Blog

Michael Matthes

Pascal Vigneron – Le grand entretien – L’intégrale

Pascal Vigneron à Saint-André de l’Europe. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Moins tête d’affiche que fomenteur d’affiches, Pascal Vigneron dénote, étonne et détonne dans le petit Landerneau de l’orgue. Musicien poly-instrumentiste, homme de réseaux mais pas de coteries, fidèle en amitiés artistiques mais pas monogame, estimé par quelques-uns des grands noms du métier au premier rang desquels Éric Lebrun, l’un des rares interprètes-compositeurs-pédagogues sur qui même les connaisseurs les plus vipérins (les connaisseurs, donc) de l’orgue peinent à postillonner leur venin, l’énergumène rassemble et divise à la fois. Sujets inflammables, convictions intimes, petits secrets et brillantes réussites sont au programme de ce grand entretien où sont évoqués

  • le musicien,
  • l’organiste,
  • l’organologue,
  • l’organier numérique,
  • l’organisateur et
  • le studioman

que sont les mille et un pascalvignerons cachés derrière Pascal Vigneron. Voilà l’programme !

  1. Devenir musicien
  2. Penser l’orgue
  3. Faire bouger l’orgue
  4. Oser l’orgue électronique
  5. Programmer de l’orgue-et-pas-que
  6. Inventer sa liberté musicale
  7. Construire pour la musique

Épisode premier
Devenir musicien

 

Le monde de l’orgue étant merveilleux, ta légitimité d’organiste est parfois contestée à cause de ton pedigree musical. Comme d’autres organistes, curieusement, à l’instar du baryténor Michael Spyres, qui revendique avoir « fait quinze ans de trompette, dix de guitare, cinq de clarinette » (Marie-Aude Roux, « Michael Spyres, ténor wagnérien et au-delà », in : Le Monde, 6 avril 2024, p. 22), tu as commencé par la trompette jusqu’à peaufiner ton instrument au CNSMDP…
Et alors ? Moi, je fais de la musique. Peu importe l’instrument : la trompette, le piano, l’orgue, en solo ou en accompagnement, je fais de la musique. L’instrument ne m’intéresse pas pour lui-même.

Cependant, tout commence par la trompette.
La trompette, c’est un instrument que j’ai choisi par défaut. D’autant que j’ai commencé la musique à quinze ans, donc relativement tard ! J’arrivais de ma Lorraine natale, pas très loin de Toul. À l’école de musique de la RATP où ma mère m’a amené, j’ai demandé à jouer de l’orgue. On m’a répondu qu’il n’y avait pas d’orgue, ici, je n’avais qu’à essayer la trompette. Faute de mieux, je me suis mis à la trompette avec Marcel Pette. Son père avait été l’élève d’Eugène Foveau, grande figure du cornet à pistons. Lui avait été formé par Raymond Sabarich et Roger Delmotte, qui a quand même été super soliste à l’opéra de Paris. Quand, trois ans après mes débuts, mon prof a compris que je voulais faire mon métier de la musique, il m’a emmené à Versailles chez Roger Delmotte. En parallèle, je suivais des cours de piano chez une ancienne élève d’Alfred Cortot, ce qui m’a donné de très bonnes bases ; et je travaillais l’orgue auprès de Jacques Marichal.

 

 

 

« J’étais plus fondu d’orgue que de trompette »

 

Tout en travaillant ta trompette ?
Absolument. Je n’ai pas attendu d’avoir fini le CNSM ou Lausanne pour jouer de l’orgue. D’ailleurs, il n’y avait pas de frontière nette entre les deux instruments. Grâce à Roger Delmotte, j’ai bien connu Pierre Cochereau et Pierre Moreau. Grâce à Jacques Marichal, j’ai bien connu Michel Chapuis aussi. Tous ces maîtres, je les fréquentais alors que je n’avais que dix-sept ans !

Qu’est-ce qui t’a jeté dans les bras de l’orgue ?
Quand, gamin, j’étais enfant de chœur, j’écoutais l’orgue tous les dimanches et ça m’a donné envie. Quand j’avais dix-huit, dix-neuf ans, et que je retournais dans le village où j’ai vécu avec mes grands-parents (ce sont eux qui m’ont élevé), j’allais chaque dimanche voir Mme Dumigny à la tribune. La pauvre souffrait d’arthrose, donc elle ne jouait pas de grands monuments du répertoire, mais peu importait : j’étais plus fondu d’orgue que de trompette !

Pourtant, ce choix par défaut t’a plu aussi…
Bien sûr, la trompette est un monde fascinant. En plus, j’avais tout à en découvrir ! Dans les années 1973-1980, le baroque n’était pas très développé. En revanche, j’écoutais Maurice André et Georges Jouvin. Je formais mon oreille. J’avais beaucoup de pain sur la planche…

Comment as-tu construit ton goût musical ?
Avec le temps. Quand j’étais au conservatoire de Versailles, avant d’être admis à Paris, je faisais la musique de scène à la trompette. Automatiquement, quand tu travailles avec un orchestre professionnel, tu apprends. Quand tu entends Gwyneth Jones ou Luciano Pavarotti, tu apprends. Même sans que tu ne t’en rendes compte, ton oreille se forme. Elle devient difficile…

… mais, pour toi, cette expertise ne sacralise pas les clivages instrumentaux.
Non, parce qu’il n’y a pas de clivage ! La musique, c’est un tout. Quel que soit l’instrument, tu gardes la même oreille. Quand je suis sorti du CNSMDP, j’ai commencé une carrière de soliste, mais je n’ai pas abandonné pour autant le piano ou l’orgue, même quand j’étais prof de trompette à l’École Normale de Musique.

Tu y as enseigné jusqu’en 2007.
Oui, et j’ai eu la chance d’y faire travailler des élèves de la trempe d’un Ibrahim Maalouf. C’étaient pas des perdreaux de l’année !

Alors, pourquoi changer de crèmerie ?
J’avais l’impression d’avoir fait le tour de la trompette, donc j’ai décidé de faire de l’orgue. C’est aussi simple que ça. J’ai commencé à travailler en profondeur Les Variations Goldberg ; j’ai enregistré Le Clavier bien tempéré avec le pianiste Dimitri Vassilakis et la claveciniste Christine Auger ; et le festival Bach de Toul est arrivé sur ces entrefaites.

 

 

 

« Trop souvent, les musiciens sont fiers de s’adresser à un tout petit nombre »

 

Autrement dit, tu ne comprends pas le procès en illégitimité que certains t’intentent aujourd’hui.
Ce que j’en comprends, c’est qu’il y a des gens qui sont aigris et qui ne m’aiment pas. Mais qui sont-ils, ces gens, par rapport aux musiciens avec qui je travaille, que j’apprécie et qui m’apprécient ? Par exemple, Éric Lebrun – c’est pas rien, comme organiste, Éric ! – est un ancien clarinettiste. Il comprend très bien mon cheminement. C’est un grand ami. Je m’entends très bien avec des organistes incroyables, au palmarès long comme le bras et à qui il ne vient pas à l’idée de me reprocher d’avoir joué de la trompette dans mes jeunes années ! Je n’ai aucun problème avec les grands musiciens. De sorte que si certains médiocres me cherchent des poux, m’envient, tentent de plaquer sur moi leur propre syndrome d’imposteur (parfois tout à fait justifié), franchement, qu’est-ce que je m’en fiche, pour rester poli !

Il est vrai que ton parcours atypique et tes réussites

  • (perpétuation d’un important festival,
  • aboutissement d’ambitieux projets d’enregistrement comme l’intégrale pour orgue d’Olivier Messiaen,
  • achèvement de la restauration du grand orgue de Toul, etc.)

sont susceptibles de susciter un zeste de jalousie.
Peut-être, mais ce n’est pas qu’une question de personne ! Le milieu de l’orgue pousse à ces jugements à l’emporte-pièce. Il est trop petit. Trop vibrant d’entre-soi. Trop sclérosé. Dans la musique, les grands musiciens savent s’extraire de leur microcosme. Encore une fois, peu importe l’instrument dont tu joues, l’important reste de garder une ouverture d’esprit. Regarde la trompette : Guy Touvron [dont la fin de carrière a été perturbée par des scandales sexuels, NDLR] vient de décéder. Il reste qui ?  Thierry Caens, Éric Aubier dans la génération d’après, et la jeune génération. Regarde Clément Saunier et Lucas Lipari-Mayer, à l’Ensemble intercontemporain, ce sont des pointures qui n’ont pas d’œillères. Ils ne sont pas repliés sur le petit monde de la trompette et ses querelles de chapelle. Alors, on me dit : « Ils n’ont pas le niveau de Maurice André ! » Et pour cause, ils ne veulent pas copier l’ancêtre, ils veulent être eux ! Surtout, ils connaissent une foultitude de choses à côté de leur spécialité, et ils sont prêts à découvrir ce qu’ils ignorent ou approfondir ce qu’ils ont effleuré. Avec eux, quand on travaille un choral de Bach, on peut mettre un focus sur un mordant parce que l’ornementation baroque, ce n’est pas leur pain quotidien. Donc je leur explique comment et pourquoi attaquer un trille par le haut ou par le bas, avec une terminaison supérieure ou inférieure, le genre de détails essentiels que j’enseignais à l’École Normale. Ensemble, on ne joue pas chacun de son instrument, on fait de la musique. Je n’en démordrai pas : peu importe l’instrument, c’est la musique qui compte.

Tu dis parfois qu’être musicien, ce n’est pas jouer d’un instrument.
Je confirme ! Il y a des gens qui ne jouent pas d’un instrument et sont très musiciens. Inversement, un instrumentiste n’est pas forcément musicien. À mon avis, c’est parce que l’on oublie cette évidence que la musique se trouve dans une impasse depuis tant d’années. Pourquoi l’accuse-t-on d’être dépassée, réactionnaire, bourgeoise ? Parce que, trop souvent, elle est fière de ne s’adresser qu’à un tout petit nombre. Résultat, le dénominateur commun entre l’ensemble des humains et elle se réduit comme peau de chagrin. Il est trop petit. J’essaye de lutter contre cette attrition, voilà tout.

 

 


Pascal Vigneron. (c) Quantum.

 

 

Épisode deuxième
Penser l’orgue

 

Pascal, dans l’épisode liminaire de cet entretien, tu as tenté de dénouer un premier paradoxe : trompettiste par défaut, tu es devenu organiste par choix. Tu en as profité pour nous expliquer pourquoi, selon toi, l’instrument ne fait pas le musicien et réciproquement. Est-ce pas un second paradoxe de la part de quelqu’un qui a travaillé avec Selmer pour peaufiner la fabrication de la trompette, puis qui a conseillé la ville de Toul pour la restauration du grand orgue ? Finalement, l’instrument, ça compte, non ?
Bien sûr qu’il y a un lien entre l’instrument et la musique, mais ce lien existe entre tous les instruments et la musique ! Il est peu ou prou le même entre l’orgue et la musique qu’entre la trompette et la musique. Je te parle d’un état d’esprit, d’une exigence, d’une réflexion qui ne s’arrêtent ni quand on change d’instrument, ni quand on en pratique plusieurs en parallèle comme je l’ai fait.

De là à passer d’expert ès trompette à expert ès facture d’orgue, admets qu’il y a un pas et que vous n’êtes pas nombreux à l’avoir franchi…
Je te l’ai dit, mon but, c’était de faire de l’orgue voire de faire des orgues. Au point que j’ai suivi un CAP de menuiserie, dans ma jeunesse, avec un seul but : faire de la facture d’orgue. Donc j’ai appris à travailler le bois. Pas au niveau d’un facteur d’orgue, peut-être ; mais j’ai les bases. J’ai construit ma maison avec un studio d’enregistrement…

… on en parlera presque bientôt…
… eh bien, dans la maison, dans le studio, j’ai fait à peu près tout moi-même, sauf l’ossature bois. J’ai posé le parquet, j’ai isolé, etc. Pour ça, il faut quand même savoir manier les machines, les onglets, savoir faire une mortaise ou déligner une planche, etc. Les machines aident, c’est sûr, qui plus est en facture d’orgue. Regarde, Jacques Nonnet, un type extraordinaire qui était chez le facteur Giroud, il dispose de machines au millième. Du coup, quand ses collègues et lui posent une mortaise ou un chevron, c’est impeccable. Au dix-huitième siècle, ils devaient faire la même chose à la scie, ça leur prenait infiniment plus de temps et plus de personnel. L’évolution est impressionnante !

 

 

 

« J’aurais bien testé des chamades avec un cône de sax soprano »

 

Précisons que la menuiserie est souvent la base du parcours des facteurs.
Oui, la menuiserie et un certain esprit, aussi. Comme tu l’as dit, j’ai beaucoup travaillé avec Selmer. Je dois beaucoup à cette boîte. Elle m’a vraiment aidé à développer ma carrière.

J’ai lu que tu ne voulais pas être décrit comme leur essayeur mais comme un « collaborateur privilégié »…
Bon, tout dépend de ce que l’on entend par « essayeur ». J’ai effectivement essayé des innovations avec eux, mais j’étais partie prenante, je réfléchissais, je proposais, je discutais, je ne me contentais pas de venir souffler dans un tube ou une embouchure. La facture instrumentale m’a toujours passionné, peu importe l’instrument, encore une fois ! Avec Selmer, par exemple, on réfléchissait à la taille des ouvertures. C’est tout sauf un détail, si tu y réfléchis, parce qu’un corps sonore, que ce soit une trompette ou, dans un orgue, une flûte harmonique, son principe est le même. Ta pression de base, qu’elle s’exerce par un soufflet ou par le diaphragme, c’est pareil ; qu’elle fasse vibrer une anche ou des lèvres, c’est pareil !

Entre trompette et orgue, à t’en croire, tout ne serait que continuité.
Il y a des spécificités, évidemment. Cependant, il y a beaucoup de points de connexion. Par exemple, j’avais suggéré à Yves Koenig de tester des chamades en partant du cône d’un saxophone soprano. Ne rigole pas, c’est tout sauf bête. Selmer aurait pu s’y coller, mais ça ne s’est pas concrétisé. On aurait pu partir du huit pieds, prendre les cinquante-six ou soixante notes et imaginer un truc intéressant parce que le laiton utilisé chez les sax, surtout avec un vernis mat, brossé, argenté ou aurifié, est beaucoup plus épais. Ça aurait mérité d’être exploré. Dommage !

Sera-ce un signe de ce « manque d’ouverture » que tu dénonces ?
Possible.

 

 

 

« Michel Chapuis guidait les facteurs avec qui il travaillait »

 

Dans ta démarche, la facture d’orgue te permet d’emboucher, d’une part, ton savoir-faire et de menuisier et d’essayeur au sens que tu as spécifié, avec, d’autre part, l’aboutissement d’une réflexion sur la musique, le souffle et l’ouverture.
Disons que les choses se sont bien boutiquées, d’autant que, là-dessus, est arrivée l’aventure du grand orgue de Toul. J’avais déjà bricolé de belles choses ailleurs. Par exemple, j’avais rapatrié un orgue hollandais à la collégiale de Saint-Gengoult. Je l’avais récupéré en pièces détachées. Je l’ai remonté entièrement de A à Z. Je ne me hausse pas du col mais, pour mener à bien ce genre de mission, faut quand même avoir quelques notions. Cela étant, y a des domaines auxquels je ne touche pas.

Comme ?
L’harmonie.

Pourquoi cette limite ?
Parce que je pourrais essayer de m’y coller, mais je sais que ce ne serait pas bien fait. C’est comme la soudure : sans moi ! Il faut avoir la main. Il y avait un tuyautier chez Mühleisen que Julien Marchal a repris chez Koeing, il est extraordinaire. Il a vraiment une main magique. Il va d’un bout à l’autre, il met son blanc d’Espagne, il assure à chaque fois, c’est formidable. Donc, ça, je ne le ferai pas. Quand tu fais, il faut aussi savoir où t’arrêter. Michel Chapuis, qui était un ami, avait aussi cette lucidité.

Parfois, certains ne l’ont pas.
Non, même de grands bonshommes, même dans de grands endroits. Tiens, par exemple, il y a quarante ans, j’ai vu François Chapelet sortir des trompettes de l’écho pour les mettre en chamade avec des tuyaux. C’était saugrenu, mais ça ne se ferait plus, aujourd’hui !

La page Wikipedia de Michel Chapuis précise qu’il connaissait « la facture d’orgue pour l’avoir pratiquée lui-même, ce qui a simplifié ou compliqué ses rapports avec les facteurs d’orgue »…
Pfff, Wikipedia, qui lit encore ça ? La vérité, c’est que Michel connaissait plein de choses. Ça guidait les facteurs avec qui il travaillait, et ça les guidait en direction du bon sens. Aujourd’hui, les organistes qui mettent les mains dans le cambouis ne sont pas si fréquents. Par exemple, à Toul, à cause des peaux de cuir qui sont usées, on a parfois des pannes sur l’équerre qui remonte vers l’abrégé de pédale : j’y vais, je regarde, je répare, ça évite de faire venir un facteur pour un truc réparable sans lui.

 

 

 

« Je ne veux pas d’une société du clivage donc de la limitation »

 

Dans le premier épisode, tu évoquais aussi Pierre Cochereau qui, sans offense, avait sa réputation de bricoleur du dimanche…
Pierre bricolait comme un fou. Il bricolait même l’électricité. Quand je suis allé chercher son piano que je vais mettre dans mon studio d’enregistrement, Marie-Pierre m’a montré des fils qui couraient… Oh la la ! Il devait s’offrir de jolis feux d’artifice, avec ça, c’est sûr ! Mais c’était un gamin. Et alors ? C’est pas une performance, quand tu as son talent et son vécu, d’avoir su rester un gamin ?

Soit, mais contestes-tu que, même entre vedettes de l’orgue, les polémiques sur la facture soient légion ?
Bien sûr, s’apprécier, se respecter, ça n’empêche pas les bisbilles. Ainsi, Michel [Chapuis] avait expliqué à Pierre [Cochereau] que le départ de la pédale du Cavaillé de Notre-Dame, pourtant sur moteur pneumatique, était aussi immédiat que l’électricité… sauf que, sans l’électricité, tu n’as pas les combinateurs ou le crescendo pour des orgues de cette dimension. Les deux n’étaient pas d’accord ! De façon plus générale, ce que signifie cette anecdote, à mon sens, c’est que, en facture d’orgue comme dans la vie, les points de vue se discutent. Ils ne s’annihilent pas. Pourquoi opposer ce qui, souvent, peut se concilier et faire avancer ?

Je ne t’apprendrai rien en pointant le fait que la facture d’orgue ne vise pas toujours le progrès.
Mon Dieu, non ! Il y a tant d’orgues que l’on renvoie deux siècles en arrière, ces temps-ci, sous couvert du respect délétère d’une pseudo historicité ! À l’inverse, je pense à Pierre Pincemaille, avec qui j’ai donné beaucoup de concerts. Pierre était pour la synthèse. Il demandait : « Pourquoi, pour écouter du Couperin, il faudrait aller dans telle église, et pour écouter du Vierne dans telle autre ? »

Parce que, sur la plupart des orgues, on ne peut pas tout jouer, peut-être, et que certains font mieux sonner certains répertoires que d’autres ?
Je n’en suis pas toujours sûr. Surtout, je ne suis pas sûr que ce soit l’avenir de la facture. On vit de plus en plus dans une société de la spécialisation, donc du clivage, donc de la limitation. Il faut se méfier de ce réflexe sclérosant. Regarde à la trompette, à la clarinette, on peut tout jouer avec un seul type d’instrument !

Tu sais bien qu’il y a des instruments anciens : il y a des orchestres spécialisés dans le baroque, dans la musique romantique, avec des musiciens munis d’“instruments d’époque »…
Certes, mais on peut aller loin, comme ça, avec l’hyperspécialisation et les scléroses que cela entraîne ! Moi, je ne suis pas sûr que ce soit souhaitable, donc je lutte en musique et en facture pour proposer d’autres solutions.


Photo : Rozenn Douerin

 

Épisode troisième
Faire bouger l’orgue

 

L’orgue de Toul, cette Grosse Bête dont tu as chapeauté la restauration-reconstruction, illustre ta volonté de penser l’instrument comme un outil synthétique et non pas, comme ce peut être le cas çà et là dans telle ou telle église, dans telle époque voire telle région géographique.
Toul n’était pas fait pour avoir un orgue spécialisé. Le Schwenkedel était un orgue néobaroque. C’était le premier orgue de cathédrale construit après-guerre. Je le précise parce que l’époque est trrrès importante pour comprendre ce qu’était cet instrument mécanique de quatre claviers.

Il ne reste plus grand-chose de l’original…
Tu rigoles ? Nous avons gardé l’essentiel, le plus beau, le meilleur, tout simplement, et nous l’avons mis en valeur. Écoute, on vient de finir l’électrification de tous les claviers. Je peux te dire que, avant, quand tu jouais les quatre claviers accouplés sans l’électrification, fallait se mettre debout ! Tous les organistes qui sont passés depuis quinze ans disent pareil. En quoi cette modification invisible transforme-t-elle l’orgue ? Je vais te le dire : elle conserve l’identité de l’instrument et change la vie de l’organiste !

 

« À toutes les époques de la musique donc de la facture d’orgue,
on commet des erreurs »

 

L’orgue de Toul a donc gagné en répertoire ce qu’il a perdu en spécificité…
D’où sors-tu cela ? On n’a rien perdu, enfin ! Simplement, aujourd’hui, on peut tout jouer, tout, de Buxtehude à Messiaen. Tu parles d’un crime musical ! Et ces modifications ont toutes été pensée par rapport à l’existant, pas par rapport à nos petites convictions ou notre envie de nous faire plaisir ! Par exemple, avec Yves Koenig on a repris les noyaux d’anche : trop petits. De même, on a repris les mixtures, issues de l’époque Litaize donc très acides. Elles étaient trop petites ! Un autre exemple ? Au positif de dos (oui, je connais l’orgue par cœur…), une fourniture commençait comme Dom Bedos, c’était super… sauf que, à la deuxième octave, la cymbale sautait ; et, ça, c’était pas possible ! Donc on a recomposé la cymbale. Ce n’est plus comme avant, mais on fait mieux sonner ce qui était là avant. Imagine ce que ça donne : comme, au grand orgue, on a un Dom Bedos de cinq à sept rangs, avec la bonne cymbale, les quatre pleins jeux dégagent un sentiment de plénitude peu commun. Franchement, si ça, ça revient à dénaturer l’orgue aux oreilles des puristes, je souhaite à beaucoup d’instruments d’être dénaturés de la sorte.

Estimes-tu avoir déjoué toutes les chausse-trappes qui guettent des restaurations de cette envergure ?
Bien entendu, à toutes les époques de la musique donc de la facture, on commet des erreurs. Même si le résultat me paraît peu contestable, nous en avons donc peut-être commis.

Pourquoi ?
S’occuper de facture amène à aller dans un sens ou dans un autre. Or, personne n’a totalement raison et peut-être que personne n’a totalement tort. À Toul, l’ouverture de la voix céleste est formidable, parce que c’est une céleste assez douce, un peu comme une unda maris. Avec ça, on peut enregistrer l’intégrale de Messiaen, on l’a prouvé, mais pas que ! David Cassan va bientôt jouer la Troisième symphonie de Louis Vierne sur cet instrument, ça va être incroyable… d’autant qu’on va jouer le troisième mouvement, l’adagio, à deux orgues, en partant de la version pour orgue et orchestre que j’ai enregistrée avec orchestre d’harmonie. Je jouerai le départ en bas, ça va être dingue.

 

 

 

« Qui joue Elsa Barraine aujourd’hui ? »

 

Moralité ?
La restauration de l’orgue de Toul prouve une fois de plus que la facture d’orgue ne doit pas être une théorie ou une pratique bloquée. Par exemple, je sais où se trouve l’orgue de la salle Pleyel. L’instrument est incroyable ! La pression est monumentale car l’orgue était placé au-dessus de l’orchestre. Les sommiers étaient en okoumé, donc ils peuvent tenir deux siècles. Ce sont des sommiers à membrane…

Précisons deux choses. Un, dans l’orgue, un moteur produit de l’air, on le stocke dans un réservoir (c’est la différence avec un harmonium où l’air non utilisé est perdu), puis les sommiers gèrent l’envoi de l’air dans les tuyaux afin d’émettre le son demandé par le musicien… quand tout se passe bien. Deux, il existe trois types de sommiers : à registres (le plus fréquent, c’est une soupape qui libère l’air ou le maintient fermée), à ressorts (plus compliqué, une seconde soupape, actionnée par un ressort, contrôle le mécanisme) et à membranes.
Quand le sommier est à membranes, on n’a pas une laye avec une soupape mais on a un moteur électrique sous chaque tuyau. L’orgue de la salle Pleyel était composé avec les octaves graves et les octaves aigus réelles. Ça signifie que, au lieu d’avoir soixante-dix jeux, on en a trois fois plus. C’était fait exprès parce que l’instrument était mal placé, avec une clairevoie…

… donc derrière une barrière ajourée…
… de sorte qu’on ne l’entendait pas bien. Ces stratégies inventives ont été inventées pour lui donner sa personnalité et sa sonorité malgré tout, sous l’égide de Marcel Dupré. C’était une évolution formidable pour les salles de concert. En sus, cet instrument est le dernier Cavaillé-Coll. Son jument était l’orgue de Verdun. La console était identique – sauf que là, c’était Rambervilliers qui a complété. Bernard Dargassies, alors chez Danion, a démonté l’instrument de Pleyel, donc il le connaît à fond. Depuis quelque temps, je cherche un endroit où le réinstaller, mais il faut des sous – tu penses, soixante-dix jeux, une console mobile, c’est beau mais c’est cher !

