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Le blog de Bertrand Ferrier, page 167

Presque Estelle Revaz

Manif du 4 février 2021
Manifestation République-Nation, 4 février 2021. Une photo par Bertrand Ferrier.

 

Absolument.
Le projet du jour Ă©tait de compte-render le nouveau disque d’Estelle Revaz avec l’Orchestre de chambre de Genève. Mais y avait manif avec le Sdamp contre la fermeture des lieux culturels et l’Ă©crasement Ă©tatique des musiciens et autres zozos non-essentiels. Si bien que ce billet a bien failli Ă©voquer le nouveau disque d’Estelle Revaz, mais, en rĂ©alitĂ©, il n’en parle pas encore.
Enfin, presque pas.

Bam bam bam

Photo : Rozenn Douerin

 

J’Ă©coutais, paisible, le disque tirĂ© d’un concert de 1978 de François BĂ©ranger dont tant me chantent les louanges. Puis le truc prĂ©senta en bis Magouille blues. Je pensai : mais le ringard ! Aujourd’hui, les mecs magouillent plus, ils font du lĂ©gal. Alors, j’ai Ă©crit une chanson sur l’art d’habiter au C’est-l’Ă©gal.
A posteriori, j’ai pensĂ© que j’avais volĂ© une partie de la sĂ©quence harmonique de Petit velours et le rythme de Flou. Aussi verra-t-on quand les juristes de la major produiront le skeud hypervendeur qui sera tirĂ© de cette hymne, yo.

 

 

Sans tambour ni trompette (ni orgue)

Photo : Jacques Bon (http://www.cafcom.net/)

 

Le festival Komm, Bach! est un festival d’orgue-et-pas-que. Donc il accueille solistes et ensembles vocaux ou instrumentaux, crĂ©ateurs lumière, rĂ©citants et autres Ă©trangetĂ©s. Mais il se rĂ©jouit de compter parmi ses artistes, Ă  l’occasion de certains cyberconcerts, des chanteurs et crĂ©ateurs, parmi lesquels Jean Dubois, Claudio Zaretti et le duo Romain Watson & Magic MĂ©lanie.
Comme pour laisser croire Ă  l’espoir que les musiciens pourraient Ăªtre une grande famille… ou, Ă  dĂ©faut, one big family. Complètement n’importe quoi, soit, et pourtant quelque chose qui roule, ma poule.

 

 

Nicolas Horvath, Les Å’uvres pianistiques inconnues de Debussy (Grand Piano)

 

Voici du Debussy qui aura peut-Ăªtre encore plus le goĂ»t de Debussy car ce n’est pas tout Ă  fait du Debussy ! Le musicologue Robert Orledge, qui pousse la passion jusqu’à une certaine loufoquerie so british, s’est lancĂ© depuis 2001 dans une entreprise de fan informĂ© : Ă©tendre le rĂ©pertoire, tant pianistique qu’orchestral, d’un compositeur qui peinait souvent

  • Ă  Ă©crire ce qu’il s’était engagĂ© Ă  composer, et
  • Ă  terminer les projets qui l’avaient enthousiasmĂ© (pour des raisons artistiques ou pĂ©cuniaires).

Pour expliquer chacune des seize pièces, Robert Orledge signe un livret certes grevĂ© par quelques fautes Ă©tranges dans l’Ă©dition de la traduction (ainsi de « ses rĂ©cent rĂ©citals », p. 14 ou, pire, du « danseur Ida Rubinstein, role principale », p. 9, ce qui est d’autant plus frissonnant que, parmi les critiques excommuniantes de l’archevĂªque de Paris Ă  l’encontre du Martyre de saint SĂ©bastien, il y avait le fait que SĂ©bastien Ă©tait dansĂ© par une femme, juive de surcroĂ®t, so shocking!), mais surtout gourmand en dĂ©tails et en petites histoires, jusqu’à rappeler parfois les commentateurs de la radio jazzy dans le sketch sur « Les radios libres » des Inconnus.

 

 

Le disque s’ouvre sur une série de six préludes. Le premier est une réduction pour piano, écrite par Jacques Durand, du prélude de la cantate L’Enfant prodigue. Une petite ritournelle (qui a dû inspirer l’ambianceur sonore de l’aéroport Roissy-CDG) s’enrichit vite de triolets qui oscillent, entre Philip Glass et Erik Satie, jusqu’à l’émergence du thème à 1’10. Une deuxième partie prolonge le crescendo jusqu’au retour au calme final, paradoxalement conclu par un roulement de timbales.
Le prĂ©lude de Rodrigue et Chimène, un opĂ©ra incomplet Ă  l’orchestration inachevĂ©e, est prĂ©sentĂ© dans une rĂ©duction pour piano partiellement accessoirisĂ©e par Robert Orledge « pour en faire une version de concert ». Dans une alternance sciemment curieuse de 3/4, 5/4, 6/4, 7/4 et 8/4, le Steinway C de 1926 fin et attentif de Nicolas Horvath, remarquablement captĂ© par Paul Metzger, s’attache Ă  rendre les inflexions orchestrales, id sunt les distributions mĂ©lodiques aux diffĂ©rents pupitres, les nuances et les contrastes d’intention. La Fille aux cheveux de lin est prĂ©sentĂ© dans sa version originale (et très brève) en Si bĂ©mol majeur dont l’interprète tire tout le suc sans pouvoir convaincre de l’intĂ©rĂªt d’un digest Ă  valeur d’esquisse, et c’est pas sa faute – hĂ©las, nul doute que l’on aurait plaisir Ă  le vilipender pour prouver notre indĂ©pendance d’esprit.
Le prélude suivant, d’après un vague projet fondé sur l’histoire de Tristan remet le musicologue britannique au premier plan puisque, par ses soins, le morceau a été « reconstitué avec l’aide d’un chant populaire breton ». Partant sur une quinte, s’ornementant de bariolages, il déploie des harmonies effectivement debussystes en gardant l’écart liminaire comme moteur. Habilement réparti sur l’ensemble du clavier, la (re)composition est exécutée avec

  • la fougue,
  • la virtuositĂ© et
  • la musicalitĂ© virtuose

qu’elle exige, bruits de pĂ©dale de sustain en prime, sans que l’on sache vraiment ce que ce que l’on entend a de Debussy hormis l’origine (Nicolas nous affirmera sans doute « tout », mais le livret est moins enflammĂ©). Reste le rĂ©sultat de cette Ă  la manière de : c’est fort beau, et nulle ironie dans cette mention – important puisque des critiques de journaux importants ont mĂ©prisĂ© la prĂ©sente proposition, qu’ils restent bien tanquĂ©s dans leurs Deutsche Grammophon Ă  Diapason d’or.

