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Le blog de Bertrand Ferrier, page 143

ThĂ©Ă¢tre de la Porte-Saint-Martin, « Le Roi Lear », 24 novembre 2021

Jacques Weber, le 24 novembre 2021. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Si telle lessive touti riquiqui faisait le maximum, voilĂ  bien une proposition maousse costaud qui fait le minimum – contrairement au Shakespeare jollyen que nous entrevĂ®mes jadis. Le Roi Lear version Georges Lavaudant / Daniel Loayza, qui finit bientĂ´t sa sĂ©rie de reprĂ©sentations au ThĂ©Ă¢tre de la Porte-Saint-Martin dans une production du ThĂ©Ă¢tre de la Ville hors les murs, semble tenir dans ce paradoxe dont il peine Ă  tenir les deux bouts.
Émettons l’hypothèse qu’il s’agit d’un choix artistique consistant à travailler sur le trouble, ainsi qu’illustrerait le recours aux acteurs multi-rôles : quand on voit Manuel Le Lièvre, grossièrement grimé, passer du rôle très reconnaissable du fou spécialiste de l’air guitar à celui de vieillard caricatural puis de médecin sosie de François Hollande, s’agit-il d’une économie de bout de chandelle ou d’une volonté d’interroger plus en profondeur la grande question qui relie folie, vieillesse et médecine ? Gageons qu’un peu des deux, et plongeons sans tarder dans le récit de cette soirée de 200 minutes, entracte de 10 % compris.

 

L’histoire

Le roi Lear se fait vieux. Il met à l’encan son royaume entre ses trois filles. Aura le plus beau morceau celle qui lui lèchera le mieux la pomme. Goneril (Astrid Bas) et Régane (Grace Seri) s’y soumettent ; la petite chouchoute prénommée Cordélia (Bénédicte Guilbert, aux faux airs de Sophie Koch) refuse l’exercice. Franchise ? Excès de confiance ? Sans barguigner, Lear, vexé de ouf, la bannit.
Gloucester (François Marthouret, facialement entre Pierre Richard Senior et Michel Sardou), son sujet plus très jeune non plus, se fait berner par Edmund (Laurent Papot, aux faux airs d’Éric Zemmour). Edmund est le bĂ¢tard de fils de pute – je cite – de Gloucester. Cet artiste de la zizanie qui en remonterait Ă  DĂ©tritus rĂ©ussit Ă  convaincre son père qu’Edgar (Thibault Vinçon), fils officiel du duc, veut sa mort pour hĂ©riter plus vite. Edgar, trop naĂ¯f, est banni et poursuivi. Le voici obligĂ© de se grimer en Tom, un mendiant qui commence par nous montrer sa bistouquette – et on ne lui en veut pas. En effet, une mise en scène sans mec Ă  poil sur scène ou sans lampe Ă©blouissant longuement les spectateurs comme le fera Gloucester, ce ne serait pas une mise en scène digne de TĂ©lĂ©rama ou de France Inter, deux sponsors du spectacle.
Après ce double séisme, tout en part en distribile :

  • Goneril et RĂ©gane rĂ©vèlent leur vrai visage en rĂ©duisant leur père Ă  la misère puis Ă  l’exil qui rend fou (« dĂ©sĂ©quilibré », dirait-on aujourd’hui pour dĂ©signer un migrant problĂ©matique) ;
  • Edmund s’arrange pour rĂ©cupĂ©rer les biens et titres de son père jusqu’à faire Ă©nuclĂ©er celui-ci ;
  • les gentils, coordonnĂ©s par Kent aka CaĂ¯us (Babacar M’Baye Fall), finissent par se regrouper Ă  Douvres mais le roi de France, Ă©poux de CordĂ©lia, rentre au pays et les contraint ainsi Ă  la dĂ©faite.

Le résultat (attention, spoiler en un mot) ? Alors qu’une solution semble poindre et que les méchants se sont entretués, Cordélia meurt et Lear la suit, avec cette question de Kent (Babacar M’Baye Fall) : « Comment a-t-il pu souffrir aussi longtemps ? »

 

Après la guerre, vue par Georges Lavaudant et Jean-Pierre Vergier. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Le tabou

L’on pourrait commencer – ou presque – la description du spectacle par aborder le sujet qui fĂ¢che et dont il ne faut pas parler, afin d’évoquer le nÅ“ud gordien après. Si tel Ă©tait le cas, l’on Ă©voquerait donc le cas de Grace Seri, que l’illusion scĂ©nique est censĂ©e faire passer pour la fille du roi. MalgrĂ© nos efforts, il nous faut reconnaĂ®tre que sa couleur de peau nous empĂªche de nous laisser aller Ă  une telle illusion. Certes, l’on pourrait envisager que le choix d’une actrice noire pour incarner la sÅ“ur de deux blanches procède de plusieurs hypothèses.
Il peut s’agit d’un appel inclusif Ă  seriner, en mode SOS Racisme tardif, cette Ă©poustouflante dĂ©couverte que, Blancs ou Noirs, nous sommes, en rĂ©alitĂ©, tous des Ăªtres humains (soit, mais, artistiquement, Ă  quand un biopic de Martin Luther King oĂ¹ le hĂ©ros serait incarnĂ© par un Blanc ?). L’on pourrait aussi extrapoler l’extrĂªme tolĂ©rance du roi Lear, promouvant l’égalitĂ© raciale – Ă  ceci près que Lear Ă©tant fou, l’hypothèse n’est guère convaincante. Enfin, l’on pourrait imaginer que c’est une façon d’interroger la grande absente de la pièce : Mme Lear. En somme, le roi a-t-il pas eu plusieurs femmes, ses filles Ă©tant issues d’unions diffĂ©rentes, dont une d’origine africaine ? Reconnaissons que cette extrapolation, stimulante intellectuellement, peine Ă  s’incarner dans la rĂ©alitĂ© textuelle.
Est-ce Ă  dire qu’une actrice noire ne peut jouer Shakespeare ? Calmons-nous, de grĂ¢ce. Nous tĂ©moignons juste d’une fracture Ă©prouvĂ©e devant l’illusion de rĂ©alitĂ© que, petit spectateur, nous cherchons aussi au thĂ©Ă¢tre. Peut-Ăªtre cette pseudo-audace bien-pensante aurait-elle mieux fonctionnĂ© dramatiquement si, avec un jeu, disons, moins expressionniste, moins envahi par une gestuelle surabondante qui s’obstine Ă  stabyloter la moindre Ă©motion quitte Ă  surligner le texte entier donc Ă  dĂ©samorcer toute hiĂ©rarchisation d’intention, Grace Seri avait Ă©tĂ© choisie pour jouer CordĂ©lia, sÅ“ur singulière. En effet, la diffĂ©rence de derme aurait pu paraĂ®tre signifiante d’une diffĂ©rence structurelle. La peau n’aurait Ă©tĂ© que l’illusion d’une diffĂ©rence : ce qui fait la diffĂ©rence n’est point notre origine mais notre moralitĂ© – la pièce dĂ©conseille d’ailleurs d’en avoir le moins du monde.
Alors, allons-y, posons la question qui, dans cette Ă©poque oĂ¹ font chorus les fausses vierges aux fausses pudeurs comme Georges Brassens en Ă©voquait : est-ce raciste que de stipuler cela ? Diable, peut-Ăªtre bien que non ! Par exemple, la couleur de peau de Babacar M’Baye Fall, pour saugrenue qu’elle soit dans l’intrigue shakespearienne, nous semble faire moins obstacle que celle de sa consÅ“ur Ă  la narration et ce, Ă  double titre :

  • logiquement (dans la mesure oĂ¹ il n’a point deux frères blancs, lui) et
  • artistiquement (l’acteur paraĂ®t pĂ©nĂ©trĂ© de son rĂ´le de serviteur dĂ©vouĂ©, faisant montre d’une sobriĂ©tĂ© qui sied tant au personnage qu’à l’intelligibilitĂ© du texte).

 

Le décor final, invitant sans doute les spectateurs à aller se rhabiller. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Le spectacle

Le drame se joue dans un dĂ©cor de Jean-Pierre Vergier qui, comme l’exige la vulgate figĂ©e par « Deux kangourous devant la vĂ©randa, tragĂ©die follement contemporaine d’après le livre de Juan Anton Bola », oscille entre le vide et l’absence. La plupart du temps, le plateau est vide (gĂ©nial ! quel sens de l’épure !). Quelquefois apparaĂ®t un minuscule panneau Ă  roulettes ou un kakemono descendu des cintres, devant lequel s’exprime un personnage. Par moments, une toile semi-transparente, façon drap un peu crade, sur laquelle un stagiaire a lancĂ© des giclĂ©es de peinture violette laisse au spectateur – ce coquin – la libertĂ© d’imaginer ce qu’il souhaite, permettant mĂªme, Ă  l’approche du finale, quand des acteurs sortent pour laisser le roi avec son philosophe, un thĂ©Ă¢tre d’ombres manuel digne d’un stage MJC de fin d’étĂ© (subliiime !). Pour aller avec le vide, la mĂ©tathĂ©Ă¢tralitĂ© impose en fond de scène un trou noir – pardon, un espace – servant d’entrĂ©e de scène ou de tableau immobile oĂ¹, sporadiquement, un mĂ©chant fume dans la pĂ©nombre ou un cow-boy apparaĂ®t, mystĂ©rieux et westernien, yo.
Costumes (de Jean-Pierre Vergier itou) et accessoires sont à l’avenant, feat. les indispensables anachronismes parmi lesquels

  • le truc du costumier sans inspiration : le deux-pièces nÅ“ud pap voire le blouson de cuir,
  • le parapluie,
  • le projecteur de diapo,
  • le haut-parleur pour chercher un duelliste Ă  Edmund, bonnet pour transformer Kent en CaĂ¯us, etc.

