En cette période que les pharaonistes présentent comme révolutionnaire, il est peut-être temps qu’une voix s’élève pour revendiquer ses privilèges et ses régimes spéciaux. Puisque personne ne se dévoue, autant que, sur ce post, résonne mon timbre.
Oui, en tant que titulaire d’un orgue parisien, nulle peur d’être décapité me le fera nier : je bénéficie d’une aura et d’un prestige qui me valent autant considération que récompenses. Les gens me remercient d’être moi, et les bougres, émus de frôler le maître – oui, moi –, tiennent à le manifester en me couvrant de dons dont (et non de dondons, grosses ou pas) (ni de dindons) (ni de Vincent Lindon, heureusement) la personnalisation tutoie le sublime. Cela m’aide, en dépit de ma position dominante, du moins en altitude quand je suis à la tribune, à rester oxymoriquement proche des gens. C’est précieux.
Parmi les monceaux de cadeaux qui me reviennent, j’en ai choisi deux qui illustrent fort bien mon propos, je crois.
Photo : Bertrand Ferrier
Premier choix, et c’est le cas de le dire, un repasse-cravate so british, déniché par une paroissienne sensible à cette élégance dont j’ai fait l’une de mes marques de fabrique. Généreux en diable, je le propose à la vente au prix de 50 €, port compris pour la France métropolitaine. Bien entendu, la somme éventuellement récoltée – moins les frais de cochon, faut pas abuser de ma bonté même sans catilinaires – sera intégralement reversée à l’une ou l’autre œuvre de la paroisse en question – et ceci n’est pas une blague.
Pour tous les passionnés souhaitant faire don de cet appareil vintage mais neuf à une personne portée sur la cravate et/ou le froissage-défroissage, voire souhaitant s’offrir un vrai beau cadeau, tutoyant le concept de vistemboire cher à Achille Talon, me contacter en cliquant sur l’enveloppe en haut de cette page.
Photo : Bertrand Ferrier
Le second choix n’est certes pas de la merde. Il rend hommage au don d’une apprentie organiste, élevée au lait de Jacques Pichard. Souhaitant me remercier pour l’avoir accueillie à la tribune à l’occasion d’une messe, elle m’a cédé ce magnifique sac pragois. Grâce à son esthétique quasi opticienne tant elle est portée sur la lunette, vous ne verrez plus jamais avec le même regard cette ville où il n’est point jusqu’aux sacs à crottes de chien qui ne soient culture. C’est pas le Paris de la répugnante héritière de l’autre Bertrand qui en pourrait dire autant.
Jacques Bon, BF, Esther Assuied, Hervé Désarbre et Emmanuelle Isenmann après le concert du 1er décembre au Val-de-Grâce. Photo : Rozenn Douerin.
Changement de programme, toute ! Le prestigieux organiste et chef Denis Comtet, qui devait propulser son deuxième récital à Saint-André de l’Europe ce samedi à 20 h 30, vient de se faire porter pâle, certificat médical et voix brisée à l’appui. Par conséquent, le « grand récital d’orgue pour l’Avent » est remplacé au pied levé par les « Douze regards sur la vie d’un croyant ». À la tribune : mezzo-soprano, hautbois, trompette, flûte irlandaise et orgue. Au programme : Bach, Haendel, Pergolese, Poulenc, Duruflé et deux pièces toutes fraîches de Bertrand Ferrier en personne lui-même sur des textes de Guillevic et Francis Jammes. Le tout dessine, nos lecteurs habitués s’en souviennent, le parcours d’un croyant, en douze étapes, de sa naissance à l’au-delà, à travers ses joies et ses coups au coeur, au corps et à l’âme. L’ensemble forme une biographie imaginaire d’une petite heure, où se déploient la variété des atmosphères, la diversité des sonorités et les mélanges protéiformes. Le programme vient de triompher en l’église du Val-de-Grâce, sous l’égide d’Hervé Désarbre. Cette fois-ci, nous sommes très heureux d’accueillir le timbre chaleureux et la fraîcheur de la mezzo-soprano Marine Breesé. Cette jeune artiste n’a point hésité à remplacer au pied levé la soprano Emmanuelle Isenmann, retenue par d’autres occupations. Esther Aliénor persistera à la trompette et à la flûte irlandaise, Jacques Bon tricotera du hautbois et je tiendrai les orgues locales. Deniers détails ? Église chauffée, retransmission du concert sur écran géant avec cadrage live par Rozenn Douerin, entrée gratuite, sortie aussi, et concert bien quand même. À la vérité, on voulait faire mieux, mais on a manqué d’idées. Pardon, pardon, pardon.
