
Myriam Barbaux-Cohen le reconnaĂ®t, le revendique mĂªme : elle n’a pas le bon blason pour devenir une « grande soliste internationale ». Sa faute originelle ? Avoir, certes, un Premier prix de piano et un autre de musique de chambre du conservatoire de Gennevilliers ; avoir certes la plus haute distinction du conservatoire Serge Rachmaninov de Paris (diplĂ´me de concert avec mention très bien et fĂ©licitations du jury) ; avoir certes travaillĂ© avec des vedettes comme Philippe Entremont, Jean-Philippe Collard, François-RenĂ© Duchable ou Michel BĂ©roff ; MAIS elle n’est pas passĂ©e par le CNSM de Paris. DĂ©sormais installĂ©e Ă Francfort, oĂ¹ elle dispense ses enseignements chez elle aux jeunes comme aux vieux, aux bons comme aux lettrĂ Ă©listes, l’artiste française ajoute une tache indĂ©lĂ©bile Ă son Ă©popĂ©e, puisqu’elle joue Enrique Granados sans Ăªtre Espagnole.
Or, le résultat de cette invraisemblance claquée par une incompétente ne cesse de recueillir les lauriers des critiques les plus sévères. Comment diable a-t-elle réussi à renverser la table, au détriment de ceux qui croient à la race et à la pureté, y compris en musique ?
Les Ă©lĂ©ments de rĂ©ponse se nichent dans le disque, qui s’ouvre sur le rare Libro de horas et singulièrement « Dans le jardin ». D’emblĂ©e, l’on est saisi par une double caractĂ©ristique : la capacitĂ© Ă respirer, c’est-Ă -dire Ă suspendre le discours sans briser le fil narratif ; et l’art de se dĂ©patouiller des accords pour toujours offrir une ligne mĂ©lodique Ă laquelle accrocher son oreille. « L’hiver », associĂ© Ă la mort de l’oiseau-moqueur dans le sous-titre, s’abat alors sur l’auditeur avec le glas – ce swing de l’enterrement, selon le mot de Ricet Barrier dĂ©jĂ citĂ© ici – des graves. Sans presser, cherchant la rĂ©sonance dans le givre du son, la pianiste sait jouer des diffĂ©rents registres de son Bechstein et de la pĂ©dale de sustain pour ordonner sa propre rĂ©verbĂ©ration sans pour autant noyer le propos dans un brouillard floutant. Le dialogue des accords et des harmonies, fondĂ© sur un refrain triste, se laisse fracturer par de brèves envolĂ©es jusqu’à l’énigmatique suspension finale : une interprĂ©tation Ă la hauteur d’une belle composition.
« Al Sulpicio » finit de convaincre qu’Enrique Granados n’était point que le compositeur espagnol hispanisant auquel on croit souvent bon de le rĂ©duire. Le dĂ©but minimaliste se prolonge sur une marche solennelle, plus fataliste que dramatique. L’aspiration au vivant – symbolisĂ©e par les aigus et les mĂ©diums – se cramponne Ă la terre grĂ¢ce Ă la pĂ©dale de graves et Ă d’étonnants sursauts vite Ă©touffĂ©s. Sourdent ainsi tension et mystère dont le jeu sĂ»r et attentif de l’interprète rend raison avec poĂ©sie.
S’ensuivent quatre Lettres d’amour, en ABA, sous-titrĂ©es « Valses intimes ». « Cadencioso » se balance avec aisance entre ternaire et hĂ©sitation juste maintenant le swing. Frissonnant de brèves tentatives de s’envoler (non, ça ne veut rien dire mais, sur le coup, je croyais que si, alors je laisse, on dira que c’est une licence poĂ©tique), « Suspirante » s’Ă©broue, sentimental, avant d’exprimer le doute en basculant en mode mineur : ainsi Ă©voque-t-il le suspense sans lequel aimer sans savoir si – voire aimer en gĂ©nĂ©ral – n’aurait pas de charme.
« Dolente » hĂ©site Ă s’assumer, brisant ses caractères sans cesse en dĂ©pit de la rĂ©exposition de motifs obsĂ©dants. « Appassionato » contraste avec plus de fougue, occasion pour l’artiste de dĂ©gainer ses pianissimi / fortissimi subito.  C’est tout Ă fait ravissant, et la prise de son de Manfred Schumacher, très proche, ajoute au charme d’un toucher qui sait Ăªtre gracieux sans minauder.
