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Orgue page 11

Une photo qui fait du bruit

Photo : Jacques Bon

 

Cette photo a une histoire.
Dûment autorisés par le curé de Saint-André de l’Europe, Jack Good et moi-même estions en train de capter un concert pour orgue et machines électroniques autour de l’Apocalypse quand, soudain, des jeunes bien propres vinrent prier devant le maître-autel de l’église. Le fait eût pu réjouir, n’eût été leur souhait d’entonner des cantiques charismatiques en boucle. Bientôt, les belles âmes décidèrent de polluer davantage en ajoutant à leurs voix celles desdits cantiques, diffusés depuis YouTube via leur smartphone à pomme. Devant leur insistance à péter notre captation (créneau d’1 h 15 pour prestation d’1 h), nous nous résolûmes – surtout moi – à agir avec une violence superlative : improviser sur les grands jeux jusqu’à ce que les gougnafiers se cassassent.
Les connaisseurs noteront sur la photo, à droite, l’extrême délicatesse de l’organiste. Au cas où des paroissiens moins néfastes eussent été présents, le musicien a pris soin d’ôter le clairon (cinquième tirant en bas à gauche), qui eût sonné faux très vite.
Encore une victoire de la musique contre les hypocrites malotrus !
(Le résultat est disponible ici.)

 

Bien accompagné 24

Jamel à l’orgue de Sainte-Claire. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Apparemment très sollicité cet été, Jamel le baroudeur a de nouveau été mandaté par la firme Sleepy & Partners pour jauger la granularité sonore de l’orgue de l’église Sainte-Claire (Paris 19). Quand nous lui avons demandé si le fait qu’il s’agisse d’un instrument électronique impliquait un repositionnement du process d’évaluation, il nous a répondu : « Il ne s’agit pas de préjuger de la granularité en tant que telle en stigmatisant a priori la spécificité ontologique d’un orgue. La fonctionnalité est tout aussi granulaire que l’historicité, si du moins l’on accepte de changer de logiciel et d’abandonner ce vieux programme où des classifications racisantes tendent à situer des instruments en oubliant le projet et le contexte socioéconomique qui les portent. »
Ainsi qu’on le devine sur la photo, l’expert ne semblait pas insensible au fait de tripatouiller l’instrument dont la titulaire n’est autre qu’Esther Assuied. Toutefois, il a tenu à spécifier : « Sans impacter structurellement l’échantillonnage appréciatif qu’il convient de filtrer objectivement et expérimentalement, il est certain que la contextualisation est amenée, et c’est fort sain, à colorer la spécificité d’un ressenti. » Puis il est parti d’un petit rire avant d’ajouter : « Je conçois que cela puisse surprendre, dans un monde souvent réduit à une présentation de l’évident comme contingent. Contrairement à ce que prétendait Socrate, nous ne prenons pas des ombres pour le réel. Nous faisons pire, car nous croyons a priori que le réel existe. Appliqué à notre objet d’étude, nous supputons que l’orgue existe en soi. C’est rassurant. Or, ce n’est pas parce que nous sommes en capacité d’évaluer sa granularité sonore que l’orgue existe. Permettez-moi de citer mon maître qui l’exprime ô combien mieux que moi. »

« Toute cette analyse n’implique nullement qu’il doive du tout y avoir un monde, une chose quelconque. (…) Si l’on consulte purement l’essence de la perception en général et celle des autres espèces d’intuition empiriques qui coopèrent à la perception, rien de tel ne peut en être conclu. »
(Edmund Husserl, « La conscience absolue comme résidu de l’anéantissement du monde » in : Idées directrices pour une phénoménologie, trad. Paul Ricœur, Gallimard [1950], « Tel » [1985], 1993, p. 160)

 

Jamel à l’orgue de Sainte-Claire. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Après nous avoir partagé sa propension holistique à penser la granularité sonore, l’expert a refusé de nous en dire plus quant au contenu de son futur rapport. Selon lui, « chaque instant est un moment. Je dirais même que chaque instant est moment, plus qu’un moment. Comme disait Edmund, il est impossible, sur la base des expériences faites à un moment donné, et en se fondant sur cette règle (ou sur le système complexe de règles que celle-ci inclut), de déduire de façon unique comment doit se dérouler le cours ultérieur de l’expérience – je crois que c’est p. 482 dans l’édition que vous citâtes. Verbaliser la granularité sonore est une globalité qui impose de s’ouvrir aux infinies possibilités ouvertes qui constituent la richesse du contenu, si j’puis dire. »
L’aventure de la granularité sonore suit donc son cours. Mystérieuse. Nébuleuse. Mais – ou donc – vivante.


