
… donc une question : quand une brebis pas perdue rencontre une brebis Ă©garĂ©e, la brebis retrouvĂ©e peut-elle se perdre sur le chemin du retour, ou est-ce que, franchement, elle abuserait ?

… donc une question : quand une brebis pas perdue rencontre une brebis Ă©garĂ©e, la brebis retrouvĂ©e peut-elle se perdre sur le chemin du retour, ou est-ce que, franchement, elle abuserait ?

La question posĂ©e par la reprĂ©sentation de l’enfance tournait autour des limites de cette notion, tant cet Ă¢ge peut aussi, par exemple,
Partant, il n’est pas illogique que les questions sur la manière de reprĂ©senter l’homme impliquent, entre autres, des rĂ©flexions
Pour illustrer une telle interrogation, peu d’Å“uvres seraient mieux adaptĂ©es que l’Ă©tude placĂ©e en tĂªte de la prĂ©sente notule. Cette huile sur plaque en fibrociment n’Ă©tait qu’une esquisse non destinĂ©e Ă Ăªtre considĂ©rĂ©e comme une version dĂ©finitive. En thĂ©orie, donc, sa place n’est pas au musĂ©e, d’autant que le tableau tirĂ© de l’Ă©bauche a Ă©tĂ© dĂ©truit. Cependant, par sa dimension transitoire, cette enfance d’une peinture donne Ă penser Ă la reprĂ©sentation de l’humain, peut-Ăªtre de l’enfance, et Ă la signification qu’elle prend. Qu’est-ce qui nous permet de reconnaĂ®tre l’humain ? La forme, les traits, le geste ? La suggestivitĂ© est une illusion qui met en avant notre tendance Ă la parĂ©idolie.
De mĂªme, on notera la rĂ©utilisation du jaune puissant, couleur des humaines, pour ponctuer le dĂ©cor. Un tel Ă©cho, si fortement martelĂ©, rĂ©unit l’humain et la nature, peut-Ăªtre la fille et la fleur, comme si les formes humaines n’Ă©taient que composĂ©es d’Ă©lĂ©ments naturels, comme si la rupture entre notre environnement et nous-mĂªme n’Ă©tait qu’une construction de l’esprit aux consĂ©quences pĂ©rilleuses – l’on pourrait presque y voir une protoĂ©cologie de l’humain ou, pour reprendre l’expression de Baptiste Lanaspeze Ă propos de l’« écologie urbaine », une invitation à « refaire sociĂ©tĂ© avec la Terre » (Le Monde, 3 aoĂ»t 2021, p. 25).

NĂ©anmoins, la base de la reprĂ©sentation reste le portrait, dont la quintessence est sans doute l’autoportrait. Ce genre court au long de l’exposition – nous en avons dĂ©jĂ saluĂ© quelques-uns. Le musĂ©e d’Orsay met en valeur son fonds en prĂ©sentant le selfie de FĂ©lix Vallotton. On connaĂ®t les tourments de cet anar embourgeoisĂ© : fils de bourgeois protestants, maquĂ© avec une ouvrière, il Ă©pousera finalement la fille d’un gros marchand d’art – le tableau qu’il tire d’un repas chez ces poids lourds de la peinture laisse entendre que son choix n’a Ă©tĂ© motivĂ© ni par la grĂ¢ce de la dame, ni par la joie de rejoindre une famille rayonnante.
Deux ans avant ce qui allait pimper sa carrière, il claque cette remarquable huile sur carton oĂ¹ les dĂ©tails sont encore plus travaillĂ©s que l’ensemble. Ă€ un magnifique fond sur lequel semble rebondir la lumière, rĂ©pond un pull bien plus schĂ©matique. En Ă©merge un col bien boutonnĂ© et la tĂªte de l’artiste, avec mèche sagement rebelle pour cacher un dĂ©but d’alopĂ©cie, favoris finement dĂ©collĂ©s et bouc savamment taillĂ©. CĂ´tĂ© technique,
tĂ©moignent, entre autres, d’un mĂ©tier remarquable. CĂ´tĂ© artistique,
participent de la séduisante patte vallottonique.

Frontalement, surgit l’autoportrait de Sigismund Righini. Au cours de sa carrière, l’homme n’aura pas son pareil pour donner vie Ă sa barbe fleurie. En effet, sa carrière de peintre est rythmĂ©e par ses selfies largement poilus. Sur celui-ci, on saisit
Dans cette proéminence velue et déréalisée en partie, il y a cette évidence extirpée par Tomas Tranströmer, pointant
comme les jouets de notre enfance désormais gigantesques
et qui nous accusent
de ce que jamais nous ne sommes devenus.
(Baltiques. Å’uvres complètes 1954-2004, trad. Jacques Outin, Gallimard, 2004, p. 100)
On pense Ă Anne Sylvestre invoquant son Ă¢me, c’est pas frĂ©quent chez feue cette mĂ©crĂ©ante croyante, quand elle synthĂ©tisait le plus violent regret que chacun devrait partager, celui « de n’avoir pas Ă©tĂ© celle qu’on espĂ©rait mais juste le brouillon d’une autre plus lointaine ». Et l’on se retrouve devant une barbe simplement vissĂ©e sur un mur, dans un contraste cinglant entre une virilitĂ© arborĂ©e et un arrière-plan floral et fĂ©minin. On est aussi saisi par l’expression du visage, assumĂ©, et la schĂ©matisation de la partie la plus virile des jeunes hommes : les cheveux.
SchĂ©matiser les cheveux, c’est schĂ©matiser le temps qui passe. Or, se reprĂ©senter, pour un keumè, c’est schĂ©matiser le temps qui passe. L’autoportrait a aussi ce projet de fixer l’infixable, de happer l’inhappable temporel manège qui se dĂ©robe, de faire la nique Ă l’in-niquable. Il y a lĂ comme une espĂ©rance dĂ©sespĂ©rĂ©e, d’autant plus navrante qu’elle est sublimĂ©e par la technique et le talent. Comme si la seule façon d’Ă©chapper Ă la navrante rĂ©alitĂ© Ă©tait de me prĂ©senter devant vous alors que, en me prĂ©sentant devant vous, je me soumets Ă la plus navrante des rĂ©alitĂ©s.

