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Fruits de la vigne page 6

Fruits de la vigne – Coume del mas – Schistes 2020

Photo : Bertrand Ferrier

 

La promesse est solide, sans bavure, elle ne sent pas la poignée de mains d’un député Renaissance : un Collioure osant les 14,5° et cotant 24 €, mazette, aux Galeries Lafayette. Ce Schistes 2020 fleure bon l’hédonisme assumé, déflagrant, incongru dans des temps noirs où chacun semble incité à s’affilier lourdement aux trois pôles garantissant l’abrutissement humain :

  • la soumission au consensus médiatique qu’il convient de relayer non pour informer mais pour devenir informe, un flou dans un unisson raté,
  • l’affiliation à une communauté ou à plusieurs pour créer plus que reconnaître – par conséquent dissoudre – son identité dans le collectif, et
  • l’épuisement au travail englouti sous un discours sirupeux glorifiant
    • le patronat,
    • le néolibéralisme,
    • la responsabilisation des ploucs et, donc,
    • la dissolution des droits des travailleurs dans la traîtrise béate de la macronie.

Les promesses n’engageant que les benêts les plus crédules (il en reste), passons aux actes – partant, désapons cette quille joliment aguicheuse. Sa robe est claire et délicieusement trouble. Il y a comme une aspiration à clamer que rien ne s’oppose à la nuit voire que rien ne justifie, mais surtout une foi étrangement indomptable selon laquelle l’obscurité n’est qu’une illusion. De nombreuses études scientifiques ont prouvé que non, qu’importe : croyons-y le temps d’un first drink, drunk, drinkened et des suivants.
Le nez ne refuse pas le mélange des genres. À l’ère où l’on invente le non-binaire, c’est malin. On croit y déceler tour à tour puis simultanément le sucre charmant d’une fraise et le tonus émoustillant d’un café. À l’instar des individus qui, censément, trouvent que les JO à Paris, c’est trop de la balle, le cerveau est un mystère.
La bouche rappelle que toutes les quilles faciles ne sont pas si faciles. Le premier contact surprend. L’astringence menace. Le pétillement pointe le bout de ses bulles. Il faut un moment avant que le grenache ne libère les mystères du jus. Manière d’équilibre s’établit puis se prolonge par des notes de cassis qui viennent vibrer dans les naseaux. Sans doute l’homme qui aborde une jolie promesse se plaît-il à oublier qu’

 

Il n’est dans ce vaste Univers
Rien d’assuré, rien de solide,
Des choses d’ici-bas, la Fortune décide
Selon ses caprices divers.
Tout l’effort de notre prudence
Ne peut nous dérober au moindre de ses coups.
(Antoinette Deshoulières, De rose alors ne reste que l’épine. Poésies, 1659-1694, Gallimard « Poésie », 2023, p. 202)

 

L’homme qui oublie ça a tort, évidemment. Mais il a bigrement raison d’avoir tort. À sa manière, c’est peut-être ce que nous assène ce Collioure.

 

Fruits de la vigne – Le petit Sid 2018

Photo : Bertrand Ferrier

 

16,5 € : c’est le prix affiché aux Galeries Lafayette par ce cahors fabriqué par la maison de négoce de Catherine Maisonneuve et Mathieu Cosse, installés sur zone depuis 1999 avec une inclination affirmée pour la biodynamie.
La robe du jus le chante, « Noir, c’est noir, il n’y a plus d’espoir ». Les derniers échos rougeoyants s’éteignent vite, avalés par la solidité liquide – hop, hop, hop – et la compacité rigoureuse du breuvage.
Le nez est

  • tonique et léger,
  • floral en approche et terrien en dominante,
  • présent et néanmoins complexe à définir.

