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Le blog de Bertrand Ferrier, page 148

Officiellement…

Debussy de la Lorette en Cornouailles, le 20 août 2021. Photo : Bertrand Ferrier.

 

… il s’agirait d’un chien. Sous toutes rĂ©serves, Ă©videmment. Ne jamais nĂ©gliger la possibilitĂ© du poulpe, qui expliquerait, sans doute, beaucoup de choses.

 

Je déménage Madeleine

Depuis les corridors de l’Ă©glise de la Madeleine (Paris 8). Photo : Bertrand Ferrier.

 

Aider Ă  dĂ©mĂ©nager 25 ans de vĂ©ritable Ă©clairage de la Madeleine, cela exige quelques compensations, surtout pour un vertigeux claustrophobe invitĂ© Ă  grimper un petit escalier infini puis Ă  jouxter le vide (pas que celui qui flic-floque dans sa tĂªte, pour une fois).

 

Photo moche : Bertrand Ferrier

 

Et, de grĂ¢ce, n’allez pas me dire que, pour tomber, il faut vraiment le dĂ©cider. Ou alors, allez en parler aux vieilles pierres, aux tĂ´les arrachĂ©es par la tempĂªte de 1999 ou aux anges…

 

Photo moche : Bertrand Ferrier

 

Nous autres nous contenterons d’imaginer des mĂ©canismes Ă©normes servant de contrepoids pour descendre les lustres, permettant l’Ă©vacuation de l’eau de pluie dans d’Ă©normes dĂ©gueuloirs ou pivotant sur un quart de tour pour Ă©vacuer la fumĂ©e des bougies.

 

Dans les combles de la Madeleine. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Nous serons foufous un instant, donc nous nous fĂ©liciterons d’avoir, cette fois, dĂ©mĂ©nagĂ© Madeleine plutĂ´t que Vincent.

 

 

Optimisation

Photo : Bertrand Ferrier

 

Je ne rentabilise pas M. Chien. Ou si peu, pensez. Mémé tavi que Pascal Nègre ne validerait pas le plan de retour sur investissement.

 

Le plus beau…

Pharmacie rue de Saint-Pétersourg. Photo : Bertrand Ferrier.

 

… c’est qu’un fabricant d’horloge ait pensĂ© Ă  la possibilitĂ© du 25.

 

Le meilleur du retour de rĂ©cital…

Photo : Bertrand Ferrier

 

… c’est, sans doute, la dĂ©gustation at home, comme chantait Brassens, des produits locaux.

 

« Modernités suisses », Musée d’Orsay, 16 juillet 2021 : épisode 10, les paysages

Albert Trachsel, « Paysage de rĂªve », 1907. Photo : Rozenn Douerin.

 

Non, le paysage n’est pas Ă©ternel. Ni immuable, ni pris dans l’engrenage cyclique des saisons. Comme nous, plus lentement, peut-Ăªtre, il n’est qu’un peu d’Ă©phĂ©mère plaquĂ© sur un petit bout de cosmos.
Sans mĂªme recourir aux imprĂ©cations du GIEC, prenons-en pour illustration les tableaux des peintres modernes suisses croisĂ©s au long de l’exposition du musĂ©e d’Orsay. Affirme-t-on çà qu’ils chantent la grandeur nationale de l’HelvĂ©tie ? Voici qu’ils perdent pour partie leur dĂ©licieuse grandiloquence alpine et enneigĂ©e afin de grattouiller, dĂ©complexĂ©s s’ils le furent jamais, le clair-obscur, le mystĂ©rieux et le symbolique.
Peut-Ăªtre est-il signifiant que l’inventeur du paysage onirique ci-dessus soit un architecte, comme s’il s’agissait de reconstruire des paysages libĂ©rĂ©s des archĂ©types suisses. Le refuge dans un rĂªve colorĂ© (que l’artiste a dĂ©veloppĂ© sur dix ans)

  • rechromatise l’espace,
  • dĂ©rĂ©alise la mer (d’azur ou de nuages ?) et, en quelque sorte,
  • dĂ©localise l’instantanĂ©,
    • d’une part en revendiquant la dimension rĂªvĂ©e,
    • d’autre part, consĂ©quence logique, en proposant un paysage paradoxal : si le paysage est forcĂ©ment la reprĂ©sentation d’un lieu, que devient un paysage qui ne reprĂ©sente pas un lieu en particulier ?

Une partie des paysages suisses peints aux tournants des annĂ©es 1900 s’expulse avec dĂ©lectation

  • des charmes concrets de la confĂ©dĂ©ration,
  • de la capture du majestueux incarnant un infini toujours plus confortant qu’inquiĂ©tant, et
  • du rĂ©investissement de riches archĂ©types picturaux.

 

Félix Vallotton, « Derniers rayons » ou « Paysage avec arbres », 1911. Photo : Rozenn Douerin.

 

Le prolifique FĂ©lix Vallotton – après sa mort sur le billard, les spĂ©cialistes rĂ©pertorieront plus de mille peintures et gravures, sans compter les illustrations – s’intĂ©resse Ă  ces possibles jusqu’alors plutĂ´t nĂ©gligĂ©s. Verra-t-on dans le paysage ci-dessus une survivance du mouvement de nabis, mĂ©langeant mysticisme et recrĂ©ation du rĂ©el ? PrĂ©fèrera-t-on y voir une forme de japonisation, logique pour un nabi ? Chose sĂ»re, le travail de stylisation de la vĂ©gĂ©tation et de l’espace rejoint une problĂ©matique qui dĂ©passe la transcription d’une rĂ©alitĂ© en pigments. Tout se passe comme si le paysage se dĂ©filait derrière

  • la recolorisation de l’Ă©vident,
  • la reconstruction du probable et
  • l’omnipotence du crĂ©puscule, capable de reconfigurer
    • des arbres,
    • des couleurs et, plus largement,
    • des conventions.

