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Le blog de Bertrand Ferrier, page 89

Adriana Lecouvreur, Opéra Bastille, 16 janvier 2024 – 5/5

Aux saluts d’Adriana Lecouvreur, le 16 janvier 2024 : sur scène, Ă  partir du cinquième Ă  gauche, on reconnaĂ®t presque Yusif Eyvazov (Maurizio), Anna Netrebko (Adriana ressuscitĂ©e), Jader Bignamini (chef) Ekaterina Semnchuk (la princesse de Bouillon) et Ambrogio Maestri (Michonnet). Photo : Bertrand Ferrier.

 

La mort approche. Après

l’acte quatrième d’Adriana Lecouvreur s’apprĂªte Ă  conclure l’affaire ainsi que nous conclurons la nĂ´tre : tragiquement. Dans la demeure d’Adriana aux airs de coulisses dans le dĂ©cor de Charles Edwards, Michonnet veille sur son ancien crush. 2 h 30 après sa première apparition, Ambrogio Maestri n’a rien perdu

  • de sa prĂ©sence,
  • de sa voix ni
  • de son goĂ»t pour l’interprĂ©tation.

Anna Netrebko lui rĂ©pond. La vedette qui joue la vedette ne prend pas la peine de jouer son personnage – on le peut regretter, mais elle se contente d’Ăªtre l’ex-star dĂ©laissĂ©e.

  • Son incarnation vocale pourrait se suffire Ă  elle-mĂªme car
  • le souffle, le grain, l’Ă©ventail de nuances saisissent et
  • les mutations de caractère dans le registre du dĂ©sespoir tĂ©moignent tant d’une maĂ®trise technique stupĂ©fiante que d’un long et profitable compagnonnage avec le rĂ´le.

Quelqu’un a-t-il osĂ© diriger l’artiste, si peu actrice ? Son jeu oscille entre

  • sitcom pour le cĂ´tĂ© caricatural (ha ! cette main Ă  la tĂªte quand elle constate que « piĂ¹ non ricordo »…),
  • tĂ©lĂ©crochet pour l’aspect plaquĂ© de l’excès gestuel et
  • spectacle de fin d’annĂ©e dans l’incapacitĂ© Ă  jouer avec les autres.

 

 

On se console en Ă©coutant Ă  la fois la Netrebko, l’orchestre et les quatuors de chanteurs oĂ¹ les seconds rĂ´les tirent leur Ă©pingle du jeu quand les collègues viennent cĂ©lĂ©brer sa fĂªte. Alejandr0 Baliñas Vieites (Quinault), Nicholas Jones (Poisson), Ilanah Lobel-Torres (la Jouvenot), Marine Chagnon (la Dangeville), les locaux de l’Ă©tape, membres de la Troupe lyrique et des chÅ“urs de l’OpĂ©ra, se jettent dans les stichomythies et les ensembles avec mĂ©tier. Dans la composition, cet intermède est astucieux car il enrichit l’Ă©criture après

  • les airs,
  • les soli et
  • les passages instrumentaux.

Las, point le temps de festoyer – ou plutĂ´t, si : on envoie les auto-invitĂ©s se rincer la dalle ailleurs (« Sete voi non avreste? », devine la rĂ©ponse) car voici le moment drrrramatique que l’on attend depuis le premier lever de rideau. Les fleurs « offerti in un’ora d’oblio » reviennent, empoisonnĂ©es. Elles sont respirĂ©es Ă  pleins poumons par Adriana. Le public frissonne car il sait ce qui se passe… et pourtant, personne ne se prĂ©cipite sur la scène pour empĂªcher Anna Netrebko de pĂ©rir. C’est d’autant plus ballot que Maurizio arrive pile pour lui offrir

  • sa main,
  • son nom,
  • son trĂ´ne.

 

 

Ce dernier duo, incluant la nĂ©gociation (« Non, mon front qui ne change pas d’avis / ne saurait porter une couronne de reine », affirme  modestement Adriana dans le duo supra avant, Ă©videmment, de se raviser), prĂ©cède

  • la folie,
  • l’agonie et
  • la mort tragique de la tragĂ©dienne.

En effet, l’amour qui « sfida la sorte » et « fuga la morte » ne va pas longtemps dĂ©fier le destin et fuir le trĂ©pas. Alors que le dĂ©lire la prend, Adriana implore qu’on la sauve car « morir non voglio » ; puis, « perchĂ© morire? » C’est quand mĂªme plus chouette de « vivere del suo amor ». Mais, voilĂ , c’est ratĂ© pour cette fois. Celle qui se prend alors pour Melpomène, muse

  • du chant,
  • de l’harmonie et
  • de la tragĂ©die,

s’offre nĂ©anmoins un ultime air de bravoure, enveloppĂ©e dans la « luce d’amor ».

  • GravitĂ©,
  • onctuositĂ© et
  • ivresse du cri fatal devenu musique

valent un nouveau triomphe Ă  la Netrebko, qui ruisselle sur

  • ses compagnons d’agonie,
  • l’orchestre et singulièrement
  • son chef, Jader Bignamini.

Certes, l’intĂ©rĂªt narratif de l’opĂ©ra se dissout vite, mais

  • l’implication des interprètes,
  • la qualitĂ© des costumes de Brigitte Reiffenstuel et la pertinence des partis pris de David McVicar,
  • la remarquable coordination entre le plateau et les musiciens,
  • une partition Ă  la fois joyeusement caricaturale et menĂ©e avec un savoir-faire Ă©patant, ainsi que, Ă©videmment,
  • une Anna Netrebko en grande forme vocale

permettent

  • de trembler,
  • d’espĂ©rer contre toute Ă©vidence et
  • de s’Ă©mouvoir

jusqu’au terme de la reprĂ©sentation. Youpi !

