Blog

Le blog de Bertrand Ferrier, page 144

Ă€ nous deux, l’Alsace !

Photo : Jacques Bon

 

Heureux de revenir en Alsace pour faire musique, yo, avec l’ami Pierre-Marie Bonafos. Ă€ cette occasion, nous avons imaginĂ© un concert « pour faire bouger les oreilles » ce qui est, nous semblait-il, un bon projet musical, qui plus est pour un dimanche après-midi. Surtout Ă  17 h 00 – j’adore le 00.

 

 

 

Nicolas Horvath joue Hélène de Montgeroult (Grand Piano, 1/3)

 

Avec son nouveau double disque, Nicolas Horvath – souvent Ă©voquĂ© sur ce site – rappelle qu’il est possible de dĂ©fricher des parcelles de la terra incognita qu’est le rĂ©pertoire musical dès lors que l’on s’Ă©loigne des autoroutes surfrĂ©quentĂ©es, sans recourir aux astuces marketing un brin puputes dont les labels sont friands. En 157 minutes, l’ex-MonĂ©gasque ne labellise pas HĂ©lène Antoinette Marie de Nervo de Montgeroult (1764-1836) sous le sceau rĂ©ducteur d’un fĂ©minisme bĂªlant, pas plus qu’il n’avait souillĂ© Brillon de Jouy sous ce propos toc. Une fois de plus, il s’empare de partitions, disons, confidentielles, pour proposer une intĂ©grale qui a de quoi inquiĂ©ter le chaland. Si, si, inquiĂ©ter est le terme juste, le terme vrai ; car, m’enfin, 2 h 30 de musique du tout dĂ©but du dix-neuvième siècle, sera-ce pas abuser de notre patience Ă  l’endroit des bariolages niaiseux et bavards dont Mozart a si souvent gonflĂ© ses sonates – obligeant des musiciens de la trempe d’un Jean Muller, en disque et au concert, ou d’un Christian Chamorel, lui aussi au disque et aux concerts goethistique et pauvre, Ă  accomplir des prodiges pianistiques pour rendre ces Å“uvres effectivement pimpantes ?
Cette mĂ©fiance, on ne peut jauger sa pertinence sans la passer au crible de l’Ă©coute attentive, comme l’on passe l’or au creuset (au moins). En gros, la problĂ©matique de cette notule en trois temps pourrait Ăªtre : est-ce kiffant aujourd’hui d’ouĂ¯r le travail d’une dame de la haute dont le talent pĂ©dagogique lui valut de garder la tĂªte sur les Ă©paules ? Ă€ vrai dire, de cette compositrice, l’on ne connaissait jusqu’ici qu’une Ă©tude sur les cent quatorze qu’elle a Ă©crites – Nicolas Horvath nous avait fait cadeau de cette dĂ©couverte Ă  l’occasion d’un cyberconcert du festival Komm, Bach!. Il Ă©tait donc temps de combattre notre ignorance en montant Ă  l’assaut des trois recueils de sonates de la mĂªme crĂ©atrice.

 

 

Montgeroult, ainsi que la nomine, et hop, la première du livret, ouvre son catalogue par un recueil de trois sonates pour le forte-piano, publiĂ© en 1795, toutes trois sous forme italienne, donc en deux mouvements. La sonate en Fa (10’) commence par un Allegro con spirito dont Nicolas Horvath sculpte un prĂ©lude presque libre avant de plonger dans un flot de notes en quĂªte de mĂ©lodie. Les ornements, trilles en tierces et appogiatures boostent le propos et valorisent l’oscillation entre

  • dĂ©tachĂ© et legato,
  • tonicitĂ© martiale et segments plus phrasĂ©s,
  • formules rĂ©currentes et ruptures d’atmosphère.

TĂªte et doigts bien faits, l’interprète dĂ©daigne le mignon pour mieux concentrer l’énergie du mouvement. Le premier chapitre semble prĂ©parer l’arrivĂ©e du Prestissimo ternaire, jouĂ© sans concession mais non sans nuance. Le musicien maĂ®trise

  • respirations,
  • attaques diffĂ©renciĂ©es et
  • utilisation savante de la pĂ©dale de sustain.

L’allant du tempo, les modulations et l’absence de chichis quand les marteaux doivent marteler, transforment les rĂ©pĂ©titions en refrains dont la rĂ©itĂ©ration soutient l’écoute. GrĂ¢ce Ă  une prise de son très proche signĂ©e Paul Metzger, l’auditeur est projetĂ© dans un monde musical qui, Ă  dĂ©faut de sĂ©duire par son Ă©lĂ©gance, son originalitĂ© saillante ou son sens de l’earworm, s’Ă©coute de bout en bout en suscitant l’intĂ©rĂªt.

 

 

La sonate en Mi bĂ©mol (15’) propose un Allegro con moto qui se rĂ©vèle très vite bondissant Ă  sauts et Ă  gambades, les passages pastoraux se frottant Ă  d’autres plus enlevĂ©s (et rĂ©ciproquement), par breaks ou par tuilage. La maĂ®trise technique de Nicolas Horvath s’exprime moins dans l’exĂ©cution – qui demande pourtant des doigts et de la prĂ©cision – que dans sa capacitĂ© Ă  travailler les changements de lumière, qu’ils soient brutaux ou progressifs. L’attention portĂ©e Ă  l’intention (ha, ha) musicale Ă©vite une lecture des notes que l’on entend parfois sur des intĂ©grales de compositeurs peu connus. Ici, rien n’est ripolinĂ© mais tout est rutilant, dans l’Ă©blouissement ou l’obscure clartĂ©. La musique semble briquĂ©e par la conviction que ces sonates sont valables en soi et non par leur seul statut de dĂ©couverte. Hormis la sonate en fa mineur, tout le premier disque n’est-il pas constituĂ© de premiers enregistrements ?
L’Allegro vivace ne met pas Ă  mal la foi du pianiste dans son hĂ©roĂ¯ne. Souvent en duo, parfois dans l’unisson motorique qu’affectionne HĂ©lène de Montegroult, le mouvement n’omet jamais de varier les atmosphères autour de cellules rarement très dĂ©veloppĂ©es, ce qui contribue Ă  nourrir la curiositĂ© du mĂ©lomane.

  • Les rĂ©currences structurant la pièce,
  • les appogiatures qui fusent,
  • le collage de passages simples et d’autres segments plus riches

construisent une musique dont la qualité est assurément valorisée par l’interprète.

