La vie en vrai. Capture d’écran : Bertrand Ferrier.
En attendant un prochain post après les concerts du 18 mars, quelques flashs. Comme celui qui salue la justice française, niveau extrême.
Ah ben si c’est pour ça, ça passe…
C’est ballot, niveau expert.
J’ai vu – pas bu – tout blanc, puis tout rouge, puis re-tout blanc et re-tout rouge. Suis-je un grand chevalier ?
Je ne connais pas cette dame, mais je constate que son appétence pour le satin parisien semble susciter une investigation journalistique contribuant à la puissance de la démocratie en France. Merci et bravo à elle ainsi qu’aux merdeux qui font – selon le souhait de la donzelle – de ses nichons sans doute tout à fait sympathiques, tout à fait cocasses, un sujet d’intérêt.
Échelle de valeurs 2026, niveau foutebol.
Réponse à la question suivante : parce que ce sont des merdes. Next.
J’ai une conserve de cassoulet. C’est pas flatteur, mais je préfère.
« Un individu vêtu de noir et portant une capuche » : tu la sens, l’info, tu la sens ?
Non.
Le racisme, c’est pas bien. Vaut mieux être pas raciste, c’est davantage plus mieux. Next.
– Bertrand Ferrier, vous candidatez pour être P-DG du monde. Quels sont vos arguments ?
– Melania l’a fait, pourquoi pas moi ?
– Merci, nous vous recontacterons.
Vous n’irez plus jamais chez Picard innocemment.
Les valeurs de l’Ovalie, c’est un slip, en somme.
Moi, ça va, chacun sache je suis normalse. Mais « Djouliette », franchement, est-ce bien raisonnable ?
Le monde en vrai.
Va bien te faire forer l’anus par ta grand-mère la femme facile qui dévoile ses charmes contre quelques picaillons, bisous.
Propagande, niveau « nous on est en démocratie gratuite c’est pas pareil ».
Révéler un pessimiste, le mode d’emploi propagandiste du Figaro.
La légitimité d’un immondice par le cul, suite du mode d’emploi propagandiste par Le Figaro.
Monsieur Pesticides cancérigènes, cumulant 22 mandats en 2024, ose encore émettre des gaz verbaux pour l’industrie pétrochimique.
Je travaille avec des artistes de cabaret LGBTQIA+ et davantage si affinités. Si des cachetons restent à pécho pour encombrer une justice censée être débordée, nous prendre, nous prendre.
La science contrainte de s’en remettre à la pensée magique. Bienvenue en 2026.
Il Professore en l’église Sainte-Marguerite (Paris 11), le 19 septembre 2025. Photo : Bertrand Ferrier.
Il est arrivé en croquant un radis, sa vieille sacoche au cuir usé au bout de la patte nous proposant un légume croquant de la famille des Brassicacées, renouant avec une tradition désormais bien établie : depuis le 9 juin 2019 à la collégiale de Montmorency, Sleepy & Partners sont peu ou prou considérés comme les spécialistes de la granularité sonore notamment en matière organistique (« parfois même organique », tient à stipuler un membre de la confrérie avec ce sens du mystère qui rend la guilde si troublante). Pour leur trente-sixième mission presque au grand jour, la smala a envoyé Il Professore – l’un des plus récents experts à avoir rejoint la bande – expertiser l’orgue Stolz de Sainte-Marguerite.
L’essspertise organistoloyique – parfois même organique – esssiche oune sens dé l’observatsionné, oune coultoure dé la historia dé notre amico l’organo, i oune sennessibilita artistique qu’elle donne, per la mousiqua, dé la profondeur métaphysique à cé qui, sans céla, né sérait qu’artisanat
nous a-t-il soufflé avec son accent très spécifique. Nous avons obtenu partiellement le droit de l’observer observer. En observant l’observateur, nous avons subodoré que, pour lui, l’orgue était avant tout
un reconstructeur d’intemporalité,
une plateforme pluridimensionnelle désymptomisant le réel en le nouménisant, en quelque sorte (la simplification est un peu hasardeuse, mais, n’en déplaise aux plus grands kantologues, elle s’impose dans le cadre restreint de ce compte-rendu), donc
un outil vibratoire associant, si nous avons bien feint de comprendre,
la pragmaticité de la matière,
l’acousticité dans la profération, et
la transcendance visée par l’ensemble des process mis en œuvre dans la substance du projet organistologique, parfois même organique.
