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Le blog de Bertrand Ferrier, page 35

Martha Argerich et Alexandre Rabinovitch-Barakovsky en concert (Cascavelle) – 3/3

Quatrième de couverture

 

Le disque en concert d’Alexandre Rabinovitch-Barakovsky, publiĂ© par VDE-Gallo sous le label Cascavelle, est composĂ© de trois parties Ă©gales d’une vingtaine de musique chacune :

  • la seconde suite op. 17 de SergueĂ¯ Rachmaninoff,
  • la première suite op. 5 du susnommĂ©, et
  • six bis, presque comme des hĂ´tels, bien.

Nous voici Ă  l’orĂ©e de la troisième partie, elle-mĂªme subdivisĂ©e en deux segments – eh oui, faut suivre. Premier segment : les encores du concert donnĂ© par Martha Argerich et Alexandre Rabinovitch-Barakovsky le 24 mai 2006, dont Ă©taient extraites les deux suites de Rachma. Second segment : des bis donnĂ©s en solo par Alexandre Rabinovitch-Barakovsky Ă  la fin d’un concert toulousain de septembre 1996.
Le premier segment s’ouvre par « Laideronnette, impĂ©ratrice des pagodes », une « pièce enfantine » extraite de la version pour quatre mains de Ma mère l’Oye de Maurice Ravel, dont nous avons Ă©voquĂ© tantĂ´t la rĂ©duction pour piano seul jouĂ©e par Slava Guerchovitch. Cette marche en Fa dièse (on y revient : six dièses, mais pourquoi diable ?) raconte que, après un strip-tease express, l’impĂ©ratrice – d’après madame d’Aulnoy – se baigne. Des lutins dits « pagodins » lui viennent jouer une aubade avec des « thĂ©orbes faits d’une coquille de noix » et des « violes faites d’une coquille d’amande » car « il fallait bien proportionner les instruments Ă  leur taille ». MĂªme la féérie a sa logique ; c’est un peu dĂ©primant, mais bon.
ÉmoustillĂ©s ou encore sous l’effet de l’adrĂ©naline de la fin de la seconde suite de Rachmaninoff, les artistes sont survoltĂ©s. Dans une ambiance asiatisante créée par le piano II, le piano I dĂ©baroule sur le tempo d’enfer suggĂ©rĂ© par son collègue : on est plutĂ´t Ă  140 bpm qu’aux 116 souvent suggĂ©rĂ©s. Ă€ cette vitesse vertigineuse,

  • la poĂ©sie,
  • l’imaginaire et
  • les petites coquilles de noix ou d’amande

sont balayĂ©s par un typhon que secouent des coups de canon valant appuis rythmiques. Certes, cela permet de contraster avec force grĂ¢ce Ă  des nuances parfaitement synchrones, et grĂ¢ce Ă  un break habilement suspendu avec des rĂ©sonances superbes en guise de lampions ; cependant, ces efforts de musicalitĂ© n’effacent pas l’impression que l’Å“uvre a Ă©tĂ© Ă©crasĂ©e par sa fonction de bis virtuosissime cherchant l’effet wow (sous cet angle, c’est rĂ©ussi), sans que ne soit prise en compte sa spĂ©cificitĂ©. Impressionnant mais Ă  cĂ´tĂ© de la plaque.
Comme pour se rattraper, les artistes glissent alors un second bis : la transcription par le compositeur de l’avant-dernière valse de l’opus 39, la quinzième, en La bĂ©mol – le tube absolu, Ă©crit originellement pour piano seul. Cette fois, les interprètes proposent un tout autre excès : peut-Ăªtre par comparaison avec ce que l’on vient d’entendre, le rĂ©sultat paraĂ®t

  • chichiteux et minaudant,
  • engoncĂ© dans une pĂ©dalisation vaporeuse,
  • gĂ¢chĂ© par des ritendi systĂ©matiques qui hachent le discours.

Que des notes disparaissent (le la bĂ©mol au piano I Ă  0’25, par exemple) dans un live, surtout après ce que l’on vient d’ouĂ¯r est ballot puisque la mĂ©lodie est superconnue mais bĂ©nin : un bis, c’est un cadeau ; s’il n’est pas parfait, on prend quand mĂªme. NĂ©anmoins, on prĂ©fèrera essayer d’oublier au plus vite cette valse qui

  • ne tournoie pas,
  • ne chante pas mĂªme comme une boĂ®te Ă  musique, et
  • semble au contraire
    • hĂ©siter pour surjouer l’Ă©motion,
    • insister presque sur chaque temps fort comme pour montrer Ă  quel point les artistes prennent cette miniature au sĂ©rieux et, le reste du temps,
    • donner des coups de talon sur les pivots du discours pour ne pas tomber Ă  force de ralentir le mouvement.

 

 

Pour ses bis toulousains en solo, Alexandre Rabinovitch-Barakovsky choisit trois prĂ©ludes de l’opus 23 de SergueĂ¯ Rachmaninoff (mais pas Ă  la suite et pas dans l’ordre) et un allegretto de Felix Mendelssohn Bartholdy. Le sixième prĂ©lude – un andante en Mi bĂ©mol – ouvre le bal. Cette fois, on y est. Sonne immĂ©diatement juste le mĂ©lange entre

  • rigueur d’une main gauche motorique Ă  souhait mais point ronflante,
  • phrasĂ© onctueux des octaves aigus et
  • exacte dose d’agogique pour dispenser un peu d’onirisme dans ce monde pas toujours envolant (en un mot).

On apprécie

  • une pĂ©dalisation gĂ©nĂ©reuse mais pas vaporeuse,
  • un Ă©tagement clair des voix qui ne gomme pas la tonicitĂ© de la dextre, et
  • un Ă©quilibre d’ensemble fascinant.

MalgrĂ© les dĂ©fauts techniques (le son du piano n’est pas des plus sĂ©duisants sur l’ensemble des registres, et la prise de son, peut-Ăªtre pas conçue pour une Ă©dition discographique, est très imparfaite – en tĂ©moignent les boursouflures choquantes autour d’1’13), le pianiste semble dans son Ă©lĂ©ment et entraĂ®ne son auditeur dans un voyage intime, avec

  • douceur,
  • vue d’ensemble et nĂ©anmoins
  • imagination.

