
Les rĂ©pĂ©titions pour le rĂ©cital de PĂ©zenas s’intensifient. Certain y veille du coin de l’Å“il.

Les rĂ©pĂ©titions pour le rĂ©cital de PĂ©zenas s’intensifient. Certain y veille du coin de l’Å“il.

C’était il y a presque vingt ans. Autre temps d’une autre Ă©poque.
Il y a vingt ans, dans les ouvrages pour jeunes lecteurs, l’on pouvait encore parler au passĂ© simple – cet Ă©quivalent du latin pour le français modernisĂ©, au moins sous la plume de Marie-Aude Murail, Ă©voquĂ©e par ex. ici, çà et lĂ . Seule excuse pour cet outrage Ă la mĂ©diocritĂ©, Ă©quivalent des chiffres romains dans les musĂ©es français : l’affaire ici narrĂ©e, et qui vient de reparaĂ®tre sous un titre peu pĂ©tillant (D’amour et de sang, l’original, swinguait davantage – et c’est quoi, cette vieille astuce qui consiste Ă utiliser les mots de la fin pour redĂ©corer un ouvrage ? On se croirait dans un film français avec AndrĂ© Dussolier et le petit bonhomme qui rit de TĂ©lĂ©rama en guise de rosette – ou dans Happy end, Ă la rigueur, mais c’est pas pareil), commence il y a 2000 ans, en 67 après JĂ©sus Christ, autour de Narbonne.
Cela Ă©tant, que les amateurs de niaiserie anodine se prĂ©parent Ă Ă©crire au ministère de l’inculture pour s’offusquer des propos que renferme ce parallĂ©lĂ©pipède feuillu si peu inclusif. Figurez-vous que, en 67, un peu comme aujourd’hui, on tue des chatons, on achète des esclaves , on viole et on fouette les serviteurs, mĂªme dans un roman publiĂ© par Je bouquine, magazine peu rĂ©putĂ© pour ses scènes SM (le fait que Bayard Ă©dite de la piètre musique religieuse sous cette marque ne saurait Ăªtre qu’une coĂ¯ncidence, Ă©videmment). En 67, donc, Terentius, maĂ®tre du jeune Lupus, achète Alba, une esclave de douze ans qui a hĂ©ritĂ© d’un Ă©trange flacon apportĂ© par Marie de Magdala. GrĂ¢ce Ă ce flacon, Alba sauve Terentius de l’empoisonnement. Le miraculĂ© affranchit ses esclaves et les marie. Fade-out.
Le deuxième Ă©pisode prend place au « temps des barbares », en 451, autour de Metz. Cette fois, le flacon qui a failli servir Ă embaumer le corps du Christ, n’eĂ»t-il ressuscitĂ© trop tĂ´t, est confiĂ© Ă Wulfila, un moinillon (en trois syllabes) capable de fendre le crĂ¢ne de ses ennemis – des bagaudes, Bayard aimant Ă plaire aux dames du CDI avec des mots faisant d’Ă©poque, Ă l’instar de la cosmète qui Ă©gayait la première partie, ou des dames qui caroleront dans la troisième, etc. Fendre le crĂ¢ne d’un maraud n’est point doulce chose Ă faire, il est sĂ©ant de le stipuler ; ce nonobstant, Ă cette Ă©poque, pas le choix. Sur les chemins, nulle pitiĂ© : l’on se peut faire piĂ©tiner par des poneys hunniques Ă titre humanitaire, pour Ăªtre achevĂ©. Aussi vaut-il mieux, Ă l’instar de Wulfila, lancer sa hache entre les deux yeux des attiliens afin de ne point avoir la tĂªte tranchĂ©e comme une vieille. Wulfila s’offrira une troisième victime avant d’Ăªtre pointĂ© lui-mĂªme… et sauvĂ© par, d’une part, l’amour de Marie, la putain locale, et, d’autre part, le parfum dont l’oindra le frère ClĂ©ment.
Le troisième Ă©pisode se faufile au « temps des merveilles », en 1092. LĂ , Loup se retrouve au service de Quiterie, Ă©pouse d’un mĂ©chant chĂ¢telain qui n’eut point l’heur de dĂ©florer – trop tard. Non loin, des moines qui ont taquinĂ© les gueuses se voient, comme Quiterie, proposer le parfum de Marie mais sont encore trop tourmentĂ©s par la chair pour en maĂ®triser le pouvoir. Bref, le seul puceau, malgrĂ© ses quinze ans (se baigner nu avec une fĂ©e, ça ne compte pas, paraĂ®t-il), est Loup. C’est donc lui qu’exige le porteur de parfum contre le flacon. Après qu’il a sauvĂ© Quiterie, Loup est ainsi vendu au nĂ©buleux businessman de passage. Sauf que, finalement, coucher avec une fĂ©e, ça compte, et le voici impropre Ă ouvrir le flacon, dont le contenu se met Ă bouillonner dès que le coquin s’en approche. LibĂ©rĂ© du drĂ´le, Loup rapporte le parfum sous forme de caillou au couvent local et finit par Ă©pouser la fille de la chĂ¢telaine, tandis que l’abbĂ©, lui, se dĂ©barrasse du quasi Graal auprès d’un « idiot du village passant pour sorcier ».
Le quatrième Ă©pisode explore le temps des sorcières, situĂ© en 1521. Loup est un cagot, donc un fils de lĂ©preux – de lĂ©preuse, en l’espèce, semble-t-il. Dans son monde, on envoie plutĂ´t des pierres avec des frondes dans la face des Autres, mais on peut itou enfoncer des aiguilles bien profond dans le corps des sorcières pour les faire crier et chercher « l’endroit oĂ¹ le Diable a posĂ© son doigt »… en attendant de trouver un prĂ©texte pour les carboniser, Ă©videmment – mais chaque petit bonheur en son temps. Autant dire que l’on ne s’y ennuie pas davantage que par le passĂ©, d’autant que Margot, une sorcière, blonde partant jolie, est sur place. Avec sa mère, elle a rĂ©cupĂ©rĂ© la fiole de Marie de Magdala. MalgrĂ© des titres de chapitre bien nunuches (doit-on dire : bien Je bouquine ?), la suite montrera que le miracle des flacons a ses limites ; l’amour, non.
