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Jean-Luc Thellin page 2

Dansons malgré que

Photo : Rozenn Douerin

 

Puisque, chantait Marie-Paule Belle, sur un volcan, il faut rester chic, dansons au rythme du clavecin. Faute de bar à danse, profitons donc d’une sarabande.

 

 

Jusque-là, tout va bien

« Cuisine publicitaire » | Photo : Rozenn Douerin

 

Tout est lavé de frais, propre et bien rangé. Un clavecin joue sans ennuyer. Pour la vraie vie, on verra plus tard.

 

 

Jean-Luc Thellin file à l’allemande

Photo : Rozenn Douerin

 

Le charme discret de l’élégance musicale porté par un clavecin somptueux – et pas que par son décor : tel semble être l’idéal de Jean-Luc Thellin, à en croire cette danse douce offerte au festival Komm, Bach!.

 

Jean-Luc Thellin, Intégrale Bach 4, Organroxx

 

Aujourd’hui, nous comptons conter la suite de l’histoire d’une intégrale développée autour d’un label neuf, organophile et (trop ?) éclectique.
Indifférent à la concurrence mais ni ignorant des précédents marquants ou des actuels à forte résonance médiatique, ni inconscient devant la tâche ni les références, sans l’appui des grands médias mais avec celui de sa science musicale redoutable, Jean-Luc Thellin construit une proposition fondée autour de récitals – articulés autour d’orgues claqués par l’ex-manufacture Thomas – visant à constituer, in fine, une intégrale façon puzzle. Les connauds supputeront qu’il travaille avec un petit label parce qu’il n’a pas le niveau pour séduire Dolce Vita ; la réalité est que ce mec a

  • une technique à toute épreuve,
  • un incontestable souci de faire musique et
  • une vision personnelle de son travail d’interprète qui balaye ce genre de billevesées.

Quant à nous, sur nos liens d’intérêt avec le zozo, l’on a déjà stipulé

  • qu’il nous invitait parfois à le remplacer à l’orgue pour quelques cérémonies religieuses qu’il ne peut assurer ;
  • qu’il nous a invité à l’assister lors de concerts à Saint-Louis de Vincennes ou à Notre-Dame de Paris (on a failli l’assister à la Madeleine, mais ç’aurait répandu le virus dans tout Paris, pensez) ;
  • qu’il est venu jouer, seul ou en belle compagnie, lors du festival Komm, Bach! que nous organisons.

Toutefois, notre dépendance multifactorielle, hé-hé, ne nous a jamais empêché de dire ce que nous pensions à son endroit – de même que les labels nous envoyant leurs disques savent que, comme gage de l’honnêteté de nos enthousiasmes, nous ne renonçons pas à chroniquer les disques qui nous ont déçus, si ravi fussions-nous de les avoir reçus et découverts. Pour pouvoir dire que telle galette nous paraît géniale et bouleversante, faut-il aussi que nous puissions dire aussi pourquoi, as far as we are concerned, ça, c’est moins enthousiasmant.
Or, cette fois, dans le livret, Jean-Luc Thellin prévient ses auditeurs : à part, peut-être, sur la fin, on va pas mourir de rire avec la quatrième livraison de son intégrale de l’œuvre pour orgue de Johann Sebastian Bach. En effet, il compte bien profiter de ce que l’orgue Thomas du temple du Bouclier, à Strasbourg, a bons fonds pour explorer d’autres couleurs que les pleins jeux triomphaux et autres registres brillants susceptibles de faire clinquer le boss des instruments.
Pourtant, quand l’aventure commence via les Prélude et fugue BWV 548, pour mixtures, trompette de pédale et cymbale sont quand même au rendez-vous, nous indique la palpitante notice de registration. Tempo résolu et puissance donnent à l’introit la solennité attendue qu’agrémentent des trilles parfois rares (le fa dièse à 1’33, par ex.). L’interprète s’attache à rendre la tension qui anime la pièce, entre tentation de la légèreté à fanfreluches et assise d’une pédale aux liaisons travaillées. On apprécie la façon de

  • poser les accords,
  • dessiner la ligne de basse, et de
  • laisser couler le flux des doubles croches et de maîtriser le discours sans être tenté ni par la précipitation pyrotechnique ni par la nonchalance pachydermique qu’une telle masse sonore laisserait craindre.

La fugue en C barré associe elle aussi groove et mesure sans renoncer aux facéties virtuoses exigées par la partition entre deux déploiements massifs de décibels. Il y a de la rigueur, dans cette interprétation ainsi qu’une volonté de volonté de bannir l’esbroufe du vocabulaire musical. Les amateurs de subjectivité triomphante iront piocher ailleurs une peccadille à leur goût. Jean-Luc Thellin n’émarge pas dans cette catégorie, ce qui lui permet de gérer avec une aisance sereine ce flux ininterrompu d’allant harmonique qui tient l’auditeur en haleine pendant 7’30.

