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Le blog de Bertrand Ferrier, page 186

Rupture de la malédiction, 4

Photo : Rozenn Douerin

 

Se regarder dans un miroir est un bon moyen d’avoir une rĂ©flexion de qualitĂ©. En tĂ©moigne l’auto-ironie sans concession de Jann Halexander, toujours prĂªt Ă  jouer avec la veine autobiographique sans se couper les cheveux veineux en quatre. C’est pour ça, c’est chouette d’improviser autour de ses rĂ©cits…

 

 

De mĂªme, la chanson engagĂ©e me dĂ©goĂ»te. La chanson absurde et maligne me frissonne, si si. C’est pour ça, ça aussi, j’aime bien.

 

 

Alors, après Pantin et Paris, on va promener cette musique Ă  Angers dès aujourd’hui. Entre deux soit dit, on serait heureux d’y croiser les autochtones !

 

Quand le sable file entre nos doigts

 

 

Est-ce de lĂ  que tu repars, oĂ¹ tu reviens chaque fois ? Après Jean-Jacques G., Claudio Z. semble nous parler de nous en nous racontant son paysage intĂ©rieur – thème du concert du festival Komm, Bach! dont est extraite cette vidĂ©o. Bonne promenade dans nos jardins plus ou moins secrets tels que les esquisse il signor avec sa dĂ©licatesse coutumière !

 

 

#anylifematters (Rupture de la malédiction, 3)

Photo : Rozenn Douerin

 

Il est temps de l’admettre : ils n’ont vraiment rien d’extraordinaire, ces gens de couleur. De quelle couleur, après, c’est une autre histoire.

 

 

Dans le mystère suspendu

 

Que les amateurs d’un piano exubĂ©rant veuillent bien chercher leurs pains quotidiens ailleurs.
Aujourd’hui, les petits marteaux vont offrir des pointillĂ©s aux auditeurs, mĂ©lomanes ou curieux, grĂ¢ce Ă  cet extrait choisi du concert Komm, Bach! prĂ©cisĂ©ment nommĂ© Paysages intĂ©rieurs. GrĂ¢ce et mystère nous accompagnent !

 

 

Daniel Levitin, « De la note au cerveau », HĂ©loĂ¯se d’Ormesson

 

Ce livre qui ne manque ni d’ambition, ni de souffle, n’est pas une nouveautĂ©… ou presque pas. PubliĂ© en anglais en 2006, De la note au cerveau. L’influence de la musique sur le comportement a paru chez HĂ©loĂ¯se d’Ormesson en 2010, avant que sa traduction ne soit revue et corrigĂ©e dix ans plus tard (ce qui n’est pas explicitĂ©). Par consĂ©quent, on regrette l’absence d’actualisation de fond, Ă  en croire l’essentiel pour les spĂ©cialistes (la bibliographie figĂ©e en 2005, ce qui surprend pour un ouvrage scientifique) ou pour les chercheurs d’indice (le passage sur la mĂ©morisation des indicatifs tĂ©lĂ©phoniques amĂ©ricains, 251 : les numĂ©ros entre parenthèses dĂ©signent les pages concernĂ©es).
Nihil novi, donc, et l’éditeur aurait pu avoir l’honnĂªtetĂ© de le prĂ©ciser – pour au moins trois raisons.

  • D’abord parce qu’une nouvelle Ă©dition, si elle est moins vendeuse a priori, est un louable travail sur le fonds.
  • Ensuite parce qu’une nouvelle Ă©dition est un beau compliment fait Ă  un travail que l’éditeur et le lectorat jugent pĂ©renne.
  • Enfin parce que le prĂ©sent prolongement du livre en grand format, sans doute tĂ©moin d’un long-seller qu’il est plus rentable de maintenir Ă  23 € que de diffuser en poche, ne couronne pas un fast-book sur l’actualitĂ© brĂ»lante mais s’intĂ©resse plutĂ´t Ă  des analyses structurelles Ă©tudiant notre capacitĂ© Ă  saisir le son, le bruit, la musique, Ă  la comprendre, Ă  l’évaluer et Ă  l’analyser.

 

Première partie
Les outils

 

Partant du postulat que partout oĂ¹ deux ou trois humains se rĂ©unissent, la musique est au milieu d’eux (15), Daniel Levitin, neuroscientifique converti car ex-habituĂ© des studios d’enregistrement, estime qu’elle est un bon prisme pour mieux comprendre ce qui influe sur notre comportement (22). Sans crainte, il commence donc par se demander : « Qu’est-ce que la musique ? » En fait, pendant cent pages, il va tĂ¢cher de dĂ©finir la hauteur de notes, le timbre, le rythme, le volume et l’harmonie. Certes, il s’agit d’élĂ©ments utiles pour Ă©crire sur la musique ; mais,

  • d’une part, ces deux premiers chapitres Ă©lĂ©mentaires (au sens oĂ¹ ils dĂ©cryptent les Ă©lĂ©ments nĂ©cessaires Ă  la dĂ©finition rigoureuse du propos) sont assez fastidieux, fort capables de dĂ©courager le lecteur ;
  • d’autre part, ils sont techniquement assez maladroits pour un ouvrage de vulgarisation, car ils Ă©chappent Ă  toute problĂ©matisation (les termes sont Ă©voquĂ©s les uns après les autres, sans questionnement pour rendre excitantes ces simili-dĂ©finitions.)

Avec des exemples variés, porté par une retraduction plutôt fluide de Samuel Sfez [

  • la suppression, notamment au dĂ©but, de tous les « bien sĂ»r » et de quelques anglicismes comme ce « ruiner mon expĂ©rience » de 180,
  • la transformation du sommaire anglophone en table francophone Ă  placer Ă  la fin du livre,
  • l’invention de titres de chapitre moins nĂ©buleux comme « tu connais mon nom, cherche le numĂ©ro », fussent-ils mentionnĂ©s au niveau des sous-titres dans les remerciements, et
  • l’adaptation d’exemples peu accessibles aux francophones – comme c’est rarement le cas, par ex. pour la surprenante apparition d’Henri Dès p. 268 –, dĂ©bats presque bĂ©nins dans un texte dense et bavard, eussent nĂ©anmoins Ă©tĂ© bienvenues

], l’auteur tient à définir l’un après l’autre des éléments constitutifs de la notion de musique. Prévenons le lecteur : il faut ou s’accrocher si l’on tient à une lecture rigoureuse, ou filer directement à la page 101.

 

 

Dans un premier chapitre, Daniel Levitin part de l’idĂ©e varĂ©sienne selon laquelle « la musique est un son organisĂ© » avant de dĂ©cortiquer chaque Ă©lĂ©ment constitutif de cette notion. Il insiste sur l’agencement des sons qui permet de faire musique. On regrette qu’il soit aussi lĂ©ger quand il Ă©crit que l’agencement vise « Ă  crĂ©er du sens », un peu comme un politicien annonçant que son programme consiste Ă  refonder une politique de rassemblement : ça bat de l’aile pour crĂ©er du vent, car c’est quoi, crĂ©er du sens ? L’interrogation restera en suspension.
Hauteur, rythme, tempo, profil mélodique, timbre, volume, mesure, tonalité, harmonie sont passés en revue. Des questions croustillantes habillent çà et là le cours, comme cette interrogation perpétuelle du « si un arbre tombe et que personne n’est là pour l’entendre », à laquelle l’auteur propose une réponse définitive : « Non. Le son est une image mentale (…). Il ne peut y avoir de hauteur de hauteur de notes en dehors de la présence d’un humain ou d’un animal. Un appareil (…) peut mesurer la fréquence (…), mais il ne s’agit pas d’un son si personne ne l’entend. » (34)
De mĂªme, qu’est-ce qu’une mĂ©lodie ? C’est un « objet auditif qui garde son identitĂ© malgrĂ© les transformations », dans la mesure oĂ¹ tout le monde peut chanter « Joyeux anniversaire », peu importe la tonalitĂ©. Quelques anecdotes sans note de bas de page instruisent itou l’ignorant, telle cette affirmation selon laquelle « chaque culture utilise l’octave comme base de sa musique » (43), eh oui.

