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Le blog de Bertrand Ferrier, page 90

L’art de Sylvie Carbonel (Skarbo) – 12/24

Verso de la couverture du cinquième disque à retrouver dans le coffret Sylvie Carbonel fomenté par Skarbo

 

Après Beethoven, les anthologistes de Skarbo ont choisi de complĂ©ter le cinquième disque du florilège de Sylvie Carbonel avec Carl Maria von Weber. Plus connue sous sa forme originale pour piano seul, la Deuxième sonate en La bĂ©mol s’entend aussi en version avec flĂ»te, l’inclination de Weber envers la « musique Ă  mĂ©lodie » pouvant expliquer cette transposition pour soliste et accompagnateur, captĂ©e en l’espèce en 1979 et en public avec Alain Marion Ă  la traversière – on note en passant, une fois de plus, le manque de rigueur de l’Ă©dition physique des pochettes avec, prĂ©sentement, l’absence de « : » dans le gĂ©nĂ©rique de dos et une typographie changeante des copyrights phonographiques : rien de grave, certes, mais regrettable pour les mĂ©lomanes tatillons qui aiment profiter d’un beau coffret bien habillĂ©.
L’Allegro moderato, con spirito ed assai legato en 12/8 assume la complĂ©mentaritĂ© attendue, en confiant au piano ses fonctions Ă©videntes

  • (embellissement harmonique,
  • dramatisation du bariolage,
  • emphase des accords et octaves enflammĂ©s).

Cependant, elle l’Ă©pice en ajoutant aux archĂ©types ploum-ploumistiques

  • des traits chopiniques,
  • des deux en deux efficaces et
  • une virtuositĂ© digitale plus adaptĂ©e aux marteaux qu’au souffle.

On se laisse volontiers séduire par

  • la vivacitĂ© pianistique,
  • la synchronisation des interprètes et
  • l’envie patente que manifestent ces musiciens de jouer ensemble et non cĂ´te Ă  cĂ´te.

 

 

MalgrĂ© ce plaisir, la non-exĂ©cution de la reprise suggĂ©rĂ©e par la partition est Ă©videmment une bonne option pour garder sa fraĂ®cheur Ă  une musique sciemment pensĂ©e pour Ăªtre pimpante et non pour faire l’objet d’un mĂ¢chonnement mĂ©ditatif.

  • La richesse de registre du piano,
  • sa capacitĂ© percussive et
  • son Ă©ventail sonore allant
    • du staccato
    • au prolongement de la note pĂ©dalisĂ©e
    • en passant par le legato habilement phrasĂ©

étoffent joliment le souffle chaud de la flûte, et les esgourdes achèvent de frétiller allègrement en se pourléchant

  • des modulations,
  • des transitions,
  • des rĂ©currences thĂ©matiques et
  • des sautillements de la flĂ»te pendant les traits pianistiques de la coda.

 

 

L’Andante ben tenuto bascule en 2/4 et en Ut mineur. Ă€ l’ivresse de la cĂ©lĂ©ritĂ© succède le charme de la suspension oĂ¹ la flĂ»te d’Alain Marion fait merveille. Sylvie Carbonel et sa main gauche nous offrent une dĂ©monstration de prĂ©cision dans la palette de

  • dĂ©tachĂ©s,
  • liĂ©s,
  • nuances

dont elles usent en rĂ©ponse Ă  leur collègue. Si l’on peut sourire en confondant le thème martial avec le dĂ©but de « Happy birthday to you », l’ennui ne point point – et hop – grĂ¢ce Ă  l’investissement des interprètes et aux astuces du compositeur :

  • rythmes pointĂ©s,
  • transformations du 2/4 en 12/8,
  • confrontation du binaire et du ternaire,
  • passage en majeur et
  • distension du tempo (accĂ©lĂ©ration puis ritenuto).

On savoure donc sans modération

  • le brio discret des octaves en triolet,
  • le retour excellent du thème initial et sa transformation,
  • la synthèse presque beethovĂ©nienne de motifs qui boucle le mouvement et
  • le long point d’orgue soutenu, avec tierce picarde de rigueur.

 

 

Un Menuetto capricioso marquĂ© presto assai salue le retour de la tonalitĂ© liminaire de La bĂ©mol. Le piano donne l’impulsion initiale puis le groove. DĂ©montrant une prĂ©cision d’autant plus impressionnante que l’Å“uvre est enregistrĂ©e en concert, Alain Marion

  • pĂ©pie avec grĂ¢ce,
  • pĂ©tille avec ressort,
  • suit avec rigueur et
  • prolonge avec goĂ»t

l’Ă©nergie dĂ©bordante de Sylvie Carbonel. Le trio en RĂ© bĂ©mol offre une accalmie gourmande oĂ¹ la lĂ©gèretĂ© de la flĂ»te dĂ©fie le registre grave du piano. La cavalcade est

  • brillante,
  • joyeuse et
  • roborative,

bref, interdite aux fanatiques de musique dark privilĂ©giant un projet situĂ© entre profonde dĂ©pression et suicide mĂ©lancolique – mais quel extrĂ©miste de cet acabit se risquerait Ă  ouĂ¯r une Å“uvre de Carl Maria von Weber ?

 

 

L’affaire se boucle avec un Rondo indiquĂ© moderato e molto grazioso. Dans la grĂ¢ce, peu d’instruments tiennent le menton Ă  la flĂ»te traversière. Le piano ajoute Ă  cette caractĂ©ristique un allant que

  • chromatismes,
  • bariolages,
  • rythmes pointĂ©s et
  • accords dĂ©cidĂ©s

rendent entraînant.

  • Brèves accalmies,
  • motorisme rĂ©jouissant de la main gauche,
  • changements de registre,
  • piani subito et crescendi malins,
  • sens mĂ©lodique du compositeur et
  • interprĂ©tation engagĂ©e
    • (respect du texte,
    • synchronisation toujours aussi spectaculaire,
    • options subtiles,
    • coordinations d’intention,
    • capacitĂ© Ă  investir le texte sans le surcharger d’effets…)

permettent Ă  l’auditeur de jubiler sur son siège grĂ¢ce Ă  cette escapade dans la musique de chambre situĂ©e au mitan du coffret. Prochaine Ă©tape : Chopin et Mozart !


Pour Ă©couter le disque Beethoven – Weber gratuitement, c’est ici.
Pour acheter le coffret (env. 35 €), c’est par exemple lĂ .

Pour retrouver les critiques précédentes du coffret
Dix-sept pièces de Modeste Moussorgsky – 1
Dix-sept pièces de Modeste Moussorgsky – 2
Les Tableaux d’une exposition de Modeste Moussorgsky

Dix pièces pittoresques d’Emmanuel Chabrier – 1
Dix pièces pittoresques d’Emmanuel Chabrier – 2
Le Cahier de musique de Jacques Desbrière

Franz Liszt – Totentanz
Franz Liszt – Sonate en si mineur
Franz Liszt – Deux harmonies poĂ©tiques et religieuses

De Bach Ă  Granados – Un rĂ©cital imaginaire

Beethoven – La Waldstein et plus


Ă€ suivre !