Parfois, dans la pĂ©nombre, des acteurs passent de cour Ă  jardin, et vice et versa – sera-ce pour signaler que, pendant les changements de plateau Ă  vue (faut bien installer quelques tabourets ou bancs d’école, pour enrichir l’épure), il se trame des choses en coulisse – on s’en doutait si peu ? Enfin, pour symboliser la guerre, des coups de stroboscope, une pantomime (on espère que tout le budget n’est pas passĂ© dedans) et une pluie de dĂ©chets dĂ©versĂ©e sur la scène font office de mix’n’match entre kitsch et rĂ©investissement moderne du topos.
Cette vacuitĂ© ensuquĂ©e dans une dramaturgie datĂ©e, faseyant entre rĂ©sidu de nouveau thĂ©Ă¢tre et pyisme très tempĂ©rĂ©, est d’autant plus regrettable que, malgrĂ© sa seconde partie plus brève et plus bavarde, la pièce, que « Geo » Lavaudant met en scène pour la troisième fois, dispose ici de bien des Ă©lĂ©ments pour sĂ©duire.
Premièrement, le scĂ©nario, façon saga royale, retient l’attention et fait passer les quatre-vingt-dix premières minutes a minima avec gouleyance. Deuxièmement, la traduction se permet des embardĂ©es maĂ®trisĂ©es (« son cours a chutĂ© », constate le fou quand CordĂ©lia est virĂ©e), des sautes de registre qui font leur petit effet comique, et un incontestable  sens de la formule joliment troussĂ©e (« L’excès de dĂ©fiance est un pĂªchĂ© plus sĂ»r qu’une confiance aveugle », « Si tu voulais accorder la fĂ©conditĂ© Ă  cette femme, Ă´ Dieu, suspends ton intention », « – N’as-tu aucun respect ? / – Si, mais la colère a ses privilèges », « Tu n’aurais jamais dĂ» Ăªtre vieux avant dâ€™Ăªtre sage », « Mieux vaut se mettre au chaud pour garder la tĂªte froide », « Tu es un furoncle, un bubon, un chancre enracinĂ© dans un corps corrompu – mais je ne t’en veux pas », etc.) : tout cela fonctionne bien, avec assez de souplesse pour caractĂ©riser les diffĂ©rents moments.
Troisièmement, la troupe d’acteurs est globalement très convaincante, surtout quand elle s’en tient Ă  la sobriĂ©tĂ© – dans cette tragĂ©die pleine de foucades, d’espaces sans visibilitĂ© et d’invraisemblances, en rajouter dans l’hystĂ©rie paraĂ®t contreproductif. Quatrièmement, l’acteur vedette est exceptionnel. Dès qu’il interprète le Lear tourmentĂ©, Jacques Weber devient une flamme dont il parvient Ă  rendre les diffĂ©rents Ă©clats, de l’incendie Ă  la braise et jusqu’à l’extinction, avec une variĂ©tĂ© de tons qui ne sacrifie jamais l’intelligibilitĂ© du texte. C’est brillant, convaincant et assez fort pour porter ces 3 h de spectacle effectif, quitte Ă  boire des p’tits coups dès le premier tableau.

 

Jacques Weber, le 24 novembre 2021. Photo : Bertrand Ferrier.

 

La conclusion

Cette version du Roi Lear paraît tiraillée entre le plaisir et la culpabilité. Tout se passe comme si

  • le plaisir charnel de la narration roborative devait Ăªtre compensĂ© par l’ascĂ©tisme de la mise en espace (ou de piètres virgules musicales, guimbarde incluse) ;
  • la joie de plonger dans des indiscrĂ©tions fictives très Point de vue mais cĂ´tĂ© coulisses, consistant Ă  dĂ©couvrir les turpitudes de cette Ă©lite incestueuse qui s’auto-nomme noblesse, devait Ăªtre remis Ă  sa place par des costumes oscillant entre contemporain, Ă©vocation du nazisme trucs bizarres ou nuditĂ© ; et
  • l’ivresse d’une pièce associant la jubilation de la comĂ©die Ă  lâ€™Ă¢pretĂ© inĂ©luctable du tragique devait Ăªtre modĂ©rĂ©e par l’Alka Seltzer d’anachronismes planplan, d’options rabat-joie et de minimalisme entre grotesque et, pour le coup, franchement surannĂ©.

Le métier des uns et des autres permet néanmoins aux spectateurs de passer une soirée triplement plaisante jusque dans la frustration ou presque :

  • plaisante par la performance impressionnante constatĂ©e ;
  • plaisante par le contenu de la pièce ; et
  • plaisante par les regrets que suscite ce snobisme prude imposant Ă  la pĂ©tillante folie de la gourmandise un esthĂ©tisme gastronomique que l’on ne peut s’empĂªcher de considĂ©rer comme un brin regrettable.

Le tout nous laisse en bouche, et ce n’est pas si dĂ©sagrĂ©able, Ă  y bien rĂ©flĂ©chir, le goĂ»t acidulĂ© d’une ambivalence maousse costaud, tant l’Ă©nergie humaine nĂ©cessaire Ă  l’animation de cet oxymoron dramaturgique paraĂ®t surhumaine et brillamment menĂ©e, fors ce goĂ»t pour les sornettes qui permettent Ă  certains thĂ©Ă¢treux de se servir des pièces d’antan pour faire comme si ceux qui les pseudo-modernisent avaient autant de talent que leurs inspirateurs.

 

Annerös Hulliger, « Tanz-Toccata-Tanz », VDE-Gallo

 

De grĂ¢ce, ne feignons pas de dĂ©couvrir cette Ă©vidence ! Les gens en gĂ©nĂ©ral (et pas que Tapioca) et les organistes en particulier sont entre fracassĂ©s ou dingodingues. Moi, non, mais les gens, pardon.
Prenons un cas, c’est rien de le dire, tout Ă  fait au hasard : Annerös Hulliger. Sa première qualitĂ©, selon son CV, est dâ€™Ăªtre « un pur produit d’un village emmentalois ». On parle d’une nana qui a suivi l’enseignement de Marie-Claire Alain, laquelle ne passait pas pour une rigolote qu’on tapait sur le ventre de ; mais aussi d’une ex-instit qui a fini chargĂ©e de cours d’orgue et d’improvisation Ă  Berne, oĂ¹ elle a sĂ©vi 43 ans comme titulaire. Ladite nana a conçu son vingt-sixième disque sous le titre foufou « Tanz toccata tanz », autour de la tanz-toccata d’Anton Heiller qu’elle a encadrĂ©e de six pièces avant, six pièces après par « goĂ»t de la symĂ©trie ».

 

 

On va pas se mentir, des disques qui rendent Ă  l’orgue sa vocation dansante, on en connaĂ®t. Le plus sapide est sans doute celui de l’hyperprolifique Olivier Vernet, Ă©grenant des danses contemporaines aussi finement Ă©crites qu’interprĂ©tĂ©es. Il est heureux de rappeler que l’orgue, c’est pas que le truc un peu chiant qu’on entend ronfler quand l’animatrice s’Ă©teint Ă  la fin de la communion et qu’il faut finir le travail sans faire trop de bruit. Ă€ la Renaissance, l’orgue, c’était aussi l’instrument qui servait Ă  faire zouker dans les salles de danse des chĂ¢teaux. Dans ce contexte mĂ©moriel et verdissant, un disque-concept tournĂ© vers un bernard-l’hermite (un orgue Goll de 1991 qui s’est lovĂ© dans le buffet d’un orgue du dix-huitième) et visiblement portĂ© par une musicienne aussi rouĂ©e que timbrĂ©e – qualitĂ© en organologie –, c’est peu de dire que l’on se rĂ©jouit de l’ouĂ¯r. D’autant que, d’après la traduction du compositeur et organiste Guy Bovet, Ă©voquĂ© çà et lĂ , cette femme est secouĂ©e : son disque lui Ă©voque « le lac de Sils en Engadine, car lorsque le vent caresse doucement la surface de l’eau, les sommets des montagnes et le bleu incomparable du ciel trouvent leur Ă©cho dans les reflets de la profondeur ». VoilĂ , je vous aurai prĂ©venu : moi, je suis normal, mais les gens, en gĂ©nĂ©ral, honnĂªtement, j’en mettrais pas ma main Ă  tronçonner.
Pourtant, dès le prélude du BWV 564, incluant toccata, adagio et fugue, le projet d’Annerös Hulliger interloque. La musique raconte. On entend

  • du respect pour le texte,
  • une patente assurance technique, et
  • de la volontĂ© d’en dĂ©coudre.