De topos reconnaissable, le lieu devient gĂ©ographie du soi. Dans le paysage, l’endroit reprĂ©sentĂ© devient accessoire. La reprĂ©sentation prime sur le rĂ©el puisqu’elle dissout l’artisanat dans l’art, c’est-Ă -dire la seule capacitĂ© d’Ă©voquer un panorama dans le dĂ©sir d’interprĂ©ter un espace et de le rĂ©inventer. Tandis que les greto-giecquistes martèlent qu’il n’y a pas de planète B, l’art nous rappelle que si : Ă  sa mesure, la peinture nous extirpe d’une conception du rĂ©el comme limitation de nous-mĂªme Ă  ce que nous constatons par nos cinq sens si limitĂ©s. On peut penser Ă  Georges Perros qui constatait :

Il est cent façons de mourir.
Pour vivre on est beaucoup plus sage :
Il s’agit de savoir moisir
Entre l’espoir et le fromage.
(Poèmes bleus, Gallimard [1962], « Poésie », 2019, p. 98)

RĂ©inventer le paysage, vague ou prĂ©cis, c’est dĂ©samorcer l’espoir illusoire et le fromage assommant, avec ou sans les poires.

 

Félix Vallotton, « La Mare (Honfleur) », 1909. Photo : Rozenn Douerin.

 

Le jeu artistique change les règles. Mieux que la reprĂ©sentation, le paysage devient prĂ©sentation. Le regard du visiteur se pose sur une construction mentale assumĂ©e. La proposition est certes intelligible rationnellement (on reconnaĂ®t des Ă©lĂ©ments de la composition) et se peut parer d’un storytelling voire d’une apparente prĂ©cision topique, elle ne s’en dĂ©prend pas moins d’un devoir de rĂ©alisme. Ce qu’elle nous donne d’intelligible nous permet d’accepter de plonger dans des paysages oĂ¹ la vĂ©ritĂ© n’est pas la ressemblance photographique mais la vibration transmise par l’artiste par

  • son savoir-faire technique,
  • son sens artistique et
  • son monde intĂ©rieur.

L’art pictural, sans renier les possibilitĂ©s d’un certain figuratisme, dĂ©corrèle l’effet de rĂ©el du rĂ©el lui-mĂªme. Parfois, on pourrait croire Ă  la rĂ©alitĂ© de la chose, mais ce qui valide la geste artistique, la rend puissante, ce qui nous saisit en elle, c’est la geste en elle-mĂªme, cette saga de l’inventivitĂ© transcrite entre, par exemple,

  • couleurs,
  • formes,
  • construction,
  • proportions,
  • mouvements,
  • cadrage,
  • dĂ©construction de l’attendu et
  • suscitation du mystère.

Le paysage n’est plus le lieu de ce qui est mais le lieu de ce qui pourrait Ăªtre – ou, plutĂ´t, ce qui est en tant que peinture sans Ăªtre en tant que paysage. La rĂ©alitĂ© du peint prend le pas sur la rĂ©alitĂ© de la rĂ©alitĂ©. Cette puissance de l’art nous renvoie Ă  notre statut de regardant happĂ© par le tableau, celui

qui cogne Ă  un mur, quelqu’un qui appartient Ă  l’autre monde mais qui est restĂ© ici, qui cogne et veut revenir. Trop tard. N’a pas eu le temps de descendre, de monter jusqu’ici, de monter Ă  bord… L’autre monde est aussi notre monde.
(Tomas Tranströmer, « DĂ©but du roman d’une nuit de fin d’automne », in : Baltiques, trad. Jacques Outin [1996-2004], Gallimard, « PoĂ©sies », 2004, p. 215)

 

Hans Emmenegger, « ChĂ¢teau-rocher III », 1901. Photo : Rozenn Douerin.

 

L’on pourrait bien sĂ»r craindre une dissociation caricaturale entre rĂ©alitĂ© et construction d’une gĂ©ographie imaginaire. Ce qui se joue dans les tableaux prĂ©sentĂ©s dĂ©samorce une dichotomie aussi sommaire. Il n’y a pas d’un cĂ´tĂ© le rĂ©el, de l’autre la peinture. L’un nourrit l’autre et, en un sens, l’autre nourrit l’un itou dans la mesure oĂ¹ c’est son potentiel d’imaginaire qui rend le rĂ©el si attachant. Le rĂ©el n’est jamais si fascinant que quand nous le chargeons de possibles et d’impossibles – de possibles au sens oĂ¹ nous plaquons sur lui ce que nous en imaginons voire comment il serait s’il Ă©tait autre ou si nous le transformions, et d’impossibles au sens oĂ¹, souvent, rien ne nous fascine plus que

  • l’inaccessible mais dĂ©sirable,
  • le lointain mais inquiĂ©tant,
  • l’absent mais prĂ©sent en creux.

En ce sens, les paysages prĂ©sentĂ©s par les peintres modernes sont des paysages vrais autant que de vrais paysages, dans la mesure oĂ¹ ils portent en eux la vĂ©ritĂ© de l’art, qui consiste au moins autant Ă  donner Ă  imaginer celui qu’il happe qu’Ă  reprĂ©senter ce qui est. En l’espèce, la puissance de dĂ©passement offerte par les tableaux rassemblĂ©s dans l’exposition du musĂ©e d’Orsay s’appuie sur une dialectique prenante entre rĂ©alitĂ© et fantasmes paysagers.

 

Hans Emmenegger, « En février (étude) », 1907. Photo : Rozenn Douerin.

 

Le paysage n’est pas

  • plus intelligent,
  • plus profond ou
  • plus signifiant

parce qu’il est inventĂ©, pas davantage qu’il serait plus (ou moins) valable parce qu’il reproduirait fort bien un espace identifiable. PlaquĂ© sur une toile, inspirĂ© directement ou librement d’une perception du rĂ©el, il demeure une proposition picturale qui joue avec le regard en travaillant, entre autres,

  • la lumière,
  • la matière et
  • les volumes.

