pour l’auditeur puisqu’elle ne ménage nul break pendant trente minutes, nul moment pour toussoter en connaisseur et applaudir à contretemps parce que l’on n’a pas les codes ou que l’on a décidé de se dégourdir les paluches et/ou d’escagasser le voisin.
Plusieurs versions sont déjà venues enrichir le présent cybercahier de notules : nous avons par exemple chroniqué

À chaque fois, la capacité des interprètes à faire vibrer le génie de l’œuvre nous a transporté. C’est dire si, après avoir été impressionné par ce que nous avons découvert lors des épisodes précédents, nous nous impatientons de découvrir la version de Sylvie Carbonel, captée en 1977. L’oxymorique lento assai assume à la fois

  • le piano,
  • le sotto voce et
  • la lenteur,

renforçant le contraste saisissant avec l’Allegro energico.

  • Puissance,
  • précision et
  • mystère

émergent d’entrée avant que la virtuosité simple et rigoureuse n’embrase le clavier sans que l’exigence de netteté donc d’honnêteté si carbonélienne ne se dissipe. L’envoûtement lié

  • aux modulations,
  • à l’efficacité des octaves et
  • à une agogique aussi élégante qu’efficace

fonctionne à plein. Le Grandioso travaille avec force la lisibilité grâce

  • aux accents,
  • à la pédalisation légère,
  • aux respirations superbement menées et
  • aux nuances concentrées et contrastées.

Sous les doigts de l’interprète, on se goberge

  • de l’enrichissement des leitmotives,
  • de la finesse du phrasé,
  • de la délicatesse – qui n’est pas mièvrerie – des touchers et même
  • du large spectre des intensités

qui surprend presque chez une interprète au tempérament musical d’ordinaire fort mesuré.

 

 

Incroyable ! Poussé par Franz, Sylvie se lâche – non point en débordant le support qu’est la partition mais

  • en maximisant les possibles de son instrument,
  • en élargissant l’espace auditif de l’auditeur, et
  • en rendant raison des tsunamis émotionnels ici convoqués par le compositeur,

qu’on les explique par des aventures faustiennes ou par toute autre pulsion, avec ou sans rouet. Malgré ou grâce à la complexité technique de la lettre, dans ce premier quart d’heure, il y a

  • du naturel musical,
  • de l’aisance technique et
  • de la subjectivité puissante,

comme si l’artiste avait laissé macérer en elle ce flux palpitant de la sonate pour, d’un coup, décoincer les vannes et libérer la vitalité

  • du discours,
  • des à-coups et
  • de modulations parfois à dessein secouantes.

La matité de la prise de son qui peut, en certaines circonstances, paraître dommageable au naturel du piano en le coupant de sa résonance, amplifie ici remarquablement la force du geste (y avait du métier, à Radio France !). L’attention est happée par

  • la gravité du Fa# majeur,
  • la rage sourde des brèves modulations successives,
  • la tension de l’accalmie à la fois brutale et persistante puis
  • le surgissement d’un nouvel Allegro energico.

Le fugato se développe avec la tonicité et la liberté qui réjouissent l’auditeur et que dope le grouve de la main gauche.

  • L’agilité digitale,
  • la limpidité des traits,
  • la subtilité efficace des notes répétées,
  • la précision de la pédalisation,
  • la qualité des changements d’atmosphère

fascinent. Le Presto et son augmentatif ne trahissent pas

  • le savoir-faire,
  • l’engagement ni
  • l’exigence de l’interprète.

Après que l’Andante sostenuto a apaisé la tension, l’Allegro moderato semble habilement en remettre une couche quand, au contraire, un long decrescendo nous enfonce dans les abysses d’un inquiétant silence que clôture une dernière gravité. En résumé, une version

  • juste,
  • précieuse et
  • remarquable par
    • son exigence,
    • sa précision et
    • sa rigueur déterminée.