La pédale est précise et bienvenue, le legato bien pensé, l’énergie conservée sans faille : c’est de la belle ouvrage.
L’adagio, pris sans mollesse, alléluia !, cisèle à loisir

  • les contretemps,
  • les ornements et
  • les notes pointĂ©es opposĂ©es Ă  la rythmique de la pĂ©dale,

le changement de registration pour le Grave si riche harmoniquement parût-il un brin superfétatoire.

 

 

Survient alors l’épouvantable fugue. Épouvantable pour l’exĂ©cutant moyen. Roborative pour l’excellent virtuose. En plaçant cette pièce en tĂªte de gondole, Annerös Hulliger n’avait pas froid aux yeux. Elle savait que ce serait un moment test. Ce n’est pas qu’une façon de briller, c’est surtout une façon de dire : « OK, je fais un album concept, mais pas parce que je sais pas secouer les saucisses du haut ou du bas, juste parce que ça me paraĂ®t signifiant de faire ce que je fais. » Sous cet angle, on comprend mieux la pertinente et spectaculaire rigueur de l’artiste.

  • Vigueur de la pĂ©dale,
  • justesse des claviers et toujours
  • cette Ă©tonnante sobriĂ©tĂ© de la registration :

cette interprétation sérieuse, qui néglige les trucs waouh, appelle a minima les félicitations.
Après le pavĂ© de 15’, Annerös Hulliger glisse une miniature : les moins de 2’ du prĂ©lude de la « Symphonie des noĂ«ls » de Michel Richard Delalande, toujours en Do. Anches et dĂ©cibels sont convoquĂ©s pour exposer un autre versant de l’orgue, oĂ¹ la puissance des grands jeux dialogue habilement avec des ornements soignĂ©s et un allant sans faille.
Secouant la chronologie, l’artiste choisit dans le tube de Léon Boëllmann, la « Suite gothique », le versant le plus dansant, donc le menuet (toujours en Do). Point d’excès de tempo puisqu’il s’agit de danser, mais

  • un contraste net entre les parties dialoguĂ©es,
  • un souci de nettetĂ© dans les contours et
  • des choix de registration soignĂ©es, dont la variĂ©tĂ© fait Ă©cho au swing ternaire.

Aux interprĂ©tations facĂ©tieuses, l’organiste choisit d’opposer une vision sĂ©rieuse sans Ăªtre raide – solide et franc du collier.

 

 

Après avoir foulĂ© le sol, on passe au Sol avec un autre pilier du rĂ©pertoire organistique, la Toccata de ThĂ©odore Dubois que la musicienne, dans son exaltation, eĂ»t aimĂ© – nous stipule-t-elle – sous-titrer « Ă  chanter au bord de l’eau ». De fait, de cette pièce essentiellement pianistique, Annerös Hulliger tire une version lĂ©gère et flĂ»tĂ©e, loin des tonnerres parfois ouĂ¯s pour souligner le brio de l’œuvre. Sans renoncer aux ritendi, l’artiste ne s’enfonce pas dans le gnangnan qui plombe parfois la partie centrale en Si. Les modulations sont menĂ©es tout droit, sans surjouer. L’organiste opte pour le contraste entre les jeux plutĂ´t que pour le tuilage. Cela convient Ă  sa conception plus Ă©lĂ©gante que clinquante, qui ne sĂ©duira point les amateurs de show-off mais surprendra par sa radicalitĂ© les habituĂ©s curieux.
Après deux Ă©clats du dix-neuvième siècle tardif, retour au dĂ©but du dix-huitième siècle avec la Toccata prima de Johann Speth, mĂ©ditation en rĂ© mineur qu’agrĂ©mente une fugue Ă  quatre. C’est l’occasion d’ouĂ¯r ce que l’orgue de l’église française de Berne semble avoir de plus sapide, avec sa versatilitĂ© polymorphe : ses registres doux et flĂ»tĂ©s.
Secousse, donc, avec six extraits (sur 153 possibles) des Mikrokosmos de Bela BartĂ³k, mĂ©thode pour piano publiĂ©e en 1940.

  • Sautillement Ă  contretemps sur les fonds,
  • matrice minimaliste sur deux claviers,
  • serpent sifflant du cromorne Ă  s’en faire pĂ©ter la sous-ventrière,
  • swing sinueux et faussement bancal,
  • ostinato tonique contre Ă©noncĂ© du cornet,
  • bondissements quasi sinisants tentant – vainement, tu penses – de s’envoler vers les Ă©toiles

composent une proposition originale que l’interprète, visiblement très aquatique, décrit comme « des graviers ronds dansant dans une eau claire ».

 

 

Cela ouvre la voie à Anton Heiller (1923-1979) et à sa « Tanz-Toccata » publiée en 1970, « sommet et centre du programme », claironne Annerös Hulliger. Le début, déchiqueté, malaxe tant les sonorités que les rythmes. Apparaît une double pulsion qui consiste à monter vers les aigus et à imposer des pulsations toujours en déséquilibre. Une cellule de notes répétées ne cesse de se confronter au motif que caractérise son apparente et tonique arythmie. Par ses miroitements et récurrences, la pièce se clôt sur une synthèse qui fait la part belle à une pédale fougueuse et jamais en repos jusqu’au double aboiement final.
SymĂ©trie oblige, Bela BartĂ³k fait alors son retour avec ses six Danses roumaines pour piano.  La première rappelle que, mĂªme Ă  l’orgue, le travail sur le toucher permet de faire dialoguer un accompagnement solide et une voix lead virevoltante. L’Allegro suivant creuse cette veine tandis que l’Andante presque orientalisant trouve un mystère propre Ă  l’orgue dans l’interaction entre mĂ©lodie, rĂ©sonance et silence. Le balancement ternaire de la quatrième ternaire sert avec grĂ¢ce de tremplin Ă  l’Allegro sautillant oĂ¹ 3/4 et 2/4 se complètent. L’interprète enchaĂ®ne sur la danse finale dont elle rend parfaitement l’inclination pour les petits bonds, concluant ce que Annerös Hulliger voit comme « une eau fraĂ®che et pure sortant d’une source, dans le sol de la Patrie ».
Au tour de la Dixième toccata de Johann Speth de faire symétrie. Une registration originale nimbe de mystère un discours dont Annerös Hulliger s’attache à rendre le paradoxe : il est construit par des jeux de dialogue parfois fugués et par une segmentation architecturée, et il revendique cependant une certaine liberté dans l’apparence improvisée du prélude et dans la congruence sciemment imparfaite de mouvements divers (ce que l’interprète décrit probablement comme « le reflet d’un cours d’eau qui suit des méandres sinueux »).

 

 

En Ă©cho Ă  la Toccata de ThĂ©odore Dubois, l’artiste a choisi de placer la Toccata en si mineur d’Eugène Gigout. Cet hĂ©naurme tube du rĂ©pertoire, très rĂ©ussi, trouve ici une interprĂ©tation solide. Rien de foufou : tout est en place, et l’orgue rend justice du mastodonte. Comme pour Dubois, Annerös Hulliger va son chemin. En consĂ©quence, ceux qui cherchent foucade, vertige et ivresse n’en auront pas pour leur content ; Ă  l’inverse, ceux qui estiment que cette musique mĂ©rite mieux qu’une simple prouesse pyrotechnique avec lĂ¢cher de paillettes et explosion de vitraux sous la puissance du tutti trouveront, enfin, version Ă  leur goĂ»t. Quant Ă  nous qui sommes plutĂ´t de la première Ă©cole, nous devons reconnaĂ®tre que cette sagesse est de bon ton pour ne pas surenchĂ©rir sur l’originalitĂ© Ă  la limite de la loufoquerie qui sous-tend la conception de ce rĂ©cital. Inutile d’ajouter un grain de folie : l’inhabituel est structurel.
Classique chĂ©ri des organistes, le pianistique BolĂ©ro de concert de Louis James Alfred LefĂ©bure-WĂ©ly rĂ©pond au menuet de LĂ©on BoĂ«llmann. On pourrait craindre une impression de dĂ©jĂ -vu après l’œuvre de Gigout. Nous en prĂ©servent

  • la technique manualiter ici exigĂ©e, très diffĂ©rente de la piste prĂ©cĂ©dente,
  • la revendication d’une jubilation populaire et, fĂ»t-elle bien tempĂ©rĂ©e,
  • la verve canaille sooo Second Empire qui fait frissonner.

