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Le blog de Bertrand Ferrier, page 155

Hors les murs

Photo : Bertrand Ferrier

 

Trahi par beaucoup dans son fief, le festival Komm, Bach! finit de peaufiner ses dernières fusĂ©es partout oĂ¹ on l’invite. Faute de pouvoir enregistrer les ultimes concerts en l’Ă©glise Saint-AndrĂ© de l’Europe, il se projette hors les murs grĂ¢ce Ă  la sympathie de titulaires et de curĂ©s ouverts Ă  la beautĂ© de l’orgue – et, le cyberconcert du 21 juin le dĂ©montrera, grĂ¢ce aussi Ă  la gnaque d’artistes inventifs.
C’Ă©tait le cas ce samedi soir, oĂ¹ la manifestation s’est rĂ©fugiĂ©e, avec ses moyens artisanaux mais son cÅ“ur – au sens rodriguien – le plus hĂ©naurme possible, sur un orgue grandiose et accueillant. Objectif : graver des tubes de Bach, ainsi que des improvisations, le tout sous les doigts tressautants de Vincent Crosnier, guilloumane devant l’Éternel et
grand organiste devant quiconque a du goût.
Certes, sottise et pleutrerie sont bien de ce monde ; mais gĂ©nĂ©rositĂ© et confiance existent encore, cĂ´tĂ© confrères et cĂ´tĂ© public. Les vrais le savent. Qu’ils en soient remerciĂ©s ; et puisse le cyberconcert du 21 juin nous donner raison Ă  tous, hop-lĂ  !

 

Vincent Crosnier en enregistrement artisanal le 5 juin 2021. Photo : Bertrand Ferrier.

D’oreille et d’encre

« Avant » de Jann Halexander, détail. Photo : Bertrand Ferrier.

 

CarrĂ©ment heureux et carrĂ©ment fier d’Ăªtre conservĂ© (j’ai pas fini) dans l’Ă©quipe qui entoure Jann Halexander : je ploum-ploumerai pour son nouveau tour de chant, issu de son nouveau disque. En consĂ©quence, il me revient de prendre quelques notes Ă  partir dudit disque – j’aime bien la sonoritĂ© du syntagme du dudit disque – afin de ne pas ploum-ploumer que n’importe quoi.
Étant nul en dictĂ©e musicale, entre autres, j’assume une remotivation sporadique du propos de l’artiste, d’autant que je sais que, quand il sera au comble de l’exaspĂ©ration, lors des rĂ©pĂ©titions d’une sĂ©rie de concerts commençant le 12 juin, il lĂ¢chera, très zen :
– Alors, j’aime beaucoup, mais je ne suis pas sĂ»r que ce soit tout Ă  fait ça…

équivalent franco-gabonais du suisse :
– C’est spĂ©cial.

Successfull, at least 3

Bertrand Ferrier au thĂ©Ă¢tre Michel (Paris 8). Photo : Rozenn Douerin.

 

Huit nouveaux titres parus sur l’album 44 ou presque dĂ©passent dĂ©jĂ  les 1000 Ă©coutes sur Spotify, après les livraisons 1 et 2. Les voici en tenue de concert.
Pour les apprĂ©cier dans leur version studio, c’est en streaming ou dans un Ă©crin entre pimpant et coquet disponible ici.

 

1. Ă€ la brocante du cÅ“ur
(le 16 avril 2019, spectacle « Chansons amoureuses » à la Comédie Dalayrac, Paris 2)

 

 

2. La gare d’Arras
(le 9 mai 2013, Le Connétable, Paris 3)

 

 

3. Nanterre
(le 23 avril 2019, spectacle « Chansons géographiques » à la Comédie Dalayrac, Paris 2)

 

 

4. Les plages de fortune
(création le 2 septembre 2013, Le Connétable, Paris 3)

 

 

5. À mort
(le 7 mai 2019, spectacle « Chansons dans le miroir » à la Comédie Dalayrac, Paris 2)

 

 

6. KB
(création le 2 septembre 2013, Le Connétable, Paris 3)

 

 

7. Glotte sèche
(le 7 mai 2019, spectacle « Chansons dans le miroir à la Comédie Dalayrac)

 

 

8. Presque
À découvrir sur le
disque disponible ici (c’est vachement bien pensé, quelque part).

 

