
Si telle lessive touti riquiqui faisait le maximum, voilĂ bien une proposition maousse costaud qui fait le minimum – contrairement au Shakespeare jollyen que nous entrevĂ®mes jadis. Le Roi Lear version Georges Lavaudant / Daniel Loayza, qui finit bientĂ´t sa sĂ©rie de reprĂ©sentations au ThĂ©Ă¢tre de la Porte-Saint-Martin dans une production du ThĂ©Ă¢tre de la Ville hors les murs, semble tenir dans ce paradoxe dont il peine Ă tenir les deux bouts.
Émettons l’hypothèse qu’il s’agit d’un choix artistique consistant à travailler sur le trouble, ainsi qu’illustrerait le recours aux acteurs multi-rôles : quand on voit Manuel Le Lièvre, grossièrement grimé, passer du rôle très reconnaissable du fou spécialiste de l’air guitar à celui de vieillard caricatural puis de médecin sosie de François Hollande, s’agit-il d’une économie de bout de chandelle ou d’une volonté d’interroger plus en profondeur la grande question qui relie folie, vieillesse et médecine ? Gageons qu’un peu des deux, et plongeons sans tarder dans le récit de cette soirée de 200 minutes, entracte de 10 % compris.
L’histoire
Le roi Lear se fait vieux. Il met à l’encan son royaume entre ses trois filles. Aura le plus beau morceau celle qui lui lèchera le mieux la pomme. Goneril (Astrid Bas) et Régane (Grace Seri) s’y soumettent ; la petite chouchoute prénommée Cordélia (Bénédicte Guilbert, aux faux airs de Sophie Koch) refuse l’exercice. Franchise ? Excès de confiance ? Sans barguigner, Lear, vexé de ouf, la bannit.
Gloucester (François Marthouret, facialement entre Pierre Richard Senior et Michel Sardou), son sujet plus très jeune non plus, se fait berner par Edmund (Laurent Papot, aux faux airs d’Éric Zemmour). Edmund est le bĂ¢tard de fils de pute – je cite – de Gloucester. Cet artiste de la zizanie qui en remonterait Ă DĂ©tritus rĂ©ussit Ă convaincre son père qu’Edgar (Thibault Vinçon), fils officiel du duc, veut sa mort pour hĂ©riter plus vite. Edgar, trop naĂ¯f, est banni et poursuivi. Le voici obligĂ© de se grimer en Tom, un mendiant qui commence par nous montrer sa bistouquette – et on ne lui en veut pas. En effet, une mise en scène sans mec Ă poil sur scène ou sans lampe Ă©blouissant longuement les spectateurs comme le fera Gloucester, ce ne serait pas une mise en scène digne de TĂ©lĂ©rama ou de France Inter, deux sponsors du spectacle.
Après ce double séisme, tout en part en distribile :
- Goneril et RĂ©gane rĂ©vèlent leur vrai visage en rĂ©duisant leur père Ă la misère puis Ă l’exil qui rend fou (« dĂ©sĂ©quilibré », dirait-on aujourd’hui pour dĂ©signer un migrant problĂ©matique) ;
- Edmund s’arrange pour récupérer les biens et titres de son père jusqu’à faire énucléer celui-ci ;
- les gentils, coordonnĂ©s par Kent aka CaĂ¯us (Babacar M’Baye Fall), finissent par se regrouper Ă Douvres mais le roi de France, Ă©poux de CordĂ©lia, rentre au pays et les contraint ainsi Ă la dĂ©faite.
Le résultat (attention, spoiler en un mot) ? Alors qu’une solution semble poindre et que les méchants se sont entretués, Cordélia meurt et Lear la suit, avec cette question de Kent (Babacar M’Baye Fall) : « Comment a-t-il pu souffrir aussi longtemps ? »

Le tabou
L’on pourrait commencer – ou presque – la description du spectacle par aborder le sujet qui fĂ¢che et dont il ne faut pas parler, afin d’évoquer le nÅ“ud gordien après. Si tel Ă©tait le cas, l’on Ă©voquerait donc le cas de Grace Seri, que l’illusion scĂ©nique est censĂ©e faire passer pour la fille du roi. MalgrĂ© nos efforts, il nous faut reconnaĂ®tre que sa couleur de peau nous empĂªche de nous laisser aller Ă une telle illusion. Certes, l’on pourrait envisager que le choix d’une actrice noire pour incarner la sÅ“ur de deux blanches procède de plusieurs hypothèses.
