
Un peu de légèreté, de cristalline attitude et de fantaisie pour disperser et dépenser un peu de joie.
C’est signé Ludwig van B. by Jasmina Kulaglich pour le festival Komm, Bach!.

Un peu de légèreté, de cristalline attitude et de fantaisie pour disperser et dépenser un peu de joie.
C’est signé Ludwig van B. by Jasmina Kulaglich pour le festival Komm, Bach!.

Avec profondeur, Michele Campanella nous prévient dans le livret : avec la troisième année de pèlerinage, on ne va pas mourir de rire. L’heure est à la maturité sinon à la vieillesse… voire au mysticisme. Si un tube se love dans les cinquante minutes de l’année, l’essentiel de cette musique est « écrite non plus pour un public enthousiaste mais pour un besoin intérieur ». Cette mise en garde est aussi une façon de susciter l’appétit des auditeurs ayant suivi le projet – plus intérieur que spectaculaire – porté par le pianiste septuagénaire.
Alors, cette troisième étape, qui fait suite aux épisodes premier et deuxième, suscitera-t-elle notre incompréhension ou scellera-t-elle notre adhésion définitive à un coffret jusqu’ici aussi plaisant que prenant ?
Angélus ! Prière aux anges gardiens se présente comme un Andante pietoso. Le balancement des cloches (qui résonne par-delà les silences ici gommés) s’accorde aux modulations instables tentées par des unissons entre piano et forte, inspiration incluse (2’35), et des minicanons. S’il arrive que la musique s’emporte jusqu’à taquiner les fortissimi, Michele Campanella veille à contenir ces effets sonores dans une dynamique plutôt que dans une explosion de décibels. Un court silence précède le retour de la formule liminaire, qui s’épure jusqu’à l’extinction.
Aux cyprès de la villa d’Este est un diptyque et une thrénodie id est, comme chacun sait, une pièce en vers exprimant une lamentation. L’Andante qui lance les larmes et les premiers vers se faufile sur un trois temps qui peine à se glisser dans la peau du sol mineur prévue pour lui. L’interprète, sûr, en rend l’intranquillité puis les accents et les grondements, bref, les diastoles et systoles du cœur du poète tourmenté, voire les sacs et ressacs de la détresse profonde. Le premier mouvement s’achève sur un apaisement grave en Sol – majeur, cette fois – qui se prolonge dans l’Andante non troppo lento, seconde partie de cette pièce, écrite huit ans plus tard. Le prélude assume sa dimension déchiquetée où
dessinent une déploration digne mais perturbée par des moments « un poco animato » et « grandioso ». Manière d’apaisement semble un temps s’installer, où l’égalité des notes et le toucher du musicien font merveille. La netteté des arpèges offre une impression revigorante de simplicité que tente de secouer ou de transcender le come-back du passage « grandioso ». Toutefois, le retour à une certaine sérénité l’emporte. L’enrubanne une dernière plainte à la main droite que Michel Campanella prend l’initiative d’auréoler de sustain, comme si le retour à la solitude se repaissait encore de la souvenance d’émotions profondes vécues en commun.
Pas question de quitter la maison sans écouter Les Jeux d’eau de la villa d’Este, tube du répertoire armé de ses six dièses à la clef ! Composée la même année que le numéro précédent, elle serait, à en croire l’interprète « moins impressionniste que symboliste », dans la mesure où elle évoquerait la source qu’est le Christ, et non les fontaines audibles par tous. De la sorte, elle suggèrerait un déplacement, presque une transsubstantiation, entre l’immédiatement perceptible (l’eau et son imitation) et la signification profonde (l’eau de la vie que donne le Christ), autrement dit entre le signe et le signifié, la musique jouant alors le rôle de signifiant ainsi que le suggère, sur la partition, la citation de Jean 4,14 :
« mais celui qui boira de l’eau que je lui donnerai, moi, n’aura plus jamais soif ; et l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d’eau jaillissant pour la vie éternelle. »
Pourtant, l’affaire semble d’abord accorder peu de cas à une métaphysique mystico-cryptée. Des triples croches se présentent sur un tempo Allegretto stipulé « vivace ». Liquide, la musique coule avec aisance des doigts du virtuose, malgré le calme qui précède l’arrivée de la mélodie. Des gouttelettes en forme de staccato préparent le lancement du nouveau jet d’eau dans un bis exécuté sans coup férir. Entre tierces détachées et guirlandes de triples croches se préparent les modulations de Fa dièse (« la tonalité du ciel », explique l’exégète) vers Mi, puis vers Ré, etc. On salue
Même le piano s’incline, avec un sol dièse qui souffre (6’19)… n’empêchant nullement le bon déroulement d’une coda glissant du suraigu au très grave.