 

 

Comme le minimix de la « Fille aux cheveux de lin », le prĂ©lude suivant se prĂ©sente comme une alternative aux « Bruyères » dĂ©finitives.  La partition est sensiblement diffĂ©rente en son dĂ©but, en effet, sans cesser de baguenauder sur un ternaire moins perceptible que la libertĂ© des rythmes debussystes. L’aventure des prĂ©ludes « inconnus » s’achève sur un prĂ©lude « reconstruit en 5/4 » autour d’un cornac (Toomai) et de son Ă©lĂ©phant dont le livret laisse penser que, ce remix de La BoĂ®te Ă  joujoux est très orledgien. Le prĂ©lude joue sur l’opposition des registres, ne craint pas de danser avec les pachydermes en frictionnant les harmonies des diffĂ©rents registres. Nicolas Horvath joue sans fard des nuances, du silence, de la percussion et de la respiration. Une ambiance plus orientalisante qu’indienne quĂªte alors un espace que l’interprète spatialise Ă  dessein avant que le rythme ne revienne Ă©prouver le potentiel du piano. La pièce est intrigante et captivante. Le sens de la suspension que dĂ©ploie l’interprète n’est certes pas indiffĂ©rent Ă  la rĂ©ussite de cette piste.
La Petite valse suivante dĂ©veloppe, par la grĂ¢ce de la musicologie, 18 mesures sur 2’10. Il s’agit donc d’une Å“uvre de Robert Orledge, se prĂ©valant avec une mauvaise foi assez cossue d’intertextes debussystes comme gages d’authenticitĂ© pour construire « ce que l’on pourrait nommer une nouveautĂ© d’un grand compositeur ». La prĂ©tention qui sourd de cette proposition ne manque pas d’Ă©tonner, dira-t-on euphĂ©mistiquement.  En rĂ©alitĂ©, la proposition est bien une petite valse qui explore intelligemment l’ensemble du clavier. L’absence de duplicitĂ© de Nicolas Horvath, qui joue droit, dĂ©licat – oui – mais pas gnangnan, justifie cette pièce sans persuader qu’elle apporte quoi que ce soit Ă  la connaissance musicologique de Claude promise par Robert.

 

 

Le dĂ©but d’un ballet, FĂªtes galantes, Ă  ne pas confondre avec les mĂ©lodies inspirĂ©es par Paul Verlaine, mĂªme si le prĂ©texte se fonde sur un argument issu des Uns et des autres, une comĂ©die dudit Verlaine oĂ¹ Mezzetin veut faire « battre les cÅ“urs joyeux Ă  l’étroit sous les corsages ». Les premières mesures, paisibles, font d’ailleurs entendre largement le battement de cÅ“ur de la pĂ©dale de sustain. L’écriture, « complĂ©tĂ©e en 2006 », plutĂ´t dĂ©structurĂ©e s’amuse de diffĂ©rentes techniques (notes et accords rĂ©pĂ©tĂ©s, mĂ©lodie survolant la mĂªlĂ©e, harmonisation inattendue, refrains dessinant une vague unitĂ© en pointillĂ©s, mĂ©lodie Ă  la main gauche sur des accords aigus, basses solides rĂ©orientant le propos), entre atmosphère mystĂ©rieuse et chanson vite interrompue. Le tout a des airs d’improvisation dĂ©gingandĂ©e et Ă©nigmatique, dont le pianiste tĂ¢che de faire chatoyer  les passages les plus captivants.
Partition abandonnĂ©e alors qu’elle devait s’insĂ©rer au troisième acte du Martyre de saint SĂ©bastien, l’œuvre suivante, « complĂ©tĂ©e en 2014 », procède aussi par collage d’atmosphères dont les touchers multiples de Nicolas Horvath rendent avec talent les capiteuses diversitĂ©s. Jusqu’à sa rĂ©solution finale en Sol, quelques moments de tension tentent de secouer cette pièce dont les charmes doivent beaucoup Ă  son exĂ©cution attentionnĂ©e et dĂ©licate.
AccompagnĂ© de Florient Azoulay en excellent rĂ©citant magnifiquement capté… pour une seule intervention, Nicolas Horvath se lance alors dans No-ja-li, aka Le Palais du silence, sĂ©rie de huit scènes (17’ pour le lot, complĂ©tĂ©es en 2014 et enregistrĂ©es ici pour la première fois), oĂ¹ un prince impose le silence, mĂªme Ă  la princesse No-ja-li, jusqu’à ce que l’amour l’emporte. Au programme, donc, la tension entre

  • le silence qui s’impose et
  • ses deux contradicteurs,
    • la musique et
    • la parole, que l’amour plus que les poupĂ©es finira par concilier.

Le piano très narratif et changeant de l’interprète sert au mieux cette comĂ©die qui ne manquerait pas, aujourd’hui, de choquer par le yellow face d’une musique mĂªlant science de l’écriture occidentale et composition musicale. Le principe du musicodrame, Ă©voquĂ© tantĂ´t grĂ¢ce au disque passionnant quoique trop bref de l’Ensemble In&Out, fonctionne ici, avec très peu de texte, grĂ¢ce au talent des exĂ©cutants :

  • Ă  Nicolas Horvath
    • le dĂ©cor orientalisant et
    • la mise en scène expressive,
  • Ă  Florient Azoulay
    • l’explicitation diĂ©gĂ©tique rare et
    • la propulsion du rĂªve que
      • ses mots nourrissent,
      • sa diction chaude dĂ©veloppe et
      • ses silences permettent.