Pour retrouver les critiques précédentes du coffret

Dix-sept pièces de Modeste Moussorgsky – 1
Dix-sept pièces de Modeste Moussorgsky – 2
Les Tableaux d’une exposition de Modeste Moussorgsky

Dix pièces pittoresques d’Emmanuel Chabrier – 1
Dix pièces pittoresques d’Emmanuel Chabrier – 2
Le Cahier de musique de Jacques Desbrière

Franz Liszt – Totentanz


À suivre !

 

Marie-Paule Belle au théâtre de Passy, 4 janvier 2024 – 1/2

Marie-Paule Belle, le 4 janvier 2024, au théâtre de Passy (Paris 16). Photo : Rozenn Douerin.

 

Réservé depuis mai 2023 après avoir réservé bien avant, ça ne change rien ! Ce 4 janvier 2024, voilà neuf ans presque jour pour jour que nous n’avions vu, de nos yeux vu, Marie-Paule Belle en vrai, depuis cette soirée de janvier 2015 à la Nouvelle Ève. Les invitées du chobiz qui ont le malheur de nous jouxter peuvent bien essayer de nous toucher l’épaule – déjà, fais gaffe, c’est propre, ça, c’est moche mais c’est à moi – pour nous intimer – nous intimer, les folles – d’applaudir moins fort, à part risquer un applaudissement avec leur tête entre nos mains et un « t’as qu’à écouter le CD studio, en plus, chuis sûr, tu l’as reçu gratos, arrive juste pour le coquetèle, foutriquette », aucune chance de modérer

  • notre enthousiasme,
  • notre joie et
  • notre impatience.

Un précédent rendez-vous avait été reporté pour des « raisons de santé » restées pudiquement sous silence, même si certains médias ont révélé que la dame souffrait d’une récidive d’un cancer du sein l’obligeant à subir des traitements redoutables.

  • L’attente,
  • le soulagement et
  • la joie

étaient donc en trouple, ce jeudi 4 janvier, pour la première de la série de dix représentations reprogrammée au théâtre de Passy. Dans la salle,

  • des vedettes du temps jadis (Anny Duperey, Serge Lama, Isabelle Mayereau…),
  • des semi-vedettes (Alex Vizorek, Eva Darlan…) et
  • des anonymes.

Parmi les derniers nommés, essentiellement des têtes chenues que côtoient quelques rares personnes moins antiques, dont une partie ressortit fièrement de la communauté homosexuelle. Sur scène, un piano d’où émerge une rose (« je suis sûre qu’elle est en plastique », souffle derrière nous une permanentée d’un ton de connaisseuse, raté). La chanteuse lance son spectacle avec « J’ai les clefs », parolée – et hop – par Pierre Jolivet et Françoise Mallet-Joris. L’esprit facétieux de la fredonnerie n’empêche pas l’émotion de poindre dans les applaudissements nourris : la voix n’est peut-être pas encore chauffée, l’artiste paraît peut-être un brin fatiguée, mais peu importe !

  • La présence,
  • la personnalité et
  • la proximité – idéale pour le répertoire – facilitée par le piano-voix que Marie-Paule Belle maîtrise si bien

rayonnent au point que la musicienne demande grâce en soufflant, amusée : « Si vous commencez à applaudir comme à la fin… » Puis elle annonce

  • le contexte (« il y a onze mois et un jour que j’attends ce moment-là »),
  • l’enjeu (« je fête mes 54 ans de scène ») et
  • le projet : parcourir les épisodes précédents.

 

 