TrĂªve d’hypocrisie

 

Bien sĂ»r, les organistes liturgiques sont très soucieux de la qualitĂ© des chiants – sur laquelle ils n’ont gĂ©nĂ©ralement aucune prise – et de l’articulation musicale d’une cĂ©lĂ©bration – non plus. M’enfin, admettons-le : la partie prĂ©sentĂ©e supra entre le refrain de Prière universelle et le cĂ©lèbre chant de Greg est, le plus souvent, son sandwich prĂ©fĂ©rĂ©.
Ă€ la limite, sur un coup de dinguerie, il pourrait le photographier et le prĂ©senter sur son site, tant il le kiffe. Heureusement qu’il sait se tenir et s’en abstient !

 

L’excuse en herbe

Photo : Sébastien Boussois

 

– SĂ©bastien, pourrais-tu cesser de m’envoyer tes demandes de correction une Ă  une par courriel ? C’est pas super pratique et…
– Nan, mais c’est parce que je suis bien installĂ© pour relire la dernière version de mon livre, et j’ai oubliĂ© mon crayon.
– D’accord, mais c’est pas super pratique pour intĂ©grer tes…
– Tiens, je t’envoie une photo. Franchement, je suis pas bien, lĂ  ?
– Je compatis, moi, je suis devant mon ordi, mais pourrais-tu quand mĂªme cesser de…
– En tout cas, t’as fait un super travail de réécriture. Vraiment. Je trouve ça super. Sincèrement.
– Bon, tu peux continuer Ă  m’envoyer tes demandes de correction une Ă  une par courriel, je te dĂ©range plus.
Y a pas Ă  dire, l’auteur est meilleur en nĂ©go que le rewriter.

 

ANN frissonne SAE

Arthur Nicolas-Nauche en l’Ă©glise Saint-AndrĂ© de l’Europe (Paris 8), le 1er juin 2020. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Les derniers prĂ©paratifs pour le cyberconcert du 21 juin se prĂ©cipitent. En dĂ©pit, disons, de quelques facĂ©ties dans la coordination organisationnelle, voilĂ , disons ça, nous avons eu la chance d’accueillir Arthur Nicolas-Nauche Ă  la tribune de Saint-AndrĂ© de l’Europe, jeune pĂ©pite marquĂ©e du sceau du Conservatoire national supĂ©rieur de musique et de danse (je ne l’ai jamais vu danser, mais lui travaille souvent avec des danseurs) de Paris.
Titulaire de l’orgue de Saint-Gabriel (Paris 20), il est venu enregistrer quelques perles pour le collier d’inĂ©dits promis aux curieux qui nous rejoindront sur la chaĂ®ne du festival Komm, Bach!, ce 21 juin dès la minuit sonnĂ©e. Selon la terminologie musicologique communĂ©ment admise, ça va le faire grave… en dĂ©pit, disons, de, etc.

 

 

Allégeons nos peines

 

L’histoire ne s’est pas vraiment arrĂªtĂ©e. Jamais. MalgrĂ© Pharaon Ier de la PensĂ©e complexe et la Pharmacienne de C8. Dès qu’il y a eu un interstice pour chanter, pas mĂªme une fenĂªtre, Ă  peine une meurtrière, Jann Halexander a chantĂ© et, bien sĂ»r, je l’ai accompagnĂ©. Quand plus d’interstices, Jann en a profitĂ© pour enregistrer un disque concentrĂ© sur sept chansons intitulé Consolatio. Quand toujours pas d’interstices, il a pris le chemin des concerts sauvages ; j’Ă©tais dans ses bagages. Ă€ prĂ©sent qu’une fenĂªtre de tir s’ouvre, il tente de se consoler de ce temps passĂ© loin des fans et des curieux.
Ce samedi 12 juin, il donnera la première reprĂ©sentation de son nouveau tour de chant, qui fait la part belle aux nouvelles chansons et aux raretĂ©s de son rĂ©pertoire… notamment. Soucieux d’ouvrir son univers, il invite pour une chanson le protĂ©iforme Michael Bond, avec lequel il s’est produit tantĂ´t pour un one-shot. Le reste ? Chansons avec du texte, de la musique, des sautes d’humeur et d’humour, des vibrations Ă  partager avec ce zozo aussi Ă©nigmatique qu’accessible, ce mĂªme hurluberlu qui traĂ®ne ses guĂªtres sur les scènes francophones depuis, pfffiou, dix-huit ans, le bel Ă¢ge.
Pour ma part, hĂ¢te de refaire ploum-ploum pour ce nouveau dĂ©fi et de retrouver un public masquĂ© associant connaisseurs experts et p’tits nouveaux intriguĂ©s. L’ambiance des concerts de Jann est toujours chaleureuse, entre les spectateurs et l’artiste mais aussi entre les spectateurs. Je ne sais pas si ça console, j’imagine que ça dĂ©pend de quoi ou de qui ; en revanche, j’ai bien constatĂ© que c’est pomme-pet-deupe Ă  tous les coups. Pour rĂ©server moyennant moins de 13 €, c’est ici.