Il peut s’agit d’un appel inclusif Ă seriner, en mode SOS Racisme tardif, cette Ă©poustouflante dĂ©couverte que, Blancs ou Noirs, nous sommes, en rĂ©alitĂ©, tous des Ăªtres humains (soit, mais, artistiquement, Ă quand un biopic de Martin Luther King oĂ¹ le hĂ©ros serait incarnĂ© par un Blanc ?). L’on pourrait aussi extrapoler l’extrĂªme tolĂ©rance du roi Lear, promouvant l’égalitĂ© raciale – Ă ceci près que Lear Ă©tant fou, l’hypothèse n’est guère convaincante. Enfin, l’on pourrait imaginer que c’est une façon d’interroger la grande absente de la pièce : Mme Lear. En somme, le roi a-t-il pas eu plusieurs femmes, ses filles Ă©tant issues d’unions diffĂ©rentes, dont une d’origine africaine ? Reconnaissons que cette extrapolation, stimulante intellectuellement, peine Ă s’incarner dans la rĂ©alitĂ© textuelle.
Est-ce Ă dire qu’une actrice noire ne peut jouer Shakespeare ? Calmons-nous, de grĂ¢ce. Nous tĂ©moignons juste d’une fracture Ă©prouvĂ©e devant l’illusion de rĂ©alitĂ© que, petit spectateur, nous cherchons aussi au thĂ©Ă¢tre. Peut-Ăªtre cette pseudo-audace bien-pensante aurait-elle mieux fonctionnĂ© dramatiquement si, avec un jeu, disons, moins expressionniste, moins envahi par une gestuelle surabondante qui s’obstine Ă stabyloter la moindre Ă©motion quitte Ă surligner le texte entier donc Ă dĂ©samorcer toute hiĂ©rarchisation d’intention, Grace Seri avait Ă©tĂ© choisie pour jouer CordĂ©lia, sÅ“ur singulière. En effet, la diffĂ©rence de derme aurait pu paraĂ®tre signifiante d’une diffĂ©rence structurelle. La peau n’aurait Ă©tĂ© que l’illusion d’une diffĂ©rence : ce qui fait la diffĂ©rence n’est point notre origine mais notre moralitĂ© – la pièce dĂ©conseille d’ailleurs d’en avoir le moins du monde.
Alors, allons-y, posons la question qui, dans cette Ă©poque oĂ¹ font chorus les fausses vierges aux fausses pudeurs comme Georges Brassens en Ă©voquait : est-ce raciste que de stipuler cela ? Diable, peut-Ăªtre bien que non ! Par exemple, la couleur de peau de Babacar M’Baye Fall, pour saugrenue qu’elle soit dans l’intrigue shakespearienne, nous semble faire moins obstacle que celle de sa consÅ“ur Ă la narration et ce, Ă double titre :
- logiquement (dans la mesure oĂ¹ il n’a point deux frères blancs, lui) et
- artistiquement (l’acteur paraît pénétré de son rôle de serviteur dévoué, faisant montre d’une sobriété qui sied tant au personnage qu’à l’intelligibilité du texte).

Le spectacle
Le drame se joue dans un dĂ©cor de Jean-Pierre Vergier qui, comme l’exige la vulgate figĂ©e par « Deux kangourous devant la vĂ©randa, tragĂ©die follement contemporaine d’après le livre de Juan Anton Bola », oscille entre le vide et l’absence. La plupart du temps, le plateau est vide (gĂ©nial ! quel sens de l’épure !). Quelquefois apparaĂ®t un minuscule panneau Ă roulettes ou un kakemono descendu des cintres, devant lequel s’exprime un personnage. Par moments, une toile semi-transparente, façon drap un peu crade, sur laquelle un stagiaire a lancĂ© des giclĂ©es de peinture violette laisse au spectateur – ce coquin – la libertĂ© d’imaginer ce qu’il souhaite, permettant mĂªme, Ă l’approche du finale, quand des acteurs sortent pour laisser le roi avec son philosophe, un thĂ©Ă¢tre d’ombres manuel digne d’un stage MJC de fin d’étĂ© (subliiime !). Pour aller avec le vide, la mĂ©tathĂ©Ă¢tralitĂ© impose en fond de scène un trou noir – pardon, un espace – servant d’entrĂ©e de scène ou de tableau immobile oĂ¹, sporadiquement, un mĂ©chant fume dans la pĂ©nombre ou un cow-boy apparaĂ®t, mystĂ©rieux et westernien, yo.
Costumes (de Jean-Pierre Vergier itou) et accessoires sont à l’avenant, feat. les indispensables anachronismes parmi lesquels
- le truc du costumier sans inspiration : le deux-pièces nÅ“ud pap voire le blouson de cuir,
- le parapluie,
- le projecteur de diapo,
- le haut-parleur pour chercher un duelliste Ă Edmund, bonnet pour transformer Kent en CaĂ¯us, etc.
Parfois, dans la pĂ©nombre, des acteurs passent de cour Ă jardin, et vice et versa – sera-ce pour signaler que, pendant les changements de plateau Ă vue (faut bien installer quelques tabourets ou bancs d’école, pour enrichir l’épure), il se trame des choses en coulisse – on s’en doutait si peu ? Enfin, pour symboliser la guerre, des coups de stroboscope, une pantomime (on espère que tout le budget n’est pas passĂ© dedans) et une pluie de dĂ©chets dĂ©versĂ©e sur la scène font office de mix’n’match entre kitsch et rĂ©investissement moderne du topos.