 

L’art de Sylvie Carbonel (Skarbo) – 15/24

Recto du septième épisode du florilège Sylvie Carbonel fomenté par Skarbo

 

Å’uvre de jeunesse, ce Trio en Si op. 8 pour pianoforte, violon et violoncelle de Johannes Brahms ? Oui, car composĂ©e après vingt ans de vie ; non, car remixĂ©e sept ans avant la mort. Or, bien que la pochette ne le prĂ©cise pas, c’est cette seconde version, sans doute la plus lĂ©gitime, que Sylvie Carbonel et ses complices ont choisie pour conclure le rĂ©cital enregistrĂ© en 1983 au studio 104 de la Maison de la radio, après un trio de Mozart et le trio de Chopin.
Au violon, Nina Bodnar-Horton est quasi en opĂ©ration rachat puisque, deux ans auparavant, elle a remportĂ© le grand prix du concours Jacques-Thibaud au dĂ©triment du sieur Olivier Charlier, avec qui j’ai eu le plaisir tantĂ´t de jouer, « seulement » gratifiĂ© d’un deuxième prix et du prix d’interprĂ©tation de la musique contemporaine). La « prĂªtresse blonde au profil athĂ©nien », selon l’expression de Jacques Longchampt, avait damĂ© le pion  – et, en France, c’est un crime – au brillant local de l’Ă©tape, Ă  son compatriote Charles-AndrĂ© Linale… et aux Japonais dont Yumino Toyoda dont le papa Ă©tait, c’est pratique, dans le jury.
Ă€ ses cĂ´tĂ©s, feu HervĂ© Derrien, violoncelle solo de l’Orchestre national de France pendant trente ans, Ă©tait connu pour Ăªtre multicasquettes : musicien gradĂ© du plus prestigieux orchestre hexagonal, il Ă©tait aussi soliste, chambriste, musicien de jazz au cĂ´tĂ© de Martial Solal et accompagnateur de vedettes de l’acabit d’un William Sheller. Autant de visions de la musique qui ne sont pas inutiles au moment d’aborder les quasi trois quarts d’heure du monumental trio dĂ©sormais sur notre platine.
Un Allegro con brio en Si trampoline l’histoire. Un dialogue s’engage entre le piano et le violoncelle. La sonoritĂ© du piano est idĂ©alement fondue, avec

  • une basse rassurante,
  • un bariolage discret et
  • une mĂ©lodie phrasĂ©e Ă  la perfection.

Le violon se joint à la conversation. Les interprètes veillent à ce que

  • nuances,
  • accents,
  • changements de mesure,
  • tentations modulantes,
  • frictions entre ternaire et binaire,
  • unissons convaincants ainsi que
  • changements de caractère

évitent tout risque de badinage mimi mais peu captivant.

  • La circulation fluide donc tonifiante des triolets,
  • les contretemps pĂªchus,
  • l’utilisation rouĂ©e du registre aigu des violon et violoncelle,
  • la variĂ©tĂ© des types d’Ă©changes entre collègues,
  • la malice des modulations tonales et modales, ainsi que
  • la capacitĂ© Ă  jouer dans la mĂªme respiration

saisissent. La virtuositĂ© collective et individuelle des musiciens rend dĂ©licieuses ces onze minutes oĂ¹

  • mĂ©lodie savoureuse,
  • science compositionnelle et
  • trouvailles

Ă©vitent toute fatalitĂ© paresseuse qui rĂ©duirait l’Ă©criture Ă  une sĂ©rie de process maĂ®trisĂ©s mais susceptibles de supprimer du geste crĂ©atif

  • l’inspiration,
  • la surprise et
  • le jaillissement

au profit d’un brillant mais simpliste savoir-faire. Le scherzo en si mineur, allegro molto, rebondit avec grĂ¢ce et un dynamisme qui n’est jamais prĂ©cipitation.

  • La beautĂ© des nuances piano,
  • la capacitĂ© Ă  distinguer tonicitĂ© et bruit,
  • le sens des sforzendi qui offrent des marcato libĂ©rĂ©s de tout besoin de dĂ©cibels, ainsi que
  • des crescendi et decrescendi remarquablement rĂ©alisĂ©s

séduisent immédiatement et durablement.

  • Ça balance,
  • ça sautille,
  • ça vibre,
  • ça rue aussi et
  • ça breake avec grĂ¢ce au retour du tempo I et du mode mineur.

L’Adagio revient Ă  une dominante de Si. Le dĂ©licat legato de Sylvie Carbonel introduit l’Ă©change entre les deux archettistes. Ă€ la fois

  • respiration,
  • retour au calme et
  • autre façon d’exploiter les possibles du trio,

le mouvement permet d’associer

  • la tranquillitĂ© impavide du piano,
  • la chaleur Ă©vocatrice du violoncelle et
  • la polymorphie du violon, Ă  la fois leader nĂ© et potentiellement excellent accompagnateur.

PortĂ©e par des interprètes aux petits soins (ou aux petits oignons, l’un n’empĂªchant point l’autre), la partition, loin de dĂ©vider un slow lĂ©nifiant pour musique de film de NoĂ«l, Ă©tincelle dans l’intimitĂ© grĂ¢ce

  • aux mutations du discours,
  • aux suspensions intrigantes,
  • Ă  l’insertion du ternaire sur la superbe partie finale,
  • aux rĂ©currences envoĂ»tantes,
  • aux riches harmonies et
  • Ă  l’exploitation du contraste entre la vitalitĂ© du prĂ©cĂ©dent mouvement et cette passionnante lenteur tombĂ©e sur le trio.

L’Allegro final a souvent fait Ă©crire les classicoss car il semble incongru : chacun sait qu’on ne finit pas une Å“uvre en majeur sur une tonalitĂ© mineure. Johannes Brahms le savait aussi, donc il l’a fait quand mĂªme. Pis : il a choisi d’Ă©crire un dernier mouvement souvent doublement ternaire (3/4 + triolets, donc quasi 9/8) alors que chacun sait, car chacun sait beaucoup de choses, qu’un finale en binaire, ç’a quand mĂªme achement plus de gueule.

  • RĂ©gularitĂ© et souplesse,
  • Ă©lĂ©gance et tonicitĂ©,
  • verticalitĂ© et Ă©changes horizontaux,
  • mode mineur et tentation du majeur au centre

expriment, animent et irritent la tension qui parcourt le mouvement. C’est autour du piano que tout pivote tant le rĂ´le qui lui est confiĂ© est multiple :

  • il accompagne,
  • il impulse les mutations,
  • il relance,
  • il module,
  • il lie et
  • il tranche.

Ainsi soutenus, violon et violoncelle peuvent

  • dĂ©ployer leur onctuositĂ©,
  • s’enjailler,
  • se chicaner et
  • s’enflammer

pour notre plaisir le plus canaille. Au prochain Ă©pisode, ils s’Ă©clipseront nĂ©anmoins afin que Sylvie Carbonel affronte seule les escarpements enchanteurs de l’Humoreske op. 20 du sieur Robert Schumann.


Pour Ă©couter le disque Beethoven – Weber gratuitement, c’est ici.
Pour acheter le coffret (env. 35 €), c’est par exemple lĂ .

Pour retrouver les critiques précédentes du coffret
Dix-sept pièces de Modeste Moussorgsky – 1
Dix-sept pièces de Modeste Moussorgsky – 2
Les Tableaux d’une exposition de Modeste Moussorgsky

Dix pièces pittoresques d’Emmanuel Chabrier – 1
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Le Cahier de musique de Jacques Desbrière

Franz Liszt – Totentanz
Franz Liszt – Sonate en si mineur
Franz Liszt – Deux harmonies poĂ©tiques et religieuses

De Bach Ă  Granados – Un rĂ©cital imaginaire

Ludwig van Beethoven – La Waldstein et plus
Carl Maria von Weber – Sonate pour flĂ»te et piano

Wolfgang Amadeus Mozart – Troisième trio K.502 et plus
FrĂ©dĂ©ric Chopin – Trio en sol mineur


Ă€ suivre !