 

 

Successfull, at least 2

Bertrand Ferrier, le 29 octobre 2020, au ThĂ©Ă¢tre du Gouvernail (Paris 19). Photo : Rozenn Douerin.

 

Dix nouveaux titres ont intégré la bande des « titres (à découvrir sur le disque disponible ici en version studio) recensant plus de mille écoutes » sur Spotify. Après les neuf preums, voici les premiers à les suivre en version vivante.

 

1. Gribouillages
(16 avril 2019, Comédie Dalayrac, Paris 2)

 

 

2. Les moches et moi
(7 octobre 2013, Le Connétable, Paris 3)

 

 

3. Saint Max, Saint Max
(création YouTube, 29 janvier 2014)

 

 

4. Ça ne se voit pas trop
(23 juillet 2013, Le Connétable, Paris 3)

 

 

5. Le lapin et la tartine
(30 avril 2019, Comédie Dalayrac, Paris 2)

 

 

6. Je suis venu tout seul
(5 juillet 2012, Le Connétable, Paris 3)

 

 

7. Au musĂ©e des rĂªves oubliĂ©s
(création YouTube, 1er avril 2015)

 

 

8. Le cordonnier et la princesse
(21 novembre 2012, Le Connétable, Paris 3)

 

 

9. et 10. Les petites blessures | Histoires anciennes
À découvrir sur le disque disponible ici (c’est vachement bien pensé, quelque part).

 

Moi quand… (1)

Debussy de la Lorette en Cornouailles. Photo : Bertrand Ferrier.

 

… une vieille carne, Ă  la fin d’une cĂ©lĂ©bration, vient me dire que j’ai jouĂ© trop fort, ou trop dissonant.
Ou quand on m’explique que je me suis « éclaté » parce que, pour une fois, j’ai plutĂ´t jouĂ© de la musique Ă  l’offertoire que ploum-ploumĂ© un chiant des sectes charismatiques.
Ou quand la responsable d’une association pour la promotion de la musique me confirme que, six mois auparavant, elle a bien reçu le chèque d’un internaute pour soutenir le festival mais elle a un an pour l’encaisser, alors ça va, quoi.
Ou quand [Ă  suivre]…

 

« Signac, les harmonies colorées », Musée Jacquemart-André, 25 mai 2021

Photobombing sous l’objectif de Rozenn Douerin (d’accord, j’avais omis d’emporter le vrai appareil…)

 

Une fois de plus, avec « Signac, les harmonies colorĂ©es », le superbe musĂ©e Jacquemart-AndrĂ© propose une exposition Ă  sa façon – dont il faut absolument jouir avec les jauges rĂ©duites actuelles, un bonheur ! Au programme, donc,

  • une exposition riche mais Ă  taille humaine ;
  • un propos passionnant mais singulier ;
  • une focalisation claire mais Ă©largie.

Le plan est un peu bateau, je le concède, mais, comme on va parler de ports, disons qu’il s’agira d’une mĂ©taphore filĂ©e.

 

Une exposition riche mais Ă  taille humaine

L’exposition est peut-Ăªtre moins centrĂ©e sur Paul Signac que sur Eugène Chevreul, un chimiste ayant rĂ©flĂ©chi Ă  la dĂ©composition de la lumière. Dès lors, derrière le fil rouge chronologique, se construit le questionnement sur la restitution de la couleur. Il s’agit de dĂ©poser des traits de couleur en laissant le spectateur crĂ©er lui-mĂªme l’illusion d’une continuitĂ©. Le projet est donc triple :

  • transformer le peintre en illusionniste,
  • rendre acteur celui qui regarde le tableau, et
  • dĂ©finir l’art comme la capacitĂ© d’associer fixation sur une toile et crĂ©ation dans l’instant.