Pour dissiper l’indécision, on cherche sans y parvenir à définir le fruit rouge ou l’épice qui volette en nos naseaux. Normalement, ça marche avec tous les vins, les notes de cassis, la fraîcheur de la framboise, la pointe de poivre blanc ou le froufoutement du cumin. Ici, non. L’originalité de la chose n’est pas sans nous exciter les papilles.
La bouche préfère l’élégance à la rondeur. Le fruit de la vigne file droit, évitant les ronds de jambe. Friserait-il une forme de verdeur tant son allure décidée empêche de le cajoler comme on aimerait, il n’en déploierait pas moins des possibles intéressants, çà boisés, là cannellisés. La franchise de ses 14° font de lui un zozo digne d’affronter un délicieux boudin aux oignons à la fois grillé et fondant.
Comme souvent en la matière, sauf dans les cas désespérés, le bilan est affaire d’inclination. Les amateurs de vins replets, confortables et bourgeois (nous en sommes à l’occasion) feront la moue en apprenant le prix de la quille. Les gourmands de vins francs qui évitent de minauder (nous en sommes aussi) tiendront à juste titre la dragée haute aux premiers venus – à condition, bien sûr, eût stipulé le professeur Rollin, qu’ils aient une dragée et qu’ils la tiennent à une certaine distance du sol. Les deux camps se réconcilieront peut-être en saluant un vin dont la personnalité, à défaut d’épater forcément, est patente. Même en clivant, ce vin rassemble en rappelant l’importance du savoir-faire des vignerons, qu’ils soient récoltants ou négociants. Fi des chapelles et, en ces temps houleux charriant leurs paquets de haine et de communautarisme sclérosant, vive la convivialité alla Petit Sid !

 

Fruits de la vigne – Les Champs Vignons, cuvée des chérubins 2021

Photo : Bertrand Ferrier

 

Pour poursuivre notre enquête sur les vins que l’on peut boire à Paris pour environ 10 €, voici un produit par un gros négociant en vins de Loire, Albert Besombes-Moc-Baril. Avec 80 000 quilles à l’année, ce vin a latitude d’affronter ses concurrents en supermarché et s’inscrit dans la lignée des vins de Chinon communs dont les tables parisiennes de base se parent souvent faute de mieux pour un prix raisonnable.
La robe est trouble. Elle hésite entre griotte intense et cerise au sirop. Peu définissable, elle substitue l’éclectisme à la compacité – ce qui ne manque pas de titiller la curiosité des, eh bien, curieux, faute d’affoler d’emblée la gourmandise des, eh bien, en effet, gourmands.
Le nez est très discret. Dans sa modestie, il laisse toutefois imaginer quelques notes de café ou d’épices, comme un discret brouhaha désamorçant l’inquiétude que suscite parfois – à tort – le silence.
La bouche attaque avec une franchise percutante, presque même explosive. Frôlant l’agressivité, elle offre un tourbillon de sensations allant de l’amertume à l’astringence en frisottant les moustaches d’une certaine verdeur. Indifférent au plat qu’il accompagne, ce vin préfère la simplicité de l’immédiat à la rondeur ronronnante.
En somme, un jus franc du collier qui refuse toute séduction enrubannée pour faire profiter les amateurs d’une bonne franquette rugueuse. Notons toutefois que la cuvée 2017 du même négociant est jugée par certains critiques éminents comme « un vin très réussi ». Il va de soi, donc il va mieux en le rappelant, que les conseils et déconseils publiés dans cette série, s’ils se veulent objectifs au sens où ils reflètent le ressenti de l’auteur, restent résolument subjectifs, au sens où la science œnologique nous échappe presque autant que, disons, la géométrie dans l’espace ou la beauté gustative d’un salsifis. Au passage, franchement, si Dieu existe puisque l’éléphant est irréfutable, pourquoi le salsifis ?