Musicalement, c’est superbe. Le septième prĂ©lude est enchaĂ®nĂ© attaca, ce qui fonctionne très bien. La bascule de Mi bĂ©mol Ă  Ut mineur est presque naturelle ! Cette fois, le moteur n’est pas rĂ©servĂ© Ă  la main gauche. Le flux des doubles croches part de la droite pour, très vite, envahir l’ensemble du clavier. La difficultĂ© pour l’interprète ne consiste pas seulement Ă  dĂ©biter la chose sur un rythme effrĂ©nĂ© : il faut aussi faire rĂ©sonner et tuiler les rondes et les blanches qui dessinent manière de mĂ©lodie striĂ©e. Aussi faut-il doser avec prĂ©cision

  • la nettetĂ© de la fusĂ©e inarrĂªtable,
  • la mise en avant des tenues qui structurent l’Å“uvre (ce qui est a priori antinomique) et
  • l’intelligibilitĂ© par l’auditeur de cet entrelacs
    • de notes,
    • de lignes et
    • de mains qui se croisent.

Privilège de ce que l’on subodore Ăªtre une longue frĂ©quentation, Alexandre Rabinovitch-Barakovsky parvient Ă  dessiner un espace virtuose oĂ¹

  • la ductilitĂ© de la phrase dialogue avec la rĂ©sonance du sustain,
  • l’Ă©nergie du flot de doubles croches alimente le surgissement des notes surplombantes,
  • la folie façon « NaĂ¯ades » de Louis Vierne n’empĂªche pas le musicien de
    • nuancer,
    • prĂ©parer les bascules, ni
    • caractĂ©riser les moments.

 

 

MalgrĂ© le triomphe qui suit, ou Ă  cause de lui, le pianiste se remet derrière son instrument pour le sixième numĂ©ro de l’opus 62 de Felix Bartholdy Mendelssohn, un allegretto grazioso en La intitulĂ© « chanson de printemps » (oui, « FrĂ¼hlingslied », Ă  une vache près). Apparemment, la salle ne s’attendait pas Ă  un sus, si l’on en croit le bruit de fond liminaire qui dĂ©fie

  • la lĂ©gèretĂ© des piani,
  • la finesse des appogiatures omniprĂ©sentes, et
  • la libertĂ© d’un interprète pĂ©nĂ©trĂ© de ce qu’il joue et doit jouer avec l’Ă©lĂ©gance d’une harpe qui aurait du tempĂ©rament.

Le disque se boucle sur le cinquième prĂ©lude de l’opus 23 de SergueĂ¯ Rachmaninoff, le tube en sol mineur, sans merci et alla marcia.

  • La puissance tellurique des attaques,
  • l’art du break entre deux et quatre temps,
  • l’ardeur d’un tempo cinglant de virtuositĂ© enragĂ©e

habitent une interprĂ©tation d’une radicalitĂ© sans merci. Le passage « poco meno mosso » tĂ©moigne nĂ©anmoins d’un souci virtuose de faire musique avec des arpèges intenables Ă  gauche et une main droite sursollicitĂ©e. L’art de faire monter et de dĂ©samorcer une tension s’Ă©panouit malgrĂ© ce qui ressemble Ă  points de montage parfois mĂ©diocres (2’06), qui entachent Ă  la marge l’intensitĂ© du projet.

  • Le brio,
  • l’intensitĂ© et
  • la virulence de l’interprĂ©tation

sĂ©duisent, sans effacer une question : au fond, ces bis Ă©taient censĂ©s prouver, signifier ou contrecarrer quoi ? On remplit le disque ? Ou : sans Martha, je sais jouer, merci ? Les deux sont vrais mais, pour qui se souvient du livret gĂªnant qui accompagne l’enregistrement et que nous avons Ă©voquĂ© dans le premier Ă©pisode de cette recension, la coda brillante peine Ă  rendre la question moins malaisante.


Pour acquérir le disque, c’est par exemple ici.

Éclats de rires divins, première série : Isaac – 2/5

Le fronton de la collĂ©giale Saint-Martin de Montmorency (dĂ©tail) dorĂ© par le soleil d’Ă©tĂ©, le 21 juin 2025. Photo : Rozenn Douerin.

 

Pour mĂ©diter en musique sur « le rire de Dieu », titre du rĂ©cital que j’ai donnĂ© ce 21 juin Ă  la collĂ©giale Saint-Martin de Montmorency, la suite fantasque qui ouvrait le concert dĂ©ployait. Après le rire crĂ©ateur, Ă©voquĂ© sur ce site le 21 septembre, le deuxième mouvement s’inspirait d’une phrase que l’on trouve dans la Genèse (XXI, 3) : « Abraham l’appela Isaac, c’est-Ă -dire : il rit. » Ă€ dire vrai, le rire d’Isaac est triple.

  • D’abord, il y a le rire d’Abraham quand on lui annonce qu’il va Ăªtre papa alors qu’il a presque un siècle ;
  • ensuite, il y a le rire de Sara quand les trois voyageurs annoncent Ă  son mari qu’elle va Ăªtre enceinte ;
  • enfin, il y a le rire cristallisĂ© dans le prĂ©nom d’Isaac.

Ce triple rire porte un nom : l’incrĂ©dulitĂ©, aka la luciditĂ©. Le rire est le signe que l’homme a pris la mesure de Dieu. Il acte une distorsion du vortex dans lequel nous avons rangĂ© notre rĂ©alitĂ©. Ce n’est Ă©videmment pas la seule rĂ©action qu’Ă©voquent la Bible quand des personnages sont placĂ©s devant l’impossibilitĂ© d’intĂ©grer la parole ou l’acte divin dans sa cosmologie. Par exemple,

  • Marie interroge ;
  • Paul s’effondre ;
  • Pierre ne comprend goutte ;
  • Thomas se rebelle, etc.

Ce nonobstant, le rire a ceci de particulier qu’il n’est ni un mot, ni un geste. Il est une rĂ©action incontrĂ´lĂ©e signalant l’inadĂ©quation entre le langage, verbal ou gestuel, et un blast qui dĂ©flagre en un instant dans le rieur. C’est

  • un mĂ©canisme de dĂ©fense,
  • un rĂ©flexe de survie,
  • une saine panique pour ne pas se laisser submerger par l’idĂ©e que l’impossible est possible.