Dès lors, le travail semble moins consister Ă  composer un tableau par la couleur que de dĂ©composer la couleur grĂ¢ce au tableau.

 

Paul Signac, « Palette. Aux tuileries », huile sur bois (1882-1883). Photo : Rozenn Douerin.

 

  • Interrogation de l’artificialitĂ© de notre perception,
  • mise en cause du concept univoque de rĂ©alitĂ© et
  • valorisation de l’aspect kalĂ©idoscopique du visible

paraissent dialoguer et ce, de manière d’autant plus intense que la gestion de la forme et du mouvement paraissent Ăªtre partie prenante du style Signac. Ainsi, dans le tableau ci-dessous, faussement low fi, on note que, outre le rĂ©investissement de la palette en biais, les rebonds ou dĂ©clinaisons colorĂ©es vont de pair avec ce que l’on pourrait appeler une « gĂ©omĂ©trisation intime » de l’espace, autrement dit une rĂ©interprĂ©tation d’une scène par le triple truchement d’un prisme artistique recourant notamment Ă  :

  • la construction des lignes en fonction des couleurs (les lignes ne sont pas que limites de formes, elles sont aussi lumières et ombres),
  • le jeu sur les contrastes (verticalitĂ© contre horizontalitĂ©), et
  • la sollicitation des multiples possibles (traits droits au bas du tableau, fouillis arrondis en haut, biais de la palette utilisĂ©e).

L’exposition souligne la complexitĂ© qu’entraĂ®ne un tel programme. En effet, pour ne pas mĂ©langer les pigments, les couleurs doivent Ăªtre dĂ©posĂ©es une Ă  une, avec un temps de sĂ©chage entre chaque. Pour parvenir Ă  un rĂ©sultat cohĂ©rent voire signifiant, l’artiste recourt donc Ă  de nombreuses Ă©tudes, qui lui permettront ensuite de phaser, en quelque sorte, les espaces Ă  peindre les uns après les autres. Aussi la prĂ©sence de nombreuses « études » au fil des salles n’est-elle pas une faiblesse du projet mais l’une de ses richesses, dans la mesure oĂ¹ ces pièces sont les tĂ©moignages saisissants d’un work in progress qu’elles permettent de mieux apprĂ©hender – d’autant que l’artiste lui-mĂªme aimait Ă  exposer certaines versions prĂ©paratoires au cĂ´tĂ© de l’Å“uvre dĂ©finitive.

 

Paul Signac, « Étude pour ‘La Salle Ă  manger’ ou ‘Le Petit-dĂ©jeuner' » (1886-1887). Photo : Rozenn Douerin.

 

En ce sens, la richesse et l’humanitĂ© de l’exposition ne rĂ©sident pas seulement dans l’intĂ©rĂªt et le nombre raisonnable des pièces rassemblĂ©es. Elles s’expriment aussi par les pistes susceptibles d’aider le visiteur Ă  mieux entrer non pas dans la fabrique mais dans la mise en Å“uvre du projet de Paul Signac. Dans ses tableaux, se content fleurette

  • reprĂ©sentation et rĂ©interprĂ©tation,
  • nettetĂ© et floutage,
  • effet de rĂ©el et onirisation – et hop.

Tout se passe comme si l’artiste revendiquait un entre-deux ouatĂ© entre la volontĂ© de s’inspirer du rĂ©el (ce dont tĂ©moignent les titres) et le dĂ©sir d’investir cette rĂ©alitĂ© par une diffraction raisonnĂ©e de la lumière et de la composition. De lĂ  naĂ®t son art : ni subjectivitĂ© pure de l’artiste, ni savoir-faire quasi artisanal qui permet au regardant de reconnaĂ®tre l’objet peint, plutĂ´t travail rĂ©flĂ©chi sur l’acte qui consiste Ă  transposer le rĂ©el sur la toile.

 

Paul Signac, « Saint-Tropez. Fontaine des Lices » (1895). Photo : Rozenn Douerin.