Proche de Max Buri, Ă©voquĂ© çà et lĂ , avec qui il a voyagĂ© en AlgĂ©rie, Hans Emmenegger, dont les compositions fines ont sĂ©duit ses contemporains, semble croire en l’autonomie du paysage. Quand il reprĂ©sente la neige, il ne reprĂ©sente pas un lieu mais un temps (« en fĂ©vrier ») et un jeu d’ombres et de lumières qui impacte la couleur semblant la plus simple – le blanc.
Ă€ vrai dire, il ne reprĂ©sente pas la neige non plus : il reprĂ©sente ce que nous percevons comme de la neige. Il fabrique la notion de neige. Il crĂ©e la lumière. Il sculpte les mouvements de terrain. Il capte le relief en tant que celui-ci est porteur d’une Ă©motion artistique. Il n’y a pas plus de neige que de relief ou de soleil ou d’arbre dĂ©nudĂ© sur le tableau ci-dessus. Il n’y a qu’un paysage qui, rĂ©el ou imaginaire, porte sa vĂ©ritĂ© artistique par sa seule prĂ©sence sur une toile. Dans cette perspective, le paysage est ce ciel dont Serge Pey pointe, dans le centième « BĂ¢ton » :

Tout ciel s’accomplit comme ciel
sans vouloir Ăªtre le ciel
Tout ciel respecte
trois choses dans le ciel :
le ciel au-dessous du ciel
le ciel au centre du ciel
et le ciel au-dessus du ciel
(Serge Pey, MathĂ©matique gĂ©nĂ©rale de l’infini, Gallimard, « PoĂ©sie », 2018, p. 320)

Dès lors, s’esquisse un processus d’autonomisation artistique du paysage, qui ne capte plus pour sa puissance idĂ©ologique ou technique mais par son seul impact artistique, ou du moins par son impact artistique revendiquant d’Ăªtre extirpĂ© de la gangue de copie du rĂ©el.

 

Alexandre Perrier, « Le Lac Léman et le Grammont », 1901. Photo : Rozenn Douerin.

 

Après ce qui prĂ©cède, il Ă©tait impossible de conclure cet Ă©pisode sans proposer la synthèse qu’offre Alexandre Perrier Ă  cette dialogie entre

  • rĂ©el et reconstitution,
  • imaginaire et concret,
  • archĂ©type et recrĂ©ation.

Le tableau ci-dessus, d’une incroyable prĂ©cision technique, est une invention du paysage, peinte en atelier d’après des croquis pris sur le vif. DĂ©cidĂ©ment,

  • le rĂ©el,
  • l’impression que fait sa transcription picturale et
  • l’imaginaire

ne sont que trois formes d’une mĂªme expression artistique. Celle qui croit que l’art ouvre Ă  la contemplation de paysages extĂ©rieurs, intĂ©rieurs et transcendants. Celle qui croit que le paysage n’existe en tant qu’Å“uvre qu’Ă  partir du moment oĂ¹ il n’est plus une peinture mais une impression, de mĂªme que, selon les termes de Serge Pey,

Tout poème
doit se méfier de ce mot
s’il veut continuer Ă  exister
comme poème
en cessant d’Ăªtre un mot
(p. 398)

Ă€ suivre!

 

« Modernités suisses », Musée d’Orsay, 16 juillet 2021 : épisode 9, la représentation

Max Buri, « La sieste », 1910. Photo : Rozenn Douerin.

 

Peindre, c’est re-prĂ©senter. Connecter une certitude de reconnaissance Ă  un produit associant artisanat et art. L’histoire du tableau ci-dessus le raconte assez.
La dame largement couverte pour un petit repos Ă©tait, Ă  la base, une femme nue qui attendait de se livrer Ă  un sacrĂ© coquin, supputait-on. En effet, près d’elle, il y avait deux verres et une bouteille de champagne. Jadis dĂ©vĂªtue pour l’ivresse, voici la dame rhabillĂ©e pour l’hiver, donc beaucoup plus frĂ©quentable par les bourgeois ; et cette frĂ©quentabilitĂ© fait sens. En effet, elle interroge (les habituĂ©s savent que, ici, nous prĂ©fĂ©rons certaines questions Ă  beaucoup de rĂ©ponses) l’essence mĂªme des beaux-arts. Que s’agit-il de reprĂ©senter ? Pour qui ? Qui dĂ©cide de ce qui est reprĂ©sentable et de ce qui ne doit pas Ăªtre reprĂ©sentĂ© ? Ces questions hantent l’art parce qu’elles s’associent Ă  d’autres questions certainement pas annexes sur

  • la manière,
  • le sens et
  • le sujet.

La manière : reprĂ©senter, est-ce crĂ©er un effet de rĂ©el (genre : c’est vachement bien fait) ou donner Ă  penser ? Le sens : que signifie la reprĂ©sentation Ă  vocation musĂ©ale de tel ou tel objet ? Le sujet : pourquoi capturer telle scène sur une toile – et pourquoi diable d’autres humains iraient-ils acheter ou reluquer cette capture ?

 

Ernest Biéler, « Ramasseuse de feuilles », 1909. Photo : Rozenn Douerin.

 

L’un des intĂ©rĂªts de cette exposition est de creuser cette interrogation autour d’un axe unifiĂ© (les peintres suisses ou assimilĂ©s sĂ©vissant aux alentours de 1900) et de très diverses orientations stylistiques des artistes. Ainsi, d’Ernest BiĂ©ler, qui se pourlèche les pinceaux devant les airs du temps, comme l’Art Nouveau. GrĂ¢ce aux principes de ce courant, le regard du visiteur est captĂ© par la prĂ©cision des contours vĂ©gĂ©taux, opposant la nettetĂ© des feuilles Ă  l’apparente indiffĂ©rence du tissu blanc qui attire tous les regards. Se dessine une esthĂ©tique auscultant le rapport entre

  • l’ensemble et le dĂ©tail,
  • la composition et le trait,
  • le mouvement et la structure.

Sous son trait qui peut paraĂ®tre naĂ¯f ou opportunĂ©ment mobile, l’excellent Ernest BiĂ©ler pose ce dialogue entre globalitĂ© et prĂ©cision. L’autoportrait infra illustre cette tension. La reprĂ©sentation n’est pas rĂ©aliste au sens oĂ¹ elle saisirait une rĂ©alitĂ© pour la fixer par la magie du crayon ou du pinceau. Elle est rĂ©aliste au sens oĂ¹ elle zoome sur le dĂ©tail qui rĂ©sonne chez celui qui regarde. Structurent nĂ©anmoins l’identitĂ© de l’auteur

  • l’organisation de la barbe,
  • les lobes auriculaires et
  • le vague de ce qui les entoure, striĂ© de carreaux pour crĂ©er manière de profondeur ou ondulĂ© par le bob pour masquer l’alopĂ©cie tout en stipulant l’origine nationale.

 

Ernest BiĂ©ler, « L’Auteur », 1911. Photo : Rozenn Douerin.