Ă€ travers la nomination d’Isaac, j’ai cherchĂ© Ă  rĂ©flĂ©chir musicalement sur ce rapport entre rĂ©alitĂ© de l’homme et rĂ©alitĂ© de Dieu. Le dĂ©but de l’improvisation fait entendre une dichotomie entre le rĂ©el pesant qui nous Ă©crase sur Terre (notes rĂ©pĂ©tĂ©es et graves jouĂ©es plus ou moins fort Ă  la pĂ©dale) et les fĂªlures qui, Ă  la fois, laissent passer la lumière et nous dĂ©concertent. Petit Ă  petit, trois pĂ´les

  • s’articulent,
  • se confrontent,
  • se mĂ©langent et
  • se contaminent,

dissolvant pour partie les frontières entre

  • la gravitĂ© mutante,
  • les jaillissements aux sonoritĂ©s changeantes et
  • l’harmonisation modulante d’un motif de six notes, comme si l’homme essayait en quelque sorte d’ingĂ©rer l’incomprĂ©hensible.

Jusqu’Ă  la fin en suspens, j’ai tenu Ă  conserver une part d’incontrĂ´lĂ© dans l’improvisation : impossible de parler

  • de saisissement,
  • d’incomprĂ©hension,
  • de fracturation du rĂ©el

en casant tout cela dans une structure

  • facilement dĂ©codable,
  • largement structurĂ©e et
  • essentiellement prĂ©visible.

Voici le résultat.

 

Martha Argerich et Alexandre Rabinovitch-Barakovsky en concert (Cascavelle) – 2/3

Première de couverture

 

SergueĂ¯ Rachmaninoff a vingt ans quand il compose son cinquième opus, une fantaisie de quatre tableaux pour deux pianos dĂ©diĂ©e Ă  Piotr Ilitch TchaĂ¯kovsky. La barcarolle qui ouvre le bal cite en ouverture un poème de MikhaĂ¯l Lermontov, Ă©crivain et soldat mĂ©tĂ©oritique mort Ă  vingt-six ans dans un Ă©trange duel. Le texte Ă©voque une gondole clapotante qui « glisse sur les ondes », tandis que l’amour fait s’envoler le temps » de sorte que « la passion ne connaĂ®tra plus de flambĂ©e ».
L’allegretto en  trois temps et en sol mineur divise d’abord nettement les rĂ´les. Au piano I le clapotis, au piano II la glisse aquatique. Les interprètes rendent avec finesse l’ambiguĂ¯tĂ© de cette pièce faussement tranquille en faisant dialoguer

  • les deux ternaires (trois temps et triolets de doubles voire de croches) et le binaire des croches du piano II,
  • l’unisson qui propulse la barque et les sursauts de vaguelettes inattendues qui la secouent,
  • la nettetĂ© de la mesure et sa submersion sporadique (enjambements arpèges, accĂ©lĂ©ration).

Sous leurs doigts, les trouvailles harmoniques sont sublimĂ©es par une agogique qui donne une saveur Ă©trange aux hĂ©sitations paisibles de l’Ă©noncĂ©, entre « L’aquarium » de Camille Saint-SaĂ«ns et une fredonnerie bluesy. L’aisance technique des interprètes leur permet d’accorder l’attention nĂ©cessaire aux variations

  • de touchers,
  • d’accentuation et
  • de caractère.

 Le travail sur

  • les silences,
  • la retenue,
  • la suspension et
  • le rythme

enchante. La mutation de mode (mineur puis majeur puis re-mineur) assure le balancement des couleurs sans entraver la cohĂ©sion du son unissant les deux instruments. C’est

  • virtuose,
  • musical et
  • saisissant.

On ne lĂ¢che pas les grands sentiments avec le deuxième tableau, Ă©nigmatiquement intitulĂ© « La nuit… L’amour » et placĂ© sous quelques vers de Lord Byron qui entend dans « les douces brises » et le chant du rossignol « rĂ©sonner mĂ©lodieusement » les serments d’amoureux. L’adagio sostenuto s’avance sur trois temps, comme le prĂ©cĂ©dent mouvement, mais en RĂ©. LĂ  encore, initialement, SergueĂ¯ Rachmaninoff scinde les rĂ´les. Le piano II parle d’amour, dans sa bĂ©atitude extatique et qu’statique, voilĂ  ; le piano I fait rĂ©sonner mĂ©lodieusement le presque-indicible ; et cela est fait avec une finesse tellement intĂ©riorisĂ©e qu’aucun auditeur n’est, j’en suis sĂ»r, capable de ne pas Ăªtre bouleversĂ©.

 

 

La modulation en si mineur prolonge cette sorte d’extase interrogative entre itĂ©rations et arpèges. Elle semble confiner Ă  l’immatĂ©rialitĂ© avant que le compositeur n’interroge la part de nuit dans l’amour des amoureux fous :

  • rugissement de triolets graves,
  • impossible aspiration durable vers le suraigu malgrĂ© appogiatures et trilles,
  • changement de rĂ´les entre les musiciens et secousses de la partition.

Un diminuendo conduit Ă  un agitato oĂ¹ l’agitation inclut

  • le tempo (accĂ©lĂ©rĂ©),
  • le rythme (le binaire du piano I s’enflammant aux triolets puis aux traits en triples croches du piano II) et
  • l’intensitĂ© thymique.

L’instabilitĂ© ou l’insaisissabilitĂ© amoureuse vibre soudain au piano I :

  • trilles et appogiatures,
  • groupes de sept puis neufdoubles croches (pour le prix de quatre),
  • surgissement des triples croches en crescendo

strient l’espace et le zèbrent d’Ă©clairs roses bonbon.