Cette vacuitĂ© ensuquĂ©e dans une dramaturgie datĂ©e, faseyant entre rĂ©sidu de nouveau thĂ©Ă¢tre et pyisme très tempĂ©rĂ©, est d’autant plus regrettable que, malgrĂ© sa seconde partie plus brève et plus bavarde, la pièce, que « Geo » Lavaudant met en scène pour la troisième fois, dispose ici de bien des Ă©lĂ©ments pour sĂ©duire.
Premièrement, le scĂ©nario, façon saga royale, retient l’attention et fait passer les quatre-vingt-dix premières minutes a minima avec gouleyance. Deuxièmement, la traduction se permet des embardĂ©es maĂ®trisĂ©es (« son cours a chutĂ© », constate le fou quand CordĂ©lia est virĂ©e), des sautes de registre qui font leur petit effet comique, et un incontestable  sens de la formule joliment troussĂ©e (« L’excès de dĂ©fiance est un pĂªchĂ© plus sĂ»r qu’une confiance aveugle », « Si tu voulais accorder la fĂ©conditĂ© Ă cette femme, Ă´ Dieu, suspends ton intention », « – N’as-tu aucun respect ? / – Si, mais la colère a ses privilèges », « Tu n’aurais jamais dĂ» Ăªtre vieux avant dâ€™Ăªtre sage », « Mieux vaut se mettre au chaud pour garder la tĂªte froide », « Tu es un furoncle, un bubon, un chancre enracinĂ© dans un corps corrompu – mais je ne t’en veux pas », etc.) : tout cela fonctionne bien, avec assez de souplesse pour caractĂ©riser les diffĂ©rents moments.
Troisièmement, la troupe d’acteurs est globalement très convaincante, surtout quand elle s’en tient Ă la sobriĂ©tĂ© – dans cette tragĂ©die pleine de foucades, d’espaces sans visibilitĂ© et d’invraisemblances, en rajouter dans l’hystĂ©rie paraĂ®t contreproductif. Quatrièmement, l’acteur vedette est exceptionnel. Dès qu’il interprète le Lear tourmentĂ©, Jacques Weber devient une flamme dont il parvient Ă rendre les diffĂ©rents Ă©clats, de l’incendie Ă la braise et jusqu’à l’extinction, avec une variĂ©tĂ© de tons qui ne sacrifie jamais l’intelligibilitĂ© du texte. C’est brillant, convaincant et assez fort pour porter ces 3 h de spectacle effectif, quitte Ă boire des p’tits coups dès le premier tableau.

La conclusion
Cette version du Roi Lear paraît tiraillée entre le plaisir et la culpabilité. Tout se passe comme si
- le plaisir charnel de la narration roborative devait Ăªtre compensĂ© par l’ascĂ©tisme de la mise en espace (ou de piètres virgules musicales, guimbarde incluse) ;
- la joie de plonger dans des indiscrĂ©tions fictives très Point de vue mais cĂ´tĂ© coulisses, consistant Ă dĂ©couvrir les turpitudes de cette Ă©lite incestueuse qui s’auto-nomme noblesse, devait Ăªtre remis Ă sa place par des costumes oscillant entre contemporain, Ă©vocation du nazisme trucs bizarres ou nuditĂ© ; et
- l’ivresse d’une pièce associant la jubilation de la comĂ©die Ă lâ€™Ă¢pretĂ© inĂ©luctable du tragique devait Ăªtre modĂ©rĂ©e par l’Alka Seltzer d’anachronismes planplan, d’options rabat-joie et de minimalisme entre grotesque et, pour le coup, franchement surannĂ©.
Le métier des uns et des autres permet néanmoins aux spectateurs de passer une soirée triplement plaisante jusque dans la frustration ou presque :
- plaisante par la performance impressionnante constatée ;
- plaisante par le contenu de la pièce ; et
- plaisante par les regrets que suscite ce snobisme prude imposant Ă la pĂ©tillante folie de la gourmandise un esthĂ©tisme gastronomique que l’on ne peut s’empĂªcher de considĂ©rer comme un brin regrettable.
Le tout nous laisse en bouche, et ce n’est pas si dĂ©sagrĂ©able, Ă y bien rĂ©flĂ©chir, le goĂ»t acidulĂ© d’une ambivalence maousse costaud, tant l’Ă©nergie humaine nĂ©cessaire Ă l’animation de cet oxymoron dramaturgique paraĂ®t surhumaine et brillamment menĂ©e, fors ce goĂ»t pour les sornettes qui permettent Ă certains thĂ©Ă¢treux de se servir des pièces d’antan pour faire comme si ceux qui les pseudo-modernisent avaient autant de talent que leurs inspirateurs.

