 

La peinture et ses acteurs creusent le sillon identitaire non pas en tant que système rĂ©ducteur (comme quand les symptĂ´mes de conformitĂ© Ă  une identitĂ© m’assigneraient Ă  une dĂ©finition aux allures de carcan voire de camisole) mais en tant que système transcendant (en intĂ©grant ces symptĂ´mes Ă  ma vie, je grandis ma petite personne Ă  l’Ă©chelle d’une communautĂ© voire d’une nation). On peut bien sĂ»r discuter du bien-fondĂ© voire de la pertinence de cette dĂ©marche ; elle n’en constitue pas moins un dĂ©sir, artistique et structurĂ©, de dĂ©passement de soi par la collectivitĂ©. Les signes identitaires permettent de rĂ©interprĂ©ter celui que l’on est et de le re-prĂ©senter en Ă©largissant les spĂ©cificitĂ©s de l’individu, en leur donnant une rĂ©sonance. VoilĂ  le paradoxe d’une peinture volontiers versĂ©e dans l’autoportrait non pas principalement pour le plaisir du selfie ou de l’inscription de soi dans une tradition artistique flatteuse mais, semble-t-il, largement pour le souci de construire, par sa reprĂ©sentation, une identitĂ© suisse.
Ainsi, l’autoportrait d’Édouard Vallet, très portĂ© sur le Valais, associe ainsi la reprĂ©sentation du visage et celle d’un paysage local avec montagne et neige. Le peintre travaille alors une sĂ©rie d’oppositions :

  • le net et le flou,
  • le suggĂ©rĂ© et le dĂ©fini,
  • le mouvementĂ© et le stable,
  • le soi et le paysage,
  • la nature et l’urbain, etc.

De la sorte, fusionnent la reprĂ©sentation de l’intime et de l’extime, comme pour dĂ©finir, selon l’expression de Victor Hugo ce qu’il y a, en chacun, de personnel pour tout le monde. Le lexique ajoutĂ© par LĂ©opold SĂ©dar Senghor Ă  son Å’uvre poĂ©tique entonnait une mĂ©lopĂ©e proche.

Certains lecteurs se sont plaints de trouver dans mes poèmes des mots d’origine africaine qu’ils ne « comprennent » pas. Ils me le pardonneront : il s’agit de com-prendre moins le rĂ©el que le surrĂ©el – le sous-rĂ©el.
J’ajouterai que j’Ă©cris, d’abord, pour mon peuple. Et celui-ci sait qu’une kĂ´ra n’est pas une harpe, non plus qu’un balafong un piano. (LĂ©opold SĂ©dar Senghor, Å’uvre poĂ©tique, Le Seuil |1964-1990], « Points », 1997, p. 427.)

De mĂªme que Senghor voulait toucher « les Africains de langue française » pour « toucher mieux (…), par-delĂ  mers et frontières, les autres hommes », de mĂªme les peintres modernes suisses semblent prendre goĂ»t Ă  dĂ©ployer un helvĂ©tisme prononcĂ©, afin d’affirmer leur identitĂ© fĂ©dĂ©rale et, par ce truchement, de s’inscrire dans une perspective qui sublime leur identitĂ© et devient susceptible de « toucher les autres hommes ».

 

Édouard Vallet, « Autoportrait », 1912. Photo : Rozenn Douerin.

 

Dès lors, la reprĂ©sentation s’apparente fermement Ă  une re-prĂ©sentation, c’est-Ă -dire Ă  une nouvelle prĂ©sentation, mise en scène ou en perspective

  • de l’humain dans la communautĂ©,
  • de l’Ăªtre dans un imaginaire national et
  • de la subjectivitĂ© crĂ©atrice Ă  la masse des « autres hommes » chargĂ©e de recevoir la crĂ©ation et d’en sucer la substantifique moelle.

Nous verrons dans un prochain épisode comment le paysage, à son tour, incite les peintres modernes suisses à inventer des représentations singulières, entre stylisation, symbolisme, caractérisation et jeux chromatiques ébouriffants.


Les épisodes précédents

  1. Les origines
  2. La lumière
  3. La couleur
  4. Le portrait
  5. Les enfances
  6. Le soi
  7. Soi et les autres (et re-soi derrière)
  8. Les lisières

Ă€ suivre !

 

Impasse sanitaire

Y en a marre. Photo : Bertrand Ferrier.

 

… et maintenant, 49 spectateurs deviennent dangereux. Il suffit, nantis dĂ©connectĂ©s. Allez tous vous faire bien forer l’entre-fesses avec un lance-flammes en action, la Pharmacienne la plus conne et maquillĂ©e du monde la première, mais ses employeurs et collègues pas trop loin derrière, ce serait dommage d’attendre davantage.

 

« Modernités suisses », Musée d’Orsay, 16 juillet 2021 : épisode 8, les lisières

Max Buri, « Joueur d’accordĂ©on en compagnie », 1906. Photo : Rozenn Douerin.

 

Comme le chante Clarika grĂ¢ce Ă  Florent Marchet,

Tout est devant,
Tout est derrière,
Quand on est juste à la lisière.

C’est sur cette thĂ©matique que nous focaliserons ce huitième bout de chemin dans l’exposition consacrĂ©e aux « modernitĂ©s suisses » par le musĂ©e d’Orsay. On y peut contempler Ă  foison les lisières. Lisière entre l’humain et la nature. Entre l’individu et le social. Entre le modèle et l’archĂ©type. Entre le rĂ©el et le symbolique. Entre le vivant et l’Ă©ternel.
Max Buri (1868-1915) est un bon compagnon pour creuser cette notion. Le voici qui peint des paysans mais pas en train de paysanner – première lisière. En revanche, ces paysans ont revĂªtu des habits folkloriques – deuxième lisière : ils sont Ă  la fois eux-mĂªmes et costumĂ©s, voire eux-mĂªmes parce que costumĂ©s, c’est-Ă -dire Ă©prouvant physiquement leur inscription dans une Histoire populaire.
Cela construit-il une identitĂ© cantonale ? Cela fixe-t-il une scène authentique que la modernitĂ© commencerait d’Ă©brĂ©cher ? Cela sert-il de carte postale publicitaire pour le tourisme bernois ? Le dilemme est indĂ©cidable, ce qui construit une troisième lisière, celle du sens. Cependant, il est Ă©vident que le peintre grave sur sa toile un moment identitaire authentique, dont la musĂ©alitĂ© transcende les particularismes locaux dans la mesure oĂ¹, en peignant une scène simple oĂ¹ des gens mĂªlent festoiement et prolongation d’une tradition, l’artiste Ă©rige ces personnages en archĂ©types des porteurs de traditions populaires, quelles qu’elles soient.

