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Orgue page 10

Bientôt vingt ans !

 

La fête se prépare. Vous y retrouver serait yo, comme personne n’a jamais dit. C’est bizarre, d’ailleurs, mais bon.

 

 

 

Bien accompagné 29 : chapelle Ozanam (Paris)

Fnoopy II sur l’Opus 255 de Johannus, le 11 juin 2022 (chapelle Ozanam, Paris 17). Photo : Bertrand Ferrier.

 

La quête de la granularité sonore n’est pas prête de s’arrêter. Ce 11 juin 2022, Sleepy & Partners était convié à évaluer un Opus 255 de Johannus sis dans une chapelle in-finie, bâtie dans les nouveaux quartiers qui bordent les Batignolles. Toujours soucieux d’élargir leur champ d’action, ainsi que le laissaient soupçonner quelques indiscrétions glanées tantôt, afin d’accélérer « l’augmentation de la surface de rayonnement de la confraternité », la célèbre marque d’analystes-testeurs-experts a mandaté un autochtone, arguant que

  • « sa connaissance du lieu,
  • son expérience de l’acoustique locale et
  • son vécu immersif militent pour une externalisation spécifique à la proposition du jour ».

Effectivement, l’expert a déployé une méthodologie rare afin de percevoir

  • « la vibration avant la vibration,
  • la vibrance sans la vibrance,
  • le vibratoire comme anticipation du vibratoire ».

La photographie ci-dessus témoigne, en effet, d’une écoute ressortissant d’un projet expertal obligeant les dinosaures à updater leur logiciel analytique s’ils souhaitent continuer à challenger la confraternité en matière d’exploration granulaire.

 

Fnoopy II et son collègue sur l’Opus 255 de Johannus, le 11 juin 2022 (chapelle Ozanam, Paris 17). Photo : Bertrand Ferrier.

 

« Le son n’est pas qu’une onde », a consenti à glisser l’expert, en dépit d’accords de confidentialité fort compréhensibles. « C’est avant tout un espace de déploiement des possibles. Beaucoup d’analystes se fourvoient en cherchant à saisir le son alors que le grain n’est rien d’autre que l’espace donné au son pour être son. » D’où, sans doute, son souci de varier les distances… et la vitesse avec laquelle l’écoute poursuit son et grain de son. Aussi a-t-il jugé nécessaire de confier une contre-expertise à un escargot. Objectif ?

Mieux subjectiver l’espace. Pour une catégorie de semblables, l’espace du son est fixe. Nous sommes notre propre référentiel. Triste illusion de la fixité des choses ! L’espace, donc le son, pour un escargot, est très différent de notre perception donc de notre son. Bien sûr, nous pourrions le conjecturer ; mais, dans la mesure où la confraternité m’en donne les moyens, il m’a paru plus sain d’en appeler directement à un escargot expert. Pristi, sortons de notre coquille !

Le résultat de la double expertise ne peut hélas être divulgué hic et nunc.

Il y a un travail de conception analytique, nous murmure le spécialiste. Il y a un travail de mise en œuvre du programme. Il y a un travail de compilation des données. Il y a un travail de contextualisation critique. Il y a un travail d’évaluation informative. Et, enfin, il y a un travail de communication réciproque avec la confraternité afin de fournir le rapport le plus juste et pertinent possible.

Un travail visiblement harassant, qui justifie donc une petite détente avant la prochaine sieste sur le toit de la niche… et peut-être avant un prochain projet d’évaluation de la granularité sonore appliquée aux baby foots ?

 

Fnoopy II et l’antenne d’un collègue sur le baby foot qui jouxte l’Opus 255 de Johannus, le 11 juin 2022 (chapelle Ozanam, Paris 17). Photo : Bertrand Ferrier.