On en revient au paradoxe apparent signalé au début : en fait, quand on parle d’instrument, on parle bien de projet musical car, malgré qu’on en ait, on ne peut pas tout jouer sur tous les orgues.
En effet, parler de l’orgue en tant qu’instrument, c’est parler de projet et, j’insiste, d’ouverture. À l’époque de Maurice Duruflé, les programmes des récitals, c’était pas que du Bach ou que du Clérambault !

Que du Clérambault, pour un récital d’orgue, c’est rare…
On le fait de temps en temps, mais pas toute l’année, merci ! Alors, si on veut donner un concert ouvert sur le public, donc avec un peu de musique ancienne, préromantique, romantique et moderne, il faut l’instrument qui va avec. Sinon, on se retrouve avec des compositeurs qu’on ne joue plus. Qui joue Elsa Barraine, aujourd’hui ? Qui joue du Jean-Jacques Grunenwald ? Tu entends souvent du Grunenwald ? Pourtant, il écrivait très, très bien. Il a composé aussi de la musique de film. Je l’ai connu à Saint-Sulpice. Je me souviens d’une fois où il discutait de son futur concert avec programmateur du festival de Masbourg. Il lui lance : « Je pense jouer du Clérambault… » Ç’avait du sens car Clérambault, comme Grunenwald, avait été organiste à Saint-Sulpice – sur le Cliquot, lui. Le type est un peu embêté parce qu’il sait que ce répertoire n’est pas la spécialité de l’artiste. Il balbutie : « Mais, maître, on a en a déjà joué l’an dernier, alors… » Et Grunenwald de se tourner vers son fils et, avec sa diction très vieille France : « Note : pas de Cléramabault à Masbourg ! »

 

 

 

« J’aime pas les esclaves »

 

Saint-Sulpice, voilà un orgue qui ne devrait pas être transformé de sitôt…
Non, on n’y touchera pas parce qu’il est dans son jus mais, même si peu l’admettront en public, rien n’empêcherait, en procédant avec beaucoup d’intelligence, de libérer les deux esclaves qui t’entourent quand tu donnes un concert, en installant un combinateur. Moi, j’aime pas les esclaves. Je préfère donner des récitals sans personne à côté de moi [pour tirer les jeux, NDLR], sauf éventuellement un assistant pour tourner les pages dans les longues pièces compliquées.

Le grand tabou de Saint-Sulpice, c’est le combinateur.
Je respecte infiniment cet orgue merveilleux mais, quitte à choquer, je ne vois pas pourquoi on n’oserait pas ouvrir publiquement la réflexion sur la création d’un tiroir sous les registres, à droite, que personne ne verrait. On y glisserait le combinateur. On ne toucherait surtout pas au magnifique système pneumatique ; sauf que, derrière les tirants de registre, où on a énormément de place, on mettrait un moteur derrière chaque tirant. Si bien que, à chaque changement de registration, ton assistant se contenterait d’appuyer sur le séquenceur. Ça n’abîmerait pas le moins du monde le patrimoine, et ça irait dans le sens de Louis Vierne qui disait : « Le véritable élément de vie, dans l’art, réside dans l’évolution. Ne renonçons à aucune conquête d’aucun temps, mais utilisons-la à l’exclusion de tout autres système préconçu. » Tu sais pourquoi il disait ça ?

Non.
Parce qu’il était allé aux États-Unis. Il faut toujours s’ouvrir l’esprit et ne pas être obnubilé par sa vérité. Je me souviens de Jacques Amade, un organiste extraordinaire que le mari de Marie-Claire Alain n’aimait pas pour des raisons qui le regardent. À un moment, le mari de Marie-Claire se tourne vers elle et s’offusque de l’interprétation – je le dis en termes mesurés. À quoi Marie-Claire répond cette phrase : « Mais laisse-le, si ça lui fait du bien ! » Magique, non ?


Pascal Vigneron jouant les variations Goldberg de Johann Sebastian Bach à Saint-André de l’Europe (Paris 8). Photo : Bertrand Ferrier.

 

Épisode quatrième
Oser l’orgue électronique

 

Pascal, nous avons franchi plusieurs tabous dans le troisième épisode, notamment en posant que le respect de l’Histoire et de l’historicité des instruments ne devrait pas empêcher des évolutions raisonnables et raisonnées. Osons franchir un step dans l’ultraprovocation – à l’aune du petit monde de l’orgue, ça arrive vite – et évoquons l’orgue numérique, c’est-à-dire un instrument qui produit des sons non à l’aide de tuyaux mais grâce à des échantillons diffusés par haut-parleurs. C’est désormais officiel depuis quelques jours : en attendant la reconstruction de l’orgue de chœur, Notre-Dame va accueillir, ô scandale ! un orgue numérique, signe que ce type d’instrument gagne du terrain. Tu es toi-même à la tête de quelques spécimens, dont un impressionnant Hauptwerk Virtualis. Dès lors, tu connais les reproches qui te sont faits, parfois vertement, car, avec tes instruments déplaçables, tu joues là où il n’y pas d’orgue… et aussi là où il y a des orgues.
Bien sûr. Avec mes orgues Hauptwerk, je joue là où il n’y a pas d’orgue et là où il y a des orgues si on ne peut faire autrement. Par exemple, à la cathédrale de Toul, j’ai programmé un concert avec l’orchestre de la Garde républicaine. Le diapason de l’ensemble, c’est 442. Quand tu joues le concerto en ré mineur ou la suite de Respighi, tu vas t’y coller avec l’orgue, qui plus est à l’autre bout de l’église ? Est-ce que, si tu étais pianiste, tu jouerais un concerto de Mozart avec le piano à cent mètres de l’orchestre ? Ben non. Alors, quand on a la possibilité d’avoir des salles ou des églises avec un orgue de chœur à tuyaux déplaçable, c’est parfait ; mais quand ce n’est pas le cas, qu’est-ce qu’on fait ?

 

« Heureusement que la vie évolue ! »

 

On programme des œuvres adaptées au contexte architectural et musical ?
Autrement dit, on se limite. Je ne veux pas de ce genre de limites. Donc je lutte. Par exemple, quand je vais donner les concerti de Salieri et des transcriptions à la salle des fêtes de Vandœuvre-lès-Nancy, y a pas d’orgue. On pourrait dire : « Ah, dommage, on ne fait rien, au revoir ! » Ben non. Je viens avec mon Virtualis, et on va quand même faire deux concerts scolaires devant trois mille élèves avant un concert à entrée libre le soir ! Dans ces conditions-là, pas d’autre solution que l’orgue numérique. Pourquoi ne pas y recourir ?

Il y a aussi la solution Jean-Baptiste Monnot…
C’est une autre possibilité, mais il n’y a qu’un orgue. Comment tu fais si tu as une œuvre pour deux orgues ?

Je l’associe à la proposition complémentaire de Henri-Franck Beaupérin ?
Hum, oui, c’est encore une autre possibilité.

Pourquoi n’as-tu pas envisagé de développer ces solutions « à tuyaux » ? Soyons clairs, est-ce une question pécuniaire ?
Même pas. La vraie raison est pratique. Regarde, le 30 juin, avec la Garde républicaine, l’orchestre arrive à 10 h, on répète à 11 h, on mange à midi, on joue à 15 h. Moi, j’ai pas le temps d’accorder l’orgue. Faut arrêter de voir les soi-disant mauvais côtés, les « c’est pas comme ça qu’on faisait », les « ça va tuer les facteurs d’orgue »… Heureusement que la vie évolue, et évidemment que ça ne va tuer personne ! Sans compter que le Hauptwerk Virtualis…

Petite pause sous-titre, si tu veux bien : les orgues Hauptwerk, du nom d’un logiciel, désignent des instruments numériques qui intègrent une banque de sons (ou plusieurs) échantillonnée sur des instruments prestigieux, où chaque tuyau a été enregistré tour à tour, parfois sans avoir été accordé avant la prise de son, hélas, comme pour l’orgue de Saint-Étienne de Caen…
Pour mon Hauptwerk Virtualis, tout a été réharmonisé, et les orchestres sont ravis. J’ai fait le Requiem de Fauré avec l’orchestre de Metz, à l’Arsenal (où il n’y a pas d’orgue), en mars 2024, et j’étais complètement fondu dans l’orchestre, ce qui est vraiment le rôle de l’orgue dans cette version. Quand je joue avec un orchestre, il veut un diapason à 432 ? 442 ? Je me règle instantanément. Dois-je préciser que quand on est dans des salles comme la Philharmonie ou Radio-France, même Gaveau si l’orgue était en état de fonctionner, on prendrait l’orgue à tuyaux ?

 

 

 

« On a mis l’orgue dans le jardin »

 

Bien que tu sois passionné par les possibles qu’ouvre l’orgue numérique, tu restes aussi passionné par l’orgue à tuyaux.
L’opposition est ridicule ! Ridicule ! Je n’ai jamais été, je ne suis pas et je ne serai jamais contre l’orgue à tuyaux, enfin ! J’ai contribué à refaire celui de Toul, je suis en train d’en récupérer deux en Angleterre, et je viens d’en trouver un pour l’abbaye Saint-Georges à Saint-Martin-de-Boscherville (actuellement, il y en a un, mésotonique, au diapason 410, tu parles comme c’est pratique)… T’en connais beaucoup, des gens qui sont « pour » l’orgue à tuyaux, qui en font autant « pour » l’orgue à tuyaux que moi qui suis censé être « contre » ?

Certes, l’orgue électronique…
… numérique…

… permet de jouer de l’orgue là où pas d’orgue à tuyaux. Néanmoins, tu as conscience de l’objection, tout à fait fondée, malgré que tu en aies : défendre l’orgue numérique, infiniment moins coûteux en entretien risque, à terme, de condamner l’orgue à tuyaux puisque ça fait « presque pareil » pour beaucoup moins d’argent – et nombre de conseils économiques paroissiaux en ont hélas pris acte depuis lurette…
Je te le répète : opposer orgue à tuyaux et orgue numérique comme tu le fais est une absurdité qui ne repose sur rien. En réalité, l’orgue numérique est une option supplémentaire qui permet de prolonger l’orgue à tuyaux. Ceux qui pensent que le premier taille des croupières au second ont le droit de le penser, comme j’ai le droit de penser exactement le contraire.

Comment expliques-tu ta position ?
Mais enfin

  • parce que l’orgue numérique ouvre de nouveaux espaces de concert à l’orgue,
  • parce qu’il permet de donner des concerts d’orgue où l’orgue joue juste,
  • parce qu’il le libère de son carcan religieux (arrêtons de nous cacher derrière notre auriculaire : beaucoup de gens ne veulent plus entrer dans des églises… sans compter que le confort des spectateurs, pendant les concerts, y est souvent atroce !),
  • parce qu’il permet d’ouvrir la musique d’orgue à un public plus large, etc.

Tiens, à la collégiale Saint-Gengoult, à Toul, les deux orgues ne sont pas en état de jouer. L’orgue de tribune est hors service. La tribune elle-même pose des problèmes de sécurité. Le petit orgue, cette année, je voulais le refaire. Pour 22 000 €, on changeait les claviers, on mettait des claires-voies pour la soubasse, on coupait la quinte pour en faire un jeu soliste… et ça me permettait de jouer les sonates d’église que je vais donner fin juillet. Seul inconvénient : on n’a pas de sous pour le refaire hic et nunc. Alors on ne donne plus de concert ? Ben non, j’y vais avec mon Virtualis.

… et l’orgue à tuyaux reste à l’abandon.
Mais il est à l’abandon ! C’est pas parce qu’il y a un orgue numérique qu’il est à l’abandon : avec ou sans Virtualis, il est HS. Avec le Virtualis, la musique d’orgue continue de résonner à la collégiale. Et pas qu’à la collégiale… J’ai joué en plein air avec Brigitte Fossey, au nord-est de Nancy, dans un château de style moderne, type arts déco. On a mis l’orgue dans le jardin, avec les enceintes, c’était formidable. Est-ce que j’aurais dû renoncer à cette occasion de faire de la musique ? Bon sang, la musique doit être partagée avec le plus grand nombre ! Pas qu’avec le public rare et vieux (plus que vieillissant…) des récitals d’orgue à la papa, et pas que dans les conditions catastrophiques que l’on rencontre parfois sur certains instruments ! Sérieusement, tu vas de temps en temps écouter un concert d’orgue ? Tu n’as jamais envie de hurler : « C’EST FAUX ! » Aucun pianiste n’accepterait de jouer sur une casserole qui n’a pas été accordée, et il n’aurait aucune raison de le faire ! Pourquoi, à l’orgue, doit-on considérer qu’il est normal de jouer sur des instruments qui sont faux ? Sérieusement, pourquoi ? Ça fait au moins trente ans que je pose la question, j’attends toujours la réponse.

 

 

 

« Il y a des ayatollahs dans chaque chapelle musicale »

 

Bah, tu la connais, la réponse : l’accord de l’orgue est un rien plus fastidieux… et plus coûteux. Zuzana Ferjenčíková affichait un budget accord de l’orgue à quatre chiffres pour son premier enregistrement Liszt/Guillou à Saint-Eustache.
Et alors ? Quand on a enregistré l’intégrale pour orgue d’Olivier Messiaen, on accordait l’orgue toutes les nuits. Toutes les nuits ! Utiliser dignement l’orgue à tuyaux est à ce prix. Sinon, il y a l’orgue numérique. Il ne faut pas se voiler la face : pour le grand public mélomane, ce qui est déjà une minuscule partie du grand public, l’orgue, c’est le truc qu’on entend dans la Troisième symphonie de Saint-Saëns…

… pour laquelle les orgues électroniques Allen sont souvent de sortie.
Donc allons au bout du raisonnement. Faut-il poser, comme les puristes, que, « s’il n’y a pas d’orgue à tuyaux, il ne faut pas jouer cette œuvre » ? Cette posture est antidémocratique ! On priverait des gens du plaisir d’écouter une belle symphonie avec orgue parce qu’il manque des tuyaux dans une salle de concerts ? Bah, ça tient pas la route. C’est pas sérieux. D’ailleurs, beaucoup d’organistes qui ont cette posture, quand on leur propose de jouer la Saint-Saëns sur un orgue numérique, ils revoient leur position… Mais c’est à cause de clichés pareils que, dans le milieu de l’orchestre, l’orgue est considéré comme un rebut. Or, dans les années 1870-1950, l’orgue était un collègue de l’orchestre très prisé. Regarde les symphonies d’Alexandre Guilmant – un musicien formidable, ce type ! Au Trocadéro, l’orgue était très bien placé. On mettait l’orchestre devant. Ça sonnait du tonnerre de Dieu !

J’imagine à peine le contrat d’entretien…
Là, pour une fois, tu as raison : c’était monstrueux. À chaque fois qu’il y avait un concert, tout l’instrument était repris. À l’époque, les chefs, fallait pas les accuser de pinailler. Après, ç’a donné des excès. Je me souviens de Marek Janowski, quand il dirigeait le Philhar. Il y avait un orgue au 104, qui avait été repris sous l’égide de Gilles Cantagrel avec Bernard Dargassies. Janowski n’en voulait pas car il n’était pas à 442. Les violons, le hautbois étaient vent debout, eux aussi. Ça se comprend et, cependant, ça conduit parfois à des excès. Il y a des ayatollahs tapis ou affichés dans chaque petite chapelle musicale. Personne ne semble vouloir se parler. Chacun pense qu’exclure l’autre est judicieux, au nom d’on ne sait quelle pureté culturelle, d’on ne sait quel entre-soi délétère, d’on ne sait quelle posture qui conduit in fine le monde de la musique à s’atrophier. Libérons l’orgue des anathèmes ou des visions footballistiques où chacun devrait éternellement rester à tirer son petit corner. Ça ne peut jamais déboucher sur quelque chose de beau et de bon.

Ta fougue témoigne de ce que la question de l’orgue numérique dépasse la question de l’instrument : c’est, plus largement, une question liée à une vision de la culture en général et de la diffusion de la musique dite savante en particulier. C’est ce que tu essayes de démontrer aussi en tant que programmateur – et c’est donc ce que nous examinerons dans un tout prochain épisode.

 


Pascal Vigneron et ses fans en l’église Saint-André de l’Europe (Paris 8). Photo : Bertrand Ferrier.

Épisode cinquième
Programmer de l’orgue-et-pas-que

 

Jouer de l’orgue, programmer un festival : même combat, pour toi, celui qui consiste à construire un projet, à s’y tenir et à le développer en accord avec des convictions musicales fermement ancrées. D’ailleurs, le destin de l’orgue et du festival semblent en partie liés !
Le festival de Toul a été fondé il y a quinze ans. On partait de rien du tout. Vraiment. J’avais un concert à Saint-Maurice-sous-les-Côtes…

… un tout petit village du Grand Est…
J’étais avec Michel Giroud. Michel est un grand facteur d’orgue. À quinze ans, il était chez Schwenkedel…

… la manufacture qui a construit l’orgue de la cathédrale de Toul.
Il était même là pour l’inauguration de l’orgue de la cathédrale, dans sa version princeps.

Toi, non.
En effet, j’avais un empêchement : je venais de naître le jour même !

 

 

 

« On ne se méfie jamais assez de la sclérose »

 

« Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous… » À quoi ressemblait le Schwenkedel, pendant que tu vagissais ?
Oh, à l’époque, c’était un orgue néobaroque, le premier avec quatre claviers mécaniques d’après-guerre, le plus gros qui sortira des ateliers Schwenkedel. Pour comprendre l’instrument, il faut avoir conscience de deux caractéristiques. La première, c’est que, bien qu’il soit de dimension conséquente, il a été construit à l’économie. Par exemple, tous les panneaux arrière de l’orgue, gigantesques, étaient en aggloméré. De nombreux porte-vents, pareil avec du Vestaflex. Pourtant, c’était un orgue neuf ! Sauf que l’époque voulait ça. La guerre avait causé d’immenses dommages et les finances étaient à sec.

Le choix aurait pu se porter sur un instrument plus qualitatif quoique moins grand.
Il aurait pu, mais non. On a construit comme on a pu un instrument de 63 jeux (nous, on a porté ce total à 70), c’est la première caractéristique. La seconde, c’est que l’orgue a été conçu sous l’influence de Gaston Litaize pour jouer surtout de la musique ancienne et de la musique contemporaine. En effet, l’engin était impeccable pour jouer Litaize, avec ses quatre claviers de 56 notes et ses 32 notes au pédalier.

Pour ceux qui se demandent pourquoi ces précisions, stipulons que l’orgue est le cœur du festival.
Oui et non. Dès le début, j’ai prévenu : il ne faut pas que ce soit un « festival d’orgue ».

Parce que ça n’intéresse que des happy few, l’orgue ?
Pas du tout, je crois que l’orgue peut s’adresser à tous, mais faut faire un minimum d’efforts de part et d’autre ! Quelqu’un qui n’a jamais écouté d’orgue, qui n’aime pas spécialement les églises, tu ne l’obligeras pas à écouter le Livre d’orgue d’Olivier Messiaen et à payer pour ça !

Hum, à mon avis, quelqu’un qui connaît l’orgue encore moins ! Alors, pourquoi pas un festival d’orgue ?
Parce que c’est sclérosant, que de l’orgue, et parce que, des festivals d’orgue de très haute qualité, dans le coin, il n’en manque pas. Pareil pour Bach : festival Bach, oui, parce que la musique est magnifique et la matière immense, mais pas festival que de Bach.

 

 

 

« Quatre cornets pour quatre claviers : ça claque ! »

 

À Saint-André de l’Europe, le festival Komm, Bach! était un festival avec forcément de l’orgue et du Bach, mais pas forcément avec que de l’orgue et que du Bach…
L’intérêt, quand tu te laisses des ouvertures, c’est que tu peux programmer des tas de formations, des tas de compositeurs, des tas d’œuvres – et des tas beaucoup plus vastes que si tu t’enfermes dans des contraintes stupides et nocives. À Toul, j’ai programmé des orchestres d’harmonie, Rhoda Scott, Richard Galliano, des quatuors de saxophones, des cordes… Avoir toutes ces possibilités, ça n’est pas qu’un confort de programmateur : c’est la joie de s’adresser à un public plus large ce qui, à mon avis, est aussi mon rôle.

Il y a quinze ans, pour la première édition, l’orgue de la cathédrale était encore dans son jus.
Oui, les premières années, il a été utilisé tel quel. En 2012, il a été décidé de le restaurer. Sauf que la ville de Toul est petite : 16 000 habitants. Son patrimoine est démesuré par rapport à la population, donc aux ressources fiscales. Donc on l’a joué malin : j’ai accepté d’être technicien conseil à titre bénévole – à titre bénévole, j’insiste. Dans ce cadre, j’ai supervisé, suivi le travail et le flux sur quatre ans. Toute la boiserie a été façonnée par les services techniques municipaux.

Cependant, tout ne pouvait pas être homemade.
Yves Koenig, sur ce qui était son plus grand chantier, a tenu le rôle du facteur d’orgue. Avec lui, on a – entre autres – démonté toute la tuyauterie pour la réharmoniser. Le chantier était conséquent ! Je te passe les détails : en 2016, on est arrivé à une première étape célébrée avec le concert d’inauguration d’Olivier Latry. L’instrument était en parfait état, défuité grâce au changement des tirages de jeux (ils étaient électro-pneumatiques, ça bouffait énormément d’air, on les a passés en électrique), mais l’esprit initial de l’instrument n’a pas été changé.

Je savais que tu ne me passerais pas les détails longtemps, même pas eu besoin de te relancer…
Parce que c’était une sacrée aventure ! Tiens, par exemple, on a amélioré et optimisé les anches. Elles étaient trop petites ! Pour l’Ut1 du positif, la sortie était de six ou sept centimètres, c’était ridicule… même si c’était l’époque. Ils ont fait comme ils ont pu. Ce n’est pas critiquer que de le constater ; ce n’est pas trahir l’instrument que de lui offrir une restauration à la hauteur de son potentiel.

Donc, tu l’avoues, vous avez remanié l’instrument.
On a conservé l’esprit, préservé le meilleur et changé ce qui méritait de l’être. Par exemple, le cromorne, on lui a donné du coffre, de la voix. Maintenant, il sonne formidablement dans la musique ancienne. Les anches du récit, elles, étaient beaucoup plus grosses. Par conséquent, on les a descendues au grand orgue, et on a trouvé d’autres anches pour le récit. On avait trois jeux d’anches au pectoral, dont une horreur de chalumeau tout le temps faux, une ranquette et une voix humaine. Là, pour le coup, c’était, disons, daté, cette petite batterie d’anches. On ne pouvait pas la laisser en l’état. Donc la voix humaine, on l’a mise au récit, où elle devient idéale pour la musique romantique au côté de la voix céleste. Au pectoral, on a rajouté une quinte pour avoir un quatrième cornet. C’est quand même formidable, quatre cornets pour quatre claviers ! Pour la profondeur, on a mis deux 32 pieds neufs et pour l’éclat deux chamades neuves copiées sur ce que faisait Schwenkedel à l’époque, en un peu plus rondes. Résultat, ça chapeaute le tutti mais on peut les utiliser en solo, y compris dans une tierce en taille avec le cantus firmus à la pédale.

 

 

 

« Je suis un acteur politique de la vie locale »

 

En dépit de cette débauche d’énergie, le festival Bach de Toul n’est pas qu’un festival d’orgue.
Non, autour de l’orgue mais pas qu’avec de l’orgue. Depuis le début, il y a eu des concerts de piano, d’accordéon, d’ensembles… Pourquoi se serait-on mis en tête de créer un énième festival d’orgue ? Y en a déjà des palanquées !

Tu veux dire : trop.
Je ne suis pas là pour juger. C’est mon principe de vie. Je ne juge pas les gens, et j’aime pas que les gens me jugent. Quand je donne mon avis, je ne prétends pas être dans l’objectivité, plutôt dans le vécu. Par exemple, quand je vois que l’on se remet à faire des orgues à la française avec des diapasons improbables et un nombre de notes si limité qu’on ne peut même pas jouer du Bach, oui, je pense : à quoi bon ? Est-ce bien raisonnable de claquer l’argent du contribuable pour contenter des énergumènes dotés d’un ego surdimensionné ? Franchement, quand j’entends jaser sur mon ego… À d’autres !

Tu parlais d’un patrimoine toulois disproportionné… Le festival n’est-il pas un gros machin de plus ?
Pas vraiment un « gros machin », car le budget est très petit.

Néanmoins, l’argent est au centre de quelques polémiques !
Oh, moi, tu sais, les polémiques, je n’ai jamais trouvé ça très intéressant. Je veux bien te répondre parce que tu as l’air de trouver ça croustillant mais, soyons honnêtes, les ragots… Enfin, vas-y, je t’écoute.

Cette année, on a critiqué le fait que, désormais, tous les concerts sont payants sauf ceux donnés par les étudiants.
C’est une décision de la ville. Je dois la respecter. Si ça en fait rouspéter certains qui, de toute façon, ne sont jamais venus assister à un concert du festival, quelle importance ?