C’est un peu l’inconvénient, avec les experts spécialistes sachants : on a beau comprendre, on se rend compte que l’on ne peut pas comprendre, en tout cas pas autant qu’il le faudrait pour être compris dans la compréhension, bien sûr.
Il Professore en l’église Sainte-Marguerite (Paris 11), le 19 septembre 2025. Photo : Bertrand Ferrier.
Les conclusions qu’Il Professore a tirées de son examen minutieux sont hélas couvertes par le secret professionnel le plus strict, ainsi que l’expert l’a martelé lorsque nous avons tâché avec quelque insistance de connaître le verdict. Ce nonobstant, Il Professore a accepté de nous confier quelques éléments de réponse préalablement cryptés :
Pour oune orgue, cé n’est point tant l’étendoue – yé dirais la massivité – dé l’obyet mais l’obyet de la massivité, si yé pouis mé permettre cé chiasme. C’est-à-dire qu’il convienne d’étalonner lé dimensionnément de l’émission, d’un point dé voue à la fois qualitatif, historique et fonctionnel, en le comparant à la pratique dé l’instroumenneto dé oune point de voue coultouel, coultourel i patrimonial.
Quand nous avons essayé d’en savoir plus afin de distinguer le sens derrière le galimatias, notre interlocuteur a levé une patte pour rappeler qu’il était tenu au plus strict secret professionnel. Puis il a ajouté, patelin :
L’orgue est oune domaine qu’il né faut pas croire dominer, sous peine dé repousser la questionne au lieu d’y répondre. Comme l’écrivait Yoryes Vigarellllllllo, « oune terre youyée touyours plous dominée fait naître dé nouveaux lointains »(c’est dans « Oune histoire de lointains. Entrée réel et imaginaire », qué Lé Seuil il vienne dé rééditer en poche – dé mémoire, vous trouverez la citatsionné à la paye 203, yé crois). Pour oune essspert, innevenneter des lointains est oune prétesssto pour né pas esssaminer lé proche, lé donné, l’obyet même de son essspertise. Chez Sleepy & Partners, cé type dé faux-fuyant est frappé d’oune nonne négativissimo. Nous né nous dérobons yamais, au grand YAMAIS, au momènneto dé cerner la granoularité sonore.
Nous avons voulu en profiter pour obtenir enfin une définition de ladite granularité sonore, pierre angulaire du prisme organistologique – et parfois même organique – de la confrérie. Peine perdue : Il Professore nous a proposé un radis, en a croqué un autre et, saisissant sa vieille sacoche au cuir usé, est reparti en fredonnant : « Pom, pom, pom. » Une prochaine fois, peut-être ?
Retrouvez les aventures de Sleepy & Partners…
… aux grandes orgues de la collégiale de Montmorency.
Sleepy from Sleepy & Partners, le 11 août 2025 aux Batignolles (Paris 17). Photo : Rozenn Douerin.
Les Anciens habitués à fréquenter le présent site se souviennent sans doute des trente-cinq analyses organologiques sur la granularité sonore des instruments d’église signées par Sleepy & Partners. Or, ce tout tantôt ou quasiment, quelle ne fut point notre stupeur quand, coulant un regard par la fenêtre, nous aperçûmes le Grand Vénérable de la congrégation qui cultivait son jardin – sans doute en attendant un nouveau défi.
« Ce n’est pas parce que l’on inspecte les orgues célestes qu’il ne faut pas garder les pieds sur terre », nous a-t-il lancé avant d’aller son petit bonhomme de ch’minounet. Dont acte, comme l’on dit quand on ne sait guère comment conclure.
Retrouver les trente-cinq expertises organologiques esquissées par la congrégation coopérative Sleepy & Partners en cliquantici.
Jann Halexander à l’Entre 2 (Angers), le 1er mars 2024. Photo : Bertrand Ferrier.