 


Retrouver les aventures de Sleepy & Partners…

  1. … aux grandes orgues de la collégiale de Montmorency.
  2. … à l’église Saint-Marcel (Paris 13).
  3. … à l’église Sainte-Marie-Madeleine de Domont.
  4. … à l’église Saint-Martin de Groslay.
  5. … à l’église Saint-Louis de Vincennes.
  6. … à l’église Saint-Joseph d’Enghien-les-Bains.
  7. … sur l’orgue provisoire loué par Notre-Dame de Vincennes.
  8. … aux grandes orgues de la cathédrale de Gap.
  9. … aux grandes orgues de Sainte-Julienne de Namur puis de la cathédrale de Namur.
  10. … à l’église Notre-Dame de Beauchamp.
  11. … sur l’harmonium du temple protestant du Saint-Esprit (Paris 8).
  12. … à l’église de Taverny et à l’église de Bessancourt.
  13. … à l’église du Raincy.
  14. … à l’église de Notre-Dame du Rosaire.
  15. … aux grandes orgues de l’église Sainte-Marie des Batignolles (Paris 17).
  16. … aux grandes orgues de la chapelle du Val-de-Grâce (Paris 5).
  17. … aux grandes orgues de la basilique d’Argenteuil.
  18. … sur l’orgue Cattin de Notre-Dame de Vincennes.
  19. … sur l’orgue Mutin-Cavaillé-Coll de Saint-Georges de la Villette (Paris 19).
  20. … sur l’orgue Merklin de Saint-Dominique (Paris 14), une fois ou deux.
  21. … sur l’orgue Delmotte de Saint-André de l’Europe (Paris 8).
  22. … aux grandes orgues de la collégiale Saint-Jean de Pézenas.
  23. … aux orgues de l’Immaculée Conception (Paris 12).
  24. … sur l’orgue de l’église Sainte-Claire (Paris 19).
  25. … sur l’orgue de l’église Saint-Denis de Gerstheim.
  26. … sur l’orgue de l’église Saint-Saturnin de Nogent-sur-Marne.
  27. … sur l’orgue de Bécon-les-Bruyères.
  28. … sur l’orgue de Saint-Serge d’Angers.

 

J’ai un penchant pour Rheinberger…

Générale du concert du chœur des Batignolles, église Sainte-Marie (Paris 17), le 23 mai 2022. Photo : Bertrand Ferrier.

 

… quelque chose entre une inclination et une inclinaison, en somme.

 

Bien accompagné 28 : Saint-Serge d’Angers

Maître Yuda aux grandes orgues de Saint-Serge d’Angers, le 21 mai 2022. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Le rayonnement de la confraternité Sleepy & Partners, experts ès granularité sonore organistique, ne cesse de s’amplifier. Pour sa vingt-huitième intervention, la compagnie a envoyé son treizième associé, maître Yuda. Arrivé une heure et demie avant le récital de Daria Davidova (Bach, Caccini-Valivov, Borodine, Kastalsky, Rachmaninov…), suite au remplacement in extremis d’Alexandra Bartfeld, il lui a fallu faire preuve de diligence et de célérité, ce qui n’est pas rien, afin de saisir les spécificités de cet étrange instrument au tiers vide (le positif n’attend même plus les tuyaux qu’il était censé recevoir). En sus d’être amputée, la Bête n’est pas au mieux de sa forme. En témoignent, entre autres,

  • notes muettes,
  • cornements sporadiques,
  • menace d’extinction aléatoire,
  • déclenchement intempestif de jeux ou d’appels (il faut scotcher les tirasses au-dessus du récit…),
  • harmonisation défaillante,
  • pupitre juste refait mais mal pensé (pas assez incliné, il menace de verser les partitions trop lourdes sur les claviers, il faut mettre un petit livre de cantiques dessous et, éventuellement, prier pour ne pas plier) et, bien sûr,
  • accord des anches impossible l’essentiel du temps (l’architecte a eu la bonne idée d’installer la sortie du chauffage pile sur l’orgue, un classique de la connerie des humains supérieurs).

Pas de quoi décourager le treizième partner car

ce que nous recherchons, explique-t-il, c’est un pragmatisme de la vibration. Il n’y a pas de bon ou de mauvais orgue, il y a des possibles particuliers à chaque instrument, chaque acoustique, chaque ressenti. Cela n’exonère en rien les responsables qui laissent un instrument à l’abandon ; et cela n’obère pas la réalité de son état. Toutefois, notre approche est focus sur une appréhension loyale du son en tant qu’il est présent, et non pas en tant qu’il pourrait être.