Retrouver Sleepy & Partners…

  1. … aux grandes orgues de la collégiale de Montmorency.
  2. … à l’église Saint-Marcel.
  3. … à l’église Sainte-Marie-Madeleine de Domont.
  4. … à l’église Saint-Martin de Groslay.
  5. … à l’église Saint-Louis de Vincennes.
  6. … à l’église Saint-Joseph d’Enghien-les-Bains.
  7. … sur l’orgue provisoire loué par Notre-Dame de Vincennes.
  8. … aux grandes orgues de la cathédrale de Gap.
  9. … aux grandes orgues de Sainte-Julienne de Namur puis de la cathédrale de Namur.
  10. … à l’église Notre-Dame de Beauchamp.
  11. … sur l’harmonium du temple protestant du Saint-Esprit.
  12. … à l’église de Taverny et à l’église de Bessancourt.
  13. … à l’église du Raincy.
  14. … à l’église de Notre-Dame du Rosaire.
  15. … aux grandes orgues de l’église Sainte-Marie des Batignolles.
  16. … aux grandes orgues de la chapelle du Val-de-Grâce.
  17. … aux grandes orgues de la basilique d’Argenteuil.
  18. … sur l’orgue Cattin de Notre-Dame de Vincennes.
  19. … sur l’orgue Mutin-Cavaillé-Coll de Saint-Georges de la Villette.
  20. … sur l’orgue Merklin de Saint-Dominique, une fois ou deux.
  21. … sur l’orgue Delmotte de Saint-André de l’Europe.
  22. … aux grandes orgues de la collégiale Saint-Jean de Pézenas.
  23. … aux orgues de l’Immaculée Conception.

 

Bien accompagné 23

Boulgour à l’orgue de l’Immaculée Conception. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Pas de vacances pour les experts : la firme Sleepy & Partners a été sollicitée une fois de plus pour faire démonstration de sa capacité à établir des diagnostics aussi pointus que des turlututus quant à la granularité sonore des orgues du monde entier. Cette fois, c’est l’ultra expérimenté Boulgour qui a été mandaté auprès des grandes orgues de l’Immaculée Conception (Paris 12). L’objectif ? Toujours le même : saisir la rencontre entre le son et l’instant…

 

Photo : Bertrand Ferrier

 

… puis, grâce à la méditation, la concentration et l’exigence analytique, devenir et le son et l’instant.

 

Photo : Bertrand Ferrier

 

Pour l’expert, le travail consiste alors à « objectiver le granulaire ». Et ça n’est pas chose aisée, à l’en croire.

Pour déterminer l’essence – en l’espèce, l’essence du son en tant qu’il se présente à travers son grain, et vice et versa –, il nous faut revenir à ce que Husserl définit, dans Idées directrices pour une phénoménologie, comme « l’empire de l’être absolu ». Vous trouverez son propos à la page 242, dans l’édition Tel qui a popularisé la traduction de Paul Ricœur. Or, et Husserl le pointe bien, pour catégoriser l’objet de l’étude, il faut établir la plus radicale de ce qu’il appelle la « distinction au sein de l’être », c’est-à-dire le départ entre l’être comme conscience et l’être s’annonçant. Si l’on se place dans cette perspective phénoménologique – à la fois un peu schématisante, bien sûr, et éclairante, du moins pour une première approche –, la quête de la granularité sonore s’inscrit dans un process éidétique qui postule l’essence de ce grain et tâche de le dégager de ses apparats existentiels. Donc, pour cela, l’exigence majeure est sans doute de ne pas confondre l’être transcendantal du son et l’être transcendant du grain – pardon de revenir sur ce qui doit être une évidence pour tout le monde (rires) !

Soudain, le sachant tire la bombarde et, juste avant de la tester, précise, comme ses confrères qui en ont l’occasion : « Dans notre compagnie, nous sommes partenaires en expertise, mais ne croyez pas pour autant que nous nous la pétions ! »

 

Photo : Bertrand Ferrier

 

Son job accompli, l’expert peut s’accorder un instant fraîcheur…

 

Photo : Bertrand Ferrier

 

… puis gagner la richissime pièce annexe où, après une terrible déception…

 

Photo : Bertrand Ferrier

 

… son instinct granulaire ne manque pas de ressurgir.