 

Isabel Gehweiler + Fiona Hengartner – Notre amour (Solo musica) – 3/3

L’amour selon Isabel Gehweiler et Fiona Hengartner

 

S’il ne restait qu’une expression chĂ©rie des musicologues (et singulièrement de l’ami saxophoniste Pierre-Marie Bonafos), ce serait probablement la « forme en arche », qui dĂ©signe

  • une montĂ©e d’intensitĂ©,
  • une acmĂ© puis
  • une dĂ©crue,

le dĂ©fi d’interprĂ©tation consistant Ă  conserver un intĂ©rĂªt Ă©gal de l’auditeur dans les trois phases d’Ă©coute. C’est ce projet qu’ont Ă©chafaudĂ© Isabel Gehweiler et Fiona Hengartner avec Notre amour, leur disque tout frais paru chez Solo Musica. Nous avons racontĂ© la première partie de l’album, partagĂ©e entre Bloch et FaurĂ©, puis la deuxième, constituĂ©e par la Sonate pour violon de CĂ©sar Franck, transposĂ©e au violoncelle. La troisième partie s’ouvre sur une autre pièce pour violon et piano prĂ©sentement violoncellisĂ©e : la « Berceuse » de Germaine Tailleferre, publiĂ©e en 1913. BalancĂ©e par

  • son rythme ternaire (en l’occurrence, un 6/8),
  • son tempo paisible (andantino) et
  • sa tonalitĂ© majeure (Mi, en l’espèce),

la miniature gagne au violoncelle la profondeur qui tranche avec l’insouciance enfantine de la version pour violon. Demeure l’impression de tranquillitĂ© qui sourd

  • d’une mĂ©lodie bien troussĂ©e,
  • d’une harmonisation fouillĂ©e,
  • de modulations habiles et
  • d’une interprĂ©tation qui sait Ăªtre tendre sans la moindre espèce de gnangnantise
    • (vibrato maĂ®trisĂ©,
    • allant,
    • phrasĂ© soignĂ©).

Une gourmandise qui ne se refuse pas !

 

 

Vingt ans plus tĂ´t, FaurĂ© arrangeait un projet orchestral et drrramatique pour violoncelle et piano. Voici donc le retour de Gabriel avec sa Sicilienne op. 78, devenu un golden hit dont le succès ne se dĂ©ment pas. Dans le disque, la pièce est sans doute placĂ©e Ă  cet endroit car elle partage certaines caractĂ©ristiques de la « Berceuse » (mesure de 6/8 et tempo andantino) tout en assumant sa singularitĂ© (on est en mineur, comme l’exige le genre).

  • LimpiditĂ© des doubles,
  • clartĂ© des contrechants et
  • finesse des nuances

séduisent chez Fiona Hengartner.

  • Attaques recherchĂ©es,
  • intensitĂ© des couleurs et
  • variĂ©tĂ© des sonoritĂ©s

Ă©meuvent chez Isabel Gehweiler. Tout cela est exĂ©cutĂ© sans sentimentalisme, avec une apparente simplicitĂ© qui n’est jamais nĂ©gligence ou banalitĂ© mais toujours intĂ©rioritĂ© et souci du texte. Et ce n’est pas parce que l’Å“uvre suivante s’appelle « Pièce romantique » (une appellation que chĂ©rissait CĂ©cile Chaminade) que l’on doit s’attendre Ă  davantage d’eau de rose. Cet arrangement du premier volet de l’opus 9 pour piano reste andante mais passe au majeur et revient au binaire (2/4). Nous voilĂ  conviĂ©s Ă  une promenade champĂªtre oĂ¹ la mĂ©lodie, originellement confiĂ©e Ă  la main gauche, s’Ă©panouit dans

  • les vibrations des cordes frottĂ©es,
  • les Ă©chos des cordes frappĂ©es et
  • une transcription qui sait allier fidĂ©litĂ© et bonnes idĂ©es
    • (ainsi des questions-rĂ©ponses,
    • du duo Ă  la tierce et
    • du choix de ne pas laisser le violoncelle finir sur la tonique).

 

 

Preuve d’une conception ouvragĂ©e, après l’Ă©cho berceuse / sicilienne, l’aventure se clĂ´t sur le duo Pièce romantique / Märchen similaires par leur mesure (2/4), leur tempo (andante) mais distincts par leur mode (on finit en mineur). Belle occasion d’entendre une Å“uvre de Paul Juon (1872-1940), un Russe Ă©migrĂ© en Suisse que certains marketteurs ont Ă©tiquetĂ© comme le Brahms russe. De son « Conte de fĂ©es », les interprètes rendent

  • la sensibilitĂ©,
  • la qualitĂ© d’Ă©criture
    • (variĂ©tĂ©,
    • dĂ©passement du rĂ´le d’accompagnement confiĂ© au piano,
    • sens du dĂ©veloppement transformant le 2/4 en 6/8 sautillant… et retours,
    • intuition mĂ©lodique convaincante,
    • structure duelle qui s’extirpe du trop attendu ABA) et
  • l’Ă©ventail de couleurs
    • (sĂ©rĂ©nitĂ©,
    • lĂ©gèretĂ©,
    • emportement,
    • mĂ©lancolie…).

Une dĂ©couverte qui clĂ´t un disque superbe et captivant de bout en bout… et mĂªme après, puisque la question demeure : pourquoi une mĂ©lodie de FaurĂ© a-t-elle donnĂ© son titre Ă  l’ensemble ? Écartons l’hypothèse d’un titre sciemment nunuche par croyance marketing voire faussement autobiographique pour buzzer un peu : la qualitĂ© du travail proposĂ© semble exclure de tels errements. Posons plutĂ´t que, sans mystère, le monde, musique comprise, serait sans doute fort ennuyeux, et que la vie est trop courte pour se barber avant d’affronter le repos Ă©ternel. Mieux vaut donc profiter de la musique, mystères inclus !


Pour Ă©couter gratuitement le disque, c’est par ex. ici.
Pour l’acquĂ©rir, c’est par ex. lĂ .

 

Adriana Lecouvreur, OpĂ©ra Bastille, 16 janvier 2024 – 1/5

Première de la reprise d’Adriana Lecouvreur Ă  l’OpĂ©ra Bastille, le 16 janvier 2024. Au premier plan, de gauche Ă  droite, Sava Vemić (le prince), Yusi Yvazov (Maurizio, le comte), Anna Netrebko (Adriana), Jader Bignamini (dir.), Ekaterina Semenchuk (la princesse), Ambrogio Maestri (Michonnet), Leonardo Cortellazzi (l’abbĂ©). Photo : Bertrand Ferrier.

 

OubliĂ©, le haro jetĂ© sur le baudet Netrebko, un temps pas si lointain accusĂ© d’Ăªtre une crĂ©ature poutinienne tellement radioactive et dangereuse qu’il fallait la jeter au bĂ»cher des hĂ©rĂ©tiques oĂ¹ sont aussi prĂ©cipitĂ©s, pĂªle-mĂªle et sans exclusive,

  • les accusĂ©s de complotisme,
  • les convaincus de non-soumission Ă  la doxa,
  • les hĂ©rissĂ©s par les macronismes et
  • ceux qui croient encore que ça vaut la peine de dĂ©noncer et de lutter contre, par exemple,
    • la dĂ©rĂ©gulation chère donc bĂ©nĂ©fique aux industriels de tout poil,
    • le fracassage du droit du travail,
    • l’exploitation sans vergogne des travailleurs les plus prĂ©caires,
    • l’admiration devant le nombre de micro-entreprises alors que ce ne sont que de vastes arnaques pour Ă©viter aux entreprises d’avoir Ă  payer un salaire rĂ©gulier et, accessoirement, des charges,
    • le double langage permettant d’annoncer la fin de l’inflation alors que tous les indicateurs montrent le contraire,
    • les rĂ¢les des chefs devant l’augmentation des bas salaires alors qu’un CEO d’un groupe boursicoteur gagne en deux jours ce que gagneront leurs p’tites mains en un an,
    • les cadeaux en impĂ´ts ou en numĂ©raires faits aux patrons, gros ou simplement profiteurs,
    • l’effondrement de la politique culturelle et du ruissellement du beau sur l’ensemble du peuple français,
    • le recul des droits et des libertĂ©s,
    • enfin, toutes ces banalitĂ©s que l’on agrègera opportunĂ©ment Ă  d’autres dès que l’occasion l’exigera.