 

Fruits de la vigne – Agathe Bursin Dirstelberg 2021

Photo : Rozenn Douerin

 

S’il y a des groupies du pianiste (ne pas hésiter à me contacter si le pianiste, c’est moi), elle, c’est la chouchoute du caviste Thierry Welschinger – et pas que de ce zozo puisque, depuis l’an 2000, son domaine a séduit grands connaisseurs et gros médias, donc grand public aussi. Agathe Bursin, c’est aussi l’un des vignerons qui sauvent le concept de gewurztraminer, ce projet flatteur que les Parisiens un rien naïfs (les Parisiens, donc) croient consommer dans des bouteilles frappées de ce mot à Scrabble mais contenant, en réalité, un sirop de sucre dont l’ingestion n’est possible que si, faute d’intraveineuse de vodka corsée, il faut bien ça pour supporter le baratin infatué que déverse tel imbécile de nos amis lors d’un repas aussi interminable que la présente phrase.
Pour accompagner un repas festif – ça arrive – associant un foie gras pas piqué des hannetons et un combo girolles-échalotes-oignons-sel de Guérande et poivre en gros grains, voici donc que nous nous laissons tenter par le Dirstelberg du domaine, version 2021. Il est vendu 21 € à la cave parisienne Mes accords mets vins ; on le trouve parfois à moins de 15 € hors frais de port sur Internet, avec un léger handicap toutefois : il est en général indisponible ou épuisé, un peu comme moi, donc, mais en plus liquide pour le moment.
La robe fait froufouter un jaune plus léger que paille. La teinte, unie et riche, est d’une excitante délicatesse.
Le nez nous évoque le beurre et la pomme au four avec un vague écho d’épices qui renforce notre gourmandise.
La bouche prolonge ce pari compoté. Nous restons dans la chaleur des pommes avec le petit plus Agathe Bursin : une intrigante pointe à la fois acidulée et épicée tirant sur le fruit rouge pour la note finale.
Le mariage est somptueux. Le vin trouve une place parfaite en ne luttant pas contre le plat mais en ne s’écrasant pas non plus devant lui. Il l’accompagne, au sens musical du terme, l’harmonise et s’harmonise avec lui comme si ce duo

 

essayait de capturer l’âme qui cogne aux murs, ne sachant où aller.
(Vénus Khoury-Ghata, Gens de l’eau suivi de Éloignez-vous de ma fenêtre, Gallimard, « Poésie », 2023, p. 209)

 

Fruits de la vigne – Hautes Côtes de Nuits Pierre Maizière 2022

Photo : Bertrand Ferrier

 

Quels vins boire à Paris pour ca. 10 € ? Suite de notre enquête avec ce produit vendu 11,2 € – 20 % chez Monoprix, bienvenue aux calculateurs ! Comme l’indique sa jolie étiquette, c’est un Hautes Côtes de nuits produit par la marque Pierre Maizière. Premier point d’inquiétude : ce n’est point un vin de récoltant, mais le résultat d’un conglomérat d’une quinzaine de vignobles couvrant presque 400 hectares. Rien de rédhibitoire, mais déjà un virus. Second point d’inquiétude : on craint le pire en lisant sur l’étiquette de dos nous annonçant que Pierre Maizière – la marque, donc – a « voulu ce vin gourmand ». Ce nonobstant confiant dans les possibles de la Bête et dans la bêtise du marketing, indépendante de la qualité du vin, nous renonçons à renoncer si près du breuvage et débouchons la bouteille vaillamment.
La robe laisse dialoguer dans un même tissu liquide l’accorte clarté de la framboise avec l’obscurité goûtue dont savent se parer les meilleures griottes.
Le nez est plus rugueux, presque opiniâtre, et met donc les papilles en alerte. Le pinot noir semble laisser piaffer ses chevaux dans la cour. Bien qu’il se marie plus volontiers avec des viandes blanches, la proposition qui lui est faite de sertir une saucisse de Toulouse grillée aux effluves prometteurs ne semble pas inappropriée à ce stade.
La bouche est hélas le point faible du projet. L’attaque est plate et légèrement écœurante. Une cerise un rien fade s’impose et persiste. L’écho est indéniable, mais il peine à magnifier le cri primaire du jus. Le mariage mets et vin est raté, mais il n’est pas certain que le vin lui-même soit une réussite sérieusement défendable. Dès lors, le prix paraît quasi exorbitant, même dans cette catégorie de quasi entrée de gamme capitale. Prodigue, la déception nous donne d’entendre presque résonner le « reproche amer » que s’adresse la boisson

de n’être plus assez jolie
pour faire naître encor quelque tendre folie.
(Antoinette Deshoulières, De rose alors ne reste que l’épine. Poésies, 1659-1694, Gallimard, « Poésie », 2023, p. 60)

