Blog

Le blog de Bertrand Ferrier, page 96

Estelle Revaz, le grand entretien – 6/6

Estelle Revaz au Wepler (Paris 18), le 10 décembre 2022. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Depuis qu’elle a été élue au Conseil national suisse sur la liste du Parti socialiste, Estelle Revaz n’est plus seulement violoncelliste, à supposer qu’elle ait jamais été réductible à cette profession. Si, dans le cadre d’une discussion, d’un entretien télévisuel ou de son autobiographie, elle aborde volontiers des sujets chers à son cœur tels que

  • le statut des acteurs culturels et leur place dans la cité,
  • la spécificité de la posture féminine dans la musique savante,
  • l’importance et le danger de s’engager

c’est cependant de musique que l’artiste-qui-défend-les-artistes nous entretenait, le 10 décembre 2022, au café Wepler (Paris 18), pendant la finale de la Coupe du monde de football. De musique, donc de vie, donc de stress, de cœur qui bat et d’espoir qui s’entête. Bienvenue aux curieux pour le dernier épisode de cette saga en six épisodes !


La set-list
1. Être violoncelliste
2. Accueillir le public
3. Construire un programme

4. Varier  les plaisirs

5. Être bien accompagnée

6.
Devenir soi


6.
Devenir soi

 

Le premier épisode de notre entretien s’ouvrait sur une révélation : vous êtes violoncelliste. Ouvrons le sixième sur une révélation : vous êtes Suisse et Autrichienne. Bien que vous soyez Helvète, vous êtes résolument Européenne puisque, à titre d’exemple, vous avez « fait » le CNSM de Paris et parfait vos études en Allemagne. De plus, vous avez une curiosité pour le monde – ainsi, vous avez raconté l’influence à long terme de votre expérience en Amérique latine. Pourtant, en bonne musicienne suisse, vous réussissez à tenir les deux bouts, id sunt la dimension localiste (il semble exister une vraie curiosité pour les compositeurs suisses, célèbres ou non) et la conviction qu’il faut s’ouvrir sur le reste du monde. Êtes-vous Suisse bien que vous soyez Européenne ou Européenne parce que vous êtes Suisse ?
Hum, partons de la réalité culturelle. Notre confédération marche très bien, mais c’est un miracle. Il faut quand même garder en tête qu’une partie parle allemand, une autre français, une autre italien, une autre romanche, et que nous devons toujours nous mettre d’accord alors que chaque région linguistique est plutôt raccrochée au pays qui parle sa langue : la Romandie est plus proche de la France, la Suisse allemande penche vers l’Allemagne, les italianophones sont connectés avec l’Italie…

 

 

Et les Romanches ?
Ils essayent de survivre, et c’est hypercool qu’ils survivent encore ! Cela montre la richesse d’un pays d’arriver à maintenir une minorité linguistique et une culture si particulière. Ne la laissons pas disparaître, ce serait une perte immense ! On vit ainsi : depuis que l’on est petit, on nous a appris que chacun doit s’exprimer dans sa langue et d’être capable de comprendre l’autre. Donc, moi, théoriquement, par exemple, si je croise un Suisse allemand, il doit me parler dans son allemand et je dois le comprendre. Et ça, ça change en profondeur notre rapport au monde.

 

« Il n’y a pas une issue, mais plusieurs issues de secours »

 

Il est vrai que, même si les choses évoluent lentement, pour un Français, il est normal que « les autres » parlent français, ce qui le dispense, lui, de parler et de comprendre d’autres langues et d’autres cultures…
Moi, j’ai longtemps étudié à Paris. Je suis arrivée quand j’avais dix ans. J’y ai suivi le cursus très français, passant par le CRR puis par le CNSM. Après, je suis partie étudier en Allemagne, et j’y ai trouvé un rapport au monde complètement différent.

Sous-entendez-vous avec diplomatie que les Allemands ne se sentent pas autosuffisants, alors que les Français sont suffisants ?
Plutôt que les Français se sentent autosuffisants. Les musiciens qui font l’intégralité de leur cursus en France en portent trace. Il y a un système très solide et assez exclusif. Il y a une confiance dans le fait de détenir la vérité. Quand je suis sortie du CNSM, j’avais clairement en tête les critères qui caractérisent une bonne ou une mauvaise interprétation.