 

 

La sonate en fa mineur qui conclut le recueil est deux fois plus longue que celle qui lançait le bal. Un Maestoso con espressione dĂ©gaine d’emblĂ©e une vaste phrase longtemps Ă  l’unisson et en Ă©cho. Un jeu de questions-rĂ©ponses s’ensuit, puis le piano s’emporte, revient Ă  l’unisson en Ă©cho. La reprise est animĂ©e par un mĂªme souffle Ă  la fois rigoureux et libre. Nulle prĂ©ciositĂ© dans les moments doux ; en revanche, de la nettetĂ© permettant de distinguer les diffĂ©rents plans sonores. Nul systĂ©matisme non plus dans les segments fougueux ; en revanche, de l’engagement et  de l’exactitude dans les sections fondĂ©es sur un lĂ©ger dĂ©calage. Le propos est ainsi enrichi par de nombreuses astuces qui dĂ©fient le cadre rythmique telles que

  • les appogiatures qui anticipent la note Ă  venir,
  • les ornements qui la prolongent,
  • les Ă©chos Ă  la double qui dilatent le temps,
  • les accĂ©lĂ©rations-dĂ©tentes qui accompagnent l’agogique, ou
  • les respirations qui
    • Ă©clairent le discours,
    • l’aèrent et
    • le rendent plus saisissant.

C’est un Nicolas Horvath survoltĂ© qui attaque l’Allegro agitato dont il rend plus volontiers le cĂ´tĂ© agitĂ© qu’allègre. Le texte lui donne raison. MĂªme les passages qui pourraient sembler apaisĂ©s sont emballĂ©s, trilles incluses, dans une fièvre indispensable pour donner de la puissance Ă  ce gros mouvement de plus de 10’ avec reprises. L’interprète ne joue pas une sonate de la fin du dix-huitième siècle mais, hypermieux, une sonate tout court, dans laquelle il insuffle de l’urgence, ose la percussivitĂ© frontale, et parvient Ă  garder le cap du bouillonnement y compris dans les rares oasis plus calmes.

  • Puissance de la ligne de basse,
  • clartĂ© de la ligne supĂ©rieure,
  • agilitĂ© digitale et
  • radicalitĂ© de l’approche (dont le son YouTube ne rend qu’imparfaitement raison, prĂ©cisons-le : il faut ouĂ¯r le disque !)

portent l’écoute et saisissent l’auditeur sans merci… construisant de la sorte un excellent cliffhanger pour pousser à écouter le deuxième recueil de sonates de la compositrice !

 


Ă€ suivre.
Pour Ă©couter le disque en intĂ©grale, c’est ici.
Pour l’acheter, c’est, par exemple, lĂ .

 

Pascal Jouary, violeur de secret

Pascal Jouary sous couverture (provisoire)

 

Vient de paraĂ®tre le nouveau livre de Pascal Jouary, auquel j’ai prĂªtĂ© une main lors du peaufinage. Malheureusement, je dois reconnaĂ®tre que ce livre ne vous apprendra rien… sauf si vous ne connaissez pas les quarante affaires les plus retentissantes dans lesquelles le secret-dĂ©fense a tentĂ© – et souvent rĂ©ussi – de mettre en Ă©chec la justice. Car ce livre est le premier Ă  prĂ©senter un tel panel de scandales – avec objectivitĂ©, sources incontestables Ă  l’appui, et subjectivitĂ© grĂ¢ce aux interviouves des principaux protagonistes (familles de victimes, lĂ©gislateurs, avocats, grands tĂ©moins, hauts responsables du Renseignement…).
J’ajoute que le nouveau livre de Pascal Jouary ne vous dessillera nullement les yeux… sauf si vous n’avez jamais plongĂ© dans les dĂ©dales de  ce que cache le secret-dĂ©fense. Car ce livre est le premier – vous pouvez chercher, y en a pas d’autre – Ă  analyser en profondeur, exemples prĂ©cis Ă  l’appui, les diverses formes que peut prendre la raison d’État quand elle excipe du secret pour dissimuler l’inavouable. Assassinats politiques, complots industriels, machinations financières, mensonges diplomatiques, rĂ©sidus de la part sombre de la colonisation et erreurs militaires sont ainsi mis en lumière, parmi d’autres vilenies par cette radiographie implacable du secret-dĂ©fense.
Je conclus en dĂ©conseillant ce livre Ă  tous ceux qui ne veulent pas glisser un Å“il dans les coulisses de notre belle et saine dĂ©mocratie. Pour les autres, ce bouquin choc, fruit de quatre ans d’enquĂªte, devrait un dĂ©lice amer donc passionnant. Je suis fort fier d’Ăªtre montĂ© Ă  bord de cette aventure… et d’avoir rĂ©ussi Ă  esquiver les sous-marins alliĂ©s susceptibles de couler notre bĂ¢timent. Cela nous a permis, je crois, de faire bonne pĂªche et bonne pioche.


Pour acheter le livre, c’est, par ex., ici.

 

Il n’y a pas de hasard, il n’y a qu’un rendez-vous

Avec SĂ©bastyĂ©n Defiolle, Claudio Zaretti et Pierre-Marie Bonafos, pendant l’enregistrement de « À tout hasard »

 

L’impatience nous joue des tours, mais c’est un fait : bientĂ´t, nous nous cyberretrouverons pour le concert de chansons Ă  textes et Ă  musiques intitulĂ© « À tout hasard » qui sera diffusĂ© sur YouTube – Première ce vendredi 5 novembre Ă  20 h 30, film disponible Ă  discrĂ©tion pendant quinze jours contre un billet modique Ă  acquĂ©rir ici.
Soyons honnĂªte, pour une fois : le choix de la diffusion par Internet n’a pas Ă©tĂ© fait de gaietĂ© de coeur. NĂ©anmoins, il offre trois avantages :

  • Ă©viter (ou presque) les polĂ©miques usantes autour des choix sanitaires gouvernementaux,
  • proposer ce partage dans toute la France et plus si affinitĂ©s,
  • et adapter la proposition aux disponibilitĂ©s de chacun, puisque le film pourra Ăªtre regardĂ© voire reregardĂ© Ă  tout moment jusqu’au 20 novembre.

Il fait aussi Ă©cho Ă  la pĂ©riode du confinement pendant laquelle j’ai postĂ© une quarantaine de nouvelles chansons, histoire que les sachants et puissants libertivores n’annihilent ni notre crĂ©ativitĂ© ni notre joie de partager paroles et musiques. En attendant de pouvoir vous retrouver au grĂ© des scènes, si la frĂ©quentation des salles de spectacle – actuellement catastrophique – s’amĂ©liore, cette cyberinitiative m’a paru le moindre mal pour conserver et fortifier le lien qui nous unit musicalement. D’autant qu’elle rĂ©unit autour de moi – Ă´ fiertĂ© – des musiciens et des techniciens hors pair.