  • Traits furieusement virtuoses,
  • nuances aux petits oignons,
  • libertĂ© de l’Ă©nonciation jusque dans la coda en pointillĂ©s

ravissent l’esgourde. MĂªme fors le narratif de celui qui se prĂ©sente comme un homme bafouĂ©, on sent que les zozos ont ces Å“uvres dans les doigts (ils ont enregistrĂ© les deux suites pour Warner en 1992…) et dans le cÅ“ur. C’est spectaculaire, mais ce n’est pas que spectaculaire : c’est aussi

  • senti,
  • pensĂ©,
  • vibrĂ©.

 

 

Le troisième mouvement s’intitule « Larmes ». On sait que l’amour n’a qu’un temps – en l’espèce deux, dans cette suite – mais c’est comme la mort : on a conscience que la catastrophe approche, et cependant on n’y croit pas. Les mots de Fiodor Toutchev qui introduisent le mouvement sont sans ambiguĂ¯tĂ©, chantant les « larmes humaines » qui coulent en « torrents de pluie dans les tĂ©nèbres d’une nuit d’automne ». Ce « largo di molto » binaire continue l’attrition des mouvements, de plus en plus courts donc de plus en plus denses.

  • Deux virtuositĂ©s,
  • deux Ă©coutes rĂ©ciproques,
  • deux maĂ®tres du clavier transformant en dĂ©sespĂ©rance jubilatoire leur technique superlative :

on ne peut qu’Ăªtre Ă©baubi. En dĂ©pit d’une partition truffĂ©e de complexitĂ©s,

  • les ralentis sont magnifiques (on n’est pas dans du sĂ©pia, plutĂ´t dans du « ne pars pas, gasp, elle est partie »),
  • les rĂ©partitions d’intensitĂ© sont Ă©clairantes (musicalement mais humainement aussi),
  • les mutations de nuances (du chagrin maximal au regret et vice et versa) sont sidĂ©rantes.

L’opposition de registre et de dynamique entre les deux musiciens jusqu’Ă  ce que Jean Sommer appellerait « l’accord pour ne jamais Ăªtre d’accord » qui sert de coda touche au magnifique. Or, sublimation du magnifique, qui plus est dans une civilisation oĂ¹ l’orthodoxie n’est pas tout Ă  fait rien, « PĂ¢ques » est le dernier tableau de la fantaisie. Des syntagmes d’AlexeĂ¯ Khomiakov annoncent le projet :

  • « Accents Ă©clatants »,
  • « puissant carillon »,
  • « saint triomphe ».

Pas de doute, ça va dĂ©flagrer. L’allegro maestoso en sol mineur est une monstruositĂ© technique qui n’accorde jamais son pardon. Les cloches tintent.

  • L’accoutumance des interprètes Ă  la partition,
  • leur technique souvent incroyable,
  • leur capacitĂ© Ă  musiquer intelligemment ce qui, sans cela, serait pĂ©nible brio et non impressionnante musique

leur octroie une apparente libertĂ© indispensable Ă  l’imitation des cloches et au rendu d’une partition certes ultra difficile mais dont la rĂ©sonance va au-delĂ  de la performance. Dans cette version, il y a

  • de la fureur,
  • de l’explosivitĂ©,
  • de la transcendance – mieux:
  • de la mĂ©taphysique.

Il faut de la folie pour

  • ces contretemps,
  • cette rythmique techno,
  • cette rage tectonique qui salue l’impensable par excellence :

l’amour non plus d’un homme pour une jolie demoiselle et rĂ©ciproquement mais d’un dieu qui

  • sacrifie son fils (qui est lui, enough said)
  • pour une bande de cons dont nous sommes,
  • avant de le ressusciter pour guider ladite bande de cons vers lui.

Bien du tellurique est nĂ©cessaire pour raconter ça. Les anciens amoureux l’ont compris et ont su assez l’extravertir pour que l’Ă©vidence explose en musique aux oreilles de leurs auditeurs. Prochaine notule : les bis des deux puis de l’un. Ă€ suivre !


Pour acquĂ©rir le disque, c’est par exemple ici.

BientĂ´t dans les airs

Le programme

 

Le calendrier prévisionnel du blog pour octobre est disponible ! Sans exclure soubresauts et surprises, on va notamment

  • Ă©couter du Schubert,
  • lire la mort,
  • chanter en duo,
  • enterrer les morts,
  • siroter du Scarlatti,
  • mĂ©diter avec Michel Tirabosco,
  • dĂ©guster un pigeonnier,
  • faire un peu de mĂ©nage,
  • improviser des rires et, pour ce qui nous concerne,
  • dĂ©couvrir Georges Catoire.

En d’autres termes,

  • l’aventure,
  • le partage et
  • les dĂ©couvertes

nous attendent. Pour un peu, on se croirait dans un roman de la Bibliothèque verte, non ?

Martha Argerich et Alexandre Rabinovitch-Barakovsky en concert (Cascavelle) – 1/3

Première de couverture

 

En gĂ©nĂ©ral, c’est

  • la cerise sur le clafoutis,
  • le pomponneau de la pomponnette, voire
  • la raison d’Ăªtre du disque en tant qu’objet physique.

Le livret est un outil précieux pour

  • prĂ©senter la cohĂ©rence ou l’intĂ©rĂªt d’un programme,
  • Ă©clairer une problĂ©matique voire, ça arrive,
  • faire bien rigoler le lecteur tant le livrettiste s’emberlificote dans un idiolecte
    • vaseux,
    • boursouflĂ© et
    • pĂ©remptoire

tentant de faire passer du pipi pour du Sauternes. Le livret très numĂ©rotĂ© que signe Alexandre Rabinovitch-Barakovsky saisit d’abord par sa singularitĂ© avant de susciter un sentiment de gĂªnance. De l’autobiographie efficace, on sombre dans manière de règlement de compte ou de mise au point revancharde visant Ă  souiller une ex. Le musicien

  • accuse
    • la mĂ©ga star du piano,
    • la madone du clavier,
    • l’intouchable reine-mère des petits marteaux d’avoir invisibilisĂ© leurs quinze ans de vie et pratique artistique communes… ainsi que leur chat « qui a vĂ©cu longtemps dans l’appartement » ;
  • lui reproche aussi de l’avoir traĂ®nĂ© dans la boue avec la complicitĂ© d’Olivier Bellamy (dont il saccage le patronyme), alors qu’il revendique de lui avoir sauvĂ© la vie en la mettant en contact avec le bon oncologue ; et
  • s’amuse presque des supposĂ©es supplications de Martha Argerich (« tu Ă©tais le seul rayon de lumière dans ma vie ») quand il dĂ©cide de la quitter pour rentrer en taxi, eh oui, de Bruxelles Ă  Genève – amateurs de Hitch, range ta fiertĂ© de commander Ă  un bougre ton trajet de 2 km, lĂ , on parle de 771 km.