On a aussi remarqué que tu étais très présent dans la programmation, cette année.
Tu sous-entends que je me programme pour me faire un petit billet à chaque fois ?

Certains ont fait plus que le sous-entendre.
Ben raté, c’est pas le cas. J’insiste : ce genre de calomnie, j’en ai largement rien à faire. Je mets ces accusations et ces fantasmes sur le compte de la jalousie, de l’incompétence et de l’ignorance. Si je jouais moins, les imbéciles en concluraient que je ne suis pas capable de jouer. Alors que la vérité, elle est simple : si je joue dans de nombreux concerts où il n’y a pas que de l’orgue, c’est que je n’aurais pas le budget pour payer un organiste à chaque fois. De surcroît, je suis le directeur artistique du festival, et c’est quoi, le rôle d’un directeur artistique ? C’est d’animer la manifestation. C’est vrai, je suis partie prenante dans un certain nombre de concerts de la saison, mais j’interviens en tant qu’accompagnateur, pas comme soliste. Je suis un acteur de la vie politique locale ; je suis salarié de la ville ; et il est donc normal, sain et heureux que je m’implique aussi à ce niveau-là !

 


Archives de l’artiste

Épisode sixième
Inventer sa liberté musicale

 

Organiste, organier, organisateur, tu es aussi patron d’un label centré autour de l’orgue et tu as, il y a quelques mois, publié une intégrale collective de l’œuvre d’orgue d’Olivier Messiaen. Une question simple sur ce défi : pourquoi ?
Au départ, il y a une raison d’enregistrer ce monument à Toul : Messiaen a été captif à Toul puis à Nancy avant d’être transféré dans le stalag polonais. D’ailleurs, le professeur Jerzy Stankiewicz, qui a été élève de Messiaen, a soutenu le projet.

Restent l’audace d’une intégrale Messiaen à l’ère de la crise discographique, et la singularité d’une intégrale partagée – nous avons eu l’occasion de critiquer, ébaubi, le résultat. Tu n’as pas été tenté de te lancer seul dans l’aventure ?
Non. Pour deux raisons. D’une part, moi, j’aime partager. Regarde, dans l’intégrale, je joue juste lamonodie. D’autre part, je sais ce que je peux jouer et ce qui m’échappe.

 

« J’ai embarqué 40 jeunes virtuoses dans une aventure qu’ils ne vivront plus »

 

C’est rare de rencontrer un musicien qui reconnaisse que certaines musiques lui sont inaccessibles.
Pas tant que ça ! Par exemple, certains se spécialisent dans la musique ancienne et seraient incapables de jouer une symphonie de Widor, et inversement. De façon générale, mais plus encore pour un musicien, la lucidité n’est pas un défaut, au contraire.

En ce sens, quand tu joues la monodie – une pièce courte et très simple, ce qui n’est pas le cas du reste du catalogue messiaenique –, on a l’impression que tu fais coup double : tu mets ta griffe sur le coffret, et tu toises les mauvaises langues en montrant justement que tu n’as pas besoin de te montrer…
Non et oui ! Non, les « mauvaises langues », comme tu dis, je m’en fiche. En revanche, oui, je voulais symboliquement faire partie sonore de l’équipe, et la monodie était une belle occasion d’assouvir cette envie.

Parlons de cette fine équipe que tu as rassemblée, y compris du grand absent, Olivier Latry, auteur d’une intégrale solo considérée comme la référence pour l’œuvre d’orgue d’Olivier Messiaen.
Olivier L. aurait tout à fait pu être de l’aventure Olivier M., c’était juste une question de plannings que nous n’avons pas réussi à faire coïncider. Cependant, on a rassemblé quelques-uns des plus grands noms de l’orgue français : Éric Lebrun, Jean-Paul Imbert, Denis Comtet, Michaël Matthes, David Cassan – je ne vais pas tous les citer, même si j’admire et j’apprécie chacun d’entre eux. Grâce à eux, à leur compétence, à leur talent et, il faut le dire, à leur enthousiasme, l’intégrale bénéficie à la fois de noms prestigieux et de musiciens formidables !

Précisons que, paradoxalement, la singularité du coffret est double : d’une part, il est collectif ; d’autre part, après un volume réservé aux maîtres confirmés, les sept disques suivants sont enregistrés par les étudiants des grandes classes d’orgue européennes.
J’y tenais énormément. Partager ce moment avec de jeunes musiciens de haut niveau, c’était peut-être même le plus important. D’ailleurs, sur la quarantaine de jeunes organistes qui ont intégré l’équipe, aucun n’a rien trouvé à redire, euphémisme ! Ils avaient conscience d’embarquer dans une aventure qu’ils n’auraient plus jamais l’occasion de vivre.

D’autant que les intégrales d’orgue d’Olivier Messiaen, ce n’est probablement pas le genre de projet discographique qui va fleurir à l’avenir…
Bien sûr. C’était donc encore plus important de partager ça avec eux.

 

 

 

« En musique, l’important, c’est de faire, pas de parler »

 

 « Ça », c’est aussi la possibilité de jouer un orgue entièrement restauré.
Mieux encore, car, pendant le Covid, nos tutelles auraient pu annuler nos budgets. En les maintenant, elles nous ont permis de réaliser l’électrification des jeux. Enlever les tirages de jeux électropneumatiques, ça paraît peut-être technique voire ésotérique pour un non-organiste, mais précisons que cela permet d’avoir un orgue beaucoup plus souple.

En clair, on appuie moins fort et plus régulièrement pour obtenir la note souhaitée – à la longue, c’est précieux.
Oui, à la longue et à la courte aussi ! Il est évident que cette modification a grandement facilité le travail des interprètes.

Parce qu’il faut le préciser : certes, enregistrer un projet aussi monumental qu’une intégrale Messiaen permet de « partager avec de jeunes étudiants », mais c’est aussi un manifeste et une façon de valoriser le travail qui a été effectué sous ta houlette.
Heureusement ! Tous les enregistrements qui sont faits autour du festival ont pour vocation de prolonger la manifestation et les travaux effectués autour de l’orgue. On peut faire mieux, on peut faire pire ; moi, j’ai fait, et j’ai fait ça.

Des critiques en ont profité pour égratigner tes choix.
C’est inévitable, mais tu sais qui sont ces gens qui critiquent ? Ceux qui n’étaient pas de l’aventure. Ceux qui n’ont pas été invités. Ceux qui ont promis l’échec du projet, qui s’en mordent les doigts aujourd’hui et qui n’ont pas fini de s’en mordre les doigts. Parce que, quand j’ai écrit aux directeurs et aux professeurs des Conservatoires supérieurs de Paris et de Lyon, des grands établissements de Nancy, Bruxelles, de la Schola Cantorum, eux ont tous été partants et reconnaissants du travail que nous avons accompli. Tous se sont investis. Par exemple, tu parlais d’Olivier Latry. Pour la registration du Livre d’orgue et de L’Ascension, il est venu une journée sur place pour tester la registration au casque. Il a été enthousiaste. Dès lors, les ragots, quel intérêt ?

Un contrepoint contre la monodie ?
Bah, tu parles d’un contrepoint… En France et dans le domaine musical, on peut polémiquer sur tout, et on peut surtout polémiquer ! Ce sport est sans limite. En revanche, quand il s’agit de mouiller la chemise et de mettre les mains dans le cambouis, y a moins de volontaires. Bizarre, non ? Moi, je maintiens que, ce qui compte, c’est ce qu’on a fait ou ce qu’on n’a pas fait. Le reste n’a aucune importance.

 

 

 

« Avoir des certitudes, c’est foncer dans l’impasse des conflits »

 

D’où l’ire éprouvée par certains à l’idée que tu fasses beaucoup pour l’essor de l’orgue numérique, quitte à tailler des croupières aux « vrais instruments »…
Tu veux remettre le couvert ? Très bien. Tu me connais, quand on me chauffe, on me trouve. Alors, pour la énième fois, moi, quand j’arrive avec mon orgue numérique, j’ai un instrument qui joue juste dans un lieu où il n’y a pas d’orgue ou pas d’orgue adapté à la musique qui va être jouée. En revanche, quand je suis programmé pour des concerts en Alsace où je peux jouer un orgue Kern en parfait état, je n’apporte pas mon orgue numérique. Tu sais ce qui me gêne le plus, dans ce genre de controverse ? C’est que l’opposition est artificielle. La logique binaire numérique versus tuyaux ne fonctionne pas toujours. Par exemple, le 30 juin, à la tribune de Toul, je vais jouer un grand choral de Leipzig avec la pédale sur le grand orgue, forcément ; ensuite, l’orchestre de la Garde républicaine va jouer l’ouverture de la Première suite ; après, je vais descendre pour jouer avec eux le magnifique concerto en ré mineur.

Sur ton orgue numérique.
Oui.

Pourquoi ?
Impossible de jouer aussi loin de l’orchestre à la vitesse où ça va !

Certains te diraient : « Mets un écran pour ton retour vidéo ! »
Mais tu rigoles ? Tu mets un écran pour être avec l’orchestre, super, j’y avais pas pensé, merci du conseil ! Et, pendant ce temps, les sept secondes de réverbération, t’en fais quoi ? et le diapason, comment tu te dépatouilles avec ça ? Ça n’tient pas la route ! Ce genre de vision ressortit d’une vision trop étriquée. Il y a une grande vérité que le monde de la musique oublie trop souvent : il faut sortir de son espace de confort, de son microcosme douillet. Dans certains courants philosophiques, on oblige les jeunes à aller voir ailleurs. Ben, en musique, ce devrait être pareil. 

Comment ça ?
Pierre Ambach, qui a eu un prix au CNSM en 1956 avec le très redoutable concerto de Henri Tomasi, qui a enregistré plus tard ledit concerto, qui était régisseur de la musique de scène de l’opéra et qui m’a enseigné la musique de chambre, Pierre Ambach, donc, me disait : « Va remplacer ailleurs. Pas toujours dans le même orchestre. Tu écouteras d’autres façons de jouer. Si tu restes dans un seul orchestre, tu vas te forger des certitudes fossiliser et, plus tard, foncer droit dans l’impasse des conflits. » Il avait raison. Regarde ce qui se passe autour de nous ! Au nom de certaines idéologies, des décideurs nous conduisent dans les impasses des conflits.

Pas qu’en musique…
Non, la musique n’est pas plus fautive. Elle est partie prenante de la société. Elle risque donc, hélas, d’être contaminée par certains travers qui caractérisent telle ou telle manière d’exercer le pouvoir.

 

 

 

« Un artiste, c’est d’abord quelqu’un d’autonome »

 

Soit, mais quelque chose me chafouine, Pascal.
Quoi ?

Ceux qui te connaissent te voient comme un homme décidé, volontaire, sûr de son fait. Or, dans cet entretien, tu sembles te transformer en chantre de l’extériorité et de la différence. Cette volonté d’aller voir ailleurs te vient-elle de ton parcours, ou ton parcours a-t-il forgé cette volonté puisque,

  • trompettiste, tu es devenu organiste ;
  • expert en facture d’orgue, tu te passionnes pour les instruments numériques ;
  • musicien, tu revendiques une culture plus large, évoquant parfois un film issu de ton immense dévédéthèque rassemblant l’essentiel du cinéma en noir et blanc ?

Je ne viens pas de la musique. Mon grand-père était boulanger. Je suis né dans une boulangerie. Certes, mon grand-père, m’a-t-on raconté (il est décédé quand j’avais six mois), jouait très bien de l’accordéon. Est-ce de lui que je tiens ma fibre musicale ? Pourquoi pas ? Mais je me suis construit, en tant que musicien, avec autre chose que la fibre musicale. Parfois, je suis consterné en voyant la pauvreté de la culture de certains qui aspirent à devenir de grands musiciens. Foin de circonvolutions : on ne peut pas être un grand musicien si on ne connaît rien d’autre que sa musique.

Ta pratique de milieux différents de la musique, qui est un choix et non un faute-de-mieux, doit te faciliter la vie quand tu prends ta casquette diplomatique d’organisateur de festival, de concerts ou de restauration…
Tu veux parler des décideurs pécuniaires ? Parlons-en sans tortiller ! Je connais bien les élus du grand Est, et pas uniquement du grand Est ; et je vois que, quand ils rencontrent un musicien classique, y a un problème. En gros, ils pensent que le type vient chougner parce que la lumière ou la température ou la taille de leur nom sur l’affiche ne leur convient pas. Mauvaise nouvelle pour ces adeptes de l’art de maugréer : les élus ne supportent plus cette attitude. Enfin !

Quelles solutions proposes-tu pour réconcilier musique et politique ?
Il faut que les musiciens se responsabilisent, qu’ils fassent sentir à leurs interlocuteurs que, certes, ils ont besoin d’argent public mais qu’ils sont aussi capables d’agir, eux aussi. Que, certes, ils veulent faire de la musique mais qu’ils veulent aussi la partager avec les autres, donc qu’ils ne joueront pas qu’en tournant autour de leur nombril.

Ce n’est pas le cas le plus répandu, sembles-tu sous-entendre…
En France, non, et je ne le sous-entends pas, je le dis ! Je suis frappé par la difficulté qu’ont certains collègues à se prendre en main. Regarde les musiciens de l’orchestre de Pologne. Quand ils s’installent, ils ont leur instrument, leur pupitre, leurs lampes. Ils ne demandent rien à personne. Chez nous, certains mecs ont l’impression de déchoir s’ils font preuve d’une once d’autonomie.

Tu n’es pas de cet avis.
Je suis même de l’avis contraire ! Je crois qu’un artiste, c’est d’abord quelqu’un qui est autonome. Quelqu’un qui n’est pas autonome n’est pas artiste, il est dépendant, ce qui signifie qu’il n’est plus libre. Il n’est plus libre de ses pensées, de ses choix, de ses actions. Il-n’est-plus-libre. La dépendance aux autres, qui devrait être honnie, est parfois érigée comme le signe de la réussite artistique. « On s’occupe de moi, c’est formidable car je peux me concentrer sur ma musique… » C’est formidable ? Tu oublies que ce n’est plus ta musique, mon gars. Comment un musicien qui renonce à sa liberté peut-il encore se dire musicien ? Je ne dis pas que je suis tout le temps libre, ça s’saurait ; néanmoins, je dis que renoncer à sa liberté sous le prétexte aberrant « se consacrer à son art » est une contradiction absolue. L’art doit lutter pour sa liberté. C’est exigeant, fatigant, parfois rageant, chronophage, frustrant, tout ce que tu veux, mais ce devrait être la base de la pratique musicale.

Et c’est loin de l’être ?
En France ? Très, très loin.


Archives de l’artiste

 

Épisode septième
Construire pour la musique

 

Nous avons terminé le précédent épisode sur ton éloge radical de la liberté en musique. Pour gagner encore en liberté, tu as choisi de construire un studio à ta main – un studio colossal…
… qui n’est pas encore totalement achevé mais qui est entré dans la phase de finition.

Qu’est-ce qui t’a poussé à concrétiser cette envie et, sans doute, cet énorme investissement ?
Je voulais un outil pour mes vieux jours, même si je ne vais avoir que soixante et un ans cette année. Avec une particularité : si l’humanité se divise en lièvres et en tortues, je suis une tortue. Y compris quand je travaille. Par exemple, quand je repasse des chorals de Bach, comme en ce moment, je les joue à soixante à la double croche d’un bout à l’autre.

Tu n’es pas rendu…
Non, ça ne va pas vite, mais j’ai toujours travaillé ainsi.

 

 

 

« J’ai une passion pour le son »

 

Un grand choral doit te prendre une demi-heure à rrrrredéchiffrer.
Oui, peu ou prou, mais la lenteur deux avantages :

  • ça développe la concentration et
  • ça rend humble.

Regarde les doigtés ! J’applique ceux qui sont indiqués par la version de Marcel Dupré pour [les éditions] Bornemann. Beaucoup la critiquent sous prétexte que, si on applique les indications à la lettre (enfin, au chiffre, en l’occurrence), on joue legato. Et alors ? C’est aussi ce que les imbéciles reprochaient à Herbert von Karajan, quand il dirigeait l’orchestre philharmonique de Berlin : il insistait sur le legato. Pourquoi ? Parce que le legato rapproche l’instrument du chant. Le legato, ça chante ; pas le staccato. La version Dupré t’offre un parfait legato et une sécurité idéale. Quand tu joues exactement ce qui est écrit, tu ne te poses plus de question technique, ce qui te permet de rentrer dans la musique. La difficulté pragmatique s’est dissoute, quelle qu’elle soit.

Tu as dû expérimenter cette conviction dans tes années trompette !
C’est le même processus, en effet. J’ai très bien connu Maurice André, même si je n’ai jamais été son élève, et je sais que, quand il jouait Haydn, tous les matins, il jouait la partition à soixante à la noire. Chaque émission, chaque valeur, chaque intensité, chaque note, tout était travaillé. Le résultat se voyait lors des répétitions avec orchestre. Si le chef demandait de reprendre, c’était pour ses ouailles, pas pour Maurice.

Tu décris une méthode de travail que d’autres jugent un rien poussiéreuse.
C’est qui, ces « autres » ? Qu’est-ce qu’ils ont apporté comme méthode de travail ? Oui, c’est une vieille méthode. C’est l’école Dupré, c’est la pédagogie de Lemmens, c’est la lignée des grands pianistes comme Yves Nat – bref, c’est une méthode qui, me semble-t-il, a fait ses preuves, non ?

Tu as conscience que tu t’es énormément éloigné de ma question : on partait du projet du studio, et on en est à évaluer la pertinence des doigtés indiqués par Marcel Dupré…
D’accord, j’ai fait un petit détour, mais ça participe de la même logique ! Pour le studio, comme pour la musique, c’est une histoire de passion pour le son. J’ai toujours aimé faire de la prise de son. J’ai appris avec les gens de l’ORTF, partisans d’un son global. Par exemple, l’autre jour, pour Radio classique, on a enregistré le Requiem de Gabriel Fauré avec l’orchestre de Metz. Ils mettent un micro par musicien. Pour l’orgue, un micro par enceinte. C’est leur esthétique. Elle n’est pas sans danger. Moi, par exemple, je n’entendais pas ce que je jouais.

 

 

 

« L’indépendance devrait être la base de la musique »

 

Les preneurs de son n’y étaient pas pour grand-chose, si ?
Mais si ! Au début, on avait mis les enceintes derrière le chœur, comme s’il s’était agi de l’orgue de chœur de la Madeleine. Le chef a refusé. Il jugeait que ça faisait « trop de bruit ». Donc on a mis les enceintes trois mètres derrière moi. Génial ! Ainsi, je n’entendais plus ni le chœur, ni l’orchestre, ni ce que je jouais. La totale !

… mais les ingé son n’y étaient pour rien.
Au contraire ! Juste avant le début de l’enregistrement, je suis allé voir le mec dans sa cabine, et je lui ai dit : « Vous serez mes oreilles, moi, je n’entends rien. » Théoriquement, c’est pas dur, le Fauré, pour l’organiste ; sauf que, dans des conditions pareilles, ça se complique drôlement ! Après une prise, je retourne à la régie et je demande si tout va bien. On me dit : « Nickel ! » J’ai compris qu’on n’allait pas être copain. Même moi, je savais qu’il n’y avait pas les notes…

Au moins, dans ton studio, c’est toi qui gèreras ça (t’as vu comme j’essaye de recoller au sujet avec une discrétion très discrète ?).
Là encore, l’anecdote du Fauré est liée au studio car elle aborde la question phare que nous avons évoquée lors du précédent épisode : l’autonomie, l’indépendance comme bases de la musique. Pour le studio, même topo. Je ne veux pas seulement avoir mon studio, je veux le faire et l’inventer. Comme j’aime travailler de mes mains, j’ai construit deux maisons : une pour le studio, une pour les invités. Ces maisons sont à ossature bois. L’entreprise que j’ai engagée monte la maison avec le toit ; à toi de faire le reste – l’isolation, le pare-vapeur, l’eau, l’électricité, les parquets, les huisseries, tout. Crois-moi, y a du boulot !

D’autant que, j’ai vu les photos que tu as partagées sur les réseaux sociaux, le studio n’est pas une cabinette de plage…
La pièce principale mesure cent trente mètres carrés, quatre mètres sous plafond. Tout en bois…

… avec un orgue à tuyaux sans tuyaux.
Oui, c’est un [orgue électronique] Allen que j’ai récupéré avec une façade à tuyaux, un modèle des années 1960 de type classique, avec positif, grand orgue et récit. Certes, il a le côté américain propre à la marque, mais il a vraiment de très beaux jeux. Quant aux équipements techniques du studio, ils sont de premier ordre. La cabine aussi. Il y a une trentaine de micros différents à disposition !

 

 

 

« Le manque de dialogue mine la musique »

 

Ce studio n’est donc pas un studio pour t’enregistrer, toi exclusivement. Il est appelé à capter moult autres artistes.
Ah, oui, l’idée est de le louer à des musiciens soucieux de bénéficier d’une prise de son naturelle.

« Naturelle » ?
En clair, il n’y a pas de moquette. T’es pas obligé de réinventer le son en cabine a posteriori. Ici, la musique n’est pas absorbée. Les micros la saisissent. Dans une captation, le plus important est que le son soit vivant. Pas trop, bien sûr : quand t’es dans une église, tu rapproches les micros. Par exemple, l’orgue, dans une église, c’est ce qu’il y a de mieux puisqu’il a été conçu et harmonisé pour ça. En revanche, un piano, quand tu le captes dans une salle mate, tu rajoutes de l’écho ou ce que tu veux en postproduction, mais le résultat sonne souvent artificiel, distordu, pas beau. Dans mon studio, on a tout pour éviter ça. Que ce soit le piano, le quatuor ou l’orchestre de chambre (on peut accueillir jusqu’à vingt cinq musiciens), la volumétrie très importante et le choix des matériaux visent à laisser chanter la musique. Orgue et chant, ensemble de cordes, c’est fait pour. En plus, on n’est qu’à une heure un quart de Paris et à dix minutes de Rouen si tu viens en train ; il y a une belle réserve d’hébergements à proximité ; et, avec Marie-Pierre Cochereau, on a décidé de baptiser l’endroit « Studio Pierre Cochereau ». On va l’inaugurer le 5 juillet, à quelques jours des cent ans de sa naissance ; et y sera installé le Pleyel de Pierre que j’ai récupéré quand l’instrument était encore dans les Alpes.

Bref, c’est un lieu nouveau et un lieu mémoriel.
Surtout que j’ai rapatrié toutes les archives de Pierre Petit, que j’avais récupérées quand j’étais prof à l’École Normale de Musique. À terme, j’aimerais que l’endroit devienne aussi un lieu de consultation. Par exemple, j’ai à peu près vingt mille vinyles plus du tout réédités. J’ai les platines Revox à bras tangentiel pour faire des copies. Et toutes les partitions d’orgue que j’ai à Toul et dont beaucoup ne sont plus éditées, je vais les rapporter à Saint-Martin. Il y aura des raretés comme du Jean-Jacques Grunenwald, et des curiosités telles que l’adagio de la Troisième symphonie de Louis Vierne que le compositeur avait transcrit pour orgue et orchestre… et que j’ai enregistré avec l’orchestre de la police nationale.

Ça n’existe plus ?
Mais non ! Si tu écris à [l’éditeur] Durand, c’est tellement pas rentable pour eux qu’ils ne te répondent même pas. Moi, Michel Chapuis m’avait donné le manuscrit. Je suis allé jusqu’à proposer à Durand une version pour orgue et orchestre d’harmonie plutôt que symphonique, afin que l’œuvre soit susceptible d’être davantage jouée ; ils n’ont pas daigné me répondre. On en est là. Encore une fois, le manque de dialogue mine la musique.

 

 

 

« Les certitudes durcissent les cœurs »

 

Tu as testé le son de ton studio, j’imagine.
Il est extra. En ce moment, j’y travaille à l’orgue. Avec un bourdon de 8’ et une flûte de 4’, comme ceux qui savent travailler. Ça me suffit. Ça sonne merveilleusement bien ! Et puis, une fois que c’est su, bam, j’envoie le grand jeu.

C’est souvent le moment récompense de l’organiste.
Écoute, hier, j’ai mis le tutti : ça sonne clair, précis, puissant. J’étais content ! Mais, accroche-toi, ce n’est qu’un début. Je vais sûrement passer l’Allen en double registration avec l’Hauptwerk. Et je vais installer des caméras en hauteur, invisibles, pour les jeunes qui veulent cliper leur travail afin de candidater à tel ou tel concours international. En plus, il y aura trois pianos : le Pleyel dont on a parlé, idéal pour l’accompagnement du chant, un Bechstein pour le classique et un Kawai de type mixte. L’idée est de faire de ce studio un lieu de partage, une notion qui manque souvent au milieu musical.

Lieu de partage, mais pas lieu de concert.
Non, mais presque ! J’ai rencontré le curé de Saint-Martin, un type formidable. C’est un ancien militaire. On a parlé d’un projet de festival pour son abbatiale du quatorzième siècle. On peut y mettre mille spectateurs ! Résultat, on va doubler le festival de Toul en Normandie.

Avec un orgue numérique, on y revient !
Obligé, je t’ai dit que l’orgue qu’il y avait dans l’abbatiale est un instrument mésotonique fixé en 415. À part du Michel Corrette, du Michel Corrette et encore du Michel Corrette, qu’est-ce que tu veux jouer ? Donc, oui, ça se passera sur le Virtualis.