Si, sans l’image et sans guide d’écoute, certains moments peuvent paraĂ®tre rĂ©servĂ©s aux debussystes curieux, le disque permet justement de se concentrer et de suivre l’histoire entre mots et musique Ă  programme – le Mib5 du piano sonnant mĂªme assez bizarrement pour paraĂ®tre sinisant !

 

 

Après une musique parlĂ©e autour du silence, nouveau paradoxe que ce Roi Lear, complĂ©tĂ© en 2018 et enregistrĂ© pour la première fois. Debussy ne l’a jamais terminĂ© car le producteur a refusĂ© de « fournir les 30 musiciens (sic) rĂ©clamĂ©s sans lesquels l’œuvre ne sera qu’un petit bruit de mouches se frottant les pattes ». Or, cette fois, un seul musicien se charge de combler la jauge.
Ici, Robert Orledge s’éclate : des quatre mesures Ă©crites par Debussy, il tire un prĂ©lude de presque 4’. C’est interprĂ©tĂ© avec brio et tonicitĂ©, jusqu’aux deux bouts du clavier, par un Nicolas Horvath aussi concentrĂ© et convaincu qu’à son habitude. EnchaĂ®ne une brève fanfare, dĂ©jĂ  complĂ©tĂ©e pour orchestre par le passionnant Roger-Ducasse mais ici refondue pour piano Ă  la sauce Orledge, et pourquoi pas ? L’engagement de l’interprète permet de faire osciller cette pièce anecdotique entre puissance et retenue. Le Sommeil du roi Lear investit un balancement hĂ©sitant, notĂ© « très lent et profondĂ©ment expressif » et fort diffĂ©rent itou de la version orchestrale de Roger-Ducasse. L’affaire se clĂ´t sur la Mort de CordĂ©lia, une Å“uvre de Robert Orledge inspirĂ©e par « le dĂ©but, notĂ© au crayon [par Debussy], d’une petite pièce », avec « une introduction chromatique et un thème » affirmĂ© e Debussy en personne. L’introspection et les dissonances liminaires semblent s’effacer au profit d’une harmonisation très debussyste en refusant obstinĂ©ment de dĂ©coller (on parle de mort, c’est cohĂ©rent), comme en tĂ©moigne manière de reprise de la lamentation jusqu’au chromatisme suspendu qui se rĂ©sout dans un La majeur conclu sur la mĂ©diante, persistant et comme en suspens.

 

 

Autre première mondiale, la « paraphrase sur Un jour affreux avec le diable dans le beffroi » de Robert Orledge, avec un texte dudit Robert Orledge inspirĂ© par Stephen Wyatt. C’est l’histoire de Satan entraĂ®ne, grĂ¢ce Ă  son violon, des villageois en un lieu oĂ¹ ils sont transformĂ©s jusqu’à ce que la prière d’un jeune homme soit exaucĂ©e… mais le diable, on l’expĂ©rimente tous chaque jour, n’est peut-Ăªtre pas dĂ©finitivement dĂ©cĂ©dĂ©. Et quid de la musique ? Des graves s’élève une atmosphère oppressante qui investit tout le clavier.

  • Une polka lĂ©gèrement claudicante,
  • le souffle du vent et
  • l’évocation de « Savez-vous planter les choux ? » (qui sera dĂ©veloppĂ© par la suite)

prĂ©parent l’arrivĂ©e du narrateur. Le clocher a sonnĂ© treize fois ; les cloches fĂªlĂ©es chantent la comptine enfantine ; la danse diabolique s’engage, citant moult intertextes classiques et dĂ©chaĂ®nant le pianiste. Seule la prière Ă  Dieu peut sauver les danseurs et chasser le diable dans une dernière sĂ©rie de douze – non plus treize – coups de cloche qui enflamme le clavier dans une coda liszto-chopinienne oĂ¹ le recompositeur se lĂ¢che clairement tandis que se goberge le musicien. RĂ©sonne alors une ultime Ă©vocation du thème rĂ©current… croit-on, mais le diable est dĂ©jĂ  de retour, nous annonce Florient Azoulay – ce dont jubile le piano dans une dernière incartade.

 

 

Dernière première (si, si) mondiale, Une nuit dans la maison Usher, signée en 2018, est un mélange

  • de bestofisation,
  • de transcription (pour l’incipit et la conclusion) et
  • de crĂ©ation incluant
    • les transitions,
    • « tous les passages rapides » et
    • « la revanche finale du frère de lady Madeline ».

En gros, il s’agit d’un bref florilège de l’opĂ©ra liĂ© par l’arrangeur. Une version pour orgue, prĂ©alable, est d’ailleurs disponible. Sur un tapis d’aigus qui bariolent se profile rapidement une basse inquiĂ©tante. La mĂ©lodie persiste et tĂ¢tonne dans l’obscuritĂ©, prolongĂ©e par

  • le travail harmonique,
  • les variations d’intensitĂ© et
  • les rĂ©itĂ©rations de motifs.

Un nouveau thème se faufile et semble aspirer à se perdre dans les suraigus.

  • Les battements d’octaves,
  • les boucles,
  • les basses solides et
  • les accords rĂ©pĂ©tĂ©s s’affrontent jusqu’à la cavalcade finale.

 

Nicolas Horvath au crépuscule. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Ce disque curieux et pour curieux s’achève ainsi sur la crĂ©ation la plus intĂ©ressante Ă  notre sens, après – comme un clin d’œil Ă  ceux qui, comme nous, regrettions en petits Ă©piciers la brièvetĂ© d’un prĂ©cĂ©dent disque de Nicolas Horvath – une exploration de 85 minutes. Oser produire ou Ă©couter un disque aussi ambitieux, foufou et fantasmatique subsume les interrogations sur l’authenticitĂ© debussyste des pièces. Peut-Ăªtre la promesse du titre est-elle maladroite, tant l’apport de Robert Orledge est important dans ces, disons, reconstitutions et remix.
Reste le projet, quasi dĂ©miurgique, de rĂªver Ă  une extended version de la production pianistique de Claude Debussy. MĂªme si l’intĂ©rĂªt ponctuel de tel ou tel rĂªve ne convainc pas complètement le profane, la fanitude de cette espĂ©rance intrigue et la qualitĂ© de l’interprĂ©tation de Nicolas Horvath souffle sur les braises de notre curiositĂ©. VoilĂ  qui est fort agrĂ©able !