Sera-ce donc ça, la fameuse, inénarrable et coruscante granularité sonore ? Maître Yuda nous offre un petit sourire grave et murmure, compatissant donc énigmatique :

La granularité sonore n’est rien d’autre que la granularité sonore. Si elle était autre chose que la granularité sonore, elle ne serait déjà plus la granularité sonore.

 

Maître Yuda aux grandes orgues de Saint-Serge d’Angers (49), le 21 mai 2022. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Faute de temps, maître Yuda y a dû (haha) attendre la fin du concert pour tester la granularité sonore – en tant que granularité sonore, donc – de l’orgue de chœur, sur lequel fut ploum-ploumé le bis bachogounodique qui hérisse les mélomanes distingués dans le fondement desquels végète, ferme et triste, un long parapluie, mais qui fait zizir aux autres mélomanes et aux curieux. Le triomphe réservé à Daria Davidova se poursuivant par un échange entre l’artiste et son public, l’expert a pu examiner avec une attention particulière cette manière de positif en état quasi impeccable. Cependant, goûter un petit instrument juste après avoir testé un grand, n’est-ce pas fausser la perception de sa granularité sonore ?

Au contraire ! explose l’expert. En effet, ce que vous appelez un biais est, ontologiquement, un fait. Nous ne pouvons pas nier un fait. La question qui se pose est donc, en fait : que fait-on du fait ? Il faut, me semble-t-il, que le fait soit fête, voire prophète, au sens où il nourrit joyeusement et annonce a priori, parfois sans que vous le subodoriez ou acceptiez de le supputer, votre écoute, votre perception, votre analyse. C’est tout le travail d’un expert que de juguler le fait en tant que fait, afin de le transformer en événement intégré à une chaîne entrelacée d’événements. L’unicité d’une granularité ne naît pas d’un son unique : elle ne peut être définie que par la multiplicité des autres granularités. Essentielle est la distinction entre unicité (disons, spécificité) et unité (si l’événement n’a pas de pareil). En résumé, l’enchaînement de deux expertises ne fausse pas la perception de la granularité sonore, elle la nourrit.

Puis maître Yuda décoche son fameux sourire mystérieux mi-compatissant.

Reste que la question du biais est excellente. Notre travail d’experts ès granularité sonore reste quand même d’identifier l’imperceptible, de définir le sous-entendu au sens précis du terme et d’objectiver ce qui paraît relever d’une forme de subjectivité. En somme, comme l’écrivait Armand Gatti, « notre guerre civile recommence chaque jour / le combat de l’échelle / contre / le ciel » (extrait de « La Première lettre » [1978], in : Comme battements d’ailes, Gallimard, « Poésie », 2019, p. 73) !

 

Daria Davidova et maître Yuda à l’orgue de chœur de Saint-Serge d’Angers (49). Photo : Bertrand Ferrier.

 

… et puis a surgi un projet. Un projet fou. Un projet qui ouvre des perspectives incroyables aux Sleepy & Partners : développer leur expertise ès granularité sonore en s’intéressant au marché de la vocalité afin de « proposer aux artistes lyriques de tout premier plan une analyse pensée comme

  • un examen,
  • un diagnostic et
  • une analyse

susceptibles d’optimiser leur émission

  • vibratoire,
  • musicale et
  • émotionnelle ».

Gageons qu’un symposium colloquial voire de longs et nombreux pow-wow aideront la treizaine de spécialistes à envisager, à long terme, le développement de leur petite entreprise voire, sans perdre leur cœur d’expertise, le recrutement de nouveaux partners plus spécialisés afin de satisfaire une demande jugée hénaurme par un cabinet d’études indépendant, consulté au retour parisien du concert, vers deux heures du matin…