De sorte que l’extrait du concert donnĂ© le 24 mai 2006, juste avant qu’Alexandre Rabinovitch-Barakovsky n’annule ses dates suivantes de concert en duo sonne comme un point final Ă  une histoire prolongĂ©e entre 1999 (date du break) et 2006. Depuis cette annĂ©e, dĂ©clare le musicien, « je n’ai plus jamais revu M.A. », comme il la dĂ©signe dĂ©sormais. CĂ´tĂ© dramatisation, c’est rĂ©ussi. CĂ´tĂ© style aussi. Ă€ sa façon, l’Ă©criture vibre de la mĂªme Ă©nergie que les Å“uvres massives et souvent passionnantes du compositeur. Il y a

  • du rythme,
  • de la tension,
  • des progressons,
  • des foucades et
  • le sens d’un tempo dĂ©cidĂ© et narratif.

Toutefois, il est permis – ou alors on se permet – de se demander si cet Ă©talage people et intime, qui ne prĂ©sente Ă©videmment qu’une version de la longue histoire, a bien sa place dans un livret de disque. Comme souvent quand on se pose une question, Ă  part quand on cherche Ă  se souvenir de l’emplacement de ses foutues clefs, la rĂ©ponse n’est pas indispensable… tant qu’il y a la musique. En l’espèce, voici les deux suites pour deux pianos de SergueĂ¯ Rachmaninoff, Ă  commencer par la seconde, opus 17, composĂ©e en 1901, en parallèle de son deuxième concerto.
Le premier mouvement est une « introduction » Ă  deux temps siglĂ©e « alla marcia ». Surprise : le disque commence au troisième accord de la partition. FacĂ©tie de notre mange-disque habituel qui ne nous a pas accoutumĂ© Ă  ce genre de gobage ? Possible ! En attendant, le silence et les deux premiers accords sont inaudibles. Hasard ou rĂ©alitĂ© scientifique ? Sauf erreur de notre part, le responsable de l’Ă©dition phonographique n’est pas nommĂ©, ni sur la pochette, ni dans le livret. Peut-Ăªtre a-t-il omis de laisser un dĂ©lai raisonnable en ouverture de bal, histoire de prĂ©cipiter l’auditeur dans le game. AssurĂ©ment, c’est sympa de commencer in medias res, mais point trop n’en faut… Les deux acolytes

  • ne traĂ®nent pas,
  • ne finassent pas,
  • ne lĂ©sinent pas sur
    • le motorisme des octaves et accords rĂ©pĂ©tĂ©s,
    • les contrastes entre sforzendi et staccati, ni sur
    • le groove apportĂ© par des accents Ă  temps et Ă  contretemps.

On apprĂ©cie cette tonicitĂ© indomptable, d’autant qu’elle se pare de nuances çà diffĂ©renciĂ©es, lĂ  synchronisĂ©es. Les interprètes cisèlent la spĂ©cificitĂ© de chaque partie :

  • attaque virulente,
  • mutation vers l’Ă©lĂ©giaque, et
  • retour aux caractĂ©ristiques martiales qui n’empĂªchent pas
    • de varier les intensitĂ©s,
    • de galber les phrasĂ©s et
    • d’ajouter des pĂ©tillements Ă  la coda,

Ă  l’issue de laquelle les pianistes posent un accord arpĂ©gĂ©, davantage dans l’esprit que dans la lettre. La valse qui suit est un presto dĂ©moniaque et lĂ©ger Ă  la fois. Virtuose Ă  titre individuel (le non legato ajoute du spectaculaire au pyrotechnique) et pour le calage du duo lancĂ© Ă  train d’enfer, le mouvement s’Ă©claire « un poco meno mosso » d’irisations aiguĂ«s qui peinent Ă  contenir la fougue sous-jacente.

  • La puissance roborative des saucisses qui gigotent,
  • l’efficacitĂ© des accents et
  • la capacitĂ© Ă  jouer ensemble
    • (rigueur,
    • nuances,
    • changement de tempo)

saisissent. La partie en Mi bémol

  • poĂ©tise sans niaiser,
  • cherche une mĂ©lodie tout en s’Ă©panouissant dans une harmonisation liquide,
  • se transforme en flamme puis semble hĂ©siter avant de se laisser Ă  nouveau entraĂ®ner dans une cavalcade très convaincante.

On applaudit

  • les sautes d’humeur,
  • les hue et les dia, ainsi que
  • les transitions entre le zist et le zeste,

admirablement rendus, clochettes de fin incluses.

 

 

Le troisième mouvement est une romance. Il s’agit d’un andantino toujours ternaire (6/8) mais, cette fois, en La bĂ©mol. L’Ă©noncĂ© qu’en font les artistes semble astucieusement hĂ©sitant, comme au dĂ©but de certaines love stories.

  • L’on s’apprivoise,
  • l’on n’ose pas trop se dĂ©couvrir,
  • l’on sait que c’est gagnĂ© mais l’on feint d’Ăªtre encore en mode sĂ©duction.

C’est ce jeu d’heureux dupes que semblent Ă©voquer les deux pianistes. La modulation – aux accents presque hispanisants dans ses dĂ©buts – s’anime avec des triolets de doubles croches qui embrasent l’un puis l’autre instrument avant de revenir Ă  une biensĂ©ance qui n’en dit pas moins… mais peine, c’est heureux, Ă  garder son corset en place. MĂªme le retour au La bĂ©mol liminaire est explosif. L’amour est ainsi, et tant pis si quelques braises et escarbilles font brĂ»ler les vaisseaux des amants, ensemble ou sĂ©parĂ©ment, un peu plus tĂ´t qu’espĂ©rĂ©.