Pour Ă©couter le disque en intĂ©gralitĂ©, c’est ici.
Pour l’acheter et demander un graffiti de l’artiste, c’est lĂ .

Pas la première foi

Avec Jann Halexander pour l’Ă©mission « Wilson Blabla », enregistrĂ©e le 14 novembre 2020 (Paris 3)

 

Croire ou ne pas croire, telle est la question que ne se pose plus Jann Halexander.
InvitĂ© Ă  l’accompagner une fois de sus, je crĂ©e do et quelques autres notes sur un piano plutĂ´t exotique.
Un peu de musique vivante quand le gouvernement tente d’assassiner la culture : youpi.

 

 

Pas d’Ă¢ge limite pour la joie

Photo : Jacques Bon (http://www.cafcom.net/)

 

Dans le cadre du concert « Y a d’la joie ! » propulsĂ© pour la FĂªte de la musique 2020, je proposais quelques improvisations.
Dont celle-ci, intitulée Souvenirs des dernières joies du petit vieux qui ne reviendra plus prendre le soleil sur le banc en fumant son cigarillo.
Oui, je sais, mais il vaut toujours mieux que le titre semble long plutĂ´t que le morceau qu’il couronne. Alors bon.

 

 

Pas encore morts

 

Jann Halexander m’invite Ă  ploum-ploumer sous sa voix pour quatre chansons d’un concert diffusĂ© en livestream sur FB.
Ce n’est plus le luxe des vraies salles de concert avec un public chaud bouillant, mais c’est dĂ©jĂ  de la musique vivante, partagĂ©e avec les quelques spectateurs qui ont pu obtenir les places disponibles pour le respect des règles sanitaires de cette captation.
Au programme, des tubes de Jann et une rareté très sylvestre. Vivement.

 

Georg Philipp Telemann, Fantaisies et canons par Fabrice Ferez, VDE-Gallo

 

De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace, et un peu plus : c’est ce qu’il faut, Ă  l’heure oĂ¹ le disque physique est rĂ©putĂ© agoniser, pour en proposer un, au hautbois solo, et avec (surtout) du Georg Philipp Telemann au programme, compositeur qui n’est pas rĂ©putĂ© comme le plus sexy et passionnant des noms bankable de la musique ancienne. Fabrice Ferez n’en a cure, habituĂ© qu’il est du label VDE-Gallo. Toutefois, un livret oscillant graphiquement entre supermoche et fort nĂ©gligĂ©, pour l’orthotypo comme pour la mise en page consternante, contribue Ă  faire monter le suspense quant Ă  l’attractivitĂ© du projet.
Pourtant, le hautboĂ¯ste, chef et compositeur qu’est Fabrice Ferez semble avoir beaucoup rĂ©flĂ©chi au prĂ©sent album. Il y joue cinq des Douze fantaisies pour flĂ»te de Telemann, dans un dĂ©sordre par lui dĂ©cidĂ©, y dĂ©cèle « le swing de Dave Brubeck », y ajoute

  • deux « Canons mĂ©lodieux »,
  • deux extraits de la Deuxième partita pour violon de Johann Sebastian Bach,
  • un duo de Wilhelm Freidemann Bach et mĂªme…
  • le playback et la partition des canons en bonus – initiative sympathique qui porte nĂ©anmoins trace, Ă  travers le nom du pdf joint, de cette nĂ©gligence dans la prĂ©sentation Ă©voquĂ©e tantĂ´t ; d’autant qu’un fichier spĂ©cifique contenant les deux seules sonates traitĂ©es ici eĂ»t Ă©tĂ© plus judicieux.

Ce qui compte – mĂªme si on comprend mal pourquoi le soliste explique que « le cycle des Douze fantaisies pour flĂ»te seule tient une place singulière » dans l’œuvre de Telemann alors que

  • 1) il joue du hautbois,
  • 2) il n’interprète pas le cycle dans sa globalitĂ© :

derrière l’unicité d’un disque pour hautbois solo pointe la singularité d’une musique pas-que-pour-hautbois-seul et soucieuse d’épargner à l’auditeur un catalogue fastidieux de pièces plus ou moins similaires.

 

 

L’aventure commence par le truchement de la Onzième fantaisie. (Ça sonne bien, « truchement ». Je ne suis pas certain de sa signification, mais l’employer me réjouit. Surtout quand cet emploi n’est pas accompagné d’un métatexte bien lourdaud, évidemment.) L’Allegro liminaire revendique d’emblée sa liberté, par ex. dans les respirations, l’élargissement du tempo pour poser certaines notes, et les choix de liaison. Un bref Adagio subtilement enrichi conduit à un Vivace moins vivace que sautillant voire farceur. L’Allegro conclusif s’amuse de la mesure à 6/4 qui tranche avec le binaire précédent. Sautant les reprises pour garder fraîcheur et dynamisme à la partition, Fabrice Ferez se précipite en dansant vers le Canon mélodieux en la mineur (aka la Sixième sonate).
Par la grĂ¢ce du rerecording, le Vivace en la mineur met donc aux prises deux hautbois sautillant l’un après l’autre, entre octaves, deux-en-deux, notes rĂ©pĂ©tĂ©es et tierces parallèles qui vont bien. Un « Soave » ternaire, entre Si bĂ©mol et Fa, joue davantage sur les nuances sans nĂ©gliger pour autant les deux-en-deux Ă  la tierce façon trompette. GrĂ¢ce Ă  la superposition rĂ©ussie des deux voix, l’Allegro assai en la mineur (avec un passage central en majeur) synthĂ©tise ces effets d’écho, entre pirouettes et sautillements, et bĂ©nĂ©ficie d’un intĂ©ressant travail sur le souffle du, prĂ©cisĂ©ment, souffleur.
La Sixième fantaisie en rĂ© mineur s’ouvre par un Dolce, idĂ©al pour apprĂ©cier fors l’habiletĂ© digitale, la musicalitĂ© de Fabrice Ferez. Les sons filĂ©s sont sculptĂ©s sans devenir filandreux, et la pulsation est comprise avec une souplesse bienvenue sans pour autant dĂ©naturer le balancement exigĂ© par les rythmes ternaires. L’Allegro, carrĂ© comme un bon 4/4, permet au musicien de donner la mesure de son engagement : on oublierait presque la platitude de la musique par la grĂ¢ce de

  • ses changements de couleur,
  • l’élasticitĂ© de ses sauts de dixième et
  • des trouvailles comme ces secouants rĂ© – do# –mi aigus presque crachĂ©s.

