Voici du Debussy qui aura peut-Ăªtre encore plus le goĂ»t de Debussy car ce n’est pas tout Ă fait du Debussy ! Le musicologue Robert Orledge , qui pousse la passion jusqu’à une certaine loufoquerie so british , s’est lancĂ© depuis 2001 dans une entreprise de fan informĂ© : Ă©tendre le rĂ©pertoire, tant pianistique qu’orchestral, d’un compositeur qui peinait souvent
à écrire ce qu’il s’était engagé à composer, et
à terminer les projets qui l’avaient enthousiasmé (pour des raisons artistiques ou pécuniaires).
Pour expliquer chacune des seize pièces, Robert Orledge signe un livret certes grevĂ© par quelques fautes Ă©tranges dans l’Ă©dition de la traduction (ainsi de « ses rĂ©cent rĂ©citals », p. 14 ou, pire, du « danseur Ida Rubinstein, role principale », p. 9, ce qui est d’autant plus frissonnant que, parmi les critiques excommuniantes de l’archevĂªque de Paris Ă l’encontre du Martyre de saint SĂ©bastien , il y avait le fait que SĂ©bastien Ă©tait dansĂ© par une femme, juive de surcroĂ®t, so shocking! ), mais surtout gourmand en dĂ©tails et en petites histoires, jusqu’à rappeler parfois les commentateurs de la radio jazzy dans le sketch sur « Les radios libres » des Inconnus.
Le disque s’ouvre sur une série de six préludes. Le premier est une réduction pour piano, écrite par Jacques Durand, du prélude de la cantate L’Enfant prodigue . Une petite ritournelle (qui a dû inspirer l’ambianceur sonore de l’aéroport Roissy-CDG) s’enrichit vite de triolets qui oscillent, entre Philip Glass et Erik Satie, jusqu’à l’émergence du thème à 1’10. Une deuxième partie prolonge le crescendo jusqu’au retour au calme final, paradoxalement conclu par un roulement de timbales.
Le prĂ©lude de Rodrigue et Chimène , un opĂ©ra incomplet Ă l’orchestration inachevĂ©e, est prĂ©sentĂ© dans une rĂ©duction pour piano partiellement accessoirisĂ©e par Robert Orledge « pour en faire une version de concert ». Dans une alternance sciemment curieuse de 3/4, 5/4, 6/4, 7/4 et 8/4, le Steinway C de 1926 fin et attentif de Nicolas Horvath , remarquablement captĂ© par Paul Metzger, s’attache Ă rendre les inflexions orchestrales, id sunt les distributions mĂ©lodiques aux diffĂ©rents pupitres, les nuances et les contrastes d’intention. La Fille aux cheveux de lin est prĂ©sentĂ© dans sa version originale (et très brève) en Si bĂ©mol majeur dont l’interprète tire tout le suc sans pouvoir convaincre de l’intĂ©rĂªt d’un digest Ă valeur d’esquisse, et c’est pas sa faute – hĂ©las, nul doute que l’on aurait plaisir Ă le vilipender pour prouver notre indĂ©pendance d’esprit.
Le prélude suivant, d’après un vague projet fondé sur l’histoire de Tristan remet le musicologue britannique au premier plan puisque, par ses soins, le morceau a été « reconstitué avec l’aide d’un chant populaire breton ». Partant sur une quinte, s’ornementant de bariolages, il déploie des harmonies effectivement debussystes en gardant l’écart liminaire comme moteur. Habilement réparti sur l’ensemble du clavier, la (re)composition est exécutée avec
la fougue,
la virtuosité et
la musicalité virtuose
qu’elle exige, bruits de pĂ©dale de sustain en prime, sans que l’on sache vraiment ce que ce que l’on entend a de Debussy hormis l’origine (Nicolas nous affirmera sans doute « tout », mais le livret est moins enflammĂ©). Reste le rĂ©sultat de cette Ă la manière de : c’est fort beau, et nulle ironie dans cette mention – important puisque des critiques de journaux importants ont mĂ©prisĂ© la prĂ©sente proposition, qu’ils restent bien tanquĂ©s dans leurs Deutsche Grammophon Ă Diapason d’or.
