
L’on me demanda une chanson pour un gramophone.
J’ai pas la science, l’humour et le studio d’un Romain Watson mais je fis ce que je pus.
Avec un « s », vidaman. (Pfff.) (Fi.)

L’on me demanda une chanson pour un gramophone.
J’ai pas la science, l’humour et le studio d’un Romain Watson mais je fis ce que je pus.
Avec un « s », vidaman. (Pfff.) (Fi.)

Soul and groove, deep with beat: « Voici ton score et tes partners, mettez du feeling. »
Le reste est saxophonique.

Chacun le sait, le gouvernement français est une bande de gougnafiers sans vergogne. Tout acte posé en faveur de la culture est donc un coin enfoncé dans le bide monstrueux de ces salopards.
Au jour le jour, Ă notre mesure, en jouant, en crĂ©ant, en rĂ©pĂ©tant, en enregistrant, nous continuons Ă lutter contre ces infĂ¢mes par le seul fait de dĂ©ployer le beau et le stimulant, et de s’efforcer de les partager. En toute lĂ©galitĂ©, certes. Mais avec, ouf, la putain de haine qui sied Ă l’encontre de ces rĂ©sidus de merde. Restons vivants.
#cultureendanger

Comme le souligne le livret d’Irène Minder-Jeanneret, incluant des feuillets à la fois intéressants car documentés et grotesques voire fats car pratiquant la ridicule écriture inclusive, Caroline Boissier-Butini, contrairement à « beaucoup de ses contemporain-e-s » (hahaha), a eu de la chance. Des chances :
Au programme de ce nouveau disque, deux concerti pour piano, le cinquième (« l’Irlandais ») et le sixième (« Suisse »), ainsi qu’un Divertissement pour piano, clarinette et basson. On regrette le choix helvĂ©to-helvĂ©tique de rĂ©enregistrer le sixième, dĂ©jĂ ouĂ¯ tantĂ´t sur ce label, quand d’autres Å“uvres doivent attendre de ressusciter sur nos phonogrammes, mais le projet revendique une spĂ©cificitĂ© : s’inscrire dans une optique « historiquement informĂ©e » puisque cet opus est gravĂ©, cette fois, sur instruments d’époque, sauf le cinquième Ă en croire la quatrième de couverture.
En première mondiale, le Cinquième concerto pour piano et orchestre, enregistrĂ© « en direct », s’ouvre par un Allegro maestoso qui pèse la moitiĂ© de l’œuvre. Le premier solo est confiĂ© au traverso de Sarah van Cornewal, sur une base associant le basson de RogĂ©rio Gonçalves et le piano d’Adalberto Maria Riva. L’on apprĂ©cie d’emblĂ©e deux qualitĂ©s :
Le pianoforte un Antonin Tomaschek de 1835 restauré récemment par Jullian Baudoin s’offre rapidement son premier solo à découvert, rappelant que, souvent, ce type de pièces était joué au piano seul quand
Des pĂ©dales de cordes reprennent et doublent le piano. Le traverso dialogue doucement avec le clavier dans une ambiance mozartienne douce oĂ¹ le pianoforte est quasi seul au monde de la deuxième minute Ă la dixième. Par
Adalberto Maria Riva tĂ¢che de donner un peu de vie Ă cette musique bien tournĂ©e mais dont l’inventivitĂ© et l’intĂ©rĂªt orchestral ne sont certes pas les Ă©lĂ©ments premiers du langage : on est au dĂ©but du dix-neuvième dans la bonne sociĂ©tĂ© genevoise, il ne faut point en attendre davantage.
Un Allegretto se faufile alors, introduit par une ritournelle charmante du piano. La mélodie est reprise parfois à la main gauche quand la main droite tintinnabule ses gammes. L’orchestre répond brièvement aux motifs pianistiques qui, à l’occasion d’une variation, n’hésitent pas à se goberger des aigus (1’45), entre « Là ci darem la mano » et air populaire façon « Maudit sois-tu carillonneur », première évocation. Jusqu’ici, l’aspect exotico-irlandais de la chose nous a échappé, sans doute pour faire monter le suspense à l’approche du dernier mouvement !