Le Spirituoso conclusif repart à la gambade, avec des mines de danse populaire dessinées par les contretemps, les récurrences thématiques et les intentions portées par l’interprète (contrastes, ligne, détaché).

 

 

C’est un Vivace qui dĂ©capsule la Première fantaisie. Fabrice Ferez y casse le danger de fastidieux dissimulĂ© derrière les sĂ©ries de doubles ; puis la partition devient presque rhapsodique. Une suspension frissonnante de trilles (certes, ça ne veut rien dire, mais ça fait hypermystĂ©rieux, alors je laisse quand mĂªme) aboutit Ă  un trait virtuose. Une nouvelle rupture propose quelques Ă©carts modulatoires oĂ¹ la tentation du A7 s’avoue finalement vaincue par la certitude du A. Ce triomphe est saluĂ© par une Ă©tonnante sĂ©quence allant Ă  hue et Ă  dia, par cahots, oĂ¹ le B tente le tout pour le tout (l’affaire se tenant en guère plus de deux minutes). Peine perdue : si le premier mouvement s’achève bien en E, le second, Allegro, dĂ©marre en A et s’y tiendra, malgrĂ© la tentation du rĂ© dièse qui pimpe l’histoire. Ici, le hautbois parle posĂ©ment… ce qui permet Ă  l’interprète de s’offrir, par deux fois, un remix (c’est ça, une reprise) brillamment ornĂ©, sans lequel ce mouvement d’une minute vingt secondes eĂ»t pu paraĂ®tre un brin Ă©tique.
La Deuxième fantaisie en la mineur comprend, originalitĂ©, quatre mouvements. Le hautboĂ¯ste dĂ©montre que le Grave n’interdit pas l’ornementation et la souplesse. Le Vivace secoue les saucisses, saute d’une octave Ă  l’autre et n’hĂ©site pas de pratiquer des arrĂªts intempestifs donnant de l’énergie Ă  la chose, tandis que l’on continue d’apprĂ©cier le soin apportĂ© aux contrastes lors des sĂ©quences itĂ©ratives (dĂ©tachĂ© plutĂ´t que nuance vers 1’12). L’incipit de l’Adagio Ă©voquera Vivaldi ou la p’tite fille sur la balançoire aux amateurs d’intertexte. Le mouvement offre une pause pour l’auditeur – moins pour l’interprète confrontĂ© Ă  une partition escarpĂ©e et pas plus facile parce que le tempo est modĂ©rĂ© (en tĂ©moigne le montage chaotique Ă  1’17, par ex.). Un Allegro bref et tonique conclut l’affaire, avec toujours cette prĂ©occupation du phrasĂ© qui permet Ă  l’interprète de capter l’oreille de son public.
Le Canon mĂ©lodieux en Sol (aka la Première sonate) s’ouvre d’un air dĂ©tachĂ© et mĂ©tronomique. C’est une sorte de fanfare dont il faut goĂ»ter le cĂ´tĂ© roboratif et franc du collier plutĂ´t qu’y chercher des subtilitĂ©s harmoniques – la tentation du sol mineur faisant pschitt. Fabrice Ferez a l’intelligence de ne pas finasser. Il garde cela pour l’adagio en mi mineur, qui associerait rĂ©pĂ©titions et Ă©chos si le hautboĂ¯ste ne tĂ¢chait d’habiter cette composition fruste par une jolie dĂ©clinaison de sonoritĂ©s. Un Allegro Ă  deux temps remet la gomme pour une conclusion plus burlesque et festive qui n’exclut pas les efforts de nuances (1’).

 

 

Un Largo engage la Huitième fantaisie en mi mineur. L’interprète tĂ¢che d’y prĂ©server une feinte apparence d’improvisation. Le Spirituoso en 12/8 rĂ©injecte du swing dans notre gramophone grĂ¢ce au balancement ternaire, aux ruptures de discours et Ă  l’allant du musicien. L’Allegro final bascule en 3/4, avec un penchant affirmĂ© et dĂ©finitif pour le contretemps. Les reprises permettent Ă  Fabrice Ferez de varier les ornements et de dĂ©montrer autant prĂ©cision qu’agilitĂ©, lui qui kiffe ailleurs le feeling sans contrainte exagĂ©rĂ©e.
Assez curieusement, ce moment est choisi par le hautboĂ¯ste pour glisser sa transcription de deux extraits de la Deuxième partita pour violon de Johann Sebastian Bach. Assez curieusement, oui, car cela dĂ©sĂ©quilibre la stabilitĂ© du projet ; et cependant pas du tout curieusement, pour a minima deux raisons – j’en avais notĂ© trois, mais je n’en ai notĂ© que deux, alors bon.

  • Premièrement, quand on Ă©coute le disque dans son ensemble, on peut, Ă  ce stade, Ă©prouver l’envie d’une respiration (pensons Ă  l’interlude de Quel petit vĂ©lo Ă  guidon chromĂ© au fond de la cour ?).
  • Deuxièmement, l’artiste souhaite Ă  l’évidence faire dialoguer son instrument – avec lui-mĂªme, oui, mais aussi avec ses possibles donc ses limites, s’appelassent-ils violon ou flĂ»te.