Peut-Ăªtre la mise en situation de cette navrante rĂ©alitĂ© du temps qui passe, donc de la mort qui approche, se peut-elle concentre sur son faux-semblant supputant la perpĂ©tuation : la famille. Le barbu Righini, au fond de la toile ci-dessus, nous incite Ă le penser, peut-Ăªtre parce que nous le pensons – reconnaissons-lui cette circonstance attĂ©nuante. La puissance des tableaux surplombants cette mise en scène sciemment grotesque est plus une mise dans l’abyme qu’une mise en abyme. Quelle violence dans la concatĂ©nation de ces attitudes posĂ©es, des tableaux surplombants posĂ©s schĂ©matiquement, et de la notion de « famille » reprĂ©sentĂ©e par le tableau… et quelle audace du peintre plantant ce couteau in situ !
Le plus fort, dans ce moment de vĂ©ritĂ© righinien est que nul n’est dupe. Le peintre ne prĂ©tend pas Ăªtre plus malin que ses invitants. Il fixe ce qui, pour lui, est un instant. Il ne dĂ©nonce pas des beaux-parents malsains. Il ne prĂ©tend pas Ăªtre une victime de drĂ´les. Il ne joue pas les Ă©tonnĂ©s. Il traduit le fatum d’une perpĂ©tuation dont tous semblent Ă la fois victimes et coupables ; et c’est prĂ©cisĂ©ment lĂ que ce se joue la tragĂ©die de la bourgeoisie.

D’autres sauront, sous de plus habiles – donc de plus hypocrites – stratĂ©gies, exprimer le tempĂ©rament des zozos qui l’entourent. Nous l’explorerons tantĂ´t, si Dieu or something nous prĂªte vie.

DĂ©finir les modernitĂ©s suisses en laissant supposer que le concept est clair et clos conduit inĂ©vitablement Ă des schĂ©matisations simplificatrices. Par exemple, s’Ă©tendra-t-on sur la dilection des peintres pour des paysages bien helvĂ©tiques oĂ¹ les Alpes et la neige se taillent la part du lion ? Il faudrait aussi
Ces Ă©lĂ©ments rendraient mieux compte de la complexitĂ© de la notion de paysage telle que les peintres suisses l’ont rĂ©investie autour de 1900. En l’Ă©tat, l’on admettra que les prĂ©sentes notules visent Ă donner, simplement et de façon incomplète, quelques coups de projecteurs, comme autant de coups de chapeau, sur des dĂ©couvertes faites au grĂ© des dĂ©ambulations dans l’exposition proposĂ©e au musĂ©e d’Orsay.
Cependant, ne nous autojetons pas la pierre. Le prisme kalĂ©idoscopique adoptĂ© pour la recension n’est pas inefficient pour rendre raison du projet de prĂ©senter les peintres modernes suisses. De fait, les thĂ©matiques qu’ils abordent sont souvent entremĂªlĂ©es. L’Ă©vocation d’une caractĂ©ristique rĂ©sonne sur l’analyse d’une autre. Ainsi,
C’est ce qui nous intĂ©resse plus spĂ©cifiquement dans cet Ă©pisode.

Exemplifions notre propos avec ce tableau. Difficile de dĂ©terminer, en l’observant, qui du printemps ou de la maternitĂ© est l’allĂ©gorie de l’autre. Giovanni Giacometti prĂ©sente quelque chose Ă tiers-chemin entre
associant la saison et la naissance, qu’il rĂ©unit dans le cycle programmatique de la maternitĂ©. Quitte Ă passer pour un petit pĂ©dant, l’on se risquera Ă parler d’une spĂ©cularitĂ© transversale – spĂ©cularitĂ© car il y a effet de miroir, la nature se reflĂ©tant dans l’humain, et rĂ©ciproquement ; transversale car elle associe deux Ă©lĂ©ments distincts, l’homme et le cosmos. Bien entendu, le jeu d’Ă©cho entre la renaissance printanière Ă©voquant la naissance humaine est largement documentĂ©. Ce nonobstant, constatons qu’il jouit ici d’une vivacitĂ© particulière.
Ă€ cette fin, commençons par l’attendu. Le peintre prĂ©sente des vies en herbe et des herbes en vie. Au centre, la mère portant un nouveau-nĂ©. De part et d’autre, deux enfants. Or, l’esthĂ©tique de Giovanni Giacometti lui permet de sublimer cette organisation presque clichĂ©, car le jeu de la vie s’exprime
C’est cette conjonction de facteurs, entre chromatisme quasi stromboscopique, explosion de contrastes et vibrations du geste pictural qui donne une impression de mouvement immobile Ă la fois saisissante et symbolique de la vie comme cycle (toujours en transformation mais, Ă l’Ă©chelle de l’humanitĂ©, toujours dans le recommencement).

Si la cyclicitĂ© saisonnière et la maternitĂ© du printemps ont tant fascinĂ© les peintres modernes suisses prĂ©sentĂ©s dans l’exposition du musĂ©e d’Orsay, est-ce Ă dire qu’ils ont davantage peint l’enfance que des enfants ? Le fait est qu’ils semblent moins passionnĂ©s par le bambin et sa mignonnitude que par l’esthĂ©tisation d’une forme de candeur non limitĂ©e Ă l’enfance. Le travail sur la dĂ©finition de la lumière et les effets de lumière associent
La forme des personnages se construit dans un tourbillon coloré qui sculpte les reliefs lumineux en travaillant le flou avec précision.