 

Claudio Zaretti pendant l’enregistrement de « À tout hasard »

 

En effet, projet digital, ce film enregistrĂ© dans les conditions du direct n’est pas un projet low cost pour autant. GrĂ¢ce Ă  la bĂ©nĂ©volence de partenaires de scènes, une Ă©quipe technique DeLuxe a pu Ăªtre mobilisĂ©e afin de proposer un tour de chant de qualitĂ©. Sur une ambiance lumineuse créée Ă  partir des conseils de ClĂ©ment Gulbierz, jeune ingĂ© lumières capable de se saisir de n’importe quelle demande pour en tirer plus que le meilleur, se greffe une prise de son riche et maĂ®trisĂ©e, manigancĂ©e par SĂ©bastyĂ©n Defiolle. La captation et le montage sont l’Å“uvre d’Esther Assuied, une artiste aux doigts de fĂ©e.
Cet écrin sertit douze chansons, dont neuf jamais chantées sur scène et ici portées par

  • un piano Petrof Ă  forte personnalitĂ©,
  • la contrebasse protĂ©iforme de Claudio Zaretti et
  • le saxophone superlatif de Pierre-Marie Bonafos, mix de savoir classicos et de science jazzistique.

Histoire d’ouvrir un peu les fenĂªtres dans un temps oĂ¹ certains nous poussent au repli sur soi voire sur rien ni personne, l’ami Jann Halexander, chanteur franco-gabonais de mĂ©tier depuis une vingtaine d’annĂ©es, a Ă©tĂ© conviĂ© Ă  pimper cette fĂªte… Ă  laquelle – la tempĂ©rance n’y peut mais – nous avons dĂ©cidĂ©ment hhhĂ¢te de vous retrouver.

 

Claudio Zaretti et Jann Halexander pendant l’enregistrement de « À tout hasard »

 


Pour acheter son billet, c’est ici.

 

Il semblerait que nous soyons toujours seuls dans nos nudités

Avec Louise Kersulec et Jann Halexander Ă  l’Atelier-thĂ©Ă¢tre du Verbe (Paris 14), le 5 septembre 2021

 

Quand, avec Jann Halexander, nous avons pu sortir des concerts clandĂ©s donnĂ©s dans des parkings, nous ne sommes pas direct retournĂ©s dans les thĂ©Ă¢tres Ă  l’italienne, faut raison garder. Un p’tit thĂ©Ă¢tre-atelier (et vice et versa) avec des spectateurs chauds bouillants, c’Ă©tait bien pour retrouver le plaisir de partager des chansons puissantes jamais souillĂ©es par un passage sur France-Inter.
De fait, vidĂ©o Ă  l’appui, c’Ă©tait chouette et bon – la prĂ©sence de Louise Kersulec Ă  la flĂ»te Ă©tant Ă©videmment un plus rĂ©solument positif.

 

 

 

Rendez-vous le 5 novembre !

« À tout hasard » : montage en cours. Document : d’après photo Esther Assuied.

 

Vendredi 5 novembre, à 20 h 30, nouveau concert de chansons fresh, avec Pierre-Marie Bonafos au saxophone, Claudio Zaretti à la contrebasse et Jann Halexander en invité.
Pour y assister, worldwide, une seule solution : acheter votre place pour rejoindre l’Ă©vĂ©nement sur YouTube. Ce n’est ni cher, ni compliquĂ© : si vous n’avez pas participĂ© Ă  la campagne de financement participatif, suffit de se faufiler ici. HĂ¢te de vous cyberretrouver.

 

 

Trio sol(it)aire

Arthur Nicolas-Nauche en l’Ă©glise Saint-AndrĂ© de l’Europe (Paris 8), le 1er juin 2020. Photo : Bertrand Ferrier.

 

C’est l’une des cerises sur le gĂ¢teau du jeune orgue français, adoubĂ© par le CNSMDP – ce qui n’a en rien altĂ©rĂ© sa libertĂ© de penser, de jouer et d’Ăªtre. Ă€ l’occasion du concert de 24 h qui concluait la cinquième saison du festival Komm, Bach!, Arthur Nicolas-Nauche nous a fait le cadeau d’enregistrer des mastodontes du rĂ©pertoire en l’Ă©glise Saint-AndrĂ© et dans son fief, l’Ă©glise Saint-Gabriel (Paris 20).
Sous les objectifs et les micros de son amie et nĂ©anmoins consÅ“ur Esther Assuied, il dĂ©ploie toute sa science d’interprète dans la redoutable Quatrième sonate en trio de Johann Sebastian Bach. Entre sĂ©rĂ©nitĂ© apaisante et virtuositĂ© assez sĂ»re d’elle pour aspirer l’auditeur vers manière de vertige transcendantal, l’interprète nous offre une exĂ©cution aussi impressionnante qu’habitĂ©e… sans jamais laisser soupçonner, soit stipulĂ© pour la petite histoire, l’urgence sans filet qui a prĂ©sidĂ© Ă  la captation.

 

 

 

Christian Chamorel, église Saint-Julien-le-pauvre, 28 octobre 2021

Christian Chamorel. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Voici quatre ans presque jour pour jour que Christian Chamorel a commencĂ© d’Ăªtre familier des lecteurs sporadiques de ce site. Entre concerts, disques et happenings mendelssohniens, il est devenu un personnage rĂ©current de la saga, et nous sommes heureux de saluer son retour parisien. Alors que le remplissage des salles de spectacle, profanes ou sacrĂ©es, est une catastrophe Ă  l’Ă©chelle parisienne, le pianiste suisse n’a certes pas Ă  rougir de son succès au cÅ“ur de la capitale. Sans blinder l’Ă©glise, un public rĂ©actif et attentif est prĂ©sent et impatient d’ouĂ¯r le programme tripartite que l’artiste a manigancĂ©. On en profite pour regretter l’absence de programme proprement dit : pour un billet Ă  vingt euros donnant droit Ă  une chaise d’Ă©glise en placement libre, c’est un brin lĂ©ger – et point de chanson sur l’Ă©cologie, puisque flyers oui-oui, programme non-non.
L’interprète ouvre le bal par son grand kif, le soi-disant divin Mozart. Son choix s’est portĂ© sur la sonate KV 333 dont l’Allegro initial est jouĂ© sans peur de l’oxymoron, puisqu’il associe la prĂ©cision de doigts toniques Ă  une pĂ©dale gĂ©nĂ©reuse, seule Ă  mĂªme d’arbitrer avec l’acoustique compliquĂ©e du lieu. PassionnĂ© par ce qu’il joue et fĂ©ru d’Ă©changes (l’artiste est finement actif sur les rĂ©seaux sociaux), Christian Chamorel en tĂ©moigne en valorisant le système de questions-rĂ©ponses que nourrit la main droite. Ă€ ceux qui persisteraient Ă  juger que cette musique honnĂªtement troussĂ©e fleure nĂ©anmoins quelque peu la naphtaline, le musicien rĂ©pond en la jouant avec un mĂ©lange de rigueur nĂ©cessaire et de souplesse bien tempĂ©rĂ©e, par exemple dans

  • la dilatation sporadique du tempo,
  • l’utilisation Ă  bon escient de la respiration, et
  • le dĂ©tachement d’un motif ou d’une envolĂ©e sĂ©millante.