Voilà bien l’avantage des chanteurs qui ont un rien de vécu scénique sans être cynique : s’il est inenvisageable de ne pas envoyer la sauce de leurs tubes pour assaisonner leurs concerts, quand doivent-ils en tartiner le plat et à quelle dose pour que le résultat soit savoureux sans virer vers l’écœurant ou l’impression de fade que donne parfois le « super mais déjà trop entendu » ? On subodore que cette question, Jann Halexander se l’est posée moult fois, lui qui a quelques incontournables dans sa besace (on pense à Marie-Paule Belle qui, avant « La Parisienne », lance parfois : « Alors, pour ceux qui ne sont venus QUE pour celle-là… ») mais aussi des raretés et des nouveautés. L’équilibre entre les ingrédients tout comme le déséquilibre qui donne sa sapidité originale au mets est une constante dans sa quête de la set-list moins idéale que percutante. Car, enfin, c’est bien à ça que sert un concert de chanson :
percuter,
renverser, en d’autres termes,
surprendre et émouvoir.
Jann Halexander envoie donc à dessein, après « Miss Amelia », alors inédit, cet étrange « Poisson dans mon assiette », un de ses succès où il raconte comment, après avoir « découpé la tête et la queue » de son poisson au restaurant (miracle du surréalisme discret…), il y découvre un migrant en kit. La chanson est un parfait exemple de l’ambivalence d’un hurluberlu qui peine à « raconter des horreurs » sans y glisser une once d’humour non pas comme on s’excuse mais comme on ajoute un peu de harissa sur une merguez déjà corsée. Sans doute pas plus fan du couscous que de la bouillabaisse, l’artiste ne s’inscrit pas moins dans une tradition de la chanson à texte prompte à souffler le chaud pour avoir le froid, et réciproquement. Il n’aime d’ailleurs rien tant que cette idée non pas de lignée mais de tradition des fabricants de chanson avec de la musique ET des paroles dedans qu’il explore
en piochant dans divers genres très repérables,
en reprenant des prédécesseurs qu’il apprécie ou admire, de Pauline Julien à Michel Fugain ce soir-là,
en faisant la courte échelle à d’autres chanteurs moins connus que lui – ce récital ne fera pas exception à la règle, et
en réfléchissant, métatexte à l’appui, sur ce qui construit à la fois sa joyeuse banalité le faisant pour partie « ressembler à », donc sa précieuse spécificité l’extrayant du jeu des comparaisons, quelque utile puisse-t-il être parfois.
C’est de cette logique entre inclusion et exclusion que procède « Comme dans une chanson d’Anne Sylvestre » où, citant la grande dame trop souvent écrasée sous l’étiquette devenue putassière de féministe, il promet de « ne faire que passer ». La référence est à tiroir car Anne Sylvestre elle-même se rêvait « comme Hig’lin, comm’ les copains » afin de claquer, enfin, « une chanson d’amour ». De la sorte se déploie ouvertement la réflexion identitaire, même si le terme passe aujourd’hui pour une insulte, qui structure l’œuvre de Jann Halexander, ce qu’annonçait « Le mulâtre » placé en ouverture. « Ornithorynque » plonge dans la zoologie pour évoquer un autre mulâtre, « moitié canard, moitié castor ». Chez Jann Halexander, l’animalité est révélatrice. Point de condescendance, ici, envers nos frères vivants : si l’animal révèle l’homme, c’est que l’homme est un animal. Il en a les besoins, les pulsions, la finitude, bref, les grandeurs et les petitesses. À l’instar des autres animaux, peut-être, il ne se considère pas comme un animal. Il a conscience de ce qu’il estime être sa spécificité. Autrement dit, on retrouve ici la non-binarité de Jann Halexander, à la fois dedans et dehors, totalement animal et résolument homme donc totalement animal, etc. Ce battement, ou plutôt cette conscience du battement, participe des fêlures importantes alimentant l’inspiration de l’artiste.
Aussi « Ballade pour un enfant », inédit offert au public angevin, pourrait-elle paraître hors jeu, cette déclaration d’amour à un enfant n’étant en apparence pas teintée de relativité ou d’ironie – au contraire, l’auteur prend soin de ne se défiler devant aucun passage obligé, les syllabes couramment muettes ici volontiers prononcées faisant office de cerise sur le gâteau. Pourtant, là encore, l’apparente unicité de cette quasi berceuse sert de révélateur. Elle révèle notamment
la mélancolie consubstantielle au chanteur (le « sourire » qu’il arbore tranche, admet-il, avec sa mine habituelle),
son envie de se séparer fût-ce sporadiquement de toute grisaille (le bébé étant « une nouvelle note de musique dans cette longue partition que l’on appelle la vie »),
le syndrome de l’imposteur qui frappe l’homme plus que l’artiste (il admet avoir « peur de ne pas être un sommet, de n’pas être à la hauteur »),
les renoncements, trahisons et ratés qui ont construit l’adulte en le séparant de son enfance autant qu’en l’aidant à l’apprivoiser (le bébé lui rappelle l’enfant qu’il n’est plus, autrement dit la manière dont il travaille, humainement et artistiquement, feue sa propre enfance).