Sunt lacrymae rerum en mode hongrois abonde dans le sens d’une lecture métaphysique de cette troisième année de pèlerinage, « plus axée sur la souffrance que sur l’affirmation de soi », estime l’interprète. Le titre s’inspire du vers 462 du premier livre de L’Énéide de Virgile, selon lequel « Les larmes sont intrinsèques aux choses », ajoutant « et mentem mortalia tangunt » [et ce qui est périssable frappe l’esprit]. Même si plusieurs autres traductions peuvent être envisagées pour cet extrait guère limpide, on sent bien que, quand on invoque cette citation, l’ambiance est plus dark que youplaboum, et plus regrettante que festive. Confirment ce soupçon un brin cousu de fil blanc
Une mélodie ne parvient pas à s’épanouir, entre son esquisse en suraigu et son étouffement martelé dans l’ultragrave. Néanmoins, le discours s’obstine, comme si l’homme tentait d’oublier que toute joie ou tout espoir contient ses larmes, on n’y peut rien. Donc la mélodie, son rythme pointé et ses triolets gracieux, réessayent de s’implanter puis de se développer. Loupé. L’exécution attentive et toujours soucieuse de musicalité illustre la probité de l’intégrale campanelliste jusque dans cette pièce intrigante, qui ne manque pas d’exploiter l’expressivité du piano… et du pianiste.
Restant dans une veine similaire, la Marche funèbre en mémoire de Maximilian I, empereur du Mexique mort [exécuté] le 19 juin 1867 se place sous la citation latine postulant que « in magnis et voluisse sat est » (en substance : sur de gros chantiers, vouloir, c’est déjà bien). La gravité creuse les profondeurs du piano au gré saccadé d’un rythme pointé. On goûte le sens de la nuance de l’interprète en dépit de l’unicité des motifs drapés de noir. Les multiples astuces pour faire gronder l’ultragrave sans le réduire à sa caricature s’allient au sens du contraste et du decrescendo.
Ce n’est pas, techniquement, l’œuvre la plus impressionnante de l’album ; mais il faut un musicien hors pair pour rendre saisissante la composition, entre
La coda l’illustre avec force tant ce qui pourrait paraître pauvre – ou, a minima, dénué de trouvailles palpitantes – acquiert ici force et noblesse jusqu’à sa fin qui monte vers le ciel des aigus dans la tonalité de Fa dièse, symbole céleste comme mentionné supra.
D’où sans doute le choix, plus spirituel que musicalement ébaubissant, de quasi enchaîner cette marche funèbre avec le Sursum corda conclusif. Comme chacun sait, décidément, sursum corda signifie hauts les cœurs et se réfère à la prière eucharistique bien connue des croyants, surtout dans se version française :
– Élevons notre cœur, dit le prêtre.
– Nous le tournons vers le Seigneur, répond l’assemblée.
En Mi, rythmée par six croches toutes les mesures, la mélodie débute dans les graves puis s’élève à la main droite.
Une fois de plus, la rigueur du musicien va de pair avec l’impression de liberté qu’il parvient à donner quoique il respecte la partition. Sa maîtrise technique lui permet d’habiter cette pièce sans la moindre esbroufe mais avec un art consommé du zoom musical et une intelligence profonde de la partition. Celle-ci contribue à faire résonner les superbes sursauts harmoniques, dans
Admirable péroraison pour une intégrale réfléchie, supérieurement exécutée, captée avec un soin remarquable et, ce n’est pas un mince compliment, passionnante de bout en bout.
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En ces temps sombres, rigolons.
Mais pas trop, bien sûr.