Retrouver les aventures de Sleepy & Partners…

  1. … aux grandes orgues de la collégiale de Montmorency.
  2. … à l’église Saint-Marcel (Paris 13).
  3. … à l’église Sainte-Marie-Madeleine de Domont.
  4. … à l’église Saint-Martin de Groslay.
  5. … à l’église Saint-Louis de Vincennes.
  6. … à l’église Saint-Joseph d’Enghien-les-Bains.
  7. … sur l’orgue provisoire loué par Notre-Dame de Vincennes.
  8. … aux grandes orgues de la cathédrale de Gap.
  9. … aux grandes orgues de Sainte-Julienne de Namur puis de la cathédrale de Namur.
  10. … à l’église Notre-Dame de Beauchamp.
  11. … sur l’harmonium du temple protestant du Saint-Esprit (Paris 8).
  12. … à l’église de Taverny et à l’église de Bessancourt.
  13. … à l’église du Raincy.
  14. … à l’église de Notre-Dame du Rosaire.
  15. … aux grandes orgues de l’église Sainte-Marie des Batignolles (Paris 17).
  16. … aux grandes orgues de la chapelle du Val-de-Grâce (Paris 5).
  17. … aux grandes orgues de la basilique d’Argenteuil.
  18. … sur l’orgue Cattin de Notre-Dame de Vincennes.
  19. … sur l’orgue Mutin-Cavaillé-Coll de Saint-Georges de la Villette (Paris 19).
  20. … sur l’orgue Merklin de Saint-Dominique (Paris 14), une fois ou deux.
  21. … sur l’orgue Delmotte de Saint-André de l’Europe (Paris 8).
  22. … aux grandes orgues de la collégiale Saint-Jean de Pézenas.
  23. … aux orgues de l’Immaculée Conception (Paris 12).
  24. … sur l’orgue de l’église Sainte-Claire (Paris 19).
  25. … sur l’orgue de l’église Saint-Denis de Gerstheim.
  26. … sur l’orgue de l’église Saint-Saturnin de Nogent-sur-Marne.
  27. … sur l’orgue de Bécon-les-Bruyères.

 

Annerös Hulliger, « Tanz-Toccata-Tanz », VDE-Gallo

 

De grâce, ne feignons pas de découvrir cette évidence ! Les gens en général (et pas que Tapioca) et les organistes en particulier sont entre fracassés ou dingodingues. Moi, non, mais les gens, pardon.
Prenons un cas, c’est rien de le dire, tout à fait au hasard : Annerös Hulliger. Sa première qualité, selon son CV, est d’être « un pur produit d’un village emmentalois ». On parle d’une nana qui a suivi l’enseignement de Marie-Claire Alain, laquelle ne passait pas pour une rigolote qu’on tapait sur le ventre de ; mais aussi d’une ex-instit qui a fini chargée de cours d’orgue et d’improvisation à Berne, où elle a sévi 43 ans comme titulaire. Ladite nana a conçu son vingt-sixième disque sous le titre foufou « Tanz toccata tanz », autour de la tanz-toccata d’Anton Heiller qu’elle a encadrée de six pièces avant, six pièces après par « goût de la symétrie ».

 

 

On va pas se mentir, des disques qui rendent à l’orgue sa vocation dansante, on en connaît. Le plus sapide est sans doute celui de l’hyperprolifique Olivier Vernet, égrenant des danses contemporaines aussi finement écrites qu’interprétées. Il est heureux de rappeler que l’orgue, c’est pas que le truc un peu chiant qu’on entend ronfler quand l’animatrice s’éteint à la fin de la communion et qu’il faut finir le travail sans faire trop de bruit. À la Renaissance, l’orgue, c’était aussi l’instrument qui servait à faire zouker dans les salles de danse des châteaux. Dans ce contexte mémoriel et verdissant, un disque-concept tourné vers un bernard-l’hermite (un orgue Goll de 1991 qui s’est lové dans le buffet d’un orgue du dix-huitième) et visiblement porté par une musicienne aussi rouée que timbrée – qualité en organologie –, c’est peu de dire que l’on se réjouit de l’ouïr. D’autant que, d’après la traduction du compositeur et organiste Guy Bovet, évoqué çà et là, cette femme est secouée : son disque lui évoque « le lac de Sils en Engadine, car lorsque le vent caresse doucement la surface de l’eau, les sommets des montagnes et le bleu incomparable du ciel trouvent leur écho dans les reflets de la profondeur ». Voilà, je vous aurai prévenu : moi, je suis normal, mais les gens, en général, honnêtement, j’en mettrais pas ma main à tronçonner.
Pourtant, dès le prélude du BWV 564, incluant toccata, adagio et fugue, le projet d’Annerös Hulliger interloque. La musique raconte. On entend

  • du respect pour le texte,
  • une patente assurance technique, et
  • de la volonté d’en découdre.