 

Max Buri, « Jeune fille de la vallée du Hasli », 1906. Photo : Rozenn Douerin.

 

La lisière que met volontiers en scène Max Buri est une lisière physique : Ă  chaque lieu ses traditions, ses costumes, son folklore. En ce sens, la jeune fille de la vallĂ©e du Hasli n’est que la reprĂ©sentation d’une lisière. Le costume n’est qu’une matĂ©rialisation de la lisière. Le soin apportĂ©

  • aux contours des fleurs,
  • aux drapĂ©s Ă  la fois simples et sculptĂ©s en volumes sur la toile,
  • au tombĂ© faussement nonchalant du lien nouant le chapeau ou
  • Ă  la variĂ©tĂ© chromatique du fond qui n’est crème uni qu’en apparence,

tout cela n’est qu’une matĂ©rialisation artistique de la lisière, cette intuition que l’on a d’Ăªtre humains parce que l’on est nĂ©s quelque part.
Le costume fixe la gĂ©ographie. Il la rend spĂ©cifique, peut-Ăªtre mĂªme supportable au sens sportif du terme. Pour supporter une Ă©quipe, pour la reconnaĂ®tre donc s’y reconnaĂ®tre, l’uniforme Ă©tait un ingrĂ©dient indispensable mĂªme quand l’uniformitĂ© marquait encore un territoire, mĂªme quand on savait que la jeune fille dans le costume Ă©tait une payse. Le costume Ă©tait inutile, mais c’Ă©tait lĂ  son utilitĂ© puisque, inutile, il devenait une cĂ©lĂ©bration, un Ă©loge, presque un panĂ©gyrique d’un territoire.
Loin d’Ăªtre un accessoire richement dĂ©corĂ© et très prĂ©cisĂ©ment codifiĂ©, le costume est l’identitĂ© mĂªme de celui qui le porte. Si le modèle prĂ©sentĂ© ci-dessus est une jeune fille de la vallĂ©e du Hasli, une jeune fille comme il en existe d’autres dans la vallĂ©e en question, c’est parce qu’elle en a le costume traditionnel. En d’autres termes, comme la modernitĂ© suisse passe par l’Ă©loge pictural du paysage de nos cantons, elle passe aussi par la cĂ©lĂ©bration de ses costumes, cette lisière entre la peau et le regard.

 

Édouard Vallet, « Dimanche matin », 1909. Photo : Rozenn Douerin.

 

La lisière est d’abord gĂ©ographique. Comme le pointait feu Michel Luneau dans l’extraordinaire, l’exceptionnel, l’extraterrestre et l’indispensable La Rairie dans tous ses Ă©tats, quand un territoire postule Ă  l’indĂ©pendance,

Très vite va se poser le problème des frontières et de leur Ă©tanchĂ©itĂ©. On entre Ă  la Rairie comme sur un champ de foire. La propriĂ©tĂ© n’est pas entièrement close de murs ou de haies vives. (…) Ce qui peut s’admettre Ă  la rigueur dans un paysage communal somme toute assez indiffĂ©renciĂ© de champs, de bois, de cultures, n’est plus pensable sur un sol souverain. (Éditions Verticales, 2003, p. 24)

Si frontière n’est pas lisière, limes est bien limitation, bornage, contenance. Or, la lisière peut Ăªtre autant temporelle que gĂ©ographique. Du reste, les deux aspects ne sont nullement contradictoires : l’espace, c’est aussi le temps que je mets Ă  le franchir ; et le temps n’est rien d’autre qu’un espace entre deux Ă©vĂ©nements. Le tableau d’Édouard Vallet glissĂ© supra se goberge de ces deux lisières devenues depuis Kant des catĂ©gories sans lesquelles je ne peux pas m’orienter dans la pensĂ©e. Il reprĂ©sente (sur une surface) un dimanche matin (un temps).
Cette surface reprĂ©sente aussi une lisière, puisque le balcon marque la frontière entre l’intime (la maison) et l’extime (l’espace public) ; et ladite lisière gĂ©ographique est aussi temporelle puisque, Ă  l’Ă©vidence, la paysanne, munie de son missel et de son chapelet, va profiter du dimanche matin pour aller Ă  la messe. Une autre lisière apparaĂ®t, Ă©vidente : celle qui sĂ©pare l’espace humanisĂ© (le bĂ¢ti) et la nature (la montagne) ; et cette sĂ©paration est subsumĂ©e par le regard, l’observation, la contemplation, d’autant plus symbolique que, si l’humain reprĂ©sente la finitude, la montagne manifeste l’infini divin.
Dans cette concatĂ©nation du pragmatique et du transcendantal rĂ©side l’essence mĂªme du dimanche matin en 1909, id est la rencontre entre des anthropoĂ¯des engoncĂ©s dans leur humanitĂ© concrète et le mystère sacrĂ© cĂ©lĂ©brĂ© dans les temples ad hoc. La religion relie les deux – et la reprĂ©sentation de cette union immatĂ©rielle dĂ©montre, ici, une sensibilitĂ© et un talent Ă©patants.

 

Max Buri, « Autoportrait », 1913. Photo : Rozenn Douerin.

 

Ă€ ce stade de notre cheminement sur les crĂªtes de l’exposition, il nous faut Ă©voquer la lisière sans laquelle les autres n’auraient qu’un intĂ©rĂªt limitĂ© : celle qu’elles interrogent toutes et qui sĂ©pare

  • la vie de l’art,
  • le rĂ©el de sa reprĂ©sentation,
  • le concret de sa mise en peinture.

