Grenache, syrah et mourvèdre se donnent rendez-vous dans ce vin du domaine de Fondrèche clairement destiné aux amateurs worldwide du rouge français, comme en témoigne l’étiquette localisant le vignoble parmi les « Rhône Valley Vineyards », en French dans le texte. La robe tisse un joli rouge intense qui ne dédaigne pas froufouter du reflet. On aguiche avec le coulis de cassis et on joue les timides avec le jus de framboise : c’est affriolant à souhait. Le nez est brut, à peine décoffré. En première intention, on cherche la framboise ; à la réflexion, on trouve plutôt un mix’n’match de café et de senteurs boisées. À nos naseaux, le résultat est imprécis mais volontaire. La bouche est tout aussi brute. À vrai dire, on peine à la suivre. Elle y va, soit ; mais où ? Une sorte de grand shaker envahit notre palais et le sature. Des fruits rouges confits nous aguichent. Cependant, l’instant d’après, nous peinons à les resituer. Même en accompagnement d’un combo pâte-bolo maison, le résultat peine à nous convaincre que, par-delà la franchise du projet, surnage une envie de finasser dans les entournures. Peut-être nous faudrait-il boire à Passy : le nectar d’ici nous dépasse – comme si, ainsi que c’est souvent le cas avec des vins du Ventoux, une lampe en nous allumait des cris que nous ne savons entendre (Clarisse Nicoïdski, La Couleur du temps [texte de 1980], trad. Florence Malfatto, Gallimard, « Poésie / Gallimard », 2023 p. 121).
Produit à 120 000 exemplaires en 2019, ce vin s’est affiché à Monoprix autour de 10 € à l’occasion du grand barnum de la Foire aux vins. Composé à 60 % de merlot et à 40 % de sauvignon, selon l’étiquette, de 50 % de merlot, de 40 à 45 % de sauvignon et de 5 à 10 % de petit verdot, sans jeu de mots, selon le communiqué officiel, il entre à cette occasion foireuse, au sens fort, dans les radars de notre grande question : que boire à Paris pour 1000 centimes environ ? La robe est d’un rouge sombre tout à fait tentateur, d’autant qu’il accepte de se prendre de jolis éclats. Point donc de gravité solennisante, ce Graves n’en promet pas tant – et c’est heureux que son appellation n’exclut pas un brin de légèreté. Le nez, pas vraiment ostentatoire, travaille les senteurs boisées. L’esprit grillade dialogue avec une feuille de cassissier froissée. La légèreté des arômes invite à la recréation voire à la récréation. On a connu pire projet. La bouche se mérite. Elle se présente d’abord dans un mélange de fruits rouges et de fumée. L’immédiateté du ressenti constitue également sa limite. La finale est peu perceptible au-delà d’une certaine astringence que l’on veut bien, sans conviction, rapprocher d’une couleur café, mais vraiment parce que l’on vient d’ouvrir la « maison » de Serge Gainsbourg. L’association mets et vins exige de prendre en compte la légèreté du propos. Le vin ne peine pas à convaincre de sa nécessité : il revendique sa futilité fonctionnelle. Ce sera décevant pour les gourmands à beau budget ; d’autres, moins stricts, profiteront d’une proposition qui ne prétend pas être indispensable – un peu de modestie dans ce monde de prétention ronflante, ce n’est pas suffisant pour submerger d’émotion mais c’est parfois assez pour être salué.
C’est un vin presque absurde qui frémit dans cette proposition qui nous est faite de goûter un jus issu du Domaine des trois filles (le site a trois ans de retard si l’on en croit la passion de l’année pour l’enherbement, figée en 2020). On s’étonne presque que des mâles osent le programmer à Paris, quand les propriétaires, très centrées sur leur sexe, préfèrent programmer des soirées monogenrées pour les dames si l’on en croit le dernier événementiel recensé sur le site, le 4 novembre 2022.