Voici l’occasion de ressortir les anches coquines comme ce cher cromorne. Le contraste entre le sĂ©rieux de l’exĂ©cution et l’esprit farcesque sublimement acadĂ©mique est surprenant et heureux. Le cĂ´tĂ© pince-sans-rire qui en Ă©mane, Ă  mille lieues de la vulgaritĂ© complice souvent chĂ©rie dans cette pièce, est pleinement cohĂ©rent avec le projet dĂ©fendu dans ce concert. Quant aux amateurs de tapes dans l’dos et de « qu’est-il dit, et qu’est-c’qu’il boit ? », ils Ă©viteront cette treizième piste : ils risqueraient l’apoplexie Ă force de n’y entendre goutte.
Le récital se clôt alors sur deux symétries parfaites : ouvert par Bach et Delalande, il se clôt sur Delalande et Bach. Trois extraits de la « Suite de danses » en Ré, d’abord. Le grand air, fait sonner les pleins jeux avec la solennité requise ; un joli rigaudon, précis et sans falbala, propose un beau dialogue entre jeux de détail et fonds ; et un tambourin entraînant, sollicitant la pédale pour renforcer le groove, sait associer sautillements divertissants et surprises harmoniques (1’ et 1’11) – il y a fort à parier que sa forme en arche doit combler la symétrivore qu’est Annerös Hulliger.

 

 

Enfin, s’il ne fallait qu’une Å“uvre, ce serait Ă©videmment la dernière : the cĂ©lèbre Toccata et fugue BWV 565 de Johann Sebastian Bach – mĂªme si les sachants sachant savoir considèrent que le diptyque pourrait Ăªtre autant de Bach que l’Adagio d’Albinoni d’Albinoni ou l’Ave Maria de Caccini de Caccini – est offerte en fin de bal. Fans de Fast and furious, passionnĂ©s de hand-banging, zoukeurs invĂ©tĂ©rĂ©s, passez votre chemin ! Comme l’on pouvait le subodorer, la Toccata n’est pas très joueuse, et pour cause : joueuse, ce ne semble pas Ăªtre le principal trait de caractère de l’interprète. Ce nonobstant, Annerös Hulliger ose quelques p’tits trucs presque coquins :

  • accentuation de la distinction entre doubles et triples croches,
  • quelques effets de retard et d’accĂ©lĂ©ration,
  • raccourcissement dansant des doubles croches en quarte en rĂ©ponse Ă  la pĂ©dale descendante, et
  • choix de legato et de dĂ©tachĂ©s pas toujours rĂ©guliers afin d’insuffler un brin de fantaisie dans les triolets de doubles croches.

La Fugue, jouĂ©e sur une registration plutĂ´t Ă©conome de changements, pourrait paraĂ®tre pĂ¢tir d’une certaine tendance Ă  l’éclaircissement presque didactique (4’40, par ex.), mais l’option est cohĂ©rente avec le sĂ©rieux de l’exĂ©cution. Quelques irrĂ©gularitĂ©s dans les chapelets de doubles (entre 5’ et 5’01, par ex.) laissent penser que les prises gardĂ©es ont Ă©tĂ© choisies et pour l’énergie qu’elles dĂ©gagent et peu patchĂ©es pour leur conserver une partie de la folie du direct. LĂ  encore, option judicieuse : une perfection formelle jusque dans le dĂ©tail aurait pu rendre froide cette boule de tonus qui s’exacerbe dans l’œuvre – mĂªme topo quand l’orgue se rebelle et refuse de pleinement chanter le la de la pĂ©dale (6’40). Ce qui compte, c’est

  • l’allant,
  • le sens du swing (lĂ©gèretĂ© de la pĂ©dale sur les temps faibles, lĂ©gère accentuation sur les temps forts) et
  • le cadeau fait aux auditeurs en terminant sur un bonbon fagotĂ© dans un papier sonore très personnel.

La coda, naturellement contrastée et couronnée par dix secondes de silence, est jouée sans excès mais avec une efficacité privilégiant

  • le geste juste sur l’attitude,
  • la partition sur l’effet, et
  • la musique sur la tentation du wow.

En conclusion, voici bien un disque Ă©tonnant, au sens fort. Étonnant d’audace, Ă©tonnant de personnalitĂ©, Ă©tonnant d’exigence. On le goĂ»tera probablement davantage en l’écoutant d’un trait, comme un concert, pour jouir d’un programme conçu comme un tout donc comme un jeu de diffĂ©rences appuyĂ© sur une forte ligne rouge ; l’on pourra itou choisir de goĂ»ter telle pièce, connue ou au contraire inattendue, afin de s’en pourlĂ©cher les babines auditives non pour son brio ou ses paillettes – plutĂ´t pour la spĂ©cificitĂ© de son interprĂ©tation. Cette alternative signale la qualitĂ© d’un disque qui ne perd pas de vue l’importance de la rĂ©ception et ne la masque pas sous le paravent du concept. En clair, cet album est très « pensĂ© », mais il semble aussi rĂ©flĂ©chi et jouĂ© pour que l’auditeur s’en goberge – c’est, du moins, ce que nous fĂ®mes.


Pour Ă©couter le disque en intĂ©gralitĂ©, c’est ici.
Pour acheter le disque, ça peut Ăªtre lĂ .

 

Claudio Zaretti, Le Scénobar, 20 novembre 2021

Photo : Rozenn Douerin

 

C’est un Claudio Zaretti boostĂ© par le manque qui dĂ©baroule sur la scène parisienne du ScĂ©nobar, sis mĂ©tro MĂ©nilmontant. VoilĂ  long de temps qu’il n’a pu fredonner un set complet pour rĂ©jouir aficionados et curieux pris dans ses filets. Les habituĂ©s de ce site ont eu l’occasion de lire, en six ans, cinq chroniques sur quelques-uns de ses prĂ©cĂ©dents tours de chant. Pour les autres, caractĂ©risons le travail du zozo comme celui d’un feel-good-singer, jamais mieux servi qu’en duo guitare-voix. Feel-good, car alternant judicieusement Ă©nergie, mid-tempo et aquarelles qui, selon l’expression de Victor Hugo, « ont quelque chose de personnel pour tout le monde » ; mais certainement pas feel-good au sens de gnangnan voire mièvrement consensuel.
Le laisse subodorer la chanson d’ouverture, « Mamzelle RĂ©volte », oĂ¹ il interpelle la susnommĂ©e en lui demandant ce qu’il restera d’elle quand elle sera riche et aura des bagues Ă  chaque doigt. RĂ©sonneront dans la mĂªme chambre d’Ă©cho, plus tard,

  • l’ode Ă  « LibertĂ©, Ă´ ma statue », cette garce proprette qui se garde bien de « faire un tour lĂ  oĂ¹ c’est sale », puis
  • « Utopie, utopia », Ă©loge de l’Ă©lan vital poussant les jeunes aux cÅ“urs bien faits Ă  entreprendre leurs « p’tites rĂ©volutions ».

 

 

Pour autant, Claudio Zaretti n’a rien d’un chanteur engagĂ© Ă  la petite semaine. Rien non plus du jusqu’au-boutiste tĂ¢chant de transformer ses colères d’antan en gagne-pain façonnant une image de gauchiste rebelle fossilisĂ©. Bien qu’il se produise souvent dans de jolis thĂ©Ă¢tres, il garde, vissĂ© Ă  son rĂ©pertoire, l’astuce du chanteur de bars rouĂ©, celui qui est lĂ  avant tout pour que les gens, venus l’entendre avec enthousiasme ou subissant son travail au hasard d’une sortie improvisĂ©e, kiffent la vibe.
Aussi ses rĂ©citals trouvent-ils une unitĂ© moins dans la veine politique que dans la veine autobiographique. Le « je » est omniprĂ©sent, se masquĂ¢t-il parfois derrière des personnages tel ce « Manouche » qui, prolongeant le « Temps des gitans », le fascine comme Maria Suzanna fascinait Michèle Bernard. Claudio Zaretti n’incite pas Ă  voter LFI, il peint

  • ses creux et ses pleins,
  • ses joies et ses peines,
  • ses fantasmes et ses rĂ©alitĂ©s

avec une honnĂªtetĂ© pudique que relèvent joliment

  • un sens du groove guère Ă©tonnant chez le contrebassiste qu’il est,
  • une intuition habile qui lui permet de trousser la mĂ©lodie qui reste, et
  • une aisance guitaristique jamais dĂ©monstrative qui rĂ©jouit les esgourdes en faisant battre les oreilles.

 

 

Jamais on ne se peut ennuyer, lors d’un concert de Claudio Zaretti, que l’on soit un habituĂ© ou un auditeur de passage. Les rythmes, les atmosphères, les sujets changent, tournoient, virevoltent, dessinant le portait d’un artiste capable de parler de lui, donc de nous, sans nous saouler avec sa petite personne ni avec la nĂ´tre – n’est pas Orelsan qui ne veut pas. Point de grands sujets, de grands machins, dans son travail, mais le portrait d’un homme dans lequel s’incarnent des grands sujets, des grands machins.

  • La condition humaine (« Lacrymal »),
  • le fascisme dĂ©complexĂ© (ce « ver peut-Ăªtre encore dans le fruit » que dĂ©crit « Nunca mĂ¡s ») et
  • le « cycle de la vie » qu’Ă©voque une chanson inĂ©dite proposĂ©e ce samedi soir,

tissent des liens entre les textes et des problématiques profondes.