 

 

D’autres pastilles intriguent le lecteur comme cette fameuse « expĂ©rience de la cloche coupĂ©e » de Pierre Schaeffer, selon laquelle « il est pratiquement impossible de dĂ©terminer quel instrument joue » si on supprime l’attaque, id est le dĂ©but du son (66)… mais en 1948, pas « dans les annĂ©es 1950 » comme l’Ă©crit l’auteur – erreur bĂ©nigne.
Des pistes, fussent-elles sommaires, stimulent. Ainsi de cette idĂ©e selon laquelle les ruptures rythmiques sont « des subtilitĂ©s auxquelles ne sont sensibles que les musiciens » bien que « le cerveau, lui, fasse peut-Ăªtre la diffĂ©rence » (83) : idĂ©e assez peu convaincante si on l’applique autant au folklore – rĂ©investi ou non par la musique savante – ou au rock, friand de breaks, qu’à des chefs-d’œuvre de DvoÅ™Ă¡k oĂ¹ les rythmes tchèques rendent les choix de mesure et de rythme bien sensibles des non-experts. On se complait Ă  rĂ©flĂ©chir Ă  l’idĂ©e que « le volume est un phĂ©nomène purement psychologique, qui n’existe que dans notre esprit, pas dans le monde extĂ©rieur » (84) quoique c
ertains dĂ©veloppements, malgrĂ© les efforts pour passer la chose en français, auraient peut-Ăªtre gagnĂ© Ă  Ăªtre densifiĂ©s (bloc « Ba ba black sheep » + « Jailhouse Rock » + « That’ll be that Day », 76-82).

 

 

D’autres approximations techniques pourront surprendre le lecteur, telle la distinction entre gammes et modes (51) Quelques expĂ©riences irriteront lĂ©gitimement les dĂ©fenseurs du bien-Ăªtre animal, comme quand Petr Janata « place des Ă©lectrodes sur le colliculus infĂ©rieur de chouettes effraie ». L’hypothèse de ce pseudo-savant « Ă©tait que, si la fondamentale est rĂ©tablie Ă  un stade prĂ©coce du processus auditif, les neurones du colliculus infĂ©rieur devraient se dĂ©clencher Ă  la frĂ©quence de la fondamentale manquante. C’est exactement ce qu’il dĂ©couvrit. »
Tudieu, quelle Ă©tait l’utilitĂ© de faire subir ça Ă  des rapaces diurnes ? Prouver « que la sĂ©quence d’harmoniques joue un rĂ´le Ă  un stade prĂ©coce du processus auditif »… et surtout confirmer que le chercheur, seul Ă  contrĂ´ler ses rĂ©sultats, avait raison ? Saperlipopette, l’on aimerait que cette attitude de salopard fĂ»t le fameux monde d’avant.
Enfin, puisque l’on est sur le perfectible laissant supputer que certaines mentions prĂ©sument parfois des compĂ©tences du scripteur, les organistes s’amuseront en apprenant que les tuyaux d’orgue (« comme on en trouve dans les Ă©glises », en oubliant de prĂ©ciser que pas que) sont « des espèces de flĂ»tes mĂ©caniques » constituĂ©s de « tubes mĂ©talliques », ce qui ne manque pas dâ€™Ăªtre un brin rĂ©ducteur (61)…

 

 

 

Deuxième partie
L’analyse

 

Ces Ă©lĂ©ments ayant Ă©tĂ© Ă©tablis, encore faut-il prendre en compte la connexion entre la perception du son et sa prise en compte par le cerveau. L’auteur le caractĂ©rise comme le lien « entre la musique et la machine de l’esprit » en tant qu’il est « un tas d’axones, de dendrites et de canaux ioniques » (102). Ă€ l’évidence, « l’activitĂ© musicale sollicite presque toutes les rĂ©gions du cerveau » (104) de sorte que, vu « le nombre de combinaisons » neuronales en jeu, quoi que l’on sache, « il y a peu de chances que nous comprenions un jour toutes les connexions possibles dans le cerveau et leur signification » (106).
Pour s’en approcher, l’auteur fera derechef hurler les dĂ©fenseurs des animaux en admettant qu’il a « ouvert le crĂ¢ne d’animaux vivants » pendant un semestre afin de « dissĂ©quer les cerveaux de singes pour les prĂ©parer Ă  l’examen au microscope » (113). Le pauvre tente de nous Ă©mouvoir en admettant qu’il en faisait des cauchemars, mais ça n’empĂªche qu’il a surtout admis Ăªtre un gros dĂ©gueulasse qui mĂ©riterait de subir un sort proche, c’est dit.

 

 

Pourtant, l’objectif prĂ©tend Ăªtre noble : « Comprendre les processus de pensĂ©e, les souvenirs, les Ă©motions et l’expĂ©rience » via, notamment, une « course effrĂ©nĂ©e Ă  la cartographie du cerveau » (115). IdĂ©alement, il s’agit de dĂ©couvrir le processus qui permet Ă  nos perceptions dâ€™Ăªtre « le produit fini d’une longue chaĂ®ne d’évĂ©nements neuronaux » donnant, ce nonobstant, l’illusion d’une instantanĂ©itĂ© (118). La base de cette vision neuropsy est la distorsion sensorielle selon laquelle « notre système de perceptions nous apporte une information fausse sur le monde » (121). Dans les faits, notre cerveau doit faire le tri entre les perceptions puis les reconstruire pour susciter l’effet de rĂ©el. Dans la thĂ©orie et en relation avec la musique, Steven Pinker, que nous retrouverons bientĂ´t, a proposĂ© que notre perception de la musique Ă©tait liĂ©e Ă  « la pression pour la survie et la sĂ©lection sexuelle ». J’avoue n’avoir pas très bien compris pourquoi, mais cela pimpe complètement l’image des musiciens du culte dont je suis !
En musique, « la plus grande illusion est celle de la structure et de la forme » (129), affirme l’auteur – en gros, on a l’habitude d’entendre un certain type de musique, donc on pense que tout doit ressembler Ă  ce canon, et pas celui que l’on boit. L’hypothèse, infondĂ©e dans le texte et d’autant moins convaincante, reprend le postulat chomskyen selon lequel, Ă  la base, l’enfant peut capter toutes les langues du monde mais, s’il est exposĂ© Ă  une seule langue, il Ă©lague les circuits neuronaux interconnectĂ©s qui lui sont inutiles (130). L’analogie souffre

  • d’un manque de dĂ©veloppement (la musique est-elle une langue sĂ©miotiquement assimilable aux langages articulĂ©s ? mĂªme l’auteur en doute, voir p. 148) et
  • d’une optique synchronique caricaturale (comment expliquer les processus inverses, consistant en la construction de nouveaux circuits neuronaux permettant d’apprĂ©hender de nouvelles structures et formes musicales ?),

mais elle est nodale dans le raisonnement de l’auteur.
Selon lui, les compositeurs « communiquent des Ă©motions car ils connaissent nos attentes et choisissent dĂ©libĂ©rĂ©ment de les satisfaire ou non » (133). Une succession d’exemples de chansons anglophones tente d’appuyer cette analyse musicale pour le moins sommaire en laissant de cĂ´tĂ© une composante consubstantielle de – ce qui est dĂ©jĂ  une vision partielle de la musique – la chanson : le texte. MĂªme si, dans l’industrie pop anglophone, les paroles ne sont souvent qu’un minerai, on a du mal Ă  comprendre comment Daniel Levitin peut feindre d’occulter cette partie consubstantielle de la chanson, d’autant qu’il s’appuie sur une analogie propre Ă  la sĂ©miotique (« le cerveau Ă©labore sa version de la rĂ©alitĂ© » musicale comme nous imaginons un chat alors que le mot « chat » ne ressemble pas Ă  un chat, pas plus que les lettres c-h-a-t).