 

Faire l’humour encore et en corps

Au thĂ©Ă¢tre de l’Ă®le Saint-Louis, le 10 juin 2022. Photo : Rozenn Douerin.

 

C’Ă©tait aussi le but de 44 ou presque : rĂ©unir sur un double disque rempli Ă  ras bord des chansons d’une Ă©poque qui Ă©tait en passe d’Ăªtre rĂ©volue. Parmi ces tunes, « Fais-moi l’humour », qui vient de rejoindre la team des chansons Ă  5 chiffres sur Spotify en dĂ©passant les 10 000 Ă©coutes, a dĂ» pointer le bout de son nez en 2011 pour accompagner le dĂ©veloppement du rĂ©pertoire du trio Je m’appelle Firmin. J’y ploum-ploumais, Ă©crivais les textes et parfois – comme ici – la musique, et y sĂ©vissais en compagnie de mon frère Damien aux fredonneries ainsi qu’aux grattouillis de gling-gling, et de Thierry Tonelli Ă  la contrebasse.
Sans Ăªtre retoquĂ©e, mes comparses ayant la diplomatie dans le sang (ou craignant que je ne piquasse une crise devant leur manque de goĂ»t, ce qui revient in fine au mĂªme), « Fais-moi l’humour » n’a jamais Ă©tĂ© un hymne du trio. Je me rĂ©jouis qu’elle rĂ©sonne aux portugaises des quelques curieux qui viennent picorer ce disque disponible – grĂ¢ce Ă  la prise de son de RĂ©jean et au mastering d’un roi du mĂ©tier – sur Spotify et en version physique ici, avec, classe oblige, Pierre-Marie Bonafos au sax.

 

 

Adriana Lecouvreur, Opéra Bastille, 16 janvier 2024 – 4/5

Yusif Eyvazov (Maurizio), Anna Netrebko (Adriana) et Ekaterina Semenchuk (la princesse) dans « Adriana Lecouvreur », le 16 janvier 2024 Ă  l’OpĂ©ra Bastille. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Deux en un : au premier acte divertissant et au deuxième acte drrrramatique, le livret d’Adriana Lecouvreur fait se succĂ©der – après une première pause et 1 h 25 environ de musique – une synthèse. En effet, le troisième acte est celui du divertissement dramatique. Au programme, le climax de la spĂ©cularitĂ©, entendue comme l’inscription du thĂ©Ă¢tre dans le thĂ©Ă¢tre.
La scène reprĂ©sente un thĂ©Ă¢tre, donc une scène et une salle dans le palais Bouillon. La princesse, loin de remercier celle qu’elle soupçonne Ăªtre la voleuse de Maurizio mais qui lui a quand mĂªme sauvĂ© l’honneur, fulmine contre sa rivale et promet : « Perdonar nol potrei nemmeno a Dio. » Ekaterina Semenchuk excelle dans cet oxymoron qu’est la rage chantĂ©e « à part ». Cette rumination est Ă  la fois

  • sonore (elle est chantĂ©e),
  • intĂ©rieure (nul n’est censĂ© l’entendre) et
  • significative (dans un monde oĂ¹ tout semble n’Ăªtre que jeu d’acteur, cette convention de thĂ©Ă¢tre fait sens).

Ainsi l’opĂ©ra exprime-t-il le hurlement silencieux qui rĂ©sonne dans la poitrine de l’amante bafouĂ©e. L’abbĂ© (Leonardo Cortellazzi) saute sur l’occasion pour flatter « galantemente » la dame, mais ce divertissement ne lui vaut que d’Ăªtre rabrouĂ©. Pour le moment, la princesse a la rage et n’a qu’un objectif : la vengeance.
Adriana s’offusque presque moins de la malignitĂ© de Mme de Bouillon – pour affecter sa rivale triomphante, la princesse a prĂ©tendu que Maurizio avait Ă©tĂ© gravement blessĂ© en duel – que de sa perversitĂ© quand elle apparaĂ®t Maurizio, bien vivant. L’acte bascule alors dans la mise en Å“uvre du thĂ©Ă¢tre. En effet, celui-ci n’est pas un simple dĂ©cor mais un mode de fonctionnement, ainsi que le souligne la mise en scène de David McVicar revivifiĂ©e par Justin Way. Chaque grand personnage va avoir droit Ă  son moment de bravoure.
Premier jetĂ© dans l’arène, Maurizio se lance dans le rĂ©cit de l’assaut de Mittau. Le livret d’Arturo Colautti ajoute donc le rĂ©cit Ă  l’histoire, c’est-Ă -dire que, de mĂªme que la scène reprĂ©sente un thĂ©Ă¢tre, de mĂªme l’action se suspend en intĂ©grant une analepse, rappel de ce qui est advenu tantĂ´t. Yusuf Eyvazov n’attend que cela pour dĂ©montrer

  • sa vaillance vocale,
  • son communicatif plaisir Ă  narrer et
  • son penchant scĂ©nique Ă  en faire des caisses dans le rĂ´le du matamore dragueur faussement modeste,

trois qualitĂ©s ici pleinement mises Ă  profit. Deuxièmes personnages Ă  entrer en action, les danseurs, personnage moral, interprètent le jugement de PĂ¢ris dans une chorĂ©graphie d’Andrew George ressuscitĂ©e par Adam Pudney. LĂ  encore, on est dans le thĂ©Ă¢tre-miroir, puisque l’argument tourne autour de la rivalitĂ© entre des femmes-dĂ©esses. MalgrĂ© tout, les acrobaties des artistes ne passionnent pas l’assistance dans la-salle-sur-scène, comme en Ă©cho aux pas-passionnĂ©s-de-ballet prĂ©sents dans la salle. Tant pis pour Francesco Cilea qui y a placĂ© un joli interlude orchestral permettant Ă  la phalange parisienne, placĂ©e sous la direction de Jader Bignamini, de montrer un autre aspect de son travail.
Une fois les danseurs partis en manifestant leur frustration devant un public peu enthousiaste, c’est Ă  Adriana, le troisième personnage, de se lancer dans LE grand moment (en rĂ©alitĂ©, il lui en restera un autre dans l’acte IV). Avec une aisance entre glacĂ©e et glaçante, Anna Netrebko passe

  • de la dĂ©clamation
  • au chant enflammĂ© puis
  • Ă  la malĂ©diction presque incantatoire.