L’Andante cantabile complète le tableau en proposant balancement et bariolage entraĂ®nant. L’interprète dĂ©joue le risque d’emphase ou de solennitĂ© pesante en ouvrant l’espace par un investissement personnel et ciblĂ© de la mĂ©trique. L’espace musical semble s’ouvrir grĂ¢ce au travail minutieux sur les nuances et le legato. L’Allegretto grazioso rondade Ă  foison sous forme de couplet-refrain. Chamorel y sculpte Mozart Ă  coups d’accents donc de silences. Cette mise en rythme du mouvement anime la dĂ©clinaison du thème obsessionnel que le musicien veille Ă  Ă©clairer diffĂ©remment Ă  chaque Ă©vocation grĂ¢ce Ă  des attentions spĂ©cifiques :

  • tonicitĂ© affirmĂ©e,
  • nuances renouvelĂ©es,
  • attaques plus intenses, etc.

Le rĂ©sultat nous laisse partagĂ© entre l’incapacitĂ© de l’Å“uvre Ă  nous Ă©mouvoir et l’Ă©vidence qu’elle n’est certes pas dĂ©placĂ©e sous les doigts d’un grand pianiste de 2021.

 

Christian Chamorel en l’Ă©glise Saint-Julien-le-pauvre (Paris) d’après mon appareil photo. Photo : appareil photo de Bertrand Ferrier.

 

Après Mozart, Christian Chamorel prend le temps de prĂ©senter la Fantaisie op. 28 de Felix Bartholdy Mendelssohn qu’il s’apprĂªte Ă  confronter – et que l’on peut, comme il ne le signale pas en direct, retrouver sur son disque Mendelssohn, paru chez Calliope en 2020 (pour l’acheter, c’est par exemple ici ; pour l’Ă©couter en entier, c’est lĂ  ; et pour dĂ©couvrir la Fantaisie spĂ©cifiquement, rendez-vous sur cet hyperlien). Le mouvement « con molto agitato » mixe d’entrĂ©e tempĂªte et pompe, ce qui reprĂ©sente bien le compositeur et n’indiffère sans doute pas son serviteur. Comme l’exige le concept de fantaisie, l’Ă©criture fracturĂ©e juxtapose des moments fort distincts. L’interprète se goberge effrontĂ©ment du va-et-vient entre

  • les atmosphères bigarrĂ©es,
  • les phases de tension et de dĂ©tente, ainsi que
  • les sĂ©quences puissantes et les passages dentellifères (bah, pourquoi pas ?).

Il pousse la finalisation jusqu’Ă  jouer avec la pĂ©dale de sustain pour crĂ©er de subtiles harmoniques Ă  la fin du mouvement. Le deuxième temps, bref, de cette « sonate Ă©cossaise » est indiquĂ© « Allegro con moto » et tente de jubiler, comme en tĂ©moignent

  • les segments Ă©nergiques,
  • les rebonds des notes rĂ©pĂ©tĂ©es et
  • le souci de conserver sans cesse l’allant du morceau.

Le Presto final ne manque pas d’efficacitĂ© sonore ni digitale. Par-delĂ  l’exploit technique, Christian Chamorel veille donc Ă  faire respirer respirer la partition en volume (gestion des dĂ©cibels) et en espace (travail avec le silence pour laisser vivre la musique dans l’Ă©glise derrière le bruit des marteaux). Dans cette perspective, l’artiste s’en donne Ă  cÅ“ur joie.

  • Sforzendi,
  • crescendi parfaits,
  • pianissimi subito,

rien ne lui Ă©chappe, et surtout pas la capacitĂ© de faire gronder la main gauche pour mieux Ă©clairer la ligne virtuose de la main droite quand d’autres grignoteraient les virevoltures (essayons) de la dextre au profit des fureurs de la senestre. Cela est concoctĂ© avec une aisance dĂ©concertante qui rend ce plat de rĂ©sistance sapide et mĂªme gouleyant.

 

Christian Chamorel. Photo : Bertrand Ferrier.

 

L’affaire se conclut sur la petite demi-heure exigĂ©e par les sept Fantaisies op. 116 de Johannes Brahms. Pour prĂ©senter le concept, il attire l’attention sur deux points :

  • Brahms, ce n’est pas que des pièces automnales ; et
  • « les fantaisies sont remarquables car la base de leur Ă©difice, dont mĂªme le mĂ©lomane ne se doute pas, c’est l’Ă©conomie de moyens. »

Économie de moyens compositionnels, peut-Ăªtre, mais certes pas techniques. Un pianiste dotĂ© de moyens moyens restera rapidement Ă  quai. Ce n’est pas seulement une question de cĂ©lĂ©ritĂ© – le capriccio liminaire exige en revanche autoritĂ© et capacitĂ© Ă  assurer la continuitĂ© du propos en dĂ©pit de nombreux breaks, avant que la fĂªte aux octaves n’active la joie d’une virtuositĂ© fantaisiste. En regard, le premier intermezzo fait dĂ©sĂ©bullitionner, et hop, la sauce et permet d’apprĂ©cier le pianiste non point dans une autre veine mais dans une approche complĂ©mentaire de son art, oĂ¹ la virtuositĂ© sert la musique après que la musique a servi la virtuositĂ© ; et ce, jusqu’Ă  l’extinction, l’un des sommets de l’art brahmsien.
Le deuxième capriccio remet en branle les petites saucisses. La pièce oscille entre dĂ©sir d’explosion et tentation de se poser davantage. De cette bipolaritĂ©, Christian Chamorel se pourlèche les phalanges et parvient Ă  montrer avec autant de conviction

  • les deux pĂ´les en tant que tels,
  • la tension que leur opposition suscite et
  • l’unitĂ© profonde qui cimente l’Å“uvre.