 

 

L’idĂ©e-force consiste Ă  associer musique et prĂ©construction mentale : pour les auditeurs de Skyrock (mais pas qu’à eux, Ă  moi itou), un ragga indien paraĂ®tra « Ă©trange » car il n’entre pas dans leurs us ; de mĂªme, si je vois « concert de Metallica » et que je n’entends que des accordĂ©ons, l’incrĂ©dulitĂ© me saisira (139). Le son fonctionne sur notre cerveau en fonction d’un signal que nous devons dĂ©coder visuellement (tel l’homme qui prĂ©tendait reconnaĂ®tre les morceaux rien qu’en regardant les sillons sur un disque noir) ou par le truchement d’indices dont le timbre  (145). N’est-ce pas grĂ¢ce Ă  lui que nous pouvons nous orienter dans le son inconnu, par exemple en reconnaissant une clarinette quand nous ignorons ce qu’elle joue (164) ?
Pour autant, rien de tout cela ne permet de clarifier ni la notion de musique, ni la classification des musiques. La dichotomie aristotélicienne n’est évidemment pas toujours opérante ; il faut donc recourir à la notion de degré d’appartenance, construite (parfois) individuellement autour de pratiques singulières et collectives (172).

 

 

Cette idĂ©e, pratique, de caractĂ©risation par assimilation Ă  des exempla – simples ou floutĂ©s par la multiplicité – intĂ©riorisĂ©s ne suffit pas Ă  caractĂ©riser la spĂ©cificitĂ© de nos expĂ©riences auditives en gĂ©nĂ©ral et de la musique en particulier. En effet, « si nous sommes capables de nommer une couleur dès que nous la voyons, pourquoi ne pourrions-nous pas nommer les sons que nous entendons ? », questionne justement Daniel Levitin (177). LĂ  encore, la seule rĂ©ponse que nous pouvons poster, c’est le timbre – ce sera le maximum humoristique de cette notule, et nous prĂ©sentons presque nos excuses pour un niveau aussi naze. Pourquoi cette difficultĂ© Ă  dichotomiser, et si ? Quand nous sommes Ă  peu près dans un Ă©tat normal, nous pouvons reconnaĂ®tre un Klaxon et un chant d’oiseau, par exemple. Qu’est-ce qui nous empĂªche de dichotomiser plus finement ?
Il semble que le cerveau construise sa perception musicale sur des dĂ©terminants multiples, souvent liĂ©s Ă  des Ă©chelles ou des rapports. Par exemple, quand on leur demande de fredonner un golden hit, l’auteur affirme que « les gens stockent des informations absolues sur les notes » (180) ainsi que sur « l’interprĂ©tation » (interjections, type de voix, etc.). De mĂªme certains types de sons (Daniel Levitin parle du « timbre d’un paysage sonore ») sont reconnaissables – on repère du heavy metal des annĂ©es 1980 ou des chansons des annĂ©es 1930.

 

 

Pour synthétiser ces éléments épars, des écoles se détachent. Selon la principale (si nous avons bien capté), celle des archivistes, prédomine la catégorisation par l’exemplaire. En presque clair, nous construisons des modèles autour desquels pivotent nos représentations, selon une stratégie comparatiste. La question qui se pose tourne alors autour de la notion genettique de palimpseste. Après la mode des perspectives strictement constructiviste et archiviste, semble aujourd’hui prédominer manière de synthèse, celle de la mémoire à traces multiples (193). La mémoire stockerait chaque expérience dans le cerveau, mais sans la ranger par catégorie identifiable. Pour extraire le souvenir, nous devons inventer une astuce pour le ressusciter ; et cela fonctionne notoirement pour la musique.
Selon l’auteur, « sans mémoire, il n’y aurait pas de musique ». En effet, « la musique fonctionne parce que nous nous rappelons les notes que nous venons d’entendre et les relions à celles que nous entendons l’instant d’après ». De la sorte, elle fonctionnerait selon l’expérience (je sais qui est censé m’attendre), la cohérence (je suis capable de relier les sons les uns aux autres) et la mémoire des émotions. En dépit de quelques imprécisions (par ex., un patient « perdait la musique mais pas le langage », que cela peut-il bien signifier, 151 ? y a-t-il un sens autre que vaguement humoristique à qualifier Eddie Van Halen de « dieu du heavy metal », 168 ? etc.), le livre semble s’orienter fermement vers la question de la relation entre

  • stimulus (musical),
  • perception (auditive) et
  • traduction (Ă©motionnelle).

 

 

 

Troisième partie
Le questionnement

 

Cette dernière sĂ©quence s’ouvre, après une introduction autour du rythme qui aurait gagnĂ© Ă  Ăªtre resserrĂ©e (longue traduction du son de la batterie de Stevie Wonder en onomatopĂ©es anglophones, 199) autour de la question du cervelet. Il semble s’occuper de l’identification du rythme (203), point central selon Daniel Levitin.
Cependant, quelle est l’origine gĂ©nĂ©tique prĂ©cise de la musicalitĂ© ? Une collègue de l’auteur (« une lueur pixellisĂ©e dans les yeux », 209, gĂ¢ ? Ă  rapprocher du curieux et perfectible « on m’a demandĂ© d’ausculter un adolescent » en lieu et place, sans doute d’évaluer or something, 217) propose d’aller chercher des idĂ©es auprès de Francis Crick, une star du domaine. Cela nous vaut de nouvelles descriptions de tortures animales (213) puis de longues gĂ©nĂ©ralitĂ©s sur la perception comme moyen utilisĂ© par l’organisme pour « vivre assez longtemps afin de transmettre ses gènes grĂ¢ce Ă  la reproduction ». Étrange conception, prĂ©gnante (pas au sens anglophone ou si peu), de la musique comme moyen de baiser… Reste la conviction que « ce sont gĂ©nĂ©ralement les sons qui produisent chez nous les rĂ©actions les plus violentes », d’oĂ¹ la complexitĂ© et l’intĂ©rĂªt de tenter de cerner comment nous percevons les sons organisĂ©s – dĂ©finition a minima de la musique.
Pour s’en approcher, Daniel Levitin claque une physiologie de la perception assez aride, quoique agrĂ©mentĂ©e d’anecdotes prometteuses (« en 1980, Avram Goldstein a dĂ©montrĂ© que l’on pouvait supprimer le plaisir d’écouter de la musique au moyen de la nalaxone » et non seulement par la prĂ©sence d’un accordĂ©on ou de la voix d’Édith Piaf, ainsi que je le supputais). Puis il explique que, grĂ¢ce Ă  un programme informatique conçu pour cela, il a lui-mĂªme, Ă´ surprise, « trouvĂ© exactement ce que nous cherchions » (221), en l’espèce que le système est complexe :

  • devant la musique, le cortex auditif perçoit le son ;
  • deux rĂ©gions frontales l’évaluent en fonction « de la structure et des attentes » ;
  • le cervelet et les noyaux gris centraux dĂ©cryptent « le rythme et la mesure » ; et
  • la satisfaction s’exprime par « l’augmentation des niveaux de dopamine dans le noyau acumbens ».

Le plaisir naîtrait de la satisfaction d’une anticipation (on s’attend à ce que le rythme tombe sur le temps) ou de la surprise « quand un musicien habile trompe nos attentes ». De oui ou de non, en quelque sorte. Soyons franc : sommairement présentées, ces analyses emportent peu l’adhésion pour deux raisons paradoxales.

  • D’une part, elles posent une Ă©vidence (oui, le boum-boum-tchak peut Ăªtre source de plaisir, avait-on besoin d’analyser pour le dĂ©couvrir ?).
  • D’autre part, elles rĂ©duisent la perception de la musicalitĂ© aux basiques de la variĂ©toche, sans prendre en compte d’autres aspects (comme le timbre, les contrastes, le volume ou les musiques oĂ¹ le rythme n’est pas immĂ©diatement perceptible).

Si « la musique dans le cerveau dĂ©pend avant tout des connexions » (223) neuronales, sans doute faut-il Ăªtre scientifique pour bien saisir l’implication des recherches ici rĂ©sumĂ©es, tant elles oscillent entre banalitĂ©s basiques et termes anatomiques insaisissables par le zozo de base, malgrĂ© le schĂ©ma basique de la première annexe – alors que, souvent, le musicien de talent est juste un zozo fighting the sorrow.