Les sept Escenas poéticas, de forme  essentiellement ABA, commencent par une longue « Berceuse » en Sol, marquée « amoureusement », ce qui fait le lien avec les pièces précédentes. Comme ailleurs, Myriam Barbeaux-Cohen rejette une interprétation mécanique pour laisser la liberté grignoter la pulsation. La tentation du mineur happe la partie en 2/4, dont les harmonies délicates frottent délicieusement, jusque dans les mouvements réflexes du sommeil qui préparent le retour du thème premier. Longue, cette pièce ? La plus longue des sept, oui ; mais pas la moins captivante, quelle que soit sa simplicité apparente.
« Eva et Walter » enchaĂ®ne en 3/4, toujours « lento molto espressivo », joignant Ă l’absence de fioritures une tonalitĂ© en Do qui renforce l’impression de libertĂ©, quoique moult altĂ©rations dĂ©fient ce parti pris compositionnel et enrichissent le travail harmonique. Celui-ci est magnifiĂ© par la retenue de certaines notes, et la capacitĂ© Ă faire musique, et hop, avec un matĂ©riau Ă©tique, notamment en nuançant et en caractĂ©risant chaque plan sonore. En 3/4 aussi, la « Danse de la rose » est spĂ©cifiĂ©e « non vivo e molto semplice con ritmo ». Les couleurs harmoniques tiennent l’oreille en Ă©veil jusqu’au bout – ainsi de l’enchaĂ®nement Bbm6 / F ne peut Ăªtre anticipĂ© et saisit l’oreille comme une belle rose que l’on dĂ©couvre dans son jardin au matin soleil.
Oui, au matin soleil. MĂªme si ça non plus, ça ne veut rien dire, bien entendu.
Le second livre des Scènes poĂ©tiques s’inaugure avec le « Souvenir de pays lointains », « lento, quasi rĂ©citativo », en manière de Mi tentĂ© par le do dièse mineur, et rĂ©ciproquement. Dans la partie B, les bribes de mĂ©moires surgissent, rompant la logique tonale comme elle couperait la pensĂ©e de l’exilĂ©. Le retour au thème premier semble dĂ©crire cette structure mentale d’immigrĂ©s ancrĂ©s dans la remĂ©moration partielle et fugace de soi, insatisfaisante et nĂ©cessaire comme une dĂ©mangeaison qui nous permet de nous rĂ©approprier notre corps par le soulagement de la douleur. « L’ange des cloĂ®tres », en Mi bĂ©mol se joue « adagio religioso ». Les tierces descendantes semblent dessiner une piste qu’un accident harmonique suspend un moment jusqu’à la modulation en Si bĂ©mol. Les contretemps et les frottements n’empĂªchent point le retour angĂ©lique vers le Mi bĂ©mol liminaire – avec, in fine, ce point d’orgue que la pianiste veille, Ă l’instar des prĂ©cĂ©dents, Ă ne pas Ă©courter.
Quasi allegretto, la « Chanson de Margarita » se dĂ©capsule sur un prĂ©lude qui ne dĂ©bouche sur… presque rien. Une quĂªte souvent monodique secoue la chanson entre 6/8 et 3/4. On sent que Marguerite n’est pas au top de son moral ; toutefois, puisqu’il est ainsi transformĂ© en musique, on se rĂ©jouit inconsidĂ©rĂ©ment de son chagrin suspendu. Les « RĂªves du poète » s’accompagnent d’un petit texte de prĂ©sentation : « Dans le jardin de cyprès et de roses, appuyĂ© contre le piĂ©destal de marbre blanc, attendant que l’heure fĂ»t venue, le poète s’est endormi. Ă€ son cĂ´tĂ©, caressant son front, veille la muse. » En d’autres termes, on sent bien que le projet n’est pas de tirlipimponner sur le chihuahua. L’andante en Mi bĂ©mol (mais pas que) doit Ăªtre « expressif » et « noble », stipule d’ailleurs le compositeur au cas oĂ¹ le message ne serait pas passĂ©. Sans excès de pompe, Myriam Barbaux-Cohen nous conduit paisiblement dans les trĂ©fonds des rĂªves poĂ©tiques que lance une première modulation pivotant autour de l’ambiguĂ¯tĂ© du mi bĂ©mol – rĂ© dièse (pouvant conduire Ă la tonalitĂ© de Mi par celle de Si). L’ambiguĂ¯tĂ© de tonalitĂ© et d’atmosphère accompagne les soubresauts du somme, permettant Ă la musicienne d’agir en peintre plus qu’en dĂ©livreuse de notes, jusques et y compris dans le retour du thème liminaire.