Le cinquième Ă©pisode s’enfonce dans le temps des rebelles, en 1848. Une rĂ©bellion ? Pis : une rĂ©volution, Sire ! Lou est Ă prĂ©sent une femme, et le parfum dĂ©clenche un coup de foudre. L’amour et la rĂ©volution – bien avant le film de Yannis Yolountas – s’aideront du pouvoir magique du parfum pour rendre hommage Ă Hugo et Ă la beautĂ© des blondes, fussent-elles fĂ©ministes. Une coda prend place le 1er janvier 2000, oĂ¹ Wolf, Lou et loups se mĂªlent, dans une circularitĂ© bon-odorante d’oĂ¹ Ă©mergent de vraies questions comme : « Jusqu’oĂ¹ peut-on fricoter avec une fille de chasseur, mineure et portant particule, quand on a vingt-sept ans ? »
Au final, 2000 ans pour s’aimer est une agrĂ©able sĂ©rie de variations sur un mĂªme t’aime, dĂ©ployant Ă la fois la virtuositĂ© et l’artisanat de Marie-Aude Murail, dans les contraintes fixĂ©es par le cadre Ă©ditorial mais avec la malice et les trouvailles auxquels ne nous habitue guère le consensualisme niaiseux souvent associĂ© aux romans pour jeunes lecteurs de Bayard issus des productions Je bouquine, ouf. Il est donc heureux que renaisse cette dĂ©clinaison cyclique d’une histoire d’amour et de magie dont l’odeur sucrĂ©e sait assez joliment se citronner pour ne jamais lasser. Après avoir lu le livre, il faut donc que l’on le loue – mission accomplie !
Pour acheter ce livre (230 p., 6,5 €), c’est, par ex., ici.


Hey, Big Brother, I know you’re watching me!

Juste avant l’entrĂ©e du public pour la reprĂ©sentation de Chants nomades au thĂ©Ă¢tre du Gouvernail (Paris 19) avec Jann Halexander, Claudio Zaretti et SĂ©bastyĂ©n Defiolle.

Admettons-le, ça ira mieux ainsi, VĂ©ronique Pestel nous pose un problème. C’est l’une des plus passionnantes chanteuses françaises, autant comme auteur que comme compositeur… et comme interprète (elle excelle en piano, guitare et voix). En sus, sa prĂ©sence scĂ©nique est superlative : ses rĂ©citals sont lĂ©chĂ©s sans occulter une part de respiration spontanĂ©e, leur haute tenue est impressionnante mais ne cherche pas Ă masquer la fragilitĂ© sous l’Ă©vidence. Bref, c’est très bien. Sauf que VĂ©ronique Pestel aime la poĂ©sie. Au-delĂ du raisonnable. Elle l’aime au point de lui sacrifier la chanson (c’est bien son droit), dans laquelle on la prĂ©fère (c’est bien notre droit), et ça remonte Ă loin : dès 1992, elle publiait un disque incluant la « Complainte de Pablo Neruda », une saga de 8’30, autant dire une Ă©ternitĂ© Ă l’aune de la vie moderne – car, mĂªme en 1992, la vie Ă©tait moderne.
Vent debout contre toute forme de conformisme, fĂ»t-il fondĂ© dans le meilleur de la chanson qui ne s’adresse pas Ă ceux qui logent leur cerveau dans leurs chaussettes, la dame a toujours pariĂ© sur la capacitĂ© du mot Ă transcender notre mĂ©diocre intelligence du monde, ajoutant que, dans une chanson, « la musique est lĂ pour ne pas qu’on s’ennuie ». Son pari de nous ouvrir Ă la poĂ©sie, aussi foufou que celui d’un Ben Sidran se passionnant pour Federico GarcĂa Lorca, nous a souvent allĂ©chĂ© mais pas toujours convaincu, tant on prĂ©fèrera toujours, malgrĂ© que l’on en ait, la chanson Ă la poĂ©sie. Par chance, on connaĂ®t les arguments parmi lesquels (non, pas Rimbaud par FerrĂ©, merci)
Acceptons la gageure d’Ăªtre sĂ©duit au-delĂ de notre prĂ©venance, et jetons deux oreilles attentives sur le nouveau disque pestĂ©lique, dernier opus Ă Ăªtre fomentĂ© avec Jean-Claude Barens et avec le soutien de sa fanbase dont, Ă©videmment, nous sommes.
Le projet suit les textes chronologiquement. « Benjamin » s’assume jazzy avec le piano de Michael Geyre, dans un arrangement rĂ©ussi de Patrick Brugalières : en dĂ©pit de sa basse synthĂ©tique et de son accordĂ©on (chacun sait ici que je voue aux gĂ©monies cet instrument), l’effet est parfait et le rĂ©sultat swingue Ă souhait.