Comme le minimix de la « Fille aux cheveux de lin », le prĂ©lude suivant se prĂ©sente comme une alternative aux « Bruyères » dĂ©finitives. La partition est sensiblement diffĂ©rente en son dĂ©but, en effet, sans cesser de baguenauder sur un ternaire moins perceptible que la libertĂ© des rythmes debussystes. L’aventure des prĂ©ludes « inconnus » s’achève sur un prĂ©lude « reconstruit en 5/4 » autour d’un cornac (Toomai) et de son Ă©lĂ©phant dont le livret laisse penser que, ce remix de La BoĂ®te Ă joujoux est très orledgien. Le prĂ©lude joue sur l’opposition des registres, ne craint pas de danser avec les pachydermes en frictionnant les harmonies des diffĂ©rents registres. Nicolas Horvath joue sans fard des nuances, du silence, de la percussion et de la respiration. Une ambiance plus orientalisante qu’indienne quĂªte alors un espace que l’interprète spatialise Ă dessein avant que le rythme ne revienne Ă©prouver le potentiel du piano. La pièce est intrigante et captivante. Le sens de la suspension que dĂ©ploie l’interprète n’est certes pas indiffĂ©rent Ă la rĂ©ussite de cette piste.
La Petite valse suivante dĂ©veloppe, par la grĂ¢ce de la musicologie, 18 mesures sur 2’10. Il s’agit donc d’une Å“uvre de Robert Orledge, se prĂ©valant avec une mauvaise foi assez cossue d’intertextes debussystes comme gages d’authenticitĂ© pour construire « ce que l’on pourrait nommer une nouveautĂ© d’un grand compositeur ». La prĂ©tention qui sourd de cette proposition ne manque pas d’Ă©tonner, dira-t-on euphĂ©mistiquement.  En rĂ©alitĂ©, la proposition est bien une petite valse qui explore intelligemment l’ensemble du clavier. L’absence de duplicitĂ© de Nicolas Horvath, qui joue droit, dĂ©licat – oui – mais pas gnangnan, justifie cette pièce sans persuader qu’elle apporte quoi que ce soit Ă la connaissance musicologique de Claude promise par Robert.
Le dĂ©but d’un ballet, FĂªtes galantes , Ă ne pas confondre avec les mĂ©lodies inspirĂ©es par Paul Verlaine, mĂªme si le prĂ©texte se fonde sur un argument issu des Uns et des autres , une comĂ©die dudit Verlaine oĂ¹ Mezzetin veut faire « battre les cÅ“urs joyeux Ă l’étroit sous les corsages ». Les premières mesures, paisibles, font d’ailleurs entendre largement le battement de cÅ“ur de la pĂ©dale de sustain . L’écriture, « complĂ©tĂ©e en 2006 », plutĂ´t dĂ©structurĂ©e s’amuse de diffĂ©rentes techniques (notes et accords rĂ©pĂ©tĂ©s, mĂ©lodie survolant la mĂªlĂ©e, harmonisation inattendue, refrains dessinant une vague unitĂ© en pointillĂ©s, mĂ©lodie Ă la main gauche sur des accords aigus, basses solides rĂ©orientant le propos), entre atmosphère mystĂ©rieuse et chanson vite interrompue. Le tout a des airs d’improvisation dĂ©gingandĂ©e et Ă©nigmatique, dont le pianiste tĂ¢che de faire chatoyer  les passages les plus captivants.
Partition abandonnĂ©e alors qu’elle devait s’insĂ©rer au troisième acte du Martyre de saint SĂ©bastien , l’œuvre suivante, « complĂ©tĂ©e en 2014 », procède aussi par collage d’atmosphères dont les touchers multiples de Nicolas Horvath rendent avec talent les capiteuses diversitĂ©s. Jusqu’à sa rĂ©solution finale en Sol, quelques moments de tension tentent de secouer cette pièce dont les charmes doivent beaucoup Ă son exĂ©cution attentionnĂ©e et dĂ©licate.