  • Les Ă©chos entre les pianos,
  • la multiplicitĂ© des formules rachmaninoviennes,
  • les trouvailles harmoniques

sont ici joués avec

  • une subtilitĂ© qui n’Ă©vite surtout pas l’emportement animal sans lequel l’amour ne serait pas ce prĂ©texte sublime qui le rend si attirant,
  • une aisance technique qui rend justice de la complexitĂ© du dĂ©fi musical, et
  • une sensibilitĂ© dont la justesse embrasse une coda tout en retenue.

La tarentelle conclusive – qui, sur notre mange-disque, commence deux secondes avant la quatrième piste, peut-Ăªtre est-ce dĂ©cidĂ©ment notre tourne-CD qui est trop impatient – est un presto qui rappelle l’origine bien connue, avec un « u », de cette danse, censĂ©e guĂ©rir de la morsure d’une tarentule (certains avancent que la tarentule en question aurait Ă©tĂ© une cochonnerie encore pire, la malmignatte, mais va-t’en renommer toutes les tarentelles « malmignattelles », aujourd’hui, c’est aussi rĂ©aliste que d’envisager qu’un peuple sensĂ© puisse Ă©lire – et pas qu’une fois, attention – Ă  la prĂ©sidence de la RĂ©publique française une dĂ©gueulasse Ă©pluchure de mĂ©duse qui les mĂ©prise, les insulte et gonfle le portefeuille de ses amis grands patrons et/ou marchands d’armes : personne n’y croit). Martha Argerich et Alexandre Rabinovitch-Barakovsky

  • lĂ¢chent les Ă©talons,
  • Ă©tagent les intensitĂ©s pour faire ressortir Ă  la fois l’explosivitĂ© des accords ou des octaves et la vivacitĂ© des croches circulant d’un instrument Ă  l’autre,
  • caractĂ©risent les diffĂ©rents moments de cette chorĂ©e de Sydenham intenable mĂªme tonalement.

Le faux vol du bourdon dopé à la kétamine qui frétille débouche sur une nouvelle bousculade histrionique à laquelle les duettistes mettent fin avec la fureur attendue. Pour un concert one shot et pas que, par-delà un livret malaisant, le résultat se révèle

  • maĂ®trisĂ©,
  • Ă©bouriffant et
  • joyeusement furax.

Si peu demeure

Le 19 mai 2025 au thĂ©Ă¢tre du Gouvernail (Paris 19), pour le tour de chant « Tout est un possible ». Photo : Rozenn Douerin.

 

Depuis que j’ai admis que je ne serai pas Georges Brassens, l’espace des possibles chansonniques s’est ouvert. Pop ? Check. Chanson longue d’atmosphère ? Et pourquoi pas ? AssistĂ© par le groove inventif de SĂ©bastyĂ©n Defiolle, j’ai profitĂ© du tour de chant Tout est un possible pour propulser « Ou si peu ». Une histoire

  • d’odeurs,
  • de visages,
  • de paysages,
  • d’atmosphères avec ou sans gueule.

Et ça donne ceci.

 

Irakly Avaliani joue Franz Schubert – 4/4

Quatrième de couverture

 

Comme les vignerons, les compositeurs ont mis du temps Ă  se rendre compte de l’importance de l’Ă©tiquette, incluant

  • le storytelling,
  • le design,
  • le branding et
  • le naming.

Ainsi Franz Schubert n’a-t-il jamais namĂ© sa fantaisie pourtant dĂ©sormais dĂ©signĂ©e sous le nom de « Fantaisie Wanderer », la fantaisie du voyageur. Qu’il se rassure, ses Ă©diteurs posthumes s’en sont chargĂ©s pour lui. C’est par cette Å“uvre qu’Irakly Avaliani choisit de finir son rĂ©cital Schubert. Dès son intitulĂ© (authentique, lui), le premier mouvement porte trace de la tension consubstantielle Ă  une grande partie de la musique de Franz Schubert. Il est notĂ© « allegro con fuoco ma non troppo ». Avec feu mais pas trop ? Oui, voilĂ , dĂ©brouille-toi avec ça et joue ! Irakly Avaliani traduit l’indication bizarre par :

  • Ă©nergique mais nuancĂ© ;
  • allant mais avec des respirations ;
  • percussif voire explosif mais fluide dans les traits.

La variĂ©tĂ© des couleurs s’exprime par l’emploi d’un large Ă©ventail

  • de touchers,
  • de phrasĂ©s et
  • d’intensitĂ©s

dont bénéficient tant les passages enlevés que les sections plus retenues.

  • Contrastes,
  • agilitĂ© digitale et manuelle (ces sĂ©ries d’octaves !),
  • sens de l’accent et du rebond

saisissent. Le long interlude vers l’adagio – en do dièse mineur et deux temps – est conçu comme un fondu-enchaĂ®nĂ© et dotĂ© d’une belle graduation. Après un dĂ©but solennel comme une marche funèbre, le mouvement s’Ă©claire grĂ¢ce au babillage opposĂ© de l’alto et du tĂ©nor puis s’entĂ©nèbre sous l’effet du trille lent des ultra graves qui enflamme le discours Ă  haute voix ou Ă  demi-mot. La rĂ©exposition du thème en octaves sur sextolets de doubles, d’une redoutable et pourtant discrète complexitĂ© partagĂ©e entre les deux mimines, est une leçon d’accompagnement donc de maĂ®trise du clavier. Le dĂ©veloppement avec les quadruples croches de la main droite frottant contre les triples de la gauche

  • aère,
  • secoue et
  • envole

le thème.

 

 

CommandĂ©e par un virtuose, la pièce s’enflamme Ă  coups de quadruples croches et d’intervalles en mouvements contraires.

  • Tremblants,
  • modulations,
  • grondements de la main gauche

prĂ©parent l’arrivĂ©e d’un presto ternaire en La bĂ©mol.

  • Fougue,
  • staccati,
  • tonicitĂ© des accords et
  • fluiditĂ© des accords arpĂ©gĂ©s

coupent le souffle.