Non, cette pĂ©riode est passĂ©e. La grande Anna a repris sa place tout en haut des scènes mondiales, accompagnĂ©e de son Ă©poux et obligĂ© Yusif Eyvazov. Ce soir, elle est redevenue la Netrebko, la dernière vedette opĂ©ratique sur le marchĂ© fĂ©minin depuis le retrait de la Fleming – ni le talent Ă©blouissant d’une Nina Stemme, ni la joliesse inclusive d’une Nadine Sierra ou d’une Pretty Yende ne suffiront Ă  relancer ce marchĂ© de la diva oĂ¹ mĂªme Diana Damrau a Ă©chouĂ©. Ce soir-lĂ , les vierges effarouchĂ©es et les porteurs d’Ă©tendard haineux qui criaient au scandale en entendant les aficionados se pĂ¢mer devant la vedette sont sans doute parmi ceux qui se pressent aux bonnes places du parterre aux frais des rĂ©dactions, des institutions ou des sponsors, ou par la grĂ¢ce d’un copinage dont on ne peut hĂ©las leur faire grief. Leur Ă©cÅ“urement Ă  trĂ©molo et porte-voix, appuyĂ© sur les bĂ©quilles des heures nausĂ©abondes de notre Histoire ? Bien dĂ©gluti au fond de leur gosier malodorant, et sans vergogne, pensez.
Quant Ă  nous, depuis le 5 mai 2023, notre billet Ă©tait payĂ© par la rĂ©daction (par nous, donc). Ainsi avons-nous pu nous joindre Ă  la semi-première (c’est une reprise) d’Adriana Lecouvreur de Francesco Cilea, sur un livret d’Arturo Colautti d’après Eugène Scribe et Ernest LegouvĂ©. Pour cette occasion, Bastille est Ă  la fois complet et blindĂ©.

  • Complet, car les billets se sont arrachĂ©s et plus un n’Ă©tait Ă  la vente depuis plusieurs semaines a minima, mĂªme dans les catĂ©gories les plus chères; et
  • blindĂ©, car les heureux dĂ©tenteurs du sĂ©same ont ouvert la caverne et ont tous affluĂ© – autour de nous, aucun siège vide.

Dans les travĂ©es et autour du champagne, on entend parler russe et (fort) italien ; parmi les presque nombreux jeunes prĂ©sents, on distingue plusieurs jeunes femmes au bras d’un type aux costard et brushing pimpants, arborant fièrement le mĂªme sac pour Ă©dicter le conseil cyclique suivant :

 

Sole,
spritz,
spaghetti,
repeat.

 

Devant nous, un paradoxe. L’orchestre rĂ©pète bruyamment tandis que, en avant-scène, un buste de Jean-Baptiste Poquelin est mis en lumière. Le spectacle a-t-il commencĂ© – auquel cas, pourrait-on pas limiter ces Ă©pluchures musicales oĂ¹ l’on s’agace de reconnaĂ®tre des bribes de ce qui va suivre – ou n’est-il pas dĂ©jĂ  en route – auquel cas, pourquoi ce buste en dĂ©mo ? Sans doute est-ce un avertissement de David McVicar sur l’orientation de sa mise en scène, obsĂ©dĂ©e par la spĂ©cularitĂ©, la porositĂ© et la contagiositĂ©.

  • SpĂ©cularitĂ© du spectacle, qui est Ă  la fois un monde clos sur scène mais qui est aussi pratiquĂ© par des gens dont la vie ne s’arrĂªte pas Ă  la scène ;
  • porositĂ© du spectacle car les rĂ©flexes des acteurs « à la scène » dĂ©teignent sur leur mode de fonctionnement « à la ville » ;
  • contagiositĂ© du spectacle car, mĂªme sans dĂ©border vers Debord, la spectacularisation de notre vie sociale et de la sociĂ©tĂ© dans son ensemble est Ă©videmment une constante dans l’Histoire.

 

 

Ce qui se joue ici, dans cet avant-opĂ©ra, c’est la prise de conscience de notre comportement comme comprenant

  • une partie jouĂ©e (le moment oĂ¹ nous nous dissocions de ce que nous aimerions Ăªtre pour agir ainsi que nous sommes censĂ©s le faire),
  • une partie imposĂ©e (un protocole, sinon un texte, nous amène Ă  nous soumettre Ă  des codes, voire Ă  mettre ces codes en avant pour former sociĂ©tĂ© avec nos pairs et nous distinguer de ceux qui nous ressemblent mais que nous ne vivons pas et qui ne nous vivent pas comme des semblables), et
  • une partie improvisĂ©e pour tenir compte des circonstances voire des dĂ©rapages des autres acteurs – trous, erreurs de textes, dissonances volontaires, etc.

La question du crĂ©ateur, de l’auteur, de l’art de subsumer la dichotomie factice sĂ©parant soumission et coconstruction (hĂ©hĂ© !) du destin plane en majestĂ© sur cette problĂ©matisation de l’art et de l’homme. La mĂ©taphore comme l’inquiĂ©tude qui en sourd n’est certes pas une fulgurance de première jeunesse, mais elle Ă©pouse parfaitement le propos de l’opĂ©ra. C’est assez rare pour le souligner, aucune extravagance n’est Ă  attendre. Pas de cosmonaute en vue, pas de jeune Ă©phèbe frottant nu les ors d’Aida, pas de costumier ayant trouvĂ© l’idĂ©e gĂ©niale d’habiller tous les personnages mozartiens en costard-cravate, pas de boĂ®te en carton en guise de dĂ©cor verdien. Non, fidèle Ă  sa patte, David McVicar (puis Justin Way, qui a ressuscitĂ© cette mise en scène), a dĂ©cidĂ© de raconter l’histoire que raconte l’Å“uvre. C’est super rare, Ă  Bastille, mais il y a une excuse : la production est cofinancĂ©e par des opĂ©ras dont certains ne sont pas toujours rĂ©putĂ©s pour leur inclination vers le regietheater oĂ¹ la signifiance post-symboliste le dispute Ă  une Ă©pure politique qui travaille le logiciel du dĂ©jĂ -connu afin de le transformer en ad-venir, ce champ des im.possibles que nous devons explorer pour ne pas laisser l’opĂ©ra s’enkyster dans des mises en scène de qualitĂ©, certes, mais qui feraient vachement moins bien sur la septe.
L’histoire, donc, commence (acte I) dans les coulisses de la ComĂ©die-Française. Adrienne Lecouvreur (Anna Netrebko) est la vedette, au mĂªme titre que la grande absente du spectacle, la Tartuffe niveau expert (elle n’apparaĂ®t jamais) : la Duclos, autre star du thĂ©Ă¢tre de l’Ă©poque. Au moment oĂ¹ Michonnet (Ambrogio Maestri), le rĂ©gisseur, veut dĂ©clarer sa flamme Ă  Adrienne, l’actrice lui avoue qu’elle en pince pour Maurizio (Yusif Eyvazov), qu’elle prend pour un officier du comte de Saxe alors qu’il est le comte en personne. Maurizio est d’accord pour Ăªtre son chĂ©ri ; au comble de la joie, Adrienne lui offre un bouquet de violettes. Sauf que Maurice a aussi rendez-vous avec la princesse de Bouillon (Ekaterina Semnchuk), sa maĂ®tresse, et que le prince (Sava Vemić) l’apprend.
L’acte II renferme donc ce monde dans le pavillon de la Duclos, que le prince connaĂ®t bien puisqu’il est son intime – ici, ça couche sec, faut bien l’reconnaĂ®tre. D’abord, la princesse est rejointe par Momo, qui lui apprend que c’est fini. Ensuite, la princesse se cache car le prince dĂ©baroule peu avant Adrienne. Maurizio demande Ă  son actuelle d’exfiltrer son ex sans lui dire que c’est son ex, y a un minimum. Adrienne, pas dupe mais in love, accepte. Les deux femmes n’ont pas besoin de se voir pour se flairer et se dĂ©tester.
L’acte III se joue dans le palais du prince. La princesse reconnaĂ®t la voix d’Adrienne et prĂ©tend que Maurice est entre la vie et la mort pour vĂ©rifier si c’est bien elle, la nouvelle. Bingo ! Quand Adrienne s’aperçoit du mensonge, elle dĂ©gaine le bracelet qu’elle a rĂ©cupĂ©rĂ© par terre dans le pavillon : c’est celui de sa rivale. Pour noyer le poisson, la princesse lui demande de rĂ©citer une tirade. L’actrice choisit un extrait de Phèdre qui lui permet d’accuser sa rivale d’adultère. Pour synthĂ©tiser l’ambiance, disons que la cocufiante elle-mĂªme cocufiĂ©e par la Duclos n’apprĂ©cie guère.
L’acte IV se dĂ©roule chez Adrienne. Des collègues viennent lui souhaiter bonne fĂªte. Elle reçoit mĂªme un cadeau soi-disant de Maurice : le bouquet de violettes qu’il lui renvoie, sans doute parce qu’Adrienne n’a pas trop apprĂ©ciĂ© de savoir que le comte Ă©tait duplex. Elle respire les fleurs in memoriam de leur amour noyĂ© depuis le II. Maurice dĂ©barque. Elle l’envoie bouler. Il lui propose de l’Ă©pouser. Elle accepte mais est prise de faiblesse. Les violettes Ă©taient empoisonnĂ©es par la princesse. On ne pourra mĂªme pas vĂ©rifier l’ADN car les fleurs sont parties au feu. Les femmes tout flammes sont de terribles crĂ©atures…
Réservons notre compte-rendu du spectacle sur le spectacle pour notre prochain post opératique !