Après la première étape, l’aventure pèlerinique continue via les beaux-arts, la voix et l’écriture. En effet, c’est ce triptyque qui structure les sept épisodes de la Deuxième année de pèlerinage de Franz Liszt (S. 161), précédant chronologiquement la première année mais lui succédant dans l’ordre des recueils. À une première année essentiellement paysagère, succède donc un épisode axé autour de la synesthésie, la musique évoquant
Sposalizio évoque Le Mariage de la Vierge par Raphaël, œuvre de commande vendue en 1504 et directement pompé sur le Pérugin, son maître. Michele Campanella se sublime dans l’égrenage des pianissimi et dolcissimi, dont la sublime délicatesse valorise l’accélération jusqu’au grave fortissimo qui conclut une première embardée. Le compositeur associe balancement « quieto » (en 6/4) et retenue qui cherche à s’ébrouer. En effet, à plusieurs reprises, le tempo se hâte, la partition se noircit et des décibels se dégrafent. Le caractère contrasté de cette belle œuvre, magnifiquement rendu par une interprétation sans esbroufe, illustre sans doute, par ses voltes-faces, l’énigmaticité hésitante liant
Pour conclure, les octaves aux deux mains grondent comme il convient avant que le calme ne revienne. Magistral.
Il Pensieroso invoque la sculpture funéraire de Michel-Ange représentant Laurent de Médicis. On regrette que l’édition – pourtant de qualité – qui accompagne le triple disque fasse l’économie de citer le quatrain aussi indiqué sur la partition. De fait, le texte est d’autant plus intrigant qu’il répond à une polémique lancée par Carlo Strozzi sur La Nuit, une autre sculpture de Michel-Ange créée pour décorer le même monument qu’Il Pensiero. Contre la polémique et l’injure, la Nuit se réjouit de « ne rien voir ni rien sentir » et incite donc les jaseux à parler bas pour « ne point m’éveiller » (Michel-Ange, Poésies, trad. Pierre Leyris, Gallimard, « Poésie », 1983, p. 101). Cette étape du pèlerinage revendique donc une certaine liberté d’inspiration naviguant dans divers arts de Michel-Ange, en l’espèce la sculpture et la poésie… et une sacrée mauvaise foi en laissant croire que cette demande de silence est formulée par le penseur ! Encore plus notable, Franz Liszt suscite une fausse synesthésie fleurant la prosopopée et l’allégorie personnifiante (rien que ça…), dans la mesure où sa musique s’appuie sur un poème évoquant
Bref, ce « Penseur » volontiers approximatif prolonge, dans un même mi grave, le mystère du mariage de la Vierge, où la synesthésie inspirante consistait à traduire en musique ce que la peinture avait tiré du texte biblique. Évidemment, associer le songe du Penseur aux mystères virginaux fait sens ! D’autant qu’une marche sombre conduit la méditation, pulsée par un rythme pointé tenace jusque dans les tréfonds du registre grave que le silence finit par grignoter sans hâte. La sobriété du jeu de Michele Campanella est ici particulièrement appropriée.
S’ensuit la Canzonetta del Salvator Rosa, première transcription de la Deuxième année de pèlerinage. Cet Andante marziale évoque un peintre-poète… à tort, puisque la « chanson » dont il est question et qui clame que « je change bien souvent d’endroit mais ne puis changer mon désir », est de Giovanni Bononcini, paroles et musique (on trouvera une présentation de cette composition ici) : on aurait pu, là encore, trouver dans le livret mention du texte. Derechef, sciemment ou non, Franz Liszt propose un décalage entre le titre et l’œuvre, qui fait écho au décalage propre à toute musique « à programme ». Sorte de transcription avec interlude, la pièce prend, ici, une réelle épaisseur sous les doigts d’un musicien capable de décliner une palette sonore très vaste autour d’un thème qui, sans ce talent, semblerait traité avec un savoir-faire certain mais d’un intérêt peut-être pas aussi patent que les autres compositions rassemblées dans ce recueil.
Pourtant, l’interprète ne fait nulle distinction entre cette respiration musicale et le Sonetto 47 del Petrarca qui suit et ouvre la série de trois transcriptions pour piano des lieder originaux : profitant d’une note finale ouvrant aussi la pièce suivante, il enchaîne les deux œuvres. L’idée, suggérée par la partition, se tient même si l’absence de texte dans le livret la rend moins évidente. En effet, alors que la chanson précédente racontait que, où que l’on aille, l’on emporte son désir avec soi, le quarante-septième sonnet de Pétrarque « bénit toutes les circonstances qui accompagnent la naissance de son amour » pour Laure, du moment à l’endroit en passant par les tourments, les paroles et les afflictions (VO et traduction sont disponibles ici). Il y a donc une continuité significative entre les deux œuvres, fussent-elles d’esprit très différent.