 

Photo : Bertrand Ferrier

 

« Et voilà, soupire enfin Boulgour, les yeux dans le vague. Il ne me reste plus qu’à rédiger mon rapport afin d’avancer dans nos recherches sur la granularité sonore. » Toujours cette mystérieuse granularité sonore dont, à l’instar du Graal, un non-initié peine à définir avec précision s’il s’agit d’un récipient, d’une pierre incandescente ou d’un objet trop mou pour ouvrir une serrure, un peu comme une chemise. Gageons que c’est ce qui fait une grande partie de son charme !

 

Photo : Bertrand Ferrier

 

Les aventures de Jamel 4

Photo : Bertrand Ferrier

 

Au début était la méditation, nous a expliqué Jamel, expert organologue envoyé spécialement de la capitale pour examiner l’instrument de la collégiale Saint-Jean de Pézenas. Rien de surprenant pour ceux qui l’ont déjà suivi lors de ses crapahutages dans la clape ou sur la plage matinale. « La granularité sonore est d’abord un être-là », pose le Parisien d’adoption en ajoutant, patte pointée vers son bidon tout rond :

Analyser, quel que soit l’objet de l’analyse, suppose d’être ancré en soi-même. Dans cette perspective, il est sain que la nature soit la bitte qui nous rattache à notre propre nature.

 

Photo : Bertrand Ferrier

 

Avant et après l’expertise, Jamel privilégie donc une intériorisation visant à accumuler l’énergie pour le moment-clé où il va devoir agir, c’est-à-dire « être l’écoute plus que l’écoutant ». Et de préciser :

Pour moi, le grain est la rencontre entre le temps et l’espace. Il n’est pas à proprement vibration ou ondulation, il est cet interstice où se doit jointoyer le projet musical et sa mise à l’épreuve face au concret. En tant qu’experts, notre rôle est donc de saisir ce jeu, sa pertinence et son potentiel, et d’en être, mutatis mutandis, le maillon véhiculatoire.

 

La collégiale Saint-Jean de Pézenas. Photo nocturne : Bertrand Ferrier.

 

En dépit de sa puissance intérieure, le sachant de la capitale ne manque pas d’humilité. Il l’avoue sans ambage :

La granularité sonore est une exigence, une ascèse, un rapport entre son et soi. Aussi est-il important d’être aussi dans l’écoute des autres, avant et après le travail. C’est dans l’échange que peut s’élaborer, se fomenter, se mettre en place, fût-ce de façon embryonnaire, ce que nous autres musicologues appelons une espèce de vérité. En ce sens, l’after est à l’évidence la suite logique de l’expertise. Le dialogue après le son, c’est encore de la granularité.

 

À Pézenas, rencontre entre l’expert ès granularité sonore Jamel l’ours et Lours Mathieu, organiste et historien de l’architecture. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Las, même le travail a une fin ! L’envoyé de la firme Sleepy & Partners n’a pas manqué de se ressourcer une dernière fois en marchant dans les arbres avant de regagner la capitale, son job accompli. Lui reste à rédiger son rapport – sur lequel il n’a rien pu nous dire, confidentialité oblige, sinon qu’il chercherait à y décrypter « la spécificité et la polymorphie de la granularité sonore de l’orgue de la collégiale Saint-Jean ». Encore et toujours cette fameuse granularité sonore… Gageons que nous continuerons de l’explorer grâce aux enquêtes minutieuses et sacrément secrètes de ces experts !

 

Photo : Bertrand Ferrier

 

Bien accompagné 22 | Les aventures de Jamel 3

Orgue de la collégiale Saint-Jean de Pézenas. Photo : Bertrand Ferrier.

 

À la base, c’était ça, l’histoire. Mais, inévitablement, tout se complique. Qui dit nouvel orgue, dit intervention de l’expert, en l’espèce le zozo croisé çà et là. Le spécialiste est chargé d’estimer la braoumitude du machin. Dont acte, voire tact.

 

Jamel from Sleepy & Partners à l’orgue Lépine-Cavaillé-Coll de la collégiale Saint-Jean de Pézenas. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Le potentiel est riche, incontestablement. Mais il nécessite un examen complexe, surtout sur un orgue aussi polymorphe « et dont la polymorphie signifiante est précisément partie prenante de son organicité », stipule le  professionnel sans rigoler…

 

Jamel from Sleepy & Partners à l’orgue Lépine-Cavaillé-Coll de la collégiale Saint-Jean de Pézenas. Photo : Bertrand Ferrier.