Et c’est ainsi que la chanson joyeuse se teinte malgré elle d’une mélancolie plus douce qu’amère. Sous ses airs mignons tout plein, l’aveu autobiographique est sans doute assez poignant pour que l’artiste cède alors la scène à Charlotte Grenat, son invitée du jour.
Charlotte Grenat à l’Entre 2 (Angers), le 1er mars 2024. Photo : Bertrand Ferrier.
Fidèle à ses us, Jann Halexander n’offre pas une vitrine généreuse mais limitante au featuring. Ce soir, il concède à Charlotte
un duo autour de la guitare de cette chanteuse à la voix sûre et au personnage de saltimbanque très affirmé (« Les gens qu’on aime », contant la lutte entre l’affection que l’on porte pudiquement et la certitude de la mort qui surviendra sans peut-être que l’on ait osé exprimer ces étranges machins que sont les sentiments),
un duo pour lequel l’artiste se pose au clavier (rare « Pont Verdun », où la ville d’Angers devient un danger pour ceux qui se méfient de l’amour) et
un rôle de choriste sur l’inédit « Je reviens de Différence »,
l’ensemble formant comme un habile decrescendo (chanson solo, chanson de Charlotte en duo, chanson de Jann en duo, chanson de Jann sans parole pour finir).
Pour « Je reviens de Différence », l’artiste ose une formule rare sur scène : il dit d’abord le texte puis le chante, sans doute une manière d’emphasize, ainsi que le glisseraient les Anglo-saxons, sur des paroles qui semblent synthétiser les tensions internes préalablement signalées. Tel Gilles Vigneault, le mulâtre a un pays sauf que le sien n’est pas l’hiver mais Différence. Dans ce Youkali – chanson que l’artiste aime à interpréter sur scène – halexandérique, il est surtout question
d’amour donc de non-reproduction (faire des enfants, oui oui ; espérer se cloner en eux, non non),
de liberté donc de reprogrammation de notre logiciel de pensée pour le moment largement construit sur
des stéréotypes,
des frontières, autrement dit
des frilosités d' »âmes grises », et
d’inspiration à piocher dans des mythes régénérateurs
(le vent,
le chant de la pluie,
l’amour sans la possession),
le tout étant articulé autour d’un projet : ne pas regretter d’avoir aimé. Comme il n’y a pas de Youkali, Jann Halexander est bien obligé de se chercher une « Consolatio », chanson qui concluait son tour de chant sur la tournée précédente. L’idée ? Tout est catastrophique, mais rassurons-nous : ça pourrait être pire et qui sait si ça ne devrait pas tarder. Deux bis concluent ce moment où artiste et public protéiforme se donnent avec bonheur. Le traditionnel « Mesdames et messieurs, je vous aime », par lequel l’artiste salue le salut que lui offre le public en lui permettant d’exprimer son tourment (salut que l’artiste offre probablement aussi au public, à la mesure d’une chanson,
en le faisant anticiper allègrement le concert,
en lui donnant l’occasion de se réjouir pendant 1 h 20, et
en l’accompagnant d’earworms et de souvenirs quand il aura quitté la salle),
puis l’iconique « À table », qui est moins une charge contre les « dimanches en famille » qu’un libelle contre
les contraintes évitables,
l’hypocrisie structurante et
la cécité que nous adoptons parce que c’est plus pratique ainsi.
Plus pratique, ça, incontestablement. Plus suicidaire aussi, peut-être.
Le responsable de ce concert personnel, intime et vibrant est sur scène ce vendredi 15 mars en concert au théâtre de la Clarté, à Boulogne-Billancourt (92).
Première partie de Jann Halexander à l’Entre 2 (Angers), le 1er mars 2024. Photo : Bertrand Ferrier with a little help of Sébastyén Defiolle.
(Quitte à vexer la vedette, admettons une nouvelle fois que nous avons beaucoup aimé le pianiste qui s’est produit en première partie du show principal. D’où ce dernier souvenir…)
Jann Halexander à L’Entre 2 (Angers), le 1er mars 2024. Photo : Bertrand Ferrier.