Ă€ suivre…

 

L’art de Sylvie Carbonel (Skarbo) – 11/24

Recto de la couverture du cinquième disque à retrouver dans le coffret Sylvie Carbonel fomenté par Skarbo

 

Contemporains et pourtant tellement opposĂ©s stylistiquement ! Ludwig van Beethoven et Carl Maria von Weber sont rĂ©unis dans le cinquième disque du florilège de Sylvie Carbonel bientĂ´t disponible chez Skarbo. La première mi-temps est confiĂ©e au piano seul et Ă  Ludwig en particulier, mĂªme si LvB s’est associĂ© Ă  Giovanni Paisiello dont il a samplĂ© – comme d’autres après lui – les vingt mesures de « Nel cor piĂ¹ non mi sento » (un p’tit accent sur le Â«Â Ă¹Â Â» n’aurait pas nui sur la pochette, hĂ©las une fois de plus nĂ©gligĂ©e – peut-Ăªtre une retouche sur la manche droite montrĂ©e en première de couverture n’aurait-elle pas Ă©tĂ© non plus de trop…). Dans cette arietta, Rachelina, au premier chef, se plaint : « Dans mon cÅ“ur, je ne ressens plus l’Ă©clat de la jeunesse » Ă  cause de l’amûûûûûr, bien sûûûûûr.
Les Six variations WoO 70 s’ouvrent par l’Ă©noncĂ© du thème, en Sol et en 6/8.

  • Main droite nette,
  • discrĂ©tion de la main gauche motorique,
  • rĂ©gularitĂ© et souplesse

précèdent la première variation, un double offert à la main droite avant de gratifier la senestre de son équivalent.

  • Articulation prĂ©cise,
  • nuances simples donc efficaces,
  • toucher remarquable en lead comme en accompagnement.

soutiennent l’attention. La troisième variation s’intĂ©resse davantage

  • au rythme,
  • Ă  la complĂ©mentaritĂ© des deux mains et
  • Ă  l’Ă©largissement des registres de l’instrument impliquĂ©s.

La quatrième variation traduit l’imploration de l’arietta par une sorte de lamento en sol mineur. Les chipolatas de la main droite se dĂ©gourdissent dans la cinquième variation grĂ¢ce Ă  des triolets de double croches qui dĂ©gringolent parfois en descentes chromatiques très efficaces. Les deux mains bariolent gentiment pour la sixième variation.

  • ÉlĂ©gance,
  • clartĂ© des dialogues,
  • allant sans prĂ©cipitation,
  • joli decrescendo final :

voilĂ  un dĂ©but de disque pimpant Ă  souhait. Cet apĂ©ritif n’est en effet qu’un amuse-bouche avant le plat principal qui arrive : la Vingt-et-unième sonate pour piano op. 53, dite « Waldstein », du nom du dĂ©dicataire, que Sylvie Carbonel a gravĂ©e en 1964. La pièce est rĂ©putĂ©e avoir Ă©tĂ© composĂ©e alors que Beethoven venait de prendre possession d’un nouveau piano Érard au clavier dotĂ© de davantage de notes que son prĂ©cĂ©dent outil Ă  ploum-ploumer ; il a donc fait ce que feraient les compositeurs Ă  qui on offrirait un piano Paulello : il a utilisĂ© cette avancĂ©e technologique dans son travail.
L’Allegro con brio liminaire martèle la tonalitĂ© d’Ut pianissimo. Cette tension entre les accords graves rĂ©pĂ©tĂ©s, aurĂ©olĂ©s d’une sonorité vintage très plaisante, et la nuance souhaitĂ©e par le compositeur fait la triple force du passage.

  • Elle le nimbe d’une Ă©trangetĂ© inattendue ;
  • elle permet de mĂ©nager des effets de crescendi puis decrescendi dont, Ă©videmment, raffolent les interprètes ; et, grĂ¢ce aux rebonds et au grondement en pointillĂ©s qui en sourd,
  • elle installe une tension dĂ©lectable.

Ainsi,

  • les bariolages sans lourdeur,
  • la discrĂ©tion de la main gauche,
  • la variĂ©tĂ© de toucher et
  • la maĂ®trise du texte

permettent de se plonger Ă  la fois confortablement et inconfortablement dans cette boule d’Ă©nergie qui se secoue, s’arrĂªte, repart en triolets, Ă©change les rĂ´les entre grave et aigu, accĂ©lère, baguenaude, s’escagasse, se replie, se tapit, se dĂ©tend, se pose, module, bondit, confronte binaire et ternaire, s’enflamme Ă  nouveau… On est saisi

  • par le groove qu’insuffle Sylvie Carbonel
    • (tempo,
    • accents,
    • respirations,
    • nuances – oui, les nuances font partie du swing),
  • par sa capacitĂ© saisissante Ă  switcher – hĂ© hĂ© – d’un Ă©tat d’esprit Ă  l’autre,
  • par sa virtuositĂ© assez discrète pour rendre la musique Ă©vidente en Ă©vitant – Ă´ dĂ©mon de la parophonie ! quand tu me tiens – les coups de projecteur sur l’artiste pour laisser l’auditeur focus sur l’Ă©motion du moment.

Avec les modulations et les leitmotives, le travail sur les registres extrĂªmes, qu’ils soient

  • jouĂ©s ensemble pour contraster Ă  fond les ballons,
  • valorisĂ©s par la concentration des deux mains dans le grave,
  • mis en lumière par, au contraire, un segment jouĂ© dans le mĂ©dium,

ajoute Ă©videmment Ă  l’excitation de l’Ă©coute, et il est patent que l’interprète en a pleinement conscience. Surtout, cela est jouĂ© avec

  • une urgence,
  • une absence apparente de calcul,
  • une aisance et
  • un goĂ»t

sidĂ©rants – au point que l’on eĂ»t aimĂ© que le montage nous laissĂ¢t quelques secondes d’apaisement après le dernier ploum de l’Allegro con brio, plutĂ´t que de nous jeter illico dans la gueule du bref mouvement mĂ©dian. Ce deuxième mouvement, adagio molto en Fa, est une « introduzione » au rondo qui va suivre.

  • DĂ©licatesse,
  • gravitĂ© pĂ©nĂ©trĂ©e de musicalitĂ©,
  • pĂ©dalisation impeccablement sĂ©duisante

caractĂ©risent l’exĂ©cution très narrative qu’en donne Sylvie Carbonel. Le rondo, allegro moderato, profite de l’accord de Sol (sans septième mais, ça va, on a compris, d’autant que la main gauche, dans l’aigu, va rappeler ce sol de pivot), pour rebasculer en Ut.