  • Le spectre des nuances utilisĂ© par Irakly Avaliani,
  • la prĂ©cision des silences,
  • l’association entre mĂ©tronomie exigeante et enivrante agogique

entraĂ®nent le spectateur dans un swing moins spectaculaire que fascinant. La modulation en la mineur dĂ©chaĂ®ne de grandes sĂ©ries d’arpèges puis d’accords qui prĂ©parent le retour de l’Ut pour l’allegro final. C’est peu dire que la rĂ©putation de mouvement « diabolique », orchestrĂ©e par le compositeur lui-mĂªme, n’effraye pas le pianiste.

  • La bataille d’octaves qui lance la pĂ©roraison,
  • le concours de doubles croches,
  • la nĂ©cessitĂ© d’Ăªtre Ă  la fois
    • funk,
    • tendu et
    • musical

sont autant de dĂ©fis relevĂ©s ici avec une mĂ¢le assurance. La virtuositĂ© sait Ăªtre

  • Ă©lĂ©gante,
  • tonitruante,
  • subtile ou
  • rugissante

jusqu’Ă  une coda oĂ¹ l’Ă©criture prĂ©fère le brio au finaud. L’effet wow – non nĂ©gligeable – n’est qu’un Ă©lĂ©ment dans le saisissement de l’auditeur, surtout s’il a Ă©coutĂ© le disque de bout en bout. Il retrouve dans ce moment Ă©clatant la mĂªme musicalitĂ© qui habitait des pièces moins extraverties, la mĂªme attention

  • au texte,
  • Ă  la construction d’ensemble,
  • Ă  la variation des approches,

si importante chez un musicien oĂ¹ le ressassement

  • d’un motif,
  • d’un rythme,
  • d’une scansion ou
  • de toute une section

fait style. Ici se dessine la patte Avaliani,

  • moins exubĂ©rante que d’autres,
  • moins spectaculaire qu’elle ne pourrait mais
  • pleinement pĂ©nĂ©trĂ©e de la nĂ©cessitĂ© de transformer en musique
    • les notes Ă  jouer,
    • la technique Ă  possĂ©der (dans un morceau « diabolique », ça s’impose), et
    • le gĂ©nie d’un compositeur.

Le rĂ©sultat est remarquable ET dĂ©lectable. Évidemment, l’un sans l’autre eĂ»t Ă©tĂ© moins enthousiasmant. Or, si s’achèvent ici les notules sur le Schubert avalinien, nous n’avons pas fini d’explorer la discographie de l’artiste. Partant, si Dieu nous prĂªte vie, condition sine qua non, et vie de bonne qualitĂ© de surcroĂ®t, l’affaire reste, tĂ´t ou tard, Ă  suivre !


Pour Ă©couter tout l’album dans un ordre singulier, c’est ici.
Pour retrouver les 52
posts sur Irakly Avaliani publiĂ©s sur ce site, c’est lĂ .

Fruits de la vigne – Domaine Striffling, « Le gamay de Guigui » 2023

Photo : Bertrand Ferrier

 

Un beaujolais-villages de 2023, titrant 12° : voilĂ  comment l’on pourrait rĂ©sumer le « gamay de Guigui », un produit du domaine Striffling dont nous Ă©voquĂ¢mes tantĂ´t

Si, sans pratique, le don n’est rien qu’une sale manie, il est assez certain que, sans manie, le don n’est rien qu’une simple pratique. Or, autant certains se passionnent pour la collection de cornflakes, passent leur temps Ă  crapahuter sur des sentiers impraticables ou s’Ă©chinent Ă  recenser les pires kebabs de Paris, autant Guillaume Striffling, aka Guigui, s’est spĂ©cialisĂ© sur le monocĂ©pagisme, ce qui n’est pas la maladie professionnelle du vigneron la plus rĂ©pandue. Cette stratĂ©gie lui permet de proposer, selon ses gammes moins musicales que commerciales, un travail dĂ©sormais rĂ©putĂ© Ă  des prix titillant parfois le monochiffrage. Par exemple, sur le gamay qui nous intĂ©resse aujourd’hui, on peut dĂ©nicher des offres par correspondance Ă  10 € la quille, hors frais d’envoi ; chez les revendeurs parisiens en chair et en verre comme Mes accords mets vins, il faudra compter une bonne margeounette de plus. Pour quel rĂ©sultat ? Un produit Ă  la robe miroitante :

  • groseille sur les bords,
  • elle se densifie peu Ă  peu pour prendre
  • une teinte griotte en son centre.

Ainsi rend-elle raison de ce que l’on attend d’un produit de ce type : de la franchise et une certaine lĂ©gèretĂ© frisottant l’insouciance, et hop, qui font que, comme pour un « nègre tempĂªte », soudain, il y a des griffes qui poussent et font « sauter [nos] tĂ©nèbres en mille matins de lions » (RenĂ© Depestre, Journal d’un animal marin, Gallimard [1990], « PoĂ©sie », 2024, p. 57). Le nez paraĂ®t typique du gamay bien travaillĂ©. Il

  • est discret,
  • se laisse dĂ©couvrir et
  • cultive l’ambiguĂ¯tĂ© sur le temps long, entre
    • cuir,
    • Ă©pices et
    • cassis.

Le flairer incite au lĂ¢cher-prise, Ă  ces moments oĂ¹, en pleine polĂ©mique de long repas de samedi soir, on lĂ¢che, façon Robert Desnos ouvrant « comme une main Ă  l’instant de la mort » (in : Corps et biens [1930], Gallimard, « PoĂ©sie » [1968], 2010, p. 121) :

 

vraiment, c’est tellement inutile,
toi et moi nous mourrons bientĂ´t.

 

La bouche étonne.

  • L’attaque assume une certaine amertume ; puis
  • une sensation de fraĂ®cheur remonte aux naseaux,
  • dessinant les contours d’un vin direct et franc du collier.

Le mariage avec des tagliatelles fraĂ®ches au foie gras (olĂ© !) ne dĂ©voile pas davantage de rondeur mais propose une nouvelle lecture, plus dynamique. Le jus aiguillonne la gĂ©nĂ©rositĂ© du foie gras qui, en Ă©change, souligne les aspĂ©ritĂ©s savoureuses d’accents fruitĂ©s qui se rĂ©vèlent. Fort adĂ©quat pour « apaiser les oiseaux sauvages dans son sang », selon l’expression d’Aksina Mikhaylova (in : Ciel Ă  perdre, trad. A.M. et Dostena Lavergne, Gallimard [2014], 2021, p. 53) !