Heureusement les cordes en plastique qui ouvrent « Elsa m’a dit » (en version seize cordes et piano ci-dessous) modèrent notre enthousiasme avant que le vrai violon de ClĂ©ment Wurm ne nous plaise… puis s’Ă©teigne sous le synthĂ©. Ce nonobstant, la prosodie rĂ©ussie nous permet presque de passer au-dessus du toc pataud et superflu du simili orchestre de verroterie. Dans la « Comptine du quai des fleurs », le sens de la mĂ©lodie ternaire mĂªle Histoire et amours avec un souci de concision qui Ă©tonne toujours chez la musicienne – avec ses moyens, on imaginerait des ponts musicaux et des dĂ©veloppements instrumentaux. La dame les dĂ©daigne (il lui suffit de 43′ pour scorer treize chansons), prĂ©fĂ©rant le dense au dĂ©layĂ©. Contre notre prĂ©vention, elle a une fois de plus bien raison : la simplicitĂ© apparente du titre enregistrĂ© en public renforce notre conviction selon laquelle la dame n’a point besoin de ronflement de pacotille – boursouflure musicale ou ajout d’instruments fake – pour nous Ă©blouir.
Un quatuor arrangĂ© par le coutumier Michel PrĂ©castelli accompagne « Pierres » et nous ramène dans Babels. Normal : il s’agit du mĂªme fichier, ici copiĂ©-collĂ©. Cette version est tout Ă fait pimpante, on n’en disconviendra pas, mais l’on regrette que Mon Aragon omette d’afficher clairement sa dimension de compilation pour partie seulement inĂ©dite. D’autant que, comme d’autres pièces rapportĂ©es ont Ă©tĂ© semĂ©es sur le chemin du disque, cette caractĂ©ristique eĂ»t pu Ăªtre positivement prĂ©sentĂ©e comme l’illustration d’un long et prĂ©cieux compagnonnage entre la chanteuse et les mots du poète – sans pour autant ne pas faire regretter aux fans qu’une nouvelle version n’ait pas Ă©tĂ© risquĂ©e !
EnregistrĂ© en vivant, donc en Suisse, « Vise un peu cette folle » avec VĂ©ronique Pestel Ă la voix et au ploum-ploum saisit instantanĂ©ment. Cette chanson faussĂ©e ne lĂ¢che plus l’auditeur, car la mĂ©lodie et les mots nous poussent Ă croire que, peut-Ăªtre, « un beau soir, l’avenir s’appelle le passé », donc
La « complainte de Pablo Neruda », attristant exemple du conformisme coco d’Aragon, enregistrĂ©e par la dame en 1992, revient avec Michael Geyre au piano. Ă€ la jointure entre les deux premiers Ă©pisodes, l’accordĂ©on peine Ă justifier son utilitĂ©, donnant une dissonante touche argentine pour Hexagonaux Ă l’Ă©vocation de Ricardo EliĂ©cer NeftalĂ Reyes-Basoalto, pourtant Chilien. La niaiserie sulpicienne de l’hagiographie de propagande (qui doit cependant avoir son charme puisque le voici pour la seconde fois gravĂ© avec le gosier de l’interprète) frotte et crisse contre l’Ă©lĂ©gance de la mise en musique, entre
« MalgrĂ© tout », connu depuis IntĂ©rieur avec vue, re-rappelle d’emblĂ©e l’inutilitĂ© d’habiller VĂ©ronique Pestel d’autres oripeaux que ses propres armes musicales : comme chez Marie-Paule Belle et comme chez feue Anne Sylvestre quand Philippe Davenet s’y collait, le piano-voix illumine l’art pestĂ©lien de la diction et son ardeur Ă musiquer en belle mĂ©lodie des mots porteurs de profondeur onirique jusque dans leurs plĂ©onasmes volontaires, Ă l’instar de ce « mais pourtant malgrĂ© tout malgré ».
« Laissez la force aboutir au baiser » s’ouvre sur une intro d’accordĂ©on dont les premières notes semblent tout droit sorties de « L’homme Ă la pie ». Il s’agira donc d’une goualante familière et parlĂ©e, heureusement habitĂ©e par la chaleur d’une voix qui respire la prĂ©cision et l’intelligence de l’interprĂ©tation, idĂ©ale pour faire « semblant que c’est toujours janvier », comme si le temps Ă©tait rayĂ© ou inoffensivĂ© par la verve ou l’esprit du poète. MĂªme Ă©quipe a priori pour un florilège du « Zadjal de l’avenir » Ă©tabli par Bernard Vasseur. Un zadjal, comme chacun sait, est un muwachchah en arabe dialectal. Le Larousse rappelle que, souvent associĂ© Ă la musique, il servit Ă chanter, pĂªle-mĂªle,
Ici, point d’arabe dialectal, point de mystique soufie explicite, point de limitation de l’Ă©criture Ă des carcans trop imitatifs donc limitatifs. Logique : Aragon prĂ©cisait bien en ouverture de son « long poème islamique » qu’il n’avait « pas le moins du monde imité » cette forme, soucieux d’en intĂ©grer simplement quelques Ă©lĂ©ments dans sa poĂ©sie hybride et hĂ©tĂ©rogène, ainsi que le soulignait Mokhtar Belarbi lors d’une intervention sur les « Formes chantĂ©es de la poĂ©sie arabe dans Le Fou d’Elsa de Louis Aragon ». En revanche, l’on se gobergera de rĂªve et d’amour dans cette dĂ©claration du fou d’Elsa selon laquelle « l’avenir de l’homme est la femme », avec sa prophĂ©tie corrĂ©lative : l’on « verra le couple et son règne / Neiger comme les orangers ». Une percussion et une sorte de tuba synthĂ©tique (du plus vilain effet, spĂ©cifions-le) se joignent au duo pour cette chanson bien balancĂ©e entre
En dĂ©pit des graves en plastique, les modulations et l’Ă©nergie de VĂ©ronique Pestel poussent au headbanging lĂ©ger comme un pĂ©tale blanc quand il pleut.