Quels sont-ils, ces critères ?
Ils sont simples : si on t’a dit que c’était bien, c’est bien ; si on t’a dit que c’est pas comme ça que ça se joue, c’est pas comme ça que ça se joue. Autant vous dire que j’ai vécu un choc en arrivant en Allemagne, dans la classe de Maria Kriegel ! Elle s’est mise à m’expliquer Schumann et Brahms d’un point de vue allemand. J’étais sidérée de découvrir qu’il y avait plusieurs vérités, et je ne savais plus comment me dépatouiller !

 

 

Quelle issue de secours avez-vous inventé ?
J’ai compris qu’il n’y avait pas une issue de secours, mais plusieurs issues. Peut-être que Maria Kriegel était plus proche de la vérité concernant Brahms et Schumann, notamment en termes de pâte sonore, mais, probablement, à Paris, on était plus proche de la vérité concernant Poulenc, Fauré et Debussy.

 

« Un musicien n’a pas besoin du CNSM pour s’épanouir »

 

Ce que vous dites laisse résonner ce qui, de nos jours, paraît parfois être une croyance : seul un Espagnol pourrait jouer Albeniz, et nul n’interprèterait mieux Chopin qu’un Polonais…
Ça dépend si vous avez consenti l’effort nécessaire pour comprendre les musiques que vous jouez. Pour moi, par exemple, c’était clair que, après Paris, je devais aller étudier ailleurs. Je suis même partie en cours de route parce que je n’y trouvais pas mon compte. Je me sentais plus libre que mes collègues français qui se sentaient obligés de passer par telle ou telle case, tel ou tel échelon, parce que « c’est comme ça que ça se fait ».

Vous êtes quand même entrée au CNSM.
Et alors ? Selon moi, j’étais libre, voilà l’essentiel. Je suis entrée du premier coup. Tous ceux qui ont passé ce concours savent que c’est une sacrée épreuve. J’étais jeune et j’en garde un souvenir horrible ! Mais j’ai été choisie, je ne peux pas me plaindre.

N’empêche, même si vous avez fugué, vous vous êtes sentie obligée d’entrer dans ce Graal français. Ce n’est certes pas infamant mais, pour une violoncelliste libre, ça se pose là !
Je suis entrée parce que la réputation du conservatoire était excellente. Pour autant, je n’avais pas le poids d’une famille musicienne derrière moi et de cette conviction que, si tu veux être musicien et que tu n’entres pas au CNSM de Paris, ta vie est foutue. Même si tu entres au CNSM de Lyon, tout le monde rira de toi sous cape.

Vous parlez d’expérience.
Bien sûr ! J’étais en horaires aménagés, et j’avais plein de collègues pour qui la pression était épouvantable. Or, certains ne sont pas entrés au CNSM mais sont entrés dans d’autres conservatoires où ils se sont beaucoup plus épanouis et où ils ont trouvé quelque chose qui, ils s’en sont rendu compte avec le recul, correspondaient mieux à leur personnalité.

 

 

Est-ce le miracle de la résilience ou de l’adaptabilité de l’homme ?
Mais même si c’est le cas, le résultat est là : ils ne sont pas entrés au CNSM de Paris, et ça ne les a pas empêchés de devenir de trrrès bons musiciens…

… alors que vous, vous  êtes entrée dans le saint du saint, et vous êtes cependant devenue une trrrès bonne musicienne !
J’y suis entrée libre, grâce à mes origines, et j’en suis repartie parce que j’étais libre, convaincue qu’il n’y a pas que ça dans le monde.

 

« J’ai été élevée dans une famille d’hurluberlus »

 

En somme, sans essentialiser votre exemple, dans un monde où l’on prétend souvent qu’il n’y a plus d’identité nationale, vous paraissez incarner une forme de particularité suisse.
Du moins le fait d’être Suisse m’a-t-il aidé à me construire à travers mes études en me confirmant l’importance d’être ouverte aux différentes cultures. Ça ne me posait aucun problème de débarquer à Cologne en master où, au bout de deux ans, je devais écrire un mémoire d’une centaine de pages en allemand ; et, à l’époque, il n’y avait pas les traducteurs online, je devais vraiment m’y coller ! Quand j’y pense, ça peut paraître ou fou, ou logique… Je suis née dans un p’tit village de neuf cents âmes ; à part ma mère qui avait commencé une carrière de cantatrice, j’étais la seule à faire de la musique ; on était les exotiques du village, les gens super bizarres… Mon père avait fait des études de littérature classique. Il est parti à Paris pour faire une Habilitation à Diriger des Recherches sur les tragédies raciniennes à la Sorbonne. Oui, nous étions des hurluberlus ! Mais ça ne nous a pas empêchés de quitter notre petit village en juin, de nous retrouver dans le cinquième arrondissement de Paris, en plein Quartier latin.