 

Un propos passionnant mais singulier

Au fil des tableaux, il est frappant de constater que la virtuositĂ© technique de l’artiste semble consubstantielle de sa vision. Les deux pĂ´les creusent les sillons

  • d’une Ă©vidence brusquement mise en difficultĂ© (on reconnaĂ®t le type de paysage pourtant plus ou moins net),
  • d’un prisme qui est autant filtre-voilage que cadrage-focale,
  • d’une juxtaposition de touches qui travaille Ă  disjoindre la compacitĂ© apparente du rĂ©el.

Le travail chromatique nourrit une exĂ©gèse artistique oĂ¹ couleur et mouvement paraissent s’actualiser dans un lieu plutĂ´t que d’en dĂ©pendre. En peut-Ăªtre moins abstrus, ce n’est pas le lieu peint par l’artiste qui dĂ©cide de sa perception mais

  • les associations de traits ou touches de couleur,
  • le choix du cadrage, et
  • la luminositĂ© saisie.

Chemin faisant, l’art de Paul Signac rappelle que le regard prĂ©existe Ă  la rĂ©alitĂ©. En cela, la production ici prĂ©sentĂ©e est passionnante, car elle

  • sĂ©duit,
  • saisit,
  • interroge ;

et elle est singulière car, bien que l’on puisse la rattacher au nĂ©o-impressionnisme, elle exprime une manière personnelle de retranscrire paysages et personnages.

 

Paul Signac, "Mont Saint-Michel. Brume et soleil"
Paul Signac, « Mont Saint-Michel. Brume et soleil » (1897). Photo : Rozenn Douerin.

 

Ce nonobstant, singulier n’est pas solitaire. Paul Signac illustre bien cette complĂ©mentaritĂ©. Ă€ plusieurs reprises, l’exposition insiste sur ses relations artistiques avec de nombreux confrères dont il se sentait proche, parmi lesquels le très dĂ©licat Achille LaugĂ©, dont « L’Arbre en fleur » est ici exposĂ©.
Dès lors, parfois, au cours de l’accrochage, l’artiste principal s’efface derrière ses contemporains. Une huile sur calicot de Louis Hayet cĂ´toie un tableau de Camille Pissarro, dont les touches minutieuses, volontiers en confrontation, s’entrelacent pour suggĂ©rer un Éragny qui a quelque peu changĂ© depuis…

 

Camille Pissarro, « La Briqueterie Delafolie à Éragny » (1886-1888). Photo : Rozenn Douerin.

 

Le nombre de visiteurs Ă©tant très limitĂ©, l’on a tout loisir de rester quelque temps pour profiter du paradoxe Pissarro, associant, d’une part, un souci de prĂ©cision dans

  • la composition,
  • la structure chromatique et
  • la dĂ©finition des Ă©vĂ©nements picturaux tels que
    • le paysage,
    • les bĂ¢timents,
    • les personnages vivants…

 

Camille Pissarro, « La Briqueterie Delafolie à Éragny » (1886-1888), détail. Photo : Rozenn Douerin.

 

… et, d’autre part, un sens de la suggestion qui, avec les mĂªmes Ă©lĂ©ments (nature, bĂ¢ti, vivants) remplace la nĂ©cessitĂ© du trait par

  • l’Ă©nergie du mouvement,
  • les dĂ©clinaisons de couleurs et
  • la pertinence des contrastes.

 

Camille Pissarro, « Le Troupeau de moutons à Éragny » (1888). Photo : Rozenn Douerin.

 

Ă€ l’Ă©lĂ©gance distinguĂ©e de « Au café » de Louis Hayet rĂ©pond « Le café », Å“uvre populaire et intime de Maximilien Luce, l’ami anarchiste de Paul Signac l’anarchiste. Au lieu rĂ©pond la boisson. Au chic, la vie. Ainsi prennent chair des langages picturaux Ă  la fois proches et lĂ©gèrement dissonants, qui illustrent aussi des perceptions sociales et des engagements politiques spĂ©cifiques.

 

Maximilien Luce, « Le Café » (1892). Photo : Rozenn Douerin.

 

GrĂ¢ce Ă  ces confrontations, le nĂ©ophyte ne peut que s’extasier en dĂ©couvrant, chez les maĂ®tres ici rassemblĂ©s, que la couleur ne naĂ®t pas de la couleur mais de l’assemblage des couleurs. La forme ne naĂ®t pas de la forme mais de l’assemblage des couleurs. L’Ă©motion – ici : la concentration – de mĂªme.