Le second zadjal dit « de BĂ¢b al-BounoĂ»d » est assimilĂ© par les connaisseurs, ça existe, Ă un sarrĂ¢bate, genre caractĂ©risĂ© par le passionnel et la profondeur des sentiments souvent centrĂ©s autour de la souffrance et de la passion. Les sarrĂ¢bates sont rĂ©putĂ©s pour leur libertĂ© de composition, puisqu’il est composĂ© de swarjs – des petites strophes, on avait traduit – Ă la mĂ©trique libre et dont la versification est rĂ©servĂ©e Ă la guise de l’imaginaire. Paradoxalement, Louis Aragon ne s’octroie pas plus de libertĂ© ici que lĂ , le poème (dont VĂ©ronique Pestel prĂ©fère Ă juste titre prĂ©senter des extraits) s’articulant selon le système rĂ©current suivant :
EnregistrĂ© en concert Ă Lutry, en mode piano-voix, ce protest poème Ă la mĂ©lodie minimale s’articule sur un accompagnement d’une finesse discrète qui ne manque pas de varier l’Ă©clairage en ornant ou ondulant lĂ©gèrement un texte volontiers hermĂ©tique (que diable est censĂ© Ă©voquer « mon feu remis Ă la toue », celle-ci fĂ»t-elle manière de gabarre ou abri de berger ?). Certes, on ne comprend Ă peu près goutte, mais c’est peut-Ăªtre l’avantage d’un poème mis en musique par rapport Ă une chanson : il nous faut lui faire crĂ©dit que sa capacitĂ© d’Ă©vocation, dans sa confusion mĂªme, Ă©gale a minima notre envie de narration intelligible.
Associé
Michael Geyre revient au piano pour « Jeunes gens qui parlez tout bas » oĂ¹ une mĂ©lodie faussement alanguie accroche l’esgourde avec grĂ¢ce.
« Chagall » IV et V concluent presque le disque. Une fausse boĂ®te Ă musique – on pense à « Histoire de faussaire » de Georges Brassens, pour cette capacitĂ© Ă rĂ©jouir malgrĂ© les faux – prĂ©pare l’arrivĂ©e d’un accordĂ©on pour distinguer les « cirques » de la peinture mĂ©morielle (« rien n’y est linge dans l’armoire ») et de la chanson. Un vibraphone en toc transitionne d’un poème Ă l’autre, portant la mĂªme mĂ©lodie ternaire Ă deux faces, selon manière de couplet – refrain. Ainsi, nous chevauchons les Ă©quidĂ©s de la poĂ©sie – mais si, mais si, comme rĂ©pĂ©tait JĂ©sus – dont la couleur est une Ă©cuyère reconnaissante pour les ailes offertes par
Peut-Ăªtre un bis nous permet-il de continuer Ă chercher la mesure de notre Ă¢me (laissons le suce-pince aux curieux de bonne volontĂ©) : on a connu pires utopies. Celles esquissĂ©es dans Mon Aragon, quelles que soient nos inclinations spontanĂ©es, prolongent incontestablement avec
le travail d’une chanteuse de tout premier plan.
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Ce siècle avait 83 ans quand l’Orchestre de chambre du conservatoire amĂ©ricain de Fontainebleau a gravĂ© le disque fĂªtant le centenaire de l’institution – France Musique a marquĂ© le coup lors d’une Ă©mission diffusĂ©e en fĂ©vrier. Ă€ la baguette, mĂªme dans des pièces oĂ¹, en gĂ©nĂ©ral, le chef n’est plus persona grata, Philippe Entremont, que l’on a connu pianiste et chef. Au programme, Vivaldi et Verdi.
Du prĂªtre roux, la musique d’attente jadis prĂ©fĂ©rĂ©e par les administrations pour impatienter les clampins, id sunt les Quatre saisons. Capter les quatre concerti sans doute les plus enregistrĂ©s du monde pourrait paraĂ®tre audacieux si l’on se situait dans une perspective musicologique. Le projet prend nĂ©anmoins son sens si l’on envisage l’affaire sous un angle festif, censĂ© rĂ©jouir l’oreille en dĂ©pit de l’usure du propos conduisant parfois Ă d’Ă©tranges extensions de son domaine comme nous l’avions jadis expĂ©rimentĂ©.
Acceptons donc le plaisant augure, après tout pas moins digne qu’un projet ultrasapiental si l’on considère que la musique est d’abord utile pour faire jubiler son auditeur ; et entrons dans le Printemps (RV 269) extrait du « ciment de l’harmonie et de l’invention ». MalgrĂ© une prise de son sur le vif pas au niveau des standards actuels (souffle, manque de dĂ©finition, frappes sourdes du pied du chef, bip-bips comme Ă 2’54 ou, piste 5, Ă 0’29 et 0’44 pour le clac de l’obturateur, bruits du public – voir par ex. le dĂ©but du Largo e pianissimo ou la toux puissante de la piste 7, 3’12, etc.),
construisent une interprĂ©tation moderne point dĂ©sagrĂ©able. Après un Largo intimiste, l’allègre Danse pastorale s’en remet Ă la soliste pour s’envoler. La phalange, elle, se charge de remplir l’espace sonore quand lui revient d’amplifier le swing ou de le discuter en mineur.

Dans un premier temps, l’ÉtĂ© (RV 315) refuse de vraiment s’alanguir sinon dans d’Ă©tranges ralentendi appuyĂ©s. La ferveur des Ă -coups allegro est rendue avec une urgence plaisante et un sens des nuances allant des crescendi mesurĂ©s aux sforzendi claquant comme des coups de soleil au rĂ©veil d’une sieste trop exposĂ©e. L’Adagio poursuit la pièce dans son optique de contrastes rugueux, poussant la soliste jusque dans ses fragilitĂ©s sonores (0’59) pour surgir ensuite avec encore plus de virulence. Le Presto impĂ©tueux (le mouvement connu du concerto) pousse cette fois la soliste Ă des risques oĂ¹ prime la vitesse d’archet sur la recherche du beau son.