Les peintres modernes suisses sont ouvertement inspirĂ©s par des rĂ©alitĂ©s qu’ils rĂ©interprètent Ă  leurs façons – et la multiplicitĂ© des palettes stylistiques de beaucoup d’entre eux contribue Ă  leur attrait. Aussi leur peinture ne peut-elle faire l’impasse sur une rĂ©flexion relative Ă  la reprĂ©sentation. Quel rĂ©el se retrouve sur ma toile ? Dans quelle mesure la toile peut-elle exprimer le rĂ©el ? En quoi la reprĂ©sentation du rĂ©el influe-t-elle sur ma vision du rĂ©el, partant sur le rĂ©el ? Dans cette interrogation, on aurait tort de rĂ©duire Ă  son sen littĂ©ral la phrase de Bertrand Lavier, chouchou de François Pinault, sur la contextualisation et l’art. Selon lui,

grĂ¢ce aux vitrines [dans lesquelles sont insĂ©rĂ©es ses pièces prĂ©sentĂ©es Ă  la Bourse du commerce de Paris, en aoĂ»t 2021], c’est l’Å“uvre au carrĂ© que l’on a devant soi. [L’Å“uvre] profite clairement de sa situation. Celle-ci aide le regardeur Ă  musĂ©ifier ce qu’il a devant lui. Sans elle, l’acuitĂ© du regard serait moins forte. Bien sĂ»r, il y aurait une Å“uvre quand mĂªme, mais l’Ă©crin change Ă  lui seul la valeur de ce qui est montrĂ©. (Le Monde, 6 aoĂ»t 2021, p. 17)

Une interprĂ©tation littĂ©rale de ce propos reviendrait Ă  admettre que, si elle n’Ă©tait pas exposĂ©e dans une vitrine de la très chic Bourse du commerce, la mob « Peugeot 103 » ne serait pas une Å“uvre artistique. Que l’on s’extasie ou non devant ce procĂ©dĂ© popularisĂ© par Marcel Duchamp, un constat semblable vaut pour la littĂ©rature – un mot commun ne devient art que dans le contexte d’un Ă©crit littĂ©raire, comme le pointait avec sa rage surrĂ©aliste de 1920 l’Aragon des « Persiennes » puis du Mouvement perpĂ©tuel – et la musique, notamment la musique concrète qui fait musique en partant de bruits intrinsèquement dĂ©nuĂ©s de valeur artistique, etc. Et cela vaut pour les produits dĂ©rivĂ©s de l’art, comme les musĂ©es – nous Ă©voquions tantĂ´t les reliques qui « auraient très bien pu » appartenir Ă  Paul Gauguin et qui, donc, se voient octroyer une valeur musĂ©ale liĂ©e Ă  l’irradiation de la notoriĂ©tĂ© sur des bouts de trucs.
Cependant, il existe au moins une autre interprĂ©tation, plus exigeante et moins prompte Ă  se gausser de ces dĂ©tournements d’objet pour milliardaires cherchant Ă  se donner une caution arty, voire Ă  imposer la vision de l’art qui lui semble juste, c’est-Ă -dire bonne pour son business. Elle consiste Ă  poser que l’art – surtout s’il est, pour ainsi dire, rĂ©aliste – interroge inĂ©vitablement la musĂ©ification du rĂ©el. Avant mĂªme que le tableau ne soit serti dans un Ă©crin prestigieux – galerie en vogue, collection de nanti ou musĂ©e national, la toile est un Ă©crin, au sens de contenant dans lequel on range un objet prĂ©cieux. Donc elle paraĂ®t matĂ©rialiser l’interrogation artistique fondamentale :

  • qu’y a-t-il de prĂ©cieux dans le rĂ©el ?
  • quel coffret peut contenir ce rĂ©el-lĂ  ?
  • et que retirera celui qui, en regardant le tableau, ouvrira l’Ă©crin et fera face Ă  un rĂ©el peint ?

L’autoportrait offert par l’exposition Ă  ce stade de la dĂ©ambulation est celui de Max Buri. Il semble illustrer ce va-et-vient entre rĂ©el et peint. La schĂ©matisation admirable du costume, qui travaille sur de grands pans et des Ă -plats colorĂ©s, tranche avec le visage moustachu, plus gĂ©nĂ©reux en dĂ©tails et en prĂ©cision, lequel dialogue avec le fond, caractĂ©ristique de ce peintre, Ă  la fois uni et dĂ©suni, simple et bouillonnant, profond d’Ăªtre usĂ©. Ces trois plans disjoints explorent diffĂ©rents rapports entre la peinture et le rĂ©el,

  • de l’imitation Ă  l’Ă©vocation,
  • de l’esquisse Ă  l’effet spĂ©culaire,
  • de l’abstrait au saisissement expressif.

Le roman est-il un miroir qui se promène sur une grande route ? L’autoportrait de Max Buri est un regard qui regarde celui qui regarde le regard. GrĂ¢ce Ă  la posture du modèle, l’impression est saisissante : on a la sensation de se regarder dans le miroir alors que l’on regarde une peinture. Un instant, nous voici Max Buri. Notre identitĂ© frĂ©mit ; et la force de l’Å“uvre jaillit de cet effet d’empathie, de fusion, de mutation Ă©clair, qui nous happe dans la toile comme si nous en Ă©tions partie prenante.
Dès lors, pour conclure, notons que cette lisière entre le regardant et la toile, ces quelques centimètres concrets que le regard abolit, cet espace minime et symboliquement infranchissable est d’autant plus troublant qu’il rappelle ces tableaux de Righini et de Vallotton oĂ¹ le peintre se reprĂ©sentait de trois-quarts dos. Ici, le peintre nous fait face. Nous scrute. Ce n’est plus lui qui, par son tableau, fait partie de notre rĂ©alitĂ© : c’est nous qui faisons partie de sa rĂ©alitĂ©. Il nous regarde et nous, en le regardant, nous donnons sa valeur artistique au tableau. L’Ă©crin donne sa valeur Ă  l’Å“uvre et, par contamination, au rĂ©el.
À nous de déterminer si la lisière qui nous sépare de la toile nous protège ou nous renvoie à notre condition de clampin bienheureux :

  • clampin, car nous ne serons jamais artistes capables de saisir le rĂ©el avec ces acuitĂ©s passionnantes ;
  • bienheureux, car nous avions alors loisir et libertĂ© de profiter de telles expositions sans que l’on nous demande si nous avions fait notre BCG ou whatever.

Après tout (et avant tout, puisque, Ă  la lisière, tout est devant, tout est derrière), la belle vie n’est jamais qu’une vie qui aurait pu Ăªtre plus belle. Il y a fort Ă  parier que, sans ce regret perpĂ©tuel, l’homme ne se nourrirait pas aussi de curiositĂ© artistique.