De son premier disque (affirme-t-elle : c’est inexact puisqu’elle vient de mettre sur les plateformes Mon premier album, où les chansons « réalistes » sur les filles de joie se taillent la part du lion – on y découvrira notamment « Émilienne », croquignolesque à souhait – mais sans la chanson en question), elle extrait ce qui fut longtemps un de ses chevaux de bataille, « L’âme à la vague », où le public a plaisir à murmurer les parophonies du refrain (« J’ai l’âme à la vague / J’ai l’âme qui vogue / Avide, elle drague / C’est comme une drogue »). L’artiste veut-elle déminer toute complaisance dans la nostalgie ? Aussitôt, « Amour allergie », sorti du dernier album, rappelle que, « quand on est amoureuse, ça pose certains problèmes ». Le fil rouge commence à apparaître : l’amour, forcément, donc le voyage, l’un et l’autre ne faisant qu’un. Par conséquent, la chanteuse emprunte le « Trans Europ Express » ou la version rêvée du train bleu grâce auquel on partirait loin, sollicitant avec métier la participation d’un public qui n’attend que ça.
Chansons nouvelles, chansons d’antan, la problématique est connue des chanteurs qui durent. Anne Sylvestre l’a vécue, qui refusait farouchement de revenir à ses chansons à guitare du début. Le défi de Marie-Paule Belle semble d’être de dispatcher dans sa set-list trois types de chansons dont les caractéristiques se chevauchent parfois :

  • les anciennes,
  • les neuves et
  • les tubesques.

Voici donc venu le temps, finement pensé, de « Wolfgang et moi ». Passage obligé d’un récital de MPB, cette chanson est présentée comme un hommage à la sœur de WAM qui, en réclamant ses royalties, devient « la première féministe ». L’humour sauve cette présentation de la tarte à la crème tendant à réduire la valeur des artistes du beau sexe à l’aune de leur « féminisme ». Anne Sylvestre est un bon exemple de cette tendance assez salissante, elle qui a connu un regain de popularité quand les médias ont décidé de ne la considérer que comme une militante de l’égalité entre les genres, ce qui revient à regarder son œuvre par le trou de la meurtrière alors qu’une grande fenêtre, juste à côté, permet d’embrasser son travail d’un coup d’œil autrement plus juste et enthousiasmant. Ce soir-là,

  • l’urgence,
  • l’attente et
  • la pression qu’elles engendrent

font chalouper les paroles du premier couplet mozartien. Cela rappelle aux plus fervents bellomanes que cette bête de scène est aussi un être vivant, et ça fait du bien de le savoir ! Ici, rien d’automatique, même si « Wolfgang et moi » colle à la peau de l’artiste. Marie-Paule Belle ne récite pas sa chanson, elle l’interprète avec cœur. Si un cahot de concentration ou de mémoire peut réveiller le voyageur, il personnalise aussi le trajet et humanise l’artiste impressionnant qui se produit sur scène. En plus, ça rassure le petit chanteur qui se morfond en rentrant chez lui après qu’il a bafouillé ou carrément avalé un couplet quand il était derrière son micro : merci, Marie-Paule !

 

 

L’enthousiasme suscité par le tube ne retombe pas avec le classique suivant, le vintage et toujours poignant « Quand nous serons amis », où l’artisane continue de démontrer le métier en usant des multiples manières de recevoir les applaudissements parmi lesquels on peut citer, en sus de l’habitude qui est un métier,

  • le sirotage modeste d’un verre d’eau,
  • l’attente patiente devant le clavier puis le pivotage face public,
  • le petit sourire qui remet un coin dans le juke-box,
  • plus tard la position debout avec son bonus qu’est le salut,
  • la sortie de scène et l’attente du bon tempo pour revenir, etc.