C’est un Allegro moderato qui conclut l’affaire ; et là , effectivement, ça irlandise avec un air populaire dont le livret donne trois titres possibles. Après l’introduction orchestrale, le piano reprend la main dans ce swing ternaire. Puis un tutti, avec triangle s’il vous plaît, rejoint tout le monde. Ensuite, le piano fait bouger les petites saucisses du soliste. La musique s’articule entre guirlandes de notes, thème harmonisé au piano et tutti à vocation folklorisante. Sans abus de finesse ? Si fait, mais diablement efficace, virtuose pour le piano et raccord avec l’intitulé. La partie d’Adalberto Maria Riva alterne donc entre thème solo, variation pyrotechnique, thème avec orchestre, et exposition bariolée. La composition oublie rapidement le groove irlandais pour revenir à une musique plus habituelle dont les musiciens tirent probablement le meilleur, y compris dans les rares moments inattendus comme cette reprise grave au traverso à 6’45.
Le Sixième concerto pour piano, flĂ»te obligĂ©e et strings (pas pu m’en empĂªcher) nous avait fort plu tantĂ´t. Il est ici enregistrĂ© en direct et avec instruments anciens. Les appogiatures rendent charmant le dialogue initial de l’Allegro entre pianoforte et traverso. Il y a de la solennitĂ© et nĂ©anmoins de l’élĂ©gance dans la rĂ©alisation. Si la partition refuse toute originalitĂ©, elle rĂ©affirme un savoir-faire aussi certain que savant, lequel exige des interprètes dextĂ©ritĂ© dans les gammes ou bariolages, et musicalitĂ© – dont les signes peuvent Ăªtre, Ă titre d’exemple,
Force et rĂ´le principal restent au piano, Ă©ventuellement en duo avec le traverso. Le rĂ©sultat bĂ©nĂ©ficie d’une dĂ©licatesse patente, y compris dans les rares passages orchestraux oĂ¹ la petite masse sait crĂ©er une tension. Chaque musicien est investi, jusqu’à la clarinette pourtant peu sollicitĂ©e.
conduisent, comme il sied, Ă une coda attendue.
Pour un Suisse bon teint (quoique inclusif.ve), le point fort du concerto reste l’Andantino osant l’invocation intégrale du « ranz des vaches », hymne officieux de la Suisse nous dit-on, dont le livret se goberge à six reprises, ça rigole pas. Après l’introduction orchestrale, le piano prend peu à peu ses aises en étalant tendrement le Sol majeur puis en exposant l’hymne plus-que-sacrée avec le recueillement requis auquel les cordes font écho. Un bref accelerando propose une respiration bienvenue avant que le piano ne remette la petite troupe dans la bonne direction. Des variations, sommaires mais exécutées avec délicatesse, agrémentent cet air traditionnel au gré des trilles du traverso. Les accélérations – détentes rythment un développement mignon qui peine à s’extirper des conventions malgré quelques interventions singulières (violoncelle basique et sporadique de 9’55 à fin de partie).
Le Rondo, enchaĂ®nĂ©, poursuit le projet ranz en le dĂ©vergondant sobrement, id est entre G, C et D. Les amateurs de complexitĂ© harmonique passeront Ă©videmment leur chemin. L’heure est plutĂ´t Ă l’extĂ©riorisation d’une technique pianistique de bon aloi que l’interprète tente de rendre musicale Ă dĂ©faut de pouvoir feindre passionnante. Tout cela est entre charmant et un peu gĂªnant si l’on ne goĂ»te pas exclusivement la musique surannĂ©e. L’utilisation d’un pianoforte Ă©quilibrĂ© mais un peu sec n’attĂ©nue pas cette impression de boĂ®te Ă musique volontairement folklorique qui peine Ă fasciner malgrĂ©, enfin, quelques modulations judicieusement secouantes (5’23). MalgrĂ© que l’on en ait, la prĂ©cision de l’orchestre et la bonne volontĂ© du pianiste n’y peuvent mais : on salue la bonne volontĂ©. Certes, on applaudit l’inspection de rĂ©pertoires mĂ©connus, on admet la perspective d’enregistrement « historiquement informĂ© », mais l’on ne peut nier le fait que, Ă nos oreilles de non-spĂ©cialiste non-helvĂ©tique, en dĂ©pit
ici, la musique de Caroline Boissier-Butini sonne, révérence parler, plate, pauvre et amidonnée.
Un Divertissement pour piano, clarinette et basson en deux mouvements conclut l’affaire. Une introduction sans finasserie du piano ouvre la chose. La clarinette en solo et le basson en pouĂ«t-pouĂ«t rĂ©pondent sommairement. Ne cherchons pas plus prĂ©tentieux que ce qu’annonce le titre : il s’agit de se divertir sans pinailler. Partant, la compositrice prend un thème populaire qu’elle varie d’un instrument Ă l’autre sans trop pousser ni les musiciens ni le contrepoint dans leurs retranchements, brève mais certes pas vilaine modulation comprise. Adalberto Maria Riva, Pierre-AndrĂ© Taillard et RogĂ©rio Gonçalves (pas très bien loti par la partition) font ce qu’ils peuvent pour ajouter de l’esprit Ă un ouvrage associant solide facture et, surtout, rĂ©pĂ©titivitĂ© dans l’Allegro con spirito.