La pédale est précise et bienvenue, le legato bien pensé, l’énergie conservée sans faille : c’est de la belle ouvrage.
L’adagio, pris sans mollesse, alléluia !, cisèle à loisir

  • les contretemps,
  • les ornements et
  • les notes pointées opposées à la rythmique de la pédale,

le changement de registration pour le Grave si riche harmoniquement parût-il un brin superfétatoire.

 

 

Survient alors l’épouvantable fugue. Épouvantable pour l’exécutant moyen. Roborative pour l’excellent virtuose. En plaçant cette pièce en tête de gondole, Annerös Hulliger n’avait pas froid aux yeux. Elle savait que ce serait un moment test. Ce n’est pas qu’une façon de briller, c’est surtout une façon de dire : « OK, je fais un album concept, mais pas parce que je sais pas secouer les saucisses du haut ou du bas, juste parce que ça me paraît signifiant de faire ce que je fais. » Sous cet angle, on comprend mieux la pertinente et spectaculaire rigueur de l’artiste.

  • Vigueur de la pédale,
  • justesse des claviers et toujours
  • cette étonnante sobriété de la registration :

cette interprétation sérieuse, qui néglige les trucs waouh, appelle a minima les félicitations.
Après le pavé de 15’, Annerös Hulliger glisse une miniature : les moins de 2’ du prélude de la « Symphonie des noëls » de Michel Richard Delalande, toujours en Do. Anches et décibels sont convoqués pour exposer un autre versant de l’orgue, où la puissance des grands jeux dialogue habilement avec des ornements soignés et un allant sans faille.
Secouant la chronologie, l’artiste choisit dans le tube de Léon Boëllmann, la « Suite gothique », le versant le plus dansant, donc le menuet (toujours en Do). Point d’excès de tempo puisqu’il s’agit de danser, mais

  • un contraste net entre les parties dialoguées,
  • un souci de netteté dans les contours et
  • des choix de registration soignées, dont la variété fait écho au swing ternaire.

Aux interprétations facétieuses, l’organiste choisit d’opposer une vision sérieuse sans être raide – solide et franc du collier.

 

 

Après avoir foulé le sol, on passe au Sol avec un autre pilier du répertoire organistique, la Toccata de Théodore Dubois que la musicienne, dans son exaltation, eût aimé – nous stipule-t-elle – sous-titrer « à chanter au bord de l’eau ». De fait, de cette pièce essentiellement pianistique, Annerös Hulliger tire une version légère et flûtée, loin des tonnerres parfois ouïs pour souligner le brio de l’œuvre. Sans renoncer aux ritendi, l’artiste ne s’enfonce pas dans le gnangnan qui plombe parfois la partie centrale en Si. Les modulations sont menées tout droit, sans surjouer. L’organiste opte pour le contraste entre les jeux plutôt que pour le tuilage. Cela convient à sa conception plus élégante que clinquante, qui ne séduira point les amateurs de show-off mais surprendra par sa radicalité les habitués curieux.
Après deux éclats du dix-neuvième siècle tardif, retour au début du dix-huitième siècle avec la Toccata prima de Johann Speth, méditation en ré mineur qu’agrémente une fugue à quatre. C’est l’occasion d’ouïr ce que l’orgue de l’église française de Berne semble avoir de plus sapide, avec sa versatilité polymorphe : ses registres doux et flûtés.
Secousse, donc, avec six extraits (sur 153 possibles) des Mikrokosmos de Bela Bartók, méthode pour piano publiée en 1940.

  • Sautillement à contretemps sur les fonds,
  • matrice minimaliste sur deux claviers,
  • serpent sifflant du cromorne à s’en faire péter la sous-ventrière,
  • swing sinueux et faussement bancal,
  • ostinato tonique contre énoncé du cornet,
  • bondissements quasi sinisants tentant – vainement, tu penses – de s’envoler vers les étoiles

composent une proposition originale que l’interprète, visiblement très aquatique, décrit comme « des graviers ronds dansant dans une eau claire ».