Concert le samedi 7 décembre, 20 h 30, en l’église Saint-André de l’Europe. 24 bis, rue de Saint-Pétersbourg | Paris 8 | métro : Place de Clichy, Europe | proximité immédiate bus 66, 80 et 95 Événement Facebook à retrouver ici
Aujourd’hui, conseil syndical mensuel. Toujours important, pour les musiciens comme pour les autres, d’avoir conscience des lignes rouges, de savoir quand voir rouge ou comment aider ceux qui sont mis dans le rouge professionnellement, et quel chiffon rouge agiter afin que ceux qui se prennent pour des taureaux mordent la poussière.
(Non, pour boire rouge, en revanche, ça va, j’ai pas besoin de conseil.) Luttons ensemble, ne serait-ce que pour faire bisquer Pharaon Ier de la Pensée complexe et tous les minipharaons de la Pensée complexe qui croient pouvoir se la ouèj en toute impunité. Osons rugir rouge sans rougir !
Après moult circonvolutions, révolutions et répétitions, plus moyen de se défiler : l’arrivée du mois de décembre coïncide avec le concert concocté, fomenté et monté à l’initiative d’Hervé Désarbre, organiste du ministère de la Défense en personne. Le show va s’arrêter sur douze émotions susceptibles d’avoir rythmé la vie – et pas que – d’un croyant. Autour du Cavaillé-Coll de l’église du Val-de-Grâce, tour à tour accompagnateur et soliste-improvisateur, se tiendront Emmanuelle Isenmann, soprano, Esther Assuied, trompettiste pour l’occasion, et Jacques Bon, hautboïste. Au programme (consultable ci-dessous, mais il sera hyperplus joli et lisible – disons jolisible – sur place) : Bach, Pergolese, Haendel, Britten et deux créations de moi-même-je sur des textes de Francis Jammes et Guillevic. Au total, une petite heure de musique dans une grande église chauffée, pour le prix exceptionnel de zéro euro. On fera malgré tout notre possible pour que ce concert biographique soit chouette quand même.
Pénultième répétition au Val-de-Grâce. Photo : Rozenn Douerin.
Rendez-vous à l’église du Val-de-Grâce (1, place Alphonse Laveran | Paris 5), ce premier décembre à 17 h 30 pétaradantes !
Sans tambour ni trompette, la Comédie Dalayrac, sous la houlette bienveillante de la coach et performeuse Florence Conan, est en train de confirmer sa place parmi les lieux parisiens ouverts aux chanteurs. C’est assez saugrenu pour que l’on le souligne. En effet, où chanter à Paris ? Trois éventualités dominent :
les bars où chaque petit chanteur peut essayer de faire ses armes dans des conditions généralement bien péraves,
les salles sacrées souvent réservées à de petits cercles se reprogrammant en autarcie, et
les théâtres à jauge démesurée et/ou à location exorbitante.
Face à ces hypothèses, la Comédie Dalayrac se positionne. Lieu atypique, superbement situé près de l’Opéra Comique, il refuse de se figer dans une proposition univoque. Accueillant parfois des séminaires de développement personnel la journée, des spectacles comiques sous l’égide de Mathias Sénié, il détone en programmant aussi régulièrement qu’irrégulièrement des chanteurs très différents, que l’on peine à entendre dans d’autres lieux adaptés. Parmi ces proféreurs de sons avec des mots dedans, l’on peut citer Claudio Zaretti, Barthélémy Saurel, Ben Nodji, Oldan et, donc, Ève Guerrier.
Avec sa voix de fumeuse, entre Guesch Patti et Mama Béa Tekielski, et sa crinière évoquant Véronique Sanson ou Céline Dion version Florence Foresti, ladite guerrière se présente seule sur scène avec son micro et sa bande-son – hélas, hélas, trois fois hélas. Ses chansons, co-écrites avec Éric Guéna, revendiquent le goût du charnel. En effet, d’emblée, l’artiste exprime son désir de « croquer la pomme d’ardent » pour fusionner « ardent » et « Ève ». Loufoque, elle dépeint, dans la foulée, un pied jaloux d’autres pieds, de ceux qui font des pieds-de-nez aux pieds manucurés arrivant à cloche-pied. En somme, la chanteuse fait un pas de côté pour avouer qu’elle aimerait prendre son pied, même si ce n’est point évident de positionner chacun de nos morceaux dans le « puzzle du temps ». Face à cette impasse, pour trouver ses mots et conniver – hop-là – avec l’auditeur, le spectacle recourt donc à des intertextes mouchetés, évoquant entre autres les « leçons homériques » ou convoquant Ronsard, Maurice Chevalier, La Fontaine, voire Georges Brassens quand il nous est rappelé que « c’est pas tous les jours qu’on rigole », évidence idéale pour trouver de nouvelles paro-o-o-les… sous le regard d’une spécialiste de Dalida !