Avec quel programme ?
Cette année, on donnera deux concerts. Michael Matthes viendra rendre un hommage à Pierre Labric, 103 ans, que je vais incessamment interviouver dans mon émission sur RCF. Il jouera la Symphonie-Passion de Marcel Dupré et du Jeanne Demessieux ; puis ce sera le tour de Baptiste-Florian Marle-Ouvrard, un musicien génial, d’une très grande ouverture d’esprit. Je crois que c’est ce que je préfère, ça, l’ouverture d’esprit. Tu sais, au début du Pacte des loups, il y a ce moment où le héros, poursuivi par la foule, écrit : « Il fallait bien que ce monde change. Les certitudes rendent les hommes aveugles et durcissent leurs cœurs. » C’est aussi vrai en musique, et il faut se réjouir quand de grands ou moins grands acteurs de ce petit monde évitent de sombrer dans cet écueil !

 

Pascal Vigneron – Le grand entretien – 7/7

Archives de l’artiste

 

Moins tête d’affiche que fomenteur d’affiches, Pascal Vigneron dénote, étonne et détonne dans le petit Landerneau de l’orgue. Musicien poly-instrumentiste, homme de réseaux mais pas de coteries, fidèle en amitiés artistiques mais pas monogame, estimé par quelques-uns des grands noms du métier au premier rang desquels Éric Lebrun, l’un des rares interprètes-compositeurs-pédagogues sur qui même les connaisseurs les plus vipérins (les connaisseurs, donc) de l’orgue peinent à postillonner leur venin, l’énergumène rassemble et divise à la fois. Sujets inflammables, convictions intimes, petits secrets, rencontres marquantes et brillantes réussites sont au programme de ce grand entretien où ont été et sont évoqués

  • le musicien,
  • l’organiste,
  • l’organologue,
  • l’organier numérique,
  • l’organisateur et
  • le studioman

que sont les mille et un pascalvignerons cachés derrière Pascal Vigneron.

 

Déjà paru
1. Devenir musicien
2. Penser l’orgue
3. Faire bouger l’orgue
4. Oser l’orgue électronique
5. Programmer de l’orgue-et-pas-que
6. Inventer sa liberté musicale


 Épisode septième
Construire pour la musique

 

Nous avons terminé le précédent épisode sur ton éloge radical de la liberté en musique. Pour gagner encore en liberté, tu as choisi de construire un studio à ta main – un studio colossal…
… qui n’est pas encore totalement achevé mais qui est entré dans la phase de finition.

Qu’est-ce qui t’a poussé à concrétiser cette envie et, sans doute, cet énorme investissement ?
Je voulais un outil pour mes vieux jours, même si je ne vais avoir que soixante et un ans cette année. Avec une particularité : si l’humanité se divise en lièvres et en tortues, je suis une tortue. Y compris quand je travaille. Par exemple, quand je repasse des chorals de Bach, comme en ce moment, je les joue à soixante à la double croche d’un bout à l’autre.

Tu n’es pas rendu…
Non, ça ne va pas vite, mais j’ai toujours travaillé ainsi.

 

 

 

« J’ai une passion pour le son »

 

Un grand choral doit te prendre une demi-heure à rrrrredéchiffrer.
Oui, peu ou prou, mais la lenteur deux avantages :

  • ça développe la concentration et
  • ça rend humble.

Regarde les doigtés ! J’applique ceux qui sont indiqués par la version de Marcel Dupré pour [les éditions] Bornemann. Beaucoup la critiquent sous prétexte que, si on applique les indications à la lettre (enfin, au chiffre, en l’occurrence), on joue legato. Et alors ? C’est aussi ce que les imbéciles reprochaient à Herbert von Karajan, quand il dirigeait l’orchestre philharmonique de Berlin : il insistait sur le legato. Pourquoi ? Parce que le legato rapproche l’instrument du chant. Le legato, ça chante ; pas le staccato. La version Dupré t’offre un parfait legato et une sécurité idéale. Quand tu joues exactement ce qui est écrit, tu ne te poses plus de question technique, ce qui te permet de rentrer dans la musique. La difficulté pragmatique s’est dissoute, quelle qu’elle soit.

Tu as dû expérimenter cette conviction dans tes années trompette !
C’est le même processus, en effet. J’ai très bien connu Maurice André, même si je n’ai jamais été son élève, et je sais que, quand il jouait Haydn, tous les matins, il jouait la partition à soixante à la noire. Chaque émission, chaque valeur, chaque intensité, chaque note, tout était travaillé. Le résultat se voyait lors des répétitions avec orchestre. Si le chef demandait de reprendre, c’était pour ses ouailles, pas pour Maurice.

Tu décris une méthode de travail que d’autres jugent un rien poussiéreuse.
C’est qui, ces « autres » ? Qu’est-ce qu’ils ont apporté comme méthode de travail ? Oui, c’est une vieille méthode. C’est l’école Dupré, c’est la pédagogie de Lemmens, c’est la lignée des grands pianistes comme Yves Nat – bref, c’est une méthode qui, me semble-t-il, a fait ses preuves, non ?

Tu as conscience que tu t’es énormément éloigné de ma question : on partait du projet du studio, et on en est à évaluer la pertinence des doigtés indiqués par Marcel Dupré…
D’accord, j’ai fait un petit détour, mais ça participe de la même logique ! Pour le studio, comme pour la musique, c’est une histoire de passion pour le son. J’ai toujours aimé faire de la prise de son. J’ai appris avec les gens de l’ORTF, partisans d’un son global. Par exemple, l’autre jour, pour Radio classique, on a enregistré le Requiem de Gabriel Fauré avec l’orchestre de Metz. Ils mettent un micro par musicien. Pour l’orgue, un micro par enceinte. C’est leur esthétique. Elle n’est pas sans danger. Moi, par exemple, je n’entendais pas ce que je jouais.

 

 

 

« L’indépendance devrait être la base de la musique »

 

Les preneurs de son n’y étaient pas pour grand-chose, si ?
Mais si ! Au début, on avait mis les enceintes derrière le chœur, comme s’il s’était agi de l’orgue de chœur de la Madeleine. Le chef a refusé. Il jugeait que ça faisait « trop de bruit ». Donc on a mis les enceintes trois mètres derrière moi. Génial ! Ainsi, je n’entendais plus ni le chœur, ni l’orchestre, ni ce que je jouais. La totale !

… mais les ingé son n’y étaient pour rien.
Au contraire ! Juste avant le début de l’enregistrement, je suis allé voir le mec dans sa cabine, et je lui ai dit : « Vous serez mes oreilles, moi, je n’entends rien. » Théoriquement, c’est pas dur, le Fauré, pour l’organiste ; sauf que, dans des conditions pareilles, ça se complique drôlement ! Après une prise, je retourne à la régie et je demande si tout va bien. On me dit : « Nickel ! » J’ai compris qu’on n’allait pas être copain. Même moi, je savais qu’il n’y avait pas les notes…

Au moins, dans ton studio, c’est toi qui gèreras ça (t’as vu comme j’essaye de recoller au sujet avec une discrétion très discrète ?).
Là encore, l’anecdote du Fauré est liée au studio car elle aborde la question phare que nous avons évoquée lors du précédent épisode : l’autonomie, l’indépendance comme bases de la musique. Pour le studio, même topo. Je ne veux pas seulement avoir mon studio, je veux le faire et l’inventer. Comme j’aime travailler de mes mains, j’ai construit deux maisons : une pour le studio, une pour les invités. Ces maisons sont à ossature bois. L’entreprise que j’ai engagée monte la maison avec le toit ; à toi de faire le reste – l’isolation, le pare-vapeur, l’eau, l’électricité, les parquets, les huisseries, tout. Crois-moi, y a du boulot !

D’autant que, j’ai vu les photos que tu as partagées sur les réseaux sociaux, le studio n’est pas une cabinette de plage…
La pièce principale mesure cent trente mètres carrés, quatre mètres sous plafond. Tout en bois…

… avec un orgue à tuyaux sans tuyaux.
Oui, c’est un [orgue électronique] Allen que j’ai récupéré avec une façade à tuyaux, un modèle des années 1960 de type classique, avec positif, grand orgue et récit. Certes, il a le côté américain propre à la marque, mais il a vraiment de très beaux jeux. Quant aux équipements techniques du studio, ils sont de premier ordre. La cabine aussi. Il y a une trentaine de micros différents à disposition !

 

 

 

« Le manque de dialogue mine la musique »

 

Ce studio n’est donc pas un studio pour t’enregistrer, toi exclusivement. Il est appelé à capter moult autres artistes.
Ah, oui, l’idée est de le louer à des musiciens soucieux de bénéficier d’une prise de son naturelle.

« Naturelle » ?
En clair, il n’y a pas de moquette. T’es pas obligé de réinventer le son en cabine a posteriori. Ici, la musique n’est pas absorbée. Les micros la saisissent. Dans une captation, le plus important est que le son soit vivant. Pas trop, bien sûr : quand t’es dans une église, tu rapproches les micros. Par exemple, l’orgue, dans une église, c’est ce qu’il y a de mieux puisqu’il a été conçu et harmonisé pour ça. En revanche, un piano, quand tu le captes dans une salle mate, tu rajoutes de l’écho ou ce que tu veux en postproduction, mais le résultat sonne souvent artificiel, distordu, pas beau. Dans mon studio, on a tout pour éviter ça. Que ce soit le piano, le quatuor ou l’orchestre de chambre (on peut accueillir jusqu’à vingt cinq musiciens), la volumétrie très importante et le choix des matériaux visent à laisser chanter la musique. Orgue et chant, ensemble de cordes, c’est fait pour. En plus, on n’est qu’à une heure un quart de Paris et à dix minutes de Rouen si tu viens en train ; il y a une belle réserve d’hébergements à proximité ; et, avec Marie-Pierre Cochereau, on a décidé de baptiser l’endroit « Studio Pierre Cochereau ». On va l’inaugurer le 5 juillet, à quelques jours des cent ans de sa naissance ; et y sera installé le Pleyel de Pierre que j’ai récupéré quand l’instrument était encore dans les Alpes.

Bref, c’est un lieu nouveau et un lieu mémoriel.
Surtout que j’ai rapatrié toutes les archives de Pierre Petit, que j’avais récupérées quand j’étais prof à l’École Normale de Musique. À terme, j’aimerais que l’endroit devienne aussi un lieu de consultation. Par exemple, j’ai à peu près vingt mille vinyles plus du tout réédités. J’ai les platines Revox à bras tangentiel pour faire des copies. Et toutes les partitions d’orgue que j’ai à Toul et dont beaucoup ne sont plus éditées, je vais les rapporter à Saint-Martin. Il y aura des raretés comme du Jean-Jacques Grunenwald, et des curiosités telles que l’adagio de la Troisième symphonie de Louis Vierne que le compositeur avait transcrit pour orgue et orchestre… et que j’ai enregistré avec l’orchestre de la police nationale.

Ça n’existe plus ?
Mais non ! Si tu écris à [l’éditeur] Durand, c’est tellement pas rentable pour eux qu’ils ne te répondent même pas. Moi, Michel Chapuis m’avait donné le manuscrit. Je suis allé jusqu’à proposer à Durand une version pour orgue et orchestre d’harmonie plutôt que symphonique, afin que l’œuvre soit susceptible d’être davantage jouée ; ils n’ont pas daigné me répondre. On en est là. Encore une fois, le manque de dialogue mine la musique.

 

 

 

« Les certitudes durcissent les cœurs »

 

Tu as testé le son de ton studio, j’imagine.
Il est extra. En ce moment, j’y travaille à l’orgue. Avec un bourdon de 8’ et une flûte de 4’, comme ceux qui savent travailler. Ça me suffit. Ça sonne merveilleusement bien ! Et puis, une fois que c’est su, bam, j’envoie le grand jeu.

C’est souvent le moment récompense de l’organiste.
Écoute, hier, j’ai mis le tutti : ça sonne clair, précis, puissant. J’étais content ! Mais, accroche-toi, ce n’est qu’un début. Je vais sûrement passer l’Allen en double registration avec l’Hauptwerk. Et je vais installer des caméras en hauteur, invisibles, pour les jeunes qui veulent cliper leur travail afin de candidater à tel ou tel concours international. En plus, il y aura trois pianos : le Pleyel dont on a parlé, idéal pour l’accompagnement du chant, un Bechstein pour le classique et un Kawai de type mixte. L’idée est de faire de ce studio un lieu de partage, une notion qui manque souvent au milieu musical.

Lieu de partage, mais pas lieu de concert.
Non, mais presque ! J’ai rencontré le curé de Saint-Martin, un type formidable. C’est un ancien militaire. On a parlé d’un projet de festival pour son abbatiale du quatorzième siècle. On peut y mettre mille spectateurs ! Résultat, on va doubler le festival de Toul en Normandie.

Avec un orgue numérique, on y revient !
Obligé, je t’ai dit que l’orgue qu’il y avait dans l’abbatiale est un instrument mésotonique fixé en 415. À part du Michel Corrette, du Michel Corrette et encore du Michel Corrette, qu’est-ce que tu veux jouer ? Donc, oui, ça se passera sur le Virtualis.

Avec quel programme ?
Cette année, on donnera deux concerts. Michael Matthes viendra rendre un hommage à Pierre Labric, 103 ans, que je vais incessamment interviouver dans mon émission sur RCF. Il jouera la Symphonie-Passion de Marcel Dupré et du Jeanne Demessieux ; puis ce sera le tour de Baptiste-Florian Marle-Ouvrard, un musicien génial, d’une très grande ouverture d’esprit. Je crois que c’est ce que je préfère, ça, l’ouverture d’esprit. Tu sais, au début du Pacte des loups, il y a ce moment où le héros, poursuivi par la foule, écrit : « Il fallait bien que ce monde change. Les certitudes rendent les hommes aveugles et durcissent leurs cœurs. » C’est aussi vrai en musique, et il faut se réjouir quand de grands ou moins grands acteurs de ce petit monde évitent de sombrer dans cet écueil !

 

Pascal Vigneron – Le grand entretien – 6/7

Archives de l’artiste

 

Moins tête d’affiche que fomenteur d’affiches, Pascal Vigneron dénote, étonne et détonne dans le petit Landerneau de l’orgue. Musicien poly-instrumentiste, homme de réseaux mais pas de coteries, fidèle en amitiés artistiques mais pas monogame, estimé par quelques-uns des grands noms du métier au premier rang desquels Éric Lebrun, l’un des rares interprètes-compositeurs-pédagogues sur qui même les connaisseurs les plus vipérins (les connaisseurs, donc) de l’orgue peinent à postillonner leur venin, l’énergumène rassemble et divise à la fois. Sujets inflammables, convictions intimes, petits secrets, rencontres marquantes et brillantes réussites sont au programme de ce grand entretien où seront évoqués

  • le musicien,
  • l’organiste,
  • l’organologue,
  • l’organier numérique,
  • l’organisateur et
  • le studioman

que sont les mille et un pascalvignerons cachés derrière Pascal Vigneron.

 

Déjà paru
1. Devenir musicien
2. Penser l’orgue
3. Faire bouger l’orgue
4. Oser l’orgue électronique
5. Programmer de l’orgue-et-pas-que


Épisode sixième
Inventer sa liberté musicale

 

Organiste, organier, organisateur, tu es aussi patron d’un label centré autour de l’orgue et tu as, il y a quelques mois, publié une intégrale collective de l’œuvre d’orgue d’Olivier Messiaen. Une question simple sur ce défi : pourquoi ?
Au départ, il y a une raison d’enregistrer ce monument à Toul : Messiaen a été captif à Toul puis à Nancy avant d’être transféré dans le stalag polonais. D’ailleurs, le professeur Jerzy Stankiewicz, qui a été élève de Messiaen, a soutenu le projet.

Restent l’audace d’une intégrale Messiaen à l’ère de la crise discographique, et la singularité d’une intégrale partagée – nous avons eu l’occasion de critiquer, ébaubi, le résultat. Tu n’as pas été tenté de te lancer seul dans l’aventure ?
Non. Pour deux raisons. D’une part, moi, j’aime partager. Regarde, dans l’intégrale, je joue juste lamonodie. D’autre part, je sais ce que je peux jouer et ce qui m’échappe.

 

« J’ai embarqué 40 jeunes virtuoses dans une aventure qu’ils ne vivront plus »

 

C’est rare de rencontrer un musicien qui reconnaisse que certaines musiques lui sont inaccessibles.
Pas tant que ça ! Par exemple, certains se spécialisent dans la musique ancienne et seraient incapables de jouer une symphonie de Widor, et inversement. De façon générale, mais plus encore pour un musicien, la lucidité n’est pas un défaut, au contraire.

En ce sens, quand tu joues la monodie – une pièce courte et très simple, ce qui n’est pas le cas du reste du catalogue messiaenique –, on a l’impression que tu fais coup double : tu mets ta griffe sur le coffret, et tu toises les mauvaises langues en montrant justement que tu n’as pas besoin de te montrer…
Non et oui ! Non, les « mauvaises langues », comme tu dis, je m’en fiche. En revanche, oui, je voulais symboliquement faire partie sonore de l’équipe, et la monodie était une belle occasion d’assouvir cette envie.

Parlons de cette fine équipe que tu as rassemblée, y compris du grand absent, Olivier Latry, auteur d’une intégrale solo considérée comme la référence pour l’œuvre d’orgue d’Olivier Messiaen.
Olivier L. aurait tout à fait pu être de l’aventure Olivier M., c’était juste une question de plannings que nous n’avons pas réussi à faire coïncider. Cependant, on a rassemblé quelques-uns des plus grands noms de l’orgue français : Éric Lebrun, Jean-Paul Imbert, Denis Comtet, Michaël Matthes, David Cassan – je ne vais pas tous les citer, même si j’admire et j’apprécie chacun d’entre eux. Grâce à eux, à leur compétence, à leur talent et, il faut le dire, à leur enthousiasme, l’intégrale bénéficie à la fois de noms prestigieux et de musiciens formidables !

Précisons que, paradoxalement, la singularité du coffret est double : d’une part, il est collectif ; d’autre part, après un volume réservé aux maîtres confirmés, les sept disques suivants sont enregistrés par les étudiants des grandes classes d’orgue européennes.
J’y tenais énormément. Partager ce moment avec de jeunes musiciens de haut niveau, c’était peut-être même le plus important. D’ailleurs, sur la quarantaine de jeunes organistes qui ont intégré l’équipe, aucun n’a rien trouvé à redire, euphémisme ! Ils avaient conscience d’embarquer dans une aventure qu’ils n’auraient plus jamais l’occasion de vivre.

D’autant que les intégrales d’orgue d’Olivier Messiaen, ce n’est probablement pas le genre de projet discographique qui va fleurir à l’avenir…
Bien sûr. C’était donc encore plus important de partager ça avec eux.

 

 

 

« En musique, l’important, c’est de faire, pas de parler »

 

 « Ça », c’est aussi la possibilité de jouer un orgue entièrement restauré.
Mieux encore, car, pendant le Covid, nos tutelles auraient pu annuler nos budgets. En les maintenant, elles nous ont permis de réaliser l’électrification des jeux. Enlever les tirages de jeux électropneumatiques, ça paraît peut-être technique voire ésotérique pour un non-organiste, mais précisons que cela permet d’avoir un orgue beaucoup plus souple.

En clair, on appuie moins fort et plus régulièrement pour obtenir la note souhaitée – à la longue, c’est précieux.
Oui, à la longue et à la courte aussi ! Il est évident que cette modification a grandement facilité le travail des interprètes.

Parce qu’il faut le préciser : certes, enregistrer un projet aussi monumental qu’une intégrale Messiaen permet de « partager avec de jeunes étudiants », mais c’est aussi un manifeste et une façon de valoriser le travail qui a été effectué sous ta houlette.
Heureusement ! Tous les enregistrements qui sont faits autour du festival ont pour vocation de prolonger la manifestation et les travaux effectués autour de l’orgue. On peut faire mieux, on peut faire pire ; moi, j’ai fait, et j’ai fait ça.

Des critiques en ont profité pour égratigner tes choix.
C’est inévitable, mais tu sais qui sont ces gens qui critiquent ? Ceux qui n’étaient pas de l’aventure. Ceux qui n’ont pas été invités. Ceux qui ont promis l’échec du projet, qui s’en mordent les doigts aujourd’hui et qui n’ont pas fini de s’en mordre les doigts. Parce que, quand j’ai écrit aux directeurs et aux professeurs des Conservatoires supérieurs de Paris et de Lyon, des grands établissements de Nancy, Bruxelles, de la Schola Cantorum, eux ont tous été partants et reconnaissants du travail que nous avons accompli. Tous se sont investis. Par exemple, tu parlais d’Olivier Latry. Pour la registration du Livre d’orgue et de L’Ascension, il est venu une journée sur place pour tester la registration au casque. Il a été enthousiaste. Dès lors, les ragots, quel intérêt ?

Un contrepoint contre la monodie ?
Bah, tu parles d’un contrepoint… En France et dans le domaine musical, on peut polémiquer sur tout, et on peut surtout polémiquer ! Ce sport est sans limite. En revanche, quand il s’agit de mouiller la chemise et de mettre les mains dans le cambouis, y a moins de volontaires. Bizarre, non ? Moi, je maintiens que, ce qui compte, c’est ce qu’on a fait ou ce qu’on n’a pas fait. Le reste n’a aucune importance.

 

 

 

« Avoir des certitudes, c’est foncer dans l’impasse des conflits »

 

D’où l’ire éprouvée par certains à l’idée que tu fasses beaucoup pour l’essor de l’orgue numérique, quitte à tailler des croupières aux « vrais instruments »…
Tu veux remettre le couvert ? Très bien. Tu me connais, quand on me chauffe, on me trouve. Alors, pour la énième fois, moi, quand j’arrive avec mon orgue numérique, j’ai un instrument qui joue juste dans un lieu où il n’y a pas d’orgue ou pas d’orgue adapté à la musique qui va être jouée. En revanche, quand je suis programmé pour des concerts en Alsace où je peux jouer un orgue Kern en parfait état, je n’apporte pas mon orgue numérique. Tu sais ce qui me gêne le plus, dans ce genre de controverse ? C’est que l’opposition est artificielle. La logique binaire numérique versus tuyaux ne fonctionne pas toujours. Par exemple, le 30 juin, à la tribune de Toul, je vais jouer un grand choral de Leipzig avec la pédale sur le grand orgue, forcément ; ensuite, l’orchestre de la Garde républicaine va jouer l’ouverture de la Première suite ; après, je vais descendre pour jouer avec eux le magnifique concerto en ré mineur.

Sur ton orgue numérique.
Oui.

Pourquoi ?
Impossible de jouer aussi loin de l’orchestre à la vitesse où ça va !

Certains te diraient : « Mets un écran pour ton retour vidéo ! »
Mais tu rigoles ? Tu mets un écran pour être avec l’orchestre, super, j’y avais pas pensé, merci du conseil ! Et, pendant ce temps, les sept secondes de réverbération, t’en fais quoi ? et le diapason, comment tu te dépatouilles avec ça ? Ça n’tient pas la route ! Ce genre de vision ressortit d’une vision trop étriquée. Il y a une grande vérité que le monde de la musique oublie trop souvent : il faut sortir de son espace de confort, de son microcosme douillet. Dans certains courants philosophiques, on oblige les jeunes à aller voir ailleurs. Ben, en musique, ce devrait être pareil. 

Comment ça ?
Pierre Ambach, qui a eu un prix au CNSM en 1956 avec le très redoutable concerto de Henri Tomasi, qui a enregistré plus tard ledit concerto, qui était régisseur de la musique de scène de l’opéra et qui m’a enseigné la musique de chambre, Pierre Ambach, donc, me disait : « Va remplacer ailleurs. Pas toujours dans le même orchestre. Tu écouteras d’autres façons de jouer. Si tu restes dans un seul orchestre, tu vas te forger des certitudes fossiliser et, plus tard, foncer droit dans l’impasse des conflits. » Il avait raison. Regarde ce qui se passe autour de nous ! Au nom de certaines idéologies, des décideurs nous conduisent dans les impasses des conflits.

Pas qu’en musique…
Non, la musique n’est pas plus fautive. Elle est partie prenante de la société. Elle risque donc, hélas, d’être contaminée par certains travers qui caractérisent telle ou telle manière d’exercer le pouvoir.

 

 

 

« Un artiste, c’est d’abord quelqu’un d’autonome »

 

Soit, mais quelque chose me chafouine, Pascal.
Quoi ?

Ceux qui te connaissent te voient comme un homme décidé, volontaire, sûr de son fait. Or, dans cet entretien, tu sembles te transformer en chantre de l’extériorité et de la différence. Cette volonté d’aller voir ailleurs te vient-elle de ton parcours, ou ton parcours a-t-il forgé cette volonté puisque,

  • trompettiste, tu es devenu organiste ;
  • expert en facture d’orgue, tu te passionnes pour les instruments numériques ;
  • musicien, tu revendiques une culture plus large, évoquant parfois un film issu de ton immense dévédéthèque rassemblant l’essentiel du cinéma en noir et blanc ?