 

Fruits de la vigne – Domaine des coccinelles 2021

Photo : Bertrand Ferrier

 

Notre série Quelle bouteille peut-on boire à Paris autour de 10 € ? fait étape dans le Rhône, avec un « vin bio » du domaine des Coccinelles largement distribué en supermarché. Mixant syrah et grenache avec une légère domination du premier cépage, le produit se présente sans ambage mais pas sans faute d’orthographe sur l’étiquette (traits d’union oubliés, capitales plus esthétiques que fonctionnelles, accents aléatoires – oui pour « propriété », non pour le vin « certifie »).
Ce laisser-aller, sinon relâchement, résonne avec la robe, dont la couleur trouble s’approche presque du sang séché. Elle laisse deviner une aspiration à la noirceur que troublent des reflets moins désespérés – c’est heureux pour un vin plus destiné à la convivialité qu’à la méditation kierkegaardienne.
Le nez est une agréable surprise. Présent mais léger, il joue les équilibristes entre floral et fruité. En tendant les oreilles, il est même possible de presque-entendre des notes de sous-bois qui froufroutent, mais un sous-bois assez particulier car quelque sapajou maladroit semble y avoir écrasé une poignée de cassis.
La bouche est droite. À l’instar de l’étiquette, elle semble se soucier du qu’en-dira-t-on comme de colin-tampon. Elle dit ce qu’elle a à dire puis se tait. À la surface de sensations confuses, on voit flotter un peu de cannelle voire de caramel, mais la vision est brève car la bouche s’éteint vite.
Les accords permis par ce jus semblent plutôt le diriger vers des mets peu relevés, ce qui n’est pas si fréquent pour un côtes-du-Rhône – une viande blanche marinée plutôt qu’une bavette relevée par du poivre de Voatsiperifery. Face à la soupe au pistou avec laquelle nous lui proposons de danser, il fait une moue dédaigneuse. Comme disent les adopteunmecoliques, y a pas eu match et, de base, c’est mais genre trop dommage de ouf.

 

Fruits de la vigne – Tour des Gendres 2020

Photo : Rozenn Douerin

 

Nouvel épisode de notre série quasi netflixienne intitulée Que peut-on boire à Paris pour environ 10 € ?. Voilà que nous est apporté pour examen un vin de Bergerac, disponible aux Galeries Lafayette pour 9,9 € et dénichable sur Internet pour env. 7 €, frais de port non inclus. Le château Tour des gendres, une propriété aux accents italiens de la famille De Conti, revendique son inscription dans la mouvance « agriculture biologique » depuis près de vingt ans.
La robe est sérieuse, plutôt du genre rideaux lourds que tissu léger pour journée printanière. Son rouge tire sur le noir avec une insistance séduisante.
Le nez est affirmé. Il nous envoie davantage du côté des griottes confites que de la mûre (ça tombe bien : on aime les deux mais on préfère se refaire la cerise) et s’impose avec une fermeté qui exclut tant la mollesse sournoise que les nuances bien élevées.
La bouche surprend. Elle explose avec légèreté et se maintient autour de la cerise. La finale, quelque peu boisée, est plus un prolongement qu’un nouveau versant du breuvage.
Le résultat accompagne correctement un boudin et ses petits légumes avec la politesse des vins modestes évitant de tenter de dérober la vedette aux plats qu’ils sertissent. L’effet est donc correct même si les amateurs de encores regretteront que les lumières s’éteignent vite sitôt la dernière goutte avalée. Incorrigible,  l’on eût aimé que l’invitée se découvrît un peu plus. Une autre fois, peut-être ?