Néanmoins, la quille vient de Bandol, ce qui n’est pas de mauvais augure bien que sa promo digitale se colore d’un rose que Véronique et Davina auraient, on le veut croire, refusé en leur temps. La comm’ se pare certes d’éléments de langage consternants, qui plus est pour des dames (« notre travail est respectueux de la tradition, ce qui nous permet de vous proposer des vins d’excellente qualité »), mais voilà, il nous souvient que le domaine fut à l’origine d’une première friction avec notre dealer DeLuxe, aka Thierry Welschinger, quand il nous signala qu’il arrêtait de distribuer le rosé (« de la merde ») à moins de 13 €. La boutanche en question était signée par Audrey, Léonie et Justine, les trois filles du domaine. 90 francs pour un rosé, franchement, on trouva ça fort excessif, alors que, à la dégustation, on ne pouvait pas ne pas s’incliner devant la sapidité du breuvage. Mais bon, quand même, quoi.
Et voilà que le caviste, toujours de bon conseil comme son associé (c’est pas nous qui pourrions dire ça de nous, hélas, alors que nous diffusons un disque de fou pour un prix rigolo ici) nous propose une de ses dernières quilles du domaine pour accompagner des sardines marinées. De plus, connaissant l’objet majeur de cette rubrique (que peut-on boire de correct à Paris pour 10 € ?), il nous accorde la remise qui va bien afin de bénéficier de cette exposition de foufou que constitue ledit site. Par précaution, il nous prête la BD d’Étienne Davodeau sur les ignorants, subodorant que nous ne sommes pas expert de l’œnologie, ce qui est à la fois très vrai et très exagéré, dans la mesure où nous n’y connaissons carrément rien tout en étant très pratiquant en picologie, alors ça va, quoi. La robe ? Ne vous fiez pas à la couleur paille pâle – c’est pas un jeu de mots, fût-il parophonique, pour une fois – que l’on aperçoit en saisissant la bouteille. Le liquide, 100 % macabeu, est d’une clarté quasi biblique. Le mystère se noue. Le nez est, c’est notable, beaucoup plus beurré que le dégustateur. On croit comprendre ce qui a convaincu le goûteur du caviste, donc le caviste : l’affaire est marquée par un équilibre gourmand d’une excellente facture. La bouche séduit d’emblée avant de se révéler multiple. La teneur acidulée et fraîche se transforme mais ne se dissipe pas. La persistance est discrète et pertinente. Du beau travail qui, effectivement, évite de défier la marinade des sardines pour arrondir les angles et se positionner en complément plutôt qu’en ado effrontée. On savoure.
Il n’en reste plus. Pour les termes techniques, laissez-nous au moins le temps de lire la BD. En attendant, comme diraient ceux qui, les soirs de boum, dans le living-room, chantent, dansent et mettent leurs baskets, c’est fort bon.
Jetons un coup d’œil (mais pas que d’œil) à ce « produce of France » (sic) qu’une bonne âme nous a fait parvenir du Roussillon. Même s’il est très impoli d’estimer un cadeau, signalons à nos lecteurs empressés que le produit est commercialisé sur Internet à 13,6 € la bouteille. Il s’agit d’un Côtes du Roussillon-Villages, AOC au rendement un peu moindre que celui d’un Côtes du Roussillon voisin. L’appellation exige que les vins qu’elle chapeaute mix’n’matchent au moins trois cépages parmi
le grenache noir,
le syrah,
le mourvèdre et
le carignan (ici laissé de côté).
En général, les vins issus de cette zone sont réputés pour envoyer du pâté. Saurons-nous réceptionner celui des Aspres ? La robe affiche un grenat très soutenu. D’une profondeur unie, massive comme un biceps de pilier samoan, la forte obscurité du liquide paraît presque solide, fixée entre le carmin en plein trip d’acide et la ténèbre d’une nuit d’hiver. Le nez
attaque sur le fruité de ce qui nous paraît être une framboise,
ouvre sur le côté rassurant du boisé et
part à dame sur des notes de café fraîchement torréfié.
C’est à la fois
mouvant et structuré,
riche et distinct,
évolutif et lisible.