 

 

Ă€ cela s’ajoutent les liens entre les textes et les expĂ©riences de nous autres, simples mortels, parmi lesquelles

  • ce souvenir joyeux de jeunesse (le tubesque « On a vingt ans », qui rappelle « OĂ¹ est passĂ©e not’ jeunesse ? », rare sur scène et omise ce soir-lĂ ),
  • cette peinture nostalgique d’un dĂ©tail de l’enfance (en l’espèce, cette « chanson que l’on Ă©coute en partant en vacances » Ă©voquĂ©e dans un autre inĂ©dit),
  • cet hommage au père disparu (« Loin des yeux, près du cÅ“ur »),
  • cet amour pour un chien « parti vers les Ă©toiles » (« Kiki ») ou pour… un amour qui se dĂ©lite et persiste Ă  la fois (« Septembre »).

 

Photo : Rozenn Douerin

 

Le dialogue entre la singularitĂ© du chanteur et la pluralitĂ© de son auditoire – ce « toi qui Ă©coutes » croquĂ© dans la chanson très rĂ©ussie du mĂªme nom – passe notamment par

  • l’insertion de fantasmes ou de réécritures qui subliment ou Ă©toffent nos existences (« Depuis le temps »),
  • les exotisent (le super efficace « Cosmos HĂ´tel ») ou
  • les rendent plus belles (« Chanson des Ă®les »).

Le rĂ©sultat est remarquablement pertinent et percutant. De bout en bout, les spectateurs restent suspendus aux lèvres et aux doigts du chanteur. L’ambiance est

  • chaleureuse,
  • Ă©lectrisĂ©e quand il faut,
  • vibrante comme dans une mythique boĂ®te Ă  chansons de jadis,
  • maĂ®trisĂ©e par l’artiste et
  • autodisciplinĂ©e par le respect qu’imposent la modestie et le talent de Claudio Zaretti.

Ne nous payons pas de mots : quelle bonne et belle soirĂ©e nous vĂ©cĂ»mes au ScĂ©nobar, un lieu audacieux tenu par une taulière Ă  bonnet qui sait ce que chanson veut dire – c’est assez rare pour ajouter une cerise sur la dĂ©licieuse tartelette zarettique !

 

Photo : Rozenn Douerin

 

Ma vision préférée

Peppone Ă  la tribune de Saint-AndrĂ© de l’Europe, le 19 novembre 2021. Photo : Bertrand Ferrier.

 

 

Mon nouveau métier (semble-t-il)

 

Le partisan du secret-défonce

Pascal Jouary sous couverture provisoire

 

Dans son nouveau livre, radical et puissant, auquel j’ai prĂªtĂ© une main ou deux, le journaliste-archiviste Pascal Jouary arrache de l’oubli forcĂ© quarante affaires Ă  vous dĂ©goĂ»ter de l’honneur, ce truc qui nous fait bien rire. Achetez le livre ici, et Ă©coutez (regarder, c’est pas possible), c’est ci-dessous.

 

 

 

Bien accompagné 26

Le Roy en l’Ă©glise Saint-Saturnin de Nogent-sur-Marne. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Ă€ l’enterrement d’une feuille morte voulurent se rendre deux escargots. Ă€ l’enterrement d’un grand musicien de la chanson française, je me rendis en compagnie du Roy, expert organier en granularitĂ© sonore, membre de la confrĂ©rie Sleepy & Partners. Sa mission : examiner l’orgue local afin de rendre un rapport prĂ©cis et circonstanciĂ© sur, eh bien, comme il se doit, sa granularitĂ© sonore.

 

Photo : Bertrand Ferrier

 

Selon le savant, Ă  l’Å“uvre pour la première fois, le projet est avant tout « d’esquisser de façon systĂ©matique une morphologie analytique des jugements – tĂ¢che spĂ©ciale qui a une portĂ©e universelle » prĂ©cise cet husserlien en allusionnant, eh oui, la p. 416 des IdĂ©es directrices pour une phĂ©nomĂ©nologie citĂ©es tantĂ´t par son confrère. Ă€ l’en croire, la perception d’une morphogĂ©nèse logique ambitionnant la perspective prĂ©analytique de l’Ă©tant – en postulant, de façon schĂ©matique, une dichotomie systĂ©mique entre signe sonore et signification Ă©valuante – permettrait de penser le grain du son non plus en tant que grain ou en tant que son, mais en tant que tel, c’est-Ă -dire en tant que la substance sonore n’est rien d’autre que le rĂ©el conçu comme le son dĂ©gagĂ© de la perception relativiste. (Enfin, c’est ce que j’ai cru comprendre.)

 

Photo : Bertrand Ferrier

 

Analyse faisante, le Roy se risque Ă  sourire : « Il me souvient, glisse-t-il, d’une anecdote quelque peu cocasse. En lisant les aventures de Martinzoust narrĂ©es par Italo Calvino dans Le Chevalier inexistant – les non-italianistes la peuvent lire [p. 43] dans la traduction de Maurice Javion et Mario Fusco [2001], publiĂ©e chez Gallimard dans la collection Folio en 2012 –, je compris pleinement comment donner Ă  saisir la granularitĂ© sonore aux manants. Depuis, j’explique que, comme ce brave hurluberlu qui, Ă  force de rouler, disparut, la granularitĂ© sonore est seulement quelque chose qui existe sans s’en douter. Et notre rĂ´le, par ma foi, est de rendre justice Ă  cette existence pure au sens oĂ¹ elle n’a pas conscience d’elle-mĂªme. »

 

Le Roy sur les bords de Marne, le 16 novembre 2021. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Cette extrĂªme gĂ©nĂ©rositĂ© de la pensĂ©e se traduit, chez l’expert granurologue, par un besoin de se ressourcer Ă  soi-mĂªme et Ă  la nature. Il s’agit Ă©videmment d’un hasard si la promenade revigorante qu’il fit le conduisit, par la suite, Ă  des libations en joyeuse, musicale et Å“nologique compagnie. Le stipuler relève de l’Ă©vidence, mais il est sain, parfois, de relever de l’Ă©vidence plutĂ´t que d’une mĂ©chante maladie. (En gros, hein.)

 

Le Roy au Val de Beauté, à Nogent-sur-Marne, le 16 novembre 2021. Photo : Bertrand Ferrier.


Retrouver les aventures de Sleepy & Partners…

  1. … aux grandes orgues de la collégiale de Montmorency.
  2. … à l’église Saint-Marcel (Paris 13).
  3. … à l’église Sainte-Marie-Madeleine de Domont.
  4. … à l’église Saint-Martin de Groslay.
  5. … à l’église Saint-Louis de Vincennes.
  6. … à l’église Saint-Joseph d’Enghien-les-Bains.
  7. … sur l’orgue provisoire loué par Notre-Dame de Vincennes.
  8. … aux grandes orgues de la cathédrale de Gap.
  9. … aux grandes orgues de Sainte-Julienne de Namur puis de la cathédrale de Namur.
  10. … à l’église Notre-Dame de Beauchamp.
  11. … sur l’harmonium du temple protestant du Saint-Esprit (Paris 8).
  12. … à l’église de Taverny et à l’église de Bessancourt.
  13. … à l’église du Raincy.
  14. … à l’église de Notre-Dame du Rosaire.
  15. … aux grandes orgues de l’église Sainte-Marie des Batignolles (Paris 17).
  16. … aux grandes orgues de la chapelle du Val-de-GrĂ¢ce (Paris 5).
  17. … aux grandes orgues de la basilique d’Argenteuil.
  18. … sur l’orgue Cattin de Notre-Dame de Vincennes.
  19. … sur l’orgue Mutin-Cavaillé-Coll de Saint-Georges de la Villette (Paris 19).
  20. … sur l’orgue Merklin de Saint-Dominique (Paris 14), une fois ou deux.
  21. … sur l’orgue Delmotte de Saint-AndrĂ© de l’Europe (Paris 8).
  22. … aux grandes orgues de la collĂ©giale Saint-Jean de PĂ©zenas.
  23. … aux orgues de l’ImmaculĂ©e Conception (Paris 12).
  24. … sur l’orgue de l’Ă©glise Sainte-Claire (Paris 19).
  25. … sur l’orgue de l’Ă©glise Saint-Denis de Gerstheim.

 

Nicolas Horvath joue Hélène de Montgeroult (Grand Piano, 3/3)

 

 

Seize ans après le premier recueil de sonates Ă©voquĂ© ici, quelque onze ans après le deuxième chroniquĂ© lĂ , le troisième et dernier volume de l’intĂ©grale Montgeroult by Horvath s’annonce copieux. Nous est promise 1 h 4’ de musique, articulĂ©e en trois morceaux Ă  la fois semblables et dissemblables.
La Sonate en RĂ© (26’) – jamais enregistrĂ©e jusqu’alors – dĂ©ploie quatre mouvements ou presque, Ă  commencer par un Allegro spiritoso pesant la moitiĂ© de l’œuvre. La solennitĂ© habille les premières mesures aux allures plus martiales que spirituelles – ritendo en prime, toutefois. La rĂ©partition classique entre le thème Ă  droite et l’accompagnement Ă  gauche est rarement remise en cause hors quelques roulades des graves. Aussi pourrait-elle ne guère retenir l’oreille si Nicolas Horvath ne veillait Ă  nuancer le propos

  • dans le piano des moments mĂ©lodiques,
  • dans l’irritation des passages plus dynamiques et
  • dans les mutations (contrastĂ©es ou progressives) reliant deux atmosphères distinctes.