Les histoires qu’Ève Guerrier nous raconte, enrichies par ces références jamais pédantes, soufflent aussi sur les braises des parophonies (« on nous vend du vent à tout vent, qu’on soit mistral ou sirocco »), de la dissociation sémantique (comme quand l’héroïne tombe dans un « gué tapant » qui, en l’occurrence, n’est pas un homosexuel violent) ou de la métaphore décalée (« la transparence de ma robe s’est figée en sushi / exterminée par ta jalousie en fleur de maki / tu m’as découpé ma petite robe façon sashimi »). La langue claudique à dessein, le verbe trébuche sans s’excuser, le sens se carapate souvent dans une idée directrice qui vampirise la chanson, la plongeant tout entière dans un jeu de mots ou un décalage imagé. Partant, il y a de la gourmandise dans le réinvestissement sémantique, dans le désir de partage, bref, dans l’envie de l’autre pour « se tenir la main » entre « galériens » et « fair’ face à cett’ putain de vie ». Inéluctable conséquence : il y a aussi de la revendication, de la colère intériorisée, du réalisme – id est de la lucidité, celle qui fait pointer à la chanteuse
çà un monde peuplé de conseillers prêts à nous répondre vingt-huit heures sur vingt-quatre,
là un espace où ne sont pas les bienvenus celles qui ne veulent être dématérialisées et,
entre les deux, l’absurdité de la technologie moderne : « Je suis rentrée dans ma bagnole / et je lui ai parlé / et elle m’a répondu. »
Photo : Rozenn Douerin
Face à cette dépossession de soi, Ève Guerrier revient à son centre : le charnel. À son lover du moment, elle enjoint de ne plus « jouer carton bristol » car « ce soir, je t’offre mon acropole ». Avec la chair revient la chère chère, consubstantielle. Une typologie cupidonienne assez spécifique en témoigne : « Y a l’amour qui pique les yeux / y a l’amour vache et l’amour food ». Suivent les amours foudre ou floues. Comme la robe se sahimisait, l’amant « reste aimanté à mon cœur / comme la viande à son burger« . D’où la nécessité de boire un coup « au bistro des États-Unis », même si, selon les termes d’Isabelle Mayereau, l’alcool reste « le coup d’fouet qui claque, qui solutionne pas ». Or, c’est à travers ces fêtes charnelles traduites par une gastronomie fantasmatique que la chanson d’Ève Guerrier revendique son ancrage dans un réel qu’elle s’approprie.
Le réel que nous connaissons, c’est celui où « chercher du boulot rend gogol / et même quand on en a / on finit les fins d’mois / avec un creux à l’estomac ».
Le réel tel qu’elle se l’approprie s’anime quand nous nous transformons en loup-garou (« tous m’aiment et me dessinent / hum’ l’air que je respire / ils pensent que, peut-être / ils sont de la fête »).
Ce titre de pleine lune, servant de teaser pour un quatrième album en préparation, assume l’inachèvement perpétuel du langage, incapable de saisir la multiplicité de notre être-au-monde, puisque nous sommes gens bien et loups-garou, pieds droits jaloux de pieds gauches, robe et sashimi. Aussi la nouvelle chanson est-elle rythmée par l’abandon des mots au profit des onomatopées (« AOUOUOUOUH ! ») et des syllabes déconstruites (« con »), victoire du son sur le langage articulé.
Dans un tel contexte, en un mot, pas étonnant que, à la fin du spectacle, le langage se dérobe tout à fait, se craquèle puis se décompose (« l’amour serait-il mathématique ou ma thématique ? »). Logiquement, à ce stade du récital, l’artiste va puiser chez d’autres le minerai de son propos : deux reprises contrastées (« La louve » de Pierre Perret et « Madame rêve » du trio Alain Bashung – Vic Emerson – Pierre Grillet) encadrent l’aveu amniotique de l’artiste : « Si je nage nue dans la mer [ou la mère ?], je suis et ne serai jamais aussi obscène. »
Dès lors, la scène s’impose comme lieu de l’obscène, où « la vie se saoule dans le ruisseau du temps ». En écho, pour conclure ce seule-en-scène, Jacques Brel nous parle de la mort et de la mer où « les femmes sont lascives ». Cela sonne comme la sainte thèse, la synthèse ou l’ascèse teinte ou la teinte 16 (ça ne veut rien dire, et alors ? on n’a pas tellement compris non plus le titre du spectacle choisi par la dame aux plumes bleues, na) du propos inquiet, amoureux, décalé qui anime la chanson façon Ève Guerrier.