 

Photo : Rozenn Douerin

 

Plus mystique, la piste suivante est un choral de Leipzig, « Schmücke dich, o liebe Seele » (BWV 654). Le texte utilisé pour la cantate du même nom stipule : « Pare-toi, ô chère âme ; quitte le sombre gouffre du péché et viens dans la lumière éclatante » pour accueillir le Seigneur. Sur un accompagnement d’une redoutable richesse, la mélodie est confiée à la main droite. La pièce, recueillie et splendide, ne pardonne aucun relâchement de concentration de l’interprète. Cette version propose une rectitude méditative fondée sur un solide principal de huit, force qui va et ne se désunit ni à découvert ni en second rideau. Le soin apporté aux relances et à l’ornementation pare, en effet, la partition d’une aura seyante. Une prise de son précise des différents plans sertit pertinemment cette œuvre magnifique.
Les Prélude et fugue BWV 535 s’ouvrent posément avant que ne s’agitent les saucisses. Dans la forêt de triples croches, Jean-Luc Thellin distingue le prélude du prélude (si, si), libre, et le bariolage, régulier. C’est aussi l’option tonale qu’il prend dans la fin de la descente (douze mesures avant la fin, fa# deux fois puis deux fois mi, quand d’autres privilégient la descente d’un demi-ton jusqu’au ré suivant), assurant de la sorte une stabilité des paliers en cohérence avec la fermeté ici privilégiée. La mixture du grand orgue sonne soudain pour lancer le tube qu’est la redoutable fugue, ici volontiers ornée. L’œuvre est exécutée avec le brio exigé ; et l’on se réjouit que les claviers répondent fort bien à l’exercice tonique auquel ils sont soumis, coda incluse, avec une association petite triple croche pointée – quadruple pour finir avec esprit.
La Fantaisie en Do (BWV 570) s’apparente à une méditation à quatre voix qui permet d’entendre la Viole de gambe et le Gemshorn de l’orgue. Jean-Luc Thellin n’hésite pas à booster certaines relances (la sol fa #, vers 1’25, par ex.), à les orner d’un trille bienvenu ou, au contraire, à poser certaines minicadences (2’15) sans doute pour désamorcer toute crainte de transformer cette introspection musicale en mélopée lénifiante. De la sorte, une fois de plus, on apprécie le dosage fin entre respect rigoureux du texte et investissement du musicien dans l’interprétation.

 

Jean-Luc Thellin en concert à l’orgue de Saint-André de l’Europe. Photo : Rozenn Douerin

 

Les trois « Allein Gott in der Höh sei Ehr » (BWV 662 à 664) de Leipzig déploient un thème affirmant, que, maintenant que Dieu nous a donné son accord, on n’a plus qu’à le remercier car « aucun dommage ne peut plus nous atteindre » – on apprécie que le musicien ait inclus le texte du choral à son livret, c’est un détail qui n’en est pas un, d’autant que l’éditeur n’a pas souillé le texte, cette fois, d’une vilaine faute de frappe contrairement au « par moi, mon âme » de tantôt.
Le BWV 662 en La se caractérise par une ornementation d’une fascinante complexité (jusqu’à la dernière note !), dans l’accompagnement comme dans le solo, qu’une pédale soutient sans faillir. Plus d’allant anime le BWV 663, une partition en trio id est où la main droite, la main gauche et les pattounettes sur le pédalier sont d’égale importance. L’organiste n’hésite pas à y travailler sa registration jusqu’à frotter contre les autres registres une quinte revigorante. C’est techniquement impressionnant et musicalement louable. Le BWV 664, le plus connu des trois, insuffle du 2 pieds (c’est-à-dire des sons aigus) dans ce monde de solennité. Après le La du premier (trois dièses symboles de la Trinité), le Sol du deuxième (« la tonalité du soleil »), revoici un La et une partition en trio réservée aux virtuoses, car il faut non seulement jouer les parties en toute indépendance mais aussi construire un système de questions-réponses et d’unité-dans-la-diversité, le tout à un tempo allant sans le moindre temps mort.