 

 

Cependant, l’analyse du talent, engagĂ©e dans le septième chapitre, ne paraĂ®t point ressortir du champ de compĂ©tence de l’auteur en tant que scientifique. En tĂ©moigne la difficultĂ© de Daniel Levitin Ă  prendre Ă  bras-le-corps la notion de « talent ». Avant mĂªme de se demander si « la notion de talent est scientifiquement dĂ©fendable » (227), on eĂ»t aimĂ© comprendre ce qui Ă©tait celĂ© sous ce terme ambigu avec, simple, basique, donc complexe sauf dans l’industrie discographique française, les interrogations corollaires Ă  ce questionnement.

  • Un artiste peut-il Ăªtre considĂ©rĂ© comme talentueux parce qu’il est un professionnel reconnu voire acclamé… ou l’inverse
  • Plus encore, avoir du talent, est-ce « interprĂ©ter la musique avec facilitĂ© (226) ou profiter d’excellents musiciens parce que l’on a signĂ© dans une major qui vous entoure de cadors ?
  • Avoir du talent, est-ce quantifiable (nombreuses notes jouĂ©es Ă  la seconde, nombreux prix en musique classique, nombreux followers suivant les comptes des artistes), critĂ©risable (selon quel questionnaire) ou, au contraire, subjectif (est talentueux celui qui, dans un domaine artistique, rĂ©ussit Ă  faire ce que je ne suis pas parvenu Ă  accomplir) ou fondamentalement non-objectif (le talent serait ce qui dĂ©borde la technicitĂ©) ?

Ces interrogations, quelque essentielles semblent-elles, n’intĂ©ressent guère le neuroscientifique, peu pressĂ© d’opter pour une acception prĂ©cise. Contrecoup de cette indiffĂ©rence feinte, le spĂ©cialiste semble peiner Ă  dĂ©velopper un raisonnement rigoureux, ce dont tĂ©moigne le vaguissime : « Il faut environ dix mille heures d’entraĂ®nement pour acquĂ©rir le niveau d’un expert mondial, et ce dans n’importe quel domaine » d’après « ce que nous savons de la manière dont notre cerveau apprend » (229). Admettrait-on cette quantification dont les bases ne sont pas explicitĂ©es, elle n’en rĂ©duirait pas moins la question du talent en la rabattant sur l’évaluation de la capacitĂ© Ă  assimiler une compĂ©tence technique, et ce serait benĂªt. En effet, le talent peut Ăªtre Ă  la fois

  • une aptitude (par exemple une aptitude Ă  apprendre) et
  • un don, au sens de « caractĂ©ristique d’un individu considĂ©rĂ©e comme innĂ©e, et non majoritairement polie ou nourrie au long de l’apprentissage thĂ©orique ou continu ».

 

 

Ainsi, le talent, en tant que

  • charisme irradiant d’un artiste,
  • Ă©vidence de sa spĂ©cificitĂ© artistique ou
  • intuition de son identitĂ© d’artiste,

ne serait-ce pas aussi ce qui permet Ă  certains artistes de laisser considĂ©rer comme secondaire la technique dont il dispose ? Pourrait-il pas Ăªtre aussi la capacitĂ© d’un individu Ă  transformer en qualitĂ© artistique ce que d’aucuns auraient pu considĂ©rer comme un dĂ©faut irrĂ©mĂ©diable ?
EnlisĂ© dans une impression d’imprĂ©cision, le lecteur risque de se sentir noyĂ© dans des pages qui, pour Ăªtre plutĂ´t agrĂ©ables Ă  lire, perdent le fil du propos, id est,

  • d’une part, en quoi la science peut parler de l’influence de la musique sur notre comportement et,
  • d’autre part, en quoi a-t-elle quelque chose Ă  dire sur nos façons de vivre la musique ?

Les exemples gĂ©nĂ©raux tirĂ©s de la gĂ©mellitĂ© comme outil servant Ă  rĂ©flĂ©chir autour de l’origine gĂ©nĂ©tique d’un trait de caractère ou d’une aptitude paraissent plutĂ´t dĂ©coratifs que chevillĂ©s Ă  la question spĂ©cifique censĂ©e Ăªtre abordĂ©e ici. Pis, ils laissent entrevoir un auteur pataugeant au long de paragraphes gentiment naĂ¯fs qui auraient fait soupirer un prof de français enseignant Le Paradoxe sur le comĂ©dien, autour de thĂ©matiques un peu lĂ©gères au vu du propos :

  • quand un chanteur a une voix sincère, est-il ainsi dans la vie ?
  • quand un chanteur paraĂ®t Ă©mu, est-il Ă©mu voire a-t-il connu cette Ă©motion (236), ce que l’on peut traduire par « je suis prĂªt Ă  parier que, quand B.B. King joue un blues, sa configuration neuronale est quasiment la mĂªme que quand il a un coup de blues » (244) ? et
  • si Oscar Peterson et ses grandes paluches avait Ă©tĂ© forcĂ© de se mettre au violon (pour lequel ses battoirs Ă©taient inadaptĂ©s), aurait-on jamais su qu’il avait du talent, faisant Ă©cho au « Jamais on le saura / L’autocar du collège / Pass’ pas par OpĂ©ra / RĂ¢pĂ© pour le solfège » d’Allain Leprest (l’image YT est moche, mais quelle chanson) ?

 

 

Des banalités non justifiées laissent penser que l’auteur est en roue libre – ainsi de : « Nous savons également qu’en moyenne, les gens qui ont du succès ont connu plus d’échecs que les autres » (ah bon ? 239) ou de : « Ce qui nous attire dans la musique, c’est l’expérience émotionnelle » (wow, 241), etc. Du coup, quand une question intéressante surgit (« comment expliquer en termes scientifiques que certains musiciens parviennent mieux à transmettre des émotions que d’autres ? », 242), on rugit quand la réponse claque, dans une formulation maladroitement francisée : « C’est un grand mystère, auquel il n’existe aucune réponse définitive. »
Bref, le propos se dilue, se dissout, s’Ă©touffe plus qu’il ne s’Ă©toffe. Une analyse – quoiqu’elle soit plus laudative que fouillĂ©e – des choix harmoniques de Joni Mitchell rĂ©veille l’intĂ©rĂªt en suggĂ©rant que, pour un crĂ©ateur, le talent tournerait autour de la rĂ©appropriation – plus ou moins marquĂ©e – de codes bien connus. Quelques pages sur la mĂ©moire musicale teintĂ©es derechef d’ingĂ©nuitĂ© (l’auteur, pourtant censĂ© Ăªtre musicien, s’étonne que, en reprenant après avoir fautĂ©, les interprètes aient tendance Ă  reprendre l’intĂ©gralitĂ© de la phrase plutĂ´t que le passage ratĂ©) amènent Daniel Levitin Ă  poser que « l’expertise musicale englobe plusieurs aptitudes : la dextĂ©ritĂ© (…), la communication Ă©motionnelle, la crĂ©ativitĂ© ainsi que des structures mentales particulières pour mĂ©moriser les morceaux ». C’est dĂ©cevant Ă  double titre.

  • D’une part, la quĂªte du lien entre science et talent est abandonnĂ©e sans qu’un vĂ©ritable constat d’échec ne soit formulĂ©, alors mĂªme que sa portĂ©e signifiante sur le rapport entre science et musique en gĂ©nĂ©ral eĂ»t pu Ăªtre un point intĂ©ressant.
  • D’autre part, se cristallise un problème de fond qui parcourt le livre : la notion de musique est gangrĂ©nĂ©e par le dĂ©sir de l’auteur de ne pas sĂ©rier les problèmes posĂ©s par ce sujet.

Or, parler d’expertise musicale en prĂ©tendant y fondre les questions liĂ©es Ă  la crĂ©ation et Ă  l’interprĂ©tation, tout en l’appliquant sans nuance – ha, ha – aux musiques dites savantes et populaires, cela ne convainc pas. Il paraĂ®t hasardeux voire impossible de traiter d’un bloc

  • la crĂ©ation musicale,
  • l’action de « faire de la musique »,
  • l’émotion que la musique peut susciter,
  • les interactions sociales qu’exige la musique, et
  • la notion toujours aussi floue de musicalité… alors mĂªme que, plus loin, l’auteur reconnaĂ®t que, « en sciences, il est important de bien dĂ©finir les termes » (267) !