On s’attend Ă plus d’esprit dans le « Rondeau tempo di Pollacca » final, oĂ¹ la librettiste voit un choix « politique » militant pour la Pologne indĂ©pendante et « une grande compassion pour les peuples opprimĂ©s » d’autant que le père mĂ©decin de la compositrice avait comme client un Polonais notoire (en Pologne). Ne mentons pas : aussi loin que notre inculture nous permet d’écrire cela, cela s’entend sans dĂ©plaisir mais s’écoute sans plaisir non plus. Les interprètes n’y peuvent mais.
Il n’empĂªche, et l’on est contrit de l’écrire tant on est reconnaissant au label VDE-Gallo des dĂ©couvertes faites grĂ¢ce Ă lui, les 9’ de ce tarif, malgrĂ© l’allant maintenu par les exĂ©cutants, sont rapidement bourratives tant le manque de crĂ©ativitĂ© et de cahots grève une Ă©coute attentive.
En conclusion, le disque a certes le mĂ©rite de rĂ©vĂ©ler sous un nouveau jour une compositrice oubliĂ©e, mais il peine Ă masquer, sous la qualitĂ© de l’interprĂ©tation, ce qui ressemble fort, un siècle plus tard, Ă la platitude fonctionnelle d’une musique joliette qui fleure la naphtaline et l’occupation de circonstance.

Aujourd’hui, on sait que Michel BĂ¼hler a toujours raison.
Pas étonnant que je le chante, en somme.

Maladies. Fermeture des lieux de culture. Haines poisseuses. Froidure mouillée.
Mais toujours la musique et sa pulsation roborative, ici rendue par la grĂ¢ce de Jasmina Kulaglich
pour le concert « Y a d’la joie » du festival Komm, Bach!.

Après une première galette rendant gloire Ă l’œuvre pianistique d’Olivier Penard, Orlando Bass remet le couvert dans un mĂªme coffret – magnifiquement captĂ© par Christophe Germanique – pour donner Ă ouĂ¯r quelques spĂ©cimens de son catalogue personnel, en l’espèce un grand cycle de 40′ et une rhapsodie de 15′.
2.
Orlando Bass
Le cycle Ironies (2018) se dĂ©ploie sur treize pièces. La passacaille liminaire [disponible en ouverture de la seconde vidĂ©o infra] s’ouvre sur de sombres couleurs qu’agrĂ©mentent rapidement des guirlandes cristallines. Ă€ l’ostinato grave s’opposent la tentation de l’envolĂ©e cĂ©leste oĂ¹ des accords tentent de cadrer des gammes volontaires et envahissantes. Une suspension du discours (3’45) rebat les cartes. Elle libère une autre forme de chaos quasi spectral, dĂ©sarticulĂ© comme un jeu de cloches se dĂ©robant en vagues Ă©chos. La rĂ©sonance finale prolonge ce son liquide jusqu’à plus soif.

L’étude sur Pi (le nombre), d’une durĂ©e de 3’14, bien sĂ»r, est prĂ©sentĂ©e dans le livret (hĂ©las non signĂ©, mĂªme si l’on suppute que les compositeurs s’y sont quelque peu investis) comme « construite Ă partir de la sĂ©quence des dĂ©cimales du nombre Pi, en utilisant la frĂ©quence des occurrences du zĂ©ro pour construire des phrases musicales, le tout liĂ© par une symĂ©trie autour d’une note n’existant pas au piano : le si un quart dièse ». Pour surpasser cette introduction Ă peu près aussi limpide que la conscience d’un homme politique ou une bafouille de Bertrand Ferrier, il faut accorder sa confiance au talent et Ă la singularitĂ© pince-sans-rire d’Orlando. Ça tombe bien : je l’accorde.
La pièce dĂ©bute promptement avec une Ă©nergie frappĂ©e par des accents quasi hispanisants. Donnent raison Ă notre curiositĂ© frileuse – c’est bien aimable Ă eux :
Une berceuse enquille. Trois puis deux motifs descendants esquissent manière de thème autour duquel le piano peine Ă trouver l’apaisement, mĂªme dans les aigus. Harmoniques et rĂ©sonances offrent un espace de respiration vers 2’, mais ni basses circulaires, ni oscillations aiguĂ«s – rien ne prĂ©pare, en somme, au somme mieux que la suspension du discours.
