
Le disque en concert d’Alexandre Rabinovitch-Barakovsky, publiĂ© par VDE-Gallo sous le label Cascavelle, est composĂ© de trois parties Ă©gales d’une vingtaine de musique chacune :
- la seconde suite op. 17 de SergueĂ¯ Rachmaninoff,
- la première suite op. 5 du susnommé, et
- six bis, presque comme des hĂ´tels, bien.
Nous voici Ă l’orĂ©e de la troisième partie, elle-mĂªme subdivisĂ©e en deux segments – eh oui, faut suivre. Premier segment : les encores du concert donnĂ© par Martha Argerich et Alexandre Rabinovitch-Barakovsky le 24 mai 2006, dont Ă©taient extraites les deux suites de Rachma. Second segment : des bis donnĂ©s en solo par Alexandre Rabinovitch-Barakovsky Ă la fin d’un concert toulousain de septembre 1996.
Le premier segment s’ouvre par « Laideronnette, impĂ©ratrice des pagodes », une « pièce enfantine » extraite de la version pour quatre mains de Ma mère l’Oye de Maurice Ravel, dont nous avons Ă©voquĂ© tantĂ´t la rĂ©duction pour piano seul jouĂ©e par Slava Guerchovitch. Cette marche en Fa dièse (on y revient : six dièses, mais pourquoi diable ?) raconte que, après un strip-tease express, l’impĂ©ratrice – d’après madame d’Aulnoy – se baigne. Des lutins dits « pagodins » lui viennent jouer une aubade avec des « thĂ©orbes faits d’une coquille de noix » et des « violes faites d’une coquille d’amande » car « il fallait bien proportionner les instruments Ă leur taille ». MĂªme la féérie a sa logique ; c’est un peu dĂ©primant, mais bon.
ÉmoustillĂ©s ou encore sous l’effet de l’adrĂ©naline de la fin de la seconde suite de Rachmaninoff, les artistes sont survoltĂ©s. Dans une ambiance asiatisante créée par le piano II, le piano I dĂ©baroule sur le tempo d’enfer suggĂ©rĂ© par son collègue : on est plutĂ´t Ă 140 bpm qu’aux 116 souvent suggĂ©rĂ©s. Ă€ cette vitesse vertigineuse,
- la poésie,
- l’imaginaire et
- les petites coquilles de noix ou d’amande
sont balayĂ©s par un typhon que secouent des coups de canon valant appuis rythmiques. Certes, cela permet de contraster avec force grĂ¢ce Ă des nuances parfaitement synchrones, et grĂ¢ce Ă un break habilement suspendu avec des rĂ©sonances superbes en guise de lampions ; cependant, ces efforts de musicalitĂ© n’effacent pas l’impression que l’Å“uvre a Ă©tĂ© Ă©crasĂ©e par sa fonction de bis virtuosissime cherchant l’effet wow (sous cet angle, c’est rĂ©ussi), sans que ne soit prise en compte sa spĂ©cificitĂ©. Impressionnant mais Ă cĂ´tĂ© de la plaque.
Comme pour se rattraper, les artistes glissent alors un second bis : la transcription par le compositeur de l’avant-dernière valse de l’opus 39, la quinzième, en La bĂ©mol – le tube absolu, Ă©crit originellement pour piano seul. Cette fois, les interprètes proposent un tout autre excès : peut-Ăªtre par comparaison avec ce que l’on vient d’entendre, le rĂ©sultat paraĂ®t
- chichiteux et minaudant,
- engoncé dans une pédalisation vaporeuse,
- gĂ¢chĂ© par des ritendi systĂ©matiques qui hachent le discours.
Que des notes disparaissent (le la bĂ©mol au piano I Ă 0’25, par exemple) dans un live, surtout après ce que l’on vient d’ouĂ¯r est ballot puisque la mĂ©lodie est superconnue mais bĂ©nin : un bis, c’est un cadeau ; s’il n’est pas parfait, on prend quand mĂªme. NĂ©anmoins, on prĂ©fèrera essayer d’oublier au plus vite cette valse qui
- ne tournoie pas,
- ne chante pas mĂªme comme une boĂ®te Ă musique, et
- semble au contraire
- hĂ©siter pour surjouer l’Ă©motion,
- insister presque sur chaque temps fort comme pour montrer à quel point les artistes prennent cette miniature au sérieux et, le reste du temps,
- donner des coups de talon sur les pivots du discours pour ne pas tomber Ă force de ralentir le mouvement.
Pour ses bis toulousains en solo, Alexandre Rabinovitch-Barakovsky choisit trois prĂ©ludes de l’opus 23 de SergueĂ¯ Rachmaninoff (mais pas Ă la suite et pas dans l’ordre) et un allegretto de Felix Mendelssohn Bartholdy. Le sixième prĂ©lude – un andante en Mi bĂ©mol – ouvre le bal. Cette fois, on y est. Sonne immĂ©diatement juste le mĂ©lange entre
- rigueur d’une main gauche motorique Ă souhait mais point ronflante,
- phrasé onctueux des octaves aigus et
- exacte dose d’agogique pour dispenser un peu d’onirisme dans ce monde pas toujours envolant (en un mot).