 

Maximilien Luce, « Le Café » (1892), détail. Photo : Rozenn Douerin.

 

Paradoxalement, cette dispersion apparente d’artistes proches, par l’Ă©poque, la technique ou quelque franche camaraderie contribue vivement au caractère passionnant de cette exposition, tout en pointant la singularitĂ© du hĂ©ros du jour, le sieur Paul Signac. Entendons par singularitĂ© la spĂ©cificitĂ© de l’art de la suggestion, et non une imbĂ©cile hiĂ©rarchisation louant telle variation afin d’en dĂ©nigrer une autre.
Chaque artiste ici exposĂ© est Ă©videmment singulier, mais la friction entre les techniques employĂ©es, grĂ¢ce Ă  leur proximitĂ©, contribue Ă  mieux laisser apparaĂ®tre l’originalitĂ© de celui dont les tableaux exposĂ©s sont les plus nombreux. Ă€ titre d’exemple, on le peut subodorer en comparant les portraits supra et infra, signĂ©es du mĂªme peintre.

 

Paul Signac, "Le Port de Saint-Tropez"
Maximilien Luce, « Le Port de Saint-Tropez » (1893), détail. Photo : Rozenn Douerin.

 

Une focalisation claire mais élargie

En dĂ©pit des mises en perspective qui nous font profiter de pièces signĂ©es Henri-Edmond Cross ou ThĂ©o Van Rysselberghe, le champion de l’exposition reste bien Paul Signac. Il est montrĂ© dans une dynamique chronologique que ses confrères aident aussi Ă  saisir : entre « Le Moulin du Kalf Ă  Knokke » de Van Rysselberghe, si finement pointilleux…

 

Théo Van Rysselberghe, « Le Moulin du Kalf à Knokke » (1892). Photo : Rozenn Douerin.

 

… et le « Paysage avec le cap Nègre » de Cross, si intensĂ©ment suggestif…

 

Théo Van Rysselberghe, "Le Moulin du Kalf à Knokke"
Henri-Edmond Cross, « Paysage avec le cap Nègre » (1906). Photo : Rozenn Douerin.

 

… un fossĂ© s’est creusĂ©, alors que les deux toiles n’ont qu’une douzaine d’annĂ©es d’Ă©cart. Autrement dit, la focalisation diachronique de l’exposition est claire mais, en s’Ă©largissant, elle permet, plus pĂ©dagogiquement que schĂ©matiquement, de donner Ă  pressentir des mutations que l’Å“uvre de Paul Signac connaĂ®t elle aussi. En rĂ©alitĂ©, en sus des mutations liĂ©es Ă  la maturation d’une technique, l’Å“uvre de Paul Signac Ă©volue car ses outils Ă©voluent. Le vingtième siècle arrivĂ©, le peintre s’entiche de l’aquarelle, qui lui permet de peindre en plein air ce qu’il contemple – la peinture sur toile, plus longue et lente, ne pouvant Ăªtre qu’une reconstitution d’après esquisses, Ă©tudes et souvenirs.
NĂ©anmoins, il n’y a nulle contradiction entre les techniques : l’aquarelle, associĂ©e Ă  l’encre de Chine, permet Ă  l’artiste d’approfondir sa science de la suggestion, et cela nourrit son travail Ă  la peinture Ă  l’huile – certaines pièces, comme « Avignon. Matin », sont ainsi disponibles selon les deux techniques. L’avantage non nĂ©gligeable de l’aquarelle est l’audace que permet l’instantanĂ©itĂ©, mĂªme relative, de cet art. En tĂ©moigne la sĂ©rie des deux cents aquarelles inspirĂ©es par des ports français, dans les annĂ©es 1920, qui offre Ă  l’artiste l’occasion de se frotter Ă  une certaine radicalitĂ©. Au charme paisible de toiles dĂ©licatement ordonnĂ©es se substituent alors

  • la dynamique du trait,
  • la simplification du spectre chromatique et
  • le choix de saisir un moment fusionnant mĂ©tĂ©orologie et paysage.

 

Paul Signac, « La Rade de Toulon ou Toulon. Ciel d’orage » (1931). Photo : Rozenn Douerin.

