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Ali Hirèche, Musée Jacquemart-André, 27 janvier 2023

Ali Hirèche au musée Jacquemart-André (Paris 8), le 27 janvier 2023. Photo : Rozenn Douerin.

 

Quelle découverte ! La saison 2023 organisée par Autour du piano – qui ne sait pas écrire le « Ali » d’Ali Hirèche sans « e », disons avec le sens de l’euphémisme qui nous caractérise que c’est carrément pas super élégant – au musée Jacquemart-André vient de commencer, et c’est déjà une évidence : il ne faut pas ébruiter la nouvelle car les places sont rares… et pour cause !

  • Le lieu est magnifique (un superbe hôtel particulier transformé en musée au cœur du huitième arrondissement et désormais géré par culturespaces) ;
  • l’organisation est aux petits oignons ;
  • le concept est nickel avec des concerts courts mais gorgés d’œuvres saisissantes – on regrette juste l’absence d’audaces (même en restant dans les périodes de musique bourgeoisement correctes, y a plein de compositeurs méconnus à faire résonner, entre deux noms de superstars pour attirer le chaland…) ; et
  • la programmation est plus qu’appétissante.

Elle inclut par exemple

Après un coquetèle servi avec style dans le grand salon, tandis que chacun peut déambuler dans le magnifique rez-de-chaussée, une flûte à la pogne, rendez-vous est fixé dans le salon de musique. Le lieu est phénoménal pour les ploucs dont nous sommes : c’est un grand salon avec, au balcon, un autre étage où se produisaient les zicos pour faire danser les gens chic. Le maître de cérémonie raconte, avec des mots choisis et une parcimonie bienvenue, quelques autres détails croustillants sur le lieu – de quoi se rendre compte que, à un siècle où les pauvres et les exploités ne manquaient pas (non, je ne parle pas du vingt et unième), quelques-uns n’étaient pas malheureux. Rien à voir avec la musique ? Ben si, quand même, parce que la musique, ça se partage universellement, mais faut pas se raconter la messe : souvent, l’universalité est plus universelle pour certains que pour d’autres.
Conscience de classe non pas mise à part mais éveillée, et c’est loin d’être une mauvaise chose, il est l’heure d’aborder le concert sous les meilleurs auspices.

 

Un soir au musée. Photo : Rozenn Douerin.

 

Pour renforcer l’aspect intime du récital, peut-être respecter des contraintes plus règlementaires que pécuniaires, à moins que ce ne soit précisément pour ménager davantage de sièges, le piano est seulement un quart de queue. Pas de quoi handicaper Ali Hirèche qui, pour sa première collaboration avec Autour du piano, a testé avec professionnalisme la bête à sa disposition et l’acoustique sèche – d’autant plus sèche que la salle est blindée de chez blindée.
Pour décapsuler son heure musicale, l’artiste offre un pré-bis non prévu au programme, avec un lied de Schubert remixé par Franz Liszt qu’il exécute sans effet de manche, avec une évidence quasi benoîte. Il a choisi cette méditation pour servir de prélude, signe d’un souci louable de construire le récital même après s’être rendu compte que 44′ de musique hors bis, ça risquait de paraître un peu court. L’artiste en profite pour démontrer d’emblée

  • sa liberté dans la gestion du tempo (à l’intérieur de la règle, la juste souplesse est de mise),
  • sa solidité digitale (admirables trilles),
  • son exigence de clarté dont témoigne l’usage chirurgical et jamais facilitateur de la pédale de sustain.

Plus qu’une performance, bien que cette impression d’aisance en soit une, l’interprète propose une narration qui met en évidence une force que nous feindrons d’expliquer au long de cette notule alors que c’est un mystère ou un sortilège : l’homme arrive à subsumer la dimension composite de la rhapsodie sans la nier ni la gommer. En presque clair, on comprend que le morceau est composé de plein de morceaux différents, et pourtant on s’accroche à l’interprète comme à un réalisateur de film où un grand méchant pose une bombe avec un retardateur. Au fond, on sait que Bruce Willis va finir par désamorcer le tictac, mais on fait semblant de croire qu’on ne le sait pas. La rhapsodie par Ali Hirèche, c’est un peu ça : on sait que c’est un patchwork d’atmosphères, mais on arrive à se faire croire que toute la pièce est coupée dans le même tissu.
(Hum, je sais pas si la comparaison cinématographique était super claire, mais faut tenter des trucs, on n’est pas dans Diapason, que diable.)
L’artiste ne se dérobe pas davantage devant les maléfices de la « Marguerite au rouet » annoncée, elle, au programme. Sa virtuosité sans affèterie offre la clarté du lied sur son double matelas d’arpèges et d’accompagnement. Le musicien claque une interprétation du redoutable golden hit qui sait être à la fois

  • déliée,
  • intime et
  • habitée.

Or, tout cela n’est qu’un prélude. Arrive le bouquet principal de la set-list…

 

Un soir au musée. Photo : Rozenn Douerin.