 

Fruits de la vigne – Gigondas – Dauvergne Ranvier 2021

Photo : Bertrand Ferrier

 

L’entreprise Dauvergne-Ranvier, basée dans le Rhône mais piochant dans d’autres terroirs, le revendique : elle n’est pas vigneronne, plutôt assembleuse (voire, selon son terme, « assemblière »). Chez ses « partenaires », elle décide des raisins qui l’intéressent, de la date des vendanges et de la façon de vinifier. Son Gigondas associe grenache noir (pour l’essentiel), syrah et mourvèdre.
Sur l’étiquette, la mention « grand vin » n’augure rien de fameux. Un peu comme quand un acteur de one-man-show s’oblige à rire de ses propres blagues pour inciter le public à en faire autant, l’autoglorification des quilles par les marketteurs suscite à bon droit le scepticisme des consommateurs : si le vin est grand, le stipuler sur l’étiquette laisse craindre que, sans cette précision, on ne s’en fût point rendu compte. Mais, baste, tentons le coup et ouvrons cette bouteille vendue chez Monoprix à 17 €. Nous reprendrons ultérieurement le cours normal de nos émotions « autour de 10 € », fil rouge non exclusif de cette rubrique.
La robe est coquette. Les teintes rouges se refusent à l’univocité – non, je sais, mais, sur le moment, j’avais l’impression que ça voulait dire quelque chose du type : « Y a pas qu’une sorte de rouge », ce qui eût été beaucoup plus intelligible, m’enfin… Dialoguent ici des promesses rieuses de framboise, eh oui monsieur, et des menaces sombres de cassis, hop-là. C’est aguichant à souhait.
Le nez, léger et équilibré, évoque une ambiance végétale. Peut-être des fruits rouges (framboise puis fraise), certainement des notes herbeuses qui aèrent le propos. On voudrait soupçonner la présence discrète d’un chocolat fumant, mais impossible de confirmer à 100 % cette intrusion, monsieur le commissaire.

La bouche est souple et bien balancée. Une saveur de café dense s’installe et perdure. La note finale est un rien décevante car elle se contente de réverbérer l’attaque sans apporter d’heureuse surprise. Le « grand vin » affiche à l’évidence ses limites – il est un peu court pour ébaubir le dégustateur – sans pour autant effacer des qualités patentes. Ainsi, il accompagne gaiement une saucisse du boucher qu’escorte son écrasé de pommes de terre. De la sorte, il contribue à transformer un repas agréable en fort joyeux moment. Quel beau métier que celui de gigondas !

 

Fruits de la vigne – Château Tanesse 2017

Photo : Bertrand Ferrier

 

Les millésimes se suivent et ne se ressemblent pas, c’est leur façon de créer du suspense. Nous avions goûté un millésime du Château Tanesse – 2019, nous semble-t-il – mais nous avions omis de photographier la bouteille. Aussi nous sommes-nous retrouvés devant l’obligation de regoûter au breuvage, version 2017, cette fois. Le résultat est si différent que nous proposons une double chronique d’une presque-même produit, fors la présentation du producteur.
En l’espèce, les vignobles Gonfrier sont une grosse machine chapeautant une bonne vingtaine de châteaux et développant une dizaine de marques. Aux 850 hectares détenus en propre s’ajoutent les raisins achetés à d’autres exploitations représentant 550 hectares. Dans cet imposant empire, le château Tanesse est un cadillac-côtes de bordeaux réparti entre 55 % de merlot, 40 % de cabernet sauvignon et 5 % de cabernet franc. On en trouve des bouteilles sur Internet à 9,4 € ; les Galeries Lafayette parisiennes le commercialisent à 10,9 € ; le produit est donc sur le fil de notre enquête sur : « Que boire de correct à Paris autour de 10 € ? »

 

Version millésime mystère

La robe déploie un joli rouge cerise. La diaprure chromatique, et hop, évoque une certaine douceur sans sombrer dans la mièvrerie ou la mollesse.
Le nez est discret. On croit y entendre crépiter des senteurs grillées associées à des bouffées de mûre.
La bouche est serrée. Son duo avec une quiche et des endives l’aide à laisser froufrouter une note épicée. En solo, la finale est trop courte pour permettre de la savourer intrinsèquement. Un vin que ses limites rend plus convivial que pleinement savoureux.