Prochaine représentation le 20 décembre. Réservations ici.
Décor final, si si : Rebecca Ringst. Photo : Bertrand Ferrier.
L’histoire
Le roi Lear se sent vieux. Il décide de partager son royaume entre ses trois filles mais exige qu’elles lui lèchent le cul pour avoir leur part. Cordelia est la seule qui refuse de flatter le vieux croûton, précisément parce qu’elle l’aime bien et qu’elle pense que lui lécher l’entre-fondement serait le renier. Le vieux n’y entend goutte et s’offusque. La sainte-nitouche n’aura donc rien et est envoyée sans dot au roi de France, son futur époux. Goneril et Regan, les nouvelles régnantes s’associent pour bouter leur père hors des affaires du royaume. Recueilli par « le fou des marais », en voie de démentisation, le roi est conduit à Douvres pour y être en sécurité (acte I, 80′).
Après la pause, tout part en vrilles. Regan et Goneril chient sur leurs époux et trouvent un même amant. Celui-ci défait le roi de France venu attaquer les Angliches et pécho la sœur rebelle plus le roi, qu’il condamne à mort. Après que le vice et la bassesse semblent l’avoir emporté, tout le monde s’entretue, se suicide ou meurt, et c’est la fin (acte II, 60′).
Le scandale
Comme de coutume, on ne retrouve pas un Français dans la distribution de l’Opéra de Paris, ni chez les chanteurs, ni dans l’équipe technique – si, un, le Nantais Franck Evin, soit 4 % de la troupe. Pour un opéra « national », c’est toujours aussi sale. Il faut absolument que l’État français baisse ses subventions pour cette entreprise mondialisée qui n’a rien de nationale et abîme, donc, les artistes natifs. L’embauche d’un patron étranger n’augure rien ni de bon, ni de mauvais : l’actuel Français à la tête de la Grande maison a laissé tout pouvoir au Grec pour se soumettre aux agents et exclure les Hexagonaux du plateau. C’est immonde et, quitte à paraître se répéter pour nos lecteurs réguliers ou presque, il faut le stipuler.
Photo prise à côté, cinq minutes avant la représentation : Bertrand Ferrier
La musique
Dodécaphoniste et sériel, Lear porte trace de la mode qui survivait encore à la fin des années 1970. Pourtant, loin de paraître suranné ou réservé à une élite de prout-prout-ma-chère, le résultat dramatique est tout à fait convaincant. En accord avec un livret inégal mais qui commence bien et travaille ensuite sur le temps (brièveté des morts, effets d’attente, dilatation de certains dialogues), la partition est toujours expressive et magistralement tenue par un excellent Fabio Luisi. Qui accepte de renoncer à l’art de l’air mélodieux se retrouvera plongé dans une magnifique musique de film. Tantôt descriptive, la partie instrumentale se risque çà et là à contredire le texte. La variation des effectifs est entre très sage et habile, associant soli, ensembles, chœurs d’hommes (trop rares à notre goût), passages instrumentaux et voix parlée (Ernst Alisch).
La caractérisation de certaines voix par l’usage abondant, par exemple, des extrêmes aigus fortissimi pour le méchant Edmund (Andreas Conrad) ou par un ambitus large flattant le timbre protéiforme de Lear (Bo Skovhus), impressionne moins qu’elle ne convainc. Des trouvailles de couleurs instrumentales (duo puis trio de flûtes sur fond de cordes à la fin du I, ponctuation récurrente par trois ou quatre percussions différentes au II…) saisissent. Laissons les expertologistes se demander s’il est pertinent de reprendre cet ouvrage à Garnier alors que tant d’autres pièces majeures attendent leur exhumation parisienne. Commercialement, c’est un échec attendu, ainsi que le laisse entendre la photo supra. Toutefois, en dépit de la complexité évidente de l’écriture, le résultat, rendu avec engagement par l’orchestre et le chœur, déploie un drame accessible à tout auditeur de bonne volonté, en dépit d’une mise en scène affligeante.