Prometteur. La bouche a cette fermeté qui plaît en des temps « épuisés d’orage », eût écrit Jean-Jacques Goldman (Jean-Jacques, donc), par les flacons prompts à s’excuser d’exister, vantant
leur dépôt naturel,
leur respect de la biodynamie les poussant à récolter les raisins les nuits de pleine lune afin d’anticiper sur la fermentation malolactique douce induite par la Pachamama elle-même,
leur bouteille allégée afin de sauver la planète et de scolariser les filles dans des zones où elles n’ont seulement pas à manger,
leur alcool allégé en degré et en sucre,
leur saveur coupée à la Contrex et
leurs étiquettes imprimées à l’encre d’algues bretonnes socialement équitables et responsables,
plutôt que le nectar censé pimper notre glotte trop souvent sèche, hélas, je sais qu’il est des maladies pires mais celle-ci, croyez-m’en, n’est pas la plus agréable. Ici, foin de mignardises pour maman des Batignolles cherchant l’ivresse dans une tisane détox bue sur le pouce avec ses amies-concurrentes au sortir de l’école où elles ont déposé leur merveilleuse merveille – si, le truc avec des bras qui, donc, braille – avant de filer « chez Paulin » acheter des cardons (s’il en reste, hi hi hi !) dont le producteur, un jeune agriculteur formidable quoique bizarrement prénommé Pierre – c’est ça, « Pierre Cardon », comme on le surnomme, lol – bien qu’il ne cultive pas des minéraux (comme quoi, les étiquettes, faut s’en méfier, enfin, je sais pas vous, mais, moi, hein, c’est ce que j’ai constaté souvent), se bat contre les multinationales pour préserver son droit à ne pas user de semences transgéniques, ouf.
Bref, revenons à nos petits pois évadés fiscaux et engraissés du Géant vert : le vin des Aspres bastonne d’entrée et assume crânement, lui, ses 14,5°. Trop crânement, peut-être : la première impression est celle d’un jus généreux au point d’être plus saturé que complexe. On retrouve dans le gosier le café qui avait titillé nos naseaux, cette fois plus brûlé qu’épanoui. Ce nonobstant, eh oui, l’on apprécie la franchise d’un nectar qui ne faseye pas. Pas de régates interminables, la course est frontale. À l’arrivée, le goût de compote rugueuse longuement fondue au chaudron l’emporte sans concurrent dans son sillage mais sans véritable finale : dans le choc liminaire, tout était dit – Jean-Jacques, forcément, toujours. L’accord mets et vins exige d’envoyer face à lui du tonitruant, du genre que ne peuvent d’ordinaire affronter que des Cornas prestigieux. Viande rouge ultrasapide, plats en sauce épicés ou, pour les buveurs de rouge à tout crin, fromages s’éloignant au maximum du chèvre frais à peine sorti de la petite bergerie hippie et vendu à la cuillère en bois recyclé aux bobos biomaniaques venus suivre les conseils de la rubrique « Nature et nourriture » issue du partenariat entre Radio Nova, FIP et Radio Chou-fleur, la webFM locale qui est bien meilleure avec du beurre. Concluons que, dans ce vin qui plaira aux gosiers plus cuirassés que madrés,
ce qui fait défaut est un surcroît de richesse, ce qui se dérobe, un appui. On accusait le soleil, on l’admire d’avoir saccagé les saisons du possible, de nous avoir réduits à notre nudité.
(Claude Esteban, La Mort à distance [2007], in: Mon beau navire, ô ma mémoire. Un siècle de poésie française. Gallimard, 1911-2011, Gallimard, « Poésie/Gallimard », 2011, p. 76)
Pour env. 10 €, peut-on siroter des flacons fréquentables à Paris – ce qui est le fil rouge actuel de cette rubrique ? Comme jadis l’explosion de Fukushima pour les whiskys japonais, la guerre en Ukraine a, par quelque miracle, fait entrer en fusion le prix des vins – et pas qu’eux, hélas, mais eux aussi, même si les experts en prospective économique des think tanks macrono-libéraux, funeste connerie s’il en est, affirment que, contre toute attente populiste, nous sommes plus ou moins entrés en déflation depuis plusieurs mois, ouf. Indifférents à ces salopards qu’il conviendrait un jour de conduire à la lanterne, et sans leur offrir le coup de l’étrier, pensez, nous continuons donc notre enquête en assumant le côté souple de cette question via des vins autour de 10 €, faut bien boire. Côté blancs, le marché de la grande distribution dans la capitale est sinistré. À ce tarif, on n’y trouve guère que des produits vaguement sourcés, parfois pollués par un « goût pamplemousse » qui, argh, s’est évadé des rosés pour femmes de bobos souhaitant s’encanailler lors de soirées monogenrées où l’on est censée être pompette dès le premier kir royal coupé à l’eau du robinet voire, le terme est bon, je crois, de la gourde. La plupart des bouteilles proposées par les grandes chaînes se révèlent souvent proches de l’imbuvable, même quand on n’a pas été élevé avec, à portée de gobelet en cristal vénitien, des barriques de Montrachet grand cru.