Hors des radars ? Peut-être, mais des radars des grosses machineries truquées, alors. Depuis plus de vingt ans, Jann Halexander deale sa came au goût de chanson cabaret, et ça va bien pour lui, merci. Le zozo a un charisme qui attire à lui des gens happés
tantôt par son talent,
tantôt par sa personnalité,
tantôt par ses engagements, les trois pouvant se cumuler.
On l’a connu
vampé par un public LGBTQIA+, comme qu’on dit aujourd’hui ;
happé par un public gabonisant ; le voilà
mix’n’matchant son auditorat,
auquel s’ajoutent les curieux et les amis liés à ses explorations extraterrestres. Rien d’étonnant – ou presque – chez ce « mulâtre », ainsi que se désigne le Franco-Gabonais, toujours soucieux non pas de métissage mais de rencontres. Ce premier mars 2024, il réunit des fans presque venus des six coins de l’Hexagone. Ça parle le roche-sur-yonnais, le manceau, le baugeois, même le francilien. Ça se passe dans le nouvel Autrement Café, lieu homo-mais-pas-que, à l’étage où a été préservée une salle avec peluches, cheminée et piano droit toujours debout.
Et c’est d’abord ça, un concert de Jann (nul ne parle de Jann HALEXANDER, ici) : des gens qui
se rencontrent,
se retrouvent,
s’interpellent et
se découvrent.
Un melting-potes qui ne savaient pas qu’ils étaient potes – ce qui, longtemps, était le principe d’un concert de chansons. Se rassemblent
des habitués qui se réconfortent en en retrouvant d’autres,
des curieux qui se risquent et devant qui les coutumiers s’effacent pour leur réserver les meilleures places quitte à se retrouver derrière l’inévitable poteau même pas rose,
des rencontres de hasard qui, happés par un clip, une interviouve, un hasard de streaming, se disent que ça vaut le coût de se faufiler dans l’antre de Jann, même sans connaître les codes des chansonnomaniaques, y en a encore.
Excellente première partie de Jann Halexander à l’Entre 2 (Angers), le 1er mars 2024. Photo : Bertrand Ferrier with a little help of Sébastyén Defiolle.
Faut pas minimiser cette performance. Dans une société
clivante,
communautariste,
passionnée par la segmentation si chère aux marketteurs,
de la musique populaire qui unit des gens aussi différents,
pas grâce au matraquage publicitaire,
pas grâce aux conneries massmédiatiques,
pas grâce au conformisme obligé des gens bien mis,
y en a pas tant que ça. Même dans la chanson. Loin du cul-culisme prout-prout des Konnoisseurs que l’on croisait parfois (souvent) dans les files d’attente des vedettes de l’ex-chanson Rive Gauche, dans le coin, on s’en fout de savoir que tu aimes le féminisme d’Anne Sylvestre depuis qu’elle passe sur France Inter (et que tu as reçu un tombereau de subs pour être une sorcière comme elle) ou que tu adooooooooores Machin de Sagazac qui a reçu le César de la musique de Télérama – d’ailleurs, tu suis Judith Godrèche sur IG, bouleversante. Nan,
on prend des nouvelles des uns,
on s’intéresse à ces autres que l’on ne connaissait pas et
on échange des souvenirs de famille qui persistent (« moi, je m’occupais de votre père qui aimait tant son costume-cravate », « si, si, je retourne à Baugé pour acheter des chocolats chez Bernard »).
On n’est pas potes à la vie, à la mort, on est juste vivants, ensemble, rapprochés par un chanteur. Quoi de plus joyeux ?
Sleepy à l’orgue de chœur de la Madeleine (Paris 8), le 27 août 2023. Photo : Bertrand Ferrier.
Ce dimanche, à l’occasion du concert du Duo éolien d’Aurélien Fillion et Mélanie Filipiak, Sleepy n’avait pas du boulot en perspective mais des boulots. En tant que fondateur, coordinateur, responsable pragmatique et prospective de la compagnie Sleepy & Partners, il lui incombait – voire il lui décombait – l’expertise des instruments de la Madeleine, « le grantogre et le rikiki ». Quand d’autres essayent de décrocher la Lune, le plus iconique des organologues a d’abord décidé de se pencher puis de marcher sur l’orgue de chœur.