La barcarolle se balance comme de juste, sans éviter les emportements que les frottements harmoniques exaspèrent. La partition, commencée en duo, se divise ensuite en trois voix, le thème se fixant un temps au centre du clavier. Une deuxième section vole vite en éclats quand l’aigu reprend le thème fortissimo. Les amateurs de swing mièvre passeront leur chemin, en dépit d’une fin délicate : ce sera bon signe pour les autres.
Le scherzo fait courir de droite Ă gauche un mĂªme motif. L’exĂ©cution associe
La deuxième section associe unissons dans les médiums et graves avec les commentaires aigus en duo. La tentation du lyrisme guette. Incompatible avec l’idée ironique imposée par le titre du recueil, elle cède face au retour du motif liminaire, brillant à souhait avec sa coda façon Volodos.
La sixième ironie est intitulĂ©e Undae transeunt, ce qui signifie, comme chacun sait, ben, c’est pas simple. « Transeunt », c’est facile : « passent ». Unda, c’est l’eau. Undae, ça peut Ăªtre des ondulations repĂ©rables sur un corps planĂ©taire (genre des champs de dunes sur une planète ou assimilĂ©e) ; mais il peut aussi s’agir, fantasmatiquement, des ondes en gĂ©nĂ©ral et spĂ©cifiquement de celles de la radio, le dĂ©dicataire de cette pièce Ă©tant producteur Ă la radio. L’eau onnedoule et coule en effet Ă main droite, entre les accords ou les commentaires de la main gauche. Des trilles finissent par vouloir s’envoler malgrĂ© la pesanteur des graves percutants. Gravitation, tout le monde redescend alors dans les trĂ©fonds du clavier. Une deuxième section, moins secouĂ©e, tente alors de rebĂ¢tir un espace plus vivable ; mais les mĂªmes tensions rĂ©apparaissent, prolongĂ©es par des effets de reprises ou d’échos jusqu’au chaos final, vite rĂ©sorbĂ© – comme pour rĂ©pondre au projet de cette partition cherchant, selon la notice, à « rester sereine dans son propre chaos », ce qui n’est pas forcĂ©ment si oxymorique qu’il le semble a priori.
Un impromptu enchaĂ®ne et, grĂ¢ce au livret, nous permet d’apprendre un verbe puisque la piste « Ă©mule un tendre impromptu ». Comme, cette fois, chacun sait pour de bon, « Ă©muler » semble dĂ©signer, en langage de geek, la simulation sur ordi du fonctionnement d’un autre ketru, par ex. un autre système d’exploitation (hors toute politique, bien entendu). Un rythme ternaire permet d’exposer un thème traitĂ© presque très sagement, comme en tĂ©moignent les conclusions – pour le coup ironiques – autour de 0’54. Le dĂ©veloppement conduit Ă une nouvelle Ă©vocation du thème jusqu’à une coda grave et Ă©thĂ©rique.
Pour les corps non Ă©thĂ©riques, bonne nouvelle : il y a Ă manger dans les deux « ironies » suivantes. De volubilita condimentorum promet de nous guider dans, j’traduis approximatimatif, la volubilitĂ© des assaisonnements, susceptible de traduire, selon le livret, « l’activitĂ© foisonnante, presque pathologique, [rĂ©gnant] en cuisine ». Ça va vite, en effet, dans les aigus, avant que les graves ne donnent un cĂ´tĂ© jazzy Ă cette course de nouveau ponctuĂ©e de cadences ironiques (0’45). Dans cette prĂ©cipitation, le chef Orlando nous mĂ©nage quelques belles respirations (0’54, avant le lab – mib – solb) entre deux rushs, incluant quelques explosions propres Ă remettre de l’énergie dans ce moteur audiblement bien huilĂ©.
Cruditas colombo urbano Ă©voque, outre, fĂ»t-elle ironique, cette maudite troisième dĂ©clinaison des imparisyllabiques avec leur putain de gĂ©nitif pluriel en -um, l’indigestion par pigeon des villes ou pour cause de pigeon des villes (« j’aime bien l’ambiguĂ¯té », nous stipule le compositeur qui est donc bien un grand malade). Deux accords rĂ©currents rĂ©sonnent, les maudits, tandis que l’on tĂ¢che de traĂ®ner son trop-plein vers on ne sait quoi (j’ai bien une idĂ©e, mais pas ici), avec la sensation douloureuse d’avoir Ă©tĂ© pigeonnĂ©s. Que ce soit le pigeon qui indigère Ă cause des cochonneries humaines, ou l’humain qui indigère Ă cause d’un pigeon trop urbain, le rĂ©sultat, bancal et sans solution, est malaisant Ă souhait.