D’un tube l’autre : l’Allegro de l’Automne (RV 293) sautille avec
Les attaques de la soliste semblent parfois manquer de prĂ©cision (3’19, 3’25), mais la variation de climats subsume ces Ă©ventuels accrocs, bien comprĂ©hensibles pour un enregistrement sur le vif. L’Adagio molto met en valeur les arpèges d’un continuo, jusque-lĂ parfois hĂ©sitant entre impulsions personnelles et exĂ©cution fonctionnelle. L’Allegro, tubesque, est pris comme une danse paysanne ternaire, excès de pizzicati compris (2′) ce qui ne lui messied certes point forcĂ©ment.
L’Hiver (RV 297) s’ouvre sur un Allegro non molto très Ă©trangement interprĂ©tĂ© avec un son plus dĂ©charnĂ© qu’un arbre sous le vent sibĂ©rien. L’effet est intrigant mais la laideur du rĂ©sultat pourra rebuter autant que les coups de boutoir du chef frappant son estrade pour lancer le groove (1’03, 1’04, 1’05). Le Largo, mĂ©gahit, est pris plutĂ´t allant, ce qui est loin d’Ăªtre une tare : peu d’Ă©motion, certes, mais nulle sensiblerie. L’Allegro conclusif laisse souffler les dernières bribes de bises. On note de bonnes synchronisations orchestrales et un dĂ©sir de rendre les diffĂ©rentes sections du mouvement sans chercher Ă unifier le tout, plutĂ´t en exacerbant la virulence des passages toniques – ce qui ne manque pas de dĂ©clencher sans retard les applaudissements de circonstance.

Ceux qui s’offusquent de la scie vivaldienne pourront se pencher sur la seconde partie du programme, occupĂ©e par le Quatuor Ă cordes en mi mineur Ă©crit par Giuseppe Verdi alors qu’il s’impatientait d’assister Ă la crĂ©ation d’Aida. On le trouve ici dans la version pour orchestre Ă cordes attestĂ©e de longue date mais moins courue que la VO.
L’Allegro profite d’une phalange volontariste, qui n’a peur ni des dynamiques ni des changements d’ambiance. Ces ruptures sont-elles moins sapides, diluĂ©es dans l’orchestre ? Les cordistes de Fontainebleau tĂ¢chent de profiter de leur masse pour donner du souffle au propos verdien. Soit, mais la justesse se dĂ©robe-t-elle parfois (4’08, par ex.) ? On n’en apprĂ©cie que davantage l’effort, louable pour un orchestre de conservatoire, visant Ă partager le mĂªme geste et la mĂªme Ă©nergie, id est Ă incarner de façon plus expressive cette musique Ă la fois jolie et pimpante.
L’Andantino Ă trois temps oscille Ă dessein entre langueur et regain de vitalitĂ©. On y retrouve la versatilitĂ© opĂ©ratique de Giuseppe Verdi, capable de transmuter la joie en dĂ©sespoir avec un seul accord ou une puissante modulation. Le chef d’opĂ©ra qu’a toujours revendiquĂ© et rĂªvĂ© d’Ăªtre Philippe Entremont doit se pourlĂ©cher la baguette en dirigeant. Bien que les bruits parasites ne l’y aident pas toujours, l’auditeur se laissera aisĂ©ment porter par la force narrative que l’orchestre de cordes s’attache Ă dessiner avec une rĂ©elle efficacitĂ©.
Le Prestissimo, Ă trois temps itou, balance comme il faut et prĂ©fère les accents Ă l’hybris du trop rapide. Le violoncelle chante la partie B avec une musicalitĂ© qui n’exclut pas la part de l’Ă©motion (1’24 et 1’48, par ex.), Ă©videmment dangereuse lors d’un concert probablement non patchĂ© – c’est aussi l’ivresse joyeuse du live ! Deux minutes plus tard, nous voici dans le Scherzo fuguĂ© final, dĂ©signĂ© comme Allegro assai mosso. On en apprĂ©cie
En conclusion, évidemment,
excluent tout autre type d’achat qu’une acquisition visant Ă marquer son apprĂ©ciation du Conservatoire ou du chef. Du moins le disque s’Ă©coute-t-il avec intĂ©rĂªt : c’est un compliment que l’on ne pourrait faire au tout-venant de la production mĂ©morielle, fĂ»t-elle de meilleure qualitĂ© technique !

Ce 1er juillet, les habitués de ce site le savent, Nora Gubisch nous offre deux plongées dans le monde mystérieux et fascinant des chanteurs lyriques.
Après un premier volet captĂ© en 2019, avant le confinement, le second entretien a Ă©tĂ© enregistrĂ© Ă la toute fin de ce mois de juin 2021, donc juste après la levĂ©e – actuelle – de certaines restrictions. C’est l’occasion de faire le point avec l’artiste sur ce que cette extinction des feux de la rampe pendant dix-huit mois a changĂ© pour elle, autour d’elle et en elle.
n’ont pas quittĂ© l’artiste ; et, pourtant, l’insouciance qui semblait la porter s’est teintĂ©e de gravitĂ©. En Ă©coutant Nora Gubisch, on rit toujours autant, mais on entend peut-Ăªtre plus rĂ©sonner les enjeux qui unissent
Un tĂ©moignage exceptionnel, facilitĂ© par une confiance construite de longue date entre l’artiste et son interviouveur… et par la certitude que ces confidences artistiques, rares dans le « milieu » lyrique, sauront toucher l’Ă¢me et le cÅ“ur des curieux que nous sommes autant que notre joyeuse curiositĂ© Ă travers une vingtaine de chapitres.
Pour retrouver Nora Gubisch en concert de prestige dès le 2 juillet, c’est ici.
Pour profiter de la projection de cet entretien en Première YouTube, le 1er juillet à 21 h 30, c’est ci-dessous.