 

 

Cela ouvre la voie à Anton Heiller (1923-1979) et à sa « Tanz-Toccata » publiée en 1970, « sommet et centre du programme », claironne Annerös Hulliger. Le début, déchiqueté, malaxe tant les sonorités que les rythmes. Apparaît une double pulsion qui consiste à monter vers les aigus et à imposer des pulsations toujours en déséquilibre. Une cellule de notes répétées ne cesse de se confronter au motif que caractérise son apparente et tonique arythmie. Par ses miroitements et récurrences, la pièce se clôt sur une synthèse qui fait la part belle à une pédale fougueuse et jamais en repos jusqu’au double aboiement final.
Symétrie oblige, Bela Bartók fait alors son retour avec ses six Danses roumaines pour piano.  La première rappelle que, même à l’orgue, le travail sur le toucher permet de faire dialoguer un accompagnement solide et une voix lead virevoltante. L’Allegro suivant creuse cette veine tandis que l’Andante presque orientalisant trouve un mystère propre à l’orgue dans l’interaction entre mélodie, résonance et silence. Le balancement ternaire de la quatrième ternaire sert avec grâce de tremplin à l’Allegro sautillant où 3/4 et 2/4 se complètent. L’interprète enchaîne sur la danse finale dont elle rend parfaitement l’inclination pour les petits bonds, concluant ce que Annerös Hulliger voit comme « une eau fraîche et pure sortant d’une source, dans le sol de la Patrie ».
Au tour de la Dixième toccata de Johann Speth de faire symétrie. Une registration originale nimbe de mystère un discours dont Annerös Hulliger s’attache à rendre le paradoxe : il est construit par des jeux de dialogue parfois fugués et par une segmentation architecturée, et il revendique cependant une certaine liberté dans l’apparence improvisée du prélude et dans la congruence sciemment imparfaite de mouvements divers (ce que l’interprète décrit probablement comme « le reflet d’un cours d’eau qui suit des méandres sinueux »).

 

 

En écho à la Toccata de Théodore Dubois, l’artiste a choisi de placer la Toccata en si mineur d’Eugène Gigout. Cet hénaurme tube du répertoire, très réussi, trouve ici une interprétation solide. Rien de foufou : tout est en place, et l’orgue rend justice du mastodonte. Comme pour Dubois, Annerös Hulliger va son chemin. En conséquence, ceux qui cherchent foucade, vertige et ivresse n’en auront pas pour leur content ; à l’inverse, ceux qui estiment que cette musique mérite mieux qu’une simple prouesse pyrotechnique avec lâcher de paillettes et explosion de vitraux sous la puissance du tutti trouveront, enfin, version à leur goût. Quant à nous qui sommes plutôt de la première école, nous devons reconnaître que cette sagesse est de bon ton pour ne pas surenchérir sur l’originalité à la limite de la loufoquerie qui sous-tend la conception de ce récital. Inutile d’ajouter un grain de folie : l’inhabituel est structurel.
Classique chéri des organistes, le pianistique Boléro de concert de Louis James Alfred Lefébure-Wély répond au menuet de Léon Boëllmann. On pourrait craindre une impression de déjà-vu après l’œuvre de Gigout. Nous en préservent

  • la technique manualiter ici exigée, très différente de la piste précédente,
  • la revendication d’une jubilation populaire et, fût-elle bien tempérée,
  • la verve canaille sooo Second Empire qui fait frissonner.

Voici l’occasion de ressortir les anches coquines comme ce cher cromorne. Le contraste entre le sérieux de l’exécution et l’esprit farcesque sublimement académique est surprenant et heureux. Le côté pince-sans-rire qui en émane, à mille lieues de la vulgarité complice souvent chérie dans cette pièce, est pleinement cohérent avec le projet défendu dans ce concert. Quant aux amateurs de tapes dans l’dos et de « qu’est-il dit, et qu’est-c’qu’il boit ? », ils éviteront cette treizième piste : ils risqueraient l’apoplexie àforce de n’y entendre goutte.
Le récital se clôt alors sur deux symétries parfaites : ouvert par Bach et Delalande, il se clôt sur Delalande et Bach. Trois extraits de la « Suite de danses » en Ré, d’abord. Le grand air, fait sonner les pleins jeux avec la solennité requise ; un joli rigaudon, précis et sans falbala, propose un beau dialogue entre jeux de détail et fonds ; et un tambourin entraînant, sollicitant la pédale pour renforcer le groove, sait associer sautillements divertissants et surprises harmoniques (1’ et 1’11) – il y a fort à parier que sa forme en arche doit combler la symétrivore qu’est Annerös Hulliger.