 

Version millésime 2017

La robe est soutenue. Un joli moiré auréole la nuit des profondeurs avec une teinte framboise tout à fait accorte.
Le nez est flatteur. Le pain grillé y fricote avec une compotée de fruits rouges. C’est entre intrigant et appétissant.
La bouche est hélas le point faible de l’histoire. L’attaque est amère et courte ; et cette impression peine à se dissiper. La connexion entre l’odorat et le goût ne s’établit pas. Il faut déguster le jus avec un plat peu relevé pour adoucir la verdeur qui le caractérise à nos papilles. Dans ce rôle d’accompagnement sans prétention, la déception est moins grande que dans une dégustation simple.

 

En guise de codicille

Peut-être notre appréciation était-elle faussée par une attente inadéquate ? Pourquoi pas ! Comme l’écrit Roberto Juarroz,

 

Il n’y a ni victoires ni défaites.
Il y a une erreur au fond
et une autre en surface.
Entre ces deux erreurs,
une tristesse ambiguë
érafle l’écorce d’un arbre impossible.
(in : Poésies verticales, trad. Fernand Verhesen, Gallimard, « Poésie/Gallimard », 2021, p. 241.)

 

Fruits de la vigne – Château Martinon 2022

Photo : Bertrand Ferrier

 

Dans notre série « peut-on boire un vin correct à moins de dix euros à Paris ? », voici le deuxième épisode d’une sous-série consacrée aux blancs. Le défi est encore plus corsé dans cette catégorie. Dans les grandes surfaces, la section est souvent réservée à des piquettes que même un gourmand de degrés est contraint de juger difficilement ingérables. Or, il nous arrive de nous fournir dans ces endroits de perdition. Les mauvaises expériences ont été retenues, mais la praticité de ces commerces sait nous séduire – puis cela correspond aussi à l’objet de cette rubrique. (Bah, faut-il pas parfois bricoler des justifications à certains de nos comportements bizarres ?)
Ce tout tantôt, un maquereau grillé déniché au pied levé nous a conduit à prendre le risque terrrrrible de goûter un tout récent château Martinon, que l’on peut trouver sur Internet à 6,5 € la bouteille hors frais de port, par ex. ici. Cet entre-deux-mers se présente comme un assemblage complexe associant 60 % de sémillon, 25 % de sauvignon blanc, 13 % de sauvignon gris et 2 % de muscadelle.
La robe évoque un or dilué, loin du jaune tonitruant ou du blanc lavasse. Ses irisations couleur paille fatiguée attirent le regard et intriguent.
Dans le contexte sus décrit, le nez est une bonne surprise. Délicat, il oscille entre le beurre frais et l’herbe couchée. Des notes presque acidulées de fruit exotique viennent même toquer à la porte de nos naseaux.
Le meilleur de la bouche est dans le premier contact. L’attaque beurrée dévie très nettement vers la framboise par la suite. Sur ce type de produit, il eût été absurde – quoique pas désagréable – d’attendre que le jus ait du coffre et que, après déglutition, une finale délectable remonte des profondeurs pour nous titiller et pimper notre dégustation. Toutefois, l’équilibre du breuvage est honnête, et le philtre accompagne avec modestie mais efficacité le poisson et ses petits légumes associés. On l’aura compris, ce n’est pas chose si fréquente, dans nos contrées, et cela se salue. Santé !