Pour un peu, on penserait presque au cri de Donner appelant les nuages… La lumière noire de l’orchestre, exprimĂ©e par une pĂ¢te compacte et habilement malaxĂ©e par le compositeur et son porte-voix de chef, laisse prĂ©sager du pire pour l’acte quatrième. Youpi !


Ă€ suivre…

 

L’art de Sylvie Carbonel (Skarbo) – 14/24

Verso de la couverture du sixième disque à retrouver dans le coffret Sylvie Carbonel fomenté par Skarbo

 

Le Trio en sol mineur op. 8 de FrĂ©dĂ©ric Chopin, Ă©ditĂ© en 1829, est aurĂ©olĂ© d’une polĂ©mique comme les classicoss aiment Ă  s’en inventer. L’idĂ©e est que Chopin n’aimait pas le violon. Preuve irrĂ©futable, selon la partie civile : il n’a rien Ă©crit pour cet instrument, hormis le prĂ©sent trio et les parties orchestrales de ses concerti. Allant plus loin dans le piapiapia, il se murmure qu’il aurait pensĂ© le Trio en sol mineur non pas pour violon, violoncelle et piano mais, suprĂªme offense, pour alto, violoncelle et piano, et qu’il n’aurait renoncĂ© Ă  cette option que parce que cette formation eĂ»t semblĂ© incongrue. Ă€ Nina Bodnar Horton de nous convaincre que ces rumeurs sont pour partie infondĂ©es…
… et ce, dès l’Allegro con fuoco liminaire, auquel le piano donne le groove tandis que ses complices devisent sagement. Attentifs au discours des uns et des autres, les protagonistes Ă©changent

  • rythmes pointĂ©s,
  • doubles croches et
  • triolets,

enrichissant leur conversation d’inflexions thymiques captivantes. Tour Ă  tour

  • badins,
  • sombres en dĂ©but de seconde partie et
  • interrogatifs,

les complices s’en remettent Ă  l’allant quasi incessant de la partie de piano.

  • Les belles synchronisations – notamment dans le parallĂ©lisme entre violon et piano – ont l’effet wow attendu ;
  • les contrastes mĂ©nagent l’intĂ©rĂªt en sus du plaisir de bon aloi ; et
  • un souffle ambitieux donc stimulant parcourt ce mouvement voire ce geste de presque 8′ et emporte l’auditeur, coda virtuose du piano en prime.

Le scherzo « con moto ma non troppo » passe en Sol majeur avec l’allĂ©gresse de la facĂ©tie que renforcent entre autres

  • les pĂ©piements du piano,
  • les Ă©chos entre interlocuteurs,
  • le joli balancement ternaire,
  • les modulations provisoires,
  • le surgissement de pizzicati dynamisants ou d’une trille pianistique, qui ajoutent au cĂ´tĂ© mozartien du mouvement,

donnant une cohĂ©rence par proximitĂ© ou presque avec le Troisième trio ouĂ¯ avant et enregistrĂ© lors du mĂªme concert de 1983. Le trio prolonge ce moment qui sent son dĂ©jeuner sur l’herbe en bonne compagnie. Certes, Ă  la lĂ©gèretĂ©, rĂ©pondent çà et lĂ 

  • des unissons inquiets,
  • des accents sĂ©vères,
  • un ritendo presque menaçant et
  • un ancrage dans les registres graves ressemblant Ă  un froncement de sourcils.

Le da capo n’en ramène pas moins manière d’insouciance. L’adagio sostenuto persiste en 3/4 et en mode majeur mais en Mi bĂ©mol, cette fois. Sous l’apparente tranquillitĂ© de la surface, des irisations tĂ©moignent d’une intense vie intĂ©rieure.

  • Tentations modulantes,
  • associations rythmiques (binaire / triolet, quintolets / sextolets / septolets voire quatorzolets, ornements),
  • ruptures de tons et
  • suspensions du discours

laissent, sous la sĂ©rĂ©nitĂ© aimable du mode majeur, imaginer que des tensions parcourent les trois Ă©nergumènes – la dernière partie du mouvement l’explicite avant de tenter d’effacer ces dĂ©saccords… vainement, par chance. Le finale se prĂ©sente pourtant allegretto et tente de renouer avec le badinage liminaire, comme le manifestent le retour Ă  la tonalitĂ© de Si bĂ©mol et le rĂ´le moteur du piano. Sylvie Carbonel fait danser son instrument. Ses compagnons tentent de lui emboĂ®ter le pas. Le violoncelle d’HervĂ© Derrien est le premier Ă  tenter sa chance, suivi par le violon de Nina Bodnar Horton. La pianiste dĂ©ploie

  • son sens rigoureux du rythme et de l’agogique,
  • son art du toucher, ainsi que
  • sa capacitĂ© Ă  phraser et nuancer.

Contribuent au charme du mouvement

  • trilles effervescents,
  • walking bass efficace,
  • changements brusques ou progressifs d’intensitĂ©,
  • dilatation du tempo ou respect mĂ©tronomique,
  • marches harmoniques et chromatismes ascendants habilement brisĂ©s, et
  • prises de risque virtuoses propres au concert.

Au terme du voyage, il est certain que ce trio pour piano est d’abord un trio pour piano (si) plutĂ´t qu’un trio pour violon ou violoncelle. Non pas nonobstant cette caractĂ©ristique mais en l’intĂ©grant Ă  leur interprĂ©tation, le tour de force des musiciens est de parvenir Ă  agrĂ©ger les trois instruments pour produire

  • un son cohĂ©rent,
  • un projet collectif et
  • une sorte de diastole-sistole autour du piano matriciel plus que susceptible de faire battre le cÅ“ur des mĂ©lomanes.

Nous aurons bientĂ´t l’occasion d’Ă©couter la troisième partie du concert. Il s’agira du massif Trio en Si de Johannes Brahms dont la longueur explique sans doute a posteriori l’apĂ©ritif constituĂ© par le florilège de la Deuxième sonate de Chopin : les trois trios auraient dĂ©passĂ© les 80′ autorisĂ©es par les usines de pressage – limite de la modernitĂ©, avec intelligence artificielle, naturelle ou sans !


Pour Ă©couter le disque Beethoven – Weber gratuitement, c’est ici.
Pour acheter le coffret (env. 35 €), c’est par exemple lĂ .

Pour retrouver les critiques précédentes du coffret
Dix-sept pièces de Modeste Moussorgsky – 1
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Franz Liszt – Totentanz
Franz Liszt – Sonate en si mineur
Franz Liszt – Deux harmonies poĂ©tiques et religieuses

De Bach Ă  Granados – Un rĂ©cital imaginaire

Ludwig van Beethoven – La Waldstein et plus
Carl Maria von Weber – Sonate pour flĂ»te et piano

Wolfgang Amadeus Mozart – Troisième trio K.502 et plus


Ă€ suivre !