 

Voici venue la sonate en si mineur de Franz Liszt compositeur et non plus transcripteur. En vue, une demi-heure de confrontation entre le pianiste, son clavier et une partition hérissée de difficultés techniques qu’il peut être tentant de transformer en astuces de frime. Prenons une autre parabole : l’astuce de frime, c’est celle du body-builder qui a un muscle proéminent et huilé mais plein de vide, par opposition au corps pas très joli mais entraîné d’un boxeur semi-pro, employé municipal « dans la vie » et frappeur en salle puis, les week-ends où il a la chance de choper une bourse à condition de boxer dans la catégorie supérieure, à l’occasion de réunions plus qu’un peu pourries où il défend pourtant sa vie. L’un joue sa mignonnitude, l’autre sa life. Liszt, c’est ça, son problème, aujourd’hui : il ne peut être défendu que par des gens super armés techniquement ; mais certains sont des body-builders qui vont faire risette aux spectateurs en se servant de la partition pour gonfler leurs gros muscles ; d’autres vont faire sentir aux énergumènes qui ont payé pour venir les voir qu’ils ont mis leurs muscles au service de quelque chose d’un peu plus important.
Révélons-le tout rond, Ali Hirèche n’est pas un body-builder. Dès les premières notes, il annonce la couleur – ce sera celle de l’émotion. Donc de l’attente, d’abord. Il n’y a pas d’émotion sans attente. Sans lenteur non plus. On aura bien le temps d’aller vite plus tard. Pour l’instant, le temps est suspendu

  • aux accords,
  • aux unissons,
  • aux silences.

Cela n’empêche point de délier les saucisses dès qu’il le faut ; cela n’interdit pas de traverser le clavier avec énergie ; cela n’est nullement contradictoire avec la mise en évidence de la puissance des octaves de rupture qui vont bien. Mais cela offre au spectateur la certitude que le gars au nœud papillon a conscience de son job : nous garder dans la tension entre flux et reflux. En clair, il y a des moments mégaspeed de ouf et des moments hyperplus cool, façon premier round d’un combat de muay thay au Lumpinee. Pour parvenir à faire vibrer l’assistance avec un mélange d’action et de suspense, l’artiste développe quelques astuces patentes parmi lesquelles :

  • caractériser les différentes atmosphères par un toucher spécifique afin de laisser percevoir que les moments spectaculaires ne sont pas les seuls à mériter de nous scotcher ;
  • entretenir une impression d’improvisation organisée – d’improvisation, donc – parce que l’interprète joue par cœur, selon la tradition, et semble retenir la musique par la seule nécessité de la créer devant nous ;
  • donner à ressentir moins les archétypes romantiques que le frottement entre

    • la puissance du tumulte créatif,
    • le surgissement musical et
    • le possible pianistique.

La réussite de la méthode Hirèche est telle que la performance technique – quelque furieusement acrobatique soit-elle – devient presque invisible. Le pianiste place en évidence les leitmotivs dont les passages à défriser les permanentes les mieux laquées sont des déclinaisons d’une même histoire que les développements moins fulgurants ou les transitions les plus hoquetantes. En préservant le fil musical, consubstantiel à cette sonate, Ali Hirèche parvient à trouver l’unité stéréophonique entre

  • le lyrisme,
  • les roulades épatantes,
  • la percussion martelante,
  • les effets d’attente,
  • les surprises par à-coups,
  • les tuilages entre crescendi et decresendi.

L’envie de fugue, toujours hypertrophiée chez Franz Liszt, est prise staccato avec une fougue revigorante, précise et néanmoins audacieuse. On est dans la bagnole du copain sympa qui fait des burns sur la petite départementale de Normandie. On frissonne mais on veut croire que c’est sans risque, le mec gère – même si en bon bourgeois, on réprouve et on se répète qu’on ne veut pas crever dans une voiture retournée, ça ferait moche sur l’avis de décès tenant lieu de faire-part dans Le Figaro. Sauf que, comme le copain automobiliste, l’interprète n’a cure de notre prudence l’incitant à la modération au cas où un obstacle surviendrait. Même pas peur ! Et, de fait, le diable a de la ressource et de la grâce. Son sens de l’éclairage musical n’est jamais didactique. En sus et sans supplément, son exécution associe le côté WTF (c’est difficile ? ah bon ?) et le côté YOLO (hé ! j’ai travaillé pour ça, et on n’a qu’une vie).
Au long de cette sonate qui paraît de plus en plus brève à mesure que les mesures affichent leur démesure (yo, si des slameurs cherchent un parolier, merci de contacter mon agent, donc moi), Ali Hirèche prouve qu’il n’est pas un chipoteur. Il ne raconte pas des trucs mignons. Il ne joue pas pour les mijaurées. Il ne joue pas non plus au génie pénétré de son propre génie, ni au poseur submergé lui-même par l’émotion qu’il est censé inoculer à ses spectateurs. Avec ses doigts, ses poignets, sa sensibilité, par le truchement de Liszt, il joue notre vie. Il la balance sans ménagement sur la départementale normande de son quart de queue, et ça rugit, ça couine, ça se suspend à un quart de millimètre du vide, et cette angoisse, ce stress, ce jet d’eau glacée en pleine poire te rappellent brusquement pourquoi tu vas au concert alors que y a plein d’autres choses à faire, par exemple rien. Ainsi, portée à ébullition par Ali le sorcier, l’inquiétude parfois bruitiste de Franz se drape dans un jeu étincelant qui ne recule ni devant la suspension ni devant la mutation, et qui sait se faire poétique, sautillante, envoûtante – bref, admirable mais pas seulement monstrueusement admirable. Un moment tellurique.

 

Un soir au musée, autour du piano. Photo : Rozenn Douerin.