Après la virtuositĂ© secouĂ©e dont vibrait le capriccio numĂ©ro deux, le deuxième intermezzo pose les choses. Il oblige la main droite Ă  aller chercher les profondeurs du clavier en survolant sa consÅ“ur tout en ciselant les aigus. Nocturne ou mĂ©ditation, la pièce prend ce soir une prĂ©sence et une ampleur patentes sous les doigts d’un pianiste capable d’en donner Ă  percevoir les pleins et les dĂ©liĂ©s, les cavalcades d’un matin de NoĂ«l le taedium vitae d’un dimanche après-midi n’en finissant pas de finir. Le troisième intermezzo se balance, ternaire et inquiet. L’interprète n’hĂ©site ni Ă  le suspendre, ni Ă  mettre Ă  nu le questionnement qui le parcourt. Cohabitent inquiĂ©tude et aspiration Ă  la sĂ©rĂ©nitĂ©. Les nuances mĂ©dianes – mais non pastel – rendent cet intermède Ă  tout le moins affriolant.
Le quatrième intermezzo s’affirme plus solide, avec son mode majeur ostentatoire et ses modulations autoritaires. Après qu’un motif reconnaissable a Ă©tĂ© Ă©noncĂ©, une partie centrale se dĂ©gage. GrĂ¢ce Ă  une grande clartĂ© de jeu, Christian Chamorel crĂ©e le lien entre les itĂ©rations du thème premier et les volutes qui s’en Ă©chappent. L’arpège final conclut en beautĂ© une interprĂ©tation pĂ©nĂ©trĂ©e. S’en vient alors le dernier capriccio, comme Ă©mulsifiĂ©. MalgrĂ© l’agitation, le virtuose veille Ă  souligner les lignes de crĂªte et les diffĂ©rentes formes de tension qui subliment cet exercice de brio, notamment grĂ¢ce aux

  • nuances,
  • accentuations,
  • foucades rythmiques et
  • suspensions Ă  suspense.

 

Après le concert, près de Saint-Julien-le-pauvre. Photo : Bertrand Ferrier

 

Deux bis concluent le show. D’abord une cochonnerie, selon les termes du compositeur : la première des trois Ă©tudes op. 104, qui prouve, explique l’interprète, que « Mendelssohn s’est plantĂ© sur toute la ligne par rapport Ă  son auto-Ă©valuation » d’autant qu’il s’agit du tube chĂ©ri du musicien suisse. En dĂ©pit de la pyrotechnie Ă  grand spectacle offerte par cette pièce, Christian Chamorel fait fi des paillettes : sa virtuositĂ© Ă©clatante et sa musicalitĂ© rĂ©confortante ne font qu’un. Devant l’enthousiasme du public, il accepte de revenir glisser la Romance sans parole op. 30 n°1, andante et expressive ainsi qu’il sied. Le rĂ©cital s’achève en douceur et en intĂ©rioritĂ©, un riche accompagnement se balançant comme une escarpolette dans la nuit vide d’une fin d’Ă©tĂ©, tandis qu’une mĂ©lodie nous accompagne longtemps, longtemps après que le poète a disparu de scène.
En conclusion, un beau moment, dense, variĂ©, pensĂ© et ramassĂ©, oĂ¹ la musique prime sur l’exhibition, oĂ¹ la technique est un tremplin pour l’Ă©motion et oĂ¹ les inclinations de l’interprète l’emportent sur les facilitĂ©s des programmes convenus sans nĂ©gliger d’embarquer le public dans le monde de l’artiste. La chaleur des longs applaudissements finaux rĂ©sumait, assurĂ©ment, l’essentiel de cette longue critique.

 

Nuit de l’improvisation, Saint-Eustache – 2

Façade nocturne des grandes orgues de Saint-Eustache. Photo : Rozenn Douerin.

 

Ambiance intĂ©rieur nuit : toujours spĂ©cial et souvent magique dans les grandes Ă©glises. Qui plus est quand les grands noms de l’orgue et quelques autres sont rĂ©unis pour improviser en continu, Ă  l’occasion des dix ans d’Orgue en France. Au programme : douze heures de musique impromptue et ininterrompue. EntrĂ©e libre, sortie aussi. Public autorisĂ© tout autour de la console de concert, aussi bien debout pour chercher le meilleur angle qu’assis sur des chaises… ou que couchĂ© sur le tapis rouge.
Çà, on repère mĂªme la bande des foufous de GuĂ©rande qu’a rejointe leur chère Esther Assuied afin d’assembler, Ă  mĂªme le sol, le puzzle de mille pièces reprĂ©sentant l’orgue du lieu. Verdict : « J’ai l’habitude de faire des puzzles de 5000 pièces, confie la jeune virtuose, mais, lĂ , c’est chaud ! »

 

Esther Assuied par Rozenn Douerin

 

Alors que se succèdent sur le banc de solides musiciens de la trempe d’un Vincent Rigot, d’un Thierry Escaich ou d’un Pascal Marsault, d’autres zozos se prĂ©parent. Après les rĂ©pĂ©titions pour construire la structure et un p’tit quart d’heure pour apprivoiser l’orgue et l’acoustique, il est temps pour nous, challengers, de montrer ce que nous avons dans le petit bidon. Et si c’Ă©tait la chance de notr’ vie ? On s’lance, allez, tant pis !

 

Bertrand Ferrier et Michaël Koné à Saint-Eustache. Photo : Rozenn Douerin.

 

Puis laisser la place, rejoindre les amis en salle de catering, partager un peu de liquide et une clĂ©mentine, discuter avec d’autres musiciens de passage, revenir Ă©couter quelques collègues des Ă©tages supĂ©rieurs, parmi lesquels Olivier Latry – bientĂ´t rejoint par Thomas Ospital et Thierry Escaich pour le trio qui devrait buzzer lors de la mise en ligne de la vidĂ©o du concert –, finir par quitter l’arène pour tenir Ă  peu près les yeux ouverts lors de la messe programmĂ©e quelques heures plus tard, croiser des spectatrices qui ont bien kiffĂ© le duo orgue et contre-tĂ©nor, trouver dans le labyrinthe de ChĂ¢telet le chemin vers le dernier mĂ©tro et revenir avec la vraie vie, un peu de nuit sĂ©millante au fond des yeux.
Vivement le prochain défi !

 

Le Christ de Saint-Eustache. Photo : Rozenn Douerin.