 

… même s’il stipule qu’il ne veut pas se la péter, fût-ce quand il bombarde.

 

Jamel from Sleepy & Partners à l’orgue Lépine-Cavaillé-Coll de la collégiale Saint-Jean de Pézenas. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Restons sérieux, de grâce.

 

Jamel from Sleepy & Partners à l’orgue Lépine-Cavaillé-Coll de la collégiale Saint-Jean de Pézenas. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Rentrons plutôt pour discuter organologie avec le Dom Bedos de Nizas, môssieur Avril.

 

Photo : Bertrand Ferrier

 

Donc, d’abord, se relaxer, puisque c’est la meilleure façon de penser.

 

Photo : Bertrand Ferrier

 

Il se trouve que l’expert est logé dans une salle où il peut travailler son goût sonore sur un Sonata d’occasion.

 

Photo : Bertrand Ferrier

 

Après, il est vrai que sur le détail de la registration, bon, chacun son boulot…

 

Jamel changeant les registrations à Pézenas. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Conclusion : « La poétisation du propos ne doit pas contrevenir à une historicité structurante qui, intrinsèquement, porte sens à l’être-là quasi heideggérien du propos, en tant qu’il propose une vision structurale tout en offrant une idéité momentanée de la granularité sonore. » Toujours, toujours, et même encore cette mystérieuse granularité sonore…

 

C’était la bolie dans la collégiale !

Photo de Bertrand Ferrier : Rozenn Douerin

 

Je ne croirai jamais à l’authenticité d’un article de La Dépêche ou du Midi Libre s’il ne déstructure pas mon patronyme et n’inclut pas quelque fauto près de la phote.
Ni s’il oublie de préciser que Thomas était le préposé au rétroprojecteur, avec Ralf au cadrage acrobatique (en tant que vertigeux, j’ai refusé de penser au concept de gravité pendant le concert pour ne pas m’évanouir en imaginant ses contorsions au-dessus du vide ou quasi), Isabelle à la supervision (et à l’assistance de l’étranger) et, last but not least, Michel-le-grand-titulaire au tirage des jeux sauf quand un glandu le boutait hors du champ de la caméra.
Le scepticisme est un vilain défaut mais aussi une astuce précieuse permettant de masquer sous un nuage de pudeur snob

  • la reconnaissance pour ce genre de souvenir bienveillant et, accessoirement,
  • la jalousie de celui qui aurait a-do-ré être localier – ben oui, on a les fantasmes de carrière que l’on peut.

 

 

Avec vous serait un plus

 

Très fier de profiter d’un instrument impressionnant que l’on m’annonce magique. Programme autour de la joie : Bach, Mozart, Beauvarlet-Charpentier, Neukomm, Hielscher, improvisation. Durée : 1 h 10.
(Non, faux, nul, zéro, c’est pas moi qui ai stipulé que j’étais titulaire de grandes orgues. Mais, franchement, je préfère que les organisateurs marquent ça de leur propre chef plutôt que « petites orgues » ou « moches orgues ». Surtout « moches orgues », évidemment.)

 

La vie en rose

Photo : Bertrand Ferrier

 

Quand tu t’apprêtes à partir pour un concert, le plus important, c’est pas trop de pas oublier les partitions, même si tu ne joues pas par cœur. C’est plutôt le truc polychrome, là. Ça, oui, c’est vital.

 

Domenico Severin et Roselyne Quémin, « Orgue en Caraïbes » (Appassionato)

 

Donner à entendre pour la première fois sur disque l’orgue Cattiaux de la cathédrale de Basse-Terre en profitant d’un récital in situ pour faire coup double : voilà le défi que s’est lancé Domenico Severin presque tout seul comme un grand, sur son propre label. S’il a concédé une touche locale en invitant pour quelques duos la saxophoniste martiniquaise Roselyne Quémin (on sait que les duos orgue et saxo se développent, aussi bien au Québec, avec notamment Sophie Poulin de Courval et Jacques Boucher, que sous nos latitudes avec l’excellent Pierre-Marie Bonafos ou l’enthousiasmant tandem russe formé par Anna Homenya et Dmitri Ouvaroff), il a tenu à concevoir un récital de démonstration sans affectation spécifiquement caribéenne. À la lecture du programme, on pourrait être perplexe devant l’association entre musique baroque et musique contemporaine, n’eussent été

  • un principe général (celui du disque-démonstration affichant la palette de l’orgue enregistré) et
  • un principe particulier (celui de l’interprète revendiquant « l’exploration de nouvelles sonorités, des équilibres de l’instrument et, surtout, le plaisir de l’écoute », contre les diktats musicologiques censés présider au choix des titres interprétés).