Or, il y a quelque chose de curieux, donc de stimulant, dans la volontĂ© de Fabrice Ferez de grignoter des rĂ©pertoires qui ne sont pas ceux de son instrument Ă  anche double ; et cette curiositĂ© fait elle-mĂªme rĂ©sonner la singularitĂ© d’un musicien qui se refuse Ă  une monospĂ©cialisation, lui qui pratique plusieurs disciplines musicales et se passionne pour la musique contemporaine. Soyons honnĂªtes, pour une fois : on aurait aimĂ© que le livret lui consacrĂ¢t moins d’espace biographique afin de nous laisser mieux comprendre les enjeux musicologiques de ses choix multiples, en l’espèce triples

  • jouer seul des pièces pour deux hautbois,
  • interprĂ©ter essentiellement des pièces pour flĂ»te telles quelles, et
  • adapter des pièces pour violon.

IndiffĂ©rent Ă  notre pseudomĂ©ditation d’autoproclamĂ© critique, l’interprète se coltine d’abord le premier mouvement, une allemande, qu’il transpose en mi mineur au lieu du rĂ© mineur originel. On y apprĂ©cie aussitĂ´t le sens de la respiration qui fait le charme des cordes et de la libertĂ© selon Fabrice Ferez, jusque dans les accords arpĂ©gĂ©s. La gigue peut paraĂ®tre plus sage que l’Allemande, tant le hautboĂ¯ste arrive Ă  y crĂ©er une atmosphère juste et percutante en appliquant

  • nuances,
  • respirations,
  • phrasĂ© et
  • dĂ©lais sur certaines doubles signifiantes.

C’est remarquable de virtuositĂ© discrète, d’intelligence musicale et de technique artisanale (de savoir-faire, soit) au service de l’art ; puis, ça fait respirer après une sĂ©rie d’œuvres du pote de JSB.
La Quatrième fantaisie en Si bémol du sieur Telemann se dévoile via un Andante pris avec la componction adaptée mais la liberté coutumière (moult doubles régulières sonnent comme en triolet). Il y a là un sens de la respiration, du temps juste, du souffle adapté tout à fait remarquable. L’Allegro ne ménage pas son énergie et ses rebonds. C’est techniquement de première bourre et musicalement fort seyant, comme en témoigne par exemple l’attention portée à l’exécution des séries de double (fa pointé à 1’25, par ex.). Un Presto à da capo sans reprise mais avec ornements (deuxième section : do la sib devenant do sib do siiib la sib do) conclut la chouette saga.

 

 

En guise de bis, Fabrice Ferez intrigue une fois de plus en proposant l’Allegro du Troisième duo en Mi bĂ©mol F56 de Wilhelm Friedemann Bach. Associer fluiditĂ© et sens de la dynamique qui n’exclut pas, çà et lĂ , quelque impression de prĂ©cipitation. Peut-Ăªtre n’est-ce pas l’enregistrement le plus flatteur pour le rerecording, mais l’on apprĂ©cie le geste du concertiste soucieux de ne pas terminer sans un dernier cadeau Ă  ses clients.
En conclusion, si l’on regrette son défaut de précision musicologique

  • (pourquoi tant de pièces pour flĂ»tes appropriĂ©es par le hautbois ?
  • pourquoi des duos en solo ?
  • pourquoi quelques pièces d’autrui au milieu du projet Telemann ?
  • pourquoi des playbacks dans un disque qui se revendique grand public ?),

l’on salue ce disque de 44’ rĂ©elles pour son audace et sa musicalitĂ© ; et l’on se dit qu’un vrai rĂ©cital de Fabrice Ferez, non contraint par ces obligations que la vie, vraie ou fausse, impose aux compositeurs comme aux interprètes, ça doit Ăªtre plutĂ´t sa mère chouette.

Let’s feel saxy

Laurence Gastine, Darius et Bertrand Ferrier. Capture d’Ă©cran : BF.

 

Le problème, avec le sax, c’est que les gens de tout sexe le vivent comme une obsexion.
Sinon, vu de la scène, c’est plutĂ´t cool.

 

 

 

 

Jean-Luc Thellin, Intégrale Bach 4, Organroxx

 

Aujourd’hui, nous comptons conter la suite de l’histoire d’une intĂ©grale dĂ©veloppĂ©e autour d’un label neuf, organophile et (trop ?) Ă©clectique.
IndiffĂ©rent Ă  la concurrence mais ni ignorant des prĂ©cĂ©dents marquants ou des actuels Ă  forte rĂ©sonance mĂ©diatique, ni inconscient devant la tĂ¢che ni les rĂ©fĂ©rences, sans l’appui des grands mĂ©dias mais avec celui de sa science musicale redoutable, Jean-Luc Thellin construit une proposition fondĂ©e autour de rĂ©citals – articulĂ©s autour d’orgues claquĂ©s par l’ex-manufacture Thomas – visant Ă  constituer, in fine, une intĂ©grale façon puzzle. Les connauds supputeront qu’il travaille avec un petit label parce qu’il n’a pas le niveau pour sĂ©duire Dolce Vita ; la rĂ©alitĂ© est que ce mec a

  • une technique Ă  toute Ă©preuve,
  • un incontestable souci de faire musique et
  • une vision personnelle de son travail d’interprète qui balaye ce genre de billevesĂ©es.

Quant Ă  nous, sur nos liens d’intĂ©rĂªt avec le zozo, l’on a dĂ©jĂ  stipulĂ©

  • qu’il nous invitait parfois Ă  le remplacer Ă  l’orgue pour quelques cĂ©rĂ©monies religieuses qu’il ne peut assurer ;
  • qu’il nous a invitĂ© Ă  l’assister lors de concerts Ă  Saint-Louis de Vincennes ou Ă  Notre-Dame de Paris (on a failli l’assister Ă  la Madeleine, mais ç’aurait rĂ©pandu le virus dans tout Paris, pensez) ;
  • qu’il est venu jouer, seul ou en belle compagnie, lors du festival Komm, Bach! que nous organisons.