L’amour – ici dédié à Serge Lama – bat aussi dans « Celui » (en gros, celui qui ne m’a pas parlé d’amour m’a plus donné que celui qui m’a aimé mais mal), chanson gnangnan mais à laquelle tient l’artiste. Elle l’a intégrée dans maints tours de chant, y compris dans la série de chansons interprétées sur YT au piano blanc pendant le confinement. Or, c’est pas mal que, en glissant des chansons variées dont certaines risquent de moins emballer a priori l’auditeur, l’artiste oblige ses fans à la suivre dans son parcours tel qu’elle le perçoit, le conçoit et le vit, pas juste là où ils préfèrent la retrouver. Après tout, la diversité d’un répertoire contribue à sa profondeur, par-delà les inclinations particulières de chacun.
D’autant que, finaude et rouée, Marie-Paule Belle est soucieuse de contraster ses titres afin de ne pas perdre les bellophiles, quelles que soient leurs préférences. Aussi enchaîne-t-elle avec une chanson dont elle disait ailleurs que Michel Grisolia et elle-même l’avaient écrite quand ils étaient ados. « Cinquante ans après, confie-t-elle le soir même, je la trouve d’actualité car c’est une chanson sur les curés, l’Église, tout ça ! » L’anticatholicisme est un topos de la chanson française. Évidemment et heureusement, nul ne s’en formalise, même si on attendrait les courageux sur les terrains d’autres religions encore plus strictes – si, si, c’est possible – quant au rôle dévolu aux moukères…
« L’œuf » fait un effet bœuf et se frotte avec bonheur au contraste qui arrive avec la chanson habillant un texte d’Isabelle Mayereau. « Beaux jours à Saint-Germain » ouvre le dernier disque et, avec les modulations attendues, évoque un moment (celui de la rencontre avec Françoise Mallet-Joris) autant qu’un lieu perdu – d’où, peut-être, les cinq premières notes qui semblent sampler « Auprès de mon arbre » de Georges Brassens, où là aussi le parolier se souvenait avec nostalgie d’un moment et d’un lieu disparus…

 

 

… et pour la suite du concert, il faudra aller au prochain post sur le sujet, a priori le 10 janvier !

 

Fruits de la vigne – Domaine de Courbissac – Les traverses 2021

Photo : Bertrand Ferrier

 

Depuis dix ans, les Traverses constitue le pilier du domaine de Courbissac. Brunnhilde Caux et Reinhard Brundig ont créé cette marque en cultivant une dizaine de parcelles où se développent des vignes de 15 à 45 ans. Y sont cultivés trois cépages complémentaires :

  • syrah,
  • mourvèdre et
  • grenache.

Le résultat peut être trouvé sur Internet autour de douze euros, hors frais de port.
La robe est intrigante. Elle associe

  • le sombre et l’aguichant,
  • le mystérieux et le solennel,
  • la profondeur et l’appétissant.

Le nez est réjouissant. S’y mêlent

  • l’acidulé du cassis,
  • l’écho joyeusement dissonant d’autres baies qui auréole l’odeur prédominante, et
  • la convivialité d’une fragrance entre fumée et cour de ferme – dit comme ça, c’est peut-être pas super sexy alors que le mix’n’match de ces pistes est fort bien fondu.

Le résultat évoque non pas une richesse intimidante mais une convivialité de bonne tenue, comme ces repas où l’on

  • se tutoie,
  • rit fort,
  • dégaine le gros mot comme le maigre,

bref, où l’on ne rejette pas avec des cris d’orfraie l’éventualité de dire des choses concons ou quasiment intelligentes – si tant est que la dichotomie soit toujours applicable – ni d’employer le subjonctif imparfait ou l’apocope qui va bien quand l’occasion ad hoc se présente.
La bouche se concentre avec une belle compacité sur le cassis. Ni agressive ni mystique, elle se caractérise par

  • son équilibre sans mollesse,
  • sa douceur harmonieuse sans fadeur, et
  • sa longueur persistante qui prolonge plus qu’elle ne surprend.

Le mariage avec des crépinettes de porc et des carottes au four est parfait pour profiter d’un dialogue convivial où mets et vin se complémentent voire se complimentent, et hop, en évitant de tirer la couverture à soi. La quille semble ainsi répondre à la question de Vénus Khoury-Ghata qui demandait : « Où va la lumière, la nuit ? » (in : Gens de l’eau [2018] suivi de Éloignez-vous de ma fenêtre, Gallimard, « Poésie », 2023, p. 96). Sans doute va-t-elle dans les bonnes bouteilles de rouges francs et cordiaux, afin que nous la buvions à de belles occasions et qu’elle nous éclaire

  • les boyaux,
  • la carcasse et
  • l’âme, pour ceux d’entre nous qui en possèdent une (sinon, c’est plus difficile, mieux vaut regarder sur le Bon coin s’il n’y en a pas une à vendre, même d’occasion).