Undae dissolvunt, dédié à une férue de la mer, baguenaude avec fantaisie, et sans négliger les silences, dans un monde balancé avec légèreté mais non mièvrerie. Nous en préservent
Deux mouvements perpĂ©tuels s’ensuivent, « abusant de l’intervalle de seconde » nous prĂ©vient, mutin, le livret. Le A triture la seconde mineure avec une virtuositĂ© et un motorisme que la technique pianistique exceptionnelle du compositeur rythme et enrichit Ă loisir sur un spectre de nuances d’oĂ¹ Ă©merge, çà ou lĂ , l’ironie d’une comptine enfantine brisĂ©e par l’arythmie apparente (1’16). (Oui, on peut respirer, youpi, youpi, la phrase est finie.)
Le B porte son dĂ©volu sur la seconde majeure passĂ© Ă la sauce malambo – danse folklorique argentine oĂ¹, comme savent ceux qui savent, « le rythme prĂ©vaut sur la mĂ©lodie », nous promet-on et qui s’amuse parfois Ă balancer entre un rythme ternaire 3/3/3/3 et un rythme brisĂ© en 2/4/2/4. Ça swingue, en effet, dans le piano, sans oublier de respirer pour lisibiliser, badabam, le phrasĂ© de l’interprète (0’41), par exemple.
gouleyant. Une sarabande funèbre de près de 7’ conclut le cycle. Posé, l’incipit fonctionne un temps sur une aspiration au transcendantal des aigus que l’attractivité des basses contrecarre à plusieurs reprises. Des réitérations semblent mimer le ressassement d’une remémoration circulaire. La construction évoque une déconstruction. Des pointillés sonores, composites jusque dans leurs harmonies, assemblent différents motifs exposés à différentes hauteurs et intensités. La colère ou le chagrin (est-ce toujours si distinct ?) gronde avec expressivité. Puis un brusque tacet (4’59) absorbe ces excès. Le motif liminaire revient, habillé par des graves funèbres qui engloutissent peu à peu tout espoir de lumière, d’abord dans une longue tenue, dans un long silence ensuite.
Après les Ironies, un sarcasme « sardonique » conclut le disque. Ce quart d’heure est intitulé Un pot-très-pourri d’opéra, issu de deux spectacles environ :
DĂ©formĂ©s, grimaçants, mĂ©connaissables, concatĂ©nĂ©s ou juxtaposĂ©s, des tubes d’opĂ©ra se bousculent sous les doigts d’un remixeur-interprète qui n’ignore rien de ce rĂ©pertoire ni de l’art de la paraphrase – art qui se rarĂ©fie aujourd’hui, fors l’inĂ©narrable Cyprien Katsaris et, donc, le sardonique Orlando Bass. Le rĂ©sultat pourrait Ăªtre « simplement » technique, ou jeu de private jokes pour mĂ©lomanes fans de Radio Classique et plus calĂ©s qu’un directeur d’opĂ©ra incompĂ©tent.
happent l’auditeur dans un enjeu autrement intĂ©ressant que l’entre-soi ou l’admiration aussi justifiĂ©e que stĂ©rile en Ă©motions. Le compositeur s’approprie les Å“uvres dĂ©pecĂ©es ; l’interprète leur redonne vie en les pimpant de sa fougue et de sa science pianistique. Au programme, ni trahison, ni humour pour sourire pincĂ© et coup d’Å“il au voisin de la Philharmonie afin de vĂ©rifier si lui aussi feint d’avoir reconnu : plutĂ´t une mĂ©ditation sur
Tantôt, Orlando Bass difforme, pour ainsi dire, l’air et l’harmonie. Ainsi, il révèle et défie le tube en le tordant.
Tantôt, il cite brièvement un « air connu » quasi tel quel, faisant émerger à découvert ce que tout-le-monde-est-censé-connaître-donc-apprécier.
Tantôt, il se perd dans de superbes méditations qui ne sont pas forcément des transitions.
TantĂ´t, il trahit les hits avec talent, les triture et les brouille au point de rendre, paradoxe non nĂ©gligeable, mĂ©connaissables (Ă quel moment c’est encore le tube, Ă quel moment c’est vraiment n’importe quoi ?).