  • L’attention portée à l’ornementation sporadique,
  • les signes d’un enregistrement revendiquant son ancrage dans le vivant et l’engagé plutôt que dans le lisse du surpatché et
  • la tenue d’ensemble de cette pièce exceptionnelle

dit assez la qualité de ce qui se joue dans cette intégrale en construction.
Le Concerto BWV 974 « d’après Alessandro Marcello » est un tube des rganiss, notamment de ceux qui doivent jouer du Bach lors d’un récital et pensent à un truc où pas trop se fouler. Il s’inscrit dans la tradition des transcriptions italianisantes que Bach a pratiqué (ce concerto surnage parmi une série de quinze autres, notamment grâce à son troublant deuxième mouvement). Manualiter (en clair : sans pédale), il est idéalement dimensionné pour un instrument à deux claviers comme celui du Templier de Strasbourg. Hyperplus fastoche que les autres pièces au programme, faut l’dire, il permet d’examiner ce qui différencie un virtuose d’un médiocre pianoteur sur une pièce accessible au second. Par exemple, on ne peut que saluer

  • la régularité (donc l’énergie du mouvement)…
    • … ou l’irrégularité lors des cadences et des séquences de triples dans le deuxième mouvement,
  • la précision des ornements avec enrichissement à la tierce comme sur la reprise du premier segment du troisième mouvement…
    • … ou des non-ornements comme sur le premier mi de cinq mesures avant la fin du premier mouvement, à 2’47, ou sur le mi du deuxième mouvement à 2’15,
  • le sens de la respiration (ainsi du juste petit moment de break à 2’34, dans le premier mouvement),
  • l’art de poser sans ralentir comme dans l’attente de résolution douze mesures avant la fin du deuxième mouvement, ainsi que
  • les astuces séduisantes qui rendent lisibles les ensembles.

L’absence de dernière reprise du troisième mouvement est évidemment un plus pour

  • éviter les redites,
  • garder une dynamique ternaire logique, et
  • permettre d’aborder d’emblée ce passage avec les enrichissements bienvenus.

 

Jean-Luc Thellin en répétition à Notre-Dame de Paris. Photo : Bertrand Ferrier.

 

On termine ce disque en puissance avec la Toccata et fugue « dorienne » BWV 538, un hénaurme tube du répertoire, réservé pour le coup aux maîtres de l’instrument ou aux rigolos qui veulent se ridiculiser en s’y confrontant (on en connaît).
Le prélude dit « toccata » est pris bille en tête. Jean-Luc Thellin lâche alors les étalons sans perdre le sens de la mesure, double performance.

  • Netteté des doubles,
  • précision des séquences virtuoses,
  • sens du détaché et du legato,
  • souffle pour « tenir » sur l’ensemble du mouvement :

tout y est, comme si l’artiste avait gardé sa libération jubilatoire pour la fin. La fugue – peut-être pas la plus difficile du répertoire, malgré ses cinq voix sporadiques, mais la plus longue et certainement pas la moins exigeante – est prise avec franchise et audace sans forfanterie pour autant. Le feeling est carré et cependant habité par

  • les respirations,
  • l’aisance technique et
  • les ornements qui vont bien.

On apprécie une registration longtemps mesurée, qui permet d’apprécier et la musique et l’orgue, avant que des jeux ad hoc soulignent la dimension triomphale du chef-d’œuvre – où le souci de lisibilité demeure, comme en témoigne, par ex., la respiration à 6’17.
En conclusion, ce disque n’est pas « moins accessible » ou moins palpitant que les précédents. Au contraire, il constitue un récital

  • logiquement et musicalement pensé,
  • supérieurement et personnellement exécuté, et
  • généreusement produit avec 1 h 17 de grande musique au programme.

Une nouvelle pierre précieuse dans le jardin du facteur Thellin, en train de construire son château entre reconnaissances officielles et voie singulière.


Pour découvrir les épisodes précédents, c’est ici, çà et même là.
Pour rejoindre l’aventure sur la page néerlandophone du label, c’est ici.

L’horizon est toujours affamé !

 

C’est cette punchline du poète Paul Valet qui nous guidera vers la lumière musicale, ce soir. Alors que l’organisation des concerts est toujours bridée par les décisions gouvernementales qui mettent à mal, euphémisme, le milieu culturel et nombre de ses acteurs, quatre artistes viennent chez nous grâce à la magie d’Internet.
Le festival Komm, Bach! est donc heureux et fier de présenter son quatre-vingt-dixième concert, avec toujours cette même faim de partages et d’émotions, de joies réconfortantes et de frictions régénérantes, de découvertes et de saisissements infatigables. Pour en savoir plus, RCF Liège, par la voix de Marc Steffens, nous a fait l’honneur de nous convier ce vendredi pour évoquer le festival en général et ce concert en particulier. Voilà le résultat.

 

 

Pour suivre les artistes du festival et spécifiquement ceux évoqués voire ouïs dans l’émission, quelques liens.