Annette Dasch et Evelyn Herlitzius. Photo moche : Bertrand Ferrier.
Le spectacle
Bien entendu, le décor de Rebecca Ringst représente le vide : des planches en bois éventuellement mobiles à partir du second acte, entourent ou surplombent rien, comme pour traduire le vide, au goût de cercueil de nos existences – au fond, comme les personnages, nous finirons tous par crever en emportant wallou. C’est naze, c’est pourri, c’est se foutre de la gueule du monde et tenter de transformer une paresse économique pour de l’art. Par chance, d’où l’on est, l’on est (j’ai pas fini) moins perturbé par la vidéo – aussi indispensable pour faire yéyé que superfétatoire – de Sarah Derendinger, inaccessible aux spectateurs des rangs latéraux – c’est vachement bien pensé – que par les lumières agressives de Franck Evin, qui nous éblouissent – au sens hé, connard, j’ai mal aux yeux – derrière le rideau de planches, c’est toujours aussi bien pensé. La mise en scène de la star Calixto Bieito, donc la dramaturgie de Bettina Auer, sont à l’avenant : consternantes. Si, dans la vie, certains se touchent la nouille, ici, tout le monde se touche la cravate – le costume-cravate, ce niveau zéro du costume choisi ici par Ingo Krügler, sauf pour Lear qui passe une bonne partie de la représentation en calbute, c’est classe. À en croire ce que l’on voit, la pièce de Jacques Spire aurait été transformée en opéra sur la cravate. Pour un opéra sur la vieillesse, la déchéance et les folies, c’est affligeant.
De même, la contradiction entre texte et représentation, preuve de sottise s’il en est, est probablement pensée comme un signe de génie. Du coup, quand le texte dit : « Retenez-le », personne n’est autour du prisonnier, ce serait trop TF1, comme projet. Quand le texte chanté par Annette Dasch – on parle pas de Joe le clodo, hein – dit : « Ils auraient au moins pu avoir pitié de ses cheveux blancs », le mec est chauve (tandis que le fou des marais rêve, lui, de se coiffer d’une perruque bleue, c’est donc ça la créativité de Bieito). Quand le texte dit : la nana se poignarde, en fait, sur la scène, elle s’étrangle avec son foulard. Ben parce que, sans doute.
Le reste de la direction d’acteurs englue les malheureux dans un érotisme tantôt homo (même si le narrateur n’est pas habillé en mariée, contrairement à Hambourg, 2012), tantôt brièvement hétéro pour Edmund, tantôt incestueux. Après quoi, faute d’autres idées sans doute, on demande aux survivants de transformer les morts en serpillière, autrement dit de les tirer (tsss, mauvais esprits) sur la scène : Bedienter (chanté par notre chouchou Luca Sannai) a, sur ce plan, une place de choix dans le projet de nettoyage du plateau. C’est pitoyable.
Photo : Bertrand Ferrier
Le plateau
Dans un plateau 100 % non-hexagonal, rien ne dépare. Brillent les vedettes attendues : l’étendue vocale de Bo Skovhus, sa sensibilité à la musique récente et son habitude de jouer les souffrants impressionne, en dépit d’une mise en scène qui le réduit à un pantin grimaçant moins pitoyable humainement que scéniquement limité. Hélas, son charisme s’en ressent, comme souvent. Les metteurs en scène de Paris le réduisent à un M. Propre déchu, c’est triste pour lui, car son chant semble toujours vigoureux. Le duo de sœurs lèche-culs et salopes, Evelyn Herlitzius et Erika Sunnegårdh, fonctionne dans la complémentarité. Comme attendu et comme le veut la partition, l’aisance spectaculaire et l’incarnation superlative de la première, soprano d’exception qui illumine les répertoires straussiens et modernes, captivent davantage, mais sa consœur joue la garce un peu bêtasse avec une gourmandise non dissimulée et une virtuosité jamais surjouée. Le rôle du bâtard, toujours poussé dans ses retranchements vocaux, est courageusement endossé par Andreas Conrad. La Cordelia d’Annette Dasch, aussi habituée qu’habitée, est parfaite de pureté naïve, même si la longue scène finale où le metteur en scène la fait frotter puis se frotter à son père sonne aussi faux que stupide – pas la faute de l’artiste, évidemment. Andrew Watts n’a pas peur d’affronter la jointure entre ténor et contreténor dans un rôle ambigu qui peut agacer à la longue mais en alimentant les brava pour l’artiste, ce n’est pas rien. Le reste du plateau se défend. Gidon Saks a peu de temps pour sonner, mais sa voix légèrement en retrait par rapport aux autres correspond à son rôle. Les adjuvants que sont Derek Welton, Michael Colvin, Kor-Jan Dusseljee et Lauri Vasar tiennent vaillamment leurs parties, tantôt méchants, tantôt poules mouillées, et à la fin éradiqués comme il se doit. Et notre chouchou Luca Sannai, dans un rôle bref très éloigné de ses penchants plutôt situés – et c’est large – entre Bach et Verdi, performe puis se fait tuer, bousculer et traîner avec une motivation qu’Erika doit apprécier.