 

Retour à un semblant de calme avec la Première ballade en sol mineur op. 23 de Frédéric Chopin. En sortant quelques secondes, le pianiste a l’intelligence de faire précéder la pièce d’un break. De la sorte, il se laisse une petite respiration et offre un sas de décompression indispensable à ses auditeurs après la violence haletante de la sonate – l’apaisement du finale ne l’atténue évidemment en rien, au contraire.
Bientôt, le thème tubesque se faufile. Tantôt inventeur de tremblements de terre, Ali Hirèche se métamorphose soudain en ingénieur des sons, mixant la mélodie et l’énergie avec l’accompagnement qui sait être à sa double place d’accompagnateur et d’impulseur de groove. Les doigts du musicien courent sans jamais perdre leur précision, guidés par une solide conception globale qui évite de segmenter l’œuvre en surjouant les contrastes d’atmosphères. L’extraterrestre excelle dans l’art

  • de tuiler sans écraser les différenciations,
  • d’éclater le récit sans le morceler,
  • de maîtriser le cap sans gommer le plaisir de l’inattendu ou, a minima, du surgissement créatif.

On cherche ce qui pourrait faire défaut (il s’agit de jouer au critique donc de critiquer, quand même, ne serait-ce que la ductilité du mélisme dont on aurait aimé qu’elle présentât un je-ne-sais-quoi de moins ciselé et de plus gourgandin dans la façon de sculpter le galbe mélodique, des conneries dans le genre), mais on est contraint de s’incliner devant

  • la fantaisie et la mélancolie,
  • le brio et l’intériorité,
  • la gravité de la joie et la mutabilité des choses de la vie.

 

 

Bien que le programme ait été habilement pensé et troussé, le triomphe réservé à l’interprète valait bien de prolonger quelques instants la rencontre. Le musicien offre un premier bis surprenant, rappelant l’étendue de sa palette, qui, loin de s’en tenir aux monuments du romantisme tant recherchés par les programmateurs, taquine autant Bach que les grands compositeurs russes et les créateurs espagnols, connus ou méconnus tels Federico Mompou, Manuel de Falla et Antonio Ruiz-Pipó, célébrés dans un disque paru sur le label Genuin. Après un programme harmoniquement très encadré jusque dans ses foucades, l’auditeur ne peut que goûter l’énigmaticité de la marche harmonique toute simple mais modulante que l’on dirait pétrie et cuite sur place, sous nos yeux et devant nos esgourdes ébaubies. Ali Hirèche en soigne les contours et l’aménagement, travaillant avec finesse des plans sonores tour à tour

  • étagés,
  • fusionnés,
  • intervertis et
  • confrontés.

Un second bis renvoie le public dans ses pénates avec le Deuxième intermezzo op. 118 de Johannes Brahms. Un peu de douceur, oui, mais une douceur allégée de toute mièvrerie grâce à

  • une main gauche qui ne minaude point,
  • une partie B tonique sans être bruyante, et
  • un sens patent de cet équilibre qui, autour de nous, manque peut-être encore davantage que la douceur.

Bref, une fin idéale pour un récital remarquable, renvoyant les spectateurs rassérénés dans un monde de « barreaux de mains trop maigres » pour y poursuivre leurs « fécondes trahisons », selon les mots de Denise Desautels (L’Ange noir de la joie [2011], Gallimard, « Poésie », 2022, pp. 118-119).

 

« Signac, les harmonies colorées », Musée Jacquemart-André, 25 mai 2021

Photobombing sous l’objectif de Rozenn Douerin (d’accord, j’avais omis d’emporter le vrai appareil…)

 

Une fois de plus, avec « Signac, les harmonies colorées », le superbe musée Jacquemart-André propose une exposition à sa façon – dont il faut absolument jouir avec les jauges réduites actuelles, un bonheur ! Au programme, donc,

  • une exposition riche mais à taille humaine ;
  • un propos passionnant mais singulier ;
  • une focalisation claire mais élargie.

Le plan est un peu bateau, je le concède, mais, comme on va parler de ports, disons qu’il s’agira d’une métaphore filée.

 

Une exposition riche mais à taille humaine

L’exposition est peut-être moins centrée sur Paul Signac que sur Eugène Chevreul, un chimiste ayant réfléchi à la décomposition de la lumière. Dès lors, derrière le fil rouge chronologique, se construit le questionnement sur la restitution de la couleur. Il s’agit de déposer des traits de couleur en laissant le spectateur créer lui-même l’illusion d’une continuité. Le projet est donc triple :

  • transformer le peintre en illusionniste,
  • rendre acteur celui qui regarde le tableau, et
  • définir l’art comme la capacité d’associer fixation sur une toile et création dans l’instant.

Dès lors, le travail semble moins consister à composer un tableau par la couleur que de décomposer la couleur grâce au tableau.

 

Paul Signac, « Palette. Aux tuileries », huile sur bois (1882-1883). Photo : Rozenn Douerin.

 

  • Interrogation de l’artificialité de notre perception,
  • mise en cause du concept univoque de réalité et
  • valorisation de l’aspect kaléidoscopique du visible

paraissent dialoguer et ce, de manière d’autant plus intense que la gestion de la forme et du mouvement paraissent être partie prenante du style Signac. Ainsi, dans le tableau ci-dessous, faussement low fi, on note que, outre le réinvestissement de la palette en biais, les rebonds ou déclinaisons colorées vont de pair avec ce que l’on pourrait appeler une « géométrisation intime » de l’espace, autrement dit une réinterprétation d’une scène par le triple truchement d’un prisme artistique recourant notamment à :

  • la construction des lignes en fonction des couleurs (les lignes ne sont pas que limites de formes, elles sont aussi lumières et ombres),
  • le jeu sur les contrastes (verticalité contre horizontalité), et
  • la sollicitation des multiples possibles (traits droits au bas du tableau, fouillis arrondis en haut, biais de la palette utilisée).