 

L’art de Sylvie Carbonel (Skarbo) – 7/24

Première de couverture du troisième disque à retrouver dans le coffret Sylvie Carbonel fomenté par Skarbo

 

Deux monuments et deux gros extraits des Harmonies poétiques et religieuses : tel se présente le programme Franz Liszt réédité pour ce florilège de Sylvie Carbonel. Joués en concert pour les micros de Radio France entre 1976 et 1980, ils promettent de défier l’interprète en ajoutant la difficulté colossale des œuvres à l’urgence du direct. Pour passer plus vite à la musique, évacuons d’entrée le regret persistant que nous inspirent les pochettes bâclées. En témoignent ici, par exemple, au recto comme au verso,

  • une photo de Bruno Barbey non retouchée alors qu’elle l’aurait largement nécessité
    • (taches,
    • flous,
    • couleurs des bords, euh, disons, vintage),
  • des graphies fluctuantes
    • (Radio France avec ou sans trait d’union,
    • Harmonies poétiques et religieuses avec ou sans cap),
  • une étonnante difficulté dans l’usage des italiques et des signes de ponctuation – voir le très vilain « live » en première ligne associé à un pléonasme du plus vilain effet (« concert live”, c’est déconné ou bien ?), etc.

En trois disques, on commence à essayer de s’y habituer, mais quel dommage de gâcher un coffret-hommage physique en enjambant l’indispensable travail graphique qui devrait aller de soi ! Et maintenant, musique, danse et mort grâce à la phénoménale paraphrase sur le Dies irae. La Totentanz est présentée dans sa version pour piano et orchestre avec le Nouvel orchestre philharmonique de Radio France placé sous la direction de Mark Starr.
Les musiciens ont opté pour la seconde version de la partition, celle où les marteaux pianistiques plongent directement le thème du Dies irae dans la virulence la plus noire avant de le secouer dans une première cadence à la virtuosité infernale et saisissante.

  • Les dialogues au cordeau entre la masse orchestrale et la soliste,
  • les brutaux changements de caractère,
  • la fulgurance des traits mais aussi les couleurs variées des pupitres de l’orchestre

happent l’auditeur dès la première variation. Avec ses glissendi pianistiques et la férocité des cuivres, la deuxième variation confirme que la tension électrique est bien au rendez-vous. La troisième variation fond sciemment le piano dans le magma avant de l’en extraire pour une quatrième où seule la clarinette viendra défier la soliste dans ses secousses incluant, en sus des modifications intérieures (ralentis,

  • trois tempi, du lento au presto,
  • trois mesures différentes (4/4, 9/8, 6/8)
  • et trois changements de tonalité (Ut, Si, Fa).

Sylvie Carbonel profite de chaque occasion pour musiquer :

  • elle poétise les arpèges,
  • elle soigne toucher et polyphonie dans les passages retenus, et
  • elle maîtrise assez bien son instrument et la partition pour que les accélérations soudaines soient des fulgurances et non des gloubiboulgas substituant un effet en plastique toc à la rigueur des notes et de l’urgence.

 

 

Armée

  • d’une pédale pertinente,
  • d’une technique très sûre et
  • d’une maîtrise séduisante de la nécessaire prise de risques sans laquelle Liszt ne serait pas Liszt,

l’interprète cingle dans la cinquième variation avec un swing qui donne un attrait irrésistible au fugato magistral. On est heureux d’entendre

  • une soliste qui sait tracer sa route en solo en jouant des infinis possibles de son instrument,
  • une musicienne qui sait jouer avec l’orchestre sans s’enfermer dans sa bulle ni lutter contre la masse, et
  • un orchestre qui semble désireux de suivre la même dynamique que la pianiste.

Nous voici bien au-delà de la démonstration de virtuosité. Il y a

  • du dialogue,
  • de l’effervescence maîtrisée et
  • du brio à la fois soliste et collectif.

La sixième variation réveille les cors avant d’offrir un trio piano – flûte – triangle. Le passage en revue des bois continue, porté par les doigts de feu de Sylvie Carbonel

  • (traits vertigineux,
  • octaves enchaînées de façon fluide,
  • sens de la cadence à la fois show-off et intérieur,
  • naturel des modulations).