Et, tantĂ´t, il fait tout cela Ă la fois, comme quand il mute Offenbach en Bizet.
Comme le revendique Orlando Bass, « il n’y a pas une mesure qui ne soit tirĂ©e d’un ouvrage lyrique, mais le degrĂ© de dĂ©formation peut Ăªtre tel que le compositeur ne se souvient pas de toutes les rĂ©fĂ©rences… »
Bref, il y a
L’ensemble de ce pot-fort-faisandĂ© pĂ©trit une conclusion Ă la hauteur d’un disque rĂ©servĂ© aux pianophiles que l’envie de dĂ©couvrir Ă©critures singulières et interprĂ©tation hĂ©naurme titille. Pour les autres, pas d’inquiĂ©tude : entre un loup et une polĂ©mique sur la relation maĂ®tre-Ă©lève dans les conservatoires parisiens, il doit bien rester un disque d’HĂ©lène Grimaud dans un bac de la Fnac Saint-Lazare. Ou, mieux, un recueil des plus belles photos d’Assa TraorĂ©. Oh, oui, c’est bien, ça. En tout cas, quand on aime, ça doit Ăªtre sympa aussi. Au moins autant que l’Écosse en autocar, j’imagine.

Finis, les notices, manuels techniques et modes d’emploi incomprĂ©hensibles !
Michel BĂ¼hler a la mĂ©thode pour nous simplifier la vie, hĂ©las.

Enregistré avant et après le Premier confinement, le premier double album d’Orlando Bass, sponsorisé par la Banque populaire et porté par le label polonais Dux, s’éloigne résolument des standards du genre.
Cette association entre une dichotomie franche et un système d’échos supposĂ© invite donc Ă transformer sa mĂ©moire auditive en chambre d’écho ou en caisse de rĂ©sonance afin de s’approprier et de faire signifier la mise en parallèle des deux disques rĂ©unis par un interprète exceptionnel dont on a, tantĂ´t, tressĂ© quelques louanges çà et lĂ puis Ă©coutĂ© la parole.Â
1.
Olivier Penard‘s piano works
Le premier disque explore l’œuvre pianistique d’Olivier Penard de façon symĂ©trique : deux sonates encadrent trois interludes.
La Deuxième sonate s’articule en quatre mouvements. Le premier attaque de façon dĂ©cidĂ©e voire percussive. Au rythme et aux contretemps rĂ©pondent des guirlandes de notes qui filochent Ă travers tout le piano, en duo parallèle, en divergences, en dĂ©rapages ou accompagnĂ©es de notes et d’accords rĂ©pĂ©tĂ©s. La fusion des deux propositions (accords percussifs et serpentins digitaux) s’opère progressivement mais sans exclure des Ă©pisodes oĂ¹ cette rĂ©union se suspend dans une respiration au swing presque jazzy, un peu Ă la NikolaĂ¯ Kasputin (3’23). Sous les doigts très sĂ»rs de l’interprète s’exprime un travail compositionnel – carrĂ©ment – sur
Le deuxième mouvement expose une sorte gamme perpétuelle qu’auréole la pédale de sustain et qui se perd dans les lointains suraigus. D’abord en duo, ensuite en trio, le motif se dissout dans une série de notes répétées sur lesquelles la main droite propose des gouttelettes et des éclaboussures. De cette humidité sonore réémerge, vaporeuse, la gamme perpétuelle. Le système se prolonge, installant une buée presque contemplative. Délicate, celle-ci contraste avec l’art de cogner apprécié dans le mouvement précédent.
Une voie descendante s’offre au bout de 4’40, sans désamorcer la pulsion ni la pulsation ascendantes. Toutefois, nuances et épisodes intermédiaires éloignent le systématisme qui pourrait poindre. Le compositeur semble faire confiance à l’expressivité de son interprète pour accorder vie aux résonances (7’10) et aux chapelets de gammes ou d’intervalles dans des directions très affirmées. Les motifs descendants semblent l’emporter, posés sous des aigus cristallins, jusqu’à ce que l’aspiration ascensionnelle ne surnage dans une dernière série de gammes qu’Orlando Bass laisse résonner vingt bonnes secondes, jusqu’à extinction…
… prĂ©parant un troisième mouvement intitulĂ©, c’est d’autant plus signifiant que les autres sections n’ont pas de titre, « (disparition) ». Il s’agit d’une « allusion littĂ©raire », nous prĂ©cise l’interprète – Perec, nous voici ! En effet, nous Ă©claire Orlando Bass,
la sonate Ă©tant en ut (ni majeur, ni mineur, juste en ut), le do est très prĂ©sent, comme axe, dans les deux premiers mouvements. Pour compenser, il n’y a aucun do bĂ©carre dans le troisième mouvement, je l’ai vĂ©rifiĂ©… d’oĂ¹ la prolifĂ©ration de do(s) au dĂ©but du dernier mouvement !