Toutefois, notre dĂ©pendance multifactorielle, hĂ©-hĂ©, ne nous a jamais empĂªchĂ© de dire ce que nous pensions Ă  son endroit – de mĂªme que les labels nous envoyant leurs disques savent que, comme gage de l’honnĂªtetĂ© de nos enthousiasmes, nous ne renonçons pas Ă  chroniquer les disques qui nous ont déçus, si ravi fussions-nous de les avoir reçus et dĂ©couverts. Pour pouvoir dire que telle galette nous paraĂ®t gĂ©niale et bouleversante, faut-il aussi que nous puissions dire aussi pourquoi, as far as we are concerned, ça, c’est moins enthousiasmant.
Or, cette fois, dans le livret, Jean-Luc Thellin prĂ©vient ses auditeurs : Ă  part, peut-Ăªtre, sur la fin, on va pas mourir de rire avec la quatrième livraison de son intĂ©grale de l’œuvre pour orgue de Johann Sebastian Bach. En effet, il compte bien profiter de ce que l’orgue Thomas du temple du Bouclier, Ă  Strasbourg, a bons fonds pour explorer d’autres couleurs que les pleins jeux triomphaux et autres registres brillants susceptibles de faire clinquer le boss des instruments.
Pourtant, quand l’aventure commence via les PrĂ©lude et fugue BWV 548, pour mixtures, trompette de pĂ©dale et cymbale sont quand mĂªme au rendez-vous, nous indique la palpitante notice de registration. Tempo rĂ©solu et puissance donnent Ă  l’introit la solennitĂ© attendue qu’agrĂ©mentent des trilles parfois rares (le fa dièse Ă  1’33, par ex.). L’interprète s’attache Ă  rendre la tension qui anime la pièce, entre tentation de la lĂ©gèretĂ© Ă  fanfreluches et assise d’une pĂ©dale aux liaisons travaillĂ©es. On apprĂ©cie la façon de

  • poser les accords,
  • dessiner la ligne de basse, et de
  • laisser couler le flux des doubles croches et de maĂ®triser le discours sans Ăªtre tentĂ© ni par la prĂ©cipitation pyrotechnique ni par la nonchalance pachydermique qu’une telle masse sonore laisserait craindre.

La fugue en C barré associe elle aussi groove et mesure sans renoncer aux facéties virtuoses exigées par la partition entre deux déploiements massifs de décibels. Il y a de la rigueur, dans cette interprétation ainsi qu’une volonté de volonté de bannir l’esbroufe du vocabulaire musical. Les amateurs de subjectivité triomphante iront piocher ailleurs une peccadille à leur goût. Jean-Luc Thellin n’émarge pas dans cette catégorie, ce qui lui permet de gérer avec une aisance sereine ce flux ininterrompu d’allant harmonique qui tient l’auditeur en haleine pendant 7’30.

 

Photo : Rozenn Douerin

 

Plus mystique, la piste suivante est un choral de Leipzig, « SchmĂ¼cke dich, o liebe Seele » (BWV 654). Le texte utilisĂ© pour la cantate du mĂªme nom stipule : « Pare-toi, Ă´ chère Ă¢me ; quitte le sombre gouffre du pĂ©chĂ© et viens dans la lumière Ă©clatante » pour accueillir le Seigneur. Sur un accompagnement d’une redoutable richesse, la mĂ©lodie est confiĂ©e Ă  la main droite. La pièce, recueillie et splendide, ne pardonne aucun relĂ¢chement de concentration de l’interprète. Cette version propose une rectitude mĂ©ditative fondĂ©e sur un solide principal de huit, force qui va et ne se dĂ©sunit ni Ă  dĂ©couvert ni en second rideau. Le soin apportĂ© aux relances et Ă  l’ornementation pare, en effet, la partition d’une aura seyante. Une prise de son prĂ©cise des diffĂ©rents plans sertit pertinemment cette Å“uvre magnifique.
Les PrĂ©lude et fugue BWV 535 s’ouvrent posĂ©ment avant que ne s’agitent les saucisses. Dans la forĂªt de triples croches, Jean-Luc Thellin distingue le prĂ©lude du prĂ©lude (si, si), libre, et le bariolage, rĂ©gulier. C’est aussi l’option tonale qu’il prend dans la fin de la descente (douze mesures avant la fin, fa# deux fois puis deux fois mi, quand d’autres privilĂ©gient la descente d’un demi-ton jusqu’au rĂ© suivant), assurant de la sorte une stabilitĂ© des paliers en cohĂ©rence avec la fermetĂ© ici privilĂ©giĂ©e. La mixture du grand orgue sonne soudain pour lancer le tube qu’est la redoutable fugue, ici volontiers ornĂ©e. L’œuvre est exĂ©cutĂ©e avec le brio exigĂ© ; et l’on se rĂ©jouit que les claviers rĂ©pondent fort bien Ă  l’exercice tonique auquel ils sont soumis, coda incluse, avec une association petite triple croche pointĂ©e – quadruple pour finir avec esprit.
La Fantaisie en Do (BWV 570) s’apparente à une méditation à quatre voix qui permet d’entendre la Viole de gambe et le Gemshorn de l’orgue. Jean-Luc Thellin n’hésite pas à booster certaines relances (la sol fa #, vers 1’25, par ex.), à les orner d’un trille bienvenu ou, au contraire, à poser certaines minicadences (2’15) sans doute pour désamorcer toute crainte de transformer cette introspection musicale en mélopée lénifiante. De la sorte, une fois de plus, on apprécie le dosage fin entre respect rigoureux du texte et investissement du musicien dans l’interprétation.