 

 

Le huitième chapitre est tout aussi imprĂ©cis mais plus intuitif. Il se demande quelle musique nous prĂ©fĂ©rons et ce, dès notre plus jeune Ă¢ge. Une expĂ©rience sur les bĂ©bĂ©s d’Alexandra Lamont prouverait que des bĂ©bĂ©s « n’ayant pas Ă©coutĂ© de musique avant la naissance » (comment diable est-ce possible ?) prĂ©fèrent la musique vive et rapide (256) mais que, peut-Ăªtre, la musique Ă©coutĂ©e avant la naissance influence nos goĂ»ts (j’aimerais savoir ce qu’ont Ă©coutĂ© les clients de Jul ou ce que j’ai ouĂ¯, et ce qu’en conclut Daniel Levitin). Partant, Ă©couter Mozart, ce serait se prĂ©parer Ă  Ăªtre plus intelligent que les ploucs. L’idĂ©e que la musique upgrade les auditeurs suscite une contradiction majeure du livre. En effet, l’auteur affirme que ce concept est « dĂ©plaisant » car « la musique devrait Ăªtre Ă©tudiĂ©e pour elle-mĂªme, pas seulement si elle peut aider les gens Ă  faire des choses plus importantes » (258).
Ce propos est en totale opposition avec l’idĂ©e rĂ©currente que, depuis 50 000 ans selon l’auteur, comme la queue pour le paon, la musique est avant tout ce qui nous permet de baiser et de nous reproduire et Ă©ventuellement, encore aujourd’hui « d’accĂ©lĂ©rer notre dĂ©veloppement cognitif » ce qui est un « argument en faveur de l’importance de la musique dans l’évolution de l’homme » (293). On pressent chez l’auteur une gĂªne formidable Ă  l’idĂ©e que, si la musique peut contribuer Ă  l’épanouissement des individus, si elle peut (ce qui est nĂ©gligĂ© quasi de bout en bout) rapprocher les Ăªtres non seulement en les agglutinant mais aussi en leur faisant dĂ©couvrir d’autres univers non prĂ©vus par leurs connexions neuronales primaires, c’est peut-Ăªtre aussi et surtout qu’elle ne sert Ă  rien. Que l’art ait des manifestations constatables sur IRM ou scanner ne dissipe pas l’Ă©ventualitĂ© qu’il n’est d’aucune utilitĂ© factuelle ou Ă©volutive pour l’espèce. Il est Ă©tonnant que cette hypothèse rĂ©jouissante n’ait jamais Ă©tĂ© abordĂ© dans un ouvrage aussi dense…

 

 

En revanche, l’auteur s’attarde sur le langage modulĂ©, autrement dit le parler bĂ©bĂ© avec des « intonations exagĂ©rĂ©es » (261, avec cette traduction ratĂ©e de « Tu voiiiiiiis ? », qui ne rend aucunement compte de la rĂ©alitĂ© du phĂ©nomène, « Tu vwaaaaaa ? » aurait ainsi pu Ăªtre plus signifiant, la rĂ©flexion sur le langage bĂ©bĂ© Ă©tant prolongĂ©e utilement p. 295). Ce rapprochement aurait pu motiver une remise en cause de la dĂ©finition simpliste de la musique comme « ensemble de sons organisĂ©s »… mais non. Quelques poncifs non sourcĂ©s font alors basculer le livre dans une sociologie un brin facile, en rappelant que, en vieux croĂ»tons que nous aspirons Ă  Ăªtre afin de ne pas pĂ©rir trop jeunes Ă  notre goĂ»t, nous tendons Ă  nous enkyster dans nos « zones de sĂ©curitĂ© » auditives, 277 (« les gens sont moins ouverts aux nouvelles expĂ©riences en vieillissant »), ce qui est Ă  la fois banal et stupide : allez faire Ă©couter la toccata de Khatchaturian Ă  un chouf en bas de sa tour, sans prĂ©alable, vous verrez si c’est vraiment une question dâ€™Ă¢ge, la zone de sĂ©curitĂ©. En d’autres termes, omettre les conditions sociales d’expĂ©rience musicale est d’une sottise – le mot qui vient est bon, je crois – quasi inouĂ¯e.
Selon cette tendance Ă  la trivialitĂ© constatante, osons le syntagme fautif, l’auteur postule assez platement que nous prĂ©fĂ©rons a priori ce qui est simple et familier (266), mĂªme si « tout le monde rĂ©agit diffĂ©remment Ă  des trajets (…) musicaux » (269). Se multiplient alors les lieux communs, gĂ©nĂ©raux (« nos prĂ©fĂ©rences musicales sont Ă©galement influencĂ©es par nos expĂ©riences antĂ©rieures et leur caractère positif ou nĂ©gatif », 274, wow) comme spĂ©cifiques, sur le jazz ou sur la haine imbĂ©cile – l’Ă©pithète est faible – de Daniel Levitin pour Richard Wagner, rĂ©duit Ă  un « esprit dangereux et perturbĂ© » (275). Comme en Ă©cho Ă  sa phobie qu’il eĂ»t pu interroger (quand je kiffe Michael Jackson, suis-je potentiellement pĂ©dophile ?), l’auteur ne reconnaĂ®t in fine que « les prĂ©fĂ©rences musicales ont une composante sociale forte » (278) sans pour autant interroger scientifiquement l’importance du groupe sur les prĂ©fĂ©rences inividuelles, officielles ou admises par habitude et imprĂ©gnation, via le contexte social.
Rien n’est Ă©voquĂ© qui prenne en compte ce que, plus tard, Bernard Lahire a appelĂ© la « phrase culturelle des individus ». Par exemple, quand quelqu’un m’a fait dĂ©couvrir les beautĂ©s de certains opĂ©ras, je puis apprĂ©cier d’aller applaudir la crĂ©ation de Re-Orso Ă  l’OpĂ©ra-Comique ; mais, quand je me retrouve sur un ring en train de lutter pour ne pas me faire mettre KO tout de suite, Ă©couter le boum-boum qui rĂ©pand la phrasĂ©ologie islamiste, sexiste et anticatholique de produits racisĂ©s valorisĂ©s par la bande Ă  Pierre Bellanger, ma foi, ça me paraĂ®t plus opportun que le magnifique rĂ©cit musical de la mort d’Isolde.

 

 

Le neuvième et dernier chapitre propose un retour aux sources en se demandant « d’oĂ¹ vient la musique » (279). Daniel Levitin se dresse avec verve contre son ex-mentor Steven Pinker. Selon Steve, « en termes de causes et d’effets biologiques, la musique ne sert Ă  rien ». Darwiniste, notre auteur pense au contraire fermement, comme signalĂ© dès les premières pages, que la musique joue un rĂ´le dans la sĂ©lection sexuelle (283). En effet, pour l’évolutionniste, « la musique a prĂ©cĂ©dĂ© le langage pour la sĂ©duction ».
« DĂ©monstration idĂ©ale de la santĂ© voire de la richesse de l’individu » (285), la musique excite les poulettes ovulantes : « Les femmes en pĂ©riode d’ovulation prĂ©fèrent l’artiste crĂ©atif mais pauvre comme partenaire Ă  court terme », apprend-on p. 287, laissant des perspectives affriolantes pour les intermittents fauchĂ©s inscrits sur Meetic. Ce serait pour cette raison ovulante que « les instruments de musique font partie des objets les plus anciens retrouvĂ©s par les archĂ©ologues » (288). Il s’agit de foutre et de fĂ©conder, que diable.
Dès lors, sans que l’on sache pourquoi, Daniel Levitin pose un pas de cĂ´tĂ©. Lui qui ne parlait que d’exemples vingtiĂ©mistes ou classiques, affirme : « Quand on s’interroge sur la fonction de la musique au cours de l’évolution, il est inutile de penser Ă  Bach ou Ă  Britney Spears [le texte a Ă©tĂ© Ă©crit en 2005, quand on savait encore qui Ă©tait Britney S.], il faut plutĂ´t imaginer Ă  quoi ressemblait la musique il y a 50 000 ans. » Ce glissement insidieux des termes techniques de la neuroscience Ă  l’imagination gĂªne, surtout quand les diffĂ©rents fantasmes sociologiques, plus ou moins pertinents en apparence, sont mĂªlĂ©s : promouvoir l’égalitĂ© (tout le monde peut faire de la musique ou produire du son) et faire sociĂ©tĂ© (musiquer ensemble, c’est dĂ©jĂ  se rassembler comme tout supporter sportif sait) complèteraient la fonction sexuelle de la musique. Possible et certain, mais aussi confus et brumeux, as far as we are concerned.
La souplesse de la rédaction, qui concatène souvent hypothèses, projections et banalités risque de chafouiner le lecteur trop rigoureux autant que l’affirmation, a minima légère tant elle est imprécise, selon laquelle « les autistes » souffrent, majoritairement, « de déficience intellectuelle ». Quand on connaît l’étendue du spectre autistique et la stigmatisation du terme de « déficience », pas sûr que la p. 292 soit la plus brillante de ce volume.