L’exposition souligne la complexité qu’entraîne un tel programme. En effet, pour ne pas mélanger les pigments, les couleurs doivent être déposées une à une, avec un temps de séchage entre chaque. Pour parvenir à un résultat cohérent voire signifiant, l’artiste recourt donc à de nombreuses études, qui lui permettront ensuite de phaser, en quelque sorte, les espaces à peindre les uns après les autres. Aussi la présence de nombreuses « études » au fil des salles n’est-elle pas une faiblesse du projet mais l’une de ses richesses, dans la mesure où ces pièces sont les témoignages saisissants d’un work in progress qu’elles permettent de mieux appréhender – d’autant que l’artiste lui-même aimait à exposer certaines versions préparatoires au côté de l’œuvre définitive.

 

Paul Signac, « Étude pour ‘La Salle à manger’ ou ‘Le Petit-déjeuner' » (1886-1887). Photo : Rozenn Douerin.

 

En ce sens, la richesse et l’humanité de l’exposition ne résident pas seulement dans l’intérêt et le nombre raisonnable des pièces rassemblées. Elles s’expriment aussi par les pistes susceptibles d’aider le visiteur à mieux entrer non pas dans la fabrique mais dans la mise en œuvre du projet de Paul Signac. Dans ses tableaux, se content fleurette

  • représentation et réinterprétation,
  • netteté et floutage,
  • effet de réel et onirisation – et hop.

Tout se passe comme si l’artiste revendiquait un entre-deux ouaté entre la volonté de s’inspirer du réel (ce dont témoignent les titres) et le désir d’investir cette réalité par une diffraction raisonnée de la lumière et de la composition. De là naît son art : ni subjectivité pure de l’artiste, ni savoir-faire quasi artisanal qui permet au regardant de reconnaître l’objet peint, plutôt travail réfléchi sur l’acte qui consiste à transposer le réel sur la toile.

 

Paul Signac, « Saint-Tropez. Fontaine des Lices » (1895). Photo : Rozenn Douerin.

 

Un propos passionnant mais singulier

Au fil des tableaux, il est frappant de constater que la virtuosité technique de l’artiste semble consubstantielle de sa vision. Les deux pôles creusent les sillons

  • d’une évidence brusquement mise en difficulté (on reconnaît le type de paysage pourtant plus ou moins net),
  • d’un prisme qui est autant filtre-voilage que cadrage-focale,
  • d’une juxtaposition de touches qui travaille à disjoindre la compacité apparente du réel.

Le travail chromatique nourrit une exégèse artistique où couleur et mouvement paraissent s’actualiser dans un lieu plutôt que d’en dépendre. En peut-être moins abstrus, ce n’est pas le lieu peint par l’artiste qui décide de sa perception mais

  • les associations de traits ou touches de couleur,
  • le choix du cadrage, et
  • la luminosité saisie.

Chemin faisant, l’art de Paul Signac rappelle que le regard préexiste à la réalité. En cela, la production ici présentée est passionnante, car elle

  • séduit,
  • saisit,
  • interroge ;

et elle est singulière car, bien que l’on puisse la rattacher au néo-impressionnisme, elle exprime une manière personnelle de retranscrire paysages et personnages.

 

Paul Signac, "Mont Saint-Michel. Brume et soleil"
Paul Signac, « Mont Saint-Michel. Brume et soleil » (1897). Photo : Rozenn Douerin.

 

Ce nonobstant, singulier n’est pas solitaire. Paul Signac illustre bien cette complémentarité. À plusieurs reprises, l’exposition insiste sur ses relations artistiques avec de nombreux confrères dont il se sentait proche, parmi lesquels le très délicat Achille Laugé, dont « L’Arbre en fleur » est ici exposé.
Dès lors, parfois, au cours de l’accrochage, l’artiste principal s’efface derrière ses contemporains. Une huile sur calicot de Louis Hayet côtoie un tableau de Camille Pissarro, dont les touches minutieuses, volontiers en confrontation, s’entrelacent pour suggérer un Éragny qui a quelque peu changé depuis…

 

Camille Pissarro, « La Briqueterie Delafolie à Éragny » (1886-1888). Photo : Rozenn Douerin.

 

Le nombre de visiteurs étant très limité, l’on a tout loisir de rester quelque temps pour profiter du paradoxe Pissarro, associant, d’une part, un souci de précision dans

  • la composition,
  • la structure chromatique et
  • la définition des événements picturaux tels que
    • le paysage,
    • les bâtiments,
    • les personnages vivants…

 

Camille Pissarro, « La Briqueterie Delafolie à Éragny » (1886-1888), détail. Photo : Rozenn Douerin.

 

… et, d’autre part, un sens de la suggestion qui, avec les mêmes éléments (nature, bâti, vivants) remplace la nécessité du trait par

  • l’énergie du mouvement,
  • les déclinaisons de couleurs et
  • la pertinence des contrastes.

 

Camille Pissarro, « Le Troupeau de moutons à Éragny » (1888). Photo : Rozenn Douerin.