Et, pour suivre le concert, lors de sa première diffusion ou en streaming, voici le lien !

 

 

Tout en finesse

 

Les amateurs de bruit détesteront ce post. Les autres dévoreront la double dentelle proposée en pièce jointe par Jean-Luc Thellin, organiste et claveciniste capable de jouer, et bien, tout ce que Bach a écrit pour deux ou quatre pattounes. Voilà le cadeau qu’il avait réservé pour le concert confiné des Splendeurs de la catastrophe.

 

 

Splendeurs de la catastrophe : l’intégrale

Cyrielle Golin by Cyrielle Golin, for Komm, Bach!

Ce samedi, no matter le Grand Confinement, on les avait réunis tous les huit. La violoncelliste Cyrielle Golin avait saisi son instrument DeLuxe.

Jean Dubois by Jean Dubois for Komm, Bach!

Jean Dubois, avec sa guitare à la main, n’avait presque peur de rien.

Jasmina Kulaglich by Jasmina Kulaglich for Komm, Bach!

Jasmina Kulaglich, attentive et sereine, patientait devant son piano.

Jean-Luc Thellin by Jean-Luc Thellin for Komm, Bach!

Jean-Luc Thellin attendait dans son jardin que fût venue l’heure de demander à son clavecin de pincer quelques cordes.

Vincent Crosnier by Vincent Crosnier for Komm, Bach!

Chargé de lancer le show par un lâcher de ténèbres, Vincent Crosnier n’était que concentration.

Akos Quartet by Akos Quartet for Komm, Bach!. Feat.: Alexis Gomez, Cyrielle Golin, Théo Delianne et Aya Murakami.

Il semble que les p’tits jeunes du quatuor Akos, ayant alors récupéré leur violoncelliste, n’étaient pas tout à fait traumatisés par la perspective de prendre bientôt l’antenne. Et tout ça réuni, ç’a donné ce qui suit.

 

 

Splendeurs de la catastrophe : jour J

 

Joie, fierté, impatience : ce samedi, à 20 h 30, nous sommes heureux d’inviter qui le souhaite au concert confiné du festival Komm, Bach!, deuxième épisode de la cybertétralogie.
Le thème, spécial Grand Confinement : splendeurs de la catastrophe.
Le programme : du Bach, bien sûr, mais aussi de la musique contemporaine, des pièces terrrrriblement romantiques et même de la chanson.
Dans la fosse d’orchestre : l’orgue de Vincent Crosnier, évidemment, mais aussi le piano de Jasmina Kulaglich, le clavecin de Jean-Luc Thellin, le violoncelle de Cyrielle Golin, un quatuor à cordes, ainsi que la voix et la guitare de Jean Dubois !
Le concert sera à retrouver ici – vous pouvez d’ores et déjà y « définir un rappel » pour être sûr de ne pas oublier !

 

 

Splendeurs de la catastrophe, les artistes : Jean-Luc Thellin

Jean-Luc Thellin par Jean-Luc Thellin. Photo réalisée par l’artiste pour les « Splendeurs de la catastrophe ».

Et un prof de plus, un, au programme des Splendeurs de la catastrophe annoncées ce samedi 9 mai, à 20 h 30 ! En effet, Jean-Luc Thellin enseigne le clavecin à Sens, ainsi que l’orgue à Melun et au Conservatoire à Rayonnement Départemental de Chartres. Lauréat de plusieurs concours internationaux, ce Liégeois s’est expatrié en France mais se faufile volontiers en Amérique du Nord et dans les plus beaux pays d’Europe afin d’y donner des concerts.
Interprète de Bach, Franck et Duruflé notamment (il en a donné l’intégrale en concert), il est aussi passionné par l’improvisation, qu’il a enseignée – on y revient – en sus de l’harmonie écrite et de la basse continue au Conservatoire royal de musique de Liège. Le zozo est itou titulaire de l’orgue Stolz de Notre-Dame de Vincennes – ou de ce qu’il en reste : déjà en piteux état, l’instrument s’étouffe sous la poussière, les gravats et les mauvais traitements à lui infligés pendant et après la restauration de l’église.

 

 

En dehors de cela, ce qui fait déjà beaucoup, l’homme est un fin connaisseur des rhums rares et – ceci n’a bien sûr rien à boire – l’auteur d’une intégrale des œuvres pour orgue de Johann Sebastian Bach dont on attend incessamment le quatrième volume (compte-rendu des précédents ici, là pour le volume le plus discuté, et là itou).
En 2018, il avait claqué un récital mémorable à Notre-Dame, dont nous avions révélé les dessous et les dessus. Sans mégoter, et bien qu’il s’apprête à sévir en tant que claveciniste, voici le making of de notre reportage que nous avions réédité après l’incendie criminel – plus ou moins criminel que de confier la restauration à un général vulgaire et stupide comme un général ? Le débat est ouvert !