 

 

Demeure l’évidence : « La musique est présente chez tous les humains, existe depuis longtemps, utilise des circuits cérébraux spécialisés (…) et ressemble à des aptitudes présentes chez d’autres espèces » (298). Est-elle pour autant « le meilleur moyen de faire la cour » quand elle s’associe au langage ?
C’est la conviction de l’auteur, dont il n’est pas inintĂ©ressant de saisir les propositions et remarques esquissĂ©es Ă  profusion dans cet essai. Faute de conclusion Ă  ce livre stimulant mais qui nous aurait paru mĂ©riter une nouvelle Ă©dition mieux Ă©tayĂ©e, dès aujourd’hui, nous serons sur scène pour essayer de prouver, autant que nous pourrons, que Daniel Levitin est 100 % dans le vrai quand il affirme que music is rhythm, then love, then sex. Vivement 19 h.

 

Chantons hautement, je vous prie

 

Et si l’on se rĂ©jouissait de rĂ©unir une clarinette et un orchestre Ă  cordes avec un saxo et un orgue ? Bienvenue dans une pièce superbe, supĂ©rieurement transcrite et interprĂ©tĂ©e par les plus Parisiens des musiciens russes, sous la houlette et les micros de Mme Inna Ouvaroff en personne.

 

 

Rupture de la malédiction, 2

Bertrand Ferrier Ă  l’Espace Pantin. Photo : Rozenn Douerin

Le retour de Jann Halexander Ă  Paris devait se faire dans un beau thĂ©Ă¢tre Ă  l’italienne : l’initiative est repoussĂ©e Ă  la rentrĂ©e. En attendant, de petites scènes en bistro le chanteur se remet en selle avec, au piano, votre serviteur. Après un premier extrait ce tantĂ´t, voici quelques Ă©clats de voix proposĂ©es Ă  l’Espace Pantin le 22 juin, pour le premier concert après la fin du monde.
La date supplĂ©mentaire de ce lundi 29 juin, dans l’Ă©tonnant ThĂ©Ă¢tre-atelier du verbe (Paris 14), feat. la slammeuse Nanda que j’accompagnerai itou, est quasi complète. On peut nĂ©anmoins vĂ©rifier s’il ne reste pas une place ou deux en tĂ©lĂ©phonant au 06 16 13 98 32, mais la jauge tĂ©nue et les mesures sanitaires plus draconiennes que dans un avion ne garantissent pas un rĂ©sultat positif !

 

 

Lumière !

 

Ce n’Ă©tait pas prĂ©vu d’enregistrer cette pièce. Mais il y avait le temps, l’orgue et un formidable musicien qui en voulait encore. C’est ainsi que s’est construit le concert YouTube des Splendeurs de la catastrophe : on ouvre sur les TĂ©nèbres, symbole des catastrophes ; on clĂ´ture sur la RĂ©surrection, splendeur de la catastrophe s’il en est.
Ceux qui accusent le festival Komm, Bach! de snobisme parce que l’on aime la musique rĂ©cente et contemporaine auront de quoi chougner puisque le concert s’ouvre et se ferme sur des Å“uvres d’Olivier Messiaen Ă  l’orgue seul (Ă©litisme choquant en ces temps oĂ¹ le mĂ©tissage et le breakdance sont les seules cautions censĂ©es justifier la musique savante). Du coup, c’est le concert YouTube qui a fait le plus de vues sur YouTube. Pan sur vos doigts (c’Ă©tait pas un doigt ? mais c’est Ă  s’y mĂ©prendre !), gros nazes. J’espère que les mĂªmes gens-qui-sachent se sont offusquĂ©s que, les concerts suivants, nous ayons eu la vulgaritĂ© d’inviter des chanteurs – fi, c’est vulgaire, la chanson. On s’en fiche tout autant.
N’empĂªche, cette vidĂ©o est proposĂ©e aussi bien aux mĂ©lomanes qu’aux curieux sans a priori – bref, Ă  ceux qui disposent d’un cerveau et d’un cÅ“ur les distinguant des, faut bien dire les mots, gros cons.

 

 

Turner, « Peintures et aquarelles », musée Jacquemart-André, 27 mai 2020

Turner, ChĂ¢teau de Caernarvon (vers 1799). Photo : Rozenn Douerin (dĂ©tail).

De Joseph Mallord William Turner, il y a fort Ă  parier que quelques hurluberlus intĂ©ressĂ©s par l’art mais ignorants de la chose (artistique, notamment, mais pas que, on sait se tenir) ne connaissent que le verdict rollinien frappant un tableau du zozo : « Je le trouve très bien peint, ce truc-lĂ . » Or, prĂ©cisĂ©ment, l’essentiel de l’Å“uvre prĂ©sentĂ©(e) au fabuleux musĂ©e Jacquemart-AndrĂ©, n’est pas du tout très bien peinte.

  • D’abord parce qu’il s’agit essentiellement d’aquarelles issues des collections de la Tate et, Ă  notre niveau d’ignorance, nous avons dĂ©cidĂ© que l’on ne peint point une aquarelle, on l’aquarelle, na ;
  • ensuite parce que le parcours chronologique proposĂ© remet en cause l’unicitĂ© du « très bien », en fonction de l’Ă©volution de l’artiste ;
  • enfin parce que cette notion du « très bien » s’efface sous deux autres angles : l’esquisse et l’Ă©bauche.

L’esquisse dĂ©signe le rendu d’une impression sur le vif ; l’Ă©bauche dĂ©signe la prĂ©paration d’une Å“uvre plus aboutie. La diffĂ©rence ? L’esquisse revendique l’immĂ©diatetĂ© ; l’Ă©bauche, la diachronicitĂ© (ce croquis en appelle un autre, plus abouti). L’esquisse Ă©voque un moment happĂ© par l’artiste, dans une optique quasi mĂ©morielle mĂªme si elle peut inspirer ultĂ©rieurement Ă  une Å“uvre ; l’Ă©bauche signale une Ă©tape dans un travail qui vise Ă  un aboutissement ultĂ©rieur sur les bases ainsi jetĂ©es. Les deux ne sont pas contradictoires entre elles (l’esquisse peut Ăªtre une prĂ©-Ă©bauche), mais elles ne sont jamais, par dĂ©finition, très bien peintes.
« Turner, c’est pas toujours très bien peint » sera donc la problĂ©matique de notre compte-rendu en huit points.

Turner, ChĂ¢teau de Kilgarenn (huile sur toile, 1799). Photo : Rozenn Douerin.

1. L’esquive, sublimation de l’acadĂ©misme

Entre esquisse et Ă©bauche, parlons plutĂ´t d’esquive. En effet, l’exposition montre d’emblĂ©e que cette esquive s’articule autour de trois axes complĂ©mentaires :

  • l’architecture insaisissable car trop grande,
  • le sfumato donnant de la profondeur, façon Renaissance, et
  • la brume brouillardeuse bien anglaise.