  • De dĂ©licieux piani diffĂ©renciĂ©s,
  • une impossible mais rĂ©currente trille en trio,
  • une ravissante tentation de mineur,
  • un brillant surgissement du ternaire,
  • un truculent mix central en mineur avec du ternaire dedans,
  • de dĂ©licieuses modulations,
  • des nuances chatoyantes,
  • des triolets de doubles judicieusement partagĂ©s entre legato et staccato,
  • un dernier suce-pince poĂ©tique avant le prestissimo conclusif, et
  • l’association entre aisance digitale et hauteur de vue musicale :

le fade out du montage est brutal, mais quelle conviction pianistique emballante ! Voyons tantĂ´t ce qui sourdra d’une sonate de Weber pour flĂ»te et piano…

 


Pour retrouver les critiques précédentes du coffret

Dix-sept pièces de Modeste Moussorgsky – 1
Dix-sept pièces de Modeste Moussorgsky – 2
Les Tableaux d’une exposition de Modeste Moussorgsky

Dix pièces pittoresques d’Emmanuel Chabrier – 1
Dix pièces pittoresques d’Emmanuel Chabrier – 2
Le Cahier de musique de Jacques Desbrière

Franz Liszt – Totentanz
Franz Liszt – Sonate en si mineur
Franz Liszt – Deux harmonies poĂ©tiques et religieuses

De Bach Ă  Granados – Un rĂ©cital imaginaire


Ă€ suivre !

 

Isabel Gehweiler + Fiona Hengartner – Notre amour (Solo musica) – 2/3

Le détail de notre amour enfin révélé par Isabel Gehweiler et Fiona Hengartner

 

Après la mise en bouche mĂªlant Ernest Bloch Ă  Gabriel FaurĂ©, voici le sommet de ce rĂ©cital en arche : la transposition, autorisĂ©e par le compositeur, de la Sonate pour violon et piano de CĂ©sar Franck au violoncelle. L’Allegretto ben moderato associe sans hĂ¢te les deux superbes sonoritĂ©s des musiciennes. On apprĂ©cie

  • l’Ă©vitement du sursentimentalisme,
  • la belle synchronisation des interprètes et
  • la savante rĂ©partition des nuances.

On se dĂ©lecte mĂªme de

  • l’aisance suave de Fiona Hengartner,
  • la souplesse du son d’Isabel Gehweiler et
  • la qualitĂ© du dialogue entre les duettistes.

Ça vibre mais pas trop ; ça sonne juste mais pas sec ; ça se prélasse mais sans traînasser : séduisant.

 

 

L’Allegro libère les petites saucisses de la pianiste.

  • L’Ă©nergie motorique des marteaux percute
  • l’efficacitĂ© de l’archet et
  • dĂ©voile une vision très convaincante de l’Å“uvre oĂ¹ duos, dialogues et soli se tuilent avec une grande habiletĂ©.

La partie mĂ©diane, quasi lento, est interprĂ©tĂ©e avec le recueillement mystĂ©rieux requis, puis la reprise du tempo liminaire et une première modulation triomphale remettent de l’huile sur les flammes. On se laisse emporter par

  • les modulations successives,
  • les accĂ©lĂ©rations via
    • l’insertion d’une demi-mesure,
    • l’usage malin de l’agogique ou
    • la soudaine multiplication des notes, ainsi que par
  • les changements de couleurs menĂ©s avec un naturel confondant.

 

 

Le recitativo-fantasia d’abord ben moderato travaille chaque instrument tour Ă  tour.

  • Isabel Gehweiler y dĂ©ploie la beautĂ© de son violoncelle sur ses diffĂ©rents registres ;
  • Fiona Hengartner y est tour Ă  tour profonde et dĂ©licate ;
  • leur Ă©change prĂ©cipite l’auditeur dans cette suspension d’autant mieux venue qu’elle n’est jamais relĂ¢chement nĂ©gligĂ© ou mollesse nonchalante.

Dans ce quatre temps Ă  triolets, il y a, mĂªlĂ©es,

  • de la respiration,
  • de l’intranquillitĂ© et
  • de la fougue contenue

qui ne jurent pas entre elles mais semblent s’alimenter en pivotant autour du thème principal. En quelques mots : c’est fort bien troussĂ©, et toujours aussi remarquablement captĂ© par Max Molling.

 

 

L’Allegretto poco mosso final se dĂ©plie tranquillement avec

  • la nettetĂ© des Ă©chos attendus,
  • le tempo dĂ©liĂ© qui va bien,
  • le phrasĂ© multiple (legato, dĂ©tachĂ©s, deux en deux…) qui s’impose, et
  • les nuances qui Ă©clairent la circulation du lead.

Pétillent alors

  • les modulations et retournements de modulations,
  • les fortissimi plus toniques que bruyants,
  • l’association entre lyrisme et explosivitĂ© et
  • un finale joyeusement Ă©chevelĂ©.

Une version vigoureuse et brillamment défendue par deux musiciennes de haut rang.

 

Ă€ suivre !


Pour Ă©couter gratuitement le disque, c’est par ex. ici.
Pour l’acquĂ©rir, c’est par ex. lĂ .

 

Fruits de la vigne – Musset Chevalier 2020

Photo : Bertrand Ferrier

 

On l’avait susurrĂ© pour le Pomerol, ça fonctionne pour le Saint-Émilion. Moult sont les appellations Ă  flonflon putrĂ©fiĂ©es par les produits de qualitĂ© dubitante, eh oui, quoique abritĂ©es sous une appellation froufrouteuse. Ce vin, commercialisĂ© pour plus de 13 € (quelque 11 € sur Internet) chez Monoprix, est une pertinente illustration de l’arnaque au label.
La robe est rouge griotte. ClartĂ© sur les bords, ombres sur les fonds, rien de choquant, l’espoir est de mise.
Le nez ose la lĂ©gèretĂ©. La fraĂ®cheur du cassis s’efface rapidement devant un projet de cafĂ© qui s’efface rapidement lui-mĂªme. On essaye donc de retrouver le cassis, mais le chasse-patate s’engrène vite. On veut admirer et, malgrĂ© que l’on en ait, on peine Ă  s’Ă©baubir.
La bouche revendique et assume l’uniformitĂ© d’emblĂ©e. De l’attaque Ă  la finale, le vin refuse de s’Ă©panouir. ConfrontĂ© Ă  une saucisse de MontbĂ©liard aux Ă©pinards, la quille ne dialogue pas plus. As far as we’re concerned, voilĂ  hĂ©las une dĂ©ception que, le lendemain, la dĂ©gustation a confirmĂ©e. Cependant, comme le stipulerait Robert Desnos, cet avis s’Ă©tablit d’après « l’angle sous lequel… »

 

Et d’abord quel angle ?
Je n’en veux pas connaĂ®tre d’autre
Que celui oĂ¹ j’appuie ma tĂªte
Quand je m’y colle Ă  cache-cache.
(« La géométrie de Daniel » in : Destinée arbitraire [1930-1939] pour « La géométrie de Daniel », Gallimard, « Poésie » [1975], 2020, p. 149)

 

On l’assume : de notre angle, mĂªme si c’est un cadeau et que ça nous chiffonne par le fait mĂªme, c’est pas dĂ©lectable.

 

L’art de Sylvie Carbonel (Skarbo) – 10/24

Première de couverture du quatrième disque à retrouver dans le coffret Sylvie Carbonel fomenté par Skarbo

 

Le quatrième disque du florilège de Sylvie Carbonel se présente comme un récital

  • bref,
  • composite et
  • imaginaire,

constituĂ© de pièces interprĂ©tĂ©es entre 1976 et 2008. Ouvrant le bal, les prĂ©lude et fugue en si bĂ©mol mineur BWV 867 extraits du Clavier bien tempĂ©rĂ©. Bach y est, Ă  l’ancienne, taxĂ© de « Jean-SĂ©bastien », bien que Scarlatti ne s’appelle pas Dominique, ni Brahms Jean, Liszt Franck ni Granados Éric. Et pourquoi cela ne serait-il pas ?