 


Jean-Luc Thellin aux grandes orgues de Notre-Dame
Registration – Répétition – Concert

 

Premier épisode
La registration

Le Monstre. Photo : Bertrand Ferrier.

Avec un programme qui rendra fou de joie tant les amateurs de musique forte et spectaculaire que les spécialiss de Jean Guillou, Jean-Luc Thellin – qui a tout juste enregistré le premier disque de son intégrale Bach… sur un orgue du pays basque – revient jouer le plus grand orgue de France, en la cathédrale Notre-Dame de Paris, où nous nous faufilâmes jadis. Concert ce samedi 16 juin à 20 h pétantes. Durée : 45′. Entrée libre. Programme : Prometheus de Franz Liszt (transcr. : Jean Guillou) et Sonate « Psaume 94 » de Julius Reubke. Pour préparer ce récital, nous vous proposons un making of exceptionnel, au moins, révélant les dernières heures avant le concert, dans les coulisses de Notre-Dame, côté orgue.

Un aperçu de ce que les rganiss aiment appeler leur « bureau du soir ». Photo : Bertrand Ferrier.

Premier épisode, aujourd’hui, avec la première répétition in situ. En effet, les organistes admis à donner une « audition du samedi soir », comme Hervé Désarbre tantôt, ont droit à deux créneaux de répétition : trois heures l’avant-veille, deux heures la veille. La première séance est consacrée – le terme n’est presque pas trop fort car le projet est aussi enthousiasmant qu’aride – à la registration. Autrement dit : quels jeux choisir, les jeux étant les sons que l’organiste utilisera pour interpréter tel moment de son concert ?

Y a puka choisir parmi deux fois ça. Photo : Bertrand Ferrier.

Le terrrrible problème, c’est que le grand orgue de Notre-Dame rassemble 8000 tuyaux. Partant, le choix est extrêmement vaste, rendant ultraprécieux les avis du facteur d’orgue récemment recruté par Notre-Dame pour conseiller les artistes. Après la prise de contact avec l’instrument, l’enregistrement sur ordinateur des combinaisons de sons peut commencer, ce qui exige une concentration maximale pendant… quatre heures et demie.

Jean-Luc Thellin ne rigole plus. Photo : Bertrand Ferrier.

Pour effectuer les bons choix sans se perdre dans l’infini des combinaisons envisageables, l’artiste associe plusieurs critères, parmi lesquels : la tradition ; son expérience ; ses choix d’interprétation ; les particularités de l’instrument ; son écoute ; les avis et suggestions parfois faussement farfelues du facteur d’orgue qui connaît incroyablement le rendu possible de dizaines de milliers d’associations envisageables ; et l’anticipation du « rendu dans la nef » (ce que le musicien entend n’est pas ce que les auditeurs percevront). Dès qu’il a déniché la bonne combinaison, il l’enregistre, la vérifie, l’enchaîne avec les sons qui la précèdent et la suivent… et passe à la suivante. En moyenne, il faut compter 90 secondes par registration. Rapide ? Oui, mais imaginez quand il y en a 157 à inventer !

Dès lors, cette première répétition n’a rien à voir avec une « répétition » comme les musiciens la pratiquent régulièrement – jouer un morceau et reprendre quand ça ripe un brin. On est entre la musicologie, la science pragmatique de l’orgue et… le sport, car il faut enchaîner les figures sans cesse : le temps est compté.

Tests son, c’est parti. Photo : Bertrand Ferrier.

Doit-on rappeler que les saucisses s’agitent autant en haut qu’en bas ? D’autant que Jean-Luc Thellin a choisi des pièces qui valorisent au mieux cet hénaurme instrument. Pour cela, il faut un interprète capable de maîtriser autant les claviers « manuels » que les deux pédales d’expression (permettant d’enfermer les tuyaux ou de les ouvrir sur la cathédrale afin de les laisser jouer plus ou moins fort)… et le clavier réservé aux pieds.

Mon pédalier, ma bataille. Photo : Bertrand Ferrier.

Bref, à part le mec censé tourner les pages et appuyer sur un bouton pour changer les sons dès qu’ils ont été programmés, tout le monde (deux zozos, donc, mais quels zozos !) est dans une bulle pour découvrir les sons les mieux adaptés à l’interprétation des pièces choisies sur cet instrument particulier – chaque orgue étant trrrès particulier. Bref, le récitaliste (?) n’a pas le temps de poser pour une jolie photo. Il bosse, lui.