 

À l’élégance distinguée de « Au café » de Louis Hayet répond « Le café », œuvre populaire et intime de Maximilien Luce, l’ami anarchiste de Paul Signac l’anarchiste. Au lieu répond la boisson. Au chic, la vie. Ainsi prennent chair des langages picturaux à la fois proches et légèrement dissonants, qui illustrent aussi des perceptions sociales et des engagements politiques spécifiques.

 

Maximilien Luce, « Le Café » (1892). Photo : Rozenn Douerin.

 

Grâce à ces confrontations, le néophyte ne peut que s’extasier en découvrant, chez les maîtres ici rassemblés, que la couleur ne naît pas de la couleur mais de l’assemblage des couleurs. La forme ne naît pas de la forme mais de l’assemblage des couleurs. L’émotion – ici : la concentration – de même.

 

Maximilien Luce, « Le Café » (1892), détail. Photo : Rozenn Douerin.

 

Paradoxalement, cette dispersion apparente d’artistes proches, par l’époque, la technique ou quelque franche camaraderie contribue vivement au caractère passionnant de cette exposition, tout en pointant la singularité du héros du jour, le sieur Paul Signac. Entendons par singularité la spécificité de l’art de la suggestion, et non une imbécile hiérarchisation louant telle variation afin d’en dénigrer une autre.
Chaque artiste ici exposé est évidemment singulier, mais la friction entre les techniques employées, grâce à leur proximité, contribue à mieux laisser apparaître l’originalité de celui dont les tableaux exposés sont les plus nombreux. À titre d’exemple, on le peut subodorer en comparant les portraits supra et infra, signées du même peintre.

 

Paul Signac, "Le Port de Saint-Tropez"
Maximilien Luce, « Le Port de Saint-Tropez » (1893), détail. Photo : Rozenn Douerin.

 

Une focalisation claire mais élargie

En dépit des mises en perspective qui nous font profiter de pièces signées Henri-Edmond Cross ou Théo Van Rysselberghe, le champion de l’exposition reste bien Paul Signac. Il est montré dans une dynamique chronologique que ses confrères aident aussi à saisir : entre « Le Moulin du Kalf à Knokke » de Van Rysselberghe, si finement pointilleux…

 

Théo Van Rysselberghe, « Le Moulin du Kalf à Knokke » (1892). Photo : Rozenn Douerin.

 

… et le « Paysage avec le cap Nègre » de Cross, si intensément suggestif…

 

Théo Van Rysselberghe, "Le Moulin du Kalf à Knokke"
Henri-Edmond Cross, « Paysage avec le cap Nègre » (1906). Photo : Rozenn Douerin.

 

… un fossé s’est creusé, alors que les deux toiles n’ont qu’une douzaine d’années d’écart. Autrement dit, la focalisation diachronique de l’exposition est claire mais, en s’élargissant, elle permet, plus pédagogiquement que schématiquement, de donner à pressentir des mutations que l’œuvre de Paul Signac connaît elle aussi. En réalité, en sus des mutations liées à la maturation d’une technique, l’œuvre de Paul Signac évolue car ses outils évoluent. Le vingtième siècle arrivé, le peintre s’entiche de l’aquarelle, qui lui permet de peindre en plein air ce qu’il contemple – la peinture sur toile, plus longue et lente, ne pouvant être qu’une reconstitution d’après esquisses, études et souvenirs.
Néanmoins, il n’y a nulle contradiction entre les techniques : l’aquarelle, associée à l’encre de Chine, permet à l’artiste d’approfondir sa science de la suggestion, et cela nourrit son travail à la peinture à l’huile – certaines pièces, comme « Avignon. Matin », sont ainsi disponibles selon les deux techniques. L’avantage non négligeable de l’aquarelle est l’audace que permet l’instantanéité, même relative, de cet art. En témoigne la série des deux cents aquarelles inspirées par des ports français, dans les années 1920, qui offre à l’artiste l’occasion de se frotter à une certaine radicalité. Au charme paisible de toiles délicatement ordonnées se substituent alors

  • la dynamique du trait,
  • la simplification du spectre chromatique et
  • le choix de saisir un moment fusionnant météorologie et paysage.

 

Paul Signac, « La Rade de Toulon ou Toulon. Ciel d’orage » (1931). Photo : Rozenn Douerin.

 

On suppose que cette radicalité, moins consensuelle que le néo-impressionnisme liminaire, a poussé les commissaires à faire une entorse à la règle chronologique pour terminer la visite sur des huiles plus conformes à l’idée que l’on se peut alors construire du peintre. Plus conforme, assurément ; mais non point identique. Dans les quinze années précédant la Première Guerre mondiale, Paul Signac travaille à libérer son travail des contraintes réalistes selon deux axes :

  • ne pas s’en tenir à la proximité chromatique entre objet inspirant la peinture et chose peinte ; et
  • creuser davantage le miroitement monochromatique que l’élargissement du spectre utilisé pour chaque tableau.

Ainsi du matin avignonnais que nous évoquions supra, et qui se trouve synthétisé en une infinité de bleus, roses et jaunes.

 

Paul Signac, « Avignon. Matin » (1909). Photo : Rozenn Douerin.