Comment vos études se sont-elles organisées après ce déménagement ?
J’ai fini au CNED ; et je crois que mes origines m’ont préparé à une certaine flexibilité. Je n’avais pas de problème à l’école, donc pas de raison d’en avoir davantage à distance. Quand mes parents rentrent en Suisse, ils m’ont dit : « Tu veux rester à Paris toute seule ? » J’ai dit oui, et je me suis retrouvée dans une chambre de bonne.

Est-ce une impression, ou votre récit guilleret cacherait-il pas des épisodes moins pétillants que ceux qui constituent votre pimpante biographie officielle ?
C’est vrai que, aujourd’hui, je décris ça avec détachement mais, sur le moment, franchement, une fois de plus, c’était pas simple. J’ai vécu plein d’épreuves. Pour autant, dans ces moments difficiles, mes origines culturelles et celles de mes parents nous donnaient une ouverture d’esprit nous poussant à croire que, OK, tout n’est pas toujours évident, mais tout est possible. Cette foi, en quelque sorte, m’a permis de tenter des choses qui étaient un p’tit peu en dehors des sentiers battus. Et ça continue !


Prolonger la rencontre en écoutant gratuitement les disques d’Estelle Revaz sur YouTube…

 

Ce moment juste avant

À l’orgue de l’église Saint-Marcel (Paris 13), le 19 novembre 2023. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Armé du sax de Pierre-Marie Bonafos et de la confiance de la titulaire Véra Nikitine, on allait commencer le voyage, entre le piano, l’orgue, la résonance de l’église Saint-Marcel et les contrées luxuriantes du répertoire de Pat Metheny et de Lyle Mays. On a jeté un dernier regard sur l’installation et on a dit : « On y va. » On est parti. Comme chantait Allain Leprest,

 

c’est facil’ d’aller loin
c’est partir qu’est pas rien.

 

En effet, une carte du monde à la main, le voyage partait du bas de la tribune, sur le piano de l’église, et ça sonnait un peu comme ça.

 

 

 

L’Or du Rhin, La Monnaie, 7 novembre 2023 – 2

Aperçu du décor final du « Rheingold » à la Monnaie (Bruxelles), le 7 novembre 2023. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Nous avons quitté les dieux – et singulièrement Wotan – en plein constat d’impuissance, alors même que le mitan du livret de L’Or du Rhin n’est pas arrivé. Il est temps de passer du côté de leurs challengers.

 