On apprécie
- une pédalisation généreuse mais pas vaporeuse,
- un étagement clair des voix qui ne gomme pas la tonicité de la dextre, et
- un Ă©quilibre d’ensemble fascinant.
MalgrĂ© les dĂ©fauts techniques (le son du piano n’est pas des plus sĂ©duisants sur l’ensemble des registres, et la prise de son, peut-Ăªtre pas conçue pour une Ă©dition discographique, est très imparfaite – en tĂ©moignent les boursouflures choquantes autour d’1’13), le pianiste semble dans son Ă©lĂ©ment et entraĂ®ne son auditeur dans un voyage intime, avec
- douceur,
- vue d’ensemble et nĂ©anmoins
- imagination.
Musicalement, c’est superbe. Le septième prĂ©lude est enchaĂ®nĂ© attaca, ce qui fonctionne très bien. La bascule de Mi bĂ©mol Ă Ut mineur est presque naturelle ! Cette fois, le moteur n’est pas rĂ©servĂ© Ă la main gauche. Le flux des doubles croches part de la droite pour, très vite, envahir l’ensemble du clavier. La difficultĂ© pour l’interprète ne consiste pas seulement Ă dĂ©biter la chose sur un rythme effrĂ©nĂ© : il faut aussi faire rĂ©sonner et tuiler les rondes et les blanches qui dessinent manière de mĂ©lodie striĂ©e. Aussi faut-il doser avec prĂ©cision
- la nettetĂ© de la fusĂ©e inarrĂªtable,
- la mise en avant des tenues qui structurent l’Å“uvre (ce qui est a priori antinomique) et
- l’intelligibilitĂ© par l’auditeur de cet entrelacs
- de notes,
- de lignes et
- de mains qui se croisent.
Privilège de ce que l’on subodore Ăªtre une longue frĂ©quentation, Alexandre Rabinovitch-Barakovsky parvient Ă dessiner un espace virtuose oĂ¹
- la ductilité de la phrase dialogue avec la résonance du sustain,
- l’Ă©nergie du flot de doubles croches alimente le surgissement des notes surplombantes,
- la folie façon « NaĂ¯ades » de Louis Vierne n’empĂªche pas le musicien de
- nuancer,
- préparer les bascules, ni
- caractériser les moments.
MalgrĂ© le triomphe qui suit, ou Ă cause de lui, le pianiste se remet derrière son instrument pour le sixième numĂ©ro de l’opus 62 de Felix Bartholdy Mendelssohn, un allegretto grazioso en La intitulĂ© « chanson de printemps » (oui, « FrĂ¼hlingslied », Ă une vache près). Apparemment, la salle ne s’attendait pas Ă un sus, si l’on en croit le bruit de fond liminaire qui dĂ©fie
- la légèreté des piani,
- la finesse des appogiatures omniprésentes, et
- la libertĂ© d’un interprète pĂ©nĂ©trĂ© de ce qu’il joue et doit jouer avec l’Ă©lĂ©gance d’une harpe qui aurait du tempĂ©rament.
Le disque se boucle sur le cinquième prĂ©lude de l’opus 23 de SergueĂ¯ Rachmaninoff, le tube en sol mineur, sans merci et alla marcia.
- La puissance tellurique des attaques,
- l’art du break entre deux et quatre temps,
- l’ardeur d’un tempo cinglant de virtuositĂ© enragĂ©e
habitent une interprĂ©tation d’une radicalitĂ© sans merci. Le passage « poco meno mosso » tĂ©moigne nĂ©anmoins d’un souci virtuose de faire musique avec des arpèges intenables Ă gauche et une main droite sursollicitĂ©e. L’art de faire monter et de dĂ©samorcer une tension s’Ă©panouit malgrĂ© ce qui ressemble Ă points de montage parfois mĂ©diocres (2’06), qui entachent Ă la marge l’intensitĂ© du projet.
- Le brio,
- l’intensitĂ© et
- la virulence de l’interprĂ©tation
sĂ©duisent, sans effacer une question : au fond, ces bis Ă©taient censĂ©s prouver, signifier ou contrecarrer quoi ? On remplit le disque ? Ou : sans Martha, je sais jouer, merci ? Les deux sont vrais mais, pour qui se souvient du livret gĂªnant qui accompagne l’enregistrement et que nous avons Ă©voquĂ© dans le premier Ă©pisode de cette recension, la coda brillante peine Ă rendre la question moins malaisante.
Pour acquérir le disque, c’est par exemple ici.