Je ne viens pas de la musique. Mon grand-père était boulanger. Je suis né dans une boulangerie. Certes, mon grand-père, m’a-t-on raconté (il est décédé quand j’avais six mois), jouait très bien de l’accordéon. Est-ce de lui que je tiens ma fibre musicale ? Pourquoi pas ? Mais je me suis construit, en tant que musicien, avec autre chose que la fibre musicale. Parfois, je suis consterné en voyant la pauvreté de la culture de certains qui aspirent à devenir de grands musiciens. Foin de circonvolutions : on ne peut pas être un grand musicien si on ne connaît rien d’autre que sa musique.

Ta pratique de milieux différents de la musique, qui est un choix et non un faute-de-mieux, doit te faciliter la vie quand tu prends ta casquette diplomatique d’organisateur de festival, de concerts ou de restauration…
Tu veux parler des décideurs pécuniaires ? Parlons-en sans tortiller ! Je connais bien les élus du grand Est, et pas uniquement du grand Est ; et je vois que, quand ils rencontrent un musicien classique, y a un problème. En gros, ils pensent que le type vient chougner parce que la lumière ou la température ou la taille de leur nom sur l’affiche ne leur convient pas. Mauvaise nouvelle pour ces adeptes de l’art de maugréer : les élus ne supportent plus cette attitude. Enfin !

Quelles solutions proposes-tu pour réconcilier musique et politique ?
Il faut que les musiciens se responsabilisent, qu’ils fassent sentir à leurs interlocuteurs que, certes, ils ont besoin d’argent public mais qu’ils sont aussi capables d’agir, eux aussi. Que, certes, ils veulent faire de la musique mais qu’ils veulent aussi la partager avec les autres, donc qu’ils ne joueront pas qu’en tournant autour de leur nombril.

Ce n’est pas le cas le plus répandu, sembles-tu sous-entendre…
En France, non, et je ne le sous-entends pas, je le dis ! Je suis frappé par la difficulté qu’ont certains collègues à se prendre en main. Regarde les musiciens de l’orchestre de Pologne. Quand ils s’installent, ils ont leur instrument, leur pupitre, leurs lampes. Ils ne demandent rien à personne. Chez nous, certains mecs ont l’impression de déchoir s’ils font preuve d’une once d’autonomie.

Tu n’es pas de cet avis.
Je suis même de l’avis contraire ! Je crois qu’un artiste, c’est d’abord quelqu’un qui est autonome. Quelqu’un qui n’est pas autonome n’est pas artiste, il est dépendant, ce qui signifie qu’il n’est plus libre. Il n’est plus libre de ses pensées, de ses choix, de ses actions. Il-n’est-plus-libre. La dépendance aux autres, qui devrait être honnie, est parfois érigée comme le signe de la réussite artistique. « On s’occupe de moi, c’est formidable car je peux me concentrer sur ma musique… » C’est formidable ? Tu oublies que ce n’est plus ta musique, mon gars. Comment un musicien qui renonce à sa liberté peut-il encore se dire musicien ? Je ne dis pas que je suis tout le temps libre, ça s’saurait ; néanmoins, je dis que renoncer à sa liberté sous le prétexte aberrant « se consacrer à son art » est une contradiction absolue. L’art doit lutter pour sa liberté. C’est exigeant, fatigant, parfois rageant, chronophage, frustrant, tout ce que tu veux, mais ce devrait être la base de la pratique musicale.

Et c’est loin de l’être ?
En France ? Très, très loin.

 

Console de l’orgue Virtualis de Pascal Vigneron

 

À suivre !

 

Olivier Messiaen, Intégrale de l’œuvre d’orgue, Forlane

 

1.
Pièces diverses

Moins fréquentée que l’intégrale Bach, l’intégrale Messiaen est l’un des grands Graal des organistes. Réputée plus austère, peut-être un rien moins portée sur le zouk (quoique), l’œuvre est enregistrée moins souvent. Au fil des temps, rares sont les monuments dont les fans gardent mémoire. Même si le mausolée de Willem Tanke est plus que solide, deux coffrets guident le mélomane, loin devant la proposition à intérêt muséographique du compositeur : celui de Louis Thiry, réédité par La Dolce Volta en 2018, car, bien qu’il soit incomplet (Olivier Messiaen a encore écrit après cette intégrale provisoire) et fors l’exploit sidérant souvent mis en avant qui consiste non seulement à tout jouer mais à tout jouer en fort peu de jours et malgré la cécité, il reste éblouissant de poésie ; et celui, puissant, de la figure tutélaire de l’orgue français, Olivier Latry, dont l’intégrale Messiaen a contribué à rappeler aux haters que le gars n’est pas au sommet de la notoriété des organistes pour rien, quelques critiques qu’aient pu susciter, par exemple, sa vision de Bach gravée pour La susnommée Dolce Volta.
Sur le chemin messaienique, hérissé de difficultés techniques pour les artistes et commerciales pour les promoteurs, voici que s’avance un nouveau candidat, mené par Pascal Vigneron. Les perspectives sur le marché semblant faibles, il fallait l’entourer d’un non-profit purpose. Après avoir suscité un disque de présentation de l’orgue évoqué tantôt, les huit cents ans (célébrés comme « huit-cents », selon la réforme orthographique pupute de 1990, ce qui est une curieuse façon de valoriser le temps long et la tradition !) de la cathédrale Saint-Étienne de Toul ont fourni le prétexte qui voit succéder l’orgue Schwenkedele/Koenig au Metzler de Saint-Pierre de Genève et au Cliquot/Cavaillé-Coll de Notre-Dame de Paris. Spécificité du projet : il est constitué d’une mosaïque d’interprètes, essentiellement constitués par des élèves des grandes classes d’orgue de France… et de la Hochschule  für Musik de Stuttgart.
Certaines mairies fêtent leurs événements en inaugurant une « œuvre d’art » bien pourrie sur un rond-point ; la municipalité de Toul, renforcée par l’ensemble du réseau de Pascal Vigneron, a choisi de soutenir l’enregistrement de huit disques point marqués par le populisme et la dictature du médiocre, du vulgaire et du dégradant, censée être une garantie de vivre-ensemble. Il faut saluer à la fois l’audace des sponsors, qui plus est politiques, et la ténacité incroyable du directeur artistique dont on peine à imaginer l’énergie dépensée pour parvenir à cet exploit – si hénaurme que l’on veut bien presque oublier les scories orthotypographiques – entre autres – qui pullulent sur les pochettes et dans le livret, suscitant cet étonnement toujours renouvelé : comment un projet aussi ambitieux peut-il ne pas prendre en compte ce genre de détails qui n’en sont pas ?
Le premier disque réunit des pièces diverses, notamment celles des débuts (ce sont ces pièces que va évoquer la présente notule), et le début de L’Ascension. L’incipit est essentiellement confié à des interprètes issus du gratin de l’orgue français. « Le Banquet céleste » (1928), première pièce éditée d’Olivier Messiaen, écrite pendant ses vacances estivales, se revendique « très lente et extatique ». En Fa# ou presque, elle est confiée à Éric Lebrun et déploie d’emblée

  • les fonds riches de l’instrument,
  • une ample résonance qui n’exclut pas la netteté lors des changements d’harmonie et
  • une prise de son parfaite pour restituer la spatialisation complexe d’un son d’orgue sur de longues tenues.

L’interprète affiche la sérénité indispensable mais aussi l’allant décidé quand arrive l’égrenage aigu. Le Prélude (1928 ?) fait partie des pièces publiées à titre posthume, avec « Offrande au Saint Sacrement » et « Monodie ». Jean-Paul Imbert est sur le banc pour cette œuvre qui s’ouvre sur des jeux flûtés avant que des sonorités plus métalliques ne permettent à la cellule initiale de se développer de façon quasi cyclique. Un deuxième motif, pris très allant, travaille avec attention les différents plans sonores de l’orgue en jouant sur les boîtes expressives. À un projet mélodique, Olivier Messiaen préfère une logique motorique qui, s’auto-entretenant, finit par s’irriter et provoquer l’arrivée des pleins jeux. Un long silence précède un retour au calme en deux temps.
Deuxième pièce à avoir été dévoilée autour de 2001, Offrande au Saint Sacrement (1930) est confiée à Michael Matthes. Sur des accords tenus, une arabesque volontiers chromatique va et vient, bientôt remplacée par un deuxième thème qui fige l’accompagnement. Puis le premier motif reprend du service, et le deuxième thème se greffe derechef sur cette branche jusqu’à la coda de quatre accords, construisant une œuvre éclair et claire à laquelle une interprétation sans falbala convient fort bien.

Diptyque (1930) respecte le projet du titre : une partie en crescendo parfois comparée à une toccata alla Dupré (co-dédicataire) et, à défaut de fugue, une « montée mélodique extrêmement lente » sous-titrée « Essai sur la vie terrestre et l’éternité bienheureuse » (5’50). Jürgen Essl y trouve double occasion de briller. L’orgue met en valeur la clarté de son interprétation en lui permettant de détacher chaque plan. L’auditeur est notamment saisi par

  • le travail de précision,
  • l’art de la respiration et de la registration remplaçant la sensation de répétition par l’impression d’itération augmentée, et
  • la maîtrise technique permettant à la musique d’advenir en dépit de la profusion de notes et d’accords.

S’ensuit une seconde partie planante dont l’interprète rend le charme mystique grâce à des choix de jeux convaincants. Certes, ceux qui préfèrent la radicalité iront plutôt piocher la version d’Olivier Latry, aux contrastes plus appuyés. La version de Jürgen Essl n’est pas moins intéressante, portée par un musicien habile et sensible, et parfaitement sertie dans l’écrin de l’orgue mis à sa disposition.
L’Apparition de l’Église éternelle (1932) et sa disparition (commençant vers 6’10) sont laissées à la responsabilité de David Cassan – lourde responsabilité : à notre goût, c’est sans doute l’une des plus belles pièces du coffret ! Cela pourra surprendre ceux qui iraient directement à la piste 5 : le Diptyque (piste 4) continue de résonner plus d’une seconde après le début de la piste suivante, comme si le DA souhaitait privilégier une écoute continue, tuilée, presque glissée. Au reste, le grand crescendo prévu ne commence pas si pianissimo qu’on l’entend parfois – façon peut-être, pour l’interprète, de signifier, dans une perspective messiaenique, que, avant l’Église, l’esprit de l’Église flottait déjà sur le monde. L’Épouse de l’Agneau, « faite de l’âme des élus », se profile néanmoins petit à petit, accord après accord. Sans que cela n’étonne chez un organiste aussi formidable que David Cassan,

  • le tempo est maîtrisé,
  • la sollicitation de l’orgue est optimalement stratifiée, et
  • les respirations sont un modèle d’équilibre différenciant la section du son et le silence.

L’orgue, dont la reconstruction a été suivie de près par Pascal Vigneron, dévoile ici ses grandes qualités :

  • variété de timbres,
  • richesses des mélanges,
  • dialogue avec la résonance de la cathédrale (qui n’a pas dû être simple à restituer),
  • harmonisation d’ensemble séduisante et, ce jour-là,
  • accord impeccable – on imagine que Julien Marchal et la maison Koenig ont dû être grandement à l’œuvre avant et pendant les captations !

Le Verset pour la fête de la Dédicace (1960), bien plus tardif, est un morceau de concours imposé au CNSMDP. Aux manettes, cette fois, Denis Comtet, l’un des rares artistes à être aussi sollicité comme chef de chœur que comme virtuose de l’orgue. À lui de jongler avec des registrations variées dans lesquelles se love le remix d’un alléluia grégorien confié au cromorne. La pièce, fragmentée, associe

  • passages posés et surgissements mystérieux,
  • triple exposition du thème et symétries de développement,
  • monodie, duos et harmonisation profuse.

Interprétée sans hâte, avec la fermeté sereine qui sied, elle renonce à tout effet spectaculaire mais, grâce à l’aisance de son porte-voix, permet de continuer à explorer, sur des rythmes variés, les possibles de l’orgue de Toul…
… dans lesquels nous nous plongerons prochainement pour L’Ascension, mais sans la Monodie de 1963, que s’était réservé Pascal Vigneron, qui reste indiqué sur la pochette du disque et sur le coffret mais a été omise au pressage et dans le livret puisque, nous signale après lecture l’intéressé, elle a été réservée pour la fin du dernier disque (seule la pochette est fautive). Nous n’y sommes pas encore mais nous en approchons déjà !


2.
L’Ascension

Aux trois-quarts L’Ascension est une transcription par Olivier Messiaen d’une pièce pour orchestre à laquelle il a ajouté un mouvement original faute d’avoir réussi à adapter celui qu’il avait déjà écrit. Trois élèves du CNSMDP sont chargés de l’interpréter, ce qui pointe l’une des originalités majeures de cette intégrale partagée : la confiance dans le vivier des jeunes loups de la discipline – un vivier formidable, méconnu et quasi inaudible dans un marché du disque d’orgue étique en grande partie accaparé par quelques pontes.
Jonas Apeland hérite des premier et dernier mouvements. « Majesté du Christ demandant sa Gloire à son Père », c’est donc pour lui. Le jeune interprète prend d’emblée une option radicale en optant pour un tempo lentissime (à l’arrivée, la pièce durera 9’18 contre 6’46 dans la version Latry). Certains, selon leurs chapelles musicologiques ou leurs capacités de méditation, s’extasieront devant cette radicalité prudente ; d’autres estimeront que davantage de tonus n’aurait pas nui à l’éclat de la majesté christique. Hors du jeu des comparaisons, nous admettrons que cette lenteur extrême nous désarçonne (c’est son côté positif) et néanmoins nous exclut. Certes, Louis Thiry rappelait que les indications précises de tempo sont rares, chez Olivier Messiaen… mais lui jouait la pièce en 5’41. Trop de langueur donne une impression de longueurs qui n’est pas imputable à la partition. Béchamel sur le vol-au-vent, des abus d’une boîte expressive utilisée comme une pédale wah-wah pourront paraître plus vulgaires que signifiants. Ils nourrissent notre déception et, preuve que nous sommes moins concentrés qu’à l’accoutumée, nous font craindre de façon anticipée le dernier mouvement, annoncé en 14’14 (9′ pour Latry, 7’17 pour Thiry).
Moins d’incongruité dans le tempo que choisit Mélodie Michel pour « Alléluias sereins d’une âme [pas « sereine », contrairement ce qui est écrit sur le livret et la pochette] qui désire le ciel », pilier du répertoire des messiaenophiles. Ce conformisme, sain et pertinent, permet à l’auditeur de mieux goûter les registrations pertinentes et adaptées à l’orgue de Toul.

  • Le travail rythmique,
  • la caractérisation des segments et
  • un sens musical affirmé (gestion
    • des nuances,
    • des ralentendi et
    • des phrasés)

font de cette roposition une version techniquement propre et artistiquement digne.
À Quentin du Verdier de claquer les vibrionnants « Transports de joie d’une âme devant la gloire du Christ qui est la sienne ». Le deuxième disque de l’intégrale s’ouvre sur un dépoussiérage des tuyaux et un débouchage des esgourdes.

  • Les choix de silences,
  • la répartition des plans,
  • la tonicité des traits au risque de la bousculade enivrée,
  • la maîtrise des contrastes et
  • la franchise des attaques

dépassent le simple « grand effet » pour chercher la musique donc l’esprit mystique celé dans cette sorte de grosse toccata. L’orgue répond avec gourmandise aux exigences de la partition devant lesquels ne se dérobe pas le jeune interprète ; et l’excellence de la prise de son achève de séduire.
Jonas Apeland reprend le banc pour la « Prière du Christ montant vers son Père », le moment-clef de l’Ascension pour les chrétiens. Comme il fallait le craindre, hélas, les durées choisies par l’organiste dépassent notre capacité de méditation. Les harmonies ne sont plus posées, elles s’étalent avec une once d’autosatisfaction ou de panique, l’une n’empêchant pas l’autre. Les jeux sont beaux, donc le textile est agréable à contempler un moment ; le porter ? Il n’y faut pas penser. Le tissu paraît distendu, informe, mal assemblé. On veut bien que l’option de la lenteur soit liée à une vision musicologique très spéciale plutôt qu’à un semi déchiffrage, mais on doit admettre que, à sonner si précautionneuse, elle en vient à ressembler fichtrement à… un déchiffrage – de qualité, mais un déchiffrage quand même. Loin de monter avec le Christ, on reste, le front plissé, tanqué dans l’ennui, l’agacement et la consternation. Pis, on peut bien l’avouer : subitement privé de toute pulsion céleste, on a abandonné au milieu de la montée. C’est un renoncement rare, mais poursuivre en se traînant encore 7′ était au-dessus de nos forces.
Sauf le respect que l’on essaye de porter à chaque artiste évoqué dans ces griffonnages, autant que nous en puissions juger, l’erreur de casting est étonnante. Bien que nous ne soyons pas l’agent d’Esther Assuied, il est évident que d’autres élèves du tandem royal Latry-Ospital ont un niveau technique et musical autrement plus affirmé, à ce stade, que celui de Jonas Apeland. Le choix, sans doute partagé par le DA et les enseignants du CNSMD, est regrettable. Certes, vu le statut des personnages en jeu, cette décision a probablement été prise en toute conscience, ce qui ne la rend pas moins saugrenue. On aurait tendance à subodorer qu’elle a été motivée par l’une de ces inimitiés qui fermentent et recuisent avec une aigre jubilation dans le petit monde de l’orgue, fût-ce celui du très haut niveau, comme dans maints autres microcosmes. La conséquence de cette option n’en reste pas moins dommageable et pour l’artiste doublement exposé, dont elle ne grandit qu’artificiellement la discographie en construction, et pour le coffret lui-même car, in fine, elle pénalise surtout l’intégrale dont le premier grand cycle paraît moins original qu’inabouti.
Ce nonobstant, i
l faut tempérer une telle notation. Il se peut que, n’en déplaise au critique qui se croit sinon objectif du moins honnête, cette proposition soit géniale – et pourquoi pas ? l’épithète est tant galvaudée ! Il se peut même qu’elle vise, avec une bonne dosette de mauvaise foi, à renouveler notre regard sur une pièce que nous croyions avoir ouïe par le passé. À notre aune, elle fait tchoufa, et la curiosité suscitée par les pièces diverses jouées par les maîtres tend à s’éroder. Par chance, atténuée par les prestations de Mélodie Michel et Quentin du Verdier, la déception ne suffit pas à faire fondre notre curiosité pour la version de La Nativité du Seigneur préparée par le CRR de Nancy, sous la houlette de David Cassan.


3.
La Nativité du Seigneur

En 1935, Olivier Messiaen compose La Nativité du Seigneur. Neuf pièces composent l’œuvre, articulées en trois trilogies qui s’imbriquent :

  • la prédestination de l’homme,
  • les naissances et
  • les personnages « donnant aux fêtes de Noël une poésie particulière ».

Outre les modes spécifiques choisis pour l’écriture, Olivier Messiaen use à foison de la « valeur ajoutée » qui consiste, par ex., à ajouter une double croche dans une mesure à 3/4 déjà correctement garnie. Des élèves de David Cassan au CRR de Nancy sont invités par Pascal Vigneron à succéder à Daniel-Lesure, Jean Langlais et Jean-Jacques Grünenwald, les créateurs du cycle.
Paul Mérou est le premier à passer sur le grill afin d’interpréter « La Vierge et l’enfant ». C’est le roi « juste et humble » que les aigus initiaux semblent faire se faufiler vers la Terre via les entrailles de Marie.

  • Registration évocatrice,
  • sérieux rythmique,
  • maîtrise des silences et
  • coloration spécifique des trois segments qui composent le mouvement

rendent raison du texte et du mystère qui l’entoure, longues tenues à l’appui.
« Les Bergers » sont interprétés par Marie Denis, qui nous épargne la lenteur gnangnan qui ensuque parfois les accords aigus liminaires.

  • Régularité et attention au phrasé dans la première section,
  • liberté contrôlée et exigence rythmique dans la seconde,
  • jolies registrations et allant du tempo

nimbent les bergers dans une douceur traduisant leurs grâces envers Dieu avec la simplicité raffinée que les gens de la haute devraient parfois envier au populo crotté.
À Thibaut Fajoles de nous convaincre des « Desseins éternels » d’un Dieu qui nous appellerait, selon Paul le persécuteur reconverti chez l’adversaire, « à être ses fils adoptifs par Jésus Christ ». La méditation prend le temps de poser la recherche du soprano sur une harmonisation que l’orgue de Toul rend envoûtante – il le faut, la proposition risquant, sans cela, de paraître un brin longuette sans que l’on puisse incriminer l’interprète !
Hector Leclerc part à l’assaut de la plus longue pièce du cycle, « Le Verbe » aka le Christ.

  • Incipit énergique,
  • différenciation des plans sonores et
  • pédale puissante

secouent cette quatrième station de La Nativité. La répétition du motif appuie la Parole du Seigneur. Sonnent avec des clartés nuancées

  • les trompettes,
  • les boucles,
  • les échos,
  • les tenues et
  • la pédale qui descend vers nous…

avant qu’un cornet sur les fonds n’ouvre une porte sur « l’Image de la bonté », élaborée autour de neuf phrases – nous précisent ce qui savent compter –, neuf étant le nombre choisi pour « honorer la maternité de la Vierge » – nous traduisent ceux qui touchent leur bille en numérologie messiaenique. Hector Leclerc s’y colle avec le sérieux poétique qu’exige, sans doute comme toute religion pour celui qui la pratique, entre moments d’émouvante beauté et impressions de fastidieux interminable.
Thibaut Fajoles revient une première fois pour jouer « Les Enfants de Dieu » qui, à l’instar du Christ, crient : « Père ! Père ! » dans une fanfare rythmée, maîtrisée et idéalement taillée pour l’orgue de Toul. On n’en apprécie que plus les autres couleurs proposées via le decrescendo subito et, pour la seconde partie, les registrations flûtées dissolvant la jubilation filiale dans un decrescendo progressif très convaincant.
Hector Leclerc part alors à la conquête des « Anges », la pièce la plus brève du cycle. Les mixtures aiguës habillent les trilles, les formules répétitives et les échos rythmiques des syncopes qui s’envolent.

  • Les prompts changements de claviers,
  • les accélérations,
  • la lisibilité des traits monodiques et
  • la netteté des phrasés

font, notamment, de cette interprétation une belle ouvrage, fade-out final inclus.
« Jésus accepte la souffrance » rappelle, sous les doigts de Thibaut Fajoles, l’absurdité divine expliquant d’un côté qu’il ne veut pas d’holocauste ou de sacrifice, de l’autre qu’il envoie son fils pour servir d’holocauste ou de sacrifice. D’un point de vue mystique, c’est sans doute très profond ; quand on n’est pas mystique, ça paraît relativement bien stupide : la première partie du projet – appelons-la la mise au point – suffisait amplement. Grâces soient rendues, ce n’est pas à l’auditeur de réécrire la Parole. Il peut juste – pour ainsi dire – profiter de l’éventail sonore offert par l’instrument qu’il écoute, entre

  • fonds,
  • jeux corsés et
  • anches de pédale.

Les variations – spectaculaires ou discrètes – de

  • rythme,
  • registration et
  • couleurs

teintent de gravité les joyeusetés de Noël, où l’interprète interpole ce qu’il faut de silence pour donner plus de saveur aux mutations et à l’amer triomphe final.
Marie Denis revient, après « Les Bergers », pour la mise en scène des derniers personnages convoqués par Olivier Messiaen : « Les Mages » (et non les mâges, comme le prôpôse le lîvret). Grâce aux choix des jeux qui président aux deux registrations adoptées pour ce morceau, l’on se plonge sans réserve dans la délicatesse de la progression des mystiques – une progression presque onirique, quasi statique, que l’interprète donne avec un souci de régularité et d’équilibre nullement remis en cause par les deux interruptions prévues par la partition.
Arrive ensuite ou, plutôt, n’arrive pas alors la curiosité du disque deuxième : le dernier mouvement de La Nativité est sur le disque troisième. Comme, selon la terminologie sportive, « y avait la place » sur la deuxième galette (68′ + 10′, ça passe large), on suppose que cette curiosité procède d’une volonté de Pascal Vigneron de tuiler l’intégrale comme le laissait entendre le chevauchement de certains titres dont le fade-out débordait sur le début du suivant. Sans explication complémentaire, ce choix de répartition bancale, pour original qu’il soit, n’en reste pas moins étrange.
Glissons donc le troisième disque sur notre gramophone pour écouter Paul Mérou, entendu dans le mouvement d’ouverture, exécuter le puissant « Dieu parmi nous », un tube du compositeur qui s’ouvre par l’explosion du Verbe puis sa descente parmi la Terre. L’interprète veille à rendre la spécificité de chacune des trois couleurs principales :

  • méditation,
  • emportements,
  • irradiation.

Sans être occultée, la fragmentation du discours en différents volets est dirimée par

  • la sûreté des doigts,
  • la complémentarité des registres et
  • la tonicité souple de l’ensemble.

Par-delà la virtuosité exigée, qui n’est déjà certes pas rien, Paul Mérou déploie

  • rigueur,
  • clarté et
  • musicalité,

distinguant « Dieu parmi nous » d’une toccata profane grâce à sa capacité à en traduire le symbolisme potentiel. Voilà bien une excellente manière de conclure le cycle, rendant hommage à la fois

  • à sa variété,
  • à l’orgue sur lequel le cycle se joue, et
  • au niveau remarquable de la classe du CRR de Nancy tel que cet enregistrement le révèle.