Ce 1er juillet, les habitués de ce site le savent, Nora Gubisch nous offre deux plongées dans le monde mystérieux et fascinant des chanteurs lyriques.
La première se situe en dĂ©cembre 2019, peu avant l’imprĂ©visible confinement. C’est l’occasion exceptionnelle de redĂ©couvrir une rencontre interactive vĂ©cue au Conservatoire Ă Rayonnement RĂ©gional de Paris, et destinĂ©e aux futurs chanteurs professionnels comme au grand public. PĂ©tillante et entière, la mezzo qui a chantĂ© quelques-uns des plus beaux rĂ´les Ă sa disposition (et en a mĂªme créé Ă l’OpĂ©ra Bastille !) rĂ©pond aux questions qui se posent comme Ă celles qui, normalement, ne se posent pas avec naturel, humour et profondeur, lors d’un moment passionnant articulĂ© en une vingtaine de chapitres.
1. La découverte du chant
2. La maîtrise de Radio-France
3. La prophétie de Michel Piquemal
4. L’entrĂ©e dans le mĂ©tier
5. La taxinomie : chanteuse, cantatrice, artiiiiste lyrique ?
6. Le répertoire et la foi de Jean-Claude Malgoire
7. La formation continue et le coup de foudre Vera Rozsa
8. Le choix des rĂ´les et le travail de Michel Glotz
9. Faut-il refuser de tuiler les rĂ´les ?
10. Accueillir les fans
11. Affronter les concurrences
12. Transmettre
13. Face à la critique : la figure de Montserrat Caballé
14. Les non-réseaux sociaux
15. Les projets divers et variés
16. La couleur de la voix
17. La confiance en soi
18. La préservation de la voix
19. Le trac
Pour retrouver Nora Gubisch en concert de prestige dès le 2 juillet, c’est ici.
Pour profiter de la projection de cet entretien en Première YouTube, le 1er juillet Ă 20 h, c’est ci-dessous.

Faut-il Ăªtre Russe pour jouer de la musique russe ? Un « petit garçon des Pouilles », devenu le cĂ©lĂ©brissime Riccardo Muti, plaidait tantĂ´t le contraire en justifiant sa dilection pour la musique russe par sa lecture de livres oĂ¹ « les neiges de Moscou semblaient le plus fantastique mirage » (Diapason n°702, Ă©tĂ© 2021, p. 38). Si la question de la lĂ©gitimitĂ© ou de l’exclusivitĂ© nationale voire raciale est parfois posĂ©e par les francophones osant aborder les rivages de Granados, elle peut Ăªtre mise en Ă©cho, dans son versant nausĂ©abond, avec les dĂ©bats suintant la sottise entre woke et cancel que manifeste l’interdiction faite aux Blanches (qui plus est aux Blancs) de traduire une Noire. Patientons : l’Ă©galitĂ©, dans son acception la plus dĂ©bile, sera sans doute Ă©tablie quand un Blanc, si possible transgenre, jouera le rĂ´le de Martin Luther King dans un biopic ad hoc, Ă l’instar des chanteurs noirs interprĂ©tant, parfois avec brio, des rĂ´les de Blancs Ă l’opĂ©ra. En attendant, que le ridicule impatientant de la culture nĂ©oraciste reste cantonnĂ© aux grands diffuseurs de bienpensance, et que, indiffĂ©rentes Ă ce tapage, les musiques continuent de nous faire vibrer au bon dĂ©sir de leurs porte-notes !
Reste la question, posĂ©e par l’artiste du jour : peut-on jouer de la musique russe sans Ăªtre slave, comme on peut jouer de la musique ancienne sans Ăªtre squelette ou poussière ? Peut-Ăªtre la tarte Ă la crème de la lĂ©gitimitĂ© gĂ©ographique semblera-t-elle plus rĂ©sonnante si on la considère comme opposant deux archĂ©types dont s’est longtemps repue la musique savante, id sunt la fougue italienne versus la puissance enflammĂ©e de la musique slave. De la part de Michele Campanella, qui ne prenait pas tant de prĂ©caution quant Ă son idiomatisme en interprĂ©tant avec talent Franz Liszt (voir çà , lĂ et re-lĂ derrière), dont il est plus que familier, elle est prĂ©sentement une marque d’humilitĂ© et la trace d’une rĂ©flexion intense sur ce que serait une exĂ©cution juste de Moussorgski et de Scriabine. Cette intellectualisation de la musique, souvent niĂ©e par des interprètes craignant de se voir reprocher leur prĂ©tendue froideur, n’Ă©tonnerait point chez un interprète soucieux de rĂ©flexions au point de jalonner son expĂ©rience musicale avec la publication de livres inspirĂ©s par son travail (quatre sont parus, le cinquième est attendu incessamment par ses fanatiques italianophones).
Premier des deux gros blocs au programme, les Tableaux d’une exposition de Modeste Moussorgski sont Ă©videmment prĂ©sentĂ©s dans leur version pianistique, l’orchestration ravĂ©lienne Ă©tant considĂ©rĂ©e, avec la vivacitĂ© de la Botte qui sied, comme une « trahison tapageuse ».
L’Ă©noncĂ© initial du thème peut paraĂ®tre prĂ©cieux, avec sa pĂ©dale pour soutenir les trois notes liĂ©es… mais le contraste avec la troisième mesure, prise piano sans que la partition le stipule laisse deviner que l’interprète est prĂªt Ă faire sa sauce avec un original hautement sujet Ă caution puisque paru de façon posthume 56 ans après la mort du compositeur. Et, effectivement, l’artiste crĂ©e son propre nuancier grĂ¢ce Ă une main prĂ©cise dessinant un cheminement clair. Ainsi, il prĂ©figure l’accĂ©lĂ©ration houleuse du « Gnomus » en Sol bĂ©mol (six altĂ©rations, c’est très excessif).
tout est prĂªt pour saisir l’auditeur.