 

 

Ali Hirèche joue quatre Variations de Johannes Brahms, Intégral

 

VoilĂ  bien le dilemme d’une notule musicale : s’offusque-t-elle de ce qui lui dĂ©plaĂ®t, on l’accusera de snobisme ou de jalousie d’un incapable stipendiant un valeureux musicien ; Ă  l’inverse, loue-t-elle sans rĂ©serve un disque mandĂ© par un attachĂ© de presse, elle souffrira, et c’est justice, d’Ăªtre accusĂ©e de partialitĂ© lèche-bottes. Pour cette fois, nous avons choisi notre camp et, n’en dĂ©plaise Ă  notre inclination pour la polĂ©mique et la friction, il est rĂ©solument du cĂ´tĂ© d’Ali Hirèche.
D’autant qu’il appert de ce projet que ledit Ali Hirèche, ouĂ¯ tantĂ´t, a un estomac solide. Clara Schumann ne dĂ©nonça-t-elle pas les deux cahiers de variations sur un thème de Paganini de gros patouillis indigeste (patouillis, c’est ma traduction, mais chacun l’entendra comme il lui siĂ©ra), cahiers par lesquels il choisit d’ouvrir son album ? Qu’importe au fringant gamin qui, il y a treize ans, mieux dotĂ© techniquement que l’idole des musicologues fĂ©ministes, s’attaquait Ă  un disque 100 % variations brahmsiennes (mais ne comprenant pas 100 % des variations brahmsiennes, faut suivre) par les 24’ op. 35, inspirĂ©es par le dernier caprice de NiccolĂ³ – on s’étonne une fois de plus du livret, qui n’a pas Ă©tĂ© corrigĂ© après le montage dĂ©finitif : « L’enregistrement se conclut avec les variations sur un thème de Paganini », y lit-on, alors que, tel qu’il est prĂ©sentĂ©, il s’ouvre avec elles, moment oups.

 

 

Let’s turn to the music, et reconnaissons trois difficultés à enregistrer un cycle de variations :

  • la rĂ©pĂ©titivitĂ© (les doubles des noĂ«ls du dix-huitième avaient la grĂ¢ce de se fonder sur une brève pĂ©riode de temps) ;
  • la virtuositĂ© nĂ©cessaire, obsessionnelle et accaparante ; et
  • la musicalitĂ© qui, une fois gĂ©rĂ©es les deux premières complexitĂ©s, ce qui n’est pas exactement rien, diffĂ©rencie les artistes des bons Ă©lèves.

Quoique bon élève, Ali Hirèche refuse de jouer à l’Agnan de service, alléluia. Il y a

  • des nuances, oui, mais aussi du groove jusque dans les silences (Ă©coutez la transition entre les vraiations 2 et 3 du volume 1) ;
  • des doigts mais aussi du feeling dans les choix de legato (si, Ă  ce niveau, mĂªme Ă  400 km/h sur l’autoroute du clavier, les vrais sont capables de choisir la manière dont ils vont dĂ©tacher un trait ou attaquer une note et ça – attention, on l’dira jamais dans les gazettes bourgeoises, mais faut r’connaĂ®tre que –, ça, donc, ça te bouche bĂ©e sans barguigner) ;
  • un petit doigt musclĂ© comme une cuisse de lutteur azerbaĂ¯djanais (variation 4) ;
  • le sens de l’instabilitĂ© bienfaitrice pour l’oreille et l’attention (variation 5) ;
  • la science des rĂ©flexes qui pulsent (variation 6) ;
  • l’art du forte qui zouke mais n’arrache point les esgourdes (variation 7) ;
  • la puissance du premier temps qui fonde tout le ternaire sans niaiser façon mijaurĂ©e (variation 8) ;
  • le suspense inquiĂ©tant qui fait respirer la sĂ©rie en sachant Ă  la fois opposer et embrasser binaire et ternaire (variation 9) ;
  • l’astuce du toucher qui fait ressortir, Ă  temps et surtout Ă  contretemps, les dialogues dans le grave proposĂ© par la dixième variation ;
  • cette dĂ©lectation du majeur qui, sans prĂ©cipitation, Ă©claire la partition par un sens digital aigu de la polyphonie (variation 11) ;
  • le goĂ»t de la perle aiguĂ« que l’on fait chanter dans les cimes droites du piano (variation 12) ;
  • l’art de contraster les deux pattounettes pour faire sonner les circonvolutions de la droite en consacrant la gauche au rythme discret (variation 13) ; et
  • l’énergie commune – saisie avec la friction nĂ©cessaire des notes rĂ©pĂ©tĂ©es – en triples croches de la grande quatorzième variation ouvrant sur le Presto ma non troppo final en Ă©bullition, le tout claquĂ© avec une rare Ă©lĂ©gance.

Bref, ça l’fait grave.

 

 

Soucieux de fouiller un peu le sujet, Johannes Brahms est revenu Ă  la charge pour livrer d’autres variations sur le mĂªme thème. Ainsi, il tĂ©moigne moins de la richesse du thème que de la nature de son gĂ©nie, capable de pressuriser une idĂ©e pour en faire jaillir un geyser de suc, quand d’autres – et c’est potentiellement tout aussi louable – s’attachent Ă  collectionner les idĂ©es en les effleurant pour laisser libre cours Ă  ce que le musicologue Gad Elmaleh aurait dĂ©signĂ© comme la guise de l’imaginaire. Ă€ dire vrai, l’un n’empĂªche pas l’autre ! L’intĂ©rĂªt des Variations est peut-Ăªtre mĂªme l’étroite fusion entre une nappe thĂ©matique sur laquelle chaque variation-derrick puise l’or noir ou pĂ©tillant de ses idĂ©es, et la fragmentation du thème-terrain façon gaz de schiste dont chaque variation-miniature prĂ©sente d’autres facettes.
Le thème,  énoncé avec la cristalline légèreté, prépare à peine au double dialogue de la première variation :

  • dialogue entre rythme ternaire (12/16) et binaire (2/4) ; et
  • dialogue en forme de questions-rĂ©ponses entre les deux mains.

C’est brillant et finement réalisé tant digitalement que dans la gestion des breaks. La deuxième variation poursuit le jeu entre binaire à droite et ternaire à gauche. L’on apprécie à la fois

  • la dĂ©licatesse des triolets et
  • le soin apportĂ© au toucher des octaves, qui permet de distinguer avec adresse les deux notes impliquĂ©es.