  • ClartĂ© du toucher,
  • habiletĂ© de la pĂ©dalisation,
  • Ă©lĂ©gance des accents relançant le propos et
  • justesse des respirations

animent le prélude. La fugue à cinq voix bénéficie

  • d’un choix de tempo appropriĂ©,
  • d’une sĂ©rĂ©nitĂ© qui la solennise et
  • d’une irrĂ©prochable capacitĂ© Ă  faire entendre la polyphonie, au-delĂ  mĂªme de l’entrĂ©e des sujets.

On passe de cinq bĂ©mols Ă  quatre dièses avec la Sonate en Mi K. 162 de Domenico Scarlatti. L’andante est marquĂ© par un double ternaire, aux trois temps de la mesure s’ajoutant le balancement des triolets. Surgit alors la tonicitĂ© de l’Allegro.

  • EfficacitĂ© des accents,
  • fougue des bariolages,
  • couleur des crescendi

captent l’attention. Le contraste est renouvelĂ© avec la reprise qui intègre l’andante avant de prolonger l’allegro.

  • LĂ©gèretĂ© de l’accompagnement,
  • capacitĂ© Ă  changer d’atmosphère en un tournemain et
  • plaisir des galopades Ă©chevelĂ©es

alimentent l’intĂ©rĂªt. Le bond qui rapproche alors FrĂ©dĂ©ric Chopin de Domenico Scarlatti dĂ©contenance, mais ce n’est pas forcĂ©ment un dĂ©faut. Voici que s’avance Ă  prĂ©sent la Quatrième ballade op. 52 en fa mineur du plus Français des Polonais, et rĂ©ciproquement. L’Andante con moto balance tranquillement son 6/8 grĂ¢ce au toucher appropriĂ© donc multiple de Sylvie Carbonel.

  • Contretemps qui swingue,
  • binaire qui bute et pulse Ă  la fois contre le ternaire sur les doubles du finale,
  • agogique qui Ă©pice la rĂ©gularitĂ© d’une souplesse intelligente et
  • respirations inspirĂ©es

agrémentent

  • thème,
  • rĂ©expositions et
  • mutations
    • (variations,
    • modulations,
    • transformations).

De l’apparente tranquillitĂ© de l’interprète sourd une profonde concentration des effets qui s’abstiennent de toute ostentation en dĂ©pit de l’extravagance des moyens techniques, intellectuels et musicaux exigĂ©s. Une version plus intĂ©rieure que dĂ©monstrative, mais avec ce qu’il faut de

  • nĂ©cessitĂ©,
  • percussivitĂ© (je tente) et
  • fulgurances

pour happer l’auditeur.

 

Quatrième de couverture du quatrième disque à retrouver dans le coffret Sylvie Carbonel fomenté par Skarbo

 

L’intermezzo de l’opus 118, andante teneramente, enregistrĂ© en 2008 sur un piano tenant plus de la casserole que de l’instrument mĂ©lodieux, sonne nĂ©anmoins avec

  • la distinction des voix indispensable,
  • les changements de nuances qui vont bien et
  • l’autoritĂ© qui Ă©vite d’injecter la moindre mièvrerie joliette Ă  une pièce qui n’en a pas besoin.

La onzième rhapsodie hongroise en la mineur (mais en La aussi) de Franz Liszt s’Ă©broue sur un Lento a capriccio bardĂ©

  • de trilles bariolantes,
  • de rebonds,
  • d’accĂ©lĂ©rations,
  • de silences,
  • de suspensions et
  • d’une explosivitĂ© oĂ¹ les sĂ©ries de quadruples croches deviennent la norme.

Au rendez-vous,

  • brio,
  • mystère, et
  • dĂ©monstration de toucher autant que d’aisance digitale jusqu’au Prestissimo en Fa#.

En guise de bis, l’interprète propose « El pelele » (le mannequin) d’Enrique Granados, plus ou moins issu des Goyescas (on connaĂ®t l’histoire : c’est la seule composition qui correspond Ă  un tableau prĂ©cis de Goya – pas Chantal, hein – mais elle ne faisait pas partie de la version originale du cycle). Émergeant d’un bref « brillante » liminaire, un Andantino quasi allegretto en Si bĂ©mol percute avec

  • staccato,
  • accents,
  • contrastes,
  • fortissimi,
  • marches harmoniques et
  • modulation choc.

Ça frétille avec

  • sĂ©rĂ©nitĂ©,
  • poĂ©sie et
  • puissance,

concluant ainsi un disque concis, curieux car de bric et de broc, semblant chanter l’Ă©loge d’une musicienne capable de jouer moult styles diffĂ©rents. Sans doute cet interlude manifeste-t-il une volontĂ© de contraster avec d’autres disques du mĂªme coffret davantage centrĂ©s sur un compositeur ou deux. Une respiration, en somme, avant le prochain disque qui s’annonce resserrĂ© sur… Beethoven et Weber.


Pour retrouver les critiques précédentes du coffret

Dix-sept pièces de Modeste Moussorgsky – 1
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Les Tableaux d’une exposition de Modeste Moussorgsky

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Franz Liszt – Totentanz
Franz Liszt – Sonate en si mineur
Franz Liszt – Deux harmonies poĂ©tiques et religieuses


Ă€ suivre !

 

Isabel Gehweiler + Fiona Hengartner – Notre amour (Solo musica) – 1/3

L’amour selon Isabel Gehweiler et Fiona Hengartner

 

Projet intrigant que ce Notre amour, donc raccord avec l’instigatrice, associant Juilliard School et projets pop !

  • D’abord, le disque propose un titre en français et explique que les compositeurs jouĂ©s ici (sauf Paul Juon) sont nĂ©s dans un pays francophone… mais inutile de chercher une notice en français dans le livret, il n’y en a pas.
  • Ensuite, ce disque pour violoncelle et piano s’articule autour de la Sonate en La de CĂ©sar Franck, d’ailleurs taxĂ©e ici de « sonate pour violoncelle et piano » alors que l’original est pour violon et piano (la transcription de la partie soliste ayant Ă©tĂ© pensĂ©e par Jules Delsart, le plus fidèlement possible Ă  l’original).
  • Enfin, le fil rouge serait de nous faire entendre « un son fin de siècle rhapsodique », tout en reconnaissant que les pièces ont Ă©tĂ© Ă©crites de 1880 Ă  1924, et que l’Å“uvre d’Ernest Bloch choisie pour dĂ©capsuler l’album n’est pas reprĂ©sentative de ce son putatif.

Ă€ ce stade, le titre du disque reste un mystère qui, suppute-t-on, sera Ă©clairci par la suite. Il ne se dissipera pas avec From Jewish Life d’Ernest Bloch, Ă  moins de situer l’amour Ă  un niveau mĂ©taphysique… et pourquoi pas ? La première pièce, « Prière », met en valeur la sonoritĂ© chaude d’Isabel Gehweiler ainsi que le son rond et prĂ©cis que Fiona Hengartner obtient de son piano. Le son est d’autant plus important que la virtuositĂ© digitale n’est guère sollicitĂ©e par le compositeur. Il faut donc Ă©baubir l’auditeur avec d’autres arguments, et les artistes n’en manquent certes pas. Comme pour les mettre en valeur, l’Ă©criture – la pièce est dĂ©dicacĂ©e Ă  un violoncelliste – entrelace les deux partenaires en gardant un souci de clartĂ© qui s’exprime par

  • le retour de leitmotives,
  • une construction AABA + brève coda limpide, et
  • une rĂ©partition du thème sans ambiguĂ¯tĂ© entre les musiciennes.