Les miniatures des Valses poĂ©tiques enquillent avec un Vivace molto en La qui rappelle que, notamment pour une pianiste, avoir des doigts, c’est bien, mais avoir du feeling en sus, c’est mieux. Ici, ça pĂ©tille avec la lĂ©gèretĂ©, les accents et les contrastes qui s’imposent. « Melodico », un tube, est traitĂ© avec la mĂªme attention : retenue et dĂ©licatesse pimentent une partition en AAB(mineur)A. Rebondissant sur le la du La majeur, le « Tempo de vals noble » rhabille ce la dans un accord de Fa, que l’interprète fait pĂ©tiller en refusant systĂ©matisme rythmique donc en libĂ©rant l’énergie des chaĂ®nes strictes de la pulsation.
Entre rĂ© mineur et RĂ©, le « Tempo de vals lento » fait office de respiration avant d’enchaĂ®ner sur l’« Allegro humoristico » en Si bĂ©mol, aussi spĂ©cifiĂ© « ritmico ». Myriam Barbaux-Cohen y contraste la partie très terrienne, et la seconde partie en sol mineur, plus aĂ©rienne. L’« Allegro (elegante) » en Si bĂ©mol, avec son interlude en si bĂ©mol mineur, fonctionne presque comme une troisième partie… et se prolonge dans un nostalgique et suspendu « Quasi ad libitum (sentimental) » en fa# mineur, dont le do# liminaire fait Ă©videmment Ă©cho au rĂ© bĂ©mol entendu dans l’interlude. La musicienne travaille ainsi entre contrastes et continuitĂ©s pour donner Ă cette suite, par des accents, des respirations et des intentions, une cohĂ©rence qui se nourrit des contrastes. Derechef, on savoure l’attention portĂ©e tant Ă la ligne qu’aux dĂ©tails (dĂ©tachĂ©s sur le la et le sol dièse Ă 1’29). L’histoire pourrait se terminer sur un « Vivo » en La qui exploite (un peu) l’aigu du piano, chose rare donc d’autant plus saillante dans ce rĂ©pertoire ; mais un Presto teintĂ© d’un Vivace tentĂ© par le mineur se visse sur cette pièce en ABA ; et une marche chromatique descendante nous ramène au « Melodico » liminaire. Nous ronronnons d’aise.
Ceux qui veulent des sensations fortes passeront directement Ă la piste 24, avec l’Allegro de concert en Do dièse, c’est-Ă -dire avec sept altĂ©rations Ă la clef. Nous sommes certain que le compositeur voulait en mettre plus, d’altĂ©rations, mais on lui a dit : « Non, Ricky, dĂ©solĂ© mais y a plus la place. » Il a grognĂ©, mais pas le choix – c’Ă©tait la triste vĂ©ritĂ©.
Après 54’ de musique, la pièce peut Ăªtre considĂ©rĂ©e comme un premier bis Ă©tincelant. Sa virtuositĂ© n’exclut ni la nuance, ni la caractĂ©risation – ainsi de l’énoncĂ© en douceur de la partie en sol dièse mineur, valorisant l’élĂ©gance digitale du passage en Sol, sollicitant agilitĂ© et ensemble du clavier. On se dĂ©lecte d’étranges modulations, aboutissant ou non (ainsi de ce Fa#7 semblant prĂ©parer un si mineur et s’éclairant d’un retour sur le Sol ferme, ou de ce RĂ©7 dĂ©baroulant sur une mesure en Mib7.
Pour donner une cohĂ©rence sensible Ă cette rhapsodie, Myriam Barbaux-Cohen choisit d’associer au brillant du propos sa voix qui est aussi sa voie, en l’espèce une certaine retenue non point pour fuir la difficultĂ© (la technique ne fait jamais dĂ©faut) : grĂ¢ce Ă la conviction qu’elle semble avoir faite sienne, selon laquelle la musique ne peut exister dans l’abandon par l’artiste de sa maĂ®trise. Point, donc, ici, de pyrotechnie dĂ©monstrative. AssurĂ©ment, l’artiste pourrait jouer plus vite et plus fort, emballer davantage les accelerandi et forcer les couleurs pour nous arracher un WCEFÇ, ce fameux : wow, comment elle fait ça ? Elle n’en a point l’usage. De son goĂ»t très sĂ»r, se dĂ©gage un souci presque pudique de contrĂ´ler le son pour en maĂ®triser le beau. MĂªme dans cette pièce « Ă effet », la dame refuse le drame, sans pour autant Ă´ter son Ă©nergie boule-de-neige aux passages « poco agitato e sempre accelerando » qui prĂ©cède le retour au thème liminaire, aux modulations vĂ©nĂ©neuses, et aux suspensions en Ă©quilibre. Ce souci du contrĂ´le dĂ©cevra les amateurs de la grande clownerie « Ă tempĂ©rament de feu » ; en revanche, il prolongera le plaisir des mĂ©lomanes ayant ouĂ¯ ce qui prĂ©cède, car il dĂ©montre qu’une vision d’interprète n’est pas obligĂ©e de muter selon le nombre de triples croches au programme. Ainsi se construit l’unitĂ© d’une vision et d’une patte !