Le monde selon le premier Turner n’est ni une architecture, ni un paysage, pas plus qu’il ne sera plus tard une mythologie : il est d’abord une mise Ă  distance, un pas de cĂ´tĂ© d’autant plus qu’il est Ă  la fois saisissable et insaisissable. Pour le visiteur ignorant des Beaux-Arts que nous sommes, il semble que la peinture joue sur le jeu, si si, entre

  • l’effet de rĂ©el (je reconnais les trucs qui sont reprĂ©sentĂ©s) et
  • l’irrĂ©alitĂ© (l’art les dĂ©cale, les dĂ©rĂ©alise, les absente Ă  eux-mĂªmes, et hop).

Le premier Turner, tel qu’il nous est prĂ©sentĂ©, paraĂ®t s’enivrer de cet oxymoron virulent associant un espace immĂ©diatement identifiable, d’un point de vue gĂ©nĂ©rique ou spĂ©cifique, et immĂ©diatement floutĂ©. Le jeune artiste offre une pantomime digne d‘une glasnost anticipĂ©e : la transparence n’est pas la vĂ©ritĂ©, elle est l’illusion de la rĂ©alitĂ©, et il semble que cette extension de l’art – au-delĂ  de la capacitĂ© Ă  donner l’illusion de ce qui est rĂ©ellement – sĂ©duise le plasticien.

Turner, « Stourhead, vue sur le lac » (graphite et aquarelle sur papier, 1798). Photo : Rozenn Douerin.

2. L’esquive, saisissement de l’espace

Le niera-t-on ? L’exposition passionnante et Ă  taille humaine (rien de trop pour artomane goinfre, rien de pas assez pour lèvres-pincĂ©es craignant de n’en point avoir pour leur pognon) que propose le musĂ©e Jacquemart-AndrĂ© est parcellaire. Sans vraiment s’en cacher et sans vraiment l’assumer, elle prĂ©sente essentiellement le Turner aquarelliste qui fige des espaces sans prĂ©tention musĂ©ale ou galeriste.
L’argument rĂ©current du « mais s’il a conservĂ© tout ça, c’est qu’il devait penser que ça valait autant que les tableaux aboutis » tĂ©moigne d’un certain malaise, assez amusant car inutile. Le cĂ´tĂ© inachevĂ© des pièces prĂ©sentĂ©es sublime l’exposition. Ce n’est plus un jeune peintre de la toute fin du dix-huitième que l’on dĂ©couvre, mais un peintre qui tente de saisir l’espace Ă  grands traits ou Ă  grandes couleurs.

Turner, ChĂ¢teau de Hylton (gouache et aquarelle sur papier, 1817). Photo : Rozenn Douerin.

De cet Ă©tat de fait sourd comme une volontĂ© de figurer le monde non plus par des traits mais par une couleur et un mouvement. Le mĂ©lange de la gouache et de l’aquarelle donne de l’Ă©paisseur au projet, sans rien enlever Ă  l’acadĂ©misme louable de l’artiste (« La Tamise près d’Isleworth » de 1805), soulignant combien les capacitĂ©s de figuration et d’Ă©vocation sont complĂ©mentaires et non antagonistes. Il n’y a pas d’un cĂ´tĂ© le « Je sais peindre » et de l’autre le « Je fais Ă  ma guise », bien plutĂ´t la synthèse entre  le savoir-faire et le dĂ©centrement du savoir.
Quand l’olibrius est nommĂ© prof de perspective Ă  la Royal Academy (on imagine que ça rigole pas), il continue Ă  la fois de claquer des tableaux entre dĂ©tails et flous, et d’aquareller avec souplesse. Dès lors, l’esquive est une façon de saisir la tridimensionnalitĂ© de notre perception, et Turner sait l’exciter avec art.

Turner, Vue de Richamond Hill (huile sur toile, 1808). Photo : Rozenn Douerin.

3. L’esquive, art de la couleur

Pour Turner-le-voyageur, le monde – donc l’Europe, quand c’est possible car pas trop belliqueux – est un espace Ă  saisir, dont nous captons moins les contours que les variations de couleur. Le monde saisi est semblable Ă  ces mĂ©lodies que chacun connaĂ®t par cÅ“ur mais chante spontanĂ©ment dans des tonalitĂ©s souvent distinctes et de l’original, et de celle que choisira le voisin. En ce sens, la France, la Suisse, l’Angleterre sont des contrastes Ă  restituer et non Ă  cartepostaliser.

Rien d’Ă©tonnant si, en rassemblant ses Ă©tudes de paysages, il catĂ©gorise non pas des endroits mais des types de paysages, de l’architectural au pastoral Ă©levĂ© . La forme semble sourdre de la couleur et du rapport des couleurs entre elles, comme si l’artiste substituait Ă  l’ingrĂ©dient coutumier  de l’effet de rĂ©el – la prĂ©cision du contour – une Ă©vanescence Ă©vocatrice – celle de formes colorĂ©es – qui esquive le plat rĂ©alisme pour ouvrir, derrière la technique de l’artisan virtuose, le champ de l’art donc de l’insaisissable.

Turner, « Mer au clair de lune, falaises Ă  l’arrière plan » (1797, gouache et aquarelle sur papier). Photo : Rozenn Douerin.

4. L’esquive, suscitation du mystère

Le travail de Turner semble souvent procĂ©der de l’art abstrait tant l’Å“uvre se plaĂ®t Ă  s’Ă©manciper d’une retranscription immĂ©diatement dĂ©cryptable. La proposition supra en est un bon exemple. Sans titre, elle peut apparaĂ®tre comme une pièce dĂ©gagĂ©e de l’exigence de de pittoresque Ă  la chaĂ®ne que pouvait subir l’artiste. Son titre descriptif semble dessiller le regard de l’observateur et ce qui pouvait paraĂ®tre nĂ©buleux, voire hermĂ©tique, devient soudain Ă©vident.
VoilĂ  pourquoi nous parlons de l’esquive comme d’un art du mystère : esquive, car saisissement d’un paysage mais d’un paysage non reconnaissable ; mystère au sens de rite rĂ©servĂ© aux initiĂ©s, en l’espèce ceux qui ont lu le titre. Se profile comme un jeu, aux sens Ă  la fois ludique et spatial, entre entre la gĂ©nĂ©ricitĂ© du propos (une mer, un clair de lune, des falaises, c’est très banal) et la spĂ©cificitĂ© du traitement.

Turner, « Scarborough » aquarelle et graphite sur papier, 1825). Photo : Rozenn Douerin.

5. L’esquive, souci de narrativitĂ©

Autant certaines pièces prĂ©sentĂ©es dans l’exposition s’esquivent par le truchement du flou, autant certaines esquivent la platitude d’un « sujet » par la construction d’une narration Ă©clatĂ©e et incomplète.

  • ÉclatĂ©e, car elle disperse le regard par la disproportion des masses (imposant navire de commerce, massive forteresse Ă©voquĂ©e en arrière-plan, vs minuscules chiens et minime pĂ©cheuse) et la disposition des Ă©lĂ©ments reprĂ©sentĂ©s, formant manière de zĂ©brure du bas gauche au bateau en passant par la pĂªcheuse, puis du voilier au rivage, du rivage vers la forteresse et le ciel aux couleurs Ă©touffĂ©es.
  • Incomplète, car l’aquarelle saisit des bribes d’histoire (le dĂ©chargement d’un navire, la rĂ©colte de coquillages, l’attente des animaux) sans les relier entre eux.

Ces « accidents » qui peuplent le port – au sens oĂ¹ ils ne sont pas consubstantiels au port mais l’ont animĂ© ponctuellement – suscitent avec force l’imaginaire de celui qui regarde pour partie par ce qui est clairement identifiable, et pour partie par ce qui demeure suspendu et Ă  jamais rĂ©servĂ© Ă  la fantaisie de l’amateur d’art.

Turner, « Venise : San Giorgio Maggiore, tôt le matin » (aquarelle sur papier, 1827). Photo : Rozenn Douerin.