À 10,8 € (sur Internet, on trouve certains millésimes à 6 € hors frais de port ; le producteur en réclame 8 € – il est donc en rupture de stock), Thierry Welschinger propose un Bordeaux – pas franchement l’origine la plus représentée chez ce zozo – qui consonne avec les obligations marketing du moment : nom de cuvée banal mais à visée catchy (« Jardin d’hiver ») + affichage vert de « vin biologique », expression qui nous fait presque autant marrer qu’un vin convenant aux végétariens, bref. La chose, commercialisée à raison de 1200 bouteilles par an, s’affiche 100 % sémillon, un cépage connu des fous dingos de vins liquoreux. Ce côtes-de-bordeaux Saint-Macaire – appellation connue pour ses trois blancs : secs, moelleux et liquoreux – tire sa spécificité de vieilles vignes s’enfonçant dans un sol argilo-calcaire, ce qui n’augure de rien de malséant. La robe est d’une pâleur affriolante, entre paille vieillie par le soleil et or fortement dilué. Le nez surprend et désamorce toute crainte de s’enfoncer dans le moelleux ou le liquoreux. On est sur de la pomme verte au couteau, dont la légèreté tonique est assez discrète pour se mériter et assez délectable pour se repérer. La bouche, elle aussi, étonne. Acidulée d’abord, elle se fond en une harmonie sucrée ensuite et laisse enfin une pointe d’amertume pas désagréable en guise d’after improvisé. C’est moins le goût qui saisit que l’association entre
des caractéristiques changeantes,
un équilibre rond très caractérisé et
une originalité finement positionnée.
Il y a du fruit (pomme ? poire ? difficile de le déterminer), du zeste d’agrume et un reste astringent qui devrait être désagréable mais fait, en réalité, le prix de la dégustation. Côté mariage gustatif, nous avons confronté le jus à un baron de saumon saisi avec ses épinards en branches à peine pourvus de gros sel craquant sous la dent. Le blanc sec qui brillait en solo s’est alors révélé précieux grâce à sa complémentarité avec la profondeur paisible du poisson et la longueur en bouche de l’accompagnement. De quoi presque oublier que nous avons dépassé de 8 % la frontière pécuniaire indicative de cette rubrique. Bah, au-delà des qualités évidentes de ce vin signé Thierry Bos, vous l’oublierez itou surtout si vous avez dîné quelques jours plus tôt d’un blanc Monoprix pas même crapuleux : calamiteux. (Si, quand on passe son tour au moment de la resucée, c’est que le terme de calamité n’est pas volé…)
Passons sur le jeu de mot royal qu’un Auvergnat farceur ne manquerait pas en découvrant le nom du domaine, et concentrons-nous sur le fil rouge de cette rubrique qui, avec quelques sursauts (et quoi ? la fausse note est là pour qu’on ne s’ennuie pas), explore les quilles disponibles à Paris autour de 10 €. Cette fois, nous explosons notre budget puisqu’il faut dépenser 11 € à la vinothèque des Galeries Lafayette pour ce vin conseillé in situ en vue d’accompagner un couscous – le vigneron ne va pas si loin, qui suggère de suçoter son travail à l’occasion d’un « barbecue ». On le trouve pour 10 € à l’unité sur Internet, hors frais de port, par ex. ici, et parfois pour moins.
