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Le blog de Bertrand Ferrier, page 169

Enfin une chanson canon

Photo : Bertrand Ferrier

 

MĂªme pas une chanson de combat. MĂªme pas avec des yeux revolver.
Juste une chanson de fraternité. En connivence. Un pas vers nous, les ploucs et les clampins.

 

 

Sabine Weyer, « Mysteries », Miaskovsky + Bacri (Ars)

 

L’intĂ©rĂªt d’un disque physique est, entre autres, de mettre Ă  disposition de l’auditeur un livret. Celui qui orne le nouveau disque de Sabine Weyer ne renĂ¢cle pas devant des postures grotesques, telle la chanson connue qui se fredonne ainsi : « La musique de Nicolas Bacri, c’est quand mĂªme pas la merde contemporaine comme en joue l’EIC, id est de la daube inĂ©coutable Ă©coutĂ©e par juste quelques snobs. » Ă€ cette aune et ce niveau intellectuel, sans doute serait-ce bon signe d’Ăªtre l’adepte de la lose, le symbole de l’abscons infatuĂ© de soi, voire, simplement, le snob de quelqu’un – surtout si ce quelqu’un est un imbĂ©cile, bien sĂ»r. Or, l’auteur du prĂ©sent livret, quelque obtus qu’il cherche Ă  paraĂ®tre – pour le plaisir benĂªt de la schĂ©matisation, de la caricature ou d’un consensualisme qui fleure mauvais cet entre-soi rance par lui-mĂªme dĂ©noncĂ© – n’est point si sot. Il le prouve en risquant une double problĂ©matique stimulante :

  • comment comprendre le continuum perceptible entre l’œuvre pour piano de NikolaĂ¯ Miaskovsky, post-scriabinien, et de Nicolas Bacri, un chouĂ¯a post-chostakovitchien ? et
  • comment comprendre, dès lors, le choix d’associer un compositeur mort en 1950 Ă  un compositeur nĂ© en 1961 puisque, d’ordinaire, l’insertion de musique contemporaine dans un disque marquĂ© par un crĂ©ateur plus ancien fonctionne sur le principe du contraste entre modalitĂ© et dĂ©structuration, tonalitĂ© et exploration de possibles Ă©ventuellement expĂ©rimentaux ?

Telle serait la ligne de vie proposĂ©e aux auditeurs pour ce quatrième disque de Sabine Weyer, pianiste luxembourgeoise de 33 ans. Il faut s’en saisir car ce dialogue entre Bacri et Miaskovsky, en dĂ©pit d’un titre bateau, nous embarque dans une traversĂ©e palpitante dont voici manière de journal de bord furtif.

 

 

La Deuxième sonate op. 13 en fa dièse mineur (1912) de NikolaĂ¯ Miaskovsky ouvre le bal. Le « lento ma deciso », marquĂ© « pesante », assume son entrĂ©e en matière sans concession. Ça cogne avec, cependant, des nuances bienvenues dans les attaques, un sens patent de la dynamique et une jolie maĂ®trise des silences. L’Allegro affanato oppose ternaire Ă  gauche et binaire Ă  droite. L’auditeur se goberge du plaisir de la virtuositĂ© associĂ© au souci de la musicalitĂ©. Enthousiasme la qualitĂ© du piano, un Bösendorfer 280 remarquablement Ă©quilibrĂ© par Christian Schoke et captĂ© avec art par Manfred Schumacher. Sans gommer les oppositions prĂ©vues par le compositeur, la dextĂ©ritĂ© de Sabine Weyer donne lisibilitĂ© et clartĂ© Ă  une partition d’apparence complexe et rhapsodique. Le flux et les cahots du discours semblent cohĂ©rents grĂ¢ce Ă  une priorisation habile des essentiels :

  • tonicitĂ© ici,
  • ligne mĂ©lodique çà,
  • grondement impatient lĂ  afin de prĂ©parer le prochain changement.

L’arrivĂ©e du « Dies irae » vers 4’39 donne ainsi Ă  l’impressionnant flot prĂ©cĂ©dent des allures de prĂ©lude endiablĂ©. D’autant que l’énoncĂ© du cĂ©lèbre thème dĂ©bouche sur une sĂ©rie de variations inventives harmoniquement et contrastĂ©es dans leur Ă©criture, rassemblĂ©es dans un Allegro con moto e tenebroso. Les contrastes d’atmosphère sont peints avec un savoir-faire stupĂ©fiant, conduisant vers le retour de l’Allegro affanato. Ce nonobstant, cette fois, la rĂ©partition de l’opposition entre ternaire et binaire alterne. Toute l’étendue du clavier s’embrase, triples croches et modulations Ă  l’appui. Le retour de motifs liminaires et la rĂ©exposition explicite du « Dies irae » prĂ©parent l’arrivĂ©e d’une bien jolie fugue et d’une conclusion euphorisante.
Bref, la partition est animée et passionnante ; l’interprétation, elle est spectaculaire, puissante et cependant sensible. Pour le critique, seule inquiétude après un premier quart d’heure aussi époustouflant : dénicher quelques applaudissements verbaux non encore utilisés pour rendre compte de la suite.

 

 

La Deuxième sonate, op. 109 (2007-2010) de Nicolas Bacri dure 13’. Elle s’ouvre sur une cantilène d’abord monophonique puis polyphonique. D’étranges harmonies accompagnent et submergent tour Ă  tour un motif obsĂ©dant Ă  deux tons qu’un crescendo semble dissiper. Un jeu d’accents et de nuances accompagne la quĂªte d’une issue, permettant d’apprĂ©cier la multiplicitĂ© de touchers de Sabine Weyer. Vers 3’07, une suspension annonce un deuxième mouvement plus prompt, toujours soucieux d’exploiter au plus riche la large tessiture du clavier.