Ce nonobstant, subodorant l’effet de l’œuvre, Myriam Barbaux-Cohen offre Ă ses auditeurs un dernier bis : la deuxième des Douze danses espagnoles, dite « l’Orientale » quoique souvent marquĂ©e, simplement, Andante (Ă ne pas confondre avec la Sardane qui sert de second mouvement aux Danses espagnoles de l’opus 37, ce que ne prĂ©cise pas le livret). Cette partition plus calme, en Mi bĂ©mol, souvent jouĂ©e par une guitare et un instrument solo, travaille l’union d’une main gauche lancinante et des tierces de la main droite. La deuxième partie, « Lento assai », passe de 3/4 en 6/8, mĂªlant des accents hispanisants Ă des couleurs satiques (2’27, avec l’association do – si bĂ©mol puis l’appogiature, ouĂ¯r aussi Ă 3’02…) sur une main gauche qui se balance avant le retour du thème en troisième partie. C’est exĂ©cutĂ© en finesse et avec la douceur qui sied aux « au revoir » de classe.

Terminera-t-on cette notule sans faire notre forte tĂªte, toujours plus maligne que les autres ? Non, impossible, il faut laisser croire Ă notre totale libertĂ© de pensĂ©e cosmique et rĂ©miniscente.
Donc, oui, l’on peut Ă la fois se goberger d’un son idĂ©alement restituĂ© et signaler, çà ou lĂ , tel que nous l’avons perçu, d’étranges vibrations (comme si un mĂ©tro faisait trembler la salle, piste 9, 0’53 Ă 1’05), et quelques bruits parasites (piste 9, 0’52, pour garder cet exemple ; piste 12, 0’08, pour en donner un autre), comme pour traduire le fait que l’artiste et son Ă©quipe ont prĂ©fĂ©rĂ©, et nous nous en rĂ©jouirions, l’Ă©nergie de la bonne prise Ă la perfection de la prise propre mais ennuyeuse. VĂ©tilles, car errements rares permettant – qualitĂ© suprĂªme – au nobody de jouer au critique attentif.
Toutefois, l’on peut aussi regretter que, bien que l’artiste reconnaisse l’intĂ©rĂªt du disque dans un « univers dĂ©matĂ©rialisé », l’attention apportĂ©e au livret n’est pas Ă la hauteur du rendu musical : certes, le texte est trilingue , mais la prĂ©sentation de la spĂ©cificitĂ© de chaque pièce est inexistante, et l’on trĂ©buche sur de nombreuses fautes orthotypo (espaces malvenues) ou orthographiques (« el angel de los claustros » auquel manque un « s » dans la liste des pistes, la « canciĂ³n de Margarita » attend son accent, etc.). VĂ©tilles encore, devons-nous reconnaĂ®tre, car cela ne souille guère un disque idĂ©al pour raviver la musique de Granados par des sentiers guère frĂ©quentĂ©s, et pour faire dĂ©couvrir une artiste certes sans le bon pedigree, mais avec le savoir-faire, le talent et la personnalitĂ© qui justifient, encore aujourd’hui, que l’on puisse conseiller aux gourmands d’acquĂ©rir un disque non pas les yeux fermĂ©s mais, a minima, les oreilles ouvertes. Car, non, Myriam Barbaux-Cohen n’a pas le blason le plus chic du marchĂ© des pianistes virtuoses. La belle affaire ! Comme le petit joueur de flĂ»teau, elle l’a troquĂ© avec une libertĂ© au goĂ»t très sĂ»r et Ă la singularitĂ© convaincante que beaucoup de sages emblasonnĂ©s, autant que l’hĂ©raldique le permet, devraient lui envier avec force – mais en ont-ils le talent ou la subtilitĂ© ?
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