 

On suppose que cette radicalitĂ©, moins consensuelle que le nĂ©o-impressionnisme liminaire, a poussĂ© les commissaires Ă  faire une entorse Ă  la règle chronologique pour terminer la visite sur des huiles plus conformes Ă  l’idĂ©e que l’on se peut alors construire du peintre. Plus conforme, assurĂ©ment ; mais non point identique. Dans les quinze annĂ©es prĂ©cĂ©dant la Première Guerre mondiale, Paul Signac travaille Ă  libĂ©rer son travail des contraintes rĂ©alistes selon deux axes :

  • ne pas s’en tenir Ă  la proximitĂ© chromatique entre objet inspirant la peinture et chose peinte ; et
  • creuser davantage le miroitement monochromatique que l’Ă©largissement du spectre utilisĂ© pour chaque tableau.

Ainsi du matin avignonnais que nous évoquions supra, et qui se trouve synthétisé en une infinité de bleus, roses et jaunes.

 

Paul Signac, « Avignon. Matin » (1909). Photo : Rozenn Douerin.

 

On retrouve cet art du floutĂ© aperçu dans l’Ă©vocation du « Mont Saint-Michel », peint douze ans plus tĂ´t. Rien d’Ă©tonnant, si l’on admet que Paul Signac paraĂ®t Ăªtre moins un peintre de la couleur que de l’effacement. Le monument semblait moins l’intĂ©resser que la brume l’enveloppant. Ici, l’eau et le ciel aspirent les deux tiers de la composition, au point que l’on ne sait si le palais se reflète dans l’eau ou si cieux et eau se reflètent voire se rejoignent dans ce qu’il reste Ă  la ville des papes de minĂ©ralitĂ©.
Autant la couleur pouvait çà s’associer Ă  la forme, au mouvement et Ă  une gĂ©ographie du paysage, autant elle semble ici se substituer au rĂ©el ou, a minima, devenir sa substantifique moelle. L’art de Paul Signac libère le rĂ©el du poids du rĂ©el pour en offrir le suc Ă  ceux qui regardent ses tableaux ; et ce suc n’est autre qu’une couleur

  • non plus rĂ©aliste mais miroitante,
  • non plus descriptive mais Ă©vocatrice,
  • non plus destinĂ©e Ă  rendre prĂ©sent mais Ă  effacer ce que nous croyions connaĂ®tre du monde.

Partant, bien qu’elle paraisse soyeuse, agrĂ©able, captivante Ă  souhait, la subversion picturale Ă  laquelle s’adonne l’artiste secoue notre perception et, fĂ»t-ce de façon très Ă©phĂ©mère, rĂ©active notre capacitĂ© d’Ă©merveillement et de rĂ©enchantement du monde, par temps de brume comme de grand soleil.

 

Paul Signac, « Marseille. Le vieux port » (1906). Photo : Rozenn Douerin.

 

En conclusion

Exposition riche mais Ă  taille humaine, propos passionnant mais permettant de deviner certaines singularitĂ©s et de titiller la curiositĂ© du visiteur, focalisation sur Signac-nĂ©o-impressionniste riche mais Ă©largie Ă  d’autres aspects de son travail : les paris et partis pris par les commissaires de cette exposition se rĂ©vèlent payants – mĂªme si l’on s’Ă©tonne de voir que la provenance des tableaux est celĂ©e. La visite permet aux experts comme aux nĂ©ophytes de parcourir une Å“uvre remarquable et pas si univoque qu’il pourrait sembler au premier abord, et de la replacer par petites touches (ha, ha) dans le bouillonnement pictural de l’Ă©poque.
Pragmatiquement, la possibilitĂ© de jouir Ă  plein de cette exposition grĂ¢ce aux jauges très rĂ©duites devrait encourager tout hĂ©sitant Ă  se prĂ©cipiter dans cet hĂ´tel particulier dĂ©licieux oĂ¹, de surcroĂ®t, passĂ© le cerbère amorphe du porche, on est souvent accueillis avec le sourire, dĂ©tail certes pas si nĂ©gligeable que ça. Profitons-en tant que nous ne sommes pas rerereconfinĂ©s ou, au contraire, complètement dĂ©confinĂ©s !

 

Paul Signac, « Sainte-Anne (Saint-Tropez) » (1905). Photo : Rozenn Douerin.

 


Renseignements ici.