6. L’esquive, science de la lumière

On pourrait craindre que l’esquive soit rien moins qu’une façon de passer Ă  cĂ´tĂ© du sujet. Au contraire, chez Turner, l’esquive permet de rencontrer le sujet, de lui donner sa vĂ©ritable dimension, de le laisser rĂ©sonner visuellement dans l’esprit du contemplateur. C’est le dĂ©calage, le recul, le biais qui ouvre le regard.
Ainsi de la Venise supra, transportĂ©e dans les nimbes de l’onirisme matutinal tout en conservant ses caractĂ©ristiques. Une non-esquive consisterait Ă  saisir la ville sous une lumière plus nette. Le simple choix du moment et l’incroyable maĂ®trise de la lumière comme de la transparence transcendent l’architecture et subliment la reprĂ©sentation en lui offrant une triple valeur :

  • charnelle (les pierres qui constituent la citĂ© sont lĂ ),
  • liquide (la lagune) et
  • cĂ©leste (importance des Ă©lĂ©ments faisant rĂ©sonner la fragilitĂ© de Venise avec son histoire, sa culture et sa notoriĂ©tĂ©).
Photobombing au rameau d’or. ClichĂ© : Rozenn Douerin

7. L’esquive, astuce de la composition

Turner n’a pas uniquement esquivĂ© le rĂ©el. Il a aussi illustrĂ© des textes (notamment de Walter Scott et de Samuel Rogers) et s’est inspirĂ© d’autres. En tĂ©moigne son Rameau d’or, rĂ©appropriation extraite de la tĂ©tralogie revendiquĂ©e comme inspirĂ©e par L’ÉnĂ©ide. L’histoire est censĂ©e Ăªtre connue : ÉnĂ©e doit prĂ©senter un rameau d’or aux Enfers afin d’y revoir Anchise, son papa. Or, ici, la composition du tableau prend Ă  contrepied la narration fonctionnelle attendue : point d’ÉnĂ©e, une sibylle. Esquive première.
Mais l’esquive va plus loin, qui Ă©clate le tableau en trois scènes et demie, dispersĂ©es dans un dĂ©cor gigantesque. Celui qui regarde est saisi par quatre dimensions :

  • le vĂ©gĂ©tal (arbres et fourrĂ©s),
  • le minĂ©ral (forteresse en ruine),
  • l’Ă©thĂ©rique (place du ciel) et
  • le mystique (luminositĂ© au centre qui happe le regard).

De mĂªme, la profondeur de l’Å“uvre s’articule autour de trois axes :

  • l’horizontalitĂ©, au centre, semble conduire celui qui observe le tableau,
  • la transversalitĂ© fait aller et venir le regard de gauche (rameau) Ă  droite (libations) Ă  gauche (danse), et
  • les verticalitĂ©s (parois et arbres) semblent encadrer ces saynètes.

L’esquive n’est donc pas l’Ă©vitement mais l’approfondissement du sujet. En effet, elle propose simultanĂ©ment trois Ă©lĂ©ments :

  • un Ă©lĂ©ment censĂ©ment objectivable (lieu, histoire, topos paysager ou cosmique comme un coucher de soleil),
  • une interprĂ©tation personnelle dudit Ă©lĂ©ment, et
  • un espace oĂ¹ celui qui regarde a, lui aussi, libertĂ© de s’approprier Ă  la fois le rĂ©cit et sa traduction picturale.

En cela, l’esquive devient

  • une dĂ©marche artistique doublement interactive (l’artiste interagit avec un Ă©lĂ©ment objectif et laisse la possibilitĂ© Ă  celui qui regarde de se l’approprier dans cette perspective),
  • une ouverture que l’artiste mĂ©nage Ă  son admirateur, et
  • un marche-pied vers l’imaginaire Ă  la fois nourri au plus grand des talents et mis Ă  la disposition du vulgum pecus que nous sommes.
Turner, « Venise, la Piazzetta avec la cérémonie du Doge épousant la mer » (huile sur toile, 1835). Photo : Rozenn Douerin.

8. L’esquive, goĂ»t du presque

La puissance fantasmatique du travail de Turner s’exprime dans son inclination pour l’approximation, complĂ©ment prĂ©cieux Ă  son sens de la minutie Ă©vocatrice. L’environ, le quasi, l’inachevĂ© (c’est le cas de la toile supra) sont autant d’appels aux possibles lancĂ©s Ă  celui qui regarde. Moins que le souci de reprĂ©sentation ou d’effet de rĂ©el, prĂ©dominent l’envie de saisir un moment picturalement riche et capable de nourrir l’imaginaire du contemplateur en anticiper sur le concept d’Å“uvre ouverte chère Ă  Umberto Eco.

En s’appuyant sur l’inachèvement de cette huile, l’on pourrait limiter la portĂ©e – dĂ©jĂ  relative, venant d’un ignorant en beaux-arts – d’une telle remarque. Pourtant, nombre d’aquarelles portent trace de cette opposition entre pulsion artistique et perfection artisanale.
Turner croquait des instants, des Ă©motions, des atmosphères et, souvent, les laissait en suspens. Non qu’il ne se souciĂ¢t point de dĂ©montrer une virtuositĂ© technique Ă©vidente et moult fois attestĂ©e ; mais bien qu’il parĂ»t dĂ©sirer offrir Ă  son admirateur un tremplin pour l’imagination, troquant

  • le finalisĂ© pour le dĂ©sirable,
  • le formel pour le suggestif,
  • le brillant pour le gĂ©nialement singulier, et
  • le dĂ©finitif pour l’inspirant.

En conclusion, chacun pourra retirer ce qui lui sied de cette exposition Ă  la fois

  • concentrĂ©e,
  • prĂ©sentĂ©e dans un lieu superbe,
  • accessible Ă  tous,
  • actuellement peu frĂ©quentĂ©e (la chance Ă  saisir !) et
  • passionnante.

Pour ma part, j’ai particulièrement apprĂ©ciĂ© la friction que manifestent les Å“uvres entre

  • savoir-faire et lĂ¢cher-prise,
  • prĂ©cision et flou,
  • sens de l’Ă©vocation et goĂ»t pour le vague.

Les titres des œuvres,

  • tantĂ´t descriptifs,
  • tantĂ´t perdus (ils dĂ©signent un toponyme spĂ©cifique et se concluent par un « ? »),
  • tantĂ´t sciemment mensongers (ainsi de la « vue imaginaire » doublement encadrĂ©e par des toponymes ou de cette « Visite de la tombe » autour de L’ÉnĂ©ide bien que L’ÉnĂ©ide n’en parle pas),

trahissent la puissance du geste de Joseph Mallord William Turner, par-delà ses tableaux les plus connus et, parfois, très bien peints.
Les experts y trouveront sans doute de quoi picorer ; les sachants s’extasieront de voir la Tate Gallery venir Ă  eux ; les curieux y butineront de grands moments de gouleyance. Quelle que soit sa posture, esquiver cette proposition sur l’esquive, en dĂ©pit du prix fort cossu de 15 €, serait peut-Ăªtre dommage.

Turner, « La Visite de la tombe » (une des dernières huiles sur toile avant que l’obscuritĂ© ne happe le peintre, 1850), dĂ©tail photombĂ©. ClichĂ© : Rozenn Douerin.

Renseignements ici.
Billets lĂ .

Rupture de la malédiction, 1

Jann Halexander Ă  l’Espace Pantin. Photo : Rozenn Douerin.

Ce n’est pas tout Ă  fait l’Olympia, ni mĂªme le thĂ©Ă¢tre Michel oĂ¹ j’accompagnerai itou Jann Halexander Ă  la rentrĂ©e ; mais c’Ă©tait une belle manière de fĂªter la fin de l’interdiction des concerts, ce 22 juin, dès 18 h. Plus question d’attendre – attendre qui ? attendre quoi ?
Plus d’une trentaine de spectateurs – le maximum que la jauge « sanitaire » autorisait raisonnablement – se sont rĂ©unis pour cet Ă©vĂ©nement portĂ© par le mulĂ¢tre autoproclamĂ© de la chanson française et votre serviteur, son ploum-ploumiste. En attendant la date supplĂ©mentaire Ă  l’Atelier du Verbe, lundi prochain, voici donc le premier extrait du concert – une plongĂ©e dans le Gabon d’antan, version habanera.