Cependant, la dernière partie offre un peu plus de surprises, derrière les trilles, avec contretemps et coutures inattendues, poussant Ă  en Ă©couter davantage. Ă€ raison, car l’Adagio non troppo qui suit dĂ©sarçonne d’emblĂ©e avec son la mineur curieux. Comme elle aime Ă  le faire, après un prĂ©lude, la compositrice semble chercher son thème entre unissons et fragmentation du discours. Celui-ci finit par se faufiler en majeur, sans pour autant renoncer Ă  la tentation du mineur. HĂ©lène de Montgeroult confirme que le dĂ©veloppement convenu n’a pas sa prĂ©fĂ©rence. Elle prĂ©fère crĂ©er l’unitĂ© par des rĂ©currences de formules reconnaissables plutĂ´t que par le dĂ©ploiement des possibles d’une cellule mĂ©lodique. Son interprète travaille la pĂ¢te ainsi suscitĂ©e avec la vigueur et la finesse attendue d’un bon pĂ¢tissier, coda Ă©trangement funèbre incluse.

 

 

Le fait est que ce mouvement a rĂ©veillĂ© notre intĂ©rĂªt qu’un premier mouvement moins pepsy (et hop) avait quelque peu engourdi. Deux autres mouvements nous attendent, la compositrice ayant prĂ©fĂ©rĂ© distinguer l’Allegro assai (1′) du Presto (5′), alors qu’elle se plaĂ®t ailleurs Ă  les fusionner (sonate en Do du deuxième recueil, sonate en fa mineur de la dernière trilogie). Par son allant primesautier, le bref Allegro assai, ternaire, tranche avec les dernières notes lugubres du bel Adagio non troppo.
Le Presto ne lui cède pas en tonicitĂ©. La vitesse de tempo n’est pas tout : il s’agit tour Ă  tour

  • de faire gronder les notes rĂ©pĂ©tĂ©es,
  • de laisser virevolter le swing ternaire,
  • d’habiter les reprises et
  • de laisser les petits doigts osciller entre
    • dĂ©licatesse,
    • brèves envolĂ©es,
    • Ă©nergie concentrĂ©e sur trois notes rapides et
    • colère bien caractĂ©risĂ©e.

Bien que certains points de montage paraissent patiner un peu (par ex. Ă  2’52), sans doute pour permettre Ă  l’auteur de la notule de feindre qu’il a bien tout Ă©coutĂ©, c’est broutille tant le mouvement nous confirme que le travail de Montgeroult mĂ©rite dĂ©cidĂ©ment d’Ăªtre Ă©coutĂ©. Bonne nouvelle : il nous reste deux sonates pour vĂ©rifier cette impression.

 

 

La Sonate en fa mineur (21′), tonalitĂ© dĂ©jĂ  abordĂ©e Ă  la fin du premier recueil, s’ouvre sur un Allegro moderato con espressione. Ce « con espressione » est une formule que la compositrice apprĂ©ciait : on la retrouve cinq fois dans l’intitulĂ© de ses mouvements. C’est dire si une interprĂ©tation molle ou informative serait inadaptĂ©e. Il s’agit de dĂ©baller quelques tripes sur le clavier au grĂ© d’une Ă©criture d’apparence sage non point en surjouant mais, dĂ©montre Nicolas Horvath, en caractĂ©risant avec soin la spĂ©cificitĂ© de chaque passage. Alors, de l’interprĂ©tation, l’on peut goĂ»ter notamment

  • l’attention portĂ©e au texte,
  • le discernement prĂ©sidant au choix des tempi et sonoritĂ©s,
  • la foi dans le talent d’HĂ©lène qui nourrit l’investissement du musicien, y compris dans les passages susceptibles de sonner comme un brin planplans s’ils n’avaient point Ă©tĂ© jouĂ©s avec cÅ“ur, et
  • le souffle qui habite le musicien jusqu’au bout de la coda majeure !

L’Aria con espressione, tiens-tiens, est le single choisi par l’artiste pour promouvoir cette musique peu connue. Ă€ raison !

  • De l’Ă©lĂ©gance de l’harmonisation,
  • du culte de la simplicitĂ© et
  • du choix d’une ligne mĂ©lodique clairement dessinĂ©e (rare chez Montgeroult)

Ă©mane un charme Ă©vident qui transforme l’apparent manque d’inventivitĂ© en exploitation tĂªtue de ce qui pourrait presque ressembler Ă  un mantra mĂ¢chonnĂ© jusqu’aux derniers arĂ´mes – assurĂ©ment de quoi toucher l’oreille de chacun et singulièrement celles d’un fou de musique minimaliste comme Nicolas Horvath.
On arrĂªte de se la jouer fleur bleue avec l’Allegro agitato con fuoco, qui dĂ©marre sur les chapeaux de roue de carrosse. Le feu, il ne faut pas se fier Ă  son apparence propre et rangĂ©e, l’interprète l’a, et la partition lui donne l’occasion de brĂ»ler Ă  loisir. L’auditeur est saisi. Il partage avec l’exĂ©cutant une ivresse digne d’une bonne giclĂ©e de heavy metal. Posons en franglais que les passages plus soft permettent de renforcer l’impact d’un groove qui se nourrit

  • de son explosivitĂ©,
  • du dialogue entre les deux mains,
  • des variations de langage et
  • de modulations fort bien claquĂ©es.

 

 

L’affaire se clĂ´t sur une Sonate en fa dièse mineur (16′) dont le premier mouvement renoue avec un esprit cher Ă  la compositrice. Après l’Allegro con spirito de la première sonate du premier recueil et l’Allegro spiritoso de la première sonate du dernier recueil, voici un… Allegro spiritoso. Pour l’affronter, nul ne vaut un Nicolas Horvath. En effet, le zozo a les prĂ©requis indispensables :

  • l’esprit tempĂ©tueux,
  • les doigts – des deux mains – fluides et
  • les poignets solides.

Attaques, traits et nuances colorent une partition dont l’animation occulte largement les passages quelque peu fades qu’une exĂ©cution moins engagĂ©e risquerait de rĂ©vĂ©ler, surtout quand des reprises en remettent une couche. Cependant, derrière le solide savoir-faire de Montgeroult et l’attention remarquable du pianiste, pourrait poindre çà ou lĂ  la difficultĂ© de la compositrice transcender le bien fagotĂ© par le saisissant.
L’Adagio non troppo (un « Adagio non tropo » agrĂ©mentait la première sonate du mĂªme recueil, le livret prĂ©cisant que les titres « sont prĂ©sentĂ©s ainsi qu’ils apparaissent sur les partitions originales ») laisse respirer la sonate après son dĂ©but en fanfare. C’est charmant, ciselĂ© par une main droite baladeuse – sur le clavier, on a le droit – et pimpĂ© par la tonalitĂ© de La, pendant majeur au fa# mineur.
Le Presto final renoue avec la houle et la bourrasque, fussent-elles souvent sagement corsetées. Le pianiste insiste avec pertinence sur

  • les contretemps,
  • les flux et reflux du discours ainsi que
  • sur les rĂ©pĂ©titions de
    • notes,
    • accords et
    • formules

qui, portĂ©s par les trilles, donnent, jusqu’Ă  l’Ă©puisement final, du corps au mouvement et du mouvement au corps.
Ainsi se conclut une somme pour mĂ©lomanes curieux, que l’on gagnera Ă  apprĂ©hender dans sa globalitĂ©, avec ses pleins et ses creux, ses sommets et ses plaines, ses Ă©blouissements artistiques et ses achèvements artisanaux. In fine, l’audace d’un tel projet se rĂ©vèle justifiĂ©e grĂ¢ce

  • Ă  la variĂ©tĂ©,
  • aux trouvailles et
  • aux Ă©tincelles nĂ©es du frottement

    • d’un tempĂ©rament tonique contre
    • des conventions solides.

Pour retrouver l’artiste, voici le rendez-vous.
Pour écouter le disque en intégrale, c’est ici.
Pour l’acheter, c’est, par exemple, là.