Tonique, impressionnante et roborative mise en bouche, avec son finale orchestral triomphal, avant la kolossale Sonate en si mineur qui nous attend pour une prochaine notule…


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Dix pièces pittoresques d’Emmanuel Chabrier – 1
Dix pièces pittoresques d’Emmanuel Chabrier – 2
Le Cahier de musique de Jacques Desbrière


À suivre !

 

Chanter ensemble : la compil’ !

Claudio Zaretti et Sébastyén Defiolle le 29 novembre 2023 au théâtre du Gouvernail (Paris 19). Photo : Rozenn Douerin.

 

Le principe, c’était de musiquer ensemble. Avec le public. Entre fredonneurs, gratteurs et ploum-ploumistes. Partager des chansons sans que chacun ait besoin de connaître les paroles, la musique ou même celui qui a le micro devant lui. Pari tenu en quatre actes plus un bis.
En voici le florilège rassemblé en un article après avoir été dévoilé au fil de l’eau sur ce site.

 

I.
Bertrand Ferrier

La Fille au malinois

 

 

Si un jour on s’aime
(feat. Sébastyén Defiolle, guitare)

 

 

II.
Jann Halexander

Aucune importance
+ À table
(
feat. Sébastyén Defiolle, guitare)

 

 

III.
Claudio Zaretti

Nunca más
+ Lacrymal
+ Vingt ans
(
feat. Bertrand Ferrier, piano + Sébastyén Defiolle, seconde guitare sur « Vingt ans »)

 

 

IV.
Barthélémy Saurel

Prière pour être seul à quarante ans

 

 

Les sectes démodées

 

 

Montreuil-sous-Bois

 

 

Napoléon (s’il n’y a eu qu’un homme)

 

 

Incinéré au feu d’bois (Ma dernière volonté)

 

 

Bis
Claudio Zaretti & friends

Je sais d’où je viens
Chant et guitare : Claudio Zaretti
Deuxième guitare : Barthélémy Saurel
Troisième guitare, faut croire qu’on avait les moyens : Sébastyén Defiolle
Piano quatre mains : Jann Halexander (groove grave) + Bertrand Ferrier (fioritures)

 

 

 

Fruits de la vigne – Houblin-Vernin rouge 2022

Photo : Bertrand Ferrier

 

En œnologie, surtout quand on n’y connaît rien, le pire est parfois l’étiquette.

  • Tantôt, elle est markettée si finement – subodorent les commerciaux – qu’un iPhone 18 semble celer dans la quille, un iPhone plutôt qu’un fruit de la vigne ;
  • tantôt, elle est bazardée pour montrer non moins subtilement que l’important, c’est la rose et le jus, pas les flonflons de l’extérieur
  • tantôt, elle peut aussi être un mix’n’match de négligences coupables (traits d’union manquant dans le toponyme, comme dans Coulanges-la-Vineuse – comme l’aurait stipulé Muriel Robin quand elle avait du talent en frayant avec Pierre Palmade, car les traits d’union, « c’est un détail, cependant votre veste a des boutons, c’est un détail mais avouez que, pour la fermer, c’est plus pratique, non ? ») et de bêtes croyances sur le consommateur (même si ça n’a aucun sens, il faut mettre « grand vin », ça wow les cons).

Dans Le Monde, 22 décembre 2023, p. 18, le magnat Gérard Bertrand n’affirmait-il pas tantôt que la marque presque bientôt interdite « Sud de France », créée par la région Occitanie, faisait « vendre des milliards de bouteilles » ? Que l’appréciation des non-spécialistes – dont nous revendiquons d’être, pas par fierté mais par objectivité – soit orientée par la scénographie, la sémantique et le storytelling lié à des hashtags, que ce soient des appellations dites contrôlées ou des attrape-couillons, c’est incontestable. Reste qu’être ouvertement pris pour un benêt n’est jamais une « expérience de partage de biens » totalement positive.