 

Fruits de la vigne – Domaine Chiroulet – Terroir gascon 2020

Photo : Bertrand Ferrier

 

Il ne fait pas toujours chaud, en Gascogne, d’oĂ¹ le nom de Chiroulet, tirĂ© du « chiroula », dĂ©signant un vent glaçant en patois gascon. Sous la houlette de Philippe Fezas (le site du domaine Ă©voque son « parcours soulignĂ© d’ambition » ce qui, on en conviendra, n’est pas super, super clair et, pourtant, l’expression n’est pas de moi, c’est dire), le domaine propose une gamme large, dont l’entrĂ©e en rouge est ce « Terroir gascon », affichĂ© Ă  13°, idĂ©al pour relancer notre sĂ©rie « que boire Ă  Paris pour quelque dix euros ? » puisque la quille se peut trouver Ă  ce tarif aux Galeries Lafayette.
On notera l’effort marketing frappant la sĂ©mantique qui enveloppe cette IGP. Ainsi

  • de l’usage du mot « terroir » dont Jean Szlamowicz rappelait combien il « incarne la puissance d’Ă©vocation du rapport du vin au lieu » mĂªme si, Ă´ euphĂ©misme, il « ne va pas sans ambiguĂ¯tĂ©s » (Savoir parler du vin, Le Cerf, 2023, p. 203),
  • de l’ouverture Ă  l’international avec l’inscription de « France », et
  • de la tentative de capitaliser sur une supposĂ©e proximitĂ© artisanale avec le recours au terme « famille ».

La robe de cet assemblage (50 % merlot, 30 % cabernet-franc, 20 % tanat) virevolte autour d’une teinte Ă©voquant le coulis de framboise et hĂ©site Ă  fricoter avec une timide noirceur, peut-Ăªtre hĂ©ritĂ©e du grain quasi noir du tanat.
Le nez, très discret, Ă©voque Ă  notre naseau quelque chose de pas très Ă©loignĂ© d’une Ă©corce d’agrume Ă©voluant vers des notes musicales de cafĂ© en grain.
La bouche attaque entre la framboise et le cassis. Rugueux comme un vent froid, le breuvage revendique une rigueur qui frise d’abord l’astringence avant d’Ă©voluer vers une finale joliment compotĂ©e.
Ce nonobstant, nous mentirions en prĂ©tendant avoir Ă©tĂ© totalement Ă©baubi. Notre très grande faute, en sus d’une nouvelle illustration de notre inculture Å“nologique ? Peut-Ăªtre. Ă€ l’Ă©vidence, le mariage que nous avons fomentĂ© entre le « Terroir gascon » et un tartare de bÅ“uf ne met pas en valeur cet aspect : une grillade ou un plat cuit, pourquoi pas quasi ragoĂ»teux, Ă©viterait cette sensation d’avoir en bouche deux saveurs qui s’Ă©vitent et refusent de fricoter de conserve. Bah, au grand jeu des alliances, quand on tĂ¢tonne pour ne pas se rĂ©pĂ©ter avant d’Ăªtre complètement gĂ¢teux, on ne peut pas gagner Ă  tous les coups, ça s’saurait, et ce serait fĂ¢cheusement ennuyant. Continuons de tenter et, selon l’expression de Pierre Jean Jouve, que notre regard Ă  la mer caresse les idĂ©es (Matière cĂ©leste [1964], in : Dans les annĂ©es profondes…, Gallimard, « PoĂ©sie », 1995, p. 156), fĂ»t-ce pour constater la dĂ©sunion entre le projet imaginĂ© et la rĂ©alitĂ© vĂ©cue !

 

Adriana Lecouvreur, Opéra Bastille, 16 janvier 2024 – 3/5

Lors d’un « Trouvère » Ă  Bastille, peut-Ăªtre en 2016, de droite Ă  gauche Ekaterina Semenchuk (Azucena) et Yusif Eyvazov (Manrico) en compagnie de Hui He (Leonora) et Ludovic TĂ©zier (le comte de Luna). Photo suggestive : Bertrand Ferrier.

 

Contexte et synospsis : fait.
Acte I : fait.
Restent le sombre et le sordide, car le drame s’est nouĂ© Ă  la fin du premier acte – un complot complexe ourdi par le prince de Bouillon pour se dĂ©cocufier bien qu’il cocufie lui-mĂªme (mais lui, c’est un mec, c’est pas pareil). Or, ce complot risque aussi de dĂ©voiler Maurizio, lequel vient de conquĂ©rir Adriana mais ne s’est pas encore dĂ©barrassĂ© de la princesse de Bouillon, un vieux sparadrap qui lui colle encore au cÅ“ur et au corps. Dans la salle, le changement de plateau impatiente – il eĂ»t peut-Ăªtre Ă©tĂ© malin d’avertir les spectateurs du dĂ©lai nĂ©cessaire Ă  cette modification.

  • Ça sirote des gourdes en plastique qui sauveront la planète des bouteilles en plastique,
  • ça taquine le sandwich avec une modestie de moins en moins modeste,
  • ça craint le malaise de la diva,
  • ça applaudit pour tenter d’entraĂ®ner les autres spectateurs et de mettre la pression sur les techniciens,
  • ça traficote sur les cellulaires.

L’opĂ©ra, c’est ça aussi, nowadays : ça vit. Les premiers airs d’Anna Netrebko doivent dĂ©jĂ  circuler sur les rĂ©seaux sociaux. Enfin, le buste de Molière en avant-scène est Ă´tĂ©, signe que le show est sur le point de reprendre.
Après le dĂ©sir de thĂ©Ă¢tre, voici le thĂ©Ă¢tre du dĂ©sir. Nous sommes chez la Duclos, qui semble servir de garçonnière Ă  Maurizio. La princesse a convoquĂ© le coureur pour une petite explication de texte. Prudente, suppute-t-on, Ekaterina Semenchuk ne part pas sur des bases Ă©clatantes mais, peu Ă  peu, les registres s’Ă©galisent et l’aigu accepte de rutiler autant que les graves. L’Ă©change est houleux, mais l’OpĂ©ra sourit quand Yusif Eyvazov s’exclame : « La Bastiglia non vedrĂ²! » (Je ne verrai pas la Bastille !) PoussĂ© Ă  bout, Maurizio reconnaĂ®t qu’il convole avec une autre dulcinĂ©e qu’il refuse de dĂ©noncer (« L’anima ho stanca, e la meta è lontana »). Le tĂ©nor n’a certes pas la plus belle voix du monde, mais on apprĂ©cie son travail sur le jeu et les inflexions visant Ă  exprimer l’Ă©motion et la gĂªne.