  • Effets d’écho,
  • reprises de motifs mĂ©lodiques ou rythmiques, et
  • jeux sur des octaves ou des minifugato oĂ¹ l’idiome chostakovitchien s’entend

finissent par s’estomper dans un ressassement doux de la quĂªte liminaire.
Cette rumination prend son temps pour explorer les aigus avant de se métisser de médiums et de graves. Alors qu’une apparente stabilité paraît s’opérer, l’affaire repart de plus belle. C’est moins un déferlement de notes qu’une série de vaguelettes rageuses ou sournoises, procédant à un travail de sape. Une fugue à trois voix n’échappe pas plus que les autres motifs à la pérennité des motifs à la fois

  • destructeurs (ils cassent la continuitĂ©) et
  • motoriques (ils dispensent l’énergie indispensables au discours).

Un dernier apaisement progressif apparaĂ®t vers 12’07. La dynamique inverse le scoue jusqu’à une toute dernière formule convenue, comme pour indiquer aux spectateurs que le cycle contemplatif – tonique est terminĂ©.  JouĂ©e avec une louable poĂ©sie et une virtuositĂ© attentive, cette sonate captivante ne permet pas Ă  l’auditeur de relĂ¢cher son attention…
… et c’est heureux car voici venue la Troisième sonate op. 19 (1920-1939) de Miaskovsky (disponible ci-dessous Ă  partir de 0’44). Ce quart d’heure, largement remaniĂ© entre la première et la seconde version, s’ouvre en do mineur sur un Allegro moderato, rubato, energico. La fougue initiale semble se contenir dans un lyrisme complexe et tourmentĂ© par

  • le tempo inĂ©gal,
  • les contrastes de dynamique,
  • les rythmes multiples qui se chevauchent et se succèdent, ainsi que
  • les nuances qui permettent de dĂ©gager manière de thème.

Au lyrique succède alors la gravitĂ© dĂ©licate que l’agitation tente vainement, dans un premier temps, de faire voler en Ă©clats. Animation, soudaine, fermetĂ©, expressivitĂ© bouillonnent, avec ou sans retenue, dans le piano de Sabine Weyer. Rien n’est jamais figĂ©. Les formules mĂ©lodiques mutent ; les humeurs vont et viennent, incapables de rĂ©sister longtemps ni Ă  l’impĂ©tuositĂ© peinant Ă  Ăªtre contenue, ni aux fluctuations de caractère, très concentrĂ©es. L’auditeur se laisse ainsi secouer, happer voire tirailler par les oppositions entre

  • les guirlandes de notes et les accords rĂ©pĂ©tĂ©s,
  • les mouvements contradictoires et les unissons saisissants,
  • les rĂ©currences thĂ©matiques parfois Ă©nigmatiques et les puissantes assertions dans l’aigu comme dans le grave,
  • les lignes Ă©lĂ©gamment dessinĂ©es et les rages percussives aussi brutes que brutales.

Moins Ă©vidente que la Deuxième sonate, cette Å“uvre, qui s’achève sur un gĂ©nĂ©reux Do majeur, n’est certes pas moins passionnante que celle qui la prĂ©cède, tant la pianiste possède l’art de nous mettre dans une grande boĂ®te Ă  sensations et de nous secouer comme jamais personne ne nous a secouĂ©s (faut-il espĂ©rer !).

 

 

La Troisième sonate op. 122 (2011) de Bacri prévient : elle sera « impetuosa ». Effectivement,

  • les doigts s’agitent,
  • le piano gronde dans le grave, et
  • les accords rĂ©pĂ©tĂ©s claquent.

Un usage astucieux de la pĂ©dale aurĂ©ole les guirlandes de notes tout en prĂ©servant la lisibilitĂ© de cet incipit semblant chercher un exutoire. En fait d’exutoire, un ersatz de thème guide la sonate dans les profondeurs du clavier. La main droite le transforme en mĂ¢chouillon nonobstant les ratiocinations de la main gauche. Quelques passages apaisĂ©s en apparence esquissent des respirations dont on sent la fragilitĂ© : elles aussi partent du grave pour, souvent, exploser dans l’aigu. L’art du crescendo-decrescendo (4’42) offre Ă  la pianiste l’occasion d’épancher quelques sentiments. NĂ©anmoins, bien vite, Ă  plusieurs reprises, l’irascibilitĂ© de la partition

  • – accents,
  • accords,
  • intensitĂ© sonore… –

déstructure ou efface cette tentative de mouvement lent et quasi chopinien.
Un mouvement fuguĂ© s’annonce vers 8’45, aux deux tiers de l’œuvre. Le thème liminaire, renaissant, paraĂ®t couronner cette esquisse harmonieuse. Il est Ă©videmment dĂ©samorcĂ© sans coup fĂ©rir. De mĂªme est dĂ©samorcĂ©e la tentative de retour du fugato qui prĂ©cède l’arrivĂ©e des guirlandes de notes grondantes entendues au dĂ©but. Cette impĂ©tuositĂ© renaissante n’ôte rien Ă  la musicalitĂ© du propos (oyez le piano subito Ă  11’28), qui s’achève sur un Sol majeur percutant. L
a clarté de cette structure symétrique tripartite (A tonique et grondant, B plus retenu et parcouru de langueurs intimistes, A’ pour conclure) guide avec science l’auditeur à bon port ; l’aisance technique et la subtilité de Sabine Meyer rendent délectable la succession de foucades.
Après près (si, si) d’une heure de musique, un interprète rationnel aurait brisĂ© lĂ . La musicienne dĂ©cide, elle, d’enfoncer le coin pour nous laisser dĂ©couvrir un autre versant de Miaskovsky. En effet, le compositeur prenait souvent des notes, au sens propre, quand il avait une idĂ©e susceptible dâ€™Ăªtre rĂ©utilisĂ©e plus tard. Il arrivait qu’il rĂ©unĂ®t ces feuillets en recueil. La preuve.