AccompagnĂ© de Florient Azoulay en excellent rĂ©citant magnifiquement capté… pour une seule intervention, Nicolas Horvath se lance alors dans No-ja-li , aka Le Palais du silence , sĂ©rie de huit scènes (17’ pour le lot, complĂ©tĂ©es en 2014 et enregistrĂ©es ici pour la première fois), oĂ¹ un prince impose le silence, mĂªme Ă la princesse No-ja-li, jusqu’à ce que l’amour l’emporte. Au programme, donc, la tension entre
le silence qui s’impose et
ses deux contradicteurs,
la musique et
la parole, que l’amour plus que les poupĂ©es finira par concilier.
Le piano très narratif et changeant de l’interprète sert au mieux cette comĂ©die qui ne manquerait pas, aujourd’hui, de choquer par le yellow face d’une musique mĂªlant science de l’écriture occidentale et composition musicale. Le principe du musicodrame , Ă©voquĂ© tantĂ´t grĂ¢ce au disque passionnant quoique trop bref de l’Ensemble In&Out , fonctionne ici, avec très peu de texte, grĂ¢ce au talent des exĂ©cutants :
Ă Nicolas Horvath
le décor orientalisant et
la mise en scène expressive,
Ă Florient Azoulay
l’explicitation diégétique rare et
la propulsion du rĂªve que
ses mots nourrissent,
sa diction chaude développe et
ses silences permettent.
Si, sans l’image et sans guide d’écoute, certains moments peuvent paraĂ®tre rĂ©servĂ©s aux debussystes curieux, le disque permet justement de se concentrer et de suivre l’histoire entre mots et musique Ă programme – le Mib5 du piano sonnant mĂªme assez bizarrement pour paraĂ®tre sinisant !
Après une musique parlĂ©e autour du silence, nouveau paradoxe que ce Roi Lear , complĂ©tĂ© en 2018 et enregistrĂ© pour la première fois. Debussy ne l’a jamais terminĂ© car le producteur a refusĂ© de « fournir les 30 musiciens (sic ) rĂ©clamĂ©s sans lesquels l’œuvre ne sera qu’un petit bruit de mouches se frottant les pattes ». Or, cette fois, un seul musicien se charge de combler la jauge.
Ici, Robert Orledge s’éclate : des quatre mesures Ă©crites par Debussy, il tire un prĂ©lude de presque 4’. C’est interprĂ©tĂ© avec brio et tonicitĂ©, jusqu’aux deux bouts du clavier, par un Nicolas Horvath aussi concentrĂ© et convaincu qu’à son habitude. EnchaĂ®ne une brève fanfare , dĂ©jĂ complĂ©tĂ©e pour orchestre par le passionnant Roger-Ducasse mais ici refondue pour piano Ă la sauce Orledge, et pourquoi pas ? L’engagement de l’interprète permet de faire osciller cette pièce anecdotique entre puissance et retenue. Le Sommeil du roi Lear investit un balancement hĂ©sitant, notĂ© « très lent et profondĂ©ment expressif » et fort diffĂ©rent itou de la version orchestrale de Roger-Ducasse. L’affaire se clĂ´t sur la Mort de CordĂ©lia , une Å“uvre de Robert Orledge inspirĂ©e par « le dĂ©but, notĂ© au crayon [par Debussy], d’une petite pièce », avec « une introduction chromatique et un thème » affirmĂ© e Debussy en personne. L’introspection et les dissonances liminaires semblent s’effacer au profit d’une harmonisation très debussyste en refusant obstinĂ©ment de dĂ©coller (on parle de mort, c’est cohĂ©rent), comme en tĂ©moigne manière de reprise de la lamentation jusqu’au chromatisme suspendu qui se rĂ©sout dans un La majeur conclu sur la mĂ©diante, persistant et comme en suspens.