Après un prélude enflammé, manière de barcarolle en Ré bémol « con intimo sentimenta » distille l’impression amoureuse. Michele Campanella confirme son art consommé de faire sonner la mélodie sans enfermer l’accompagnement dans un flou ennuyeux… que contredirait une écriture s’étirant parfois sur quatre portées. La réitération de formules aisément identifiables, portées par des harmonisations riches, capte grâce à une interprétation pénétrée faisant feu de tout bois voire sous-bois.
Avec le Sonnetto 104 del Petrarca, en Mi, qui ouvrait le cycle des lieder, l’affaire se corse presque. Cette fois, le poète « dépeint à sa dame » la « misère » où elle le réduit et le réduira tant qu’Amour ne le tuera ni ne lui ôtera les fers. Ce poème n’étant que contradictions (« point n’ai de langue et je crie / et je désire périr, et je demande secours », etc.), l’on se doute que Franz Liszt n’en va point tirer une mélopée adaptée aux bobos fatigants qui écoutent FIP ou, du moins, le prétendent. De fait, l’Agitato assai claque avec une main gauche écartelée
Comme il nous y a habitués, Michele Campanella rend brillamment la tension entre l’agitation du poète et l’adulation transie de l’amoureux. L’interprète maîtrise à la fois le groove du contretemps et la douceur incertaine du kif tendre. Chemin faisant, il permet à l’auditeur de jouir de ce Steinway de 1892 dont les sonorités vintage, notamment dans le médium, ne sont pas contradictoires avec justesse et expressivité. Il y a un charme singulier à profiter de cet instrument culotté comme une pipe ; et cela est séant car, après un début agité, l’essentiel du texte est une grande chanson d’amour, traversée par des flammèches irrépressibles, plus que l’évocation du désespoir écartelé qui est l’autre ingrédient du sonnet mentionné. Sachant
le cocher Michele Campanella mène le somptueux carrosse à bon et joli port : la soumission devant les petits petons de la dame chérie.
Le Sonnetto 123 del Petrarca chante l’apaisement et l’harmonie, quand « pas une feuille ne remue » tant est grande « la douceur qui a envahi les airs et les vents ». D’où, sans doute, le Lento placido liminaire qui n’a, toutefois, rien de convenu :
Évitant toujours les nuances ou accents extrêmes, l’interprète creuse la veine de la délicatesse et de la précision qui ne se confondent jamais avec quelque mignardise que ce soit. La clarté de la mélodie en sort plus claire, la lenteur plus retenue, donc
Advient alors le gros morceau de plus de 17’ : Après une lecture de Dante, sous-titré Fantasia quasi sonata. Un Andante maestoso, marqué « pesante », semble naître de notes répétées sur l’ensemble du clavier jusqu’à ce qu’un Presto agitato assai ne fasse gronder la Bête. Ce nonobstant, ledit grondement demeure clairement conduit notamment par le truchement
Tout cela est précis, net, tendu et en accord(s) avec la ligne campanelliste qui privilégie la musicalité au spectaculaire – tout en respectant avec agilité les exigences d’une partition où tonicité et virtuosité sont de mise, ce n’est rien de le dire. Ainsi se confirme-t-il que le charme de cette intégrale sourd, précisément, de l’apparente contradiction entre
Le passage en Fa dièse, point culminant de l’embrasement, en sort plus beau, lui qui peut parfois paraître réduit à une caricature du piano de Franz, avec
La grandeur de Michele Campanella pourrait être de creuser derrière l’apparat pour permettre à l’art de jaillir derrière le savoir-faire… et grâce à lui.
De cette Fantasia, l’interprète semble construire une vision unitaire, entre holistique et organique. Tout fait corps. Il ne s’agit pas de créer une typologie voire une dichotomie scindant les « passages brillants » et les « passages calmes » qui ne seraient que le tremplin nécessaire à l’arrivée des premiers. Le laissent penser le travail sur les nuances, jamais exagérées (il n’y a pas d’un côté le fortissimo quand s’agitent les saucisses, de l’autre le piano quand ça se calme un peu) et sur les silences (sans silence, assumons l’évidence, point de musique). De plus, à l’instar des enchaînements entre morceaux, les enchaînements entre sections procèdent d’un choix à l’évidence délibéré. L’absence de coupure entre la résorption de la fougue et l’Andante quasi improvisato (5’19) n’est évidemment pas une faute de texte, malgré le silence à point d’orgue exigé par la partition. On peut soupçonner que l’interprète manifeste de la sorte une volonté de proposer une interprétation moins fragmentaire, posant que l’ensemble de l’œuvre jaillit d’une même émotion, multiple mais unitaire, figée dans le titre, id sunt une lecture puissante puis la résonance qui s’en suit.