 

On retrouve cet art du flouté aperçu dans l’évocation du « Mont Saint-Michel », peint douze ans plus tôt. Rien d’étonnant, si l’on admet que Paul Signac paraît être moins un peintre de la couleur que de l’effacement. Le monument semblait moins l’intéresser que la brume l’enveloppant. Ici, l’eau et le ciel aspirent les deux tiers de la composition, au point que l’on ne sait si le palais se reflète dans l’eau ou si cieux et eau se reflètent voire se rejoignent dans ce qu’il reste à la ville des papes de minéralité.
Autant la couleur pouvait çà s’associer à la forme, au mouvement et à une géographie du paysage, autant elle semble ici se substituer au réel ou, a minima, devenir sa substantifique moelle. L’art de Paul Signac libère le réel du poids du réel pour en offrir le suc à ceux qui regardent ses tableaux ; et ce suc n’est autre qu’une couleur

  • non plus réaliste mais miroitante,
  • non plus descriptive mais évocatrice,
  • non plus destinée à rendre présent mais à effacer ce que nous croyions connaître du monde.

Partant, bien qu’elle paraisse soyeuse, agréable, captivante à souhait, la subversion picturale à laquelle s’adonne l’artiste secoue notre perception et, fût-ce de façon très éphémère, réactive notre capacité d’émerveillement et de réenchantement du monde, par temps de brume comme de grand soleil.

 

Paul Signac, « Marseille. Le vieux port » (1906). Photo : Rozenn Douerin.

 

En conclusion

Exposition riche mais à taille humaine, propos passionnant mais permettant de deviner certaines singularités et de titiller la curiosité du visiteur, focalisation sur Signac-néo-impressionniste riche mais élargie à d’autres aspects de son travail : les paris et partis pris par les commissaires de cette exposition se révèlent payants – même si l’on s’étonne de voir que la provenance des tableaux est celée. La visite permet aux experts comme aux néophytes de parcourir une œuvre remarquable et pas si univoque qu’il pourrait sembler au premier abord, et de la replacer par petites touches (ha, ha) dans le bouillonnement pictural de l’époque.
Pragmatiquement, la possibilité de jouir à plein de cette exposition grâce aux jauges très réduites devrait encourager tout hésitant à se précipiter dans cet hôtel particulier délicieux où, de surcroît, passé le cerbère amorphe du porche, on est souvent accueillis avec le sourire, détail certes pas si négligeable que ça. Profitons-en tant que nous ne sommes pas rerereconfinés ou, au contraire, complètement déconfinés !

 

Paul Signac, « Sainte-Anne (Saint-Tropez) » (1905). Photo : Rozenn Douerin.

 


Renseignements ici.

Vilhelm Hammershøi, Musée Jacquemart-André, 18 juillet 2019

« Cinq portraits » de Vilhelm Hammershøi (détail). Photo : Rozenn Douerin.

Célébré pour la troisième fois à Paris depuis 1987, Vilhelm Hammershøi (1864-1916) bénéficie jusqu’à ce 22 juillet du cadre grandiose proposé par le musée Jacquemart-André. Assez mal indiquée, l’exposition permet de se perdre d’abord dans le château sis 158, boulevard Haussmann à Paris, avant que, reprenant le bon chemin, le curieux ne débaroule dans les quelques salles dédiées à la mise en avant temporaire, coordonnée par les commissaires Jean-Loup Champion et Pierre Curie. Plus que la présentation de peintures – souvent excellentes – de proches, le principal intérêt de l’accrochage réside dans les tensions qui parcourent les tableaux, par-delà leur apparence sagement tirée au cordeau.

  • Tension entre la maîtrise du trait et l’attrait – ha-ha – pour l’espace vide ;
  • tension entre l’importance des proches (parfois avant même qu’ils ne deviennent proches) et l’absence de valorisation, comme si les personnes étaient dépersonnalisées, devenant des personnages ;
  • tension entre le figuratisme et une patente dilection pour la géométrisation sinon l’abstraction ;
  • tension entre le travail sur la lumière et la fascination pour les obscurités, diffuses ou profuses ;
  • tension entre la mélancolie des sujets (doit-on dire des objets ?) peints et cet investissement personnel qui donne une âme, empesée et désaffectée au sens de « libérée des affects » ;
  • tension entre la limitation des thématiques – qui fait résonner la limitation de tout humain – et l’écho renouvelé de leur réinvestissement pictural, etc.
« Portrait d’Ila Ilsted » de Vilhelm Hammershøi (détail). Photo : Rozenn Douerin.

L’exposition s’ouvre sur une série de portraits de proches, notamment celui de la future Mme Hammershøi. Signalons aussi sec que, ici, comme en témoignent les murs gris sertissant les tableaux, l’atmosphère n’est pas à la rigolade. Anne Sylvestre aurait stipulé : « Si c’est ça qu’il vous fallait, / Du troula, troulalère / Fallait le dire avant. » En effet, les tons sont obscurs et austères ; la palette se limite avec exigence ; l’ambiance oscille entre noir, gris, kaki, gris, marron foncé, gris, noir et gris. Mieux, quand plusieurs silhouettes se retrouvent sur un tableau, elles n’interagissent jamais et toujours se contentent de faire, humblement, leur devoir. Les femmes ménagent, les hommes sont en représentation. Jamais mélangés. Dignité, quant-à-soi, petites cases.
En cela, la peinture semble saisir la sédimentation de l’humain dans un carcan à la fois, en apparence, apaisé et formel. Tout se passe comme si le formalisme des postures et la fonctionnalité des activités avaient statufié les figurants. La couleur traduit cette démission de l’élan vital ; et la construction des toiles où se perd l’élan vital (parallélisme, personnages rassemblés mais détournés les uns des autres, confusion des lignes humaines opposées à la rigueur sobre du mobilier) accentue cette impression d’humains ensuqués sous une chape où mélancolie, conventions et fatalisme auraient figé tout espoir – l’art de Vilhelm Hammershøi devenant, alors, non point un cri de désespoir, c’eût été malséant, mais la seule sortie possible pour donner du sens à la mornitude, et pourquoi pas, de nos existences.