La « Supplication » qui suit répartit à nouveau le thème entre les duettistes à travers

  • un choix de registres variĂ©s,
  • une rĂ©partition polymorphe (soliste + accompagnateur, duo parallèle, reprise au piano avec contrechant au violoncelle) et
  • une tension sĂ©duisante entre le mode implorant et le tempo allant.

La « Chanson juive » qui conclut le bref cycle permet Ă  Isabel Gehweiler de tirer des sons flĂ»tĂ©s de son violoncelle. L’Ă©criture d’Ernest Bloch sublime l’accompagnement entre

  • concision efficace,
  • Ă©chos Ă©mouvants et
  • silences Ă©vocateurs.

 

 

De la belle ouvrage qui frictionne avec ce qui suit. En effet, le rapport entre l’Ă©vocation de la vie judaĂ¯que et les trois mĂ©lodies plus une de Gabriel FaurĂ© publiĂ©es quarante ans plus tĂ´t paraĂ®t tĂ©nu, si l’on omet de se souvenir qu’un lied n’est rien de plus qu’une chanson chic et que le dernier air d’Ernest Bloch Ă©tait une chanson : transition toute trouvĂ©e. Les mĂ©lodies de FaurĂ© ont souvent passionnĂ© les violoncellistes, Ă  commencer par le brushing prĂ©fĂ©rĂ© de la SociĂ©tĂ© GĂ©nĂ©rale, cet excellent musicien capable nĂ©anmoins de se dĂ©placer pour 10 k€ avec une bande-son derrière lui (gling !), et coupable d’avoir jouĂ© les puputes devant la cathĂ©drale en fumĂ©e pour Ă©mouvoir les connards – bref, ce formidable violoncelliste devenu un personnage peu recommandable.
Le livret blablateux omet de rappeler que les trois mélodies op. 23 sont destinées au dialogue piano-voix.

  • Aucune mention des poètes Ă  l’origine des paroles (Sully Prudhomme et Armand Silvestre),
  • aucune mention des textes,
  • aucune mention de l’arrangeur :

un peu de respect pour les petites mains n’aurait point nui pour faire rĂ©sonner la musique. « Les berceaux » en si bĂ©mol mineur mettent en parallèle le mouvement des vaisseaux et des berceaux.

  • L’Ă©quilibre remarquable du piano,
  • la beautĂ© vibrante du violoncelle,
  • l’exactitude plaisante de la synchronisation d’intention

sĂ©duisent sans que, hĂ©las, le sens de cette appropriation violoncellique soit explicitĂ©e. « Notre amour » qui donne son titre au disque pour une raison qui, hic et nunc, nous Ă©chappe, promet que le kif va durer Ă©ternellement… mĂªme si les fans de Marie-Paule Belle savent que l’amour c’est comm’ l’camembert, ça peut pas durer touteuh la vi-i-euh. Après le 12/8, un 6/8 en RĂ© qui ressemble Ă  un 18/16 pour accentuer le balancement des amours parfaites.

  • Doigts dĂ©liĂ©s de la pianiste,
  • souplesse de la violoncelliste,
  • habiletĂ© des variations d’intensitĂ©

flattent l’esgourde. « Le secret » tranche avec son RĂ© bĂ©mol Ă  deux temps, mais pas avec sa thĂ©matique lovoureuse, qui consiste Ă  jurer amour Ă©ternellement Ă  quelqu’un que le cosmos est censĂ© tour Ă  tour ignorer, proclamer et oublier.

  • Justesse des tenues,
  • prĂ©cision des modulations,
  • Ă©motion des nuances

touchent.

 

 

En Si, le « Poème d’un jour » (plus connu sous le sous-titre « Rencontre » que « Toujours », contrairement Ă  ce que pose le livret) est fondĂ© sur un texte de Charles Grandmougin. Originellement, il raconte la rencontre de deux tristes parmi lesquels le mec, tu m’Ă©tonnes, en plein kif, l’admet : « Et mon cÅ“ur te chĂ©rit sans te connaĂ®tre bien ! »

  • L’Ă©nergie nette du piano,
  • la vibration jamais sentimentalisante du violoncelle,
  • la mutation fort riche de couleurs dont est capable le duo

sĂ©duit sans convaincre tout Ă  fait quant Ă  la nĂ©cessitĂ© de l’opĂ©ration remplaçant la voix par le violoncelle. C’est

  • superbement fait,
  • supĂ©rieurement musical et
  • particulièrement charmant,

mais c’est aussi très questionnant, en dĂ©pit de l’Ă©poustouflante prise de son de Max Molling dans la formidable Salle de Musique de La Chaux-de-Fonds : quel sens attribuer Ă  cette sĂ©rie de miniatures prĂ©ludant avant LA sonate ? La Berceuse en RĂ© en 6/8 et initialement pour violon conclut l’Ă©pisode FaurĂ© qui prĂ©cède THE event. En dĂ©pit des respirations bruyantes de la soliste (c’est le lot du genre),

  • le joli balancement,
  • la finesse des piani du violoncelle,
  • l’Ă©lĂ©gance des nuances communes et
  • la minutie admirable du toucher de Fiona Hengartner

ne rĂ©solvent aucune question quant Ă  la direction de l’album. Ce mystère ne dissout certes pas la jubilation de l’Ă©coute… et nous rappelle les questions soulevĂ©es par le prĂ©cĂ©dent disque de la violoncelliste, tout aussi intrigant et enthousiasmant. On se retrouve bientĂ´t pour le gros morceau du disque, afin de croquer l’interrogation Ă  pleines oreilles !


Ă€ suivre…
… et, d’ici lĂ , pour Ă©couter le disque gratuitement, c’est ici.

 

Fruits de la vigne – Mas d’Espanet – Freesia 2022

Photo : Bertrand Ferrier

 

Disponible en trois couleurs, comme la fleur sud-africaine dont il porte le nom, le Freesia est un assemblage fomentĂ© par le mas d’Espanet, oĂ¹ les mots d’ordre affichĂ©s sont biodynamie et respect de la nature. Le Freesia rouge, un chouĂ¯a plus rare que le blanc (il n’est pas proposĂ© sur le bon de commande du producteur), se trouve nĂ©anmoins sur Internet pour env. 9 € hors frais de port et chez les cavistes de bon goĂ»t, tel notre dealer coutumier Mes accords mets vins (Paris 17). Ă€ une dominante de cinsault (70 %), il associe des cĂ©pages que seuls les spĂ©cialistes experts qui connaissent le savoir ou feignent ont l’habitude de titiller :

  • ribeyrenc,
  • aubun,
  • counoise et
  • grand noir de la Calmette

pimentent cette proposition cévenole.
La robe de ce mĂ©lange unique semble contredire la promesse d’un vin Ă  boire avec la mĂªme insouciance qu’un rosĂ©. Il rĂ©unit

  • du rouge joliment lourd,
  • du violine hautement suggestif et
  • quelques obscures clartĂ©s qui, Ă  dĂ©faut de tomber des Ă©toiles, froufroutent agrĂ©ablement dans le godet.

Le nez s’aventure dans un verger de fruits rouges, mais difficile Ă  nos naseaux patauds de dĂ©finir si

  • ça taquine la framboise davantage que
  • ça ne trousse le cassis ou
  • ça ne lutine la mĂ»re.

En insistant, on y croit aussi dĂ©celer en sus une note tantĂ´t florale, tantĂ´t Ă©picĂ©e. Rien d’intimidant, rien de trop lisse non plus : l’Ă©quilibre est astucieux.
La bouche butine les pistils des papilles, justifiant cette fois l’aspect « festif » du jus mis en avant par ses crĂ©ateurs. Les fomenteurs n’ont donc pas vraiment menti ! Le nectar

  • propulse la framboise,
  • freine l’urgence par une certaine astringence,
  • glisse le cassis pour relancer le vin dans le toboggan de la dĂ©gustation,
  • Ă©vite la rondeur d’apparat avec ses flonflons et ses dorures souvent tocs, et
  • ose la persistance chez le convive qui n’a pas aussitĂ´t repris une deuxième glouglouterie pour faire coulisser la première – que voulez-vous ? il en faut, des prĂ©textes, pour boire.