 

 

Aujourd’hui, nous dégustons – peut-être un peu tôt, mais conseil de caviste fait foi – un Bourgogne rouge du domaine Houblin-Vernin qui affiche 11 € hors frais de port sur le site officiel. Valentin Vernin a repris les rênes du domaine après la retraite de Jean-Luc Houblin pour proposer une vaste gamme de produits dont ce pinot noir  est le fondement de Coulanges-la-Vineuse. C’est l’objet de cette notule.
La robe affiche une clarté rouge unie. Le cépage l’empêche de froufouter avec la pénombre.
Le nez est léger, Télérama et France Inter diraient « presque impalpable » et l’on serait émus. En l’espèce, on palpe des naseaux quelques fruits rouges à dominante de cassis et, pour compléter l’affaire, on suppute déceler des notes de café ou d’épices. C’est dire si la fragrance invite à l’imagination du niaiseux, ce qui n’est pas sa moindre qualité.
La bouche revendique petit à petit une qualité louable qui nous a toujours échappé : l’équilibre. Officiellement, à cette heure, l’équilibre est très fruité. Dans notre partie buccale personnelle rien qu’à nous, il explore le boisé en s’aventurant, en effet, dans des notes tombées des arbres. Appellent l’attention sa persistance, son indécidabilité et la belle cohérence qu’il offre entre attaque et finale. Petit à petit,

 

c’est le jour qui baisse
un peu de sa nuque encore
(Ariane Dreyfus, Nous nous attendons précédé de Iris, c’est votre bleu [2008-2012], Gallimard, « Poésie », 2023, p. 129)

 

et c’est bien.

 

L’art de Sylvie Carbonel (Skarbo) – 6/24

Quatrième de couv du deuxième des disques rassemblés par le coffret Sylvie Carbonel fomenté par Skarbo

 

La quatrième de couverture du deuxième disque du florilège Sylvie Carbonel a beau être peu soignée (oubli des deux points, guillemets des secondes inutiles, parfois oubliés ou de couleur changeante, cap inutile sur « collection »…), faisant écho à la première où manquent l’accent sur « Desbrière » et, accessoirement, le nom de l’interprète, le programme du disque, lui, est peaufiné

  • d’abord parce qu’il présente des pièces d’Emmanuel Chabrier, certes pas inconnues mais rarement données en concert ;
  • ensuite parce qu’il y adjoint onze miniatures de Jacques Desbrière qui, pour le coup, est encore plus rarement programmé ;
  • enfin parce qu’il rapproche de la sorte deux cycles de miniatures, questionnant leurs points communs et leurs dissonances.

Abrité sous un titre générique laissant penser à une collection de feuillets d’album, le Cahier de musique de Jacques Desbrière – qui va nous intéresser ici – n’en est pas moins agencé logiquement. Le « Prélude » balance avec rigueur, et les respirations ménagées par le compositeur

  • ne ralentissent pas l’allant,
  • ne cassent pas le swing que relancent irrégulièrement les accents ni
  • n’effacent pas la tentation sporadique de changer de couleur

jusqu’à la suspension de la coda. La « Ballade » habille la mélodie au soprano d’une harmonisation riche et joliment troussée. En dépit de sa clarté convenue, la forme ABA offre un mélange séduisant

  • de mélancolie,
  • de surprises,
  • d’urgence et
  • de mystère

dont Sylvie Carbonel rend le charme et les aspérités avec une rigueur séduisante.

 

 

La « Mazurka » qui suit est moins chopinique que griegienne avec

  • ses quartes,
  • son mode et
  • ses voltes thématiques.

Le caractère dansant du projet se drape ici dans un accompagnement dont les trouvailles ne rejettent jamais l’origine populaire de ce rythme étonnant. « Thrène », la pièce la plus longue du Cahier, s’apparente à une improvisation grave avec

  • arpèges,
  • suspensions,
  • accords répétés, et
  • bref surgissement d’un flux aux accents un temps debussystes.

L’interprète en donne à entendre

  • la gravité,
  • la complexité et
  • l’indéchiffrabilité – je tente – funèbre.