Le retour au calme permet de glisser l’évocation du Vieux chĂ¢teau en 6/8 et sol dièse mineur (cinq altĂ©rations, toujours dans l’excès).
paraissent séants. « Tuileries » ou « Dispute d’enfants après jeux » rend les caprices par
« BydÅ‚o », annoncĂ© « pesante », ne se paye pas de finesse, et c’est heureux. Pour autant, la rythmique grave n’est point grondement mais harmonisation tĂªtue renforcĂ©e par les attaques façon appogiature. De jolis effets nuancĂ©s distillent une musicalitĂ© tĂªtue dans cette marche qui finit par se perdre avant la rĂ©exposition du refrain, rapidement enchaĂ®nĂ©e dans les aigus.
Le « ballet des poussins dans leurs coques » en Fa et Ă 2/4 assume sa pulsation saugrenue de « scherzino » fantaisiste. La lĂ©gèretĂ© impeccable des doigts profite d’un Yamaha CFX idoine, dans une captation de Daniele Zazza. Le tableau des deux juifs (« l’un riche et l’autre pauvre ») en si bĂ©mol mineur laisse crĂ©piter ses orientalismes rebondissants et tristes sans manquer de contraster les deux parties et leur coda, de caractère diffĂ©rent. La promenade en sol mineur nous permet de gagner, portĂ© par les couleurs variĂ©es du piano campanellien, le marchĂ© de Limoges et sa « grande nouvelle » Ă jouer « allegretto vivo ». L’interprète y dĂ©montre une fois de plus
pour que les « Catacombae » nous ensevelissent avec la brutalitĂ© requise. L’Andante non troppo spĂ©cifiĂ© « con mortuis in lingua mortua » et ses parties Ă trois portĂ©es proposent la réécriture inquiĂ©tante attendue des promenades dĂ©sormais coutumières. Le fa dièse dominant rebondit dans « La cabane sur des pattes de poule » de Babayaga, un Allegro Ă deux temps, Ă la fois con brio et « feroce ». Les ingrĂ©dients sont au rendez-vous :
Point de m’as-tu-vuisme, ici : au contraire, mĂªme dans les passages virtuoses, un certain dĂ©sir d’intĂ©gritĂ© paraĂ®t vouloir privilĂ©gier la ductilitĂ© narrative sur le potentiel d’effets wow contenu dans le texte.
Ce qui nous amène logiquement Ă la protĂ©iforme Grande porte de Kiev, au style « maestoso » et « con grandezza » que l’interprète n’hĂ©site pas Ă faire sonner en dĂ©pit de la sècheresse de l’acoustique choisie, sans doute pour aller avec l’envie de lisibilitĂ© pressentie au long de l’interprĂ©tation. Le rendu rythmique de l’hĂ©sitation finale entre blanches par deux ou en triolets est prenant, achevant avec justesse une exĂ©cution qui associe modestie devant la partition et art de conter en musique l’Ă©trange histoire picturale ici esquissĂ©e.
Second gros plat au menu, la Troisième sonate op. 23 en fa dièse mineur d’Alexandre Scriabine est jugĂ©e « plutĂ´t traditionnelle » par Michele Campanella – on la considère gĂ©nĂ©ralement comme le pivot entre le romantisme marquant les dĂ©buts du compositeur et sa mutation progressive vers une forme d’atonalitĂ© de plus en plus radicale. Curieusement, le livret omet de rappeler qu’il s’agit d’une sonate Ă programme oĂ¹ l’Ă¢me commence par les passions et les luttes (I), s’apaise sans pouvoir nier ses meurtrissures (II), baguenaude Ă travers la mĂ©lancolie (III) et se dĂ©bat contre les Ă©lĂ©ments dĂ©chaĂ®nĂ©s avant de sombrer dans le nĂ©ant (IV) (oui, ici, on n’est pas dans un musĂ©e français, on n’a pas peur des chiffres romains).
Le premier mouvement est indiquĂ© Drammatico. Un balancement immobile est d’abord contrariĂ© par des octaves expressifs avant qu’un cantabile ne tente une Ă©chappĂ©e. D’autres octaves plus lyriques occupent le clavier, jouissant de l’art campanellien qui permet au pianiste de muter d’atmosphère avec une science rendant ces Ă©volutions presque imperceptibles. Si l’interprète rechigne Ă fracasser son clavier dans les moments les plus tendus, il nourrit avec dĂ©licatesse les piani qu’exige la partition et qu’il mĂ©nage avec gourmandise. Les tensions suscitĂ©es par les Ă -coups des modulations renouent avec le balancement initial et pourtant n’explosent point.
C’est le sens que donne le musicien au « drammatico », non pas tragĂ©die funeste mais tension perpĂ©tuelle nourrissant une intranquillitĂ© que l’apaisement ne peut submerger, sinon de façon très provisoire. Aussi la clartĂ© du texte prime-t-elle sur l’hypersensibilitĂ© tonitruante que certains autres interprètes privilĂ©gient, au nom de la folle fougue un brin incontrĂ´lĂ©e prĂªtĂ©e uniment au compositeur. Parfois, on aimerait certes que le Napolitain se surprenne en laissant un peu battre la bride, lĂ¢che, sur l’encolure de ses Ă©motions ; mais ne critiquerait-on pas, alors, son manque de constance ? Constant, au contraire, le style campanellien propose une lecture prĂ©cise de ce premier mouvement, et cette option ne manque pas de tenue.