Si la set-list embrasse large, elle ne saurait être taxée de fourre-tout pour autant : bien sûr, le « Choral du veilleur », la Sinfonia de la cantate BWV 29, un noël-tube de Daquin, mais aussi du Nosetti, du Ålberg, du Jolivet et du Severin : pas vraiment une litanie d’encores favoris ! Surtout, elle inclut des pièces variées à l’aune du quadruple Domenico Severin :

  • le virtuose incontesté ne craignant point les classiques,
  • l’Italien invétéré vénérant sa prime patrie,
  • le compositeur attaché à jouer son travail et la musique de collègues vivants, et
  • le curieux de répertoires peu fréquentés.

 

 

La fête commence avec la Sinfonia de la cantate BWV 29, proposée dans la transcription pour orgue d’Alexandre Guilmant. Le tempo raisonnable substitue la clarté au brio tape-à-l’œil parfois privilégié. Les amateurs d’organiste s’ébrouant pour nous faire profiter de leur virtuosité clinquante passeront leur chemin. Ces 4’45 rendent hommage à la rigueur efficace de Johann Sebastian Bach dont l’interprète s’attache à souligner l’articulation derrière l’apparente austérité de la registration unique, nous convainquant in fine que la solennité habille bien la symphonie d’une cantate destinée à rendre grâces à Dieu.
Après un silence peut-être trop bref, choix de montage final reproduit systématiquement, le choral « Wachet auf, ruft uns die Stimme » [Réveillez-vous, nous crie la voix] (BWV 645), redoutable exercice en trio, bénéficie de la même solidité d’exécution, qu’acidulent – eh oui – çà et là

  • des rythmes presque pointés,
  • des accentuations,
  • de larges respirations et
  • des spécificités d’articulation

trahissant, et c’est heureux, la patte Severin : rigueur, oui (malgré ses airs de savant fou, le zozo n’est pas réputé pour ses excentricités musicologiques !), mais interprétation toujours.
Troisième proposition pour boucler le triptyque Bach proposé en guise de péristyle, « Kommst du nun, Jesu, von Himmel herunter » [Viens, Jésus, descends maintenant du ciel sur la Terre] (BWV 650) est le dernier choral Schübler, le premier étant le BWV 645. L’énergie et l’allant de ce trio séduisent plus qu’ils n’impressionnent malgré le haut degré de technicité exigé par cette pièce. Ils confirment aussi, cornet en avant, qu’il est raisonnable d’interpréter du Bach sur des orgues non contemporains du compositeur – ainsi que l’avait illustré, par exemple, Jean-Luc Thellin dans les premiers volumes de son intégrale suspendue (Organroxx), où il explorait avec talent quelques exemplaires splendides claqués par la manufacture Dominique Thomas avant que des soubresauts ne saisissent tant la manufacture que l’intégrale en cours.

 

 

Première curiosité du programme, le Dixième noël de Louis-Claude Daquin sur « À la venue de Noël » permet une exploration sautillante de facettes nouvelles de l’orgue. L’auditeur peut ainsi goûter

  • la variété des sonorités de détail,
  • le jeu entre les différents claviers,
  • la spatialisation de la prise de son.

L’interprète brille personnellement grâce

  • aux inégalités bien senties,
  • à l’intégration des ornements dans le discours,
  • à son travail sur les liaisons, les attaques et les détachés.

Or, sur ces variations approchant les 6′, il s’agit de créer des couleurs à la fois assez différenciées et assez cohérentes afin de capter les esgourdes et ne les plus lâcher.