4.
Les Corps glorieux

Trois étudiants du CNSM de Lyon se partagent Les Corps glorieux, un cycle composé par Olivier Messiaen à l’été 1939, juste avant la Seconde Guerre mondiale et créé, selon les légendes, en 1945 à Chaillot (Vigneron/Forlane) ou le 15 novembre 1943 à la Trinité (Deutsche Grammophon/Latry, Regis/Bate). Selon les sources, on y trouve « une évolution dans le langage musical avec l’assimilation de la musique indienne et du plain-chant grégorien » (Vigneron/Forlane) mais d’autres affirment que « Messiaen n’a pas fondamentalement changé son langage musical » même si « l’expression y est moins romantique et davantage placée sous le signe de la tradition organistique française que Messiaen connaissait si bien » (Tanke/Brillant).
Dans cette bataille musicologique, évidemment un brin schématisée pour cette notule, laissons les notices techniques aux spécialistes, et contentons-nous de kiffer la vibe… du moins après avoir fait un détour obligé chez d’autres spécialistes pour comprendre ou presque la notion de « corps glorieux ». Par excellence, comme chacun sait, l’expression désigne le corps de Jésus après sa résurrection. Plus généralement, le terme désigne « l’état où seront les corps des bienheureux » après la résurrection de la chair, au sens où Paul dit que « le Christ transfigurera notre corps pour le rendre semblable à son corps de gloire ». Bien sûr, le problème de la religion, c’est que après l’explication, c’est pas forcément plus clair qu’avant ; qu’importe, on essaye et, après, on sait que, comme le chantait Véronique Sanson, pourtant peu connue pour ses sommes théologiques, « il nous restera la musique ».
La transfiguration messiaenique, créée au palais de Chaillot, s’ouvre sur trois pièces confiées à Charlotte Dumas. « Subtilité des corps glorieux » évoque la purification nécessaire aux corps pour que, d’animaux, ils deviennent spirituels. Un puissant cornet solo lance la fête. Le tempo est décidé, sans précipitation. Le rythme est posé, swingué avec assurance. L’étrange cantilène profite de la résonance de la cathédrale et des effets d’écho nuançant son propos aussi mystérieux que son sujet. Après cette monodie obstinée, « Les Eaux de la Grâce » guident les ressuscités, au premier chef le Christ, vers la source des « eaux de la vie » dont cause l’Apocalypse. En effet, tel sera le binôme prévu entremêlé par Olivier Messiaen dans ce cycle à sept temps :

  • l’état des corps ressuscités,
  • l’environnement céleste et, au milieu, eh bien,
  • le milieu, dont nous parlerons au milieu.

Va donc pour l’environnement céleste qui s’ouvre sur un clapotement éthérique à souhait. Là encore,

  • la régularité inaltérable,
  • l’équilibre des riches registrations et
  • la constance des phrasés

happent l’auditeur qui apprécie, en prime, le respect du silence – ni trop long, ni trop bref – au premier puis au deuxième tiers témoigne peut-être, dans l’interstice de la musique à programme, de l’indicible ou de la part d’insaisissable que préserve toute révélation un peu cossue.
Deux fois plus long, « L’Ange aux parfums » s’inspire de la prière des saints qui monte jusqu’à Dieu comme un parfum. Une anche lance et répète un motif monodique, tantôt déchiqueté, tantôt tournoyant, tantôt constitué de notes répétitives. Une harmonisation rendue onirique par la registration prolonge cette longue présentation du motif matriciel. Si l’on manque de mysticisme, il faut prendre l’œuvre pour

  • une expérience sonore rare,
  • une exploration d’assemblages quasi inouïe,
  • une construction par blocs d’un outil aussi bien instrumental que compositionnel imaginé par Olivier Messiaen.

Une coda en duo coule avec fluidité, sur deux registrations distinctes et séduisantes, confirmant

  • la dextérité toujours musicale de Charlotte Dumas et
  • l’intérêt de l’instrument qu’elle manie.

Nous voici au milieu, et c’est Antoine Thomas qui prend le manche pour « Combat de la Mort de la Vie », un cycle dans le cycle pesant près de vingt minutes. Dans des pièces aussi massives peut-être plus qu’ailleurs, les tempi reflètent probablement la personnalité artistique des interprètes… ou les chapelles où ils versent leur denier. Quand Jennifer Bate met 15’23 pour jouer l’œuvre à Saint-Pierre de Beauvais, Thiry l’exécute en 16’25 (ces deux interprètes ont reçu les plus chaudes félicitations du compositeur quant à leurs exécutions), Latry en 19′ et Tanke en 21’20. Les 18’20 de Thomas évoquent une certaine sagesse qui n’enlève rien à l’audace de se confronter à une pièce aussi ambitieuse.
L‘incipit « modérément vif » fait vibrer avec l’étrangeté qui sied manière de basson de 16′ avant le déluge d’accords en doubles croches dont les résonances nous évoquent curieusement, par interstices, les ondes Martenot. Le dialogue entre les anches et les mixtures lance sur des bases élevées le « stupéfiant combat » entre l’Auteur de la vie et la Mort.

  • Séquences successives,
  • superpositions aux allures d’altercation virulente,
  • confrontations entre clusters et pédale rageuse,
  • decrescendo sans résolution préalable,
  • variations sur des registrations proches, surgissement paradoxal d’une hénaurme séquence méditative (12′ sur 18′)

marquent cette pièce qui exige donc de son jeune porte-voix

  • dextérité,
  • vista et
  • sensibilité.

En dépit de la capacité d’Antoine Thomas à

  • installer un climat,
  • ne jamais précipiter sans pour autant traînasser,
  • poser le texte avec un sérieux et une attention irréprochables (l’usage des boîtes expressives, fût-il un peu prompt à notre goût, témoigne d’un souci nécessaire de finasser),

l’œuvre elle-même peine à retenir notre attention sur la durée, ce qui n’enlève rien aux promesses d’un jeune organiste à la maturité patente.
Fanny Cousseau prend le relais pour les trois dernières pièces du cycle, à commencer par « Force et agilité des corps glorieux ».

  • Traits,
  • pleins jeux,
  • notes répétées,
  • figures arythmiques :

la tension monodique est rendue avec un sens du rythme et du phrasé qui saisit de bout en bout malgré le ressassement – voire grâce à lui – jusqu’au soulagement de l’harmonisation puis de la longue tenue finale.
« Joie et clarté des corps glorieux » installe un rythme, boîte fermée, sur lequel se déroule, par bribes, un motif plus en avant. Ensuite, sur les fonds, des jeux solistes (manière de cornet, sorte de nazard…) poursuivent différemment le segment, qui rejaillit bientôt.

  • L’assurance,
  • les doigts déliés et
  • la qualité des registrations

flattent l’oreille et la titillent au long de la structure ABABA. Dès lors, ceux qui s’attendraient à un finale grandiose pour « Mystère de la sainte Trinité » seraient évidemment déçus. La partition – pour partie en trio  est constamment « lointaine » afin, subodore-t-on, de matérialiser dans l’immatériel du son ce dogme de « l’unité non d’une seule personne » mais « d’une seule substance ». Fanny Cousseau en propose une interprétation empreinte

  • d’intériorité et non de langueur,
  • de clarté et non de légèreté,
  • de délicatesse et non de componction.

La registration juste permet à l’auditeur, fût-il mécréant, de se plonger dans une coda étrange que l’orgue et sa maîtresse du moment dotent d’un charme certain.
Comme pour le précédent disque, Forlane ajoute à la troisième galette le début de la Messe de la Pentecôte. Proposition curieuse dont le manque de cohérence ne nous convainc toujours pas, ni par son côté pratique (le disque suivant, comme celui-ci, pèse soixante-deux minutes, il était donc possible ou de mettre toute la messe sur le même disque ou, a minima, de mettre plus que 3′ de ladite messe sur le CD 3) ni par son éventuel côté teasing. Cette posture se renouvellera pour le prochain disque, qui exclut les « soixante-quatre durées » du Livre d’orgue alors qu’elles avaient le temps de se glisser dans le disque quatrième. Parfois, les mystères ne sont pas que divins : les mystères éditoriaux existent aussi, même si Pascal Vigneron nous explique que certains appareils sont susceptibles de ne pas lire les disques dépassant les soixante-dix minutes…


5.
Messe de la Pentecôte

Il s’est écoulé dix ans entre Les Corps glorieux et la Messe de la Pentecôte. En 1950, le sérialisme semble avoir pris une partie du pouvoir sur la musique en vogue chez les compositeurs bien en cour. Olivier Messiaen, que l’aventure des séries intéresse en tant que prof de compo mais ne passionne pas en tant que créateur, se penche sur la tradition organistique de la messe en tant que suite de pièces destinées à s’insérer dans une célébration religieuse – je vous parle d’un temps que les moins de cent ans environ ne peuvent pas connaître, quand la place de l’orgue solo dans la liturgie n’était pas réduite à l’introduction, le terme est bon, je trouve, du chant d’entrée et au BRAOUM final pour faire fuir, après l’impatientant cantique de sortie et ses dix-huit couplets, les paroissiens empêchant le sacristain de boucler l’église par peur des pilleurs de tronc, des migrants ou des gens en général, cette dernière explication étant somme toute parfaitement raisonnable. Médiateurs engagés à Toul par Pascal Vigneron, trois étudiants dénichés dans la classe d’orgue du CNSM de Paris succèdent à leurs collègues choisis pour L’Ascension.
Nicola Procaccini raconte le cœur visible de la Pentecôte. En effet, lui revient l’Entrée, intitulée « Les langues de feu », évoquant la descente de l’Esprit Saint, au cinquantième jour après Pâques (pentêkostê signifie cinquantième) sous forme de langues donnant aux apôtres la possibilité d’être compris de tous. Sur un tempo modéré, le compositeur sculpte des « rythmes grecs traités en valeurs irrationnelles ». En clair,

  • rythmiquement, c’est pas simple ;
  • harmoniquement, pas beaucoup plus ; et,
  • organistiquement, guère davantage (ainsi du clairon 4′ qui transforme le pédalier en un clavier presque comme un autre).

Avec habileté et rigueur, l’interprète parvient néanmoins à

  • esquisser une cohérence de l’instable,
  • capter l’oreille dans un propos désarçonnant,
  • suggérer que l’universalité du langage de l’Esprit Saint n’efface pas la complexité du monde – elle aurait même plutôt tendance à la mettre en lumière !

Alexis Grizard prend les commandes pour un offertoire d’une douzaine de minutes dont le titre, « Les choses visibles et invisibles », est emprunté au symbole de Nicée. À l’ambiance ténébreuse des deux premières mesures, avec cette étrange pédale en 4′ déjà ouïe lors du premier mouvement en version claironnante, répond l’étrange association entre un 16′ et un 2′ dans un échange « bien modéré » qui se poursuit avant de laisser place à une monodie escarpée qu’Alexis Grizard veille à phraser conformément à la partition, puis de se diriger vers un sombre climat fragmenté troué de fulgurances, d’un basson de 16′ grave et ombrageux, d’ouvertures animées par un cornet, d’accords allant et venant dans un chromatisme qui s’enrichit d’un crescendo partiel donc troublant.

  • Les appogiatures de la pédale,
  • l’association entre arythmie et régularité,
  • les recherches moins de timbres que d’associations de timbre (ainsi de cette goutte d’eau bâtardisant le nasard ou de ce mélange entre quintaton de 16, fond de 8′ et tierce, contre quoi frotte le redoutable Ut1 de l’anche de 16′),
  • les unissons sporadiques entre pédale et main gauche,
  • les changements de couleurs,
  • les récurrences (rappel du dialogue initial à l’approche de la fin) et
  • les multiples traitements du son
    • (brefs traits,
    • tenues,
    • détachés
    • sautes de septièmes répétées,
    • séries d’accord…)

suscitent l’intérêt, d’autant qu’ils sont bien servis par

  • une exécution attentive,
  • une registration pertinente et
  • un orgue remarquablement adapté au texte.

Alma Bettencourt prend le relais pour les deux pièces suivantes. Pour la consécration, « Le don de sagesse » est souvent cité comme un exemplum de l’art messiaenique de la synthèse, mêlant réminiscences grégoriennes « adaptés au quatrième mode » et rythmes indiens dévolus au pédalier (à nouveau livré au « clairon 4 seul », les manuels lui servant de résonance harmonique). Les indications de la partition ne laissent aucun doute sur le sujet : au « rythme hindou simkavikrama » succèdent des « neumes plain-chantesques ». L’harmonisation secoue à dessein l’oreille. Disons-le franco : ça racle et ça crisse un tantinet. Voilà le béotien, même bien disposé, appelé à se raccrocher aux formules récurrentes qui, au fil des trois minutes, le familiarisent un tantinet avec un langage abrupt et, pour ainsi dire, radical.
À Alma Bettencourt aussi échoit le morceau destiné à la communion, « Les oiseaux et les sources » demandant aux sources et aux oiseaux de bénir le Seigneur. Le hautbois, figurant un oiseau, chante au fond de la boîte expressive. De lents accords ondulants – sans doute les sources – lui répondent – superbes registres de l’orgue de Toul – et semblent recevoir le salut d’un coucou, sinon l’inverse (chez Messiaen, ce n’est pas si absurde).

  • Effets d’écho en monodie,
  • multiples changements de registration,
  • duo aux rythmes complexes,
  • chants d’oiseau spécifiques (le merle est censé pépier à 2’12, par exemple) et
  • accélérations aux degrés d’emballement variés

précèdent le retour des sources ondulantes qui font chanter lentement le coucou.

  • La variété des registres donc des couleurs,
  • l’attention portée par l’exécutante aux respirations donc aux phrasés requis par le compositeur,
  • les trouvailles harmoniques (4’53, dont un écho revient à trois mesures de la fin),
  • l’aspiration à une résolution paisible propice à une louange intérieure (le triple piano se pare d’une symbolique clignotante mais efficace en mixant le céleste suraigu du jeu de 1′, quasi insupportable, au Ut1 plus abyssal que tellurique de la pédale de 32′, amplifiée par la soubasse de 16’et le bourdon de 8′ du récit en tirasse comme pour envelopper l’ensemble de l’humanité à travers l’aérien ornithologique et le souterrain des rus)

soutiennent l’intérêt avant que Nicola Procaccini ne vienne conclure le travail qu’il a commencé en claquant la sortie, intitulée « Le vent de l’esprit ». Particularité du mouvement : c’est le seul indiqué « Très vif » au début. Manualiter, l’orgue gronde entre triple et double forte. L’exploration du spectre des nuances puissantes passe par celle des registres (hauteur des notes) et des rythmes. Le recours à un brio de toccata n’empêche pas les alouettes de chanter en chœur (0’48). Un swing ornithologique substitue au triomphe la vivifiante liberté des petits oiseaux du moutier, via notes répétées, effets d’étirement ou de resserrement, décalages de rythmes entre le chant de la main droite, l’harmonisation de la main gauche et les tenues variables de la pédale. La main gauche qui s’emporte dans les suraigus semble conduire à un ralenti pré-tutti.
Cependant, l’entrée des anches au côté de mixtures et de fonds reste staccato et « un peu lente », deux indications privilégiant l’expression d’une solennité intermédiaire et provisoire. Un finale de toccata guette, en effet, tous accouplements et tirasses enclenchés, avec claviers en unisson octavié et pédale en lead. Une cadence emportée conduit à un dernier accord tonitruant – chute un brin banale, non par la puissance obligatoire qu’elle respecte, mais par sa narrativité limitée et abrupte.
Reste une Messe de la Pentecôte solidement interprétée, chaque étudiant s’attachant à rendre la poésie propre à chaque partie – et, donc, à rendre hommage tant à la partition qu’à l’instrument qui la sublime. De quoi donner du cœur à l’ouvrage pour aborder, dans une prochaine notule, l’imposant Livre d’orgue créé cinq ans plus tard par le compositeur lui-même…


6.
Le Livre d’orgue

Les sept pièces du Livre d’orgue forment, avec la Messe de la Pentecôte, la partie préférée du corpus messiaenique tel qu’interprété par Louis Thiry. Pour l’artiste, les deux cycles « sont les plus belles réussites » d’Olivier Messiaen grâce à leur « côté radical » et à « un certain classicisme ».
Pour le classicisme, en effet, la forme est en apparence servie. Après la messe (1950), voici le livre d’orgue, une appellation qui fleure bon sa musique ancienne. Pour la radicalité,

  • les options stylistiques,
  • la composition du Livre et
  • les options de registration

ne manquent pas d’audace, en effet. Particularité du Livre d’orgue pointée par Thiry : « Presque toutes les pièces se déroulent sur une registration unique, avec des plans sonores définis une fois pour toutes au début ». « C’est une musique qui ose », conclut l’organiste.
Avec la classe d’orgue du Conservatoire royal de Bruxelles, osons donc nous lancer dans le premier mouvement, dont le titre, « Reprises par interversion », est aussi peu amène avec le béotien que l’annotation liminaire spécifiant qu’ont été utilisés trois rythmes hindous « traités en personnages rythmiques » et expliquant que

  • l’un augmente d’une triple croche à chaque répétition ;
  • le deuxième « part en forme exagérée » et diminue d’une triple croche à chaque répétition ;
  • le dernier ne change pas.

L’interversion se crée lors des reprises qui vont « des extrêmes au centre puis du centre aux extrêmes, puis [de façon] rétrogradée ». En gros, c’est toujours la même chose mais toujours pas pareil. C’est dire si nos lecteurs préférant le zim boum pan pan, ce qui leur droit le plus strict, peuvent revenir voir demain si nous ne sommes pas revenus à des sentiments moins tarabiscotés.
En attendant, affrontons cette pièce disposée – selon les indications du compositeur – sur quatre plans sonores :

  • au récit, un curieux assemblage de Bourdon de 16′, de hautbois et de cymbale ;
  • au positif, une ouverture céleste associant prestant de 4′, nazard de 2 2/3, tierce de 1 3/5 et piccolo de 1′ ;
  • au grand orgue, un ensemble classique avec des bourdons de 16 et de 8 et une flûte de 4′ ; et
  • à la pédale, une bombarde de 16′,

tous jeux disponibles sur l’orgue de Toul.
Sur un tempo très lent (5’15 pour Thiry, 6′ pour Latry, 8′ dans la présente version), Damien Leurquin glisse les différenciations de hauteur et les microchangements de durées. Des silences, toutes les deux minutes, signalent des changements de règles ; des récurrences s’imposent et assurent une certaine lisibilité ; mais, en dépit de l’élégant étagement sonore des interventions (et à cause de lui), ce mouvement, caractéristique d’un certain sérialisme, semble davantage viser à bluffer l’intellect de l’auditeur qu’à le saisir d’une émotion poignante. Le titre le laissait entendre, et la singularité des trois types de sonorités proposée ne suffira pas à convaincre tous les mélomanes qu’il est possible de se laisser fasciner par

  • la segmentation immuable du propos,
  • la construction sévère et rigoureuse répondant à des exigences culturellement et intellectuellement non accessibles par la seule audition, ou par
  • l’absence de tension narrative hormis la coexistence indifférente de trois motifs, ce qui, sur 8′, fait un peu léger en termes de pitch.

Titulaire de deux Diplômes d’État pour enseigner le piano et l’orgue, Salomé Gamot s’octroie la première « Pièce en trio » du Livre. Par convention, à l’orgue, un trio désigne une partition où la main droite, la main gauche et la pédale ont trois voies d’égale importance. Pour un mystique titulaire de l’église de la Trinité, on devine sans être clairvoyant les implications théologiques d’une telle tripartition. Pour l’interprète, fors le dix-huitième siècle français, l’appellation est synonyme d’un travail d’indépendance des pattounettes qui, pour donner parfois des résultats sublimes, n’est pas souvent sans complexité.
Au centre du triangle, Olivier Messiaen a placé la question du rythme ou plutôt des rythmes hindous « traités en valeurs irrationnelles » sur quatre plans sonores nettement caractérisés, la main droite occupant le grand orgue à l’ouverture (bourdon de 16′ et flûte de 4′) et la main gauche travaillant elle aussi les aigus au positif. Le résultat siéra aux Konnaisseurs mais aussi aux amateurs d’une poésie énigmatique, capables de s’enfoncer dans un paysage inhabituel avec gourmandise. La brièveté du propos ne le rendra pas inaccessible aux curieux prêts à admettre que « maintenant, nous voyons dans un miroir d’une manière obscure » (la citation de saint Paul proposée par le livret n’est pas la bonne, elle a été intervertie avec l’autre pièce en trio).
« Les mains de l’abîme » est le second morceau confié à Damien Leurquin. Il ouvre d’emblée l’abyme dont le cri a permis à la profondeur de « lever ses deux mains », selon la vision du prophète Habbacuc. L’interprète veille à associer

  • tenues,
  • accords presque détachés et
  • respirations

qui structurent la première partie triple forte. La deuxième partie débouche vite sur un duo entre une voix humaine tremblante – sans doute l’humanité derrière la voix – assis sur un 16′ terrien, et un attelage céleste associant tierce et piccolo de 1′. La deuxième section est traitée en trio. Derrière une pédale qui semble marquer l’inéluctabilité des abysses, l’humanité médiane sembl

  • tantôt sauter en vain vers le ciel pour s’en approcher,
  • tantôt se contenter d’essayer de l’imiter,
  • tantôt s’épuiser à constater qu’elle ne capturera jamais l’essence de l’ineffable, la répartition des rythmes soulignant l’incompatibilité de substance entre les deux entités (9 pour 4, 7 ou 10 pour 8).

Le retour du segment liminaire enclôt le mouvement dans une forme ABA presque tragique.
Charlène Bertholet hérite des « Chants d’oiseaux ». Après le temps de pénitence, voici venu le temps pascal où l’après-midi offre les fredonneries du merle noir (0’29), du rouge-gorge (0’44), de la grive musicienne (0’49) et, quand s’insinue le crépuscule, du rossignol. La registration demandée travaille

  • le contraste (cymbale et bourdon de 16′ au récit, clarinette et quintaton de 16′),
  • le simple (bourdon de 8′ au GO) et
  • l’oxymorique cher à Olivier Messiaen (flûte de 4′ au pédalier).

La pédale arbitre un temps les échanges ornithologiques ; puis le merle noir prend le pouvoir grâce à la dextérité monodique de l’interprète. Le motif liminaire sert d’interlude avant que le merle noir ne tente son retour. La grive musicienne lui répond, le rossignol enchaîne – bref, chacun cause à son tour, encadré par la pédale. Ce statisme aux relents ésotériques pourra perdre l’auditeur pressé malgré le soin apporté à cette collection de chants musiqués – on aurait néanmoins mauvaise grâce de tirer la tête :

  • les phrasés, tempi et silences sont justes,
  • les jeux utilisés respectent la nomenclature messiaenique et ne manquent pas de fruité, et, soyons honnêtes,
  • le titre avertissait les réfractaires aux pulsions d’oiseleurs du maestro – s’ils sont là, c’est qu’ils le valent bien.

Pour présenter la seconde « Pièce en Trio », dévolue à Maria Vekilova, la notice de l’intégrale de Willem Tanke (Brillant) est éclairante : sa « structure rythmique complexe n’est pas destinée à être décelée à l’écoute », elle est « difficile à comprendre et constitue un véritable test de la capacité de concentration de l’auditeur ». Ce programme prometteur commence à un tempo « bien modéré » sur une monodie traversant l’ensemble des registres. La main gauche rejoint la danse hindoue, suivie par la pédale (de nouveau en 4′) qui joue « la mélodie principale » selon le compositeur, la ligne principale selon l’auteur de, précisément, ces lignes, souvent constituée de montées de trois notes inégales. Un effet de mélange presque spectral tintinnabule dans une résonance déchiquetée où

  • quelques tenues,
  • quelques silences et
  • quelques sautes de registre dans chaque voix

tiennent lieu d’événements. L’atmosphère obtenue n’est pas sans charme dans son intention. On goûte

  • des irisations,
  • des saccades presque imprévisibles et
  • l’installation d’une tension nourrie par les interversions sérielles entre
    • répétitivité et
    • déformation du motif ressassé.

Toutefois, le résultat, étalé sur 8’20, pourra sans doute séduire les mélomanes ayant

  • une vie intérieure très intense à la recherche d’une bande-son peu commune,
  • une connaissance musicologique très poussée ou
  • une capacité remarquable à se laisser emporter par une supposée magie du son (quelque moyen ou substance employât-on afin de parvenir à cette performance).