La troisième variation swingue, allègre et lĂ©gère ainsi qu’indiquĂ©e, bien rythmĂ©e par les justes accents de la main gauche. On valse tranquillement au long de la quatrième variation, charmante Ă  souhait. La cinquième variation poursuit le travail de contrastes qui caractĂ©rise ce cahier. Au ternaire du 3/8 s’ajoute un second ternaire, celui des triples croches qui dĂ©valent le piano de droite Ă  gauche, tandis que la main droite sautille, le thème au bout des doigts. Nuances et ritenuto en guise de respiration sont Ă©claboussants – comme Ă©blouissants, mais encore plus.
Dans la mĂªme sĂ©rie, la sixième variation est constituĂ©e de grandes vagues de doubles croches en triolets, dopĂ©es par des appogiatures pĂ©tillantes. GrĂ¢ce aux accentuations et au phrasĂ©, on oublie presque la virtuositĂ© pour ne plus entendre que son rĂ©sultat : la musique. La huitième variation synthĂ©tise les prĂ©cĂ©dentes en assumant sa polyrythmie : 2/4 Ă  droite, 3/8 Ă  gauche, donc trois croches associĂ©es Ă  des triolets de doubles, et Ă©change de rĂ´les rĂ©guliers entre les mains. Mis comme ça, c’est technique et ennuyeux. JouĂ© par Ali Hirèche, c’est fluide, saisissant et vertigineux… mĂªme si le montage aurait gagnĂ© Ă  respecter davantage la rĂ©sonance entre les variations 7 et 8 – le problème, bouclons ici cette incise, est rĂ©current (ouĂ¯r 5’57, par ex.).
La huitième variation travaille le rythme diffĂ©remment : elle se sert d’une sĂ©rie de quatre doubles pour lancer (presque) chaque mesure avec Ă©nergie. L’interprète parvient Ă  transformer l’accentuation en rebond sans jamais s’écraser sur le premier temps. GrĂ¢ce Ă  lui, on l’on parvient quinquĂ© et requinquĂ© Ă  la neuvième variation oĂ¹ des doubles croches a priori immuables sont dĂ©fiĂ©es par des appogiatures rĂ©vĂ©lant, sous l’apparence marmorĂ©enne (rĂ©gularitĂ© et jusqu’à quadruple unisson), la fragilitĂ© et le dĂ©sĂ©quilibre qui nous meut et nous Ă©meut.
La dixième variation est annoncée « féroce et énergique ». Elle creuse la veine de l’unisson, permettant au piano de gronder et tonner à souhait. La onzième variation, vivace, fracasse des doubles croches en mouvements contraires : quand la main droite descend, la gauche monte, et vice et versa. Ali Hirèche y démontre l’aisance roborative qui sied à la miniature. La douzième variation, « un poco andante », se risque à un certain lyrisme, avec mélodie à droite toute et ondulation de doubles croches d’accompagnement à gauche. Le changement de climat est à la fois saisissant et séduisant.
La treizième variation revient au binaire et dĂ©crit un lent dĂ©gravoyage (et hop) de notes, d’abord uniforme, puis dissociĂ©, la main gauche remontant Ă  contre-courant. L’on se laisse sans peine emporter par le son soignĂ© que le musicien tire de son instrument, brillamment captĂ© par JoĂ«l Perrot au cĂ©lèbre temple Saint-Marcel de Paris. La quatorzième variation, « Presto, ma non troppo », fait courir les petites saucisses et bondir les petites pognes, s’amusant mĂªme Ă  accĂ©lĂ©rer la gambade en substituant sporadiquement des quintolets aux quatre doubles croches attendues.

  • Travail sur l’unisson,
  • rupture de rythmes,
  • association entre binaire et ternaire, et
  • fanfare finale

concluent une partition brillante dont l’interprète, feignant d’Ăªtre indiffĂ©rent Ă  la complexitĂ© technique de la chose, nous fait sentir

  • les charmes,
  • la variĂ©tĂ© et
  • la profondeur.

 

 

Comme un bon mis en cause, Johannes Brahms a beaucoup varié – plus dans ses compositions que dans ses déclarations, voilà la précieuse différence.
Ainsi a-t-il publiĂ© ses Variations sur un thème original en mĂªme temps que ses Variations sur un lied hongrois, n°2 du mĂªme opus et non retenues pour ce disque. PostĂ©rieures aux variations sur un thème de Robert Schumann qui concluront le disque, on le saura, elles s’ouvrent sur un thème « poco larghetto, molto espressivo e legato » en 3/8 et RĂ©. Ali Hirèche le prend avec la sĂ©rĂ©nitĂ© requise, sans craindre les accords de dixième – le gars est extensible de la main et solide des doigts. La première variation, paisible, « sempre legatissimo » malgrĂ© les Ă©carts de notes, se balance avec douceur en savourant les mouvements inverses des deux mains.
On monte d’un cran avec la deuxième variation : le tempo s’emballe, la main gauche continue d’onduler ; la main droite mĂ©lodise et harmonise simultanĂ©ment. Dans la troisième variation, l’interprète persiste dans sa retenue très intĂ©riorisĂ©e, prĂ©paration Ă  la progression qui se profile. Cela est jouĂ© avec une souplesse rarement ouĂ¯e. La quatrième variation est prĂ©sentĂ©e avec une suavitĂ© qui correspond bien Ă  l’indication de dolce. Son apparente simplicitĂ© masque presque la richesse de l’harmonisation, souvent Ă  quatre voix et associant volontiers

  • basse obstinĂ©e,
  • tierces et
  • octaves.

Sous les doigts d’Ali Hirèche, c’est tout sauf gnangan : c’est carrĂ©ment envoĂ»tant, tension vers le mode mineur incluse. La dentelle proposĂ©e dans la cinquième variation, jouant sur la contradiction bienveillante – et pourquoi pas ? –  entre binaire et ternaire, est rendue avec une Ă©lĂ©gance pimpante. On commence Ă  envoyer du pĂ¢tĂ© avec la sixième variation, toute de doubles croches parĂ©es, et cependant ornĂ©e d’une sonoritĂ© habilement perlĂ©e. La septième variation, fondĂ©e sur des microquestions-rĂ©ponses entre les deux mains, revendique un fonctionnement binaire que le toucher hirèchien rend avec une subtilitĂ© pour le moins sĂ©millante.
Tout bascule avec la huitième variation : son Allegro non troppo signale l’arrivĂ©e du mineur. L’électricitĂ© est de retour, et elle n’est pas synonyme de bruit, plutĂ´t de pulsation. La neuvième variation ne dĂ©gonfle certes pas cette tension, entre triples et doubles croches souvent octaviĂ©es. La dixième renchĂ©rit. Ă€ la fois « agitato » et « espressivo », la dernière variation en mineur fait gronder les doubles Ă  la main gauche sur une main droite qui, arpège aidant, va chercher les accords de quinzième tout en fracassant des triolets de croches nerveuses contre des doubles furibondes. Le binaire mineur cède alors le pas au ternaire majeur qu’un trille tĂªtu parcourt.
L’interprétation retenue rappelle que la tension n’est pas que décibels, elle est aussi vibration.