 

 

Quand le Prince dĂ©barque avec l’abbĂ©, c’est ambiance « Ciel, mon mari ! » Ă  bord. Sa chère Ă©pouse se cache.  Adriana arrive et apprend que Maurizio est le comte en personne. Ainsi se dĂ©roule la bobine de la duperie : dans la mise en scène de David McVicar, fidèle au geste original, Adriana Lecouvreur s’affirme rĂ©solument comme un spectacle spĂ©culaire avec

  • ses coulisses oĂ¹ se jouent des vies comme dans le I,
  • des scènes oĂ¹ l’on joue des rĂ´les, et
  • des entre-deux oĂ¹ le mensonge est le seul moyen – nullement garanti – de connaĂ®tre quelques vĂ©ritĂ©s.

David McVicar se pourlèche les babines en allant plus loin que cette tripartition. En effet, dans sa réalisation, les fonctions des lieux sont

  • poreuses (la coulisse peut Ăªtre scène, et rĂ©ciproquement),
  • contradictoires (quand Adriana dit un texte en pensant Ă  son chĂ©ri ou, plus tard, pour dĂ©noncer sa rivale, la scène devient le lieu du vrai de la vie) et
  • interchangeables (sur le plateau du I, les Ă©lĂ©ments mobiles de dĂ©cor, manipulĂ©s en pleine lumière, montrent Ă  quel point la fonction n’est pas consubstantielle de l’espace).

Du thĂ©Ă¢tre sur le thĂ©Ă¢tre, rien que de très banal ! En revanche, le metteur en scène creuse l’interchangeabilitĂ©

  • du thĂ©Ă¢tre dans sa globalitĂ©,
  • de la scène spĂ©cifiquement, et
  • de la vie oĂ¹ chacun joue Ă  la fois son rĂ´le et le personnage qu’il s’est choisi (le prince, par ex., joue le digne mari dĂ©fendant son exclusivitĂ© sur sa femme, mais il est aussi Ă  couvert – on ne voit jamais l’Ă©lue – le joyeux luron qui s’envoie une tragĂ©dienne).

Ce mĂ©li-mĂ©lo soutient l’attention dans une intrigue qui, en dĂ©pit

  • de beaux airs,
  • de solides Ă©changes musiquĂ©s et
  • d’un orchestre qui sait prendre avec grĂ¢ce toute sa place,

perd en densitĂ© narrative et en intĂ©rĂªt anecdotique ce qu’elle gagne en intensitĂ© rĂ©flexive dans un monde oĂ¹ tout le monde berne tout le monde. Ici, on cherche la vĂ©ritĂ© que l’on redoute, on cĂ´toie ceux que l’on ignore, on manipule ceux qui nous manipulent, bref, on vit car on est Ă  l’opĂ©ra. On mourra dans deux actes, mais chaque temps en sa chose.

 

 

 

L’art de Sylvie Carbonel (Skarbo) – 13/24

Recto de la couverture du sixième disque à retrouver dans le coffret Sylvie Carbonel fomenté par Skarbo

 

Risquerait-on pas de s’ennuyer en Ă©coutant un coffret anthologique si des surprises ne le venaient pimper ? Le programme du sixième disque du best of Sylvie Carbonel prĂ©munit triplement contre ce genre de risque.

  • D’abord parce que le titre est « Trios pour piano et cordes », et qu’une pièce pour piano seul ouvre le bal.
  • Ensuite parce que le disque prend en sandwich Mozart entre deux morceaux de Chopin.
  • Enfin parce qu’il se dĂ©capsule non pas sur une sonate de Chopin, mais sur deux extraits de ladite sonate, apparemment enregistrĂ©s en 1963 lors du concours d’entrĂ©e au CNSMDP.

Supposera-t-on que la dame était insatisfaite des deux autres mouvements, ou que le conservatoire souhaitait uniquement vérifier la capacité des candidats jouer autre chose qu' »Au clair de la Luneuh » ? Quelle que soit la raison de cette bestofisation, la question reste identique : fallait-il insérer une sonate tronquée dans le disque, qui plus est centré sur la musique de chambre ?
Les dĂ©fenseurs de cette idĂ©e rappelleront que l’Å“uvre manque d’uniformitĂ© voire d’unitĂ©. Chopin n’a pas composĂ© une sonate. Furieux de voir sa première sonate circuler malgrĂ© ses instructions (et sans lui rapporter une pièce jaune), il s’est contentĂ© de juxtaposer quatre morceaux et de clouer ensuite en haut de la partition l’Ă©criteau « SONATE ». En jouer deux extraits n’a donc rien de blasphĂ©matoire.
Les contempteurs ricaneront Ă  l’idĂ©e d’Ă©couter une Deuxième sonate en si bĂ©mol mineur op. 35 privĂ©e du mouvement qui l’a dĂ©terminĂ©e, la marche funèbre-et-pas-que du troisième. Ma foi, qu’ils dĂ©battent entre eux pendant que nous laissons le gramophone dĂ©rouler la musique apĂ©ritive que l’Ă©diteur a choisie pour nous.
Le premier mouvement, grave quelques secondes, passe Ă  double tempo promptement. Le son est rĂ©solument vintage, ce qui n’est certes pas dĂ©sagrĂ©able. En effet, il rappelle Ă  notre oreille la variĂ©tĂ© diachronique de sonoritĂ©s qui fait aussi la richesse du catalogue pianistique, parfois gommĂ©e par des restaurations criardes susceptibles de nuire Ă  certains artistes concernĂ©s. Apparaissent d’emblĂ©e certaines qualitĂ©s que la pianiste sur le point de passer dans la cour des grands affirmera au long de sa carrière :

  • respect du texte,
  • caractère dĂ©cidĂ©,
  • absence de sentimentalisme cependant dĂ©nuĂ©e de sècheresse,
  • capacitĂ© de muter les couleurs si habile que la cohĂ©rence du fragment n’est jamais menacĂ©e.

On se repaît itou

  • du rythme dĂ©mentiellement tonique et complexe du mouvement ici Ă  la fois
    • concentrĂ©,
    • rageur et
    • jubilatoire,
  • de la modulation sans retour en Si bĂ©mol, qui ajoute un peu de soleil entre nos deux esgourdes (prĂ©cieux quand on a facilement tendance Ă  la dĂ©pression), et
  • de l’Ă©nergie des accords rĂ©pĂ©tĂ©s que la presque-gamine compresse jusqu’Ă  les faire exploser avec science.

Au cas oĂ¹ vous n’auriez pas eu votre dose de virtuositĂ©, voici, dernier mouvement de la sonate, l’extravagant presto, dĂ©fi en 2/2 officiellement, en 12/8 officieusement (et cette tension contribue Ă©videmment Ă  l’intĂ©rĂªt de l’exercice) oĂ¹ mains droite et gauche partagent Ă  l’unisson et Ă  l’octave la mĂªme cavalcade.