 

 

Les Six excentricitĂ©s op. 25 (1917-1923) nous attendent, chacune pesant entre 2 et 3’. L’Andante semplice e narrante, en la mineur, dĂ©roule sa mĂ©lopĂ©e sans Ă -coup, un passage central plus grave faisant le lien avec le retour du thème initial. Un Allegro tenebroso e fantastico en si mineur lui rĂ©pond. Staccato motorique et notes promptes sont Ă  peine suspendues le temps d’une partie « languente » : la seconde suspension conduira Ă  l’extinction du moteur. Une pièce  « Largo e pesante » en mi bĂ©mol mineur poursuit l’exploration des graves entamĂ©e dans le feuillet prĂ©cĂ©dent en creusant d’abord l’unisson grave. Des harmonies singulières ouvrent un temps l’espace qui se clĂ´t cependant entre suspensions inquiĂ©tantes, recueillement sombre et irrĂ©solution finale. S’ensuit un Quieto (lento) en la mineur, tout aussi indĂ©cis mais concentrĂ© lui sur le mĂ©dium et l’aigu. Il faut se laisser envoĂ»ter par le balancement simple suggĂ©rĂ© par cette piĂ©cette, comme libĂ©rĂ©e des exigences de la virtuositĂ© sans pour autant libĂ©rer l’interprète de la nĂ©cessitĂ© dâ€™Ăªtre musical

  • (sforzendi,
  • nuances,
  • rĂ©gularitĂ© irrĂ©gulière du tempo pour rendre au mieux
    • le swing et
    • les effets d’attente).

Un Allegro vivace brise alors la rĂªverie, d’abord en duo, les deux mains Ă©changeant brièvement leurs rĂ´les. La main droite s’égosille avec lĂ©gèretĂ© tandis que la gauche assure le groove. Dans la partie centrale, la main gauche sert toujours de walking-bass tandis que la droite tente quelques harmonisations sans perturber, ou si peu, sa consÅ“ur. La troisième partie rĂ©itère la proposition liminaire avant qu’une coda ne travaille sur diffĂ©rentes formes de trilles, jusqu’à l’envol final. Le recueil se conclut sur un Molto sostenuto e languido Ă  cinq temps d’une heureuse Ă©trangetĂ© harmonique et rythmique.
En somme, six Ă©tats dâ€™Ă¢me – mystĂ©rieux, forcĂ©ment, puisque Ă©tats dâ€™Ă¢me, mais tous interprĂ©tĂ©s avec soin et cÅ“ur : Ă©coutez par ex. les accents portĂ©s sur les deux fa dièse Ă  1’57 et 1’59, piste 10, pour noter l’attention portĂ©e par l’artiste au rythme… et  signer ainsi sa version, les accents n’étant pas spĂ©cifiquement Ă©crits sur la partition.

 

 

Le parcours se conclut sur la Fantaisie op.134 (2014-2016) de Bacri, d’une durĂ©e de sept minutes. Un motif irrĂ©gulier se dĂ©ploie dans les aigus. Lui rĂ©pond en miroir la main gauche dans les mĂ©diums. Quelques accords secouent cette tranquillitĂ© pour proposer une autre facette de la tranquillitĂ©, glissĂ©e sur un bariolage paisible de la main gauche, Ă  nouveau brisĂ© par les graves. La main droite s’en offusque. Des accords toniques tentent de submerger la pulsion mĂ©lodique de la main droite. Celle-ci dĂ©gringole un temps vers le mĂ©dium, mais la tension s’apaise et fricote mĂªme avec un certain lyrisme (2’52). Les deux mains se rĂ©pondent, suscitant une nouvelle envolĂ©e de la main droite, cette fois contestĂ©e par le grondement de la main gauche. L’hypergrave aspire les aigus sur un rappel du rythme ouĂ¯ au dĂ©but.
Quelques staccatos graves excitent alors la main droite, suscitant un jeu rythmique tourbillonnant. Des notes rĂ©pĂ©tĂ©es, dans le grave pour commencer, des trilles dans l’hyperaigu, et revoilĂ  les accords qui apparaissent pour un nouveau fugato (5’24) Ă  trois voix dĂ©bouchant sur un crescendo incapable de restreindre la pulsion aiguĂ« qui anime la pièce… jusqu’à une pĂ©roraison oĂ¹ dernières tenues aigĂ¼e et grave se rĂ©vèlent Ă  la fois inconciliables et similaires. L’interprĂ©tation de Sabine Weyer fascine une dernière fois grĂ¢ce, notamment,

  • aux nuances dĂ©ployĂ©es,
  • aux diffĂ©rences d’attaque utilisĂ©es,
  • Ă  l’assurance du propos qui n’exclut pas la sensibilitĂ© Ă©lĂ©gante, et
  • Ă  cet engagement musical qui permet Ă  l’artiste de crĂ©er des atmosphères protĂ©iformes, jamais criardes mais toujours prenantes.

L’excellence de la rĂ©alisation artistique sertit joliment ce bijou, en dĂ©pit des propos bĂªtassous qui souillent ponctuellement un livret par ailleurs plutĂ´t riche. Bref, voilĂ  un rĂ©cital stimulant, intelligent et souvent Ă©blouissant qu’il est joyeux de dĂ©couvrir.

Ă€ la recherche du salut

Photo : Jacques Bon (http://www.cafcom.net/)

 

On n’est pas près de s’incliner devant les ordures qui assassinent la culture, fussent-elles pharmaciennes sarkozystes reconverties dans la tĂ©lĂ© de merde puis dans le lèche-culisme profitable (comme quoi, y a une cohĂ©rence).
En revanche, d’un salut Ă  la Vierge avec la soprano amĂ©ricaine Jennifer Young, on ne sera jamais marri.

 

 


Communiqué du festival Komm, Bach!

Afin de respecter les dĂ©crets gouvernementaux interdisant les rassemblements non liĂ©s au culte dans les Ă©glises, les concerts du « mois des quatre samedis » mitonnĂ©s par le festival Komm, Bach! sont annulĂ©s. Certains feront l’objet de captations sans public, qui seront diffusĂ©es ultĂ©rieurement.
Vous trouverez bientĂ´t les dates des nouveaux concerts YouTube du festival sur cette page.
D’ici lĂ , vous pouvez profiter d’extraits de concerts passĂ©s sur la chaĂ®ne du festival, et retrouver les huit prĂ©cĂ©dentes expĂ©riences musicales proposĂ©es sur YouTube avec, notamment, orgue, trompe de chasse, flĂ»te, peinture (si), piano, violoncelle, saxophone, chanson, clavecin, alto et quatuor Ă  cordes !

La fumée du fumet

Photo : Rozenn Douerin

 

Une chanson à écouter et à sentir. Voire à ressentir.
En passant. Les cyclistes retenteront leur chance. À bicyclette, éventuellement.