  • L’organiste,
  • l’orgue et
  • la partition

passent l’épreuve sans coup férir.
L’atavisme italien de Domenico Severin se faufile dans les chants de la nuit caribéenne (l’artiste évoque des grenouilles quand nous croyions ouïr des grillons) grâce à la « Bergamasca » de Girolamo Frescobaldi. Cette petite musique de nuit met en lumière les jeux de fond de l’instrument. Sur un orgue a priori peu approprié à ce type de musique, dans lequel on attend des archétypes historiques, le musicien parvient à créer des sonorités délicatement variées pour chaque déclinaison du thème, malgré quelques facéties techniques (3’20), sans doute destinées à vérifier si celui qui se prend pour un critique a vraiment écouté le disque. Tour à tour

  • modeste,
  • mystérieux et
  • fanfaron ayant goût à plastronner,

le Cattiaux de 2018 est un compagnon intéressant et digne pour cette musique écrite quelque quatre siècles plus tôt.

 

 

Le contraste est attendu avec la Fantaisie en la mineur de Thomas Åberg, compositeur né en 1952. En réalité, la musique du compositeur suédois est très tonale et procède sur le développement d’une cellule initiale fonctionnant autour d’une marche descendante. Le spectre des registrations accentue le charme pimpant de la première partie, avant que les bassons de pédale ne reprennent le thème autour d’un plein jeu composé par l’interprète. Une méditation s’ensuit, marquant le centre de la pièce. Elle pousse à dialoguer les jeux presque ondulants avec les registres plus aigus. Le retour au forte annonce la seconde partie de la symétrie.

  • La lisibilité de la construction,
  • la simplicité des harmonies et
  • l’ajout d’une coda plus retenue osant une fin piano,

loin de sombrer dans la mièvrerie, permettent une exploration des possibles de l’orgue à la fois originale et accessible à toute oreille.
Le saxophone surgit à l’occasion d’Adiemus, extrait de Songs of Sanctuary (1994) de Karl Jenkins, né en 1944 – originellement une œuvre de près d’une heure pour chœur de femmes et ensemble orchestral. Une harmonisation joliment troussée enveloppe un thème de style populaire fondé sur des notes répétées que reprend l’orgue après l’exposition de l’anche, chargée de dialoguer en miroir. Intrinsèquement, la pièce n’est sans doute pas la plus palpitante du lot, mais

  • son côté basique assumé (privilégiant par exemple des modulations et des répétitions aux développements),
  • son refus de falbalas modernistes,
  • sa dernière partie aux faux airs de fade-out improvisé et
  • l’équilibre entre les deux instruments trouvés par les musiciens

se fondent parfaitement dans la dynamique du programme proposé jusqu’ici.
L’orgue reprend le lead pour l’Élégie sur un air folklorique américain de Massimo Nosetti (1960-2013). Après l’exposition du thème, un premier développement fait courir l’air des claviers aux anches de pédale. Le cornet énonce alors de nouveau la mélodie. Un à-coup fracture cet agencement ficelé avec un artisanat consommé. Par la zébrure ainsi ménagée, se faufile un crescendo majestueux ménagé avec habileté par l’organiste, avant que le son ne s’efface, progressivement, au long d’une coda bien troussée.

 

 

Domenico Severin enchaîne sur la transcription d’un tube espagnol que sont  les Recuerdos de la Alhambra de Francisco Tarrega. Les notes répétées avec la liberté de la guitare font joliment reluire les jeux flûtés qu’abrite la cathédrale de Basse-Terre. Cette curiosité pour le moins inattendue rafraîchit ce récital caribéen et traduit l’originalité de son concepteur. Même si des organistes férus de transcription – Esther Assuied en tête – s’intéressent à Ennio Morricone, l’on n’avait jamais ouï non plus le « Hautbois de Gabriel » extrait de la bande originale du film Mission, dans une version dialoguée pour orgue et saxophone au trémolo imitatif des vibrations de l’original. C’est chose faite, et bien faite pour un mélange heureux entre musique savante et musique populaire – typique du travail d’Ennio Morricone et caractéristique du présent récital.
Mort en 2013, Jean-Michel Damase n’est pas le plus connu des compositeurs pour orgue, et il est joyeux que Domenico Severin nous offre l’occasion de découvrir – ô inculture, quand tu me tiens – l’une de ses quatre Pastorales.