I.
Les dieux au défi du médiocre

En défiant les dieux, les audacieux devraient renforcer l’autorité de leurs adversaires : qu’est-ce qu’une fourmi devant un mammouth, sinon un faire-valoir de misère ? Pour le suspense, ils pourraient grappiller des miettes du gâteau divin et se rapprocher des dieux en récupérant un chouïa de leur pouvoir qui se défait. Las, il n’y a plus rien à gratter. Le pouvoir est pourri et, même quand on en grignote un extrait, on n’y gagne rien. En revanche, les adversaires des dieux ont bien un effet : ils contribuent à la dégradation des dieux.
D’une part, en effet, le concept même de « dieu » ne vaut plus rien. Le concept est usé, flouté, dégradé. Déjà parce que, on l’a rappelé dans le premier épisode, il existe une foultitude d’ersatz de dieux, allant des des demi-dieux aux proches parents de dieux. Et aussi pare que, si on s’intéresse à ce que recoupe la notion de dieu, c’est effarant : Wotan, le king, est un queutard qui veut kiffer la vibe en tirant des coups tant qu’il a encore un peu d’ascendant ; Fricka rêve platement de ramener le couple à la maison, comme chantaient peu ou prou les fouteboleurs naguère ; bref, aucun des membres de cette caste jadis huppée n’a d’aspiration ou d’inspiration un tant soit peu élevée.
D’autre part, le fait que lesdits dieux affrontent des adversaires médiocres les ensuque un peu plus dans la vase de leur marigot. Ces Excellences Sublimissimes ne doivent-elles pas tour à tour affronter des géants cons comme des serpillières fatiguées puis des nains d’une imbécillité crasse dont le plus malin se transforme en crapaud pour impressionner ses ennemis ? Ben si, tel est leur programme dans L’Or du Rhin. Spoilons l’histoire : à l’arrivée, les dieux gagnent contre les tebê et les minus. Tu parles d’une victoire de prestige, celle qui consiste à châtier des muscles sans cervelle et des gnomes arriérés ! À part une victoire de l’équipe de France devant la réserve de Gibraltar, deux centième équipe mondiale au ranking, déclenchant l’enthousiasme de la presse aux ordres et des sots désœuvrés, on ne connaît guère plus ridicule.
Dans cette perspective, le duo du II entre le superstupide Fasolt (Ante Jerkunica) et le moins stupide mais stupide quand même Fafner (Wilhelm Schwinghammer), les deux géants, témoigne de cette course à la médiocrité qui n’est rien d’autre qu’une course à la mort de la divinité. Sans doute est-ce cette médiocrité rampante qui mortalise, pour ainsi dire, les dieux. Face à un Wotan hors sol, les géants, eux, se contentent de réclamer leur dû. Certes, sans doute à bon droit, le vibrato d’Ante Jerkunica pourra paraître un rien lâche à certains en dépit de la solidité du timbre, mais peut-être cette générosité dans les tenues contribue-t-elle à traduire la fragilité sous-jacente des super maçons. L’employé honnête est toujours à la merci de l’employeur, l’Histoire récente du droit du travail, au Qatar comme en France, est là pour le rappeler. Sans originalité, la mise en scène insiste donc sur le contraste entre le statut mythométaphysique de la clique divine et l’effondrement de leur monde grâce à un canon foireux de la mise en scène actuelle des spectacles lyriques, qui consiste à remplacer les chanteurs par des substituts. C’est une danseuse çà, des comédiens muets là ; ici, ce sont des enfants.

 

II.
L’opéra au défi de la mise en scène

Après les filles nues, on passe un step dans le doublage avec ces jeunes figurants – habillés, eux – chargés de symboliser les dieux en adoptant une chorégraphie alla Robert Wilson, le rigolo qui a su faire valider l’épouvantable consternation du rien par les plus hautes instances de la Qulture. Alors que les bas-reliefs plantant le décor disparaissent de scène, ces inutiles gamins chantent en play-back. Hors champ, les artistes s’égosillent en bord plateau, côté jardin. On croit sans mérite deviner un sens possible du subterfuge attristant, indiquant que les colosses divins ne sont plus que des enfants – aussi leur voix porte-t-elle moins dans le monde que serait la salle. Cette métaphore un rien sponsorisée par Stabylo-Boss pour Anabrevet a légitimité à agacer pour au moins trois raisons.

  • D’abord, elle prend le spectateur pour un imbécile, ce qui n’est pas spécialement agréable, d’autant qu’elle évite toute créativité en copiant-collant des pseudo astuces stupides vues ailleurs.
  • Ensuite, elle empêche l’auditeur de profiter de la plénitude des voix, surtout s’il éprouve quelque compassion pour les artistes châtrés par un artisan d’un égocentrisme antimusical (réussi au sens où les bons médias ont parlé de « L’Or du Rhin de Romeo Castellucci »).
  • Enfin, elle frustre le mélomane de sa jouissance sonore consubstantielle au projet wagnérien.

De fait, l’option de la sourdine supposément symbolique

  • pénalise la musique,
  • déséquilibre le dialogue entre l’orchestre et les solistes, et
  • égratigne le concept wagnérien non pas de tonitruance mais
    • de solidité,
    • de construction et
    • de vaillance.

Tant pis, semble postuler Romeo Castellucci, pour ceux qui viennent d’abord à l’opéra pour

  • le beau,
  • le saisissant et
  • l’admirable.