Toujours pas l’heure de rigoler pour Jean-Luc Thellin. Photo : Bertrand Ferrier.

Même avec des mains un peu partout, le coquin.

À l’orgue, croiser les doigts, c’est fâcheux ; les mains, ça passe. Photo : Bertrand Ferrier.

Et c’est ainsi que, de fil en aiguille, la répétition de trois heures, grâce à la bienveillance du facteur, admiratif du musicien tant pour sa dextérité que pour son art de la registration et son sens de l’écoute, a fini après cinq heures et demie d’effort et d’émotions. Plus qu’à récupérer vite, vite, pour revenir à une autre vraie vie et préparer la répétition de ce vendredi soir. Nouveaux scoupses à venir, donc !


Deuxième épisode
La répétition


Suite de notre reportage en trois mouvements sur les coulisses du concert de Jean-Luc Thellin à la cathédrale Notre-Dame de Paris. Avec un premier arrêt pour s’éclabousser des dernières gouttes de lumière du jour, dans le Quartier latin, avant de monter vers la Bête pour la seconde répétition…


Près du Monstre, la lumière est toute autre.

Photo : Bertrand Ferrier

C’est la minute des derniers préparatifs. Le Belge dégingandé se défait de ses chaussures d’homme presque normal pour passer celles qui symbolisent sa mutation en rganiss virtuose – l’objectif pragmatique étant de ne pas souiller avec ses souliers, ha-ha, le pédalier sur lequel vont virevolter les semelles du maître. Les partitions sont prêtes. On peut commencer l’ultime répétition.

Photo : Bertrand Ferrier

Cette fois, la pression n’a rien à boire avec la bière. Elle est cette émotion qui sourd de la difficulté des compositions à interpréter, de l’importance de l’enjeu que constitue un récital en ce lieu, et de la brièveté du temps de répétition imparti. Partant, l’élégance exige d’esquisser un exquis sourire afin de masquer le juste stress. D’esquisser, oui. Mais un sourire quand même.

Photo : Bertrand Ferrier

C’est alors que « les chos’s aussi retiennent leur souffle, et puis le moment vient ». Vient, donc, le moment de remplir un triple objectif : exécuter sans faiblir l’enchaînement précis des notes ; vérifier et ajuster la pertinence des registrations (choix des sons dans le catalogue infini dont dispose cet orgue) ; et parfaire la synchronisation entre l’interprète et l’assistant – celui-ci est chargé de tourner les pages à peu près au bon moment ainsi que de changer les registrations selon les annotations et les respirations du musicien.

Extrait de la « Sonate » de Reubke annotée. Photo : Bertrand Ferrier.

De prenantes demi-heures plus tard, il est plus que temps de quitter la cathédrale. La prochaine fois que l’on y reviendra, ce sera pour le concert – l’instant magique et dangereux que documentera le dernier volet de notre reportage !


Troisième épisode
Le concert

Tu sais que tu es dans un endroit chic quand, même depuis les toilettes, tu disposes de ce genre de vue.

Dernières gouttes de lumière sur Notre-Dame. Ce samedi 16, c’est le soir de Jean-Luc Thellin : il revient aux grandes orgues de la cathédrale pour un récital de maboul, préparé avec gourmandise. Si, dans la vie, les trompettes sont parfois mal embouchées, les célébrissimes chamades de la renommée, elles, sont prêtes à pouët-pouëter lorsque viendra leur tour. Ça va sonner, pas d’inquiétude : en garde, mes mignonnes !

Quelques chamades. Photo : Rozenn Douerin.

Le temps que Philippe Lefebvre, l’un des trois titulaires, crache une puissante improvisation pour couronner la messe, et la concentration, tranquillement, se met en place. Les chanceux qui ont eu l’honneur d’être invités à la tribune – expérience impérissable même si on entend hypermieux en bas – choisissent leur place. Les sept à huit cents spectateurs (incluant l’important va-et-vient touristique qui pollue ces auditions gratuites) arrivent. Certains ont conscience de l’énormité de ce qui les attend ; d’autres sont curieux et prêts à s’enthousiasmer ; d’autres encore, qui ont été traînés ici par un tortionnaire du sexe opposé, craignent de s’ennuyer ferme parce qu’un récital d’orgue, c’est chiant, non ? (Parfois, si. Faut bien choisir, surtout si on est constipé. Bref.)

Encore des chamades. Ça fait un peu redondant avec la photo d’avant, mais j’aime bien ce cliché de Rozenn Douerin, alors bon.