 

Bien accompagné 25

Figus Ă  l’orgue Kern de Gerstheim. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Depuis sa cĂ©lèbre inspection des deux grandes orgues de la ville de Namur, Figus, expert organier en granularitĂ© sonore, lutte contre sa rĂ©putation de spĂ©cialiste des orgues du Norrrrd. Après avoir prouvĂ© que les orgues du Sud (de Paris) Ă©taient un terrain pour le moins adaptĂ© Ă  son savoir-faire, voici que le partner historique de la firme Sleepy & Partners (onze membres de la confrĂ©rie sont recensĂ©s Ă  cette heure) a dĂ©cidĂ© de faire le voyage de l’Est. C’est lui qui a Ă©tĂ© dĂ©signĂ© par ses pairs pour scruter le dernier orgue siglĂ© Kern.
Ă€ l’occasion du concert orgue et saxophone programmĂ© en l’Ă©glise Saint-Denis de Gerstheim par l’association qui s’Ă©chine ambitieusement pour valoriser sa BĂªte, l’expert parisien est descendu en Alsace pour examiner cette fameuse granularitĂ© sonore dont sa confrĂ©rie s’est fait une spĂ©cialitĂ©. Comme de coutume, le rĂ©sultat de ses investigations sur cette console mobile agrĂ©mentĂ©e de tuyaux en nid d’hirondelle est extrĂªmement confidentiel. MĂªme quand il sera achevĂ©, le rapport ne pourra Ăªtre divulguĂ© sur ce site. Tout juste avons-nous pu arracher quelques bribes d’apprĂ©ciation au spĂ©cialiste, selon lequel « la structure de l’apprĂ©ciation phonique doit Ăªtre pensĂ©e comme une globalitĂ© perçue et non comme une rĂ©alitĂ© directement provoquĂ©e par une action du musicien ». En effet,

l’orgue, peut-Ăªtre plus qu’aucun autre instrument, est un ensemble intĂ©grant l’instrument, l’architecture, le projet musical, l’effet et la gestion du rapport entre suscitation du son et perception.

D’oĂ¹ l’importance vitale de la granularitĂ© sonore – et de la question qui lui est consubstantielle : qu’est-ce que la granularitĂ© sonore ?

 

Photo : Bertrand Ferrier

 

En dĂ©pit de sa concentration, le sachant accepte de prendre au sĂ©rieux notre question sempiternelle. Après un soupir, il nous propose une analogie : « Prenez le biopouvoir… »

Michel Foucault pose que le pouvoir sur la vie s’est dĂ©veloppĂ© au long des siècles : d’une part, le biopouvoir du corps-machine, qu’il s’agit de dresser et d’optimiser ; d’autre part, le biopouvoir du corps-espèce, qui s’intĂ©resse Ă  la prolifĂ©ration des corps (et, soit dit en passant, les problĂ©matiques sanitaires actuellement si politisĂ©es semblent tenter une inquiĂ©tante synthèse de ces deux pĂ´les). Pardon de rappeler ces Ă©vidences que nous connaissons tous – les plus jeunes d’entre nous qui, sous prĂ©texte qu’ils ne sont qu’en CE1 n’auraient pas encore lu cette minisomme, lui prĂ©fĂ©rant un maxisomme, gagneront Ă  se reporter Ă  la douzième page de l’Ă©dition « Folio plus » initialement parue en 2006, trente ans après l’Ă©dition originale, comme nous le savons tous. Or, il appert que la logique du son – en tant que son, Ă©videmment – n’est pas si diffĂ©rente. Cela n’Ă©tonnera que les benĂªts oublieux de l’ontologie vivante du son. Le son peut Ăªtre conçu comme une machine qu’il s’agit de dresser et d’optimiser. Il s’agit alors d’obtenir un beau ou un grand son. Mais le son peut aussi Ăªtre conçu comme une espèce dont il s’agit de gĂ©rer la prolifĂ©ration et, si je puis m’exprimer de la sorte, la cohabitation. Penser la granularitĂ© sonore, c’est donc essentiellement creuser la jointure entre la machine et l’espèce, et rĂ©flĂ©chir sur l’art de cocrĂ©er l’Ăªtre dans, avec, contre, malgrĂ© et pour l’Ăªtre-autre du son – que ce son soit, puisse Ăªtre ou ne puisse Ăªtre, cela va de soi.

Aussi l’expert semble-t-il moins chercher Ă  cerner le son qu’Ă  le mentaliser dans l’espace du possible, en tant que cet espace est une rĂ©sonance de ce qui adviendrait si ce qui pouvait advenir Ă©tait une entitĂ© susceptible d’Ăªtre, ce qui, comme chacun sait, est loin d’Ăªtre le cas.

 

Photo : Bertrand Ferrier

En dĂ©pit de sa discrĂ©tion qu’il stipule contractuelle, l’expert admet Ăªtre lui-mĂªme sujet Ă  certaines inclinations. Pour autant, il affirme pouvoir tenir Ă  distance ses goĂ»ts afin de ciseler l’objectivation contenue dans ses observations, nous assène-t-il peu ou prou. AussitĂ´t, la rĂ©fĂ©rence qu’affectionnent les partners fuse : Husserl, encore et toujours.

Nous n’avons qu’une façon de nous tourner vers les choses : c’est en les saisissant. Il en est de mĂªme de toutes les objectivitĂ©s justiciables d’une reprĂ©sentation simple : se tourner vers elles (serait-ce mĂªme en imagination), c’est ipso facto les saisir, les observer. Mais, dans l’acte d’Ă©valuer, nous sommes tournĂ©s vers la valeur. (…) L’objet (…), ce qui est Ă©valuĂ©, devient un objet-que-l’on-saisit Ă  la faveur d’une conversion originale qui l’objective.
(Edmund Husserl, IdĂ©es directrices pour une phĂ©nomĂ©nologie, trad. Paul RicÅ“ur, Gallimard [1950], « Tel » [1985], 1993, p. 119)

Or, nous prĂ©cise le savant en finissant ses relevĂ©s, la question de la granularitĂ© sonore est celle de l’objectivation de la perception d’une ondulation spatiale. Tout, Ă©videmment, sauf Ă©vident.

 

Figus en pause Ă  Gerstheim. Photo : Bertrand Ferrier.

 

D’oĂ¹ la nĂ©cessitĂ© de la pause – au chaud, surtout quand la tempĂ©rature intĂ©rieure de l’Ă©glise est infĂ©rieure Ă  10°, panne de chauffage oblige. Mais quitte-t-on jamais ses rĂ©flexes d’expert, fĂ»t-ce devant un kouglehopf ou une bretzel ?
Sans se dĂ©partir de son sĂ©rieux, l’expert proteste devant le simplisme de notre question : « Il n’y a pas de rĂ©flexes d’expert, il y a un Ăªtre-lĂ , qui implique un Ă©tant Ă  la fois dans la prĂ©sence et dans l’absence. L’instant de l’expertise, dans sa concentration et sa dilatation, est une prĂ©sence apparente. L’après-expertise est une absence apparente. Le terme de rĂ©flexe se rĂ©fère Ă  une synchronicitĂ© utopique. Il faut du temps pour penser. Comme Ă©crivait Bernard NoĂ«l dans Extraits du corps ([2002], Gallimard, « PoĂ©sie », 2006, p. 130), au cÅ“ur d’un poème qui ne siĂ©rait peut-Ăªtre pas aux plus pudibonds d’entre nous,

comprendre, c’est dĂ©crĂ©er
– le regard est acide

Et d’ajouter : « La granularitĂ© sonore dĂ©cante le rĂ©el. Elle ne s’arrĂªte pas sur le seuil de la maison-sacristie… ni en sirotant une flĂ»te de champagne devant un hĂ©risson ! »
Nous croyions Ă  une facĂ©tie. Loin s’en faut : quelques temps après la prophĂ©tie de Figus, nous avons bien sirotĂ© une flĂ»te de champagne avec un expert en granularitĂ© sonore et un bĂ©bĂ© nĂ©risson. Comme si, Ă  notre rythme, nous aussi avions dĂ©cantĂ© le rĂ©el grĂ¢ce Ă  l’aciditĂ© de la granularitĂ© sonore. Non, je suis pas sĂ»r ce que ça veut dire, mais ça valait la peine.

 

Avec Pierre-Marie Bonafos, Figus et un bébé zérisson autochtone. Photo : Hélène Fritsch.

 


Retrouver les aventures de Sleepy & Partners…

  1. … aux grandes orgues de la collégiale de Montmorency.
  2. … à l’église Saint-Marcel (Paris 13).
  3. … à l’église Sainte-Marie-Madeleine de Domont.
  4. … à l’église Saint-Martin de Groslay.
  5. … à l’église Saint-Louis de Vincennes.
  6. … à l’église Saint-Joseph d’Enghien-les-Bains.
  7. … sur l’orgue provisoire loué par Notre-Dame de Vincennes.
  8. … aux grandes orgues de la cathédrale de Gap.
  9. … aux grandes orgues de Sainte-Julienne de Namur puis de la cathédrale de Namur.
  10. … à l’église Notre-Dame de Beauchamp.
  11. … sur l’harmonium du temple protestant du Saint-Esprit (Paris 8).
  12. … à l’église de Taverny et à l’église de Bessancourt.
  13. … à l’église du Raincy.
  14. … à l’église de Notre-Dame du Rosaire.
  15. … aux grandes orgues de l’église Sainte-Marie des Batignolles (Paris 17).
  16. … aux grandes orgues de la chapelle du Val-de-GrĂ¢ce (Paris 5).
  17. … aux grandes orgues de la basilique d’Argenteuil.
  18. … sur l’orgue Cattin de Notre-Dame de Vincennes.
  19. … sur l’orgue Mutin-Cavaillé-Coll de Saint-Georges de la Villette (Paris 19).
  20. … sur l’orgue Merklin de Saint-Dominique (Paris 14), une fois ou deux.
  21. … sur l’orgue Delmotte de Saint-AndrĂ© de l’Europe (Paris 8).
  22. … aux grandes orgues de la collĂ©giale Saint-Jean de PĂ©zenas.
  23. … aux orgues de l’ImmaculĂ©e Conception (Paris 12).
  24. … sur l’orgue de l’Ă©glise Sainte-Claire (Paris 19).