Les autres trouveront peut-être que c’est une bien curieuse manière de célébrer le dimanche de la Trinité voire d’utiliser la rigueur méritante de Maria Velikova. Considérons que des œuvres de ce tonneau-là tracent la ligne de démarcation entre auditeurs de bonne volonté et sachants qui sachent. Nous ne tombons pas du côté des admirateurs – au fond, qu’importe ? des coups et des douleurs, discute-t-on vraiment ?
« Les yeux dans les roues », tube du recueil, est offert à Salomé Gamot. C’est la toccata du recueil, dont le titre reprend l’image du prophète d’Ezekiel – nouveau nom de celui qui se faisait appeler Ézéchiel à l’ère Messiaen, et se retrouve plus proche de l’épiscopat que de l’état de prophète en devenant Evechiel dans le livret Forlane – laquelle, depuis, a perdu de son mystère par le truchement de la dernière réécriture. Désormais, pour l’AELF, les roues de chaque Vivant, représentant leurs visages ont un pourtour « grand et effrayant, rempli de scintillements ». Résultat,

là où l’esprit voulait aller, ils allaient, et les roues s’élevaient avec eux : l’esprit du Vivant était dans les roues[,]

ce qui change un brin d’avec

les jantes des quatre roues étaient remplies d’yeux tout autour. Car l’Esprit de l’être vivant était dans les roues[,]

version messiaenique. Puissant déferlement en trio sur les tutti (surtout à la pédale, qui a droit aux 32′ et est donc marquée quadruple forte quand les claviers en restent à un triple forte), la pièce emporte l’auditeur par son exigence motorique qui s’achève, comme la pièce précédente, sans se résoudre ni ralentir – le montage Forlane ajoutant même quinze secondes après la dernière note, soit cinq secondes de résonance et dix secondes comme pour résorber cette énergie…
… et marquer la fin du disque, puisqu’il faut glisser la cinquième galette dans le mange-CD si l’on veut entendre le dernier mouvement du Livre. Au point où l’on en est, pourquoi pas ? Laurent Fobelets, ingénieur de gestion perfectionné à l’orgue auprès de Bernard Foccroulle « depuis 2014 », s’est donné la peine de travailler la pièce et de l’enregistrer, écoutons donc les « Soixante quatre durées ». Le morceau, proposant des durées allant d’une à soixante quatre triples croches, est décrit comme d’humeur « sensitive and atmospheric » dans l’intégrale Tanke, comme « traversée par des oiseaux fantastiques » dans l’intégrale Latry (le compositeur promet en effet, quitte à raidir ses haters, un texte « peuplé de chants d’oiseaux »). Soit, partons pour le rêve et le peuple ornithologique.
Sur un tempo « modéré », la registration requise associe un mélange creux au récit (16′, 8′ et 2′), un ensemble cohérent de 16-8-4 + quinte de 2 2/3 au grand orgue, et deux sonorités très messiaeniques, l’ensemble quintanton de 16′ avec clarinette et nazard de 2 2/3 au positif et la flûte de 4′ à la pédale. La main gauche prend le lead, harmonisée par la main droite et une double pédale. L’interprète prend grand soin, dans ces dix minutes obsédées par la durée, de

  • dessiner des coupures claires,
  • ciseler les attaques de note et
  • respecter des respirations scrupuleuses.

Les mains échangent leurs rôles sans pour autant entrer dans un dialogue, plutôt dans une succession

  • de croquis fugitifs,
  • de notes répétées,
  • d’esquisses parfois enrichies de trilles ou d’appogiatures et
  • de quelques apparitions oiselées (ainsi de la mésange charbonnière à 5’45, du merle noir à 6’03, du pivert ou pic-épeiche « très sec » à 6’30, le rossignol à 7’28, etc., faciles à reconnaître… à la condition exclusive d’avoir la partition sous les orbites).

Certes, quelques récurrences habillent l’écoute – forcément déconcertante – telles que

  • les trilles,
  • les motifs de chants d’oiseaux reconnaissables et
  • les traits parallèles.

Prétendre y trouver notre compte pragmatique de musicophile aimant bien son p’tit frisson, sa p’tite émotion, son p’tit sourire ébloui de fin de bal, serait mentir.


7.
Méditations sur le mystère de la sainte Trinité

Dix-huit ans après le Livre d’orgue, Olivier Messiaen écrit à nouveau pour l’orgue à l’occasion de la réinauguration de l’orgue de la Trinité. À l’instar de la Messe de la Pentecôte, Méditations sur le mystère de la sainte Trinité (1969) s’inspire d’improvisations tout en articulant ses quatre-vingt minutes sur une triple trinité :

  • trois méditations sur la Trinité (le Père, le fils et le Saint-Esprit) ;
  • trois méditations sur les caractéristiques divines ; et
  • trois méditations sur la définition de Dieu.

Parmi les élèves du CRR de Saint-Maur et de la Schola cantorum, c’est Oleg Dronikov – formé à l’harmonie au CNSM de Paris par Yves Henry et à l’orgue au CRR par Éric Lebrun – qui a été choisi pour donner la première méditation, intitulée « Le Père des étoiles ». La notice d’autres intégrales souligne la profondeur du propos en insistant sur

  • le sens des leitmotivs (le premier à apparaître « symboliserait Dieu », c’est pas rien) et
  • l’organisation sérielle appuyée sur des combinaisons de durée et de hauteur de notes inspirées par un alphabet musical que le compositeur a appelé « langage communicable ».

Quant à nous, nous parlerons surtout de ce qui est perceptible à l’écoute, tel cet unisson liminaire, avec mixtures, fonds et anches de 16′, 8′ et 4′. Un dialogue s’ensuit, d’où se détache le propos déchiqueté proféré par la main droite. L’arrivée de la pédale, bombarde en étendard, secoue un peu plus la cathédrale de Toul sous les scansions puissantes des claviers. Les silences (écrits) soulignent la spécificité de l’orgue, dont le propos s’inscrit à la fois dans

  • la réalité de la note,
  • la spécificité d’un instrument et
  • la matérialité d’un espace.

Nul doute que l’espace de Saint-Étienne soit magnifié par la captation. Celle-ci parvient à déjouer – avec brio mais sans l’ostentation que plaquerait une réverbération artificielle ou une proximité clinquante, par exemple – le danger d’une voûte prompte à monopoliser le son. Après le tutti, nouveau changement de cap pour le retour du thème du Père au positif, traité en duo, la main gauche commentant. Doublette et cornet, bien accompagnés, batifolent autour de la séquence matricielle, permettant à l’auditeur, en dépit de la longueur un brin abusive, de goûter des sonorités proches et lointaines, ainsi que des rythmes associant la régularité des doubles à gauche et l’irrégularité répétée de la main droite. Un quasi tutti conduit au plenum final avec la solennité qui sied sans doute à ce dieu dans lequel Olivier Messiaen voit un « principe qui n’a pas de principe » au sens où il est pleinement « inengendré », et pourquoi pas ?
La deuxième méditation, « Dieu est saint », échoit à Marion André. Autant pianiste (elle a enregistré CPE Bach au piano pour Qantum, le label de Pascal Vigneron) qu’organiste, également violoniste et désormais en voie de cheffisation grâce à ses études à l’ENM Cortot, l’interprète est passée par Londres et Bruxelles avant, donc, d’affronter sous les micros la triple louange au Christ, seul saint, seul seigneur, seul très-haut. Le tempo choisit peut sembler lent : Olivier Latry bouclait en moins de 10′ ce qu’il faut plus de 12′ à Marion André pour conclure. Toutefois, le compositeur en personne a enregistré l’affaire en 12′, ce qui valide la battue de la musicienne.
Un plain-chant alléluiatique, de nouveau traité à l’unisson octavié, se décline sur deux plans sonores avec des effets d’écho (2’50). Le gloria en commentaire déploie une harmonie en valeurs longues que des chants d’oiseaux viennent aérer et éclairer. Ainsi du troglodyte (1’30), pour lequel le compositeur exige une registration singulière (doublette, tierce, piccolo et fourniture). Le merle noir (3’10 et 8’07), lui, chante sa monodie sur des flûtes de 8′ et de 4′. La fauvette des jardins et ses notes répétées, comme la fauvette à tête noire, légèrement harmonisée, se glissent avant que le retour des mixtures ne signale la reprise du début de la partition.

  • Sollicitant avec pertinence l’ensemble de l’instrument,
  • laissant à la fois le son s’épanouir et le silence faire son œuvre,
  • travaillant la spécificité des tenues avec ce qu’il faut de boîte expressive pour coulisser un decrescendo élégant,

Marion André s’emploie à rendre la spécificité de ces différents visages musicaux de la sainteté. Les tempi, lents plus que « presque lents », permettent de contraster habilement la solennité des plenums et la vivacité des oiseaux. La variété

  • des sons,
  • des couleurs et
  • des caractères

nourrit l’intérêt de l’auditeur, d’autant que la structure répétitive est pimpée par des inserts évitant l’enlisement. Ainsi de la coda paisible égrenant les « litanies du saint nom de Jésus », 11′, avec les ondulants qui vont bien  et ces registrations très messiaeniques que sont le quintaton de 16′ + nazard et le bourdon de 16 + quinte. C’est un plaisir de profiter à nouveau

  • de la profondeur,
  • de la variété et
  • de l’harmonisation intéressante

des registres de l’instrument.
La notice de l’intégrale Tanke, souvent savoureuse, nous prévient : la troisième méditation est « peut-être la plus mystique et la plus compliquée à comprendre du recueil ». Prometteur ! Sacha Dhénin, agrégé de mathématiques passé par le conservatoire de Saint-Maur, s’empare de « La relation en Dieu est réellement identique à l’essence » (même par temps de pénurie de matière première, il ne faut pas mettre l’accent sur « l’éssence », Mme la pochette !). La partition indique trois plans sonores :

  • bombarde et fonds au récit,
  • fonds aux positif et grand orgue,
  • fonds et soubasse de 32′ à la pédale.

Les évolutions des trois plans séparés, où le compositeur fait figurer des significations mystiques oscillant entre Dieu, sa figuration verbale et sa grammaire (çà le datif « à », là le génitif « de »), dessinent un monde escarpé, entre

  • grondements graves,
  • aigus découpés et
  • harmonisations têtues.

La plus courte pièce du cycle ne dévie pas de son projet, peignant de façon unie manière de dogme trinitaire et ouvrant la voie à la quatrième méditation, résolument tautologique : « Dieu est » est son titre. Formé par Éric Lebrun et préférant, selon Ouest France, une carrière d’historien à celle de musicien, Paul Isnard l’interprète. Au programme, ce n’est pas forcément bon signe, moult chants d’oiseau comme ce récurrent « cri du pic noir » triple forte pour commencer « en fusée », puis ce merle à plastron, cette chouette de Tengmeim qui aura le dernier mot, etc.

  • Mutations d’atmosphère,
  • trilles et
  • récurrences

couturent une partition essentiellement manualiter qui assume sa spécificité trouée voire déchiquetée. Plus imposante, la cinquième méditation, longuement intitulée « Dieu est immense, Dieu est éternel, Dieu est immuable » est confié à Alice Nardo. Presque deux fois plus longue que la précédente, cette méditation centrale articule différents thèmes représentant les multiples qualités de Dieu. Les anches sont largement mises à contribution, sur des tempi allant de « très lent » (Dieu est immense, Dieu est immuable) à « très modéré » (Dieu est éternel), avec quelques incursions dans de brèves furies… et parfois des traces de montage pour une fois maladroit, comme à 2’08 où la résonance est coupée net avant l’arrivée du si bémol au basson de 16′ (faut bien laisser croire que l’on écoute vraiment les disques, sinon, c’est pas drôle). La variation

  • des registrations,
  • des articulations,
  • des tempi,
  • des forces sollicitées,

mais aussi

  • la récurrence des leitmotivs,
  • la richesse de l’orgue de Toul habilement sollicité
  • la virtuosité exigée et
  • le sens des respirations que manifeste l’interprète

contribuent à soutenir l’intérêt de l’écoute. L’admirable coda, jouée avec l’apaisement et le recueillement qui conviennent mais sans le gnangnantisme dévot qui plomberait tout, parachève le plaisir de l’auditeur jusqu’au dernier cri du bruant jaune.
Passé le cœur des Méditations, l’aspiration à une théologie musicale ne faiblit pas lors du sixième épisode interprété par Sara Musumeci. Pour preuve, son intitulé qui ne fleure guère la gaudriole et le French cancan : « Dans le Verbe était la Vie, et la Vie [pas « dans la vie », MM. les livret et pochette, c’est déjà assez compliqué ainsi] était la Lumière ». Le compositeur l’a conçu comme un « offertoire de l’Épiphanie » qui, signale livret de l’intégrale Tanke, « n’est certainement pas un moment de détente après l’impressionnante méditation sixième ».
Le tempo liminaire n’a rien de stable. Le « un peu vif » officiel est grêlé par des indications du type

  • « pressez »,
  • « rall. molto » jusqu’à
  • « lent ».

L’intensité sonore ondule, elle aussi, dans un decrescendo sévère partant du fortissimo pour s’effacer dans un double piano. La fanfare liminaire est donc moins triomphale qu’elle ne semble. Cependant, apparaît la structure de la méditation : les thèmes du temps liturgique apparaissent en monodie ou sous forme harmonisée avant d’être prolongés par une partie harmonisée. On apprécie alors la capacité de l’interprète à prendre

  • son temps,
  • son souffle et
  • ses couleurs.

L’orgue répond idéalement aux exigences de la partition, sachant être

  • puissant sans être claironnant,
  • onirique sans être mignard,
  • contrasté sans être caricatural,
  • profus sans être confus.

Dans une musique alternant plain-chant et commentaires de façon assez lisible, même en l’absence d’une dynamique narrative donnant une direction intelligible au morceau avant sa résolution dans manière d’Ut triple forte, l’auditeur peut ainsi profiter

  • du son,
  • du grain et
  • de l’espace ouvert par une prenante conjonction entre
    • une partition,
    • une interprète,
    • un instrument et
    • une prise de son décidément bluffante.

Simon Defromont, organiste et wannabe compositeur, ouvre le disque sixième par la septième méditation (faut suivre) intitulée « Le Père et le Fils aiment, par le Saint-Esprit, eux-mêmes et nous ». L’option choisie est celle d’un tempo très large, le compositeur et Olivier Latry exécutant la pièce en quelque 6’30 contre 9’15 pour le jeune impétrant. Cela ne messied pas forcément à l’humeur plus contemplative de l’œuvre (troublée par un saut à 0’28 sans doute propre à notre exemplaire).

  • Variation des couleurs,
  • insertion de chants d’oiseaux et
  • développement de trios

déploient une grammaire théomusicale nébuleuse pour le profane – tel passage symbolise le Père, le verbe aimer ou l’ablatif… L’ensemble témoigne d’une exécution soucieuse de rigueur, ce qui est adapté à l’esprit de cette méditation. Ici, la virtuosité n’est point flamboyante.

  • Son exigence,
  • le mystère qui en découle (et n’exclut pas les contrastes sporadiques) ainsi que
  • la fermeté de la forme ABA conclue sur un solide accord de Mi

sauront sans doute parler aux âmes recueillies qui se pencheront sur son expression.
La huitième méditation, intitulée « Dieu est simple – Les trois sont Un », est confiée à Remi Ebtinger. Elle s’ouvre sur l’alléluia de la Toussaint, exposé au cornet avec cor de nuit sans harmonisation ; puis elle soumet à l’auditeur les ingrédients de son propos : les motifs du Père, du Fils et de l’Esprit. Avec quatre changements de registration en 1’36 (et ce n’est qu’un début…), la partition répartit, en effet, la simplicité en une multiplicité de cellules dont l’unité tient plus du ressassement

  • de segments, tel l’alléluia,
  • de type de jeux ou
  • d’enchaînement de tempi

que des effets de couture et de parataxe ici exclus – prévaut le collage. Sans doute la foi en un dieu unitaire dont il faut contempler la « profondeur des richesses de la sagesse et de la science » subsume-t-elle la dimension rhapsodique de sa traduction musicale, dont il faut a minima goûter l’apaisement final que trouble le bruant jaune et son mi bémol frottant contre le Do, comme si, quand nous croyons avoir saisi quelque chose de l’essence de Dieu, l’hybris nous illusionnait jusqu’à ce que le chant d’un oiseau nous rappelât à l’évidence de notre ignorance superbe, profonde, consubstantielle et désespérante.
Edmond Reuzé prend les rênes de la dernière méditation, « Je suis Celui qui suis ». Là encore, le tempo choisi est pour le moins distendu : aux 9’30 d’Olivier Latry, aux moins de 10′ du compositeur, répondent les 13’07 du jeune organiste passé par Le Mans avant de gagner Saint-Maur – et même la Sorbonne où il est venu se frotter à la musicologie. À lui, donc, la coda du cycle, qui s’ouvre sur une alternance entre triple forte liminaire, silence et chants d’oiseaux – en l’espèce, deux fauvettes aux caractères distincts. Le musicien rend avec soin la différence de caractères

  • (toucher,
  • intensité,
  • place et durée du silence)

et ne gomme pas l’aspect artificiel du crescendo (2’35), lequel témoigne d’une impatience dans l’élévation qu’une mutation plus discrète aurait peut-être estompée. Le retour du motif liminaire précède un trait vif qui laisse deviner la montée d’une tension où la puissance du pédalier dialogue avec la vivacité des claviers.

  • Rugosité de l’harmonie,
  • tonnerre étagé de l’orgue (au sens où il peut déflagrer à toute puissance ou à feu doux),
  • alternance de traits et de quasi clusters

permettent une exploration virtuose  de l’instrument dans sa majesté, sa solennité mais aussi dans sa félinité – même si des félins, avec des oiseaux, bon, disons sa souplesse presque animale.

  • Oppositions et concaténations indifférentes,
  • effets d’écho et de surenchères,
  • déclinaison des nuances forte et récurrences ornithologiques

préparent à leur manière la conclusion en douceur troublée par le dernier chant du bruant jaune. En optant pour des tempi modérés très modérés, Edmond Reuzé choisit donc moins l’élargissement du pas que le contraste avec les parties vives dévolues à la seconde fauvette. De la sorte, il valorise une méditation plus soubresautante que frissonnante, concluant le cycle sur un mouvement aux climats très caractérisés.
De quoi nous préparer, dans l’énigmaticité du concept divin et de l’écriture messiaenique, au dernier grand cycle d’orgue à venir : Le Livre du Saint-Sacrement.


8.
Le Livre du Saint-Sacrement

18 mouvements, 2 h de musique : le Livre du Saint-Sacrement, signé par Olivier Messiaen un an après Saint François d’Assise, termine l’œuvre d’orgue sur un monument que Pascal Vigneron a confié à trois étudiants de la Hochschule de Stuttgart. Leonard Hölldampf est chargé des sept premiers numéros ; Xabier Urtasun n’en jouera que cinq, dont le monumental onzième ; Lars Schwarze claquera les six derniers. Nous proposerons une notule pour chaque interprète.
Sur un tempo très lent comparé au mètre-étalon Latry (3’40) mais en ligne avec de nombreuses autres propositions (Hans-Ola Ericsson et Jolanda Zwoferink, par exemple), Leonard Hölldampf déploie largement l’incipit legato à mesures inégales de la première pièce, « Adoro te ». Le morceau gagne en solennité, cohérente avec le titre inspiré par saint Thomas, ce qu’il perd en énergie enthousiaste. Unissant musicalité et intelligibilité, la boîte expressive fait entendre les mouvements de l’âme tapis dans une harmonisation saturée. L’affaire s’appuie sur une pédale têtue qui finit par aspirer l’adorateur dans le mystère des graves qu’auréolent de longues tenues.
« La source de Vie » est un éloge de la soif – spirituelle, la soif, évidemment, précisons-le pour les mécréants qui volettent autour de cette notule tels des guêpes autour d’un melon, pas tant pour dévorer le melon – j’en suis convaincu – que pour effrayer ceux qui comptent le gober et en tirer des photos les ridiculisant qu’elles postent, ensuite, sur leur IG à elles. En effet, indifférente à ces considérations hyménoptériques, l’espérance du croyant – saint Bonaventure (et non Saint-Bonaventure, M. Le Livret) en tête – est de garder le désir de « l’éternelle lumière » tant il est vrai que ce qui différencie la Fontaine de Vie du cassoulet, par exemple, est que, bien drivé, le fontainophile doit pouvoir avoir toujours envie d’en reprendre – ce serait mauvais signe sur le cassoulet. Ou alors un cassoulet light, à la rigueur. C’est ça, une salade bio. Ce serait très mauvais signe, donc.
« Très modéré » et « un peu lent, entre legato et « le plus lié possible, l’invention du sourcier se présente comme un accompagnement avec double voire triple pédale, tandis qu’une mélodie se déplie mezzo forte au positif.

  • La beauté des sonorités de l’orgue (ondulant et solo),
  • la richesse d’harmonisations mystérieuses et
  • la simplicité apparente de cette brève esquisse

nourrissent chez l’auditeur sinon la soif de Dieu, du moins la curiosité nécessaire pour ouïr la suite.
« Modéré » mais « un peu vif » se faufile « Le Dieu caché » au sens où il faut avoir la foi chevillée aux yeux du cœur pour découvrir, derrière l’homme supplicié, la divinité de Jésus sur la croix [pas « sur la crois », Mme la notice : on ne note pas toutes les bourdes orthotypo, mais celle-ci est cossue, on en conviendra]. L’alléluia de la Fête Dieu, cher au compositeur, ouvre la séquence monodique de la pièce. Un premier chant d’oiseau, celui de l’étourneau de Tristram, évoque, sautillant, l’Israël des origines. La rupture suivante pose une nouvelle pièce du puzzle divin sous la forme d’un passage « un peu lent » et méditatif qui s’interrompt devant l’alléluia de la Fête-Dieu, présenté sur deux plans sonores.
Une monodie « bien modérée » permet à Leonard Hölldampf de poursuivre son catalogue de sonorités en associant joliment régularité d’ensemble et légère souplesse agogique. Les commentaires de l’étourneau de Tristram et le retour de la méditation laissent présager une forme ABAB qui s’enrichit, en réalité, d’une coda où l’hypolaïs pâle, autre oiseau israélien, vient staccater avant un minifinale pianissimo sur bourdon de 8′ (qui semble ici enrichi) et soubasse de 16′. La répétition dans le même ordre des motifs de la pièce, d’abord décontenançants, paraît à l’auditeur de comprendre la logique structurelle du mouvement, image microscopique de la quête humaine d’un Dieu a priori incompréhensible mais que patience et longueur d’amour rendent, à certains, plus proche.
Le bref « Acte de foi » commence « un peu vif » par un « staccato lourd » manualiter (id est aux claviers seuls, sans pédalier).

  • Accords décidés voire répétés,
  • traits vifs interrompus,
  • dialogue entre pédale et claviers

présentent sous forme presque bissée un credo tonique conclu à l’unisson sur un mi décidé.
« Puer natus est nobis » s’ouvre sur un appel du cornet (quinte initiale de l’introït qui donne son titre à la pièce) avant qu’un balancement superbement registré ne se révèle.

  • Changement de couleurs,
  • variété de climats,
  • singularité de la double pédale et tonicité des parties pour claviers seuls,
  • plaisir du ressassement du motif liminaire

éclairent une partition rhapsodique où l’hypolaïs – des oliviers, cette fois – pointe le bout de son bec avant le retour du cornet et une courte coda toute de douceur parée.
L’hommage au pain vivant descendu du ciel constitue la substance de « la manne et le Pain de Vie ». Face aux hauteurs du récit, récurrentes, fonds et cornets, semblent ausculter le désert en attendant la manne. Même le traquet deuil puis l’ammomane du désert – le storytelling expliquant que le compositeur a enregistré leur chant au désert de Judée – cherchent de quoi se goberger.

  • Traits,
  • tremblements,
  • contrastes,
  • curieux assemblages (gambe seule versus double pédale de flûte de 4′) et
  • quelques récurrences (tels ces passages en « staccato lourd » ou le thème swing du cornet)

semblent quêter voire implorer la Nourriture, peut-être même sans le savoir, ce qui expliquerait l’impression d’éclatement du propos jusqu’à un accord d’Ut# résolument optimiste quant à la possibilité des hommes, même égarés, de trouver la Vie dans l’eucharistie où les croyants escomptent rendre actives les grâces à eux destinées.
« Les ressuscités et la lumière de vie » commence sur un quadruple forte. Enfin, presque : une fois de plus, la résonance du morceau précédent termine sur la piste suivante et grignote même le début des « Ressuscités ». Sur la partition consultée, nulle trace d’une demande d’enchaînement. On peut décidément regretter ces maladresses de finalisation dont Forlane semble se rendre coupable sur le coffret.
Pour ceux qui connaissent l’alphabet messiaenique, le compositeur propulse « RÉSURRECTION » au début et à la fin. Pour les autres, ça joue fort sur l’ensemble des registres disponibles, du suraigu au profond de l’orgue. Trilles au clavier, staccato lourd, contrastes (tempi, manualiter versus tutti, type d’harmonies) soulignent à la fois

  • l’importance cruciale de cette espérance dans la foi chrétienne,
  • la complexité de son intelligence par l’homme et
  • le changement que cette perspective doit provoquer dans la nature des croyants.

En s’attachant à faire vivre le texte avec sérieux, intelligence et une certaine dose de modestie, Leonard Hölldampf propose une exécution caractérisée de ces premières pages du Livre.

  • Au brio extraverti,
  • aux couleurs surexposées,
  • au renforcement caricatural des oppositions,

le jeune interprète préfère le sérieux et le net. Les adeptes du mystérieux enveloppé de sfumato, du clinquant démoniaque ou du rutilant ripoliné iront toquer à d’autres disques. En dépit d’une gravure forlanique perfectible par moments, les auditeurs soucieux d’être soutenus dans la rude ascension sacramentelle proposée par Olivier Messiaen pourront, eux, lui prêter deux oreilles plus qu’attentives.
Après quarante minutes placées sous les doigts et les petons de Leonard Hölldampf, les cinq mouvements centraux du Livre du Saint-Sacrement sont confiés à Xabier Urtasun.
« Institution de l’Eucharistie » travaille les contrastes entre, d’une part, les ondulants et les fonds, et, d’autre part, les jeux aigus et les attelages curieux (bourdon 16′ + octavin 2′ + tierce + hautbois). Solennité sans emphase et paix, guidées par le ressassement du La bémol et le rythme associant une double croche et une noire, nimbent la pièce d’un recueillement séduisant, presque balancé et bien rendu – rossignol compris – par le tempo choisi par l’interprète : un tempo modéré jusque dans sa lenteur.
Comme l’indiquent les citations liminaires, « Les ténèbres » s’articulent en trois temps :

  • la puissance implacable des ténèbres,
  • la crucifixion et
  • l’épandage des ténèbres sur la Terre.