L’effet est confondant de maĂ®trise optique. Il ne s’agit pas seulement de dĂ©composer la couleur pour la recrĂ©er dans un dynamisme oculaire vertigineux, ce qui est dĂ©jĂ prodigieux. Le peintre donne aussi du mouvement Ă cette dĂ©composition en Ă©clatant l’unitĂ© chromatique, obligeant celui qui observe Ă reconstituer la cohĂ©rence de l’ensemble sans mĂªme que nous n’en ayons conscience. Ă€ ceux qui doutent de l’intĂ©rĂªt d’aller voir des toiles in situ surtout quand on n’y connaĂ®t rien (Ă©tant ignorant de l’art, j’ai Ă©tĂ© l’un des nombreux prĂ©sidents de ce club très ouvert), il suffit de s’approcher de la toile ci-dessus pour Ăªtre sidĂ©rĂ© devant

Peut-Ăªtre cette question de la prĂ©vention musĂ©ale qui pousse Ă penser que je verrai mieux un tableau sur papier que sur sa toile n’est-elle pas si innocente qu’elle paraĂ®t. Dans Histoires de peintures ([première Ă©dition de la retranscription 2004], Gallimard, « Folio », 2006, p. 257 sqq) au chapitre « On y voit de moins en moins », Daniel Arasse interroge cette question du voir. Il explique que les fresques n’Ă©taient pas peintes pour Ăªtre vues de près ou en pleine lumière, comme certains musicologues s’offusquent de la remastĂ©risation, susceptible de faire entendre d’apparents dĂ©fauts alors que ceux-ci n’auraient jamais dĂ» Ăªtre entendus. Les peintres modernes suisses semblent travailler au contraire sur le double effet Kiss Cool : l’Ă©vidence de la première impression et le revers pleine ligne destinĂ© Ă ceux qui scrutent l’affaire de plus près.
Ainsi Cuno Amiet travaille-t-il le motif de la nature et du travail agricole de multiples manières se prĂªtant volontiers aux deux types de scrutation proposĂ©s. Dans la fascinante Cueillette I de 1912, les mouvements esthĂ©tisĂ©s des cueilleuses s’opposaient Ă la cruditĂ© d’un rouge hypnotisant, apposĂ© avec plus de rugositĂ© que de dextĂ©ritĂ© savante, et au travail sur la dĂ©clinaison de tonalitĂ©s entĂªtantes, entre le jaune flamboyant et le rouge infernal en passant par le bleu noir comme du sang sĂ©chĂ©. Ă€ l’inverse, en 1907, la Cueillette des pommes creusait la veine d’un dessin enfantin oĂ¹ l’immensitĂ© apparente de l’arbre en regard de la petitesse des hommes renvoyait Ă l’immensitĂ© des Ă©tendues neigeuses traversĂ©es par un skieur. L’attention aux dĂ©tails va de pair avec une apparente simplicitĂ© laissant supposer une facilitĂ© qui permettrait presque d’oublier, entre autres,

Dès lors, on le subodore, les enfances Ă©voquĂ©es par la dĂ©ambulation dans l’exposition du musĂ©e d’Orsay dĂ©bordent le seul cadre de la reprĂ©sentation d’un gamin. Dans le contexte pictural de 1900, la nature est aussi une enfance de l’homme. Sa rudesse ne masque ni sa primautĂ© sĂ©duisante ni sa rude innocence. Il se pourrait mĂªme que l’enfance humaine soit le lieu oĂ¹ cette innocence glorifiĂ©e se pervertit voire se putrĂ©fie.
Ainsi, de La Toupie de Martha Stettler, les lectures divergeront selon que l’on veut y voir une reprĂ©sentation de l’enfance heureuse des riches enfants de bourgeois ou une Ă©vocation discrète de ce que cette enfance-lĂ signifie :
Cette tension, portée par une maîtrise technique exceptionnelle, est significative de la puissance de peintures sachant associer
Une façon, peut-Ăªtre, de nous pousser Ă retomber, joyeusement, dans l’enfance entendue comme l’Ă¢ge oĂ¹ la multiplicitĂ© des possibles a moins de sens que d’Ă©vidence, ou de rappeler – comme nous le suggĂ©rions au dĂ©but – que le paysage comme l’enfance, par la polysĂ©mie du projet, est un sujet Ă©minemment pictural parce qu’il est un sujet politique. La construction de la peinture suisse moderne semble en tout cas le laisser supposer.


Pas de vacances pour les experts : la firme Sleepy & Partners a Ă©tĂ© sollicitĂ©e une fois de plus pour faire dĂ©monstration de sa capacitĂ© Ă Ă©tablir des diagnostics aussi pointus que des turlututus quant Ă la granularitĂ© sonore des orgues du monde entier. Cette fois, c’est l’ultra expĂ©rimentĂ© Boulgour qui a Ă©tĂ© mandatĂ© auprès des grandes orgues de l’ImmaculĂ©e Conception (Paris 12). L’objectif ? Toujours le mĂªme : saisir la rencontre entre le son et l’instant…

… puis, grĂ¢ce Ă la mĂ©ditation, la concentration et l’exigence analytique, devenir et le son et l’instant.

Pour l’expert, le travail consiste alors à « objectiver le granulaire ». Et ça n’est pas chose aisĂ©e, Ă l’en croire.
Pour dĂ©terminer l’essence – en l’espèce, l’essence du son en tant qu’il se prĂ©sente Ă travers son grain, et vice et versa –, il nous faut revenir Ă ce que Husserl dĂ©finit, dans IdĂ©es directrices pour une phĂ©nomĂ©nologie, comme « l’empire de l’Ăªtre absolu ». Vous trouverez son propos Ă la page 242, dans l’Ă©dition Tel qui a popularisĂ© la traduction de Paul RicÅ“ur. Or, et Husserl le pointe bien, pour catĂ©goriser l’objet de l’Ă©tude, il faut Ă©tablir la plus radicale de ce qu’il appelle la « distinction au sein de l’Ăªtre », c’est-Ă -dire le dĂ©part entre l’Ăªtre comme conscience et l’Ăªtre s’annonçant. Si l’on se place dans cette perspective phĂ©nomĂ©nologique – Ă la fois un peu schĂ©matisante, bien sĂ»r, et Ă©clairante, du moins pour une première approche –, la quĂªte de la granularitĂ© sonore s’inscrit dans un process Ă©idĂ©tique qui postule l’essence de ce grain et tĂ¢che de le dĂ©gager de ses apparats existentiels. Donc, pour cela, l’exigence majeure est sans doute de ne pas confondre l’Ăªtre transcendantal du son et l’Ăªtre transcendant du grain – pardon de revenir sur ce qui doit Ăªtre une Ă©vidence pour tout le monde (rires) !
Soudain, le sachant tire la bombarde et, juste avant de la tester, prĂ©cise, comme ses confrères qui en ont l’occasion : « Dans notre compagnie, nous sommes partenaires en expertise, mais ne croyez pas pour autant que nous nous la pĂ©tions ! »

Son job accompli, l’expert peut s’accorder un instant fraĂ®cheur…

… puis gagner la richissime pièce annexe oĂ¹, après une terrible dĂ©ception…

… son instinct granulaire ne manque pas de ressurgir.

« Et voilĂ , soupire enfin Boulgour, les yeux dans le vague. Il ne me reste plus qu’Ă rĂ©diger mon rapport afin d’avancer dans nos recherches sur la granularitĂ© sonore. » Toujours cette mystĂ©rieuse granularitĂ© sonore dont, Ă l’instar du Graal, un non-initiĂ© peine Ă dĂ©finir avec prĂ©cision s’il s’agit d’un rĂ©cipient, d’une pierre incandescente ou d’un objet trop mou pour ouvrir une serrure, un peu comme une chemise. Gageons que c’est ce qui fait une grande partie de son charme !


Proposer un quatrième Ă©pisode autour du portrait est audacieux car le genre court tout au long de l’exposition sur les « modernitĂ©s suisses » dont nous avons Ă©voquĂ© les origines, le travail sur la lumière et la reconstruction de la couleur. Toutefois, ce dĂ©fi doit Ăªtre relevĂ© prĂ©cisĂ©ment Ă cause de cette profusion que l’on peut supposer signifiante. En effet, c’est sans doute dans cette pratique partagĂ©e que s’expriment, avec une force mĂªlĂ©e, Ă la fois le savoir-faire de l’artisan et les partis pris de l’artiste.
Çà , la dĂ©monstration de virtuositĂ© propre Ă ce type de tableau tend Ă effacer la technicitĂ© derrière l’audace, comme elle efface l’Ă©gotisme derrière l’Ă©nigmaticitĂ© (d’une posture, d’un regard, d’une colorisation). LĂ , la comparaison que permet l’exposition attire l’attention sur le cadrage ou sur ce qui ne ressortit pas du portrait proprement dit : la particularitĂ© du fond ou l’absence de fond, par exemple, oriente diffĂ©remment l’observateur.
Sur la pĂ©riode balayĂ©e par ces soixante-dix tableaux, il n’y a pas d’Ă©volution chronologique d’ensemble qui permettrait de caractĂ©riser la cristallisation d’une modernitĂ© suisse. Au contraire, des modernitĂ©s s’entrechoquent, entre des dĂ©gradĂ©s d’impressionnisme oĂ¹ traits et recrĂ©ation chromatique Ă©lectrisent l’Å“uvre en la parant d’une aura Ă©nergique et mystĂ©rieuse, et surgissement du visage, cadrĂ© de près et avec prĂ©cision, oĂ¹ frappe l’expressivitĂ© du faciès, suggĂ©rant la fixation de l’Ă©phĂ©mère par le peintre et interrogeant le contexte du tableau.

La mise en regard de deux tableaux pointe le rapprochement oxymorique que permet le portrait – rapprochement, car il s’agit d’un genre reconnaissable, oxymorique car cette proximitĂ© permet de saisir ce qui distingue chaque tableau. Giovanni Giacometti et Cuno Amiet ont peint le mĂªme modèle au cours d’une mĂªme sĂ©ance de pose. L’un intitulera le rĂ©sultat « Portrait de Trutti MĂ¼ller », l’autre « Le Chapeau violet ».
L’un proposera une peinture aux traits et taches sciemment grossiers, invitant l’Å“il Ă construire lui-mĂªme sa cohĂ©rence autour d’un visage tournoyant ; l’autre, peut-Ăªtre plus admirateur de Van Gogh, structurera la toile Ă grands traits formant des plans cohĂ©rents et distincts (le fond jaune et bleu, l’Ă©norme chapeau violet et rouge, la figure hiĂ©ratique de la future mĂ©cène et la nature morte plus collĂ©e Ă elle qu’Ă son cĂ´tĂ©). L’un s’attachera Ă intĂ©grer le personnage dans le paysage, comme si l’ensemble ne formait qu’un seul plan ; l’autre, par son titre, considèrera que le regard ne doit pas se concentrer sur le seul modèle mais saisir aussi l’accessoire (en l’espèce, le chapeau) devenu essentiel. Saisissement d’un regard, invitation au dĂ©centrage : sur un mĂªme projet, en apparence, deux esthĂ©tiques se confrontent, se frictionnent, s’Ă©tincellent.

Le dialogue entre deux esthĂ©tiques, souhaitĂ© par les peintres, trouve dans le portrait un espace particulièrement fĂ©cond pour se tenir. Le portrait paraĂ®t Ăªtre l’agora de la modernitĂ© picturale suisse, le lieu oĂ¹ se construit la particularitĂ© de ce courant artistique polymorphe.
Si l’on y prĂªte attention, on comprend vite que l’essentiel des portraits proposĂ©s est moins dans le saisissement d’un visage que dans la construction d’une esthĂ©tique spatiale. Comment reprĂ©senter l’espace – que ce soit celui d’un paysage, d’une nature morte, d’une scène de vie ? Comment intĂ©grer l’humain dans l’espace, comment guider le regard dans l’espace, comment faire de l’espace de la toile non pas un cadre mais un outil artistique, au mĂªme titre que le pinceau, la couleur, la technique ou le support choisi ? Il semble que, sous nos yeux, la cohĂ©rence du travail pictural apparaĂ®t par la synthèse qu’en reprĂ©sente le portrait. C’est d’espace qu’il est triplement question,

L’on peut penser Ă l’emportement d’un Daniel Arasse soulignant que
l’unitĂ© du tableau [en l’espèce, la VĂ©nus d’Urbin de Titien] n’est pas une unitĂ© spatiale. Il y a deux lieux, juxtaposĂ©s et tenus ensemble dans la seule surface du tableau. (…) La perspective construit bien l’unitĂ© du tableau. Mais ce n’est pas une unitĂ© spatiale. C’est une unitĂ© mentale. (On n’y voit rien. Descriptions [2000], Gallimard, « Folio » [2003], 2006, pp. 146-147)
Ă€ l’inverse, l’unitĂ© du genre qu’est le portrait est davantage une unitĂ© spatiale (on a rĂ©uni des portraits dans une mĂªme aile de musĂ©e) qu’une unitĂ© mentale, construite par les artistes. Le portrait n’est qu’une peinture comme une autre, elle s’inscrit dans une rĂ©flexion artistique – une mentalisation, si l’on veut – qui le dĂ©passe. Sa caractĂ©risation en tant que portrait ne doit pas requalifier notre regard au profit d’un Ă©tiquetage banalisateur digne d’un rayonnage de bibliothèque ou d’une classification Ă©lĂ©mentaire (le portrait, le paysage, la nature morte, le nu, etc.). En rassemblant de nombreux exemples du genre, l’exposition parvient avec malice Ă rappeler cette Ă©vidence pas toujours Ă©vidente.
Dans cette perspective, la dĂ©ambulation dans les salles du musĂ©e d’Orsay laisse penser que Cuno Amiet est peut-Ăªtre celui qui a poussĂ© le plus loin le travail sur les possibles du portrait. Ă€ travers un mĂªme archĂ©type, il parvient Ă juxtaposer des manières de reprĂ©senter très distinctes, interrogeant ainsi avec une force peu commune le concept de rĂ©alitĂ© Ă travers celui de rĂ©alisme. En tĂ©moigne l’anguleuse ArlĂ©sienne ci-dessous.

La comparaison avec l’original de Van Gogh est saisissante. L’emportent chez Amiet, notamment,
Cette copie devient moins copie que réinterprétation, remix plus inquiétant, comme si Amiet, libéré du modèle vivant original, avait souhaité radicaliser les éléments artistiques qui lui parlent dans la peinture de Van Gogh, tels que
L’influence de Vincent, manifestĂ©e par de nombreuses copies, impacte aussi, comme attendu, certains de ses portraits. Ainsi se joue une captivante influence croisĂ©e : Amiet influence Van Gogh quand il le copie, comme Van Gogh influence Amiet quand le peintre suisse ne le copie pas.

De cette riche exposition, nous avons exposĂ© certains aspects liĂ©s Ă la technique picturale et au genre du tableau. Il sera temps, lors du prochain Ă©pisode, de nous pencher – sans tomber, si possible – sur les pièces relevant d’une thĂ©matique largement explorĂ©e par les modernes suisses : l’enfance.

Depuis les origines de la peinture moderne suisse, telle que la prĂ©sente l’exposition du musĂ©e d’Orsay, la question de la reprĂ©sentation du rĂ©el – paysager ou humain – est travaillĂ©e par celle de la lumière donc de la couleur (on verra bientĂ´t arriver celle, contiguĂ«, de la forme).
La lumière est première. Qu’elle soit artificielle ou cosmique, objective ou artistique, elle pĂ©trit notre perception oculaire de la rĂ©alitĂ©. NĂ©anmoins, elle n’est pas dissociable de la couleur qui, en quelque sorte, est chargĂ©e d’incarner la lumière sur le tableau. Ce processus de traduction d’une lumière en couleur exige de l’artiste un jeu sur
La puissance d’Ă©vocation l’emporte dans les peintures modernes ici assemblĂ©es, avec cette pointe de provocation que contiennent toujours les choix de transposition – id est de rĂ©investissement – chromatique. Chez Giovanni Giacometti, la couleur ressentie par celui qui regarde compte plus que la couleur en tant que telle. Peu chaut au peintre que le soleil soit vert si l’ensemble du tableau donne aux rais leur vert soleil. La dĂ©rĂ©alisation de la couleur fragilise notre conception monolithique du rĂ©el pour l’ouvrir aux dimensions de l’art.

Ă€ la suite de Paul Gauguin, Cuno Amiet profite de son sĂ©jour Ă Pont-Aven pour rĂ©orienter sa production en s’inspirant de la Bretagne, alors encore bretonne. Alors que l’helvĂ©tisme se cherche encore une iconographie, l’importance, dans cette rĂ©gion française,
marquent profondément le peintre qui sillonne des formes de post ou de péri-impressionnisme. Dès lors,
Une irisation du rĂ©el imprègne l’espace sans pour autant le submerger. Les choix chromatiques redĂ©finissent le paysage, Ă©voquant la phrase du guide prĂ©sentant Ă Geoff Dyer des objets de Paul Gauguin :
« Nous n’avons aucune certitude qu’ils lui appartenaient, mais c’est fort possible. » (Ici pour aller ailleurs [2016], trad. Pierre Demarty, 2020, p. 57)
En ce sens, telles que nous les voyons sur le tableau, il n’est pas certain que les couleurs appartenaient au paysage ou au mendiant ; mais l’Ă©vidence de la peinture nous laisse penser que, in fine, c’est tout Ă fait envisageable.

Les peintres suisses s’engagent donc avec ferveur dans la pratique d’une couleur libĂ©rĂ©e, dĂ©livrĂ©e. Celle-ci ne sert plus Ă remplir la toile : elle la construit, elle l’oriente, elle la dĂ©finit.
structurent le motif en profondeur autant qu’ils le subliment. Ainsi, la Bretonne de 1894 a moins un visage qu’elle n’est pourvue d’une explosion chromatique oĂ¹ la lumière semble danser Ă grandes zĂ©brures sur sa peau. C’est ce mĂªme type de flux colorĂ© que l’on trouve chez Giovanni Giacometti, notamment après 1908, quand la dĂ©couverte Ă Paris du travail de Van Gogh l’incite Ă repenser sa manière de peindre. S’enracinent alors
La dĂ©clinaison, le sens des traits et le large spectre des couleurs contribuent Ă la spĂ©cificitĂ© du tableau et de l’Ă©vocation.
échafaudent une poétique automnale dont la contemplation aspire le visiteur au-delà du mimétisme de la représentation.

On le voit, le travail sur la couleur ne se rĂ©duit pas Ă une tentative de cerner les trois thĂ©matiques jusqu’ici soulignĂ©es :
Il permet aussi de travailler l’identitĂ© mĂªme de l’humain que tente souvent de cerner le jeu du portrait. Ce sera le sujet du prochain Ă©pisode.


Au dĂ©but Ă©tait la mĂ©ditation, nous a expliquĂ© Jamel, expert organologue envoyĂ© spĂ©cialement de la capitale pour examiner l’instrument de la collĂ©giale Saint-Jean de PĂ©zenas. Rien de surprenant pour ceux qui l’ont dĂ©jĂ suivi lors de ses crapahutages dans la clape ou sur la plage matinale. « La granularitĂ© sonore est d’abord un Ăªtre-là  », pose le Parisien d’adoption en ajoutant, patte pointĂ©e vers son bidon tout rond :
Analyser, quel que soit l’objet de l’analyse, suppose d’Ăªtre ancrĂ© en soi-mĂªme. Dans cette perspective, il est sain que la nature soit la bitte qui nous rattache Ă notre propre nature.

Avant et après l’expertise, Jamel privilĂ©gie donc une intĂ©riorisation visant Ă accumuler l’Ă©nergie pour le moment-clĂ© oĂ¹ il va devoir agir, c’est-Ă -dire Â«Â Ăªtre l’Ă©coute plus que l’Ă©coutant ». Et de prĂ©ciser :
Pour moi, le grain est la rencontre entre le temps et l’espace. Il n’est pas Ă proprement vibration ou ondulation, il est cet interstice oĂ¹ se doit jointoyer le projet musical et sa mise Ă l’Ă©preuve face au concret. En tant qu’experts, notre rĂ´le est donc de saisir ce jeu, sa pertinence et son potentiel, et d’en Ăªtre, mutatis mutandis, le maillon vĂ©hiculatoire.

En dĂ©pit de sa puissance intĂ©rieure, le sachant de la capitale ne manque pas d’humilitĂ©. Il l’avoue sans ambage :
La granularitĂ© sonore est une exigence, une ascèse, un rapport entre son et soi. Aussi est-il important d’Ăªtre aussi dans l’Ă©coute des autres, avant et après le travail. C’est dans l’Ă©change que peut s’Ă©laborer, se fomenter, se mettre en place, fĂ»t-ce de façon embryonnaire, ce que nous autres musicologues appelons une espèce de vĂ©ritĂ©. En ce sens, l’after est Ă l’Ă©vidence la suite logique de l’expertise. Le dialogue après le son, c’est encore de la granularitĂ©.

Las, mĂªme le travail a une fin ! L’envoyĂ© de la firme Sleepy & Partners n’a pas manquĂ© de se ressourcer une dernière fois en marchant dans les arbres avant de regagner la capitale, son job accompli. Lui reste Ă rĂ©diger son rapport – sur lequel il n’a rien pu nous dire, confidentialitĂ© oblige, sinon qu’il chercherait Ă y dĂ©crypter « la spĂ©cificitĂ© et la polymorphie de la granularitĂ© sonore de l’orgue de la collĂ©giale Saint-Jean ». Encore et toujours cette fameuse granularitĂ© sonore… Gageons que nous continuerons de l’explorer grĂ¢ce aux enquĂªtes minutieuses et sacrĂ©ment secrètes de ces experts !


Après avoir esquissĂ© les origines des « modernitĂ©s suisses », l’exposition nous initie aux maĂ®tres qui forment le cÅ“ur battant de son projet.
Cuno Amiet (1868-1961) est l’un de ces artistes protĂ©iformes sur lesquels repose le projet d’Orsay. Son « Grand hiver » happe le visiteur dans une Ă©tendue qui semble blanche et se rĂ©vèle scintillante de couleur. Les sapins peinent Ă se frayer une place dans les hauteurs, tandis qu’un miniskieur tente de tracer son sillon dans la mer neigeuse toujours recommencĂ©e.
De près, l’homme se rĂ©vèle Ă peine esquissĂ©, comme si bourrasques et frimat avaient grignotĂ© sa singularitĂ©. Son inclinaison face au souffle des taches n’en est que plus efficace, minuscule mouvement humain dans la virulence mĂ©tĂ©rĂ©ologique bien helvĂ©tique. La disproportion fait rĂ©sonner l’espace. La taille du tableau quasi monolithique frappe moins que la petitesse de la silhouette ; ou, plus exactement, l’une et l’autre sont deux Ă©lĂ©ments complĂ©mentaires vouĂ©s Ă se renforcer. Se profile donc un triple contraste :

Sujet similaire (la nature et son lien avec l’humain), style diffĂ©rent avec Giovanni Giacometti (1868-1933), Ă l’Ă©vidence travaillĂ© par l’esthĂ©tique plantĂ©e par Giovanni Segantini. Le parallĂ©lisme Ă©vident entre la floraison de la nature et le nouveau bourgeon humain que tient la femme ne saurait masquer le travail sur les ombres et les lumières oĂ¹ semble se concentrer l’art du peintre.
De mĂªme, l’on apprĂ©cie l’opposition entre la figure centrale, verticale et statique, presque hiĂ©ratique Ă force de rectitude, et les torsions des branches, comme si la nature complĂ©tait la lourde responsabilitĂ© qui sied Ă la maternitĂ© quand elle ne se contente pas de ranger son fruit dans un congĂ©lateur. L’apparente austĂ©ritĂ© des textiles unis suscite le dialogue entre des couleurs relativement nettes et un jeu de lumières qui les diapre avec gourmandise. On retrouve ainsi la patte segantinienne oĂ¹ s’articulaient, de façon assez paradoxale donc captivante,
Petit Ă petit s’esquisse l’explication du pluriel du titre : les « modernitĂ©s suisses » ne sont pas qu’une formule navrante et nunuche, elles creusent la question d’un mouvement dont les styles très disparates semblent procĂ©der d’un mĂªme Ă©lan tentant de saisir la substantifique rĂ©alitĂ© de la nouvelle HelvĂ©tie.

Cela arrive souvent chez les grands peintres – et parfois chez les moins grands : le prĂ©texte thĂ©matique (la nature, le portrait, l’archĂ©typisation nationale…) paraĂ®t Ăªtre moins une contrainte volontaire qu’un prĂ©texte pour travailler le sens artistique du crĂ©ateur. L’exposition met ainsi en valeur la manière dont les peintres suisses pĂ©trissent la couleur au-delĂ de la couleur en tĂ¢chant de reprĂ©senter la lumière elle-mĂªme, le tout sous des motifs quasi anodins. L’arbre brun et bleu et la jupe de la mère l’illustraient dans l’exemple supra.
En 1904, Cunio Amiet, lui, fait de la lumière le titre et le sujet de son Å“uvre. La reprĂ©sentation du modèle est comme cinglĂ©e par la puissance du soleil, laquelle prend corps grĂ¢ce Ă l’ombre. On retrouve ainsi manifestĂ© le paradoxe helvète oĂ¹ la lumière permet moins de figurer l’obscuritĂ© qu’elle ne donne sa chair Ă la couleur. Car la couleur n’est pas indiffĂ©rente Ă l’explosion solaire : elle rĂ©agit Ă cette virulence.
La rĂ©alitĂ© rĂ©siste au rĂ©alisme. En respectant les codes, la modernitĂ© s’en Ă©mancipe. Se profile une astuce artistique, subtile et chatoyante, pour tangenter la rĂ©alitĂ©, et cette proposition saisit le visiteur jusqu’Ă l’emporter dans cette sublimation de ce qui, souvent, est censĂ© Ăªtre la vraie vie, vision rĂ©duite, conforme donc Ă©touffante de l’existence.

La reprĂ©sentation picturale de ces modernitĂ©s suisses associe d’une part la nature Ă l’humain, et d’autre part le peintre Ă sa peinture. Dans le cas d’espèce, le projet de tableau se rĂ©duit sciemment Ă une rĂ©flexion mettant en abyme la dynamique artistique et l’identitĂ©. Cette identitĂ© n’est pas que nationaliste, elle est aussi individuelle. La mise en scène de la proximitĂ© (la peinture reprĂ©sente soi-mĂªme, ses proches, le paysage que l’on voit) est constitutive de l’esthĂ©tique ainsi constituĂ©e. La pauvretĂ© intrinsèque du sujet ouvre la voie Ă une poĂ©tique qui transcende la singularitĂ© du propos. En ce sens, l’art dĂ©joue la spĂ©cificitĂ© nombriliste pour interroger la gĂ©nĂ©ralitĂ© et une forme d’universel.
C’est ce dont semble tĂ©moigner l’autoportrait de Giovanni Giacometti, proche d’un photobombing ce qui n’est pas rien en 1899. Le tableau insère un espace de mise en relation entre la fatuitĂ© traditionnelle de l’image de soi et la platitude convenue du paysage hivernal. Le dialogue entre l’humain et la nature devient aussi un dialogue entre l’individu qui se reprĂ©sente et la nation telle qu’un paysage la saisit. Le bob est vilain, mais le sens est saisissant. Entre deux maux, choisissons le plus gouleyant.


Voici l’Ă©cho de l’avant-dernière visite musĂ©ale avant interdiction. Il nous ramène en Suisse, au musĂ©e d’Orsay, aux alentours de 1900, quand l’HelvĂ©tie essaye de construire par la peinture ce qui, aujourd’hui, est tant honni dans l’Hexagone : une iconographie identitaire. Loin
les peintres suisses du tournant du vingtième siècle Ă©chafaudent une imagerie d’Épinal pĂ©trie
Les interrogations stylistiques et les rĂ©ponses proposĂ©es contribuent Ă l’intĂ©rĂªt de cette exposition originale qui ausculte abondamment la reprĂ©sentation de l’homme et celle de la nature. Ferdinand Hodler creuse ainsi la veine d’une peinture en quĂªte d’Ă©pure. Les Alpes peintes depuis Bonneville travaillent une double schĂ©matisation :
Sans se libĂ©rer de la forme, la peinture joue des conventions figuratives pour mieux les dĂ©jouer, captant le regard grĂ¢ce Ă ce va-et-vient entre
Un jeu similaire, au sens bricoleur du terme, se déploie dans le portrait de Mathias Morhardt, dans lequel Hodler dialogue entre
Ce mouvement, cette dynamique, cette quĂªte d’un impossible milieu entre reproduction et suggestivitĂ© participent de la patte hodlĂ©rine.

La modernitĂ© suisse selon Hodler semble ainsi associer une Ă©pure picturale Ă une essentialisation identitaire. MĂªme paradoxe dans le propos : il s’agit autant de saisir la singularitĂ© d’un endroit, d’un angle de vue ou d’un personnage que de lui offrir aussi manière sinon d’universalitĂ©, du moins de transcendance. En ancrant ses tableaux dans la prĂ©cision (un lieu ou un Ăªtre spĂ©cifique) et en le libĂ©rant de contraintes rĂ©alistes trop fortes, Hodler permet Ă celui qui regarde son Å“uvre d’ouvrir son regard. Nous sommes Ă la fois confortĂ©s par l’exigence mimĂ©tique et portĂ©s par la capacitĂ© de simplification poĂ©tique.
Aussi n’est-il guère Ă©tonnant que la pièce iconique de Ferdinand Hodler soit « Le bĂ»cheron ». Il s’agit d’un motif polymorphe, d’abord conçu pour les nouveaux billets de 50 francs avant d’Ăªtre dĂ©clinĂ© Ă plusieurs reprises. Dans la version peinte en 1910, Hodler pousse loin la simplification. Un patouillis gris en haut Ă gauche pour indiquer le nuage, un espace essentiellement travaillĂ© en blanc, des troncs Ă©tiques et un mouvement simple Ă dĂ©crypter. Cependant, la simplification est Ă©galement un enrichissement, entre ombres bleu vif et lignes textiles qui s’entrechoquent avec force. L’hĂ©roĂ¯sme prĂ©-soviĂ©tique qui Ă©mane du tableau contribue Ă construire un archĂ©type identificatoire Ă la fois ancrĂ© dans un univers familier et assez schĂ©matisĂ© pour devenir un exemplum.

On pourra sursauter en comparant Ferdinand Hodler (1853-1918) et Giovanni Segantini (1858-1899) d’une part parce que l’Italien dĂ©tonne dans un projet sur les modernitĂ©s suisses, se fĂ»t-il installĂ© près de Saint-Moritz ; et d’autre part parce que les styles des deux prĂ©modernistes dissonent.
Aux yeux de l’ignorant, stipulons-le tout de go, la modernitĂ© du second nommĂ© reste fort discrète. PassionnĂ© par l’inscription de l’humain dans la nature, Segantini compense un traditionalisme de genre par un artisanat très sĂ»r. Ses toiles tĂ©moignent – le nier serait absurde – d’un goĂ»t flagrant pour le kitsch, mais c’est prĂ©cisĂ©ment la restitution de ce kitsch qui ouvrira la voie Ă la notion de modernitĂ© suisse. En effet, son travail exigeant une minutie folle, procède d’une simplification non pas de la rĂ©alisation mais de l’iconographie.

L’archĂ©type participe du dĂ©sir pictural de saisir l’identitĂ© suisse. En Ă©tranger devenu autochtone, Segantini capte l’exotique et le typique pour en faire ressortir la spĂ©cificitĂ©. Son style pourra bien faire grincer les dents des amateurs de symbolisme abstrait, son propos n’en demeurera pas moins de se concentrer sur manière de quintessence identitaire.
Le dĂ©fi naĂ®t de la profusion de dĂ©tails. Croisement de couleurs. Mouvement des traits. ÉlĂ©gance de la lumière. PrĂ©cision de l’accident comme cette branche morte et tordue. EfficacitĂ© des lignes, tantĂ´t d’une grande nettetĂ©, tantĂ´t brouillĂ©e par des taches anarchiques. Construction rigoureuse du tableau. Derrière le motif pour canevas de grand-mère, l’artisanat du talentueux brode la force d’une narration concentrĂ©e. On s’attend Ă un goĂ»t fade ; la sapiditĂ© artistique claque une explosion de saveurs visuelles, et l’on gagne Ă s’attarder devant ce qui ressemble, Ă première vue, Ă une broutille surĂ©valuĂ©e.

Quand le sot butera sur l’os du dĂ©jĂ -vu, le curieux le broiera pour dĂ©couvrir la substantifique moelle du rĂ©sumĂ© saisissant. Le tĂ©moignage de la peinture segantinienne scelle, dans une fausse naĂ¯vetĂ©, la naissance d’une nation fĂ©dĂ©rale dont les peintres vont, avec dĂ©lices, explorer les possibles.

Ă€ la base, c’Ă©tait ça, l’histoire. Mais, inĂ©vitablement, tout se complique. Qui dit nouvel orgue, dit intervention de l’expert, en l’espèce le zozo croisĂ© çà et lĂ . Le spĂ©cialiste est chargĂ© d’estimer la braoumitude du machin. Dont acte, voire tact.

Le potentiel est riche, incontestablement. Mais il nĂ©cessite un examen complexe, surtout sur un orgue aussi polymorphe « et dont la polymorphie signifiante est prĂ©cisĂ©ment partie prenante de son organicité », stipule le professionnel sans rigoler…

… mĂªme s’il stipule qu’il ne veut pas se la pĂ©ter, fĂ»t-ce quand il bombarde.

Restons sĂ©rieux, de grĂ¢ce.

Rentrons plutĂ´t pour discuter organologie avec le Dom Bedos de Nizas, mĂ´ssieur Avril.

Donc, d’abord, se relaxer, puisque c’est la meilleure façon de penser.

Il se trouve que l’expert est logĂ© dans une salle oĂ¹ il peut travailler son goĂ»t sonore sur un Sonata d’occasion.

Après, il est vrai que sur le dĂ©tail de la registration, bon, chacun son boulot…

Conclusion : « La poĂ©tisation du propos ne doit pas contrevenir Ă une historicitĂ© structurante qui, intrinsèquement, porte sens Ă l’Ăªtre-lĂ quasi heideggĂ©rien du propos, en tant qu’il propose une vision structurale tout en offrant une idĂ©itĂ© momentanĂ©e de la granularitĂ© sonore. » Toujours, toujours, et mĂªme encore cette mystĂ©rieuse granularitĂ© sonore…
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