Tant pis aussi pour le sens le plus poignant de cette tragicomédie, qui ne dit pas que les dieux ne sont plus rien : ils continuent substantiellement à être des dieux, c’est-à-dire des gens qui ne glandent rien que leur bon vouloir, mais leur efficience s’est délitée. En privant les dieux

  • de leur voix,
  • de leur corps et
  • de leur présence,

les mises en scène simili nietzschéennes laissent penser que Richard Wagner interrogeait la puissance des dieux, alors qu’il semble davantage interroger le concept de dieu : pourquoi, avec la même posture, un puissant devient-il impuissant ? Si sa posture n’est plus que celle d’un enfant-prophète feignant de parler à la place du dieu, sa faiblesse s’explique. C’est fâcheux, car ce qui est fascinant dans la dramaturgie du Ring, infiniment moins géniale que sa réalisation musicale, c’est

  • l’inexplicable,
  • les béances scénaristiques,
  • les incohérences.

Montrer les dieux comme des enfants dénoue ce fil en sus de gâcher la beauté de l’œuvre. En ce sens, la prééminence de la mise en scène sur l’exigence musicale est un double non-sens. D’une part, l’opéra préexiste au metteur en scène, ce qui devrait l’inciter à un tantinet de modestie. D’autre part, l’opéra présent pose une tension beaucoup plus forte que celle qui est montrée : si le dieu est impuissant en dépit de sa puissance symbolisée par sa voix, son impuissance est d’autant plus espantante. S’il est impuissant juste  parce que, bon, c’est un enfant et on l’entend moyennement, tout est dit, pourquoi aller plus loin ?
Se concrétise ainsi une tendance malaisante de certains metteurs en scène à faire les malins, les Messieurs Spoil pour être précis. L’idée ? Puisque beaucoup de spectateurs savent comment ça va finir, montrons-le d’emblée. Cette anticipation-clin d’œil est débile. Oui, on sait que ça va finir par un barbeuquiou où une garce crame sa jument alors que l’animal n’est pour rien dans ses pulsions suicidaires mais, si on revient voir le bintz, c’est aussi pour se laisser à nouveau pécho par l’histoire, pas juste pour sourire d’un air entendu en voyant l’anticipation dans les premières minutes de la Grande Journée. Romeo Castellucci déflore la chute et s’abstient de raconter l’affaire petit à petit. Quel dommage, boudu, quel dommage !


À suivre…

 

À la carte des mondes

Après un concert à Gerstheim, avec Pierre-Marie Bonafos, Figus et un choupisson. Photo : Jean-Baptiste Cilio.

 

Ce dimanche, à 16 h pétaradantes, concert sax – piano – orgue en l’église Saint-Marcel (Paris 13) autour du répertoire de Pat Metheny et Lyle Mays. Demandez l’programme !

 

I. Le concept

A. Pat Metheny
Quasi indissociable de feu le claviériste Lyle Mays, Pat Metheny est actuellement le plus grand guitariste et compositeur de jazz vivant. C’est pourtant par la trompette que Patrick Bruce M., né en 1954, apprend à apprivoiser la musique avant que la compo et la guitare ne le happent. Cinq ans après ses débuts à la gratte, il affronte un problème symptomatique du bonhomme : à chaque fois qu’il veut prendre un cours, on lui propose plutôt d’être prof. Ainsi, à 20 ans, il enseigne au prestigieux Berklee College of Music. Dès 1975, il ne se contente plus d’accompagner des pointures et claque un album qui fera date : Bright Size Life, dont la composition-phare sera jouée lors de ce récital.
Incroyable technicien, harmoniste génial, mélodiste époustouflant, Pat Metheny se révèle être aussi un compositeur d’une créativité folle. En solo, duo, trio, quartet et en groupe, il frotte son talent d’inventeur et d’arrangeur à une multitude de styles musicaux, toujours placés sous le signe plus ou moins évident du jazz. Intenable, il manipule au fil des ans environ mille sortes de guitares, ses instruments pouvant être dotés de 6 à 42 cordes, adopter différentes tessitures, se présenter dans le plus simple appareil acoustique ou s’associer à des synthétiseurs. Pour lui, le son n’est pas une fatalité (tel instrument étant contraint d’émettre tel type de vibration) mais un choix, une sculpture et une proposition qui s’adaptent en fonction de ce qui doit être exprimé.