De passage, des anges s’incrustent dans le buffet pour assister en connaisseurs à ce qui les attend. On les entend murmurer sur l’air du « Tiens, c’est pas une guitare mal jouée et du djembé massacré par un Versaillais blanc qui se prend pour un bel-re ? Il paraît que c’est la mode, à Paris aussi », mais on fait mine de n’avoir rien ouï – d’autant que l’on est d’accord avec eux, ça ne servirait de rien de se conforter en entonnant la symphonie contre l’épouvantable hégémonie dans le répertoire liturgique issu des nullités charismatiques. En sus, c’est pas le sujet immédiat. Là, on s’apprête à parler de musique, pas de fèces.

Sur le buffet de l’orgue, les enjeux sans nos campagnes. Photo : Rozenn Douerin.

L’artiste s’installe sur le banc. C’est à la fois chaud comme les dernières minutes avant une exécution (sauf que là, ce sont deux chefs-d’œuvre qui vont être exécutés) et brûlant comme le moment où, dans une course de fond, tu accélères vers les deux tiers de la course et tu sens que tes adversaires ne peuvent pas suivre. Cela dit, j’ai toujours été nul en parabole, j’en suis conscient. En revanche, point ne suis assez obtus pour ne pas sentir que là, y a plus de rigolade possible.

Juste avant. Photo : Rozenn Douerin.

Du coup, j’ai dû proposer une analyse musicologique de dernière minute, du genre : « Imagine, Jean-Luc, y a un énorme hippopotame qui rentre dans Notre-Dame et qui fait un gros, gros prout. » Enfin, quelque chose de délicat et de bon goût. Ou alors, je n’ai rien proposé mais l’artiste y a pensé en même temps que moi. Disons que, si ce n’est pas le cas, le résultat est à s’y méprendre – il est vrai que, à défaut d’avoir un grand sens de la mode voire de la politesse, je suis bourré parfois d’humour…

Photo : Rozenn Douerin

… et, contrairement aux apparences, je sais quand bien fermer ma grande gueule parce que l’art est dans les tartines blocks. En tout cas, ça m’arrive de savoir. Et là, en l’espèce, j’avais hâte de découvrir ce qui allait suivre.

Jean-Luc Thellin à l’orgue de Notre-Dame de Paris. Photo : Rozenn Douerin.

Paradoxale versatilité des humeurs : en tant qu’assistant, j’ai hhhâte que le récital se termine bien ; et, dans le même mouvement du cœur, pas du tout. Ben oui, quoi après avoir tourné les pages, appuyé sur un bouton 162 fois, été impressionné par un mec qui sait maîtriser tant les plus redoutables traits de Liszt/Guillou et Reubke que les plus fines subtilités et les grosses ficelles de l’orgue de Notre-Dame ? L’avantage, sur l’instant, c’est de ne pas penser. Trop à faire, et pas question de bégayer dans la phrase du concert. Y a du boulot, pour que le zozo au nœud papillon blanc puisse, lui, boulotter quasi en paix, quoi que sans faute d’orthographe (soit dit pour les hippopotames qui nous lisent).

Jean-Luc Thellin et ses trois bras. Photo : Rozenn Douerin.

En vérité, je vous le dis, sur un grantorg, un rganiss n’a pas besoin de deux bras et deux jambes : un gros, gros cerveau de malade mental, deux jambes et quatre bras sont a minima requis. Vous me direz que, sur la photo supra, on n’en voit que trois, de bras thelliniens. Exact : le quatrième pressait des boutons, sans doute pour se détendre… ou pour changer les registrations, c’est-à-dire les combinaisons de sons choisies par l’artiss lors des épisodes précédents (d’où l’importance des Post-it jaunes fluo que vous apercevez sur les partitions, indiquant approximativement le moment où faut appuyer).

Les boutons secrets. Photo : Rozenn Douerin.

Obligé d’être assis sur le banc près du rganiss pour tourner les pages, le sistan ne doit pas pour autant empêcher le virtuose de se sentir à l’aise, id est libre de vaguer de haut en bas et de droite à gauche sur les cinq claviers à sa disposition. Du coup, il peut lui arriver de se prendre pour Napoléon, afin de ranger son inutile bras gauche et d’obliger le musicien à chercher une esscuz en cas de fausse note, na – ô le sens de la vengeance que développe le toupti musicien, c’est choquant.

Quand l’assistant s’accroche à lui-même. Photo : Rozenn Douerin.

Pas de quoi perturber l’artisss, tout entier consacré à la musique spectaculaire qu’il interprète., entre pianissimi délicats mais audibles jusque dans la nef, nuances intermédiaires tracées au cordeau entre ondulants, fonds nourris et associations inattendues, et fortissimi où le but reste de faire de la musique même quand tu joues HYPERFORT (« on met où la contrebombarde ? et si on supprime la chamade de 8′, c’est pas plus wow ? », etc.).