 

 

Bonet + Mompou, « Résonances » (VDE-Gallo)

 

Il n’y a pas que les imbéciles heureux qui sont nés quelque part : cela arrive aussi à des compositeurs voire à des musiciens de talent.
NarcĂ­s Bonet (1933-2019) et Frederic Mompou (1893-1987) sont nĂ©s Ă  Barcelone, oĂ¹ la pianiste, pĂ©dagogue et artiste Ester Pineda a Ă©tudiĂ© et mĂªme jouĂ© devant Mompou en personne. Cet intĂ©rĂªt autobiographique nous vaut notamment de dĂ©couvrir, via un nouveau disque du label sempervivens VDE-Gallo, des pièces d’un compositeur que nous ignorions, grĂ¢ce au sponsoring de l’Institut Ramon Llull. L’enregistrement de compositeurs « du coin » Ă©tant sans doute ce que le rĂ©gionalisme ou le nationalisme a produit de moins sot, il est sĂ©ant d’en profiter. Certes, emportĂ© par l’enthousiasme de son auteur, le livret de StĂ©phan Etcharry se complaĂ®t çà ou lĂ  dans de piteuses boursouflures localistes (dont « cette Ă¢me catalane qui distille son parfum Ă  nul autre pareil », avec l’idĂ©e bien rigolotte que l’Ă¢me, bon, dĂ©jĂ , catalane, en sus, ait une odeur, c’est le pomponeau de la pomponette), nous ramenant Ă  deux questions classiques que nous enjamberons promptement pour nous tourner vers la musique :

  • faut-il Ăªtre catalan (ce que n’est pas la violoniste Ariane Granjon, archettiste du disque) pour jouer une musique composĂ©e par un Catalan ? et
  • y a-t-il une spĂ©cificitĂ© catalane perceptible dans toute Å“uvre catalane ?

Davantage que ces tartes Ă  la crème guère appĂ©tissantes quoique induites par un projet surtitrĂ© « Œuvres des compositeurs catalans », nous intĂ©resse davantage un programme d’1 h 7 aux allures aguicheuses car doublement tressĂ©

  • entre les deux compositeurs, d’une part, et
  • entre le piano et le violon, d’autre part.

Deux parties le composent :

  • la première est constituĂ©e d’un florilège Mompou, avec une pincĂ©e de Bonet dedans ;
  • la seconde honore Bonet, avec un bonbon de Mompou pour finir.

Dialogue, donc, mais lisibilité.

 

 

Deux Ă©pisodes de la sĂ©rie au long cours « CanĂ§Ă³ i Dansa » ouvrent le bal.
La Sixième « Chanson et danse », pour piano mĂ©lancolique, hĂ©site entre la nostalgie chopinienne et la tentation du tango. Ester Pineda en rend avec art la retenue jusqu’à ce qu’explose une danse populaire exĂ©cutĂ©e avec justesse, donc sans excès de finesse et non sans finesse (ouĂ¯r la dilatation du tempo Ă  3’22, par ex.). Le choix d’une prise de son très proche, surtout pour ce solo, signĂ©e comme le mastering par Jean-Pierre Bouquet, nous prĂ©cipite au cĂ´tĂ© de l’artiste, respirations et claquements d’ongles sur le clavier inclus.
Le violon rejoint le Steinway D pour la Première « Chanson et danse ». Un balancement lent accompagne l’archet, puis l’affaire s’ébroue. Ni le compositeur ni les interprètes n’essayent d’en faire trop, de sorte que cet investissement savant de la musique traditionnelle populaire n’en réjouit que davantage. Le travail de coordination

  • (identitĂ© ou complĂ©mentaritĂ© des intentions,
  • dialogue et
  • synchronisations)

pimpe cette pièce à la fois sans prétention et d’une efficacité délectable.
Le Septième prĂ©lude pour piano, aux allures et harmonies quasi scriabiniennes, ouvre la voie Ă  une musique plus personnelle… mĂªme si quelques rares tierces ponctuant des envolĂ©es peuvent sonner catalanes (1’02). Cette pièce, plus fondĂ©e sur le ressassement d’un motif dĂ©chiquetĂ© que sur le dĂ©veloppement thĂ©matique, est exĂ©cutĂ©e avec conviction et talent – on apprĂ©cie tant les accents que la gestion de la pĂ©dale de sustain – idĂ©al pour un disque appelĂ© « RĂ©sonances » mĂªme si, Ă  vrai dire, on peine Ă  savoir pourquoi :

  • rĂ©sonance offerte Ă  la musique catalane ?
  • mise en avant d’Ă©chos pas toujours patents entre les compositeurs ?
  • dialogue convergent entre piano et violon ?

Le livret eĂ»t peut-Ăªtre gagnĂ© Ă  broder sur ce thème (et sur les manières d’Ăªtre catalans ayant marquĂ© les compositeurs) afin de nous Ă©clairer sur le sujet avec la compĂ©tence d’un universitaire qui connaĂ®t sa muiscologie !

 

 

Altitud, pour violon et piano, se décapsule sur un prologue lent, articulé autour de deux notes descendantes. Le violon semble chercher son chemin tout en tenant clairement le lead. Sur un tapis pianistique, il se risque à un premier thème à la fois sombre et sautillant. Un épisode plus martial interrompt vite cette proposition tout en respectant la séparation entre le soliste, parfois à découvert, et l’accompagnateur. Le troisième thème renoue avec l’impossible désir de légèreté. Une mélancolie poisseuse jette de nouveau son voile sur les tentatives du violon pour s’élever. Le retour du sautillement liminaire tient lieu de coda, que conclut une courte pédale de fa dièse.

  • La variĂ©tĂ© des atmosphères ainsi que
  • la contradiction entre sautillements et impression de tristesse

confèrent un charme certain à la pièce.
Ă€ l’inaccessible envol Ă©voquĂ© par Altitud rĂ©pond l’allant du Deuxième nocturne de NarcĂ­s Bonnet. Obsessionnellement, sous un sĂ©duisant chĂ¢le harmonique, l’Å“uvre dĂ©ploie un motif rythmique formant manière de hĂ¢tive barcarolle. Lui rĂ©pond une transcription de Joseph Szigeti autour des « Jeunes filles au jardin », extrait des Scènes d’enfants de Frederic Mompou. Après un dĂ©but Ă©trange, oĂ¹ le violon semble se rĂ©veiller, se met Ă  sinuer une valse lente, claudicante, que perturbent

  • doubles cordes,
  • harmoniques et
  • pizzicati.