La cuvée Syrahvissante est un IGP – donc un vin de pays en version Communauté européenne – rhodanien qui revendique des caractéristiques a priori modestes : sol granitique peu profond, vignes presque jeunes, élevage possiblement en cuve inox. Pas de greenwashing mais une concession à la mode du marketing de coiffeurs avec cette inclination pour les noms ou mots-bateaux ridicules qu’on ne sait quelle puissance jupitérienne semble imposer aux producteurs de jus même très honorables… et une faute d’orthographe sur le nom du domaine qui oublie, même en bas de casse, l’accent (grave !) qui est censé être le barreau de Chèze – voilà, ça, c’est fait. La robe déploie un rouge aux multiples teintes. Point effrayante en surface, elle s’affirme bientôt avec une belle densité qui séduira l’amateur de syrah. Le nez se mérite. Il n’explose pas. Au contraire, loin de lui de jouer les effrontés ou les bombe-le-torse. Partagé entre une dominante fruits secs et une incidente légèrement poivrée, il annonce d’emblée qu’il ne sera ni un Côte-Rôtie, ni un Condrieu, ni un Saint-Joseph. De la sorte, quitte à paraître décevant, il remet la dégustation à sa juste place et évite le grand écart entre promesses olfactives et réalités gustatives. La bouche est dans la lignée de ces préalables. Elle offre d’entrée une amertume joyeuse qui s’adoucit par la suite. Pas de finale riche au programme, mais une fonctionnalité assumée puisque le vin n’entend pas jouer les vedettes. Son propos est d’accompagner dignement le plat. Les cyclismophiles repèreront un côté équipier dans le gaillard, capable de soutenir le combat tant qu’une lutte furieuse n’est pas exigée voire utile. Comme il existe – deux comparaisons, je crois que ça suffira – des claviers tempérés, cette syrah-là est parfaitement tempérée pour accompagner une cuisine épicée dont elle écrêtera les folies, ou pour soutenir un plat modéré cherchant un partenaire de traversée. Pour un projet sinusoïdal comme le couscous, à la fois doux et trash, la quille, solidement réalisée, est parfaite – et le conseil de la vendeuse des Galeries n’aurait sans doute pu être plus judicieux.
Boire un petit coup, c’est agréable ; mais est-ce possible pour plus ou moins dix euros à Paris ? Notre enquête sur les quilles tournant autour de cette barrière continue avec un Peybonhomme-les-Tours 2020. Il s’agit d’un Blaye-Côtes de Bordeaux (donc pas d’un Blaye mais presque, et inversement) affichant un double label bio voire biodynamique et, étrangeté devenue habituelle, « suitable for vegans ». L’étiquette ajoute d’autres attrape-couillons pour le moins dispensables comme « grand vin de Bordeaux », astuce marketing pataude laissant penser à un « grand cru », ou « cru de prestige », dont le clinquant niaiseux n’engage que celui qui s’y laisse prendre. Ce ne sont que des mots en plastique, certes, mais leur utilisation, ne reflétant pas de critère de qualité objectivable, est assez méprisante pour le consommateur – d’autres étiquettes plus classieuses d’un produit qui semble identique doivent être destinées à des circuits de distribution plus premium. Le jus qui s’apprête à se glisser jusqu’à nos papilles titre 14°. Les mixologues autochtones l’ont ventilé entre une dominante merlot (75 %) et deux mineures : du cabernet-franc pour 15 % et du malbec pour 10 %. La robe est claire , d’une luminosité qui saisit l’œil et donne du velouté au rougeoiement. Nulle obscurité, ici, mais une souplesse lumineuse et engageante qui fait litière des solennités sérieuses à même de plomber le plaisir de s’enjailler. Le nez trahit peut-être un élevage en fût de chêne. En tout cas, il est intéressant et appétissant, avec ses émanations plus de sous-bois d’automne que de forêt policée. La bouche séduit d’emblée. Malgré ses 14°, elle affiche une légèreté décomplexée dès l’attaque. Cependant, ce début fanfaron ne doit pas susciter d’attentes excessives. Le bouquet initial est aussi le bouquet final, nonobstant une certaine astringence persistante. Les caractéristiques de ce vin ne le préparent pas à ambitionner une persistance évolutive ou une rondeur que l’on prendrait plaisir à explorer. Ceux qui cherchent moins une quille primesautière qu’une bouteille solide et bien charnue passeront leur chemin. Les autres pourront se pencher sur l’affaire.
S’ils ne sont pas vegan, ils l’accompagneront évidemment d’un vrai plat car un rouge sans son mets est comme une rentrée scolaire sans polémique vestimentaire entre crop top et abaya. Nous avons quant à nous marié ce fruit de la vigne avec un filet de poulet à la crème, une poêlée de champignons et un joli écrasé de pommes de terre du jardin. Le combo solide-liquide s’est aimablement accordé, nous permettant de célébrer de plaisantes épousailles qui, comme d’autres unions, n’ont duré que le temps d’une chanson liquide – pas si mal, par ma foi !