Nous renvoyant, donc, do à do, l’affaire part avec une tonicité et un mystère a priori peu compatibles avec your average disparition. Des segments déchiquetés hésitent entre se courir après, se poser, gambader et se frotter les uns aux autres.
dessinent un paysage mystĂ©rieux oĂ¹ l’on pourra chercher des intertextes tant très sĂ©rieux qu’enfantins (de la souris verte incarnĂ©e par les cinq notes Ă la claireuh fontaine qui coule Ă 2’51 ou Ă 4’20). Des accords arpĂ©gĂ©s, des trilles, des bariolages, des zĂ©brures font osciller le mouvement entre dĂ©structurations, debussysmes et Ă©chos minimalistes qui apparaissent autour de 5’ puis s’autodĂ©truisent. Dans la dernière partie du mouvement, Ă©voquant une structure ABA, le discours s’enrichit d’associations entre
Le quatrième mouvement s’enflamme d’emblée avec
Orlando Bass nous fait ainsi profiter Ă la fois de sa virtuositĂ© tranquille, de son sens de la musicalitĂ© et de sa maĂ®trise des flux tant digital que sonore. Vers 2’30, le discours paraĂ®ts’apaiser sous l’effet d’un Ă©cho qui absorbe le trop-plein d’énergie, glissant mĂªme vers la tentation d’un lyrisme intranquille que dissout un rythme jazzy irrĂ©pressible. Notes en fusion et accords rĂ©pĂ©tĂ©s dĂ©ferlent alors. On dirait qu’ils se gobergent de leur dynamisme roboratif et de leurs dissonances savoureuses.
Un nouvel apaisement, battant au rythme d’un balancement ternaire, semble prĂ©parer la pĂ©roraison finale, idĂ©ale, selon la logique habituelle, pour rĂ©exposer le brio de l’interprète et souffler l’auditeur grĂ¢ce Ă une pyrotechnie extravagante. Or, il n’en sera heureusement rien. En effet, la musique se suspend peu Ă peu, dans un long effacement progressif qui prĂ©serve le charme oxymorique de la pièce, id est l’association entre rage percussive et poĂ©sie Ă©nigmatique.

Les quatre dernières pistes sont des synesthésies musiquant, et hop, des intertextes littéraires. Les Trois interludes d’après Ophélie [de Rimbaud] s’articulent autour des trois sections du poème. La première nous montre Ophélia/Ophélie allongée dans l’onde. Le vent, ce coquinou, lui baise les seins et « un chant mystérieux tombe des astres d’or ». Musicalement, un clapotis dans le médium se présente entre les étoiles des aigus et la gravité dangereuse qui tire vers les graves. Une houle tend à se former, de plus en plus active quoique portée par l’attraction des étoiles. La musique liquide a beau se suspendre (2’35), une sorte de jet d’eau inonde le clavier.
La « romance du soir », les frissons des saules et soupirs des nĂ©nuphars froissĂ©s finissent alors par s’éteindre dans les ultima verba d’un dernier clapotis.
Ă€ la deuxième section, OphĂ©lia a pĂ©ri, dĂ©bordĂ©e par « les vents » et « les plaintes de l’arbre » poussant Ă la libertĂ©. VoilĂ donc la belle gosse victime de cet « infini terrible » et de ces « grandes visions » soufflĂ©es par un « beau cavalier » jusqu’Ă briser le « sein d’enfant » de la miss, ce qui est fort fĂ¢cheux. En langage pianistique, c’est le grave qui creuse la tombe (le bilingue qui joue doit apprĂ©cier ce jeu de mots d’une subtilitĂ© abyssale). Aigus et mĂ©diums dispersĂ©s et instables proposent, par grappes, quelque souvenir d’une autre vie. L’Ă©grène un motif de neuf notes en solo, duo puis trio. Il rĂ©pand cette nostalgie en boucles brisĂ©es de plus en plus tĂ´t, entre aigu et mĂ©dium. Ces cycles difformes ne s’assècheront plus, envahissant mĂªme le grave et l’ultragrave. Un dernier volet reste suspendu entre coup de tonnerre grave et aigus persistants. Ainsi s’achève l’Ă©vocation de l’irrĂ©conciliable faiblesse humaine, entre notre aspiration aux grands souffles des libertĂ©s et notre indĂ©crottable finitude.
La dernière section du poème est la plus courte. Elle reprend l’image de « la blanche OphĂ©lia » flottant « comme un grand lys », que le poète a vue, une nuit qu’il revenait cueillir des fleurs au plan d’eau maudit (je synthĂ©tise approximatif). La traduction musicale est cependant la plus longue de la trilogie. Elle se dĂ©ploie d’abord autour d’aigus et de mĂ©diums qui frottent leurs dissonances et leurs accents aux mystères du silence. Petit Ă petit, la partition grignote du grave. La nuit y gagne en gravitĂ© fuligineuse ce qu’elle perd en Ă©toiles tristes. Un balancement lugubre, plus dĂ©chirant que dĂ©sespĂ©rĂ©, s’amplifie jusqu’à fricoter avec un projet d’explosion dont les harmonies sporadiquement debussystes ou ravĂ©liennes sont Ă la fois provisoires et rĂ©currentes. Un glissendo de bas en haut du clavier se retrouve aspirĂ© dans les ultragraves. Seul phare qui tente de luire de temps en temps : les trois notes rĂ© – rĂ© – do#, dont l’accentuation par Orlando Bass Ă©voque un appel Ă jamais avortĂ© Ă la fugue du PrĂ©lude, choral et fugue de CĂ©sar Franck (le sujet s’ouvre sur mi – mi – rĂ©#, rĂ© bĂ©carre – rĂ© – do #, etc.). Le motif descendant est repris dans un clapotis qui, bientĂ´t, disparaĂ®t dans la sombre clartĂ© qui tombe des Ă©toiles.
Dernière pièce au programme, la Première sonate pour piano est une transcription « d’une pièce pour tĂ©nor, chÅ“ur et piano intitulĂ©e Der Steppenwolf », inspirĂ©e par Le Loup des steppes de Herman Hesse. Le roman narre la tentative de transformation de Harry par Hermine, tentant d’acclimater un solitaire aux joies de la sociabilitĂ© bourgeoise, sur fond de montĂ©e du nazisme (je re-schĂ©matise approximatif). La pièce commence donc plus dark que dark, avec rythmique ultragrave et rĂ©ponse inquiĂ©tante de la main droite. Accords, fusĂ©e descendante et glissendo tentent vainement de faire diversion. Une nouvelle syncope grave accompagne le motif liminaire de la main droite.
Unissons et duos s’étouffent dans l’ultra-aigu, comme si le narrateur cherchait une issue loin de tout, à droite ou à gauche. Séduisent dans l’interprétation
La partition fait voyager les patterns significatifs
crĂ©ant, par-delĂ les mutations du propos, une unitĂ© prĂ©cieuse pour l’auditeur. Une respiration intervient vers les 6’, aussitĂ´t perturbĂ©e par une reprise des propos initiaux, deux octaves plus haut. Orlando Bass dĂ©ploie la nettetĂ© et la justesse nĂ©cessaires tant pour dessiner sursauts et rĂ©currences que pour repeindre dans de nouvelles teintes les rĂ©surgences des obsessions. Les rĂ©expositions de motifs ajoutent Ă la tension de la pièce qui s’auto-exacerbe avec malice, comme on gratte une cicatrice trop fraĂ®che avec de douloureuses dĂ©lices. Le retour de la première partie vers 9’ prĂ©pare une dernière chevauchĂ©e virtuose quoique saccadĂ©e. Des harmonies rĂ©solument messiaeniques (10’23) prĂ©figurent la pĂ©roraison finale. Celle-ci tressaute d’accords qui se rĂ©pètent et se poursuivent jusqu’au crescendo fatal, peut-Ăªtre un brin attendu mais cohĂ©rent avec l’histoire proposĂ©e.
En conclusion, s’esquisse ici une musique qui privilégie
PortĂ© par la musicalitĂ© d’un Orlando Bass, le rĂ©sultat est moins plaisant qu’intĂ©ressant ; et ce n’est pas, pour une fois, un mince compliment. Prochain Ă©pisode : Orlando Bass par Orlando Bass, avec des pièces dont certaines semblent avoir Ă©tĂ© finies dans le train menant Ă l’enregistrement, si l’on en croit le trailer un peu confus proposĂ© lors du peaufinage du disque…

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