 

Nicolas Horvath joue Hélène de Montgeroult (Grand Piano, 2/3)

 

En dĂ©couvrant le nouveau double disque de Nicolas Horvath, une question paraissait s’imposer : 2 h 30 de sonates publiĂ©es entre 1795 et 1811, sera-ce une dĂ©couverte stupĂ©fiante ou, posons l’hypothèse en ces termes, une gave lĂ©nifiante ? Le premier des trois recueils de sonates « pour le forte piano » puis « pour le piano forte », paru en 1795, nous avait paru tout Ă  fait pimpant ; mais voici dĂ©jĂ  que se profile le deuxième opus, pressĂ© vers 1800.
En ouverture, la Sonate en sol mineur (12’) se dĂ©capsule sur un Allegro con moto e espressione qui hĂ©site entre dĂ©licatesse et fermetĂ© itĂ©rative. Nicolas Horvath a la bonne idĂ©e de ne pas traĂ®ner en chemin, fĂ»t-ce pour exĂ©cuter les triolets exigĂ©s. Égrener avec allant ces sons permet de ne pas s’attarder sur les grains de notes en soi pour mieux profiter du ronronnement du chapelet. De cette prière autostimulĂ©e Ă©merge alors une sorte d’Ă©mulsion qui rend appĂ©tissant le gĂ¢teau. Appogiatures et ornements Ă©picent un plat qui fricote davantage avec le Si bĂ©mol qu’avec le sol mineur, jusqu’à ce que l’irritation, bien rendue par l’interprète, n’emporte le morceau.

 

 

Le Presto ternaire se défera-t-il de cette inclination pour les formules répétitives ? Au contraire, il semble se nourrir des récurrences et des unissons chers à la compositrice. Quelques dialogues entre main gauche et main droite zèbrent ce second mouvement, ponctué par

  • des contretemps d’accompagnement,
  • des octaves en reprises et
  • des modulations Ă©phĂ©mères.

Derrière les bariolages et le bavardage (le clavardage, en quelque sorte), prĂ©domine un flux de notes roboratif dont l’énergique pianiste se fait un plein ventre, valorisant l’œuvre par le bon bout : non point en la tartinant d’une feinte dĂ©licatesse mais en lui offrant sa belle capacitĂ© Ă  encolĂ©rer le clavier.

 

 

La Sonate en Do (20’) ose un plan en trois parties. Toutefois, l’Allegro moderato liminaire constitue la moitié de la pièce. Comme la sonate précédente, celle-ci s’avance avec délicatesse puis laisse la rugosité

  • des unissons,
  • des notes rĂ©pĂ©tĂ©es,
  • des accents et
  • des forte (premiers temps puissants de la main gauche)

remettre en cause çà et là la joliesse du propos.

  • Trilles,
  • accords arpĂ©gĂ©s,
  • suspensions du discours et
  • passages toniques

plantent un décor ambivalent entre préciosité et irritabilité, ce qui pourrait bien avoir quelque chose d’autobiographique pour la compositrice. En effet, Hélène de Montgeroult semble tiraillée entre,

  • d’une part, une certaine tradition aristocratique confite dans l’entre-soi et la frĂ©quente rĂ©ification de la jeune femme (ainsi, HĂ©lène accepta d’épouser un barbon auquel elle rendait près de trente ans) et,
  • d’autre part, les foucades d’un caractère bien trempĂ© (la dame fut capable de divorcer de son deuxième Ă©poux – elle en eut trois – et d’envoyer bouler le Conservatoire – bien qu’il l’ait sauvĂ©e de la guillotine et lui ait accordĂ© le salaire le plus haut – car, nous rĂ©vèle le livret, « elle n’était pas en phase avec les objectifs populaires de l’établissement »).

La partition paraĂ®t aussi obstinĂ©e que couturĂ©e, marquĂ©e tant par ses soubresauts que par des insistances jamais lasses d’elles-mĂªmes. Pour autant, jamais Nicolas Horvath et son jeu très sĂ»r ne perdent le fil d’un discours dont les cahots, ainsi boostĂ©s, maintiennent l’intĂ©rĂªt au long des 9’30.

 

 

En regard de cette entrée en matière, l’Andantino quasi allegretto qui enquille paraît curieusement sage. Le contraste est donc savoureux, éclairant d’une lumière plus vive ce qui pourrait passer une bluette mignonnette, avec

  • ses arabesques,
  • sa modulation en mineur et
  • sa rĂ©partition entre mĂ©lodie et accompagnement.

La grĂ¢ce de l’interprète est de prendre soin de chaque sonate comme d’une prĂ©cieuse promenade, donc de caractĂ©riser les diffĂ©rentes atmosphères en veillant Ă  ne point unifier la balade sous un mĂªme vernis passe-partout. En l’espèce, il ne tire le mouvement lent ni vers le gnangnan

  • (les nuances,
  • le phrasĂ©,
  • la mise en place et
  • les respirations

évitent l’écueil) ni vers le tourmenté-à-tout-crin qui chercherait à rappeler l’esprit du premier mouvement.
Surgit alors, guilleret, le dernier mouvement partagé entre Allegro con brio et Vivace. Dans cette proposition lumineuse, on se repaît des nuances

  • d’intensitĂ©,
  • d’attaque et mĂªme
  • de rythme (avec
    • a tempo,
    • dĂ©tentes de clarification agogique – en clair, on respire un peu avant de repartir sur un nouveau segment musical pour que l’auditeur suive mieux la logique de la pièce et l’agencement des diffĂ©rentes phases – et
    • tensions).

La jolie modulation qui arrive à mi-course et marque le début de la seconde partie est centrée sur l’aigu et le médium. Elle charme l’esgourde en diversifiant le langage sous ses airs convenus. Curieuse conclusion, en somme, pour cette sonate composite donc prenante !

 

 

La Sonate en la mineur (17′) travaille, sur trois mouvements, un langage plus mĂ©lodique qui, dès l’Agitato initial, peine Ă  se dĂ©velopper d’un point de vue thĂ©matique… comme de coutume ! La compositrice creuse donc la veine de variations, de modulations et de rĂ©pĂ©titions dont Nicolas Horvath profite pour faire miroiter les couleurs de son piano, rĂ©glĂ© avec pertinence par Bruce Savine. En effet, l’instrument, très sollicitĂ©, sonne juste mais pas lĂ©chĂ©, ce qui pourrait Ăªtre curieux pour un Steinway D n’eĂ»t Ă©tĂ© la spĂ©cificitĂ© des pièces destinĂ©es au pianoforte. Ă€ la beautĂ© mĂ©lodique s’oppose le penchant presque prĂ©-schumannien pour la jouissance martelante de la percussivitĂ©, sortant le piano de l’aire biensĂ©ante des salons compassĂ©s pour le faire entrer dans l’aire biensonnante des concerts engagĂ©s. L’interprète excelle Ă  faire sonner ce qui semble, Ă  ce stade, la force d’HĂ©lène de Montgeroult : l’inventivitĂ© entĂªtĂ©e et inconditionnelle, fondĂ©e sur un matĂ©riau thĂ©matique Ă©tique. Tout ou (et non toutou, Ă©videmment) presque se passe comme si, selon les possibilitĂ©s des instruments Ă  son Ă©poque, la crĂ©atrice faisait le lien entre deux pĂ´les anachroniques qui ont attirĂ© Nicolas Horvath, cet interprète oxymorique – la virtuositĂ© et le minimalisme.
L’Adagio qui suit n’a pas honte de sa belle lenteur ; et c’est parfaitement sĂ©duisant. L’emballement surgissant Ă  1’48 n’Ă´te rien Ă  la solennitĂ© joliment harmonisĂ©e qui sĂ©vissait jusque-lĂ . Le musicien l’habille d’une palette d’attaques, de nuances et de rĂ©sonances qui happent, sans flatterie, l’Ă©coute, et prĂ©parent le surgissement du bref Vivace con expressione ternaire, fĂªte au dĂ©tachĂ© virevoltant.

  • PrĂ©cipitation stimulante,
  • oscillation entre mineur et majeur,
  • rĂ´le ambigu de la main gauche, gardienne tant du rythme que du contretemps,

construisent un Ă©trange mouvement dont Nicolas Horvath rend les oscillations en arche avec l’engagement expressif exigĂ© par l’Ă©noncĂ©. Soit, admettons-le, on a hĂ¢te d’ouĂ¯r ce que produisit HĂ©lène de Montgeroult dans son dernier recueil de sonates, mais on garde ça pour une prochaine notule. Un brin de suspense nuit rarement…

 


Ă€ suivre.
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