« La Femme de l’artiste dressant la table » (1888) de Carl Holsøe (détail). Photo : Rozenn Douerin.

Ainsi, l’œil est saisi par l’unité entre les figures et les intérieurs que représentent les tableaux de Vilhelm Hammershøi et, dans une certaine mesure, ceux de ses proches comme Peter Ilsted et Carl Holsøe. La robe que peint ce dernier dans « La femme de l’artiste dressant la table » reproduit parfaitement le motif du mur. De la sorte apparaît un triple enfermement :

  • le personnage est aspiré par son univers physique, jusqu’à se confondre avec lui ;
  • il est contraint par son rôle de ménagère happé par ses tâches domestiques ; et
  • il est réduit, grâce au titre, à son statut d’épouse.

Peter Ilstedt aussi efface la femme derrière son utilité : vêtue de gris et de noir, la maman de « La mère et l’enfant » s’efface, dans un décor dénudé, derrière son bébé dont les habits associent le blanc aux coloris du banc et du coffre. Cet intérieur-ci a beau s’ouvrir sur l’extérieur grâce à la fenêtre et sur un peu d’art grâce au tableau évoqué en haut à gauche, tout ici paraît parler moins de tendresse que de limitation.

  • Fonctionnel est l’ameublement ;
  • fonctionnelle, la femme ;
  • fonctionnel aussi le tableau qui, à travers l’émotion esthétique, participe de la perpétuation d’une vision de la société clivée et stagnante.

Quatre ans plus tard, un nouvel « Intérieur » du même Peter Ilsted trahira tout autant cette vision anthropologique en représentant une jeune fille allant ranger une cruche dans un buffet : la performance technique du peintre (perspective, cadrage, jeux de lumière et d’ombres, représentation de matériaux variés dont des verres opaques ou transparents, palette à la fois restreinte et variée…) est au service d’une mise en image de l’enfermement où la figure féminine peut passer pour une métaphore de la condition humaine.

C’est cette mâle mélancolie qu’explore la veine paysagiste de Vilhelm Hammershøi. Le « Paysage à Lejre » projette ainsi le visiteur dans un monde comme débarrassé des formes qui encombrent nos regards. Pour autant, la tendance du paysage à s’abstraire de la représentation convenue est toute relative pour au moins deux raisons.

  • D’une part parce que la ciel, qui constitue les deux tiers du tableau, ouvre une perspective qui nous permet d’échapper à la seule terre.
  • D’autre part parce que ce ciel fait écho à la terre, les moutons nuageux proposant manière d’écho aux trois bosquets qui jalonnent l’horizon.

Par conséquent, le regard ne file pas vers la ligne de fuite : il ondule d’abord et, chaloupé, oscille entre ciel et terre, profitant pleinement d’un espace pictural libéré de sa narrativité coutumière. En clair, ce tableau ne raconte rien – ni un lieu typique, ni une géographie exotique, ni un événement cosmique (une saison ou une spécificité climatique) ou microscopique (la présence d’un vivant, par exemple) ; et cette vacuité apparente permet précisément au visiteur, comme pris d’un vertige horizontal, d’investir l’espace comme il le ferait devant tout paysage. Dans une telle perspective, les tonalités, jamais dénuées d’ombre ou de gris, évoquent une sensation de faille, d’irreprésentable par-delà ce que l’on peut voir en couleurs moins sombres, autant que de tension, entre liberté et pragmatisme – sensation que l’artiste cèle derrière l’amplitude du double paysage invoqué ici.

« Paysage à Lejre » (1905) de Vilhelm Hammershøi (détail). Photo : Rozenn Douerin.

Les extérieurs que peint Vilhelm Hammershøi ne sont pas toujours ruraux ; en revanche, ils sont toujours débarrassés de ce qui pourrait parasiter la contemplation – au point, nous apprend-on, que les deux représentations de l’église Saint-Pierre de Copenhague sont des sortes de photoshoppage où ont été effacées les maisons jouxtant le bâtiment sacré. Notons que cette tendance à la reconstitution innerve l’ensemble du travail de l’artiste. Donnons-en deux exemples, parmi d’autres :

  • le premier portrait de sa future épouse aurait déjà été conçu d’après photographie ; et
  • les tableaux tirés de ses appartements présentent souvent une version « allégée » de l’ameublement.

Par le truchement de cette sélection, l’extrême précision des traits, la solide capacité à susciter un effet de réel et l’attention fine portée aux lumières sont mises au service d’une émotion liée non plus à l’artisanat magistral, non plus au potentiel dramatique d’une situation ou d’un détail, mais à la peinture elle-même. Nulle « bonne idée », nulle trouvaille, nulle exubérance – rien que la peinture. Au point que les deux tableaux représentant l’église Saint-Pierre sont à la fois très similaires, en dépit de leur taille dissemblable, et très différents grâce à l’effet de brouillard suscité çà et non là.

« Église Saint-Pierre, Copenhague » (1906) de Vilhelm Hammershøi. Photo : Rozenn Douerin.