Sleepy à l’orgue de chœur de la Madeleine (Paris 8), le 27 août 2023. Photo : Bertrand Ferrier.
En théorie, son rôle est simple en dépit de sa complexité. Le connaisseur doit expertiser l’instrument d’un point de vue de la granularité sonore, ce puissant et mystérieux concept théorisé, développé et monétisé par sa start-up. Il s’agirait, si nous avons bien feint de comprendre, d’évaluer la spécificité de la couleur instrumentale en tant que ledit résultat de la proposition n’est pas seulement un espace mais aussi un temps, une texture, un devenir, un grain d’éphémère dans une bruiterie en extension, une symbiose vibratoire perçue en tant que tel par des singularités subjectives qu’il convient, évidemment, d’objectiver dans la limite où l’objectivation n’est pas la trahison de ce que la subjectivité a d’ontologiquement subjective (« et non subjectiviste ! », glisse-t-il en s’autorisant un petit rire). Dans cette perspective, le spécialiste expertologue a su une fois de plus, et c’est tout à son honneur, faire un pas de côté. Un élément en particulier a retenu son attention : le banc.
Sleepy à l’orgue de chœur de la Madeleine (Paris 8), le 27 août 2023. Photo : Bertrand Ferrier.
« L’orgue est l’un des rares instruments que l’on est obligé de jouer assis, nous a-t-il expliqué. C’est sa principale différence avec le piano, dont l’utilisateur est parfaitement habilité à jouer debout. S’il en joue assis, pardon de fracasser ce vieux mythe propre au petit monde de la musique savante, c’est essentiellement par flemme. Ce n’est pas du tout le cas pour l’organiste. D’où l’importance du banc. » L’expert spécialiste a donc fort apprécié la structure destinée au postérieur du musicien et, au premier chef, le petit trou qui permet de vérifier au centimètre près si la hauteur du siège est celle que souhaite l’artiste. Tout en prenant des notes, il a posé que « la musique, c’est comme la vie : on ne peut l’apprécier et donner le maximum de soi que lorsque l’on est bien installé. » Puis il a exigé de monter sur-le-champ au grand orgue. Il en avait vu et ouï assez.
Sleepy au grand orgue de la Madeleine (Paris 8), le 27 août 2023. Photo : Bertrand Ferrier.
Arrivé au sommet de la vertigineuse tribune, l’expert spécialiste triomphe, exulte, éructe presque : « Voilà ce que je disais ! Voilà ce que je disais ! » En effet, il appert que, au grantogre si prestigieux, le banc exprime une fragilité qui n’est pas corrélée à la solennité de l’instrument. Toutefois, le petit ours refuse de s’en offusquer. Il n’est pas là pour juger, souligne-t-il, mais pour « jauger tout un certain nombre de caractéristiques permettant de cerner la proposition fomentée et/ou fermentée par les ondulations acoustiques de l’instrument, tant dans sa fermeté directement perceptible que dans ce que l’on pourrait synthétiser, d’un point de vue structurel, voire physiostructurel, comme une facture de l’aléatoire. »
Sleepy au grand orgue de la Madeleine (Paris 8), le 27 août 2023. Photo : Bertrand Ferrier.
Aussi a-t-il particulièrement apprécié le troisième clavier, actuellement muet puisque ses tuyaux ont été ôtés le temps de travaux sur la façade. « Il s’agit d’une stratégie culottée – comme une pipe, ce qui est cohérent avec un pipe organ, hihihi – d’ouvrir l’espace de l’imaginaire, de confronter le possible au perçu, de rééchelonner les deux cosmos que sont l’inouï et l’accessible », s’est-il enthousiasmé. Avant de lâcher, épuisé par sa tâche colossale : « C’est bon, j’ai fini, vous pouvez commencer le concert. » Bien que nous redoutions son silence, nous avons posé la question qui aimante tous les esprits : « Alors, cette granularité sonore, que pouvez-vous nous en dire ? » Il a souri, hoché la tête et murmuré : « Oui, oui. » Hélas, nous n’en saurons pas plus pour le moment, confidentialité oblige. La compagnie Sleepy & Partners n’est pas prête à révéler tous ces petits rien qui font des petitd tout et s’appellent, délicatement, des secrets.
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… aux grandes orgues de la collégiale de Montmorency.