 

Ă€ suivre !

 

« Modernités suisses », Musée d’Orsay, 16 juillet 2021 : épisode 7, soi et les autres (et re-soi derrière)

Sigismund Righini, « La Famille II », 1911. Photo : Rozenn Douerin.

 

Comme le soulignait un Vaudois spĂ©cialiste des bovins (en un ou deux mots, mais pas un bovin spĂ©cialiste de vos doigts, bien sĂ»r), l’homme est un animal individualiste qui vit essentiellement en troupeau, mais sans avoir toujours l’esprit grĂ©gaire qui lui permettrait de goĂ»ter ce penchant. On peut supposer que Sigismund Righini est de ces anthropoĂ¯des pour qui faire sociĂ©tĂ© a eu beau Ăªtre

  • constitutif de son Ăªtre,
  • ancrĂ© dans ses plus profondes habitudes,
  • indissociable de la notion mĂªme d’existence,

Sigismund Righini, donc, n’a jamais Ă©prouvĂ© une puissante attirance pour ces cadres qui nous construisent et nous sclĂ©rosent Ă  la fois.
Dans ses reprĂ©sentations de la famille, dĂ©sespĂ©rĂ©es jusqu’Ă  la plus acerbe ironie, il arrive Ă  donner l’impression que tous ces proches tĂ¢chent de se souvenir oĂ¹ est situĂ©e l’arrivĂ©e du gaz afin que, après quelques inhalations, tout cela cesse, de grĂ¢ce. Pris individuellement, hors contexte, les personnages pourraient avoir l’air pensifs, sous le regard du peintre Ă  barbe ; mais

  • la construction du dĂ©cor,
  • le choix des tonalitĂ©s chromatiques et
  • cette vacuitĂ© de l’espace, entre
    • plans orthogonaux et
    • espaces dĂ©sespĂ©rĂ©ment unis,

achèvent de communiquer une sensation de dĂ©sespĂ©rance sourde – sourde parce que, pire que le dĂ©sespoir, plane sur la scène l’implacable rumination de la fatalitĂ©. Au sens le plus plat, il n’y a rien Ă  faire.

 

Sigismund Righini, « La Famille II » (détail), 1911. Photo : Rozenn Douerin.

 

Pas d’Ă©chappatoire Ă  envisager. Pas de plan de fuite Ă  Ă©laborer. Pas de rĂªve alternatif Ă  Ă©chafauder. La peinture elle-mĂªme dĂ©samorce la moindre perspective. Plan contre plan comme champ – contrechamp. On n’avance pas. Ne peut pas avancer. La pièce est close, le patriarche veille, chacun s’effondre peu Ă  peu. Ionesco et Cioran semblent infuser dans l’atmosphère visqueuse et lucide de cette reprĂ©sentation. On pense Ă  Geoff Dyer, parti traquer une impossible aurore borĂ©ale dans un endroit nordique (ou merdique, c’est selon) oĂ¹ la lumière Ă©tait quasi absente, et oĂ¹ quelques bouts de petite lueur annonçaient le minime recul de l’hiver, ce qui suscitait une double question : pourquoi diable s’enterrer dans ce trou paumĂ© ? et « pourquoi diable choisir de vivre dans un tunnel ? » (Ici pour aller ailleurs [2016], trad. Pierre Demarty, Éditions du sous-sol pour les Éditions du Seuil [2020], p. 112)
Cette question Ă  deux lames rĂ©sume parfaitement la vision d’une vie sociale assommĂ©e par les obligations, les interdictions et les limitations. L’art pictural, comme la musique, devient un cri qui vient de l’intĂ©rieur. Face

  • aux corps figĂ©s,
  • aux individus corsetĂ©s,
  • aux humains affligĂ©s,
  • aux interactions impossibles et
  • Ă  la sclĂ©rose de la socialisation,

Sigismund Righini, caché derrière sa barbe et son trois-quart dos, semble entrer en résonance avec le loup rimbaldien.

Le loup criait sous les feuilles
En crachant les belles plumes
De son repas de volailles :
Comme lui je me consume.

Autant la rencontre entre soi et la nature inspire et respire, autant la rencontre entre soi et les autres rĂ©vèle un cadre Ă©triquĂ©, oppressant et nĂ©crosĂ©. Un cadre humain, en somme. Notons que les deux visions sont complĂ©mentaires sans Ăªtre contradictoires : Ă  la nature, mythifiĂ©e comme grandissant l’homme ou le confrontant au sublime, s’oppose les petits intĂ©rieurs bourgeois, coquets et stĂ©rilisants.

 

Félix Vallotton, « La Chambre rouge », 1898. Photo : Rozenn Douerin.

 

On ne sait ce qui effraye le plus :

  • l’attitude des personnages entre lesquels la communication ne semble pas au beau fixe ;
  • le sĂ©rieux de la chambre oĂ¹ l’absence de trace de vie laisse penser que la vie s’en est Ă©chappĂ©e ;
  • la rigueur des lignes, de la rectitude de la cheminĂ©e ou de la canne en passant par la reprĂ©sentation simplifiĂ©e des fauteuils ou le caractère massif et dĂ©finitif de la solide bibliothèque.

Avec force, FĂ©lix Vallotton plante un dĂ©cor oĂ¹ les fermetures l’emportent sur les espaces de circulation.

  • Le rideau de la cheminĂ©e est clos ;
  • les rideaux de la fenĂªtre ne dĂ©voilent qu’un faible interstice sur le boudoir ;
  • la bibliothèque est solidement bouclĂ©e ; et
  • la lisière de la pièce est bloquĂ©e par des personnages qui, eux-mĂªmes, ne semblent pas particulièrement ouverts.

Dès lors, la pièce ne paraĂ®t plus bien rangĂ©e : son espace suffoque de vide. Tout se passe comme si ces teintes rouges Ă©taient moins chaudes qu’ensanglantĂ©es. Rimbaud toujours, dans « Une saison en enfer », cette fois :

Farce continuelle ! Mon innocence me ferait pleurer. La vie est la farce est Ă  mener par tous.

 

Farce triste, ici. Farce, donc. Du moins la peinture permet-elle aux artistes de crier au secours avec des éclats de voix qui dépassent les catégorisations stylistiques.