À l’instar des arbres décharnés que l’artiste et son frère apprécient, le peintre tente de dégraisser ses tableaux en éradiquant le superflu. Dès lors, c’est du contraire de l’abstraction dont il s’agit ; c’est presque même du contraire de l’épure que l’on devrait parler : l’on risquera le mot d’essentialité, au sens où il s’agirait de se concentrer sur la substantifique moelle du sujet. La représentation n’est pas tant représentative parce que « wouah, on dirait une photo » que parce que, à l’inverse de la photographie, elle peut scalper le superflu pour rendre évident ce qui était caché et, pourtant, fondamental.
Il n’est donc pas étonnant que ce soit surtout au début et à la fin de sa carrière – donc de sa vie – que Vilhelm Hammershøi ait abordé le nu, forme symbolique de la libération du superflu. Point de jubilation charnelle, ici ; foin d’érotisme ou de pornographie. Le monde du nu est gris. Le fond est sciemment bâclé, car il est question de corps, non de décor. Les visages sont souvent floutés ou invisibles. Les femmes qui posent sont comme dessaisies d’elles-mêmes, comme dépossédées au sens démoniaque du terme. Attente et inexpressivité prédominent. Le corps, et non pas ses possibles (émotion, mouvement, interaction avec autrui…), prend ainsi toute sa place – le corps ou plutôt son substrat, c’est-à-dire les variations de couleurs, de lumières et de matières. La peinture, en somme.

Partant, l’art du peintre est double : donner à voir le réel par-delà le réel ; et laisser le spectateur découvrir ce qu’il y a de triste, de saturant et de limitant dans son existence. Nous en convainc la série de tableaux représentant des intérieurs où vaquent des femmes. Des femmes seules. Des femmes en noir, souvent. Des femmes accablées par des tâches ménagères ou par le complément indispensable des tâches ménagères : le rien. Inlassablement, les tableaux ressassent ce thème, creusent ce motif, répètent cette sorte de taedium vitae qui n’est pas dépression psychiatrisable mais expression lucide de la condition humaine. La sobriété des décors contribue à souligner cette implacable vision de l’humanité dont le rôle soumis de la femme est un miroir éblouissant.
La peinture associe les deux pans leprestiques de la vie : le « Y a rien qui s’passe », qu’exprime la répétition des gestes mimée par la répétition des tableaux ; et le « Quel con a dit : y a rien qui s’passe », tant il est patent que le « rien » est précisément ce qui se passe, par exemple l’irréversibilité du temps et ses effets limitants sur nos possibles. En quelque sorte, Vilhelm Hammershøi a l’élégance de mettre son art au service de notre prise de conscience. Le dénuement et la simplicité visuelle de ses tableaux accentue la sensation de fragilité du visiteur et le pousse à supputer que l’épure apparente est une posture aussi signifiante moralement qu’esthétiquement.

« Intérieur avec une femme arrangeant des fleurs dans un vase » (1900) de Vilhelm Hammershøi. Photo : Rozenn Douerin.

Toutefois, même à l’intérieur des peintures d’intérieurs, ha-ha, l’extérieur n’est, sans paradoxe, pas absent.

  • D’abord parce que l’extérieur est ce qui clôture l’intérieur : il est donc perceptible par les fermetures qui bornent l’intérieur – murs, portes, fenêtres, cadrage.
  • Ensuite parce que l’extérieur est parfois visible de l’intérieur : les fenêtres laissent ainsi percer la lumière, mais les rais de soleil, si élégants soient-ils, ne font que dénoncer l’enténèbrement de nos vies.
  • Enfin parce que l’extérieur est parfois à l’intérieur, et réciproquement, comme le stipulerait Gauthier Fourcade : ainsi de cette cour d’immeuble où extérieur et intérieur dialoguent dans un même enfermement, que le cadrage que « Cour, Strandgade 30 » traduit avec puissance. Non seulement toutes ces fenêtres donnant sur l’extérieur – gris – donnent en réalité sur l’intérieur de l’immeuble, mais les étages semblent infinis, comme si la prison horizontale (les murs qui nous piègent) était aussi une prison verticale.

Double difficulté, donc, pour celui qui rêverait d’air : il lui faudrait accéder à l’extérieur, d’abord, puis dénicher un extérieur qui le sorte réellement de lui-même. La quête est impossible pour la raison – simple, elle – que la prison est en nous. Elle est nous. La clôture, c’est nous, notre finitude, notre brièveté, notre médiocrité. Admettons-le, ce qui nous limite est aussi ce qui nous rend vivants. En d’autres termes, c’est notre humanité que nous fait contempler, sinon accepter, Vilhelm Hammershøi selon trois stratégies :

  • en l’esthétisant (utilisation de symboles dans le quotidien, de métaphores dans la proximité familiale, et de formes simplifiées à l’agencement lisible),
  • en la faisant scintiller de lignes élégantes (rôle de la géométrisation et de l’éclairage de l’espace, travail chromatique sur l’agencement du vide apparent et les perspectives, rapport entre fond et sujet principal que définit le titre autant que le tableau, etc.), et
  • en la pomponnant à l’aide d’une quiétude fataliste, que l’attitude soumise et abattue des femmes traduit avec force.

L’ensemble esquisse une œuvre à la fois captivante et onirique, une exposition qualitative (qui s’achève aujourd’hui) et un cadre enchanteur – belle expérience, comme disent peut-être les gens de bien et, il le faut croire, quelques autres, que cette visite au musée Jacquemart-André !