  • Riches harmonies mutantes,
  • atmosphères mouvantes,
  • couleurs délicates mais certes pas gnangnan

laissent entendre le métier du créateur et le soin apporté à sa restitution par l’interprète.
Plus fréquenté, le remix du Concerto en ré mineur d’Antonio Vivaldi par Johann Sebastian Bach (BWV 596). Les jeux flûtés font merveille dans le début de l’Allegro ainsi qu’est considéré le premier mouvement. La fugue rappelle si besoin que l’interprète sait allier virtuosité et musicalité. Le Largo e spiccato ternaire, solo avec accompagnement, montre peut-être les limites de l’instrument dans ce type de musique tant les fonds semblent soudain prosaïques – la platitude de la musique peut jouer, il est vrai. Le dernier mouvement envoie du décibel et de la promptitude. La mécanique est assez bien réglée pour ne pas craindre les notes répétées. Les anches de 16′ à la pédale ne sont pas d’une extrême délicatesse, mais elles donnent de l’ampleur à cette partie jusqu’à l’ultime tierce picarde.

 

 

Enquillent deux extraits des Cinq interludes pour orgue d’André Jolivet, mort en 1974. Les registrations de l’introduction, manualiter, et de l’interlude choisis, tous deux plongés dans une profonde méditation que rehausse une harmonie envoûtante, sonnent remarquablement bien, sachant paraître à la fois profondes et incisives. Le saxophone revient pour un Andantino et Calmo de Gilles Martin, pianiste et saxophoniste né en 1971. Adaptées d’un duo pour piano et sax visant « la fin du premier cycle », ces deux billevesées jouent à plein le plaisir de la mélodie et de la concision. L’ambiance caribéenne créée par les grésillements animaux ajoute au charme de cette musique faite sérieusement sans se prendre au sérieux.
Deux extraits de la Pop Suite de Daniel Hellbach, professeur de piano né en 1958, encadrent une pièce de Domenico Sverin. « Latin », laisse le lead au sax, tout en veillant à lui permettre de dialoguer parcimonieusement avec l’orgue-piano. Le son chaleureux de Roselyne Quémin et la légèreté digitale de Domenico Severin donnent un peu de piquant à cette pièce mignonne et évanescente.

 

 

Ne le nions pas : on est moins dans la rigolade avec « Jesu dulcis memoria » du signor Domenico Severin (né en 1967, on peut le dire à présent qu’il intervient aussi comme compositeur), plutôt réputé pour sa musique riche et complexe que comme griffonneur de bluettes. Sa proposition ambitieuse rassérène l’auditeur qui trouverait certaines compositions sympathiques mais guère nourrissantes à la longue. Le projet tournicote autour d’une hymne grégorienne louant le doux souvenir de Jésus dont la présence suave donne de vraies joies au cœur. Après un puissant éclat, motif récurrent de l’ouvrage, l’hymne apparaît à la pédale selon une modalité d’exposition qui n’est pas sans évoquer Maurice Duruflé lui-même. Bientôt égrenée dans l’aigu, l’hymne est ensuite secouée par des réharmonisations interrogées par la voix céleste avec effets de boîte harmonique sur un procédé que le compositeur appelle « gouttes de sang rappelant la passion du Christ ». Un double canon, rythmé par des notes répétées, se laisse de nouveau zébrer par un tutti rageur permettant d’apprécier les différents plans de l’orgue. Concis, certes (5’20), mais aussi séduisant que diablement efficace.
En bis, « A Dream » de Daniel Hellbach paraît un brin superfétatoire mais permet de conclure avec la saxophoniste sur une mélopée plaisante à défaut d’être pleinement passionnante. C’est donc sur sept secondes de chant de grenouilles que s’achève un disque porté par

  • une belle prise de son,
  • une set-list personnelle et
  • un projet qui dépasse, de loin, la simple découverte d’un orgue caribéen.

 

 

En conclusion,

  • la présence de valeurs sûres du répertoire organistique,
  • la découverte de raretés et
  • l’insertion de pastilles sucrées avec saxophone obligé, sans doute pour faire respirer l’auditeur entre deux pièces sérieuses pour orgue seul – les auditeurs préférant des pièces ambitieuses pour orgue et saxo se tourneront plus volontiers vers la musicalité d’Anna Homenya et Dmitri Ouvaroff dans Michat, Piazzolla, Glazounov, Taneïev ou Sorokine pour une miniature toute fraîche,

rendent l’écoute voire l’acquisition de cet album plus que chaudement recommandables car son écoute est un plaisir couvrant largement les soixante-dix sept minutes de musique annoncées.


Pour écouter le disque en intégralité, c’est ici.
Pour l’acheter, c’est là.

 

Parlez-vous organiste ?

 

Jamais organiste dire : « Vas-y, balance toute la sauce, faut dépoussiérer la tuyauterie et faire péter les vitraux ! ». Non, jamais. Et cependant, parfois, pas loin quand même.