Le Roy à Bécon-les-Bruyères (92), le 4 mai 2022. Photo : Bertrand Ferrier.
Il est en passe de devenir LE spécialiste du gratin et de la granularité sonore au sein de la compagnie des experts Sleepy & Partners. Après son triomphe dans le souvenir des frères Jacques (d’où il était parti, sans cafter, avec un p’tit coup dans le pif à défaut d’avoir un p’tit pif contre le cou), ce ciseleur de vibrations a repris du service à l’occasion de l’enregistrement de l’intégrale César Franck par Jean-Luc Thellin. Sa mission : explorer les modalités d’expression musicale sourdant du Cavaillé-Coll-mais-pas-que exploité par le Belgo-Vincennois de Chartres, cette exploration s’effectuant selon des critères qui appartiennent « au secret professionnel », a-t-il stipulé.
Le Roy à l’orgue de Saint-Maurice de Bécon-les-Bruyères (92), le 4 mai 2022. Photo : Bertrand Ferrier.
Comme de coutume, la discrétion des experts, laisse grand ouverte la porte de la supputation sur le contenu de leurs analyses. Toutefois, nous avons pu arracher manière de confidences à l’envoyé. Selon lui, « la particularité de la vibration organistologique est d’être plurielle. Aussi nécessite-t-elle une esgourde affinée et un esprit très expérimenté pour tâcher de se glisser sous l’évidence de l’être-là afin de construire une réalité solide ou, plutôt, une réalité du grain plutôt qu’une réalité de l’effet – pardon si je pointe des évidences. » D’où l’exigence de l’expert, crapahutant de ci de là pour mieux cerner l’essentialité granulaire du gros machin.
Le Roy devant l’orgue de Saint-Maurice de Bécon-les-Bruyères (92), le 4 mai 2022. Photo : Bertrand Ferrier.
Faut-il avoir roulé sa bosse et corné ses ouïes aux écoutes les plus rocambolesques pour apprendre à goûter le son non pas d’un point de vue systémique ou sensationnel, mais dans une perspective associant substantialité et ontologie ! Quand on l’interpelle en lui soufflant que ça n’a pas l’air évident, il accepte presque de sourire avant de lâcher : « Plantez des poireaux, vous verrez peut-être pousser des poireaux, ça c’est de l’évident. En revanche, le grain du son est une semence bien plus complexe. Songez que, quand vous entendez un son, les connaisseurs pensent à une onde. Pourtant, à part quand un satané trémolo vous gâche la vie, quelle évidence y a-t-il que toute émission sonore est une onde ? » Et l’expert de se plonger dans une rapide revoyure de l’une des trois pièces enregistrées ce jour, non loin d’une boutanche tout à fait sobre, du moins en apparence (on a appris à se méfier des évidences…).
Le Roy à l’orgue de Saint-Maurice de Bécon-les-Bruyères (92), le 4 mai 2022. Photo : Bertrand Ferrier.
Pendant ce temps, l’organiste sollicité pour permettre à l’expert d’expertiser travaille, lui aussi.
Jean-Luc Thellin (aperçu) enregistrant César Franck à Bécon-les-Bruyères (92), le 4 mai 2022. Photo : Bertrand Ferrier.
Alors, fort de sa connaissance, de sa sapience et de sa gourmandise technico-musicale, l’expert peut goûter le substrat vibratoire du moment. Le voilà qui examine la ductilité de l’agogique, inspecte le mélisme des registrations, s’insinue dans le phrasé de l’onde, scrute la conduite du souffle, explore le rapport entre émission et émotion. Bref, le voilà qui évalue le galbe, le mystère, l’onirisme et la portée de ce qui se présente à ses oreilles spécialisées, tout à son projet de définir, encore et toujours, l’inaccessible, le perturbant, l’ébouriffant idéal de la granularité sonore…
Le Roy dérushant les prises de Jean-Luc Thellin à l’église Saint-Maurice de Bécon-les-Bruyères (92), le 4 mai 2022. Photo : Bertrand Ferrier.
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… aux grandes orgues de la collégiale de Montmorency.
À l’entrée de ses concerts, Jann Halexander se voit mal demander à ses clients de présenter leur carnet de vaccination depuis le BCG.