La variĂ©tĂ©, le dĂ©calage rythmique et les inquiĂ©tudes harmoniques ne manquent pas d’attraits ; mais l’on apprĂ©cie surtout, grĂ¢ce Ă  la sensibilitĂ© de l’interprĂ©tation, la tension d’oĂ¹ semble sourdre la musique entre

  • la mĂ©lancolie prĂ©gnante et
  • l’envie de joie que le compositeur paraĂ®t dĂ©crire, sur la partition originale, en enjoignant au pianiste de « chanter avec la fraĂ®cheur de l’herbe humide ».

 

 

Trois PrĂ©ludes concluent la partie Mompou. Vue la familiaritĂ© d’Ester Pineda avec l’œuvre du compositeur, on imagine qu’ils ont Ă©tĂ© finement choisis. Par contamination, et c’est un compliment qui loue la subtilitĂ© du programme, le Cinquième prĂ©lude laisse imaginer une transcription pour piano seul d’une partition pour violon et clavier ! Ă€ des accords, plaquĂ©s ou arpĂ©gĂ©s s’oppose, au-dessus, une mĂ©lodie qui s’acoquine avec des airs et rythmes populaires sans jamais parvenir Ă  s’extraire de l’atmosphère de fin de jour qui l’enveloppe. La pianiste rend avec bonheur l’onirisme d’une pièce Ă©voquant la lueur incertaine d’une lampe, aperçue derrière le rideau en dentelle d’une maison banale et vieille, une après-midi de gris, sans que l’on sache

  • si l’on aimerait rentrer au chaud entre ces murs,
  • si l’on doit se rĂ©jouir de ne pas Ăªtre ensuquĂ© dans cet intĂ©rieur qui, visuellement, sent la soupe rance,
  • ou si les deux.

Le Sixième prĂ©lude, plus dĂ©veloppĂ©, s’ouvre sur un motif dĂ©chiquetĂ© oĂ¹ l’on salue derechef l’art de la rĂ©sonance que maĂ®trise Ester Pineda. Sursaute-t-on devant un montage qui, pour une fois, Ă©tonne (0’56 : le son tenu semble augmenter de façon peu vraisemblable – Ă  l’orgue, on dirait que l’artiste vient d’ouvrir la boĂ®te expressive mais, au piano, c’est pas si simple) ? On est surtout happĂ©s dans cette sorte de monodie Ă  laquelle

  • un piano très bien Ă©quilibrĂ© sur l’ensemble des registres,
  • l’usage juste de la pĂ©dale de sustain et
  • un mastering ad hoc

accordent une profondeur que la durĂ©e de la pièce valorise. L’on apprĂ©cie qu’une artiste choisisse cette pièce oĂ¹ l’aspect circassien de la virtuositĂ© s’efface pour montrer que la technique doit aussi savoir se mettre au service de la musicalitĂ©.
Le bref Dixième prĂ©lude s’apparente Ă  une improvisation autour d’un motif sur lequel mains droite et gauche semblent avoir leurs avis, entre divergence et unissons. La simplicitĂ© et la concision de l’œuvre bĂ©nĂ©ficient d’une exĂ©cution souple et solide Ă  la fois :

  • souple quand il s’agit de mimer les hĂ©sitations et de faire respirer les notes ; et
  • solide quand il convient de laisser rĂ©sonner une voix et d’apporter un accent pertinent.

 

 

La Sonatine de Fontainebleau pour violon et piano inaugure la seconde partie, centrée sur Narcís Bonet, dont l’enregistrement serait une première mondiale – toutefois, l’éditeur ne le revendique pas. Contrastant avec l’atmosphère de Mompou, se dégage de l’Allegro une énergie printanière qui décalque avec toupet et malice une sonate de Mozart. On y apprécie à la fois la réharmonisation des trucs de Wolfgang et les signes de vigueur : notes répétées, énergie, aigus décidés, phrasé sautillant. Un interlude mineur tente de calmer le jeu, mais des trilles offrent un nouveau boost de sève propulsé par les deux complices aux manettes.
L’Adagio se pourlèche les babines d’une inquiĂ©tude tranquille en faisant dialoguer les musiciennes autour d’une sorte de fatalitĂ© chagrinĂ©e qu’elles habillent d’une sensibilitĂ© jamais mièvre. Ainsi, Ă©coutez vers 2’12 le lĂ©ger ritardendo : bien que l’expression soit en gĂ©nĂ©ral un oxymoron, ce passage donne une idĂ©e du soin portĂ© Ă  l’interprĂ©tation… un chouĂ¯a supĂ©rieure Ă  la relecture orthotypo (voir par ex.

  • la numĂ©rotation des pistes avec ou sans espace entre le nombre et le tiret sur la quatrième de la pochette,
  • le corps de la « conception graphique » sur la quatrième du livret, et
  • le « Nocturne n° 4 » de la piste 20 qui devient le deuxième « n° 2 » sur le livret, par exemple),

et ça, c’était pour laisser croire que je suis très attentif à tout, penses-tu.
L’Allegro conclusif repart avec la pulsation ternaire qui swingue bien. Rejetant la caricature d’une joie conventionnelle, la mĂ©ditation du piano solo puis Ă  l’unisson provisoire entre les partenaires se secoue d’une rĂ©currente incartade catalane rouvrant la voie vers l’allĂ©gresse. Des passages plus soucieux zèbrent le mouvement puis

  • tonicitĂ©,
  • vigueur,
  • nuances forte et
  • contretemps

préparent une fin joyeusement brutale.