Irakly Avaliani joue Franz Schubert – 3/4

Première de couverture

 

La troisième « pièce pour piano » posthume siglée D.946 est un allegro en Ut à deux temps. Enfin, à deux temps façon Schubert : le compositeur aime souvent fixer un cadre bien

  • clair,
  • rigide,
  • solide,

pour mieux le titiller. Ici, il ne s’en prive pas :

  • anacrouse (la mesure commence avant qu’elle n’ait commencĂ©),
  • enjambements de mesures et
  • contretemps

dialoguent avec

  • la rythmique carrĂ©e de la dextre,
  • les accents sur le premier temps, et
  • le motorisme efficace des accords rĂ©pĂ©tĂ©s.

 

 

Irakly Avaliani s’y rĂ©vèle

  • sautillant,
  • preste et
  • punchy.

La modulation en RĂ© bĂ©mol et le passage en ternaire feint l’apparition d’une berceuse que

  • les croches gambandantes, et hop,
  • les modulations instables et
  • les fortissimi

dissipent. Le retour de la partie A, entre

  • voltige vertigineuse,
  • Ă©nergie terrienne et
  • virtuositĂ© roborative,

conclut avec brio le faux impromptu et le cycle. Après quoi, le pianiste propose deux adagios.

 

 

Le premier, composé en 1818, est le D.612 en Mi. Balançant sur une pulsation ternaire, il est énoncé avec une infinie délicatesse. Le texte est paré de dentelles

  • (triolets,
  • appogiatures,
  • trilles,
  • traits chromatiques…)

qui frissonnent et volettent tel un drap sĂ©chant paresseusement dans l’après-midi sage d’un village du Sud. Sans nĂ©gliger les silences et les effets d’attente qui laissent respirer le texte et clarifient le discours, l’interprète y soigne notamment

  • les deux en deux,
  • les mordants et
  • la nettetĂ© des triples croches.

Une sensation

  • de paix,
  • de tranquillitĂ© et
  • de rĂªverie douce

hypnotise l’auditeur, d’autant que le mouvement a une couleur Ă©nigmatique d’inachevĂ©, comme si une autre pièce aurait dĂ» le prĂ©cĂ©der et encore une autre le prolonger. Foin de sandwich au goĂ»t sonate, en l’espèce, mais une part apprĂ©ciable laissĂ©e Ă  l’imaginaire du mĂ©lomane, l’adagio devenant un « interlude » onirique, de mĂªme que des prĂ©ludes sans fugue laissent en suspens, Ă  l’Ă©tat de fantĂ´me ou de fantasme, le « lude » qu’ils Ă©taient censĂ©s introduire.

 

 

Le second adagio sĂ©lectionnĂ© est une Å“uvre en Sol marquĂ©e D.178. ComposĂ©e en 1815, elle arbore fièrement ses deux temps… mĂªme si le tempo donne l’impression que l’affaire est plutĂ´t pensĂ©e Ă  quatre. Cela donne une impression

  • de largeur,
  • d’espace et
  • d’air

que la simplicitĂ© du propos amplifie. Irakly Avaliani ne cherche pas Ă  boursoufler cette tranquillitĂ© par des effets censĂ©s affrioler l’auditeur distrait. Cette musique s’Ă©coute avec attention. Alors pĂ©tillent Ă  nos esgourdes

  • les surgissements de doubles voire triples croches,
  • l’effet entraĂ®nant des croches puis des triolets itĂ©ratifs,
  • la tentation du rubato,
  • l’Ă©vanescence d’arpèges Ă©thĂ©riques, et
  • les cahots d’un dĂ©veloppement qui semble cueillir des idĂ©es comme des fruits avant de les poser dans la corbeille et de les agencer pour prĂ©parer une nature morte.

Ces sept minutes dessinent un temps suspendu que le pianiste nous invite Ă  savourer, loin de la presse et des bousculades censĂ©es faire de nous des hommes modernes et quasi importants. Chansons et foutaises que cela ! Ainsi que l’Ă©crit Jean-Michel Maulpoix dans Une histoire de bleu [1992] (Gallimard, « PoĂ©sie », 2005, p. 149),

 

la vie humaine n’est qu’un couloir, quelques portes et quelques crochets pour les manteaux et les Ă©charpes.

 

Dès la prochaine chronique, nous reprendrons paletots et tours de cou pour voyager au gré de la Fantaisie Wanderer. À suivre !


Pour écouter le disque (pas forcément dans l’ordre et avec des erreurs dans le référencement), cliquer ici.

Éclats de rires divins, première sĂ©rie : la CrĂ©ation – 1/5

La carte des rires

 

9,5 Ă©clats de rires divins Ă©taient au programme du concert donnĂ© ce 21 juin 2025 en la collĂ©giale Saint-Martin de Montmorency. Les rires Ă©taient rĂ©partis en deux cycles. Le premier, intitulĂ© « Suite fantasque », s’ouvrait par une transcription du rire de la CrĂ©ation tel que l’Ă©voque le papyrus de Leyde – et non de Leude, comme indiquĂ© fautivement par mes petits soins sur la set-list. Il s’agit d’un best of modes d’emploi, Ă©crit en grec dans la plus haute AntiquitĂ© ou presque, pour traiter l’or, de l’argent, des pierres et des Ă©toffes. Entre chimie et alchimie, le texte explique « la lumière parut » quand Dieu « eut Ă©clatĂ© de rire ». Vinrent ensuite

  • les eaux,
  • Hermès,
  • la gĂ©nĂ©ration,
  • le destin et
  • le temps.

« Puis, avant le septième rire, Dieu prend une grande respiration, mais il a tellement ri qu’il en pleure, et des larmes naĂ®t l’air. » C’est ce rĂ©cit captivant qui a inspirĂ© l’improvisation ci-dessous. Pour Ă©viter tout projet de reprĂ©sailles, stipulons qu’aucun orgue n’a Ă©tĂ© blessĂ© pendant le concert. Après non plus, d’ailleurs. Bref.