Des accords lents et longs ouvrent l’espace de la noirceur qu’accentuent l’ouverture de la boîte expressive et l’arrivée de la pédale triple forte. L’écho du tonnerre spatialise la teinte ombre. La gradation dans

  • la registration,
  • les degrés de lenteur et
  • l’intensité sonore

travaillent également l’inquiétude de l’obscurité jusqu’à l’accord de secondes final qui, petit à petit, glisse vers le triple piano. Belle version d’une belle pièce.
« La Résurrection du Christ » sculpte toujours le charme du « Très lent », cette fois à orgue déployé.

  • La régularité des accords martelant le triomphe de la Vie sur la mort,
  • la sérénité des tenues d’accords et
  • la sûreté de la ligne de pédale éclairant le dynamisme ou les séries d’accords majeurs (par ex. F#/A# |Bm |Eb/G | Bm vers 2’55)

varient les couleurs derrière une apparence de répétitivité ad lib. Le règne du Fa dièse couronne ce mouvement dont l’interprétation associe avec finesse la majesté d’apparat et l’allant de fond.
« L’apparition du Christ ressuscité à Marie-Madeleine » est la pièce la plus développée du recueil. Paul Jacobs et Gillian Weir la jouent en 12′, Olivier Latry et Hans Ola Ericsson en 13′, Jan Szypowki et Jolanda Zwoferink en 15′, Erik Boström en 16’20 et Jon Gillock en 17’40 : ces quelques exemples semblent laisser une marge de liberté à l’interprète. Xabier Urtasun opte pour un bouclage mesuré en un quart d’heure. Le programme indiqué en ouverture par la citation de saint Jean – et rappelé au fil de la partition par le compositeur de la BO – tient en quatre temps :

  • Marie-Madeleine pleure Jésus ;
  • elle voit un homme et ne le reconnaît pas ;
  • elle reconnaît le rabbouni ;
  • Jésus l’envoie annoncer qu’il va vers son Père, lequel n’est autre que notre Dieu.

Modérés, les sanglots liminaires, graves, sont marqués triple piano. Une anche enrichie interrompt presque régulièrement ce chagrin qui monte. La fragmentation du récit fait surgir progressivement la révélation. Y participent notamment

  • l’intensité du son (par les changements de registration ou par l’ouverture de la boîte expression),
  • le tempo,
  • le halètement des deux en deux,
  • les montées inabouties,
  • l’irritation des répétitions sur les pleins jeux,
  • les choix d’harmonisation et, bien sûr,
  • les contrastes qu’Olivier Messiaen fait souvent précéder d’un silence plutôt que de procéder par collage – c’est paradoxalement plus contrastant car, avec l’acoustique, le collage serait d’abord un tuilage d’une sonorité à l’autre.

Xabier Urtasun rend avec maestria la diversité de cette histoire musiquée, chants d’oiseaux comme celui de l’iranie à gorge blanche compris. La fin donne presque l’illusion d’une forme en arche, avec une redescente rappelant en miroir l’incipit et quatre dernières mesures très lentes et triple piano, renvoyant sur Terre, après sa vision céleste qui est moins vision, peut-être, qu’acte de foi, le croyant à sa triple mission de

  • prêtre (en cela qu’il participe pleinement d’un sacerdoce étagé en trois représentations : le Christ, les prêtres ministériels et les laïcs qui procèdent d’un même corps),
  • prophète (Marie-Madeleine, après avoir reconnu le Christ, est envoyée répandre sa parole dans l’assemblée) et
  • roi (en tant que disciple du « roi des Juifs » appelé à sa suite à se mettre au service des frères).

Le récital de Xabier Urtasun s’achève, mazette, par « La Transsubstantiation ». Pour le croyant, l’heure du Sens est l’heure où les sens n’ont plus de sens, comme le stipule saint Thomas d’Aquin, invoqué en épigraphe : seule la parole du Fils de Dieu est crédible. La transsubstantiation l’illustre, qui place l’acte performatif (« ceci est le corps du Christ ») au sommet de la vie du croyant… même si l’Église cherche à balayer le mot, trop compliqué sans doute, au profit de « présence réelle », un peu comme si, au moment de la consécration, l’hostie convoquait Dieu en présentiel.
La traduction musicale est d’une grande complexité rythmique, même si elle se présente de prime abord sous les traits d’un 2/8. Ce sont néanmoins l’inégalité des durées et l’apparent désordre qui saisissent l’oreille. L’insertion de chants d’oiseaux de Judée, tels le bulbul des jardins et la tourterelle maillée ajoutent au mystère. La transsubstantiation dépassant l’entendement, le compositeur mêle sans complexe dans le creuset de sa partition, avec ou sans l’usage de la pédale, des éléments fort disparates tels que

  • des thèmes grégoriens (pas toujours reconnaissables pour le non-spécialiste !),
  • des évocations ornithologiques,
  • des silences et des suspensions,
  • des développements avec changements de durée des notes inspirant lesdits développements, et
  • des différenciation de plans sonores (échos sur des claviers différents de la première énonciation).

De la sorte, le croyant musicien dessine

  • un moment,
  • un phénomène et
  • une affirmation de foi

qui se fondent dans une coda apaisée… même si le lien entre celle-ci et ce qui la précède pourra paraître presque aussi mystérieux que la transsubstantiation elle-même. Derrière la complexité du résultat, cette mystériosité mystérique est sans doute une réussite, comme l’est la proposition de Xaber Urtasun et la prise de son, toujours remarquable, de Pascal Vigneron.

Leonard Hölldampf et Xabier Urtasun ont lancé la machine : c’est à Lars Schwarze d’ouvrir le dernier disque et de conclure l’intégrale de l’œuvre d’orgue d’Olivier Messiaen sur l’orgue de Toul en présentant les six dernières pièces du Livre du Saint-Sacrement.
Le dernier chapitre s’ouvre sur « Les deux murailles d’eau », une pièce tonique et même olé-olé dans le vaste recueil, le compositeur osant suggérer un tempo « Modéré » pouvant aller, pendant quatre triples croches, jusqu’à « un peu vif », c’est dire si l’on frôle sinon le coquin, n’exagérons rien sous prétexte d’affrioler, du moins l’ivresse des extases métaphysiques. En effet, située juste après « la Transsubstantiation », la pièce suggère que l’ouverture des eaux pour faire renaître le peuple d’Israël aux dépens du Pharaon de l’époque fait écho à la fraction du pain. Au centre de la problématique mystique est donc le corps :

  • celui du peuple d’Israël, représentant le peuple de Dieu ;
  • celui du Christ qui guide les fidèles dans l’eucharistie et a lui-même été ouvert dans sa chair lors de la crucifixion et après, quand la lance a percé son côté pour faire jaillir de l’eau ; et
  • celui de l’Église dont chaque adepte est une partie du corps, la tête restant le Christ, roi des Nazôréens.

La musique se doit donc de traduire l’importance du mystère. L’impressionnant déluge manualiter semble ouvrir la voie (d’eau) à une pédale solide comme un grand vieillard à barbe blanche. La vocation programmatique, presque illustrative façon fresque ou bas-relief, de la musique est revendiquée par le compositeur à double titre :

  • pour l’interprète dont la partition est rythmée par des indications scénaristiques, du type « les vagues dressées »,
  • et pour l’auditeur qui, à défaut de décrypter exactement le dessein que dessine la musique, se laisse porter par la virtuosité, la fougue et l’expressivité d’un flux tonique, tantôt inquiet, haletant ou solennel.

On peut ainsi goûter l’aisance sans show-off de Lars Schwarze via notamment son travail sur

  • le tempo (globalement retenu mais harmonieusement contrasté),
  • l’étagement des forte,
  • le dialogue entre musique et silences.

Il faut aussi saluer l’énergie du jeune musicien pour garder l’intérêt de l’auditeur sur la durée (près de 8’30 dans sa version) en dépit d’une écriture fragmentée, haletante, répétitive et alourdie par le chant d’oiseau hélas indispensable, en l’espèce celui de la rousserolle turdoïde d’Égypte, forcément d’Égypte. Le retour du motif ascendant liminaire annonce la coda et son bon gros accord final – le fameux poing final dans ta gueule Pharaon, tes chars et tes guerriers.
Sans nous attarder ou presque sur l’incroyable festival de fautes orthotypographiques offert au huitième disque par le livret, même si le mésusage des guillemets ou des expressions comme « on romps seulement » voire « Seigneur (…), dit seulement une parole », sérieux, ça fait saigner les yeux, filons jusqu’à la « Prière avant la communion » que lance le récurrent alléluia de la Dédicace. Sans presser, Lars Schwarze pose ses accords et crée une atmosphère méditative où l’orgue de Toul ne cède en rien aux autres grands instruments plus souvent ouïs dans ce répertoire. La séquence Lauda Sion, citée verbalement dans « Les deux murailles », troue à son tour le recueillement planant, comme surgissent aussi d’autres monodies. La pièce est ainsi couturée entre harmonisations envoûtantes et plain-chant, comme pour manifester la tension entre la prière du fidèle et son aspiration vers Dieu, dans sa simplicité et, malgré qu’on en ait, son inaccessibilité a minima quand on est tanqués sur cette bonne vieille Terre.
Pour « goûter la joie du banquet sacré » préparé pour le pauvre, Lars Schwarze a décidé de prendre son temps bien à lui. « La joie de la grâce », Willem Tanke, Gilian Weir et Olivier Latry la troussent en 5’30 ou 6’20 grand max ; Lars Schwarze préfère prudemment dépasser les 8′. Force est de reconnaître que cela ne semble nullement exagéré dans la configuration de Toul. Quand on aime, on ne compte pas, on vole : c’est le sujet mystique de ce mouvement ornithologique qui postule que celui qui « aime, court vole ». Nous voici donc dans une volière où les hypermnésiques reconnaîtront de brèves connaissances :

  • le bulbul des jardins de « La Transsubstantiation »,
  • l’étourneau de Tristram du « Dieu caché »,
  • l’iranie  à gorge blanche de « L’apparition du Christ ressuscité à Marie-Madeleine »,

dont le chant ne cesse de s’allonger, manualiter, au fil des trois répétitions. La gestion du son surprend par rapport à d’autres pièces, l’assèchement complet entrecoupant brusquement certaines séquences (0’47, par ex. : choix artistique ou patch-rustine ?). Passé l’exotisme de sonorités assez semblables mais rares à l’orgue, la pièce captivera sans doute davantage les messiaenovores convaincus que les mélomanes lambda. En effet,

  • l’arc narratif à peu près illisible,
  • la symbolique de l’oiseau et
  • l’effet de synthèse proposé par cette réunion de trois espèces

pourront paraître modérément palpitants en dépit de l’effort de l’interprète pour

  • phraser,
  • attaquer et
  • respirer

selon les indications du compositeur.
« Prière après la communion » honore les parfum, douceur, paix et suavité loués par saint Bonaventure. L’heure est donc à la synesthésie, à travers un dialogue manualiter entre un récit pianissimo et un solo surgissant tantôt au positif, tantôt au grand orgue. L’arrivée d’une tenue de pédale ne trouble pas la quiétude rafraîchissante de la pièce, rendue avec la sérénité nécessaire, et avec une registration au grand orgue assez solide pour subsumer tout procès en mièvrerie, acide résolution en La incluse.
« La Présence multipliée » ouvre le sprint final. Un sprint « modéré, un peu lent » et un sprint de 12′, soit, mais un sprint triple forte. Tout commence de finir avec un minicanon à trois indiqué

  • « tenuto »,
  • « staccato » et
  • « lourd ».

Des explosions manualiter aèrent ces diffractions d’une quinte, deux quartes et une quinte, jusqu’à une résolution sur des do dièses si chers à Messiaen.
« Offrande et alléluia final » s’ouvrent sur une monodie au cornet, déchiquetée, mystérieuse et entrecoupée de longs silences. Puis l’orgue s’escagasse avec

  • triple forte,
  • triples croches et
  • pédale ronflante pour conclure chaque intervention des claviers.

Conformément aux conventions,

  • virtuosité,
  • unissons à l’octave,
  • alternance de segments reconnaissables,
  • segmentation et collages

articulent l’exigeante toccata concluant le cycle de 2 h. Le brio n’effraye pas Lars Schwarze, qui veille à bien distinguer les couches de forte entre pleins jeux, ajout des anches et étagement de la progression en vue du crescendo final vers la joie (mi bémol – la – fa# – si – fa dièse – mi en langage messiaenique). Plus que dans un texte tour à tour ahanant, répétitif et narrativement stéréotypé, on fixe son attention sur

  • la richesse de l’orgue de Toul,
  • la qualité de la prise de son et
  • la capacité de l’organiste à donner une certaine épaisseur musicale à cet exercice de style minaudant sous ses airs de pièce de concours.

Sur cette dernière partition à nos esgourdes décevante indépendamment des qualités de l’exécutant, prévaut donc le plaisir d’avoir découvert trois jeunes interprètes à travers l’ambition, l’inégalité et les souffles du Livre du Saint-Sacrement.


9.
Bonus

Le coffret intégral se termine sur deux interventions de Pascal Vigneron, le maître d’œuvre de cette intégrale.
La première ntervention concerne la « Monodie », annoncée sur le premier disque par le livret, propulsée à la fin sans doute par une double modestie : celle du patron qui ne voulait pas se mêler aux maîtres établis sévissant dans le premier disque, et celle de la composition elle-même, destinée à s’intégrer dans une méthode pour orgue. Dans cette miniature, le compositeur semble inviter l’étudiant au travail

  • du rythme,
  • des attaques et
  • du legato malgré les grands écarts.

Ces 2’30 anecdotiques (même si Paul Griffiths, dans le livret de l’intégrale Latry, y décèle un lien patent avec les Corps glorieux) étaient bien sûr indispensables à une intégrale.
La seconde intervention vigneronnique est une petite originalité offerte aux gourmands : la « Louange à l’éternité de Jésus », extraite du Quatuor pour la fin du temps, ici interprétée par l’orgue et le bugle de Clément Saunier.  Réputé composé au Stalag VIII-A de Görlitz, le quatuor a été « en partie écrit à Toul en 1940 », revendiquent les autochtones toulois – première justification de cet addendum. Deux autres peuvent être ajoutés : d’une part, ce mouvement est déjà la transcription d’une pièce pour ondes Martenot, il n’y a donc rien de choquant à lui faire sauter une barrière une fois de plus ; d’autre part, avant de se recentrer sur l’orgue, Pascal Vigneron était un trompettiste recherché – on peut donc lui faire confiance et pour le choix du bugle en lieu et place du violoncelle, et pour le choix de Clément Saunier en tant que souffleur !
La partition « infiniment lente » exige du bugliste à la fois un souffle démentiel et des lèvres de béton pour conserver la nuance piano exigée tandis que l’orgue ploum-ploume l’accompagnement du piano. Par-delà la performance, étalée sur un large ambitus, le cuivre substitue à la ductilité vibrante et frissonnante du violoncelle

  • la chaleur du timbre,
  • l’humanité rayonnante du son et
  • l’attention aux impossibles (nuances et tenues).

Voilà donc une cadence inattendue, étrange et superbe, qui, par-delà quelques choix discutables (et il est heureux que la discussion soit encore à l’ordre du jour dans une société raidie par les interdictions, les tabous et les hypocrisies doucereuses) et quelques scories

  • (orthotypo lamentable du livre,
  • étrange distribution des pistes,
  • tuilage des pistes çà et là saugrenu)

offre une jolie conclusion à une intégrale touloise gorgée

  • d’audaces,
  • d’ambitions et
  • de belles réussites.

Épisodes individuels
1 – Pièces diverses
2 – L’Ascension
3 – La Nativité
4 – Les Corps glorieux
5 – Messe de la Pentecôte
6 – Le Livre d’orgue
7 – Méditations sur le mystère de la sainte Trinité (1)
8 – Méditations sur le mystère de la sainte Trinité (2)
9 – Le Livre du Saint-Sacrement (1)
10 – Le Livre du Saint-Sacrement (2)
11 – Le Livre du Saint-Sacrement (3)

 

Olivier Messiaen, Intégrale de l’œuvre d’orgue, Forlane – 1 – Pièces diverses

 

Moins fréquentée que l’intégrale Bach, l’intégrale Messiaen est l’un des grands Graal des organistes. Réputée plus austère, peut-être un rien moins portée sur le zouk (quoique), l’œuvre est enregistrée moins souvent. Au fil des temps, rares sont les monuments dont les fans gardent mémoire. Même si le mausolée de Willem Tanke est plus que solide, deux coffrets guident le mélomane, loin devant la proposition à intérêt muséographique du compositeur : celui de Louis Thiry, réédité par La Dolce Volta en 2018, car, bien qu’il soit incomplet (Olivier Messiaen a encore écrit après cette intégrale provisoire) et fors l’exploit sidérant souvent mis en avant qui consiste non seulement à tout jouer mais à tout jouer en fort peu de jours et malgré la cécité, il reste éblouissant de poésie ; et celui, puissant, de la figure tutélaire de l’orgue français, Olivier Latry, dont l’intégrale Messiaen a contribué à rappeler aux haters que le gars n’est pas au sommet de la notoriété des organistes pour rien, quelques critiques qu’aient pu susciter, par exemple, sa vision de Bach gravée pour La susnommée Dolce Volta.
Sur le chemin messaienique, hérissé de difficultés techniques pour les artistes et commerciales pour les promoteurs, voici que s’avance un nouveau candidat, mené par Pascal Vigneron. Les perspectives sur le marché semblant faibles, il fallait l’entourer d’un non-profit purpose. Après avoir suscité un disque de présentation de l’orgue évoqué tantôt, les huit cents ans (célébrés comme « huit-cents », selon la réforme orthographique pupute de 1990, ce qui est une curieuse façon de valoriser le temps long et la tradition !) de la cathédrale Saint-Étienne de Toul ont fourni le prétexte qui voit succéder l’orgue Schwenkedele/Koenig au Metzler de Saint-Pierre de Genève et au Cliquot/Cavaillé-Coll de Notre-Dame de Paris. Spécificité du projet : il est constitué d’une mosaïque d’interprètes, essentiellement constitués par des élèves des grandes classes d’orgue de France… et de la Hochschule  für Musik de Stuttgart.
Certaines mairies fêtent leurs événements en inaugurant une « œuvre d’art » bien pourrie sur un rond-point ; la municipalité de Toul, renforcée par l’ensemble du réseau de Pascal Vigneron, a choisi de soutenir l’enregistrement de huit disques point marqués par le populisme et la dictature du médiocre, du vulgaire et du dégradant, censée être une garantie de vivre-ensemble. Il faut saluer à la fois l’audace des sponsors, qui plus est politiques, et la ténacité incroyable du directeur artistique dont on peine à imaginer l’énergie dépensée pour parvenir à cet exploit – si hénaurme que l’on veut bien presque oublier les scories orthotypographiques – entre autres – qui pullulent sur les pochettes et dans le livret, suscitant cet étonnement toujours renouvelé : comment un projet aussi ambitieux peut-il ne pas prendre en compte ce genre de détails qui n’en sont pas ?
Le premier disque réunit des pièces diverses, notamment celles des débuts (ce sont ces pièces que va évoquer la présente notule), et le début de L’Ascension. L’incipit est essentiellement confié à des interprètes issus du gratin de l’orgue français. « Le Banquet céleste » (1928), première pièce éditée d’Olivier Messiaen, écrite pendant ses vacances estivales, se revendique « très lente et extatique ». En Fa# ou presque, elle est confiée à Éric Lebrun et déploie d’emblée

  • les fonds riches de l’instrument,
  • une ample résonance qui n’exclut pas la netteté lors des changements d’harmonie et
  • une prise de son parfaite pour restituer la spatialisation complexe d’un son d’orgue sur de longues tenues.

L’interprète affiche la sérénité indispensable mais aussi l’allant décidé quand arrive l’égrenage aigu. Le Prélude (1928 ?) fait partie des pièces publiées à titre posthume, avec « Offrande au Saint Sacrement » et « Monodie ». Jean-Paul Imbert est sur le banc pour cette œuvre qui s’ouvre sur des jeux flûtés avant que des sonorités plus métalliques ne permettent à la cellule initiale de se développer de façon quasi cyclique. Un deuxième motif, pris très allant, travaille avec attention les différents plans sonores de l’orgue en jouant sur les boîtes expressives. À un projet mélodique, Olivier Messiaen préfère une logique motorique qui, s’auto-entretenant, finit par s’irriter et provoquer l’arrivée des pleins jeux. Un long silence précède un retour au calme en deux temps.
Deuxième pièce à avoir été dévoilée autour de 2001, Offrande au Saint Sacrement (1930) est confiée à Michael Matthes. Sur des accords tenus, une arabesque volontiers chromatique va et vient, bientôt remplacée par un deuxième thème qui fige l’accompagnement. Puis le premier motif reprend du service, et le deuxième thème se greffe derechef sur cette branche jusqu’à la coda de quatre accords, construisant une œuvre éclair et claire à laquelle une interprétation sans falbala convient fort bien.

Diptyque (1930) respecte le projet du titre : une partie en crescendo parfois comparée à une toccata alla Dupré (co-dédicataire) et, à défaut de fugue, une « montée mélodique extrêmement lente » sous-titrée « Essai sur la vie terrestre et l’éternité bienheureuse » (5’50). Jürgen Essl y trouve double occasion de briller. L’orgue met en valeur la clarté de son interprétation en lui permettant de détacher chaque plan. L’auditeur est notamment saisi par

  • le travail de précision,
  • l’art de la respiration et de la registration remplaçant la sensation de répétition par l’impression d’itération augmentée, et
  • la maîtrise technique permettant à la musique d’advenir en dépit de la profusion de notes et d’accords.

S’ensuit une seconde partie planante dont l’interprète rend le charme mystique grâce à des choix de jeux convaincants. Certes, ceux qui préfèrent la radicalité iront plutôt piocher la version d’Olivier Latry, aux contrastes plus appuyés. La version de Jürgen Essl n’est pas moins intéressante, portée par un musicien habile et sensible, et parfaitement sertie dans l’écrin de l’orgue mis à sa disposition.
L’Apparition de l’Église éternelle (1932) et sa disparition (commençant vers 6’10) sont laissées à la responsabilité de David Cassan – lourde responsabilité : à notre goût, c’est sans doute l’une des plus belles pièces du coffret ! Cela pourra surprendre ceux qui iraient directement à la piste 5 : le Diptyque (piste 4) continue de résonner plus d’une seconde après le début de la piste suivante, comme si le DA souhaitait privilégier une écoute continue, tuilée, presque glissée. Au reste, le grand crescendo prévu ne commence pas si pianissimo qu’on l’entend parfois – façon peut-être, pour l’interprète, de signifier, dans une perspective messiaenique, que, avant l’Église, l’esprit de l’Église flottait déjà sur le monde. L’Épouse de l’Agneau, « faite de l’âme des élus », se profile néanmoins petit à petit, accord après accord. Sans que cela n’étonne chez un organiste aussi formidable que David Cassan,

  • le tempo est maîtrisé,
  • la sollicitation de l’orgue est optimalement stratifiée, et
  • les respirations sont un modèle d’équilibre différenciant la section du son et le silence.

L’orgue, dont la reconstruction a été suivie de près par Pascal Vigneron, dévoile ici ses grandes qualités :

  • variété de timbres,
  • richesses des mélanges,
  • dialogue avec la résonance de la cathédrale (qui n’a pas dû être simple à restituer),
  • harmonisation d’ensemble séduisante et, ce jour-là,
  • accord impeccable – on imagine que Julien Marchal et la maison Koenig ont dû être grandement à l’œuvre avant et pendant les captations !

Le Verset pour la fête de la Dédicace (1960), bien plus tardif, est un morceau de concours imposé au CNSMDP. Aux manettes, cette fois, Denis Comtet, l’un des rares artistes à être aussi sollicité comme chef de chœur que comme virtuose de l’orgue. À lui de jongler avec des registrations variées dans lesquelles se love le remix d’un alléluia grégorien confié au cromorne. La pièce, fragmentée, associe

  • passages posés et surgissements mystérieux,
  • triple exposition du thème et symétries de développement,
  • monodie, duos et harmonisation profuse.

Interprétée sans hâte, avec la fermeté sereine qui sied, elle renonce à tout effet spectaculaire mais, grâce à l’aisance de son porte-voix, permet de continuer à explorer, sur des rythmes variés, les possibles de l’orgue de Toul…
… dans lesquels nous nous plongerons prochainement pour L’Ascension, mais sans la Monodie de 1963, que s’était réservé Pascal Vigneron, qui reste indiqué sur la pochette du disque et sur le coffret mais a été omise au pressage et dans le livret puisque, nous signale après lecture l’intéressé, elle a été réservée pour la fin du dernier disque (seule la pochette est fautive). Nous n’y sommes pas encore mais nous en approchons déjà !


Pour acheter le coffret, y a sans doute un moyen mais je l’ai pas trouvé pour le moment.
À suivre !