Le mariage avec une bavette d’aloyau, son Ă©crasĂ© de patate et ses haricots de la bonne conscience prouve que la quille est assez bien conçue pour pouvoir nous la jouer Ă  la bonne franquette sans s’Ă©crouler quand un mets la challenge un tantinet. Aurait-on dĂ» envisager une proposition plus tonique ? C’est possible, et cependant ce n’est pas certain tant cette dĂ©couverte interpelle. Entre l’Ă©lĂ©gance raffinĂ©e des hautes sphères et le coulisse-bouchĂ©e planplan se dĂ©plie un vaste Ă©ventail de possibles.

  • Accessible mais non dĂ©boutonnĂ©,
  • original mais non clinquant,
  • rugueux mais non dĂ©nuĂ© de lĂ©gèretĂ©,

le Freesia et ses modestes 12,5° sont une illustration fort louable que le clinquant est superfĂ©tatoire quand l’habiletĂ© artisanale sait associer simplicitĂ© apparente et malicieuse gourmandise, tatataaaa.

 

L’art de Sylvie Carbonel (Skarbo) – 9/24

Verso de la pochette du troisième disque du florilège de Sylvie Carbonel

 

Du cycle vaguement lamartinien que sont les Harmonies poĂ©tiques et religieuses de Franz Liszt, deux extraits gravĂ©s en 1980 sont proposĂ©s pour clore le disque Liszt de Sylvie Carbonel rééditĂ© par Skarbo dans le cadre d’un florilège de la pianiste.
La « BĂ©nĂ©diction de Dieu dans la solitude » s’inspire de vers s’Ă©tonnant de la paix qui habite l’artiste jadis bouillonnant, laquelle ne serait rien d’autre qu’une grĂ¢ce divine. Cette pièce d’ampleur est gĂ©nĂ©ralement interprĂ©tĂ©e en 18′ avec des exceptions passionnantes comme celle proposĂ©e par Cyprien Katsaris en moins d’un quart d’heure. L’Å“uvre s’ouvre sur un double clapotement moderato en Fa # qui ne doit point distraire l’attention du thème Ă©noncĂ© au tĂ©nor (c’est Franz qui l’Ă©crit). Fidèle Ă  son art, Sylvie Carbonel y dĂ©ploie

  • nettetĂ© de la mĂ©lodie,
  • clartĂ© de la polyphonie,
  • mĂ©lange juste de rĂ©gularitĂ© et de souplesse rythmiques, et
  • dĂ©licatesse de la virtuositĂ© discrète.

Dans cette sobriĂ©tĂ© d’excellent aloi, on prend plaisir Ă  parcourir les diffĂ©rents registres du piano et profiter

  • des trouvailles harmoniques,
  • des suspensions, ainsi que
  • de la bulle musicale créée par la pĂ©dalisation jamais floue.

L’artiste maĂ®trise avec gourmandise

  • les tensions – dĂ©tentes,
  • l’art de l’arpège dĂ©licat comme
  • la joie du sforzendo et des contrastes
    • (modulations,
    • intensitĂ©s,
    • rythmes,
    • couleurs).

L’andante ternaire en RĂ© est un temps tentĂ© par le si mineur, oscillant entre la sĂ©rĂ©nitĂ© bien balancĂ©e et l’impossibilitĂ© de rester en place – dilemme Ă©voquĂ© par l’extrait poĂ©tique mentionnĂ© en exergue. Tentant de mixer balancement ternaire et sĂ©rĂ©nitĂ© liminaire, un mouvement « piĂ¹ sostenuto, quasi preludio » propose un mix’n’match en Si bĂ©mol. C’est

  • soyeux sans Ăªtre mignon,
  • pensĂ© sans Ăªtre rigide,
  • sensible sans Ăªtre mièvre :

malgrĂ© les toux du public, qui rappellent qu’il s’agit d’une exĂ©cution en direct (ce que l’on ne devinait guère au cours de la Sonate en si), on boit du petit lait ! Le retour Ă  la tonalitĂ© puis au tempo du  dĂ©but travaille au corps la complĂ©mentaritĂ©

  • de registres (grave / aigu),
  • de battues (binaire / ternaire) et
  • d’attaques (arpèges / accords ou octaves plaquĂ©s).

 

 

Le métier inventif du compositeur rencontre le métier créatif de sa porte-voix.

  • Aisance technique,
  • subtilitĂ© musicale et
  • conviction artistique

se mĂªlent dans la version de Sylvie Carbonel. La fausse fin qui prĂ©cède la coda filant vers l’apaisement jouit Ă  plein des

  • suspensions,
  • Ă©chos,
  • frictions rythmiques (rigueur du bariolage contre changement de mĂ©trique et ritendi) et
  • Ă©chelles de nuances entre piano et moins.

Une version non pas brillante – elle s’y refuse avec Ă©vidence, et c’est une option pertinente au vu du prĂ©sent projet lisztien – mais

  • cohĂ©rente,
  • construite et, ce n’est pas rien,
  • personnelle.

Septième Harmonie, les « FunĂ©railles » s’ouvre par une « introduzione » siglĂ©e adagio et plongĂ©e dans les abysses. La marche harmonique du glas magnifie le travail sur

  • la rĂ©sonance,
  • le groove associant solennitĂ© inĂ©branlable et balancement des croches doublement pointĂ©es + triples (« le glas, disait Ricet Barrier, c’est le swing de l’enterrement »),
  • les changements de nuances et
  • la suspension dramatique que seul permet le silence – une astuce chère au compositeur.

L’Ă©noncĂ© du thème dans les graves est repris par des octaves aiguĂ«s que ponctue alors l’ultragrave. Sylvie Carbonel prend soin de ne pas tout habiller de crĂªpe noir dramatique – il y a assez de tensions variĂ©es dans la partition pour jouer des diffĂ©rentes expressions du chagrin sans Ă©craser l’ensemble d’un pathos qui deviendrait contreproductif en matière de compassion :

  • lyrisme « lagrimoso »,
  • profusion sonore,
  • prĂ©cipitations et ralentis mentionnĂ©s par Franz Liszt himself,
  • accords rĂ©pĂ©tĂ©s,
  • contrastes
    • de registres,
    • de tempi et
    • d’intensitĂ©…

 

 

Le « dramatico » martial, dynamisĂ© par l’association entre binaire pointĂ© et ternaire motorique puis par le passage de La bĂ©mol en La, prĂ©lude Ă  d’autres modulations, est accompagnĂ© par

  • un sĂ©duisant sens du volume
    • (crescendi,
    • dĂ©tentes,
    • silences),
  • un abattage qui n’hĂ©site pas Ăªtre puissant et
  • une technique qui permet de faire musique en chaque circonstance, coda comprise.

Une interprétation

  • d’une grande hauteur de vue,
  • d’une admirable efficacitĂ© et
  • d’une singulière manière qui fond la fougue sĂ©duisante d’un grand Liszt dans le jeu très propre qu’affectionne l’artiste.

Quelle chance, il nous reste encore sept disques à parcourir dans ce florilège de Sylvie Carbonel !


Pour retrouver les critiques précédentes du coffret

Dix-sept pièces de Modeste Moussorgsky – 1
Dix-sept pièces de Modeste Moussorgsky – 2
Les Tableaux d’une exposition de Modeste Moussorgsky

Dix pièces pittoresques d’Emmanuel Chabrier – 1
Dix pièces pittoresques d’Emmanuel Chabrier – 2
Le Cahier de musique de Jacques Desbrière

Franz Liszt – Totentanz
Franz Liszt – Sonate en si mineur


Ă€ suivre !