 

 

Enfin, s’il ne fallait qu’une œuvre, ce serait évidemment la dernière : the célèbre Toccata et fugue BWV 565 de Johann Sebastian Bach – même si les sachants sachant savoir considèrent que le diptyque pourrait être autant de Bach que l’Adagio d’Albinoni d’Albinoni ou l’Ave Maria de Caccini de Caccini – est offerte en fin de bal. Fans de Fast and furious, passionnés de hand-banging, zoukeurs invétérés, passez votre chemin ! Comme l’on pouvait le subodorer, la Toccata n’est pas très joueuse, et pour cause : joueuse, ce ne semble pas être le principal trait de caractère de l’interprète. Ce nonobstant, Annerös Hulliger ose quelques p’tits trucs presque coquins :

  • accentuation de la distinction entre doubles et triples croches,
  • quelques effets de retard et d’accélération,
  • raccourcissement dansant des doubles croches en quarte en réponse à la pédale descendante, et
  • choix de legato et de détachés pas toujours réguliers afin d’insuffler un brin de fantaisie dans les triolets de doubles croches.

La Fugue, jouée sur une registration plutôt économe de changements, pourrait paraître pâtir d’une certaine tendance à l’éclaircissement presque didactique (4’40, par ex.), mais l’option est cohérente avec le sérieux de l’exécution. Quelques irrégularités dans les chapelets de doubles (entre 5’ et 5’01, par ex.) laissent penser que les prises gardées ont été choisies et pour l’énergie qu’elles dégagent et peu patchées pour leur conserver une partie de la folie du direct. Là encore, option judicieuse : une perfection formelle jusque dans le détail aurait pu rendre froide cette boule de tonus qui s’exacerbe dans l’œuvre – même topo quand l’orgue se rebelle et refuse de pleinement chanter le la de la pédale (6’40). Ce qui compte, c’est

  • l’allant,
  • le sens du swing (légèreté de la pédale sur les temps faibles, légère accentuation sur les temps forts) et
  • le cadeau fait aux auditeurs en terminant sur un bonbon fagoté dans un papier sonore très personnel.

La coda, naturellement contrastée et couronnée par dix secondes de silence, est jouée sans excès mais avec une efficacité privilégiant

  • le geste juste sur l’attitude,
  • la partition sur l’effet, et
  • la musique sur la tentation du wow.

En conclusion, voici bien un disque étonnant, au sens fort. Étonnant d’audace, étonnant de personnalité, étonnant d’exigence. On le goûtera probablement davantage en l’écoutant d’un trait, comme un concert, pour jouir d’un programme conçu comme un tout donc comme un jeu de différences appuyé sur une forte ligne rouge ; l’on pourra itou choisir de goûter telle pièce, connue ou au contraire inattendue, afin de s’en pourlécher les babines auditives non pour son brio ou ses paillettes – plutôt pour la spécificité de son interprétation. Cette alternative signale la qualité d’un disque qui ne perd pas de vue l’importance de la réception et ne la masque pas sous le paravent du concept. En clair, cet album est très « pensé », mais il semble aussi réfléchi et joué pour que l’auditeur s’en goberge – c’est, du moins, ce que nous fîmes.


Pour écouter le disque en intégralité, c’est ici.
Pour acheter le disque, ça peut être là.

 

Mon nouveau métier (semble-t-il)

 

Trio sol(it)aire

Arthur Nicolas-Nauche en l’église Saint-André de l’Europe (Paris 8), le 1er juin 2020. Photo : Bertrand Ferrier.