  • La limpiditĂ© de l’exĂ©cution,
  • la prĂ©cision rythmique,
  • la pertinence des respirations,
  • l’absence d’effets superfĂ©tatoires et, stipulons-le en dĂ©pit de l’évidence,
  • une technique pianistique hors norme

habitent cet enregistrement jusque dans l’apaisement final. Le résultat est fascinant.

 

 

L’affaire se boucle avec les Variations sur un thème de Robert Schumann op. 9. Un thème lent et imprĂ©gnĂ© de la gravitĂ© du fa dièse mineur apparaĂ®t, jouĂ© avec recueillement mais sans emphase. Une première variation prolonge cette mĂ©ditation, qui tente une Ă©vasion dans les registres aigus avant de s’engoncer dans les abysses du clavier. Les sachants attribuent le cĂ´tĂ© sombre de cet incipit au fait que sombre (haha) Robert Schumann, au moment oĂ¹ Johannes Brahms Ă©crit ces variations-hommage, supputons qu’ils ont raison de le penser. Seule Ă©vidence concrète : Ali Hirèche, que l’on a vu virevolter dans les passages virtuoses, prouve ici qu’il sait aussi dĂ©peindre une atmosphère… et passer d’emblĂ©e Ă  la suivante, la deuxième variation rebondissant en 9/8 avec notes rĂ©pĂ©tĂ©es.
Le nĂ©cessaire travail de caractĂ©risation – l’œuvre de plus de 18’ serait vite fastidieuse sans contrastes et, prĂ©cisĂ©ment, variĂ©tĂ© – ne s’arrĂªte point avec la troisième variation oĂ¹ la main gauche, croisant et dĂ©croisant avec sa collègue, tente de prendre le lead en Ă©nonçant le thème descendant de la lamentation. Le pianiste y sculpte le son, jusqu’à inventer un do dièse presque Ă©touffĂ© qui paraĂ®t Ă  la fois incongru et pertinent (2’32, par ex. – on retrouvera ce son plus loin, par ex. dans la dixième variation Ă  8’54). Sans ruer pour autant, la quatrième variation secoue le cocotier avec accords rĂ©pĂ©tĂ©s Ă  gauche – dont la dixième fa dièse-la interdite aux quenottes de dimension restreinte – et, Ă  droite, thème et accompagnement prolongeant la pulsation grave. La cinquième variation poursuit ce travail sur les unissons rĂ©pĂ©tĂ©s, mais version Allegro capriccioso.

  • Suspension,
  • parcours de l’ensemble des registres du clavier et
  • tension

conduisent l’auditeur vers le toboggan de la sixième variation, officiellement en 6/8 mais plutôt en 18/16. D’abord simple ponctuatrice (je tente le terme), la main gauche s’exaspère en mouvements contraires avant de tonner de nouveau par ses croches bien marquées. Séduisent

  • la lisibilitĂ© du propos,
  • la retenue et
  • la diffĂ©renciation des voix.

La septième et la huitième variations sont marquées « Andante ». Avant la septième, l’artiste choisit de laisser s’installer le silence afin, sans doute, que contraste ne soit pas concaténation mais frottement et respiration. La légèreté de la main gauche accompagne de son grave battement octavié le thème que la main droite déroule et harmonise en arpèges. La fin en Fa dièse prépare la modulation en si mineur qui anime la neuvième variation, indiquée « Schnell ». Dans les arpèges en triolets de doubles croches s’abrite la mélodie. La dixième variation, « poco adagio », exige un « accompagnamento » à la fois « pianissimo e dolcissimo ». L’artiste paraît vibrer de son propos. Son toucher est à la fois

  • Ă©gal dans les dĂ©clinaisons de doubles et
  • diffĂ©renciĂ© pour faire sonner la mĂ©lodie au soprano comme Ă  l’alto.

La onzième variation module du Ré au Sol et du 2/4 au 4/16, « sempre pianissimo dolcissimo ». En réalité, l’instabilité harmonique suspend le développement des variations, emmagasinant de l’énergie jusque dans les retenues sublimes quoique nullement surjouées (11’30). Tout se passe comme si

  • le piano neutralisait pour un moment le fatum,
  • les marteaux dĂ©calaient la fatalitĂ© et
  • la musique repoussait l’inĂ©luctable…

… d’oĂ¹ le recours abondant aux contretemps qui ont rarement mieux portĂ© son nom !
Décidée, la douzième variation renoue avec les trois dièses à l’armature bien qu’elle fixe le fa dièse mineur plutôt que le La.

  • Pulsation du staccato,
  • Ă©lĂ©vation des doubles,
  • allant de l’Allegretto et
  • sens des rythmes

animent le jeu d’Ali Hirèche. L’impressionnante accĂ©lĂ©ration finale, avec ses rĂ©flexes foufous, file vers une treizième variation « non troppo presto » mais preste quand mĂªme et bien balancĂ©e par ses mouvements contraires. La quatorzième variation, en 3/8, fournit andante des arpèges en doubles croches Ă  la main gauche pendant que la main droite, Ă  deux voix, fait la belle avec ses dixièmes (fa dièse – la , sol dièse – si). La partition est sublime, l’interprĂ©tation n’en perd rien.
D’un ternaire l’autre : sans autre transition qu’un silence fracassant, la quinzième variation s’amourache d’un si bĂ©mol mineur en 6/4 « poco adagio ». L’exĂ©cution est un exemple de maĂ®trise de clavier incluant l’exposition parfaite des trois voix (dont une partagĂ©e entre les deux mains) Ă  la fois distinctes et unies. Le tout glisse vers la seizième variation « sempre pianissimo », en Fa dièse, s’il vous plaĂ®t. Quelle belle idĂ©e de finir le disque sur une dĂ©monstration de sobriĂ©tĂ© contenue, qui n’est certes pas facilitĂ© mais

  • densitĂ©,
  • espace,
  • quĂªte

que troublent à peine les signes de vie (17’21) prouvant que l’artiste a choisi la plus belle prise, pas la plus mignonne, et il a eu bien raison.
En conclusion, voilĂ  bien un disque magistral, entre

  • virtuositĂ© musicale et
  • intĂ©riorisation d’une rare profondeur,

qui, dès 2008, ne signalait pas l’arrivée d’un « petit prince du piano » mais la réalisation d’un musicien laissant une forte impression sur son auditeur. Au hasard des propositions de Laurent Worms, il était temps de le stipuler sur ce site !