L’Allegretto en Mi bĂ©mol, de forme ABA, travaille avec goĂ»t le contraste entre les touchers des deux mains. Une gracieuse modulation s’orne de la dentelle de triolets de doubles croches en continuant de tisser le motif pointĂ©. Le retour du thème et de la tonalitĂ© A ne se dĂ©pare pas de l’Ă©lĂ©gance tonique nourrie par le jeu attentif de Michele Campanella.
L’Andante aux cinq dièses est jouĂ© avec une lenteur cristalline (si, si) qui lui donne presque un p’tit cĂ´tĂ© debussysto-ravĂ©lien. L’atmosphère impressionniste se nourrit vite d’une inquiĂ©tude descendant sans cesse, dans un esprit « doloroso » assumĂ©. En ne pressant point le pas sans pour autant alanguir la marche, le pianiste nous offre une bien belle vue d’artiste de la mĂ©lancolie de l’Ă¢me selon Alexandre Scriabine… qui s’enchaĂ®ne sur le Presto con fuoco final, en fa dièse mineur.
Le rythme ternaire bancal (trois croches, trois croches, quatre doubles) swingue comme un rag-time furibond. L’interprète rend Ă ce passage virtuose sa noire clartĂ© qu’il sait trouer des rais de lumière « meno mosso » et « dolcissimo ». MissionnĂ©s pour suspendre la furie, ces passages emportent la tonalitĂ© dans une sĂ©rie de modulations tournoyantes. Étrangement, la retenue ne semble jamais quitter le pianiste. Tout paraĂ®t toujours sous contrĂ´le, sans que cela ne nuise Ă la caractĂ©risation des couleurs ici assemblĂ©es.
marquent une version Ă©lectrique oĂ¹ les Ă©clairs clarifient le paysage en laissant le contemplateur Ă l’abri de l’orage. C’est techniquement remarquable et musicalement aussi paradoxal que prenant.
En guise de bis, Michele Campanella dĂ©gaine la Valse op. 38 d’Alexandre Scriabine – une pièce intrigante qu’elle s’amuse Ă associer trois temps, quatre en trois et cinq en trois. Oscillant entre
la composition offre une belle image d’un Scriabine partagĂ© entre
Elle trouve dans le pianiste – qui n’aime pas Ăªtre appelĂ© pianiste, mais bon, ça change un peu de musicien, d’interprète et d’artiste, hein – napolitain l’interprète sensible, intelligent et sĂ»r dont elle a besoin. Cette fin ravissante conclut un disque de qualitĂ©, malgrĂ© un titre attrape-tout qui ne rend pas justice de l’originalitĂ© du travail musical ici assemblĂ©. On pourra classer l’album en prioritĂ© Ă Scriabine pour l’association entre
Pour Ă©couter le disque en intĂ©gralitĂ©, c’est ici.
Pour l’acquĂ©rir, c’est, par exemple, lĂ .

ÉloignĂ©e des scènes depuis les annulations en cascade dues Ă l’Ă©pidĂ©mie de fermetures (et rĂ©ciproquement), Nora Gubisch fait son grand retour au ThĂ©Ă¢tre des Champs-ÉlysĂ©es ces 2 et 3 juillet pour trois reprĂ©sentations de prestige. Ă€ cette occasion, la mezzo entière et passionnĂ©e qui a triomphĂ© dans quelques-uns des plus grands thĂ©Ă¢tres lyriques de la planète, celle qui a Ă©tĂ© la Carmen de lĂ©gende de Calixto Bieito et la Brangäne qui a Ă©poustouflĂ© l’OpĂ©ra de Vienne, celle qui interprète avec la mĂªme fougue Mozart et FĂ©nelon, Berlioz et BartĂ³k, Berio que Saariaho – tout en rĂ©citant Debussy, nous offre de passer la soirĂ©e du 1er juillet en sa compagnie.
Au programme, une sĂ©rie en deux volets pour percer les secrets de cet Ă©trange mĂ©tier d’artiste lyrique… et deviner qui se cache vraiment sous l’impressionnante chanteuse et rĂ©citante qu’elle est devenue. Authentique et rĂ©flĂ©chie, spontanĂ©e et profonde, rigolote et pas que, la star s’humanise sans tout Ă fait perdre son mystère mais en nous rĂ©vĂ©lant quelques vĂ©ritĂ©s aussi croustillantes que palpitantes sur son art, sa profession et sa vie. ForcĂ©ment inratable !
Le 17 dĂ©cembre 2019, Nora Gubisch invite les curieux et les Ă©tudiants du très rĂ©putĂ© Conservatoire Ă Rayonnement RĂ©gional de Paris Ă une rencontre pour parler de son travail exceptionnel, de sa formation, de sa passion et de ses rĂªves. AnnoncĂ©e « sans tabou », la rencontre a tenu ses promesses entre fous rires et confidences.
En Première YouTube, nous en diffusons en exclusivité un florilège bondissant et rebondissant.
Dix-huit mois après cette première rencontre, le monde artistique est bouleversĂ©. La plupart des scènes ont fermĂ©. Sauf quelques exceptions, notamment en Russie, les artistes se sont retrouvĂ©s le bec dans l’eau, Ă attendre des jours meilleurs sans Ăªtre sĂ»rs qu’ils arriveraient. Nora Gubisch a acceptĂ© de tĂ©moigner sur cette pĂ©riode imprĂ©visible et tellurique, avec sa vivacitĂ© coutumière, son intĂ©gritĂ© viscĂ©rale et sa puissante force de vie.
Un moment oĂ¹ l’on parle aussi bien de voix que de mĂ©sange charbonnière, d’utilitĂ© (ou non) des artistes que de procrastination, de casseroles que d’appli pour les hĂ´pitaux, de dĂ©sarroi que de passion. Cet Ă©change profondĂ©ment humain est Ă suivre en Première YouTube en prĂ©sence digitale de l’artiste (sous rĂ©serves).
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