 

C’est l’une des cerises sur le gâteau du jeune orgue français, adoubé par le CNSMDP – ce qui n’a en rien altéré sa liberté de penser, de jouer et d’être. À l’occasion du concert de 24 h qui concluait la cinquième saison du festival Komm, Bach!, Arthur Nicolas-Nauche nous a fait le cadeau d’enregistrer des mastodontes du répertoire en l’église Saint-André et dans son fief, l’église Saint-Gabriel (Paris 20).
Sous les objectifs et les micros de son amie et néanmoins consœur Esther Assuied, il déploie toute sa science d’interprète dans la redoutable Quatrième sonate en trio de Johann Sebastian Bach. Entre sérénité apaisante et virtuosité assez sûre d’elle pour aspirer l’auditeur vers manière de vertige transcendantal, l’interprète nous offre une exécution aussi impressionnante qu’habitée… sans jamais laisser soupçonner, soit stipulé pour la petite histoire, l’urgence sans filet qui a présidé à la captation.

 

 

 

Nuit de l’improvisation, Saint-Eustache – 2

Façade nocturne des grandes orgues de Saint-Eustache. Photo : Rozenn Douerin.

 

Ambiance intérieur nuit : toujours spécial et souvent magique dans les grandes églises. Qui plus est quand les grands noms de l’orgue et quelques autres sont réunis pour improviser en continu, à l’occasion des dix ans d’Orgue en France. Au programme : douze heures de musique impromptue et ininterrompue. Entrée libre, sortie aussi. Public autorisé tout autour de la console de concert, aussi bien debout pour chercher le meilleur angle qu’assis sur des chaises… ou que couché sur le tapis rouge.
Çà, on repère même la bande des foufous de Guérande qu’a rejointe leur chère Esther Assuied afin d’assembler, à même le sol, le puzzle de mille pièces représentant l’orgue du lieu. Verdict : « J’ai l’habitude de faire des puzzles de 5000 pièces, confie la jeune virtuose, mais, là, c’est chaud ! »

 

Esther Assuied par Rozenn Douerin

 

Alors que se succèdent sur le banc de solides musiciens de la trempe d’un Vincent Rigot, d’un Thierry Escaich ou d’un Pascal Marsault, d’autres zozos se préparent. Après les répétitions pour construire la structure et un p’tit quart d’heure pour apprivoiser l’orgue et l’acoustique, il est temps pour nous, challengers, de montrer ce que nous avons dans le petit bidon. Et si c’était la chance de notr’ vie ? On s’lance, allez, tant pis !

 

Bertrand Ferrier et Michaël Koné à Saint-Eustache. Photo : Rozenn Douerin.

 

Puis laisser la place, rejoindre les amis en salle de catering, partager un peu de liquide et une clémentine, discuter avec d’autres musiciens de passage, revenir écouter quelques collègues des étages supérieurs, parmi lesquels Olivier Latry – bientôt rejoint par Thomas Ospital et Thierry Escaich pour le trio qui devrait buzzer lors de la mise en ligne de la vidéo du concert –, finir par quitter l’arène pour tenir à peu près les yeux ouverts lors de la messe programmée quelques heures plus tard, croiser des spectatrices qui ont bien kiffé le duo orgue et contre-ténor, trouver dans le labyrinthe de Châtelet le chemin vers le dernier métro et revenir avec la vraie vie, un peu de nuit sémillante au fond des yeux.
Vivement le prochain défi !

 

Le Christ de Saint-Eustache. Photo : Rozenn Douerin.

 

 

Fragmentons l’Apocalypse

Les machines de Jacques Bon, le 11 mai 2021, en l’église Saint-André de l’Europe (Paris 8). Photo : Bertrand Ferrier.

 

Le 21 juin, dans le cadre du concert de 24 h propulsé par le festival Komm, Bach!, était diffusée une improvisation en quatorze chapitres pour orgue et Berhinger 2600. Revoici l’impro, remixée, recolorisée et pourvue d’un générique pour le moins pimpant. Bonne redécouverte !

 

 

Poème lyrique exprimant une plainte douloureuse…

Esther Assuied et Emmanuel Acurero en concert au festival Komm, Bach!

 

… dit le dictionnaire. Heureusement, Gabriel Fauré est plus sobre. Faut dire qu’il n’était pas organiste, mais bon.