C’est l’histoire d’une marque bourguignonne qui ne manque pas de se faufiler habilement sur le marché. L’entreprise Louis Jadot claque ses produits avec, nous affirme-t-on, un certain succès tout en demeurant – qualité non négligeable – au-delà des modes qui consistent à renommer les vins en fonction des pulsions des marketteurs. Stipulons que, sur la quille que nous sirotâmes, la boîte n’est qu’entrepositaire. En d’autres termes, elle agit non comme un récoltant mais comme une cave qui fabrique son vin avec, eh bien, ce qu’elle a négocié – c’est moins classe et moins fiable que si tu es récoltant, évidemment, mais c’est pas illogique quand tu es, précisément, entrepositaire. La robe qui résulte du mélange est claire. Son rouge framboise frisotte en surface et persiste en queue de verre. La dominante de pinot noir que l’on subodore explique une certaine clarté qui n’est certes pas sans charme dans un monde bourguignon parfois plus enclin à certaines ténèbres où le regard aime à s’encanailler. Le nez ne va pas chercher mamie dans les orties ni midi à l’heure d’hiver. Il présente sans barguigner le charme affriolant des baies de bonne compagnie. Ceux qui, jadis, en cueillirent dans le jardin familial, capteront au gré de leurs naseaux le fruit du froissement d’une feuille de cassissier. C’est léger et pertinent, frugal et croquant, modeste et juste : la promesse est ténue, sera-t-elle tenue ? La bouche capte d’emblée. Confrontée à nos papilles, elle renonce aux baies lisses pour basculer vers le versant framboisé du pinot. Immédiatement saisissante, cette piste s’estompe hélas trop vite à notre goût. La percussion séductrice du pinot noir se délite sans fard, et son dialogue avec une entrecôte aillée accompagnée de pommes de terre du jardin n’est pas en mesure de lui tailler un costume plus flatteur. Le produit est disponible pour 16,5 € aux Galeries Lafayette de Paris. C’est à la fois honnête et excessif, car la séduction est brève. Comme l’écrivait Dubravka Ugrešič,
nous ouvrons à nouveau nos bouches. C’est trop tard, il n’y a pas de retour possible.
(Karaoké culture, Galaade, « Auteur de vue », 2012, p. 126)
Dans la série « quel vin boire pour environ dix euros à Paris ? », Alexandre Sirech réapparaît dans nos radars. Il est de ces entrepreneurs dont les atomes crochent en priorité avec les émissions verbeuses de médias pour bourgeois satisfaits et ronronnants, type Radio Classique ou BFM Business, où – contre rétribution dans le second cas – passent crème des phrases aussi stupides que : « Il faut savoir que, sans la Sécurité Sociale, que je ne critique pas, vos salaires seraient deux fois plus élevés, eh oui ». Le businessman est assez malin pour savoir que ces affirmations sont de nature à faire frissonner d’aise les gros cons bedonnants du cerveau et les mémés de tout sexe biberonnées au Figaro, pour qui Dieu se sous-titre Emmanuel Macron et son prophète s’appelle Jean-Marc Daniel. Spécialisé dans le spiritueux premium, entendez : super cher (à cause des maudites charges sociales françaises, pensez), segment où l’ex de Havana Club glisse Les Bienheureux, il travaille tant les vins à deux beaux chiffres que l’entrée de gamme du Bordeaux dans les distributeurs spécialisés de Paris. Aux Galeries Lafayette, outre le Marquis de Bordeaux présenté undercover, il commercialise sous son nom un jus proposé à 9 € et disponible sur Internet à environ un euro de moins, hors frais de port. La robe frisotte les différentes déclinaisons des teintes grenat. Ça froufoutte velouté jusqu’au fond du verre sans se départir d’une légèreté associant l’absence de prétention à l’aguichage tranquille. Le nez assume la spécificité de cépages peu réputés pour leur rondeur profonde. Le merlot, annoncé à 85 %, assure le soubassement, presque la courte-échelle, à un cabernet-franc dont les tortillements revendiquent fraîcheur et spontanéité. Voilà pour la théorie. La pratique semble suggérer de frôler le cassis sans l’atteindre, comme pour s’aventurer dans un érotisme du presque où flotte la frustration d’un dévoilement jamais obtenu. La bouche aussi se dérobe au confort du charnu. Davantage que le fruit, c’est l’astringence qui saisit la bouche et se transmute lentement en manière d’amertume florale. On croit discerner une petite tentation boisée qui refuse la séduction et opte pour une certaine franchise sans salamalec. Même pour le prix, relativement peu élevé à l’aune parisienne, hélas, difficile d’être séduit par un breuvage dont l’équilibre, la subtilité pas plus que l’accorte convivialité n’illuminent la dégustation ; et nous suivons l’écoulement du verre comme, eût écrit Inger Christensen in : La Vallée des papillons, Alphabet et autres poèmes (trad. Janine et Karl Poulsen [2014-2018], Gallimard, « Poésie », 2022, p. 85),
sous une ville
le grand parcours
qui n’est pas le nôtre.