  • Doigts dĂ©liĂ©s,
  • tonicitĂ© hĂ©sitant entre impassibilitĂ© et ironie,
  • rĂ©gularitĂ© travaillĂ©e par
    • les accents,
    • les nuances et
    • les contretemps

fusent ainsi qu’attendu. C’est brillant, d’autant que l’on sent poindre sous le numĂ©ro circassien enlevĂ© avec maestria le dĂ©sir – invraisemblable pour tout pianoteur normalement constituĂ© – de faire de la musique au-delĂ  du show exigĂ© par le compositeur et le contexte de concours.

 

 

Le lien entre des bouts de sonate de Chopin et un trio de Mozart n’est pas Ă©vident (d’autant que Chopin est rĂ©putĂ© avoir admirĂ© surtout le sixième trio, donc pas celui qui est programmĂ©). Mais, lĂ  encore, si tout Ă©tait toujours logique, ce systĂ©matisme risquerait de nous paraĂ®tre ensuquant. Sur dix disques, on aurait tort de bouder le plaisir de l’Ă©tonnement. En revanche, on ne saurait ne pas s’escagasser devant la lĂ©gèretĂ© Ă©ditoriale du label, annonçant le cinquième trio pour violon, violoncelle et piano… alors qu’il s’agit du Troisième trio en Si bĂ©mol, cĂ´tĂ© K.502 et enregistré live en 1983.
L’Allegro s’annonce

  • lĂ©ger,
  • sautillant et
  • aimablement dirigĂ© par un piano alliant rĂ©solument rigueur et ductilitĂ©.

Les compères rendent avec alacritĂ© (hĂ©hĂ© !) et prĂ©cision les grĂ¢ces de la partition.

  • Les dialogues entre comparses sont sainement huilĂ©s ;
  • le rythme est tenu, les effets de relĂ¢chement / agitation Ă©tant assurĂ©s par les nuances ;
  • les attaques et phrasĂ©s sont rĂ©glĂ©s aux petits oignons.

La seconde partie du mouvement travaille davantage les effets de duos (piano + violoncelle versus violon) sans renoncer aux effets d’Ă©cho et aux duos Ă  la tierce, offrant Ă  entendre une musique plus primesautière qu’Ă©mouvante. Le Larghetto en Mi bĂ©mol et en 3/4 associe

  • solennitĂ©,
  • rigueur manifestĂ©e par les introduction et interludes pianistiques, et
  • libertĂ© apparente
    • (appogiatures,
    • sextolets,
    • ornements).

Le violoncelle d’HervĂ© Derrien, rĂ©duit au rĂ´le d’accompagnateur, n’en dĂ©livre pas moins un son

  • rond,
  • profond et
  • intense

qui, avec l’incision du violon de Nina Bodnar Horton et la rectitude du piano de Sylvie Carbonel

  • (texte,
  • toucher,
  • rythme),

contribue Ă  Ă©viter au mouvement de n’Ăªtre que joli, mignon voire gnangnan. L’Allegretto revient en Si bĂ©mol et en 4/4. Il s’enlève sur un motif similaire au Larghetto (tremplin rĂ©pĂ©tĂ© + sixte).

  • Lancement du piano,
  • rĂ©ponse du violon,
  • accompagnement du violoncelle :

comme une sensation de dĂ©jĂ -ouĂ¯, oui, mais l’on goĂ»te

  • la rĂ©currence de triolets cassant l’horlogerie de la mesure binaire,
  • la pĂ©tillance persistante du piano, ainsi que
  • les jolies synchronisations de nuances et d’intentions.

En dĂ©pit d’une musique pas toujours saisissante,

  • les appogiatures dynamisantes,
  • la lĂ©gèretĂ© des marteaux et
  • la capacitĂ© des interprètes Ă  respirer ensemble en allant de l’avant

happent l’oreille… et poussent Ă  la curiositĂ© avant d’Ă©couter le mĂªme combo s’emparer du Trio en sol mineur opus 8 de FrĂ©dĂ©ric Chopin !


Pour Ă©couter le disque Beethoven – Weber gratuitement, c’est ici.
Pour acheter le coffret (env. 35 €), c’est par exemple lĂ .

Pour retrouver les critiques précédentes du coffret
Dix-sept pièces de Modeste Moussorgsky – 1
Dix-sept pièces de Modeste Moussorgsky – 2
Les Tableaux d’une exposition de Modeste Moussorgsky

Dix pièces pittoresques d’Emmanuel Chabrier – 1
Dix pièces pittoresques d’Emmanuel Chabrier – 2
Le Cahier de musique de Jacques Desbrière

Franz Liszt – Totentanz
Franz Liszt – Sonate en si mineur
Franz Liszt – Deux harmonies poĂ©tiques et religieuses

De Bach Ă  Granados – Un rĂ©cital imaginaire

Beethoven – La Waldstein et plus
Carl Maria von Weber – Sonate pour flĂ»te et piano


Ă€ suivre !

 

Le Kremlin et moi

Le 16 mars 2023, au thĂ©Ă¢tre du Gouvernail (Paris 19), lors du spectacle « Dis-moi pourquoi tu cries ». Photo : Rozenn Douerin.

 

Quand je chante ou quand j’Ă©cris, j’aime bien raconter des histoires mais j’aime aussi raconter des gĂ©ographies. Au point que, dans mon catalogue de chansons, j’ai créé une catĂ©gorie intitulĂ©e « chansons gĂ©ographiques », elle-mĂªme subdivisĂ©e en plusieurs sous-catĂ©gories, parmi lesquelles la « chanson ferroviaire » et la « chanson banlieusarde ». C’est au croisement de ces deux espèces que se situe la chanson du jour, qui vient de franchir – d’oĂ¹ le prĂ©sent post – les 15 000 Ă©coutes sur Spotify. En vrai, j’aime bien les sites de streaming car ils me semblent très Ă©tranges. Sur Spotify,

  • pendant des annĂ©es, je culminais Ă  plus de 4000 auditeurs, ça me semblait hĂ©naurme ;
  • en ce moment, ça tourne autour de 300, ça me semble hĂ©naurme ;
  • quand les derniers ne seront plus que 20, je crains de continuer Ă  trouver ça Ă©norme.

« KB » est une chanson

  • gĂ©ographique car elle s’inspire d’un lieu,
  • banlieusarde car, mĂªme si on ne peut pas dire qu’elle en donne une description super prĂ©cise, elle tricote autour du Kremlin-BicĂªtre (et non du Kremlin-Biceps, la ville oĂ¹ AndrĂ© Bourvil aimait pratiquer du sport quand il n’Ă©tait pas Ă  Maubeuge) et
  • ferroviaire car elle roule sur les rails d’un transport, collectif et subjectif Ă  la fois.