L’Andante méditatif rappelle qu’unité n’est pas identité. Le caractère posé de ce moment, symbolisé par une armature dénudée, se colore de l’énergie déployée quelques minutes plus tôt, ainsi que de la réminiscence du motif liminaire des deux notes répétées. L’Adagio tourbillonnant – ce n’est pas un oxymoron – jouit de la légèreté de dentellière obtenue par l’artiste dans ce passage doublement ternaire (à la main droite, 4 X 6 doubles par mesure sont accompagnées par 4 X 3 croches à la main gauche, voir vers 8’15 pour une illustration de cette délicieuse illusion de déséquilibre) dont le groove est remarquablement valorisé. Le jeu sur le tempo (en place, retenue, emballement) fait battre l’émotion qui ronronne jusqu’à l’Allegro moderato, lequel prépare un nouveau changement de paradigme, avec croisement de mains et retour des motifs tendus initiaux.

Michele Campanella éblouit par une technique remarquable et un sens de la tension qui rend véritablement haletant ce nouveau passage entre forte et fortissimo. L’aboutissement ? Ce moment suspendu où le sens suspend son souffle. Attente. Mystère. Main droite en accompagnement grave. Main gauche en notes répétées et valeurs longues, tantôt dans l’aigu, tantôt dans les profondeurs. Le Tempo rubato e molto ritenuto auréole ce mystère d’une coda nimbant magnifiquement les notes répétées par la pédale de sustain – ce qui, pour le coup, est une sorte d’oxymoron, et un Andante propose une nouvelle mutation. Après un silence (le premier après 14’ de musique !), il bariole dans l’aigu et ouvre la voie à la folie des octaves et accords rageurs. La coda est lancée et, même là, dans le déchaînement, l’interprète se montre soucieux de faire musique
Le Presto et son superbe crescendo suit la même ligne jusqu’à l’Andante bref et terrible à souhait. As far as we are concerned, ce coffret est, so far, formidable et passionnant. Vivement l’année prochaine !
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« Reprendre » Michel Bühler, c’est dire et chanter. Ensemble.
Partager, ne serait-ce que pour contrer l’écrasement de la culture et des gens,
activité sordide dont se délectent les gougnafiers qui nous gouvernent.
« Reprendre » Michel Bühler, c’est lutter dans la joie. Et pour 2021, on verra bientôt.

Faute d’iPhone, Liszt a posté sur l’Instagram des imprimeurs des « émotions profondes » en musique tirés de ses voyages « dans de nombreux nouveaux pays ». Il en a tiré un florilège, qui est devenu le monument triple des Années de pèlerinage. Remis sur le devant des disques par Michele Campanella fin octobre 2020, les trois recueils explorent une veine lisztienne moins pyrotechnique que la veine souvent chérie par les pianistes, peut-être, sûrement par les programmateurs. En effet, quand on est capable de tout jouer voire de tout bien jouer, pourquoi ne pas se concentrer sur ce qui fait souvent se pâmer les dames, quel que soit leur sexe : la virtuosité hirsute, extravagante et échevelée ?
De nombreux pianistes tentent de se détacher de cette malédiction de l’extraordinaire, quelque musical fût-il. On sait avec quel brio intérieur Arcadi Volodos se repent d’avoir été une bête de foire (formidable) dont les bis injouables et nombreux ébaubissaient l’auditoire, à croire que nous ne venions plus l’entendre que pour ces exercices magistraux. Plus proche de nous, un Nicolas Horvath, dont nous évoquerons bientôt le disque Debussy-ou-presque, continue de tracer sa voie, originale et courageuse, complémentaire de celle que paraissait sur le point d’emprunter le joli gars au brushing souple et impeccable arrivé dans le business du récital de piano avec un Liszt technique quoique subtil.