Autre première mondiale, la « paraphrase sur Un jour affreux avec le diable dans le beffroi » de Robert Orledge, avec un texte dudit Robert Orledge inspirĂ© par Stephen Wyatt. C’est l’histoire de Satan entraĂ®ne, grĂ¢ce Ă son violon, des villageois en un lieu oĂ¹ ils sont transformĂ©s jusqu’à ce que la prière d’un jeune homme soit exaucĂ©e… mais le diable, on l’expĂ©rimente tous chaque jour, n’est peut-Ăªtre pas dĂ©finitivement dĂ©cĂ©dĂ©. Et quid de la musique ? Des graves s’élève une atmosphère oppressante qui investit tout le clavier.
Une polka légèrement claudicante,
le souffle du vent et
l’évocation de « Savez-vous planter les choux ? » (qui sera développé par la suite)
prĂ©parent l’arrivĂ©e du narrateur. Le clocher a sonnĂ© treize fois ; les cloches fĂªlĂ©es chantent la comptine enfantine ; la danse diabolique s’engage, citant moult intertextes classiques et dĂ©chaĂ®nant le pianiste. Seule la prière Ă Dieu peut sauver les danseurs et chasser le diable dans une dernière sĂ©rie de douze – non plus treize – coups de cloche qui enflamme le clavier dans une coda liszto-chopinienne oĂ¹ le recompositeur se lĂ¢che clairement tandis que se goberge le musicien. RĂ©sonne alors une ultime Ă©vocation du thème rĂ©current… croit-on, mais le diable est dĂ©jĂ de retour, nous annonce Florient Azoulay – ce dont jubile le piano dans une dernière incartade.
Dernière première (si, si) mondiale, Une nuit dans la maison Usher , signée en 2018, est un mélange
de bestofisation,
de transcription (pour l’incipit et la conclusion) et
de création incluant
les transitions,
« tous les passages rapides » et
« la revanche finale du frère de lady Madeline ».
En gros, il s’agit d’un bref florilège de l’opĂ©ra liĂ© par l’arrangeur. Une version pour orgue, prĂ©alable, est d’ailleurs disponible. Sur un tapis d’aigus qui bariolent se profile rapidement une basse inquiĂ©tante. La mĂ©lodie persiste et tĂ¢tonne dans l’obscuritĂ©, prolongĂ©e par
le travail harmonique,
les variations d’intensité et
les réitérations de motifs.
Un nouveau thème se faufile et semble aspirer à se perdre dans les suraigus.
Les battements d’octaves,
les boucles,
les basses solides et
les accords répétés s’affrontent jusqu’à la cavalcade finale.
Nicolas Horvath au crépuscule. Photo : Bertrand Ferrier.
Ce disque curieux et pour curieux s’achève ainsi sur la crĂ©ation la plus intĂ©ressante Ă notre sens, après – comme un clin d’œil Ă ceux qui, comme nous, regrettions en petits Ă©piciers la brièvetĂ© d’un prĂ©cĂ©dent disque de Nicolas Horvath – une exploration de 85 minutes. Oser produire ou Ă©couter un disque aussi ambitieux, foufou et fantasmatique subsume les interrogations sur l’authenticitĂ© debussyste des pièces. Peut-Ăªtre la promesse du titre est-elle maladroite, tant l’apport de Robert Orledge est important dans ces, disons, reconstitutions et remix .
Reste le projet, quasi dĂ©miurgique, de rĂªver Ă une extended version de la production pianistique de Claude Debussy. MĂªme si l’intĂ©rĂªt ponctuel de tel ou tel rĂªve ne convainc pas complètement le profane, la fanitude de cette espĂ©rance intrigue et la qualitĂ© de l’interprĂ©tation de Nicolas Horvath souffle sur les braises de notre curiositĂ©. VoilĂ qui est fort agrĂ©able !
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