Je me souviens que, le soir prĂ©cĂ©dant l’enregistrement de la chanson sous les micros de RĂ©jean Mourlevat (on devait enregistrer 44 chansons ou presque en 5 jours, fallait donc Ăªtre efficace et souquer ferme après la journĂ©e de prise de son), plantĂ© devant mon piano en plastique, je n’avais plus aucune idĂ©e de la tonalitĂ© ni de la musique de cette chanson que j’avais pourtant souventes fois fredonnĂ©e sur scène. J’ai pensĂ© que c’Ă©tait l’occasion d’en Ă©crire une autre version – c’est celle-ci qui, dĂ©sormais, est disponible sur le double disque (re)commandable ici avec, Ă  la trompette, l’ami Fabrice Dupray.

 

 

Adriana Lecouvreur, Opéra Bastille, 16 janvier 2024 – 2/5

Yusif Eyvazov, le 7 février 2019 à la salle Gaveau. Photo : Rozenn Douerin.

 

Après avoir prĂ©sentĂ© le contexte et le synopsis, voici le temps d’Ă©voquer le spectacle que reste (ou devrait rester) l’opĂ©ra. Le premier acte nous propulse dans les coulisses de la ComĂ©die-Française. L’orchestre, placĂ© sous la direction de Jader Bignamini, profite Ă  plein de la partition. Il affiche

  • un dynamisme,
  • une prĂ©cision et
  • une efficacitĂ©

parfaits pour

  • entraĂ®ner le spectateur,
  • lui faire lĂ¢cher sa vraie vie et
  • le jeter dans une Å“uvre

qui tire sans doute une partie de son succès, en sus des grands airs de bravoure qu’elle offre aux chanteurs, de son Ă©trangetĂ©. En effet, elle associe trois ambiances :

  • celle du dix-huitième siècle pour le dĂ©cor officiel, mais qui fleure encore son dix-septième archĂ©typal ;
  • celle du dix-neuvième, duquel ressortit le type d’intrigue original et le genre de l’opĂ©ra ; et
  • celle du vingtième siècle qui se prĂ©figure (l’opĂ©ra a Ă©tĂ© créé en 1902), avec la conscience du kitsch portĂ© par un genre très repĂ©rable.

Dans un entretien, David McVicar admet que sa mise en scène « aurait pu choisir Los Angeles comme dĂ©cor« , probablement parce que, dans cet opĂ©ra, tout est autant toc qu’authentique. L’histoire est aussi vĂ©ridique qu’un palmier en plastique dans un soap cheap censĂ© se passer l’Ă©tĂ© Ă  Nice mais tournĂ© en Seine-Saint-Denis en hiver. La bonne idĂ©e est donc de conserver l’intrigue dans son jus pseudo historique, afin de rendre compte de l’ambiguĂ¯tĂ© d’Ă©poque et du plaisir de cet exotisme chronologique.
Pour porter ce projet, il faut un plateau superlatif. Comme de coutume Ă  l’OpĂ©ra de Paris, pas un chanteur français n’est conviĂ©, hormis la mezzo Marine Chagnon (Madamigella Dangeville), de la Troupe lyrique de l’OpĂ©ra. C’est un scandale sans cesse renouvelĂ©, que tant d’argent du contribuable ne ruisselle jamais sur l’expĂ©rience de nos meilleurs artistes. La prĂ©fĂ©rence, ici, va Ă  de superstars plus bankable et Ă  des chanteurs expĂ©rimentĂ©s – Ă  condition qu’ils ne soient pas français. Ambrogio Maestri est le premier Ă  s’aventurer sur scène. DĂ©jĂ  Michonnet (rĂ©gisseur de la ComĂ©die) Ă  Barcelone, l’homme joue dans son ampleur bonhomme pour installer sa prĂ©sence scĂ©nique. Dès « Michonnet, su! Michonnet giĂ¹Â Â», il convainc.

  • Timbre,
  • souffle et
  • incarnation

mettent d’emblĂ©e le public du cĂ´tĂ© de son personnage de loser sympathique. L’Ă©blouissement continue avec l’entrĂ©e d’Anna Netrebko. La diva qui aime se prĂ©senter dans ses appartements de milliardaire, faisant du shopping DeLuxe ou cuisinant non loin de Yusif Eyvazov confirme une Ă©nième fois que sa rĂ©putation de soprano six Ă©toiles n’est pas usurpĂ©e. Dans « Io son l’umile ancella del Genio creator », elle lĂ¢che les grands chevaux :

  • tenue,
  • nuances,
  • intensitĂ© et
  • sa spĂ©ciale que sont les piani incroyables osĂ©s dans une salle immense et aussi audibles que saisissants.

Michonnet le balourd espère nĂ©anmoins pĂ©cho la nana non grĂ¢ce Ă  son physique mais grĂ¢ce Ă  un argument de la mort qui tue : il vient d’hĂ©riter d’un oncle pharmacien Ă  Carcassonne. Il peut donc se marier. Adriana se rĂ©jouit pour lui tout en se demandant sur quelle malheureuse ce vieux bonhomme va mettre le grappin. Elle, c’est dĂ©cidĂ©, elle a craquĂ© pour Maurizio qui, justement dĂ©barque. Yusif Eyvazov claque « La dolcissima effigie sorridente » avec le mĂ©tier nĂ©cessaire. Le texte est dĂ©bile, soit, mais le tĂ©nor l’envoie avec le savoir-faire qui le caractĂ©rise. Certes, la voix n’est pas la plus envoĂ»tante du monde, mais

  • le soutien ne se dĂ©robe jamais,
  • les aigus sont lĂ , et
  • l’assurance fait le reste en campant le personnage.

PortĂ© par une direction très attentive malgrĂ© un dĂ©part en fanfare de l’opĂ©ra qui ne doit pas Ăªtre de tout repos pour le chef, l’orchestre se cale habilement dans l’agogique des chanteurs. L’assistance dĂ©gaine en masse les cellulaires pour saisir le moment oĂ¹ Anna promet Ă  Yusif que tous les trĂ©sors de la France ne valent rien contre une « larme pure, ce diamant d’amour » de son chĂ©ri. Le premier acte finit magnifiquement avec

  • de beaux ensembles,
  • un duo efficace entre le prince de Bouillon, plus mĂ©chant que machiavĂ©lique (Sava Vemić) et l’abbĂ© de Chazeuil, sirupeux et perfide Ă  souhait (Leonardo Cortellazzi), et
  • un dialogue particulièrement soignĂ© entre Michonnet et le premier violon.

Un volet initial enthousiasmant !


Ă€ suivre…