C’est une tradition : après la solennité du cortège crêpé de noir, vient le temps du brio qui secoue l’auditeur et justifie le projet d’exécution intégrale du cycle. La « Toccata » est

  • concentrée (moins d’une minute),
  • énergique et
  • habilement pensée selon les différents registres – le grave occupant l’essentiel de la miniature, les quelques suraigus n’en claquent que davantage.

À sa mesure, cet enchaînement contrasté entre thrène et toccata n’est pas sans évoquer le début du concerto pour piano du compositeur où le largo liminaire s’apparente à une plainte grave et débouche sur un trait furibond du soliste ponctué par l’orchestre.

 

 

La « Chanson » s’ouvre paisiblement sur la tonalité simple de la mineur.

  • Balancement,
  • épure harmonique,
  • passage en majeur,
  • moment interrogatif et
  • plaisir de la fredonnerie un rien nostalgique

ne se limitent pas à la structure classique de la chanson (couplet – refrain et non ABA) ni à sa simplicité d’accompagnement mais, avec élégance, n’en font pas litière pour autant. La courte « Cavatine » (pléonasme, certes, du moins en théorie) poursuit dans cette simplicité, effleurant à peine le thème. Le compositeur préfère préserver le mystère mélodique et laisser l’auditeur fantasmer sur ses développements. Indifférent à cette érotique du possible, le »Rigaudon » lance une série de quatre danses en s’ancrant dans le médium et l’aigu.

  • Répétitions et brusques mutations,
  • régularité rythmique et cahots,
  • rusticité semi folklorique et audaces harmoniques

ne sont pas de nature à désarçonner Sylvie Carbonel qui joue

  • droit mais pas neutre,
  • subtil mais pas guindé,
  • musical mais pas fade.

Le « Passepied » sautille grâce à

  • un toucher multiple,
  • un phrasé précis,
  • une accentuation pensée et
  • une pédalisation très fine.

La « Pavane », lente comme il sied désormais, s’étire, langoureuse et indifférente au monde, avec un mix

  • de nonchalance triste,
  • de snobisme compassé et
  • de retenue énigmatique.

De quoi préparer au « Galop » final, en majeur, dont la joie n’est point exubérante mais plutôt légèreté. Avec

  • ses à-coups brillants,
  • ses staccati spectaculaires,
  • ses soudaines retenues,
  • ses accents tonifiants et
  • sa fin déceptive,

la pièce nous fait refermer le recueil avec le regret de n’en avoir pas ouï davantage. Ce n’est hélas pas le cas de tous les cycles pianistiques, mais ce n’est pas non plus la moindre qualité de ce disque

  • techniquement brillant,
  • programmatiquement réussi,
  • musicalement saisissant et
  • artistiquement personnel.

En effet, après deux disques, semble se dégager une patte carbonélique :

  • honnêteté de la lecture,
  • refus du pathos et
  • exclusion de tout ajout surexpressif à la partition.

La suite du coffret – lequel sera disponible dès le 19 janvier chez Skarbo – explore d’autres périodes d’activité de la pianiste et nous permettra d’examiner si cette touche a muté ou non au cours des décennies.


Pour retrouver les critiques précédentes du coffret

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À suivre !

 

Sait-on où l’on va ?

Avec Barthélémy Saurel, Jann Halexander, Claudio Zaretti et Sébastyén Defiolle, le 29 novembre 2023 au théâtre du Gouvernail (Paris 19). Régie : Martin Portais. Photo : Rozenn Douerin.

 

Pour commencer l’année, terminons la diffusion des extraits du concert « Chanter ensemble » avec une fredonnerie partagée par Claudio Zaretti. Parce que, à défaut de savoir où l’on va en 2024, ce qui fait un peu l’intérêt de l’avenir, on peut au moins se souvenir que, parfois, chanter ensemble, ça fait du bien par où ça passe – c’est un peu l’intérêt du présent. Pour les dubitatifs et les gourmands, la preuve est ci-dessous.