C’est pourquoi celui qui a fêté la bonne santé de sa carrière en transformant le prestigieux théâtre Michel en cabaret m’a invité, ce tantôt, à l’accompagner au clavier à l’occasion d’un concert proposé dans un appartement à Chartres. Dès les balances, pendant que le chanteur testait le ploum-ploum, j’ai bien sûr pris soin de dissimuler dans la fosse des personnes qui avaient l’air plutôt acquis à notre cause, tel ce fort sympathique oussanpluche. Faut pouvoir compter sur des alliés au cas où.
Inconvénient du voyage : j’ai gardé en tête depuis le concert l’entêtante mélodie de « Folle Amérique » de la Ribeiro, que nous avons interprétée à cette occasion et pendant laquelle j’ai cru voir headbanguer Mr Nounours. Hâte que le projet de spectacle Ribeiro by Jann Halexander – en piano-voix, qui plus est, ce qui est assez inattendu au regard de la carrière de la dame – voie le jour !
Jamel à l’orgue de Sainte-Claire. Photo : Bertrand Ferrier.
Apparemment très sollicité cet été, Jamel le baroudeur a de nouveau été mandaté par la firme Sleepy & Partners pour jauger la granularité sonore de l’orgue de l’église Sainte-Claire (Paris 19). Quand nous lui avons demandé si le fait qu’il s’agisse d’un instrument électronique impliquait un repositionnement du process d’évaluation, il nous a répondu : « Il ne s’agit pas de préjuger de la granularité en tant que telle en stigmatisant a priori la spécificité ontologique d’un orgue. La fonctionnalité est tout aussi granulaire que l’historicité, si du moins l’on accepte de changer de logiciel et d’abandonner ce vieux programme où des classifications racisantes tendent à situer des instruments en oubliant le projet et le contexte socioéconomique qui les portent. »
Ainsi qu’on le devine sur la photo, l’expert ne semblait pas insensible au fait de tripatouiller l’instrument dont la titulaire n’est autre qu’Esther Assuied. Toutefois, il a tenu à spécifier : « Sans impacter structurellement l’échantillonnage appréciatif qu’il convient de filtrer objectivement et expérimentalement, il est certain que la contextualisation est amenée, et c’est fort sain, à colorer la spécificité d’un ressenti. » Puis il est parti d’un petit rire avant d’ajouter : « Je conçois que cela puisse surprendre, dans un monde souvent réduit à une présentation de l’évident comme contingent. Contrairement à ce que prétendait Socrate, nous ne prenons pas des ombres pour le réel. Nous faisons pire, car nous croyons a priori que le réel existe. Appliqué à notre objet d’étude, nous supputons que l’orgue existe en soi. C’est rassurant. Or, ce n’est pas parce que nous sommes en capacité d’évaluer sa granularité sonore que l’orgue existe. Permettez-moi de citer mon maître qui l’exprime ô combien mieux que moi. »
« Toute cette analyse n’implique nullement qu’il doive du tout y avoir un monde, une chose quelconque. (…) Si l’on consulte purement l’essence de la perception en général et celle des autres espèces d’intuition empiriques qui coopèrent à la perception, rien de tel ne peut en être conclu. »
(Edmund Husserl, « La conscience absolue comme résidu de l’anéantissement du monde » in : Idées directrices pour une phénoménologie, trad. Paul Ricœur, Gallimard [1950], « Tel » [1985], 1993, p. 160)
Jamel à l’orgue de Sainte-Claire. Photo : Bertrand Ferrier.
Après nous avoir partagé sa propension holistique à penser la granularité sonore, l’expert a refusé de nous en dire plus quant au contenu de son futur rapport. Selon lui, « chaque instant est un moment. Je dirais même que chaque instant est moment, plus qu’un moment. Comme disait Edmund, il est impossible, sur la base des expériences faites à un moment donné, et en se fondant sur cette règle (ou sur le système complexe de règles que celle-ci inclut), de déduire de façon unique comment doit se dérouler le cours ultérieur de l’expérience – je crois que c’est p. 482 dans l’édition que vous citâtes. Verbaliser la granularité sonore est une globalité qui impose de s’ouvrir aux infinies possibilités ouvertes qui constituent la richesse du contenu, si j’puis dire. » L’aventure de la granularité sonore suit donc son cours. Mystérieuse. Nébuleuse. Mais – ou donc – vivante.
Retrouver Sleepy & Partners…
… aux grandes orgues de la collégiale de Montmorency.
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