B. Pat Metheny au saxophone et à l’orgue… dans une église !
J’ai donné de nombreux concerts de « musique classique » avec Pierre-Marie. Dès l’abord, nos programmes, inspirés par le travail fomenté par Pierre-Marie et Alexandra, sa compagne organiste, laissaient sa place au jazz. Le zozo surgissait dans une coda, une composition de « PMB », une réinterprétation d’un classique. Puis, laissant parler notre admiration commune pour Pat Metheny, nous avons osé proposer un titre de ce génie à chaque récital. Enfin, j’ai suggéré à Pierre-Marie de faire « un concert tout Metheny ». Nous savions que c’était impossible (Pat est guitariste, pas saxophoniste !), donc nous avons mené le projet à son terme.
L’idée n’est ni de « faire du jazz dans une église » par goût de la provocation (qui a son charme…), ni d’imiter les disques studio ou pris sur le vif de Pat Metheny. Il s’agit plutôt de proposer une expérience sonore qui fusionne à la fois la spécificité des instruments convoqués (le saxophone, l’orgue, le piano, la résonance du lieu) et les trouvailles géniales du compositeur. Pas de copie, donc, pas de souci d’exhaustivité, mais une envie de jouer la musique que nous aimons et admirons en proposant une nouvelle couleur à quelques titres glanés au fil des ans, de 1975 aux années 2000, puis assemblés pour former un voyage dans notre monde methenyen qui, nous l’espérons, embarquera les fans du musicien intrigués par cette proposition décalée, et les curieux prêts à se risquer en ces terres palpitantes !

 

 

 

II. Le concert

A. Hémisphère piano
1. « Sur le quai de départ » (prélude improvisé) | 3’
suivi de « Travels » (Pat Metheny + Lyle Mays) | 1983 | 7’
2.
« Letter from home » (Pat Metheny) | 1992 | 4’
3.
« Either Ornette » (Lyle Mays) | 1993 | 4’
4.
« Bill Evans » (Lyle Mays) | 1993 | 6’
5.
« James » (Pat Metheny + Lyle Mays) | 1982 | 4’
suivi de « Entre deux gares » (interlude improvisé) | 4’

B. Hémisphère orgue
1. « A map of the world » (Pat Metheny) | 2000 | 8’
2.
« Question and answer » (Pat Metheny) | 1982 | 5’
3.
« Are you going with me? » (Pat Metheny + Lyle Mays) | 1982 | 5’
4.
« Farmer’s Trust » (Pat Metheny) | 1983 | 6’
5.
« Bright Size Life » (Pat Metheny) | 1975 | 3’
6.
« Last train home » (Pat Metheny) | 1991 | 6’

Durées données à titre indicatif. Fin du concert vers 17 h 15.

 

 

 

III. Les concertistes

A. Pierre-Marie Bonafos, saxophone
Après avoir obtenu le diplôme supérieur de concertiste de l’École Normale de Musique de Paris, Pierre-Marie Bonafos s’est consacré à ses passions : la musique (il maîtrise tous les saxophones, la clarinette basse et une flopée d’autres instruments), la composition et les arrangements (pendant le confinement, il a écrit et enregistré une version jazz des Tableaux d’une exposition de Moussorgski : un prodige délicieux en vente ici et à la sortie du concert !) et l’enseignement (il a été professeur de saxophone, de jazz et d’improvisation au Conservatoire à Rayonnement Départemental de Gennevilliers pendant 22 ans…). Fan de jazz, passionné de big band, celui qui a été le saxophoniste préféré de l’Orchestre philharmonique de Radio-France a aussi exploré avec sa compagne organiste les merveilles de la musique savante-mais-pas-toujours-si-sage – audaces qui ont eu l’honneur d’être invitées à l’église de la Madeleine à Paris…

B. Bertrand Ferrier, piano et orgue
Jadis organiste-conférencier du musée national de la Renaissance d’Écouen, Bertrand Ferrier est organiste de Saint-André de l’Europe (Paris 8) depuis plus de vingt ans et organiste adjoint aux grandes orgues de la collégiale de Montmorency (Val-d’Oise) depuis presque dix ans. En tant que concertiste, il s’est notamment produit aux grandes orgues de Saint-Eustache, de Saint-Augustin, du Val-de-Grâce, de la cathédrale de Gap, des collégiales d’Eu et de Pézenas, de l’abbaye de Royaumