Je ne croirai jamais à l’authenticité d’un article de La Dépêche ou du Midi Libre s’il ne déstructure pas mon patronyme et n’inclut pas quelque fauto près de la phote.
Ni s’il oublie de préciser que Thomas était le préposé au rétroprojecteur, avec Ralf au cadrage acrobatique (en tant que vertigeux, j’ai refusé de penser au concept de gravité pendant le concert pour ne pas m’évanouir en imaginant ses contorsions au-dessus du vide ou quasi), Isabelle à la supervision (et à l’assistance de l’étranger) et, last but not least, Michel-le-grand-titulaire au tirage des jeux sauf quand un glandu le boutait hors du champ de la caméra.
Le scepticisme est un vilain défaut mais aussi une astuce précieuse permettant de masquer sous un nuage de pudeur snob
la reconnaissance pour ce genre de souvenir bienveillant et, accessoirement,
la jalousie de celui qui aurait a-do-ré être localier – ben oui, on a les fantasmes de carrière que l’on peut.
Après le succès du premier épisode, Jamel tient à préciser qu’il n’est pas à proprement parler un méditateur. Et d’ajouter : « Je me considère plutôt comme un expert organologique dont la propension à la méditation ouvre la perception du son sur des perspectives démultipliables sans, pour autant, entrer dans une cosmicité susceptible de déstructurer la projection objective du dasein recherché. N’omettons jamais la telluricité du lien entre minéralité, végétalisme et vivant qui nous structure en tant qu’être existant donc être percevant. De grâce, si vous le permettez, prenons un exemple. Assistant, s’il vous plaît, upslidez. Allez, upslidez. Ben, photo suivante, quoi ! »
Photo : Bertrand Ferrier
« Merci, excellent choix, vous êtes libres d’applaudir l’assistant – mais pas trop longtemps. Sur cette photo ridicule, l’on pourrait croire que je suis le Marsupilami. Dès lors que l’on distingue ma texture de celle du tronc, la vision en 3D s’accentue. Je crois que notre travail d’expert ès granularité sonore est précisément de recoloriser le sens de la spatialité nécessaire à l’émission bruitiste d’où sourd le projet de surgissement musical. »
Photo : Bertrand Ferrier
« Ainsi se structure la perspective d’une musicologie appliquée à la réalité de la vie. Rencontre entre soi et le réel. Entre le réel et l’espéré. Entre l’espéré et la frontalité. Entre nous et le monde. Et réciproquement. L’expertise ne garantit rien d’autre que cette offrande d’un possible qui s’objective dans l’instantanéité du constat sublimé par l’escompte de lui-même. Pour autant, l’expert ne manque pas de connexion à la mondanité du monde. Next slide, please. »
Photo : Bertrand Ferrier
« Alors, aujourd’hui, je murmure : je suis plus mûr que tes mûres, mur. Je me connecte. Sans wifi. Avec le cœur comme, bientôt, avec l’orgue de la collégiale de Pézenas. »
Très fier de profiter d’un instrument impressionnant que l’on m’annonce magique. Programme autour de la joie : Bach, Mozart, Beauvarlet-Charpentier, Neukomm, Hielscher, improvisation. Durée : 1 h 10.
(Non, faux, nul, zéro, c’est pas moi qui ai stipulé que j’étais titulaire de grandes orgues. Mais, franchement, je préfère que les organisateurs marquent ça de leur propre chef plutôt que « petites orgues » ou « moches orgues ». Surtout « moches orgues », évidemment.)
Pour sa première expertise de granularité sonore en milieu organique (voir le récapitulatif des 21,5 premiers épisodes ici), un nouveau spécialiste de la célèbre firme Sleepy & Partners a été dépêché dans le Midi. La veille du grand jour, il a fait étape à Narbonne-Plage « afin de se ressourcer et de « tempérer la pression voire la pressurisation parisienne ».
Nous sommes enfin en mesure de lever le voile sur l’avant-dernier membre intronisé au sein même de la confrérie si redoutée des « facilitateurs worldwide de diagnostics relatifs à la sculpture des couleurs organistiques ». Étant le douzième zozo, il s’appelle, logiquement, Jamel Leddouze.
Photo : Bertrand Ferrier
Traditionnellement, les partenaires revendiquent le droit à une certaine discrétion. Jamel ne fait guère exception à la règle. Toutefois, quand on le supplie de nous dévoiler un aspect spécifique de sa personnalité, il confesse pratiquer volontiers une « méditation axée sur le ressenti contre les ressentiments, l’être-là contre le non-être, et la pleine conscience plutôt que la conscience pleine ». « Il ne faut pas se chercher pour se trouver, conclut-il, mais se trouver pour continuer de chercher. »
Photo : Bertrand Ferrier
Cette capacité à se recentrer pour se décentrer permet à l’expert de disposer « d’une propension à la mentalisation énergétique particulièrement précieuse au moment de visualiser les problématiques liées au spectre des possibles ». D’où, expose-t-il, son goût pour l’escalade, « illustration physique d’une projection ascensionnelle, opposant l’horizontalité a-dynamique à l’impulsion verticaliste ».
L’ascension du filet de volley-ball l’illustre en permettant au spécialiste de
se hisser vers le soleil par ses propres forces
tout en défiant la complexité des toiles qui nous emberlificotent…
Photo : Bertrand Ferrier
… ce qui, visiblement, même pour un expert en granularité méditative, n’est pas si fastoche-fastoche que certains nous le voudraient faire croire.
Après un premier épisode sur les prémices de la tempête et un deuxième sur les possibles de ses mises en images, que reste-t-il à explorer ? Précisément ce qu’il reste quand il ne reste rien, ni tempête, ni naufragé – ou si peu. Un bout de bois, un cadavre presque dissimulé, des remous en train de s’effacer… Quand la fureur se retire et laisse la nature puis les hommes se débrouiller avec son souvenir, les peintres sont encore là pour capter ce qui n’est plus et comme pérenniser l’instantanéité rageuse dont le spectacle a frappé, parfois mortellement, ses contemplateurs.
C’est le sujet de ce dernier épisode de nos baguenauderies dans l’exposition « Tempêtes et naufrages » proposée par le Musée de la vie romantique.
Épisode troisième : de la catastrophe à l’érotisme
Illustration par excellence de la fatalité, l’après-catastrophe naturelle est un sujet que les peintres romantiques ont chéri avec la gourmandise que l’on suppose.
Le goût pour le paysage, reflet de nos états d’âme,
la fascination pour notre destin mortel incarné par la force implacable des éléments, et
le questionnement implicite sur la place de l’homme dans la Nature, avec ou sans capitale,
sont autant d’éléments résonnant avec l’esthétique romantique revendiquée par Eugène Isabey et consorts. Saisir une scène après que la tempête a frappé, c’est offrir les joies de l’analepse à celui qui la contemple.
À la peinture de l’explicite, constitutive du déchaînement orageux, se substitue, pour ainsi dire, une poétique de l’indicialité, au sens où le peintre sème des indices, plus ou moins furtifs, évocateurs (donc poétiques) et non descriptifs de ce qui s’est passé avant. D’où l’effet de flash-back chez l’observateur, qui reconstruit dans l’écume ce qui était océan, si l’on veut bien détourner l’expression de Victor Hugo dans le dix-huitième poème de la première partie des « Contemplations »…
Je sais que c’est la coutume
D’adorer ces nains géants
Qui, parce qu’ils sont d’écume,
Se supposent océans…
En voyant l’écume encore frémissante, nous reconstituons l’océan en furie. La peinture de l’instant d’après est une invitation
à un détricotage du récit,
à une reconstitution des faits,
à une reconstruction d’un fracassement multiple (celui
des éléments,
des bâtiments,
des hommes…).
Qu’elle soit représentée, suggérée ou même mise hors champ, la mort devient un personnage fantasmatique qui chuchote aux curieux des histoires délicieusement inquiétantes et tristes.
Augustin Feyen-Perrin, « Après la tempête », avant 1865. Photo : Rozenn Douerin.
Les archétypes du genre se mettent en place, parmi lesquels on peut citer :
l’épave, plus ou moins complète ;
le cadavre, plus ou moins visible ;
la mer en général apaisée ; et
la déploration, animale ou humaine.
Pourtant, les « peintures d’après » sont des peintures du paradoxe. Leur crudité, visible ou sous-jacente, contraste avec le calme de la nature. S’instruit alors manière de procès des temps :
le temps bref de la tempête,
le temps imprévisible qu’il est à l’homme donné de vivre, et
le temps long d’une nature sans merci dont la beauté jure avec l’indifférence.
Dès lors, la douceur de la crudité est aussi cruauté de la douceur, car l’apaisement des éléments va de pair avec le déchaînement du deuil pour les survivants.
Pierre-Émile Berthélémy, « Après la tempête » (détail), 1859. Photo : Rozenn Douerin.
Les tableaux ressortissant de cette catégorie sont d’autant plus intéressants qu’ils jouent avec la complémentarité entre détail et vue d’ensemble. Se noue un dialogue intrigant entre une atmosphère apaisée et une désolation marquée par la mort et la destruction.
C’est de ce contraste que naît le charme – car c’en est un – des tableaux du genre, confrontant la pérennité du monde à la fugacité de la vie. Ainsi le peintre paraît-il entonner la chanson de Satan esquissée par Alfred de Vigny dans les fragments placés en appendice aux Destinées (par ex. Gallimard, « Poésie »,1973, p. 254) :
L’homme en pleurant achève et commence son sort,
Et son berceau, souvent, est le lit de sa mort (…)
Exemple solennel dont l’aspect nous fait voir
Que son plus doux spectacle est dans le désespoir.
Une sorte de joie purrullente, un prurit spirituel que l’on a presque plaisir à gratter, saisit celui qui voit le tableau et contemple ce que nul ne pourra voir : la mort. L’identification au défunt voire aux endeuillés profite de la matière funèbre, au sens où le concept abstrait de finitude se concrétise à travers les cadavres et les fragments de navire. Montrer le désastre après le naufrage revient à tenter de faire résonner une méditation spirituelle chez les « tristes mortels » que, tout pétri de bondieuseries, Victor Hugo houspille avec lucidité dans « Le Dernier chant », daté de 1823 et intégré au Livre deuxième des Odes et ballades (par ex. Gallimard [1964], « Poésie », 1980, p. 147) :
Les insensés en vain s’attacheront aux heures
Comme aux débris épars d’un vaisseau submergé.
Pierre-Émile Berthélémy, « Après la tempête », 1859. Photo : Rozenn Douerin.
La fin de l’exposition, libérée de la voix impatientante de Guillaume Galienne (n’y a-t-il donc qu’un comédien dans ce bas monde de France ?) lisant des textes sur ces thématiques, aspire à boucler la chronologie du naufrage : après
la tempête,
le naufrage,
la lutte après que le navire a sombré et
la mort, s’expose
le temps du deuil.
On voit çà la procession d’une famille de pêcheurs dont les femmes ont mine de circonstance ; là, Ary Scheffer qui est chez lui au Musée de la vie romantique représente certes deux membres – féminins, forcément féminins – d’une famille de pêcheurs, mais surtout un rivage vide que cingle encore la tempête. La narrativité picturale sourd
du non-dit,
du suggéré,
du possible.
La peinture et son titre laissent celui qui regarde construire son propre récit, de même que la représentation d’une rousse pulpeuse contemplée par des sauvages un brin surpris construit, chez Jules Arsène Garnier, un érotisme du naufrage oscillant entre croquignolesque, cocasse et saugrenu.
prétexte à des travaux académiques mis au goût du jour comme elle est, ailleurs,
sujet à méditation philosophique,
occasion de jubilation cosmique et
démonstration d’un savoir-faire exprimé dans une impressionnante pyrotechnie des éléments.
Sans doute retiendra-t-on de cette exposition, visible jusqu’au 12 septembre 2021,
un incompressible saisissement devant l’artisanat des maîtres ici assemblés,
un étonnement emballant devant la variété celée sous la restriction de toute scène de genre, et
un plaisir lié à la confrontation d’inspirations multiples tirées de l’attrait pour la colère des flots et ses conséquences.
Théodore Gudin, « Tempête sur les côtes de Belle-Île », 1851. Photo : Rozenn Douerin.
Le temps d’une revigorante promenade enténébrée, nous voici comme
Le contemplateur, triste et meurtri, mais serein,
[qui] Cherche à distinguer l’aube à travers les prodiges,
Se penche, frémissant, au puits des grands vertiges (…)
Et regarde, pensif, s’étoiler de rayons
De clartés, de lueurs vaguement enflammées
Le gouffre monstrueux plein d’énormes fumées.
(Fin des Contemplations, par ex. Gallimard [1943], « Poésie » [1973], 1993, p. 421)
Théodore Gudin, « Tempête sur les côtes de Belle-Île » (détail), 1851. Photo : Rozenn Douerin.
Théodore Géricault, « Le Radeau de La Méduse » (4ème esquisse dite Bessonneau), 1819. Photo : Rozenn Douerin.
Toute une exposition sur les catastrophes marines, plus ou moins fantasmées (souvent plus) : n’y a-t-il pas là de quoi noyer les visiteurs dans un verre d’eau en prenant la peinture par le petit bout de la lorgnette, celui de scènes de genre aux variations peu sensibles et aux archétypes trop figés ? Point, tant les variations intriguent – justement par leur apparente proximité.
Dans une première partie, nous avons vu comment, des prémisses à son actualisation romantique, la représentation passait
du statut d’icône, où se déploie largement la part du sacré (la colère maritime pouvant manifester la puissance divine) et du transcendantal (référence aux mythes antiques complétant les récits bibliques),
à celui de case de bande dessinée, où le tableau devient une sorte de trailer de ce qui se passe avant et après, substituant la curiosité d’une narration en cours à l’effroi saint.
Voyons à présent comment les peintres dits romantiques exploitent le potentiel narratif, contemplatif, réflexif et même feuilletonesque de ces sujets.
Paul Huet, « Brisants à la pointe de Granville » (photobombing), 1852. Photo : Rozenn Douerin.
Épisode deuxième : de la photo au miroir
Par-delà le jeu des sept différences auquel la déambulation invite le visiteur, un autre intérêt de l’exposition est de souligner que les différenciations entre les types de tableaux ne fonctionnent pas selon une stricte dynamique historique. Les divergences constatées procèdent de diverses branches d’une même problématique et non d’une mutation, lente et progressive, qu’il conviendrait de chronologiser. L’évolution que l’on croit déceler ressortit donc, plutôt, de la découverte, en cours de visite, des différents possibles d’une scène de genre. Dans les faits, l’affaire se joue dans les nuances, les détails, les options de technique, de support et même de format. Ainsi du Radeau de La Méduse, dont l’exposition présente une brillante esquisse. Celle-ci pose dans un petit format ce qui sera par la suite exposé en grand par le peintre. Le format solennel tendra à déréaliser l’histoire (un vrai naufrage dû à un officier incompétent, dans lequel cent cinquante soldats étaient impliqués) en lui offrant de symboliser le désespoir ; le petit format ici montré insiste sur la réalité d’un naufrage. Réalité n’est pas réalisme : l’expression des visages et des corps vise à émouvoir celui qui regarde le tableau. Dans la dynamique en six temps d’un naufrage
(tempête,
panique,
navire qui sombre,
tentative de trouver de quoi flotter,
espérance de survie),
le peintre se concentre sur l’avant-dernière partie – l’espérance de survie étant la plus dramatique puisqu’elle ne laisse qu’une alternative narrative : le sauvetage ou la mort. En ce sens, l’esquisse en petit format renforce la dramatisation, donc la narrativité de la scène maritime, façon photojournalisme, quand la solennisation du grand tableau tendra un miroir à celui qui l’observe.
Le visiteur craignant la répétitivité du motif se rassurera aussi devant la variété stylistique. Après la variation
de portée (sacrée ou profane),
de focalisation (terre ou in situ) et
de chronologie (avant, pendant ou après la tempête),
la patte propre à l’artiste voire au tableau considéré permet d’appréhender la spécificité de chaque vision. Nous avons vu que le format jouait sur le sens du tableau. Dans « Le Naufrage », Eugène Isabey nous rappelle que le choix du cadrage impacte également le propos. Avec ce tableau, il nous plonge au sein du drame. Nous sommes à la fois observateurs (la plupart des personnages nous tournent la nuque) et quasi participants (il semble que l’image soit captée au milieu de la fureur). L’association entre
la force d’évocation des formes,
l’expressivité des mouvements et
le flou relatif qui frappe la scène
contribue à rendre raison de la brutalité du moment. La composition articule clairement quatre pôles :
le bateau en perdition,
le canot que l’on tente de rejoindre,
la mer où l’on suffoque et
le ciel dont la lumière permet à peine d’éclairer la menace nuageuse.
Cette distribution oriente le regard vers la fureur des flots, rendant plus saisissant encore le drame qui se noue. Nous, haha, sommes plongé dans ce bouillonnement. En sécurité, nous voudrions filer un p’tit coup d’main aux malheureux. Le constat d’impuissance que nous faisons grâce au cadrage défini par le peintre-réalisateur contribue indéniablement au charme pervers du naufrage que nous contemplons.
Joseph Mallord William Turner, « Waves Breaking on a Shore », 1835. Photo : Rozenn Douerin.
Ainsi, le traitement de la tempête et du naufrage peut toucher celui qui voit le tableau, à l’aide de stratégies multiples dont nous avons esquissé quelques exemples. Ce nonobstant, l’émotion peut être suscitée par le seul spectacle de la nature. L’homme libre chérira-t-il toujours la mer ? Il y puisera souvent son inspiration, fût-ce en profitant d’intermédiaires comme Eugène Boudin qui, avec « Un grain », peint en 1886, ne saisit ni la tempête, ni le naufrage, mais deux esquifs à voile dans un paysage frappé par
les deux gris envahissants du ciel, d’une part, et,
d’autre part, l’inquiétant dialogue entre le vert foncé et les blancs sales des vagues qui montent.
La comparaison avec le tableau du même titre de Johan Barthold Jongkind saisit le visiteur, tant la construction d’un tableau sur un même sujet peut varier – Jongkind privilégiant
la part des bateaux,
la construction d’un ciel associant éclaircie et noirceur, et
la sculpture d’une eau moutonnante et fortement agitée.
Plus encore qu’Eugène Boudin, avec « Waves Breaking on a Shore », Joseph Mallord William Turner détourne la notion de tempête en privilégiant l’éclaboussure des vagues sur la rive au cataclysme brisant navires ou vies humaines. La nature gagne en mystère et en poésie ce qu’elle perd en saisissement et en potentiel inquiétant. La déshumanisation et la dédramatisation de la puissance maritime laissent le regard profiter d’une sorte d’arrêt sur image. En effet, le tableau fixe, dans son apparente désinvolture, l’extrême richesse de la gamme de couleurs, la proximité du ciel et de la mer, ainsi que les éclaboussures aquatiques.
Ce figement n’a rien de narratif. Au contraire, il semble exprimer une fascination tant pour le phénomène naturel que pour ce qu’il y a de moins narratif au monde : l’itération. Il y a plusieurs naufrages, mais chaque naufrage est singulier pour ceux qu’il implique ; en revanche, la répétition des vagues n’a, en soi, rien de singulier. La peinture propose donc de saisir la singularité d’un instant commun, non pas d’ailleurs en le survalorisant mais en l’inscrivant dans un fondu qui pourrait facilement passer pour de l’abstraction.
Le fait que cette œuvre date de 1835 rejoint la remarque qui ouvrait ce second épisode : l’abstraction n’est pas une sorte de fatalité diachronique poussant les peintres, à mesure que le temps passe, à abandonner l’artisanat des grands maîtres pour se contenter de poser quelques à-plats de plus en plus sommaires. Comme l’avait rappelé l’exposition du musée Jacquemart-André, Turner est l’un des grands peintres du flou, de l’évocatoire, du suggestif. Il apporte ici à la dramatisation anthropique de la tempête, telle que le visiteur de l’exposition l’a pu apprécier jusqu’alors, la riche manière d’un coloriste qui sait, mieux que beaucoup de ses pairs et évidemment mieux que le clampin qui regarde un paysage, rendre
D’autres peintres creusent cette veine : au « Grain » de Boudin répond « La Trombe » saisie en 1870 par Gustave Courbet, à Étretat, où il fait se heurter trois mouvements :
la verticalité de l’eau qui tombe,
les falaises minérales qui se dressent entre mer et terre, et
l’explosion de l’eau contre la roche.
À la sacralité de la tempête se substitue ainsi une naturalité de la météorologie, non moins stupéfiante. Ce qui fascine n’est plus la capacité divine à frapper, nous rappelant de la sorte l’importance de nous convertir sans attendre notre grand âge, mais la puissance de la nature, alors que la rationalisation scientifique de ses comportements ne suffit pas à limiter sa portée émotionnelle.
La tentative des hommes pour en contrôler les conséquences devient donc logiquement un sujet pictural. L’on ne s’adresse plus au ciel, mais l’on essaye de se débrouiller avec des bras qui semblent bien petits face à l’ire marine. En 1822, par exemple, Louis-Philippe Crépin croque ainsi le sauvetage d’une gabare que l’exposition met en regard avec le « Sauvetage d’un bateau de pêche bas-breton » évoqué en 1835 par Ferdinand Victor Perrot. C’est que cette disproportion entre les pouvoirs humains et la puissance des éléments fait récit en soi, avec ou sans les grands effets spéciaux des vagues et du tonnerre : Pierre-Émile Berthélémy et Eugène Isabey s’intéressent au cas des naufrageurs, espérant la catastrophe pour se remplir les fouilles ; Louis Duveau dépeint une famille bretonne mal partie car « surprise par la marée ».
Dès lors, se profile une esthétique perpétuelle du naufrage. Le silence après Mozart est-il du Mozart ? Ce qui est sûr, c’est que, après le naufrage, il reste de quoi nourrir l’inspiration des peintres de naufrages. Nous le vérifierons dans le prochain épsiode.
Pierre-Émile Berthélémy, « Naufrage sur la côte bretonne », 1851. Photo : Rozenn Douerin.
Antépénultième étape avant que les musées ne nous soient interdits : un petit détour estival par le Musée de la vie romantique, à l’occasion d’une exposition intitulée « Tempêtes et naufrages ». Certes, l’affaire paraît fagotée lundi mardi. En effet, la connexion logique entre la première partie, « les prémices », et les deux suivantes, « les tempêtes » et « après la tempête », n’est pas très convaincante. Toutefois, elle correspond aussi à la configuration des lieux, la première partie et les deux suivantes n’étant pas situées dans le même bâtiment.
Premier épisode : de l’icône à la case de BD
Soit, donc, les débuts picturaux du motif de la tempête. Dans les tableaux présentés, le prisme religieux domine. Voici l’expressionnisme surexpressif de « Jonas jeté à l’eau » achevé par Pierre Paul Rubens en 1619 ; voilà, deux siècles plus tard, la « Scène de déluge » copié par Jean-Jacques Monanteuil sur son maître Anne-Louis Girodet Trioson, avec cette frontière imprécise entre
déluge sacré et
inondation météorologique.
Du reste, peu importe : si les plus gros caprices du temps fascinent alors, ce n’est point tant pour la jubilation du fait divers mortel que pour le frisson procuré par l’interrogation de sa nature. En clair, ce qui cause le drame, est-ce
le climat,
l’infortune,
le choix de Dieu ou
les trois, mon capitaine ?
Pierre-Henri de Valenciennes, « Didon et Énée fuyant l’orage se réfugient dans une grotte » (1792). Photo : Rozenn Douerin.
Dans ce premier temps, les tableaux choisis jouent donc sur l’impuissance des hommes face au temps qui se déchaîne (tempête ou orage) en soulignant la tension métaphysique propre à ces moments et qu’expriment
la religion,
la mythologie ou
la littérature comme quand, en 1792, sous le pinceau du paysagiste Pierre-Henri de Valenciennes, « Didon et Énée, fuyant l’orage, se réfugient dans une grotte ».
Toutefois, sous cette apparence de mise en avant de la transcendance, la peinture préromantique place l’homme au centre du phénomène climatique, car l’attribution d’un sens qui le dépasse à ce qu’il advient relève d’une fabrication mentale typiquement humaine. Il s’agit donc moins d’une peinture du sens que d’une peinture de la quête d’un sens. En titillant le goût pour le spectaculaire et le tragique, peindre la tempête conduit à interroger
la place de l’homme dans l’univers,
son anticipation de la finitude,
sa confrontation concrète avec la mort qui menace ou vient, et
Ainsi, représenter tempête ou naufrage exige de peindre à la fois le phénomène climatique lui-même et ses conséquences humaines :
inondations,
bris de bateaux,
noyades,
familles éplorées.
Aussi le temps météorologique n’est-il qu’une acception du temps sollicitée par ces scènes de genre. Le temps chronologique est également au centre de la problématique picturale. Le tableau exige en effet de saisir en synchronicité (image fixe) ce qui est advenu en diachronicité (sur plusieurs heures voire jours).
Dans cette perspective, la visite de l’exposition peut aussi se faire en se demandant quand s’est arrêté le regard du peintre dans la chronologie de la tempête ou du naufrage. Les réponses sont si multiples qu’elles contribuent à l’intérêt de la déambulation. En témoigne ce « Naufrage » d’Adrien Manglard, qui semble fixer le curseur après la tempête. On aperçoit
la lumière au loin qui laisse entendre que le plus gros du grain est passé ;
les hommes tractent vers la rive ce qu’il reste du bateau ; et
le temps de la déploration est déjà venu.
Ce n’est pas du tout l’option choisie par Jean Pillement, peintre du dix-huitième siècle, qui croque le danger en son cœur, alors que les naufragés, désormais sans véritable bateau, sont en fort mauvaise posture et devinent que leur fin s’approche.
L’exposition montre que, au mitan du dix-huitième siècle, l’exploration du naufrage se sédimente. Joseph Vernet contribue à fixer l’archétype de ce genre. Les ingrédients imposés exigent un savoir-faire remarquable du peintre, seul à même de vivifier les conventions et le goût de déjà-vu qu’elles charrient. Une scène de naufrage inclura préférentiellement :
une mer déchaînée vue depuis le rivage,
un navire qui finit de sombrer,
une tentative de sauvetage, et
des gens désespérés sur la rive battue par les flots.
Il faut donc maîtriser un savant artisanat pour offrir le frisson nécessaire à la satisfaction de celui qui voit le tableau.
Le travail sur la lumière,
la déclinaison des couleurs,
le saisissement de formes déchiquetées,
la puissance du mouvement tempétueux,
l’expressivité apportée aux personnages, ainsi que
l’art de la construction, des échelles et de la proportion
contribuent, entre autres, à l’intérêt du travail pictural non plus malgré l’itération d’un même modèle mais grâce à elle. C’est de la spécificité d’une déclinaison, d’une trouvaille inattendue ou d’une réalisation particulièrement saisissante que pourra naître l’enthousiasme du contemplateur.
Joseph Vernet, « Naufrage » (1750). Photo : Rozenn Douerin.
La distinction entre naufrage (impliquant au moins un bateau) et tempête (impliquant seulement une mer déchaînée) est fragile. Le « Naufrage » peint en 1769 par Philippe-Jacques de Loutherbourg représente une tempête en mer avec un naufrage ; la « Tempête » croquée vers 1820 par Ary Scheffer représente moins une tempête que des gens regardant le déchaînement des éléments – on ne sait s’ils craignent pour leur vie ou s’ils redoutent un naufrage de leurs proches en mer. En quelque sorte, la tempête semble peiner à gagner son indépendance. Elle est souvent représentée dans son interaction avec les hommes – naufrage des marins ou crainte des terriens. Même la tempête peinte par Louis Boulanger dans son tableau de 1836, « Le Roi Lear et son fou pendant la tempête », présente plutôt le gros temps comme une métaphore de la folie royale, dont le seul soutien est désormais son fou.
Ainsi commence sans doute la romantisation de ces motifs : il n’y a plus d’un côté la fureur des flots et, de l’autre, l’homme. Manière d’écho sinon de symbiose se lie entre les parties. Le paysage reflète ce qui m’habite ; et c’est en habitant le paysage que j’étends ma propre portée. Victor Hugo martèlera que, en disant « je », il parle de chacun. À l’Assemblée, il tancera ses opposants en tonnant : « Ce que vous dites a quelque chose de personnel pour tout le monde ! » Mais, dans la célèbre préface des Contemplations, il écrira à ses lecteurs imaginaires :
Parlez-nous de nous, leur crie-t-on. Hélas ! quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Comment ne le sentez-vous pas ? Ah ! insensé, qui crois que je ne suis pas toi !
Le paysage, c’est l’homme. L’homme, c’est chacun. Le lien entre les deux, c’est le sujet. L’expriment avec force
flots implacables,
tonnerre écrasant,
destin incontrôlable,
fatalité existentielle et
questions de sens suspendues par la représentation (meurt-on noyé par accident ? par la décision de Dieu pour effrayer les hommes ? par punition anticipant le Jugement ? l’existence s’arrête-t-elle quand le souffle et le corps disparaissent ?).
La représentation des naufrages et des tempêtes suspend le tragique. Elle a ceci de fascinant qu’elle permet d’imaginer l’inimaginable. La plupart de ceux qui ont vécu de grandes tempêtes ont péri. En saisissant ce moment du juste-avant, la peinture pénètre donc comme par effraction dans l’impensé. Elle est moins mémoire triste qu’immixtion intriguée par l’instant fatal. Peu à peu, elle quitte le domaine de la terreur pour investir celui de l’émotion intime – non plus crainte d’une puissance tutélaire qui peut tout, mais titillement de la contemplation du tragique infligé à autrui. Le spectaculaire se substitue au mausolée ; et la production abondante de ce genre de scènes contribue au glissement de nature des tableaux de tempête.
La question du temps chronologique, évoquée plus haut, laisse place à l’auscultation de la mise en scène : où le peintre situe-t-il l’humain dans son tableau ? Cette interrogation trahit le réinvestissement de la peinture par la pulsion diégétique. La narrativité picturale prend le pas sur l’effet de stupeur. Pour schématiser un tantinet, à l’icône – où la tempête figurait la force de Dieu – succède la case de bande dessinée. Comme une case de bande dessinée, le tableau fait récit alors même qu’il s’agit d’une image fixe. Il raconte un avant et un après. Il nourrit l’imaginaire. Il fait partager les émotions des protagonistes. Il suscite une compassion propre à construire une histoire.
En général, l’issue est sans surprise mais, tant qu’un personnage est en vie, on peut lui supposer une agonie plus ou moins longue, voire une planche de salut. Voudrait-on lui porter secours ou, au contraire, le voir disparaître dans les flots afin de nous goberger de drame ? Dans tous les cas, nous voici impliqué dans une action en cours, qui dépasse le seul écrasement d’humains par la puissance des cieux, des dieux et des eaux.
Louis Garneray, « Le Naufragé », vers 1800. Photo : Rozenn Douerin.
Mesure d'audience (Google Analytics), si vous le voulez bien. En savoir plus
Newsletter
Votre adresse sert uniquement à l'envoi de la lettre, par le service Brevo. Un lien de désinscription figure dans chaque envoi. Politique de confidentialité.