 

Félix Vallotton, « Le Dîner, effet de lampe », 1899. Photo : Rozenn Douerin.

 

On ne voit pas comment dĂ©finir autrement ce tableau que par un appel au secours. Appel au secours paradoxal, puisque, en intĂ©grant la famille Bernheim grĂ¢ce Ă  une veuve pourvue de trois mouflets, FĂ©lix Vallotton s’assurait Ă  la fois de ne plus courir après l’argent, euphĂ©misme, mais aussi de devenir un artiste richement promu et promis d’une carrière remarquable. Appel au secours cependant. Comme Righini dans le tableau liminaire, avec plus de fermetĂ© encore, le peintre se reprĂ©sente comme spectateur, associant

  • le chic d’une table artistiquement dressĂ©e,
  • l’ennui d’un cĂ©rĂ©monial fastidieux et
  • la puissance poisseuse d’un Ă©clairage qui laisse les humains mariner dans leur dĂ©tresse sombre.

Il semble qu’il faille distinguer les trois plans dramatiques ici proposĂ©s :

  • les individus perdus dans leur rĂ´le
    • (l’invitĂ©, lĂ  pour manger et s’ennuyer ;
    • l’enfant, qui fixe son beau-père sans en attendre grand-chose ;
    • la mère, qui couve sa merveille ;
    • le peintre, autoportraitisĂ© comme spectateur quasi invisible de la scène qu’il nous retranscrit tout en s’y fixant) ;
  • la comĂ©die sociale que sous-tend cet instantanĂ© lourd de codes tels que
    • la disposition des convives,
    • l’organisation de la table et
    • les habits ; et
  • le sens de ce tableau, plus mystĂ©rieux quoique laissant peu de doute sur le peu de jubilation Ă©prouvĂ© par FĂ©lix Vallotton Ă  cet instant.

Étranger au spectacle, dĂ©jĂ  dans la reconstitution artistique de ce qui l’Ă©branle, l’homme retient d’un dĂ®ner l’effet du luminaire. Il nous rappelle ainsi combien la distribution de la lumière et l’invention des couleurs ont nourri les peintres modernes suisses.

 

Ernest Biéler, « Le Petit Cheval rouge », 1909. Photo : Rozenn Douerin.

 

Dans l’exposition du musĂ©e d’Orsay, deux Ă©lĂ©ments constants dans la confrontation entre soi et les autres. D’une part, c’est surtout le peintre qui tĂ©moigne de son malaise quand il se reprĂ©sente en compagnie ; d’autre part, l’enfance demeure prĂ©servĂ©e, notamment dans son lien privilĂ©giĂ© avec la mère. C’Ă©tait le cas avec le tableau très noir de FĂ©lix Vallotton oĂ¹ l’on distinguait, en dĂ©pit de l’atmosphère dĂ©lĂ©tère, la mère regardant sa fille avec amour. C’est encore le cas avec le tableau d’Ernest BiĂ©ler oĂ¹ cette figure de type maternel semble heureuse de jouer avec l’enfant.
L’on notera une autre similitude avec le tableau de Vallotton : la focalisation propulsĂ©e par le titre. L’un dĂ©signait la lampe ; l’autre insiste sur le cheval en bois. Il s’agit d’attirer le regard vers un dĂ©tail qui n’en est pas un : la lumière comme symbiotique d’un monde sombre et obscurcissant ; l’autre comme source d’un mouvement opposĂ© Ă  l’apparente immobilitĂ©. En rĂ©alitĂ©, le mouvement secoue le tableau tendre de BiĂ©ler. Le dĂ©sir de l’enfant et le maintien de la femme n’en sont que les ingrĂ©dients les plus Ă©vidents. La puissance des tissus Ă  motifs rendus avec attention et rigueur (y compris celui du textile en fond) en est un autre. La friction orthogonale du plancher avec le meuble en est un troisième. Et si l’on zoome un tantinet, l’on comprend que l’Ă©nergie du tableau se joue aussi dans la minutie du peintre.

 

Ernest Biéler, « Le Petit Cheval rouge » (détail), 1909. Photo : Rozenn Douerin.

 

Traits, motifs, matière et volume saturent l’espace. MĂªme les textiles ou les textures (comme la peau de l’enfant) apparemment unis sont travaillĂ©s au trait près. Le crayon permet de

  • creuser les Ă©nergies contradictoires,
  • donner vie au fixe, faire vibrer une image d’attente.

Exactement ce qui manque aux interactions dĂ©crites par les tableaux Ă©voquĂ©s supra : l’adulte est celui qui perd son impatience et se complaĂ®t dans un taedium vitæ qu’il prend de moins en moins la peine de pimper. Si le rĂ©alisme avait consistĂ© Ă  peindre le rĂ©el pour donner l’illusion du rĂ©el, alors la modernitĂ© consisterait Ă  peindre le rĂ©el pour donner la dĂ©sillusion du rĂ©el.
Les tableaux noirs de Righini et Vallotton ne sont pas contradictoires avec cette feel good picture. Sans doute avons-nous tous Ă©tĂ© des enfants dĂ©sirant jouer avec le petit cheval rouge que, avec bienveillance, on aura peut-Ăªtre fini par nous cĂ©der ; et sans doute sommes-nous devenus, plus ou moins, au moins un peu de ces tristes sires que les modernes Suisses ont croquĂ© impitoyablement, tel Rimbaud poursuivant la dĂ©esse Ă  l’aube après l’avoir dĂ©noncĂ©e au coq. Morale ?

L’aube et l’enfant tombèrent au bas du bois.
Au réveil, il était midi.

 

Le drame, c’est quand il est midi, que s’est Ă©vaporĂ© l’enfant que nous espĂ©rions Ăªtre pour nous conformer et nous frotter aux us des vieux, et qu’il fait nuit dans notre cÅ“ur, parce que la rencontre avec l’autre, dĂ©esse ou non, n’a secouĂ© aucune aube en nous ; mais peut-Ăªtre ce drame nous dĂ©finit-il quand l’art le transcende. Oui, peut-Ăªtre est-ce aussi ce drame, potentiellement joyeux, qui nous connecte aux modernes de jadis. Il n’y a pas de drame. Il n’y a que des humains fatiguĂ©s qui ont besoin de dormir. Maudite modernitĂ©.

 

Ă€ suivre !