JLT en plein concert à NDP. Photo : Rozenn Douerin.

Après sa prestation fabuleuse, parfaitement dans les temps (faut pas dépasser 45′, présentation par on-sait-pas-qui incluse), ne restait plus à l’artiste qu’à mettre un coup de boule à la rambarde, et le tour était joué… moins les SMS émus qui pleuvaient comme à Gravelotte – même si, bon, en 1870, y avait peu de Texto – pour applaudir le surganiss, comme y a des surom. C’était impressionnant, émouvant par le choix des pièces, abouti musicalement en dépit du temps si court laissé pour apprivoiser l’orgue, éblouissant techniquement… Bref, il est fort, ce coco. Hum, je sais, mais comment tu veux bien conclure dignement un moment aussi sekpsionnel que tu as essayé de faire vivre à tes lecteurs en témoins privilégiés ?

Vous avez un ticket

 

Samedi 9 mai, à 20 h 30, deuxième édition des concerts Komm, Bach! sur YouTube suite au succès de la première édition.

Le thème

Splendeurs de la catastrophe

Le pitch

Les compositeurs ont toujours réagi à des catastrophes d’ampleur variée, transformant l’effondrement en beauté. Ainsi, la guerre, la mort, la fin d’un amour ou la perte d’un sou ont été mis en musique. D’autres bouleversements secouent le répertoire : compositeurs disparus à la fleur de l’âge, partitions inachevées ou gloires posthumes liées à des fakes – l’Adagio dit d’Albinoni ou l’Ave Maria dit de Caccini en sont des exemples célèbres.
Enfin, des bouleversements pragmatiques peuvent être constitutifs d’un morceau. Pensons aux conditions de composition de certaines pièces, tel  le « Quatuor pour la fin des temps », ou aux accidents instrumentaux comme ces notes coincées qui inspirent à Jehan Alain la « Berceuse sur une note qui corne ». En s’appropriant librement l’idée de « catastrophe », les artistes de ce concert illustrent, à leur manière, comment la musique peut, parfois, sublimer les bouleversements intimes et extérieurs – jusqu’à, peut-être, inspirer positivement ceux qui l’écoutent et se sentent, eux aussi, bouleversés.

Le contexte

Le projet s’inscrit dans le cadre du festival Kom, Bach!, fondé en octobre 2016 pour célébrer le come-back de l’orgue après restauration… et la musique de Johann Sebastian Bach. Environ 21 concerts par saison, du 21 septembre au 21 juin, constituent le « plus petit festival international d’orgue-et-pas-que », sis physiquement en l’église Saint-André de l’Europe (Paris). Ces concerts veulent être accessibles aux mélomanes (seuls de grands musiciens y sont programmés) comme aux curieux, car ils sont

  • courts (en général 1 h 10 maximum),
  • variés (morceaux de durée et d’esprit contrastés, compositeurs métissés, instruments changeants – de l’orgue seul à l’orgue associé avec un chœur, un saxophone, une bombarde, un ensemble de cuivres, un récitant, un film ou des lumières créées pour l’occasion, par ex.),
  • clairs (un programme détaillé est offert aux spectateurs),
  • intrigants (récitals retransmis sur écran géant),
  • gratuits (à l’entrée et à la sortie) mais drôlement biens quand même.

Depuis la création du festival, 81 concerts ont été donnés.
Cependant, en raison du Grand Confinement, les concerts vivants sont momentanément annulés. Pour que la musique ne s’arrête pas au gré des décisions opportunistes prises par le gouvernement, des artistes invités se mobilisent et, autour d’un thème proposé par le programmateur, enregistrent des pièces spécialement pour l’occasion… donc en mode confinement. La Première YouTube de l’événement est diffusée à l’heure initialement prévue pour le concert physique – donc le samedi 9 mai à 20 h 30 tintinnabulantes.

Au programme

Bach, Borodine, Božiċ, Eötvös, Hindemith, Khatchaturian, Kirchner, Messiaen, Mozart, Schubert, surprises et improvisations.

Avec la participation de

Vincent Crosnier (orgue), Jean Dubois (chanson), Cyrielle Golin (violoncelle), Jasmina Kulaglich (piano), Jean-Luc Thellin (clavecin) + un caméo du quatuor Akos. Présentation des artistes à venir !
Avec, en back-up technique et arty, la musicienne, femme de lettres et néanmoins vidéaste Esther Assuied, le graphiste Ludovic Nowicki et, en feat., Rozenn Douerin la cadreuse live du festival. Et, peut-être, vous derrière l’écran !