Evelyn Herlitzius, Fabio Luisi et Bo Skovhus. Photo moche : Bertrand Ferrier.
La conclusion
Soirée paradoxale : un opéra daté mais prenant, une mise en scène honteuse mais insuffisante pour brider le talent des artistes, des musiciens et des chanteurs au taquet sous la direction d’un chef très concentré. En gros, c’était bien, mais faut aussi mettre des artistes français puisque ce sont les Français qui payent, et faut surtout virer les metteurs en scène et leur équipe qui sont dans la place et, décidément se foutent du monde, à Garnier comme à Bastille. PS : si toi vertige avoir, toi jamais quatrième loge premier rang car toi mourir de peur pendant tout le spectacle et même après, moi te pouvoir dire.
Les suites
Franck Evin nous a fait la tendre amitié de répondre à cette critique de la sorte.
« C’ est avec Horreur que je viens devoir que vous êtes toujours actif …vos critiques sont de la MERDE innommable comme votre Xenophobie et votre ton Haineux . dans un OPERA ALLEMAND on N’engage de preference des Chanteurs qui Chantent ALLEMAND et qui connaisse le role d’ une Ouvre très peu jouer .pour quelque’ un qui se veux au courant de tout il serait du meilleur effet de vous renseigner. »
Notre réponse unique restera celle-ci.
« Il arrive que des artistes, s’offusquant de propos qui leur disconviennent, invitent au débat en s’étonnant d’une incompréhension de leur projet. Jugeant cette perspective stimulante et ayant plutôt un a priori favorable sur la parole des acteurs de l’art, j’en accepte volontiers l’augure.
En revanche, sur le genre de pichenette infantile dont vous vous rendez coupable, sans argument, sans propos, sans perspective, il est évidemment tentant de surenchérir dans l’invective. Ce serait facile et vain car, chacun le sait : sur Internet, les petits coqs sont prompts à insulter et à dénoncer la haine tout en crachant la leur. Souhaitons-leur simplement de se rendormir bientôt dans le fumier de leur sottise emplumée. Tout au plus pourrait-on leur suggérer qu’ils sachent, toutes stars qu’ils soient, la prochaine fois qu’ils écrivent leurs âneries en FRANÇAIS, écrire en FRANÇAIS.
Ce serait inapproprié : à la vérité, le type de propos dont ils se rendent coupables paraît assez correspondre à ce que l’on a pressenti. En conséquence, mieux vaut briser là et laisser les sots dont ils sont à leur trépignement ridicule, puisque telle est la posture qu’ils ont choisie. C’est dommage, mais, pour reprendre l’idiolecte étrange de votre message sans pour autant céder aux insultes du correspondant que vous fûtes : à la fin, merde. »
Laure Striolo et Blandine Bernard. Photo : Bertrand Ferrier.
À la base, j’étais venu écouter un concert de musique baroque donné par l’ensemble Sylène. Mais j’ai croisé l’organisateur et, de fil en aiguille, on a un peu discuté le coup. Si bien que ma chronique sera brève : c’était bien rempli et bien tout court.
En plus, c’est mieux comme ça, vu que j’ai pris des photos mais, à tous les coups, la soprano aurait pas aimé celle que j’aurai choisie pour l’article, ç’aurait fait des sketchs à n’en plus finir. Peut-être même certains visiteurs du site, grâces leur soient rendues, se seraient-ils sentis obligés de lire la notule, les pauvres. Non, je crois qu’il est plus raisonnable pour tous que nous brisions là pour aujourd’hui. Tant pis, on se rattrapera demain or something.
Tu connais ce moment, oh, tu connais ce moment où tu as les clefs d’un endroit magique et impressionnant…
Photo : Jacques Bon
… et où tu arrives à tout saccager sous prétexte de répétition, avec chaussures de marche apparentes, sac moche et partition jetée en vrac pour pas louper la mesure 123.
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