Petite incartade pour cette rubrique qui, jusqu’à présent, s’est encanaillée autour des vins tricotés pour dix euros, prix parisien. Cette fois, on plonge dans des hauteurs ô combien plus élevées grâce aux découvertes faites jadis à l’occasion d’une dégustation à la cave de Thierry Welschinger.
Voici donc une quille désormais d’exception (on en trouve quelques rares exemplaires affichés sur Internet entre 250 et 350 € l’exemplaire – pour ordre de grandeur, nous dûmes l’acquérir au dixième de cette valeur spéculative) fomentée jadis par le domaine Jamet. En moins de cinquante ans, le domaine est devenu une référence dans la Vallée du Rhône. Le côte-rôtie local se paye le luxe d’assembler le raisin de nombreuses parcelles différentes pour permettre au vigneron de construire un produit revendiqué comme cohérent, riche et singulier. Sur ces terroirs prestigieux, le millésime 2008 est en général peu réputé. Néanmoins, il se pare ici de quinze ans de garde propres à lui rendre justice et à faire la nique aux dépréciateurs. La robe apparaît d’abord d’une étonnante clarté. Aux lourds velours obscurs dont une forte propension de syrah drape parfois les flacons rhodaniens, elle oppose sa texture d’une élégance moins solennelle que mutine. La clarté trouble qui domine en surface s’assombrit mystérieusement dans les profondeurs, finissant par confondre – dans un précipité réussi – le rouge et le noir dans les abysses du verre. Le nez frissonne et mêle en première intention des espaces herbeux – gazon et menthe fricotent dans nos narines. L’effet fraîcheur se dérobe ensuite pour virer vers le fruit fondu, peut-être piqué par la girofle. La complexité de la fragrance n’a rien d’intimidant ; sa richesse est aussi délicatesse. Point d’agressivité : le vin embaume sans rouler des mécaniques. Il y a de la délicatesse derrière la profondeur d’un Rhône de garde, de la finesse par-delà les mutations virtuoses, et du vivant nonobstant une assise solide. La bouche ne surprend pas, après cette approche par le fumet. L’attaque tintinnabule plus qu’elle ne tonitrue. Équilibré, presque léger (12,5°), le breuvage n’est pas mièvre pour autant ; malicieux, il ne se dérobe pas ; fondu, il s’épice d’harmoniques qui résonnent subtilement en arrière-bouche. Là encore, point de vacarme, rien d’explosif mais un écho d’une profondeur précieuse qui vaut d’être écouté jusqu’à l’épuisement progressif du son viticole. Le dialogue de la quille avec le cassoulet maison programmé face à elle fonctionne très bien, car les saveurs paradoxales du plat (force du canard, douceur du haricot, mélange et non écrasement des goûts) valorisent à la fois la beauté du sang de la vigne et ses intensités inattendues (exquises amertumes folâtrant a posteriori). Devant semblable démonstration, comme l’écrirait Roberto Juarroz in : Poésies verticales (trad. Fernand Verhesen, Gallimard, « Poésie », 2021, p. 153), quand le vin tiré est bu,
peu importe que ses chants s’abîment
seulement dans le mirage du vivant :
le miroir se peuple de rumeurs,
et nous continuons à les écouter bruisser bien après la dernière goutte. La musique après la lie, c’est encore du bon vin.
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