Or, les Années de pèlerinage, si elles exigent souvent une dextérité peu commune, ne sont pas les pièces les plus démonstratives de la rockstar de l’époque qu’était Franz L. Les pièces qui composent cet ensemble, fors des embardées (o)rageuses, taquinent le midtempo et l’introspection. De la sorte, à l’évidence, elles posent deux questions majeures qui, à l’instar des interrogations de les plus intéressantes que nous puissions examiner, n’appellent pas véritablement de réponse définitive.
Certes, commencer un compte-rendu par une problématisation aussi alambiquée peut inquiéter quant à l’intellectualisation d’une musique où la sensibilité et l’émotion jouent les premiers rôles. Toutefois, l’on aurait tort de voir dans ces interrogations structurantes un obstacle à la jouissance du son et de l’interprétation. Au contraire, elles semblent plutôt tisser un fil d’Ariane pour nous guider, au long de ces 2 h 40, dans la spécificité des trois recueils au sein même de la littérature lisztienne pour piano. En personne, Michele Campanella, qui a gravé cette intégrale en une semaine de décembre 2019, paraît inciter à une telle démarche en signant le livret avec une double ligne de conduite :
Avec ce guide, lançons-nous donc à l’assaut de la trilogie en auscultant, pour ce qui concerne le présent post, le premier épisode.
La « Chapelle de Guillaume Tell » commence avec simplicité (4/4, tonalité de Do). Michele Campanella en rend la solennité sans abuser des contrastes entre
Le bariolage en triples croches permet d’apprécier un piano bien équilibré. Le Steinway de 1892 issu de la collection Roberto Valli distille à pleines esgourdes son mystère, avant que l’Allegro vivace ne fasse éclater cette bulle et ne se dissipe dans la reprise du thème « più moderato » et fortissimo. En privilégiant la vigueur de la main droite contre le tintamarre qu’il pourrait tirer de l’accompagnement, Michele Campanella associe
L’insertion du ternaire à l’alto, sans précipitation, ainsi que les modulations présentent le thème principal sous un miroitement nouveau. Cette évolution précède un retour au calme secoué de fortissimi habilement dosés… malgré quelques grésillements lors du relèvement de la pédale, qui disparaîtront du disque par la suite.
Quasiment enchaîné par le montage, comme la plupart des titres entre eux (et c’est bien pensé !), la dentelle en clapotis du bien connu « Lac de Wallenstadt » se déploie avec la tranquillité attendue, bientôt « un poco più animato ». Michele Campanella sait détendre le tempo en évitant la complaisance d’un rubato salonnard parfois entendu. Prédomine une impression de simplicité et de modestie qui rend raison de l’approche intimiste annoncée par l’artiste dans sa note d’intention. Rien de spectaculaire non plus dans la Pastorale, toute « vivace » s’annonçât-elle ; cependant, séduisent
De la tonalité de Mi – dont résonne le sol dièse – à celle de La bémol, il n’y a qu’un pas, celui qui conduit au toujours liquide, donc ternaire (12/8), « Bord d’une source », enlevé avec la dextérité faussement facile exigée par la partition. De l’artiste, on peut dès lors goûter l’art
Ce sens de l’équilibre décevra les amateurs de show-off mais comblera les curieux d’une interprétation au service de la partition plus que de l’effet wow susceptible de faire rutiler l’interprète. De grâce, que l’on ne s’inquiète point si ces compliments laissent supputer un moment sirupeux et confit : le virtuose a l’occasion de sortir ses doigts, ses réflexes, son goût pour la vitesse, les décibels et le spectaculaire. Dès la plage suivante est annoncé « Orage » promettant un « Presto furioso ». Ça devrait donc saigner.
Le tuilage est simple : le la bémol résonne encore que, déjà, un autre la bémol prépare la modulation en Mi bémol. Rien d’exubérant, néanmoins, dans
Le ton est juste. Le sustain a disparu, mais le lien entre les accords est patent, et la sècheresse ne menace jamais. Impressionnante quoique très droite, la partie en Fa dièse, avec sa main gauche déchaînée, assume le côté martial de la composition en omettant de s’embourber dans les paillettes du « t’as vu c’que j’peux faire aussi ? ». Le résultat renforce, par-delà le côté circassien de la partition, l’idée que cette explosion ne vise pas à impressionner l’auditeur mais bien à le happer dans une sorte d’explosion oxymorique, à la fois tellurique et céleste. Les prolongent des mutations traitées avec la même exigence de précision, à laquelle souscrit itou la cadence syncopée en doubles croches puis en octaves parallèles, aller et retour.