 

Jean-Luc Thellin en concert Ă  l’orgue de Saint-AndrĂ© de l’Europe. Photo : Rozenn Douerin

 

Les trois « Allein Gott in der Höh sei Ehr » (BWV 662 Ă  664) de Leipzig dĂ©ploient un thème affirmant, que, maintenant que Dieu nous a donnĂ© son accord, on n’a plus qu’à le remercier car « aucun dommage ne peut plus nous atteindre » – on apprĂ©cie que le musicien ait inclus le texte du choral Ă  son livret, c’est un dĂ©tail qui n’en est pas un, d’autant que l’éditeur n’a pas souillĂ© le texte, cette fois, d’une vilaine faute de frappe contrairement au « par moi, mon Ă¢me » de tantĂ´t.
Le BWV 662 en La se caractĂ©rise par une ornementation d’une fascinante complexitĂ© (jusqu’à la dernière note !), dans l’accompagnement comme dans le solo, qu’une pĂ©dale soutient sans faillir. Plus d’allant anime le BWV 663, une partition en trio id est oĂ¹ la main droite, la main gauche et les pattounettes sur le pĂ©dalier sont d’égale importance. L’organiste n’hĂ©site pas Ă  y travailler sa registration jusqu’à frotter contre les autres registres une quinte revigorante. C’est techniquement impressionnant et musicalement louable. Le BWV 664, le plus connu des trois, insuffle du 2 pieds (c’est-Ă -dire des sons aigus) dans ce monde de solennitĂ©. Après le La du premier (trois dièses symboles de la TrinitĂ©), le Sol du deuxième (« la tonalitĂ© du soleil »), revoici un La et une partition en trio rĂ©servĂ©e aux virtuoses, car il faut non seulement jouer les parties en toute indĂ©pendance mais aussi construire un système de questions-rĂ©ponses et d’unitĂ©-dans-la-diversitĂ©, le tout Ă  un tempo allant sans le moindre temps mort.

  • L’attention portĂ©e Ă  l’ornementation sporadique,
  • les signes d’un enregistrement revendiquant son ancrage dans le vivant et l’engagĂ© plutĂ´t que dans le lisse du surpatchĂ© et
  • la tenue d’ensemble de cette pièce exceptionnelle

dit assez la qualité de ce qui se joue dans cette intégrale en construction.
Le Concerto BWV 974 « d’après Alessandro Marcello » est un tube des rganiss, notamment de ceux qui doivent jouer du Bach lors d’un rĂ©cital et pensent Ă  un truc oĂ¹ pas trop se fouler. Il s’inscrit dans la tradition des transcriptions italianisantes que Bach a pratiquĂ© (ce concerto surnage parmi une sĂ©rie de quinze autres, notamment grĂ¢ce Ă  son troublant deuxième mouvement). Manualiter (en clair : sans pĂ©dale), il est idĂ©alement dimensionnĂ© pour un instrument Ă  deux claviers comme celui du Templier de Strasbourg. Hyperplus fastoche que les autres pièces au programme, faut l’dire, il permet d’examiner ce qui diffĂ©rencie un virtuose d’un mĂ©diocre pianoteur sur une pièce accessible au second. Par exemple, on ne peut que saluer

  • la rĂ©gularitĂ© (donc l’énergie du mouvement)…
    • … ou l’irrĂ©gularitĂ© lors des cadences et des sĂ©quences de triples dans le deuxième mouvement,
  • la prĂ©cision des ornements avec enrichissement Ă  la tierce comme sur la reprise du premier segment du troisième mouvement…
    • … ou des non-ornements comme sur le premier mi de cinq mesures avant la fin du premier mouvement, Ă  2’47, ou sur le mi du deuxième mouvement Ă  2’15,
  • le sens de la respiration (ainsi du juste petit moment de break Ă  2’34, dans le premier mouvement),
  • l’art de poser sans ralentir comme dans l’attente de rĂ©solution douze mesures avant la fin du deuxième mouvement, ainsi que
  • les astuces sĂ©duisantes qui rendent lisibles les ensembles.

L’absence de dernière reprise du troisième mouvement est évidemment un plus pour

  • Ă©viter les redites,
  • garder une dynamique ternaire logique, et
  • permettre d’aborder d’emblĂ©e ce passage avec les enrichissements bienvenus.

 

Jean-Luc Thellin en répétition à Notre-Dame de Paris. Photo : Bertrand Ferrier.

 

On termine ce disque en puissance avec la Toccata et fugue « dorienne » BWV 538, un hĂ©naurme tube du rĂ©pertoire, rĂ©servĂ© pour le coup aux maĂ®tres de l’instrument ou aux rigolos qui veulent se ridiculiser en s’y confrontant (on en connaĂ®t).
Le prĂ©lude dit « toccata » est pris bille en tĂªte. Jean-Luc Thellin lĂ¢che alors les Ă©talons sans perdre le sens de la mesure, double performance.

  • NettetĂ© des doubles,
  • prĂ©cision des sĂ©quences virtuoses,
  • sens du dĂ©tachĂ© et du legato,
  • souffle pour « tenir » sur l’ensemble du mouvement :

tout y est, comme si l’artiste avait gardĂ© sa libĂ©ration jubilatoire pour la fin. La fugue – peut-Ăªtre pas la plus difficile du rĂ©pertoire, malgrĂ© ses cinq voix sporadiques, mais la plus longue et certainement pas la moins exigeante – est prise avec franchise et audace sans forfanterie pour autant. Le feeling est carrĂ© et cependant habitĂ© par

  • les respirations,
  • l’aisance technique et
  • les ornements qui vont bien.

On apprĂ©cie une registration longtemps mesurĂ©e, qui permet d’apprĂ©cier et la musique et l’orgue, avant que des jeux ad hoc soulignent la dimension triomphale du chef-d’œuvre – oĂ¹ le souci de lisibilitĂ© demeure, comme en tĂ©moigne, par ex., la respiration Ă  6’17.
En conclusion, ce disque n’est pas « moins accessible » ou moins palpitant que les précédents. Au contraire, il constitue un récital

  • logiquement et musicalement pensĂ©,
  • supĂ©rieurement et personnellement exĂ©cutĂ©, et
  • gĂ©nĂ©reusement produit avec 1 h 17 de grande musique au programme.

Une nouvelle pierre prĂ©cieuse dans le jardin du facteur Thellin, en train de construire son chĂ¢teau entre reconnaissances officielles et voie singulière.


Pour dĂ©couvrir les Ă©pisodes prĂ©cĂ©dents, c’est ici, çà et mĂªme lĂ .
Pour rejoindre l’aventure sur la page nĂ©erlandophone du label, c’est ici.