 

 

Soucieuse de diversité (pas celle que l’on impose pour feindre que le vivre-ensemble, c’est super, ou, tout aussi stupide, que l’on est tous égaux, avec ou sans faute d’orthographe), Ester Pineda propose alors trois nouveaux Nocturnes de Narcís Bonet, après le Deuxième proposé en intermède tantôt.
Le Troisième a des allures de berceuse, que renforce son balancement ternaire. On y goĂ»te l’énigmaticitĂ© tĂªtue, si si, d’une composition oĂ¹ le ressassement s’exprime sur une large partie des registres de l’instrument, de l’ultragrave au suraigu.
Le Premier nocturne clapote entre main gauche profonde, bariolage au médium et mélodie à droite. Séduisent

  • guirlandes de notes,
  • arythmies sporadiques et
  • trouvailles d’harmonisation

qu’une interprétation intelligente mais non sèche galvanise.
Le Cinquième semble hĂ©siter entre moult possibles, rythmiques, mĂ©lodiques, ornementaux voire intertextuels. Ainsi, un tube midtempo de Bach est textuellement convoquĂ© puis presque catalanisĂ©. Alors que l’on s’attend Ă  une piazzolaĂ¯sation du cĂ©lèbre thème, l’esquisse se rĂ©sorbe soudainement, prĂ©fĂ©rant la poĂ©sie du suggestif – consubstantielle au nocturne – au brio satisfaisant de l’artisanat.

 

 

Les Danses llunyanes [lointaines] pour violon et piano Ă©voquent en premier lieu « De muntanya ». La partition Ă©purĂ©e semble se perdre dans la contemplation d’un paysage dont le balancement ternaire se laisse volontiers fasciner par les tonalitĂ©s et l’humeur mineures. « De Tardor » [l’automne] se balance Ă  quatre temps sur une mĂ©lodie joliment harmonisĂ©e au piano, qui restera en suspens. « De flabiol » est une miniature de trente secondes Ă©voquant un flĂ»tiau sur un rythme de tambourin. « De moreria » propose de se ressouvenir d’une mĂ©lodie rĂ©putĂ©e mauresque. C’est une pièce ternaire oĂ¹ le violon danse non sans laisser entrevoir, ritendo Ă  l’appui, une probable mĂ©lancolie. Dans sa globalitĂ©, la tĂ©tralogie, d’une durĂ©e totale infĂ©rieure Ă  six minutes, forme une respiration pĂ©trie de simplicitĂ©. L’engagement des interprètes qui prennent cette musiquette au sĂ©rieux sans se prendre eux-mĂªmes au sĂ©rieux contribue Ă  soutenir l’intĂ©rĂªt de cette sorte de premier bis.
Un deuxième bis au piano seul permet de découvrir le cinquième des cinq nocturnes de Narcís Bonet, en l’espèce le bref Quatrième nocturne. Des accords calmes, aux harmonies séduisantes, égrènent un motif ternaire qu’un ré répété à la main gauche dramatise. Un envol concis précède un court retour au calme.
Pour leur dernier bis, les deux complices interprètent l’ÉlĂ©gie de Frederic Mompou. Le piano introduit la plainte du violon. Avec calme et ce qu’il faut de fatalisme pour ne pas rendre pesant le chagrin, cette pièce sans surprise se faufile avec sensibilitĂ©, tant lors des duos que pendant les passages pour piano seul. Elle conclut ainsi un disque très stimulant, oĂ¹ la dĂ©couverte intĂ©ressante cĂ´toie le plaisir que suscite la belle ouvrage –

  • celle de compositeurs maĂ®trisant leur art, ainsi que
  • celle de musiciennes aguerries et investies.

En conclusion, le disque est une rĂ©ussite, non pas « bien que l’intĂ©rĂªt objectivable des pièces soit inĂ©gal », mais parce que l’intĂ©rĂªt des pièces est objectivement inĂ©gal. En effet, la construction du disque façon rĂ©cital permet voire induit une Ă©coute continue oĂ¹ plaisir simple et sĂ©duction profonde se cĂ´toient et se  succèdent sans relĂ¢che. En tant qu’Ă©couteur de musique, on a – on le peut admettre sans le moins du monde fanfaronner, pour une fois – connu pire perspective.


Pour Ă©couter l’album gratuitement, c’est ici.
Pour se le procurer, c’est, par exemple, lĂ .

Moi en encore mieux

Photo : Bertrand Ferrier

Feat. Fraulein Fachkipètt, with the special permission by Debussy de la Lorette en Cornouailles. J’aimerais-tu ça, lui ressembler.

Monuments Ă  notre aune

Photo : Jacques Bon (http://www.cafcom.net/)

 

On essaye. On propose. Et, parfois, quand le thème est « y a d’la joie », ça peut donner une suite dĂ©clinant la « Joie minaudante », donc :

  • la rĂ©ception d’une nomination prestigieuse ;
  • la cĂ©lĂ©bration Ă©clatante de la nouvelle ;
  • la chanson de la modestie touchante et bien Ă©levĂ©e ;
  • le dĂ©sir de reconnaissance submerge peu Ă  peu l’examen de conscience ;
  • le triomphe du dĂ©sir de coquetèle, des discours ennuyeux et des dorures ; enfin
  • l’effacement des doutes et ressassement de la joie complète (qui continue quand mĂªme de jouer un peu faux, faut – ha ha – dire que c’est presque l’Ă©tĂ©, on va pas accorder l’orgue pour si peu, heureusement).

Ça n’a rien de dĂ©colonialiste ou de vivre-ensemble, cela est fort juste, mais qu’importe : pour la tristesse assumĂ©e, on verra plus tard.

 

 

Jean Muller, Les Sonates pour piano de Mozart, vol. 3 (Hänssler)

 

Parmi les pianistes les plus impressionnants, Jean Muller tiendrait le menton Ă  beaucoup de vedettes survendues par majors ou mĂ©dias. Pourtant, le grand gaillard n’a rien d’un bĂ»cheron ou d’un showman. AppuyĂ©e sur un savoir-faire Ă  toute Ă©preuve, sa musique semble rĂ©sonner de l’intĂ©rieur, Ă  l’abri des paillettes et des « surjeux ». En tĂ©moigne le troisième volume de son intĂ©grale des sonates pour piano de Wolfgang Amadeus Mozart, bien que le livret, interdit aux seuls francophones, ne permette pas de connaĂ®tre le fil rouge du disque. En effet, comme dans beaucoup d’intĂ©grales depuis moult annĂ©es, les Å“uvres ne sont pas jouĂ©es chronologiquement ; toutefois, ici, la perception de la cohĂ©rence est carrĂ©ment laissĂ©e Ă  la guise de l’imaginaire. La diversitĂ© d’humeurs serait-elle donc la ligne directrice, un peu falote, du prĂ©sent volume ? Cette indĂ©cidabilitĂ© correspond Ă  l’image paradoxale que dĂ©gage le musicien, semblant

  • au-dessus de la rumeur du monde et confiant dans l’auditeur,
  • peu soucieux de se faire admirer et perfectionniste tant dans le projet global que dans le dĂ©tail.

Fort de ces louables tensions dans un monde oĂ¹ mĂ©priser les gens se dit faire preuve de pĂ©dagogie, le disque s’ouvre sur la Dixième sonate en Do (K 330), que nous avions ouĂ¯e jadis sous les doigts du virtuose lors d’un concert de sa sĂ©rie mozartienne Ă  Cortot. L’Allegro moderato assume le cĂ´tĂ© dĂ©cidĂ© et lĂ©ger qui accompagne souvent – allons-y dans les clichĂ©s… – la tonalitĂ© de Do. L’élĂ©gance du toucher mullĂ©rien voire mullĂ©rique ne contrevient ni Ă  l’énergie requise

  • (sens du temps fort,
  • art d’opposer lead et accompagnement Ă  la fois discret et prĂ©sent quand nĂ©cessaire,
  • capacitĂ© de donner une sensation de vitesse par la soi-disant simple rĂ©gularitĂ© que vertigent quelques folies inĂ©gales – ça semble ne rien vouloir dire mais, en vrai, j’avais l’impression que ça voulait dire, genre : c’est rĂ©gulier et, pourtant, parfois, c’est pas tout Ă  fait rĂ©gulier, mais Ă  l’arrivĂ©e c’est rĂ©gulier quand mĂªme, en tout cas, c’Ă©tait pas si stupide quand je l’ai pensĂ©, c’est après que tout s’est dĂ©gradĂ©)

ni à la délicatesse qui se faufile dans un détaché ou un effet de retard avant la note de conclusion. Le piano – un Steinway D, l’artiste étant sous contrat avec la marque –, est admirablement capté par Marco Battistella.
L’Andante cantabile en Fa (majeur puis mineur puis re-majeur derrière), posé, pourrait paraître fade n’eût été la musicalité de l’interprétation. Ainsi de l’attente du sol, à la reprise du premier segment, 0’36 : ce détail donne une idée

  • plus que de la familiaritĂ© de l’interprète avec l’œuvre,
  • plus aussi que de sa maĂ®trise du tempo,
  • plus enfin que de son admiration pour les sonates mozartiennes.

Il donne une idĂ©e de l’exigence avec laquelle ces pièces qui paraissent (faussement) accessibles Ă  tout pianiste ont Ă©tĂ© scrutĂ©es, Ă©tudiĂ©es, essayĂ©es, jouĂ©es, rejouĂ©es, pensĂ©es et vĂ©cues par l’interprète. Bref, il stabylote la diffĂ©rence entre un amateur correct et un professionnel capable d’aurĂ©oler une partition Ă  notre sens un peu fade – osons les mots – d’un talent qui, lui, illumine.
L’Allegretto, lui, est interdit aux dépressifs dans le bad. Sous les doigts solaires de Jean Muller, tant

  • de sautillements,
  • de tonicitĂ©,
  • de vitalitĂ©,
  • d’alternance et
  • de superpoposition binaire/ternaire

plongeraient n’importe quel Ăªtre un peu triste, ça existe, dans un gouffre Ă©pouvantĂ© et furieux en constatant que l’on peut Ăªtre sinon heureux, du moins bondissant – et avec classe, de surcroĂ®t, comme en tĂ©moigne le decrescendo concluant par ex. le premier segment avant la reprise.
(Heureusement, Ă©tant un Ăªtre Ă©panoui et abouti, j’accueille cette joie faite musique avec joie. Je prĂ©viens juste les gens qui n’auraient pas aussi bien rĂ©ussi que moi, parce que je suis bon comme un ministre qui propose une augmentation du SMIC de 15 € par mois si tu es Ă  temps plein, ce qui est rarement le cas quand tu touches ce salaire de misère.)

 

Jean Muller Ă  la salle Cortot. Photo qui fait ce qu’elle peut : Bertrand Ferrier

 

La Deuxième sonate en Fa (K 280) s’ouvre sans gnangnantise par un Assai allegro Ă  trois temps et s’amuse Ă  alterner binaire et triolets. Jean Muller anime la partition avec foi, entre passages convenus et octaves de la main gauche. MĂªme si la seconde reprise ne s’imposait peut-Ăªtre pas Ă  l’aune de notre impatience toute de subjectivitĂ© parĂ©e (ça ne veut rien dire, so what?), l’Adagio, en fa mineur et 6/8, devient dĂ©lectable grĂ¢ce aux attentions du pianiste, entre

  • nuances soudaines,
  • accents subtils et
  • indĂ©pendance des mains.

Le Presto, qui revient au majeur et aux trois temps, est emballĂ© avec lĂ©gèretĂ© et vigueur. Il porte une attention bienvenue aux appogiatures et s’envole gracieusement dans les esgourdes des esgourdeurs.
La Huitième sonate en la mineur (K 310) Ă©voquerait, selon le spĂ©cialiste qui joue, l’affliction du compositeur suite Ă  la mort de sa mère. Rien de surjouĂ© cependant dans l’Allegro maestoso. Les guirlandes de doubles sont enlevĂ©es comme Ă  la parade, et appuyĂ©es sur une main gauche prĂ©cise tant dans les notes que dans les intentions. En tĂ©moignent certains retards rudement bien menĂ©s (voir, par ex. le sol # Ă  1’45 ou le sol après l’accent sur le si Ă  3’04 et le suivant dans la foulĂ©e, sols qui ne seront point rejouĂ©s ainsi Ă  la reprise pour assurer une diversitĂ© d’écoute et un sens Ă  la redite). L’éventail des nuances et des dynamiques est remarquable, y compris quand l’artiste choisit – c’est rare – de rester plusieurs dizaines de secondes sur la tonalitĂ© forte, qu’il arrive Ă  rendre aussi musicale qu’une nuance plus douce.
L’Andante cantabile « con espressione », Ă  trois temps et en Fa, semble prendre son temps jusqu’à ce que des triples croches viennent s’égrener, justifiant la pulsation a priori modeste. La multiplicitĂ© des attaques et mĂªme des dĂ©tachĂ©s capte l’oreille, d’autant que le choix de ne pas faire la première reprise paraĂ®t judicieux : les harmonies modulantes de la seconde partie sont plus envoĂ»tantes que celles, moins surprenantes, de la première. Le mouvement, de forme ABA, propose des parties A apaisĂ©es ou lĂ©gères, et une partie B plus grave, oĂ¹ la pulsation mimerait, selon l’interprète, le chagrin du compositeur. Le Presto final, en la mineur puis en La majeur et Ă  deux temps, file avec

  • la ferveur,
  • les rebonds et
  • la conception d’ensemble nĂ©cessaires pour ne pas laisser l’auditeur sur la touche, fĂ»t-il mozartosceptique.

 

Jean Muller Ă  l’Institut Goethe de Paris. Photo moche, mais photo quand mĂªme : Bertrand Ferrier.

 

La Seizième sonate en Do (K 545) est une scie que tous les pianistes dĂ©butants ont dĂ» affronter. MĂªme si sa facilitĂ© est relative, que les anciens jeunes pianistes s’y essayent avant de contester l’Ă©vidence, elle trouve ici une interprĂ©tation pĂ©tillante et cependant soucieuse du dĂ©tail (jusque dans l’arpège inattendu au deuxième temps de la douzième mesure). Des appogiatures toniques et un tempo aussi allant que rĂ©gulier – sans exclure, avec une juste parcimonie, un lĂ©ger ritardendo quand le thème liminaire s’apprĂªte Ă  refaire son entrĂ©e, vers 2’ – offrent un air bonhomme et jovial Ă  cette interprĂ©tation. Comme pour les autres pièces, de petits dĂ©tails, comme la manière de poser le do, trois mesures avant la fin (2’53), tout en douceur au lieu du braoum redoutĂ©, cautionnent la qualitĂ© et l’engagement de cette exĂ©cution.
Entre majeur et mineur (jamais assumĂ© Ă  l’armature), l’Andante est aussi attentivement proposĂ©, avec cette admirable science du tempo-rĂ©gulier-mais-avec-le-petit-retard-qui-va-bien et une première non-reprise prĂ©cieuse pour assurer la fluiditĂ© du discours. Le rondo, « allegro grazioso », ne se dĂ©pare pas des grandes qualitĂ©s prĂ©cĂ©demment entrevues. Le mouvement est jouĂ© tout droit, sans recherche d’esbroufe mais sans mĂ©pris par-dessus-la-jambiste (ouĂ¯r le ritendo avant la reprise finale du thème, 0’57).
Le disque est donc

  • charmant, et ce n’est pas une insulte mĂªme sous nos petits doigts boudinĂ©s, plus prompts Ă  tancer la mollesse qu’Ă  louer la classe,
  • exĂ©cutĂ© avec une finesse incroyable, entre
    • doigts dĂ©liĂ©s,
    • sens du swing voire des rythmes (doubles, rythmes ternaires contre binaires, contretemps, tempo et dilatation en finesse) le tout Ă©tant, en sus,
  • habilement allĂ©gĂ© de certaines reprises qui eussent gĂ¢chĂ© le plaisir en le voulant trop prolonger.

Si l’on ne saura point si une musicologique guide la distribution du récital ou la relative brièveté du disque (57’), l’on trouvera ou retrouvera dans ce disque une illustration de l’art étonnant, au sens fort, de Jean Muller, capable de transcender des partitions en leur restituant leur musicalité sans jamais se la ouèj, art qui nous avait ébaubi devant ses Variations Goldberg en live et en disque.
Actuellement, ce troisième volume n’est pas disponible Ă  l’Ă©coute gratuite sur YouTube, mais on profitera avec gouleyance et du premier tome, et du second, mĂªme si la piètre qualitĂ© sonore n’y donne qu’une idĂ©e indicative de l’intĂ©rĂªt du travail du Luxembourgeois… lequel, est-ce un hasard, a aussi gravĂ© une monographie d’un des plus formidables et polĂ©miques virtuoses français, dĂ©sormais franco-turc, le foufou et incroyable pianiste StĂ©phane Blet. Non, ça n’a rien Ă  voir en apparence ; et, ce nonobstant, dans un monde (musical mais pas que) grignotĂ© par

  • la mĂ©diocritĂ©,
  • la spĂ©cialisation sclĂ©rosante et
  • le frileux atermoiement,

c’est tout sauf rien.

RenĂ© Gerber est une forĂªt

 

Grey n’en avait que 50.
Avec 233
nuances, on passe un step.
Voici donc une promenade de 32 pages parcourant les 233 Å“uvres de RenĂ© Gerber, dont l’on parla quelque fois sur ce site. C’Ă©tait chouette que des spĂ©cialiss fissent confiance – après lecture – Ă  un non-musicologue pour le travail. Avec mes armes donc mes maladresses, j’espère avoir rendu hommage au Suisse mĂ©connu sans siruposer le propos ni feindre que je suis plus rouĂ© que le monsieur voire plus intelligent que je ne saurais l’Ăªtre.
VariĂ© et stimulant car Ă©voquant un musicien important ET mĂ©connu, le beau livre oĂ¹ se faufile cet article est Ă  retrouver ici.

 

Le bientĂ´t qui ne vient pas

Photo : Rozenn Douerin

 

C’est une chanson un peu bizarre qui continue de cĂ©lĂ©brer l’entre-trois confinements.
Pas vraiment une chanson, mais une chanson quand mĂªme.
Une proposition.
Un truc pour signifier que les gougnafiers peuvent tuer les microacteurs de la culture, mais va encore falloir faire un effort pour les achever.
Courage, ordures, on sait que vous en Ăªtes capables.