Quelques secondes de silence s’imposent avant d’entamer la traversée de la « Vallée d’Obermann », prévue pour durer un bon quart d’heure. Le « lento assai » liminaire trahit le talent du musicien (Michele Campanella refuse le terme de « pianiste », qui renvoie « aux mains et non au cœur et à l’esprit ») pour colorer son interprétation. Le tempo est souplement rythmé par des accords assez discrets pour permettre au thème de se déplier en ondulant et en assumant des accents précieux. La prise de son de Marcello Malatesta et, sans doute le mastering de Thomas Vingtrinier, flattent la rondeur du piano, caractéristique dans cette partition aux vrais-faux airs rhapsodiques :
Le Recitativo gronde comme il sied pour déboucher sur un Presto tonique à souhait et résorbé avec une science du toucher et de la pédale fort fascinante. Le Lento en Mi lui emboîte le pas, marqué par la douceur de son swing ternaire bientôt animé et amplifié via des accords obstinés et des octaves préparant la péroraison finale. L’interprétation droite et pleine d’esprit rend ce quart d’heure passionnant de bout en bout.
S’ensuit, en La bémol cohérent avec le Mi final, un Églogue (id est un « petit poème champêtre », comme chacun sait), évoquant le lever du jour couvert de rosée, quand nous pourrions presque croire que, dans la terre, point de tombe – selon un quatrain de Lord Byron. Le balancement liminaire, à la métrique judicieusement irrégulière, s’éclaire bientôt d’accents accommodés à la sauce ternaire.
habillent de charmes non négligeables la simplicité apparente de la pièce.
Au mi bémol qui boucle cette évocation bucolique répond le mi ouvrant « Le Mal du pays ». La quasi dissonance n’est pas fortuite : par le frottement que suscite la concaténation inattendue, elle traduit le mal-être du compositeur. Après un prologue comme improvisé, un thème en Si semble prendre le pouvoir avant que les motifs liminaires ne dissipent cette illusion, en sol mineur, cette fois. Dès lors, le travail de l’artiste semble d’associer
De la sorte, Michele Campanella donne résonance au déracinement vécu et transcrit par le compositeur, partagé entre l’être-là-bas (dans le pays quitté) et l’être-là (dans le pays nouveau), sans que cet entre-deux puisse se fondre dans une mélancolie confortable voire satisfaisante.
L’année se clôt sur « Les cloches de Genève », un nocturne de près de 8’ que l’interprète estime injustement oublié des programmes de concert. Armé d’une pédale généreuse et précise, le musicien dessine des nuances intéressantes conduisant du prologue vers un « Cantabile con moto » chargé d’imiter une harpe. Les rubato exigés sont astucieusement exécutés, permettant de suspendre le discours ou plutôt de le retenir pour le concentrer avant de le laisser jaillir forte et de revenir au calme initial, flottant dans un sustain délicatement mystérieux. Bref, tout cela est troussé avec élégance et profondeur et nourrit l’envie de découvrir les « années » qui nous restent… dès le prochain épisode !
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Dernier jour de l’année.
La dictature pseudo-sanitaire, qui oppose « l’ordre » nécessaire à la « faillite » et au « naufrage » n’est certes pas finie.
N’empêche.
Comme on n’a pas le droit de faire de l’art, on en fait, on en crée, on en partage.
Tant que l’on pourra, on fredonnera, on gueulera et plus si affinités.

Petites et grandes joies,
extases ou gourmandises,
réelles ou imaginaires,
puissiez-vous demeurer.
Allez, parfois, quoi. Un peu.
Sans déconner, ça serait sympa.

On ne va pas mégoter.
Pas de lieux de spectacle pour chanter.
Donc, on continue de chanter en faisant feu de tout bois. Même les pierres, ça marche, hein.

La poésie de Romain et Mélanie.
Offerte au festival Komm, Bach!, partant, à nous tous.
Rien d’exceptionnel. Donc tout d’exceptionnel : le cadeau, l’émotion, la simplicité apparente, la respiration.
À l’échelle du monde et de la start-up nation, reconnaissons-le, rien.
Entre nous, la vie, en somme, comme l’illustre la pizzaphoto de Jacques Bon.
Mesure d'audience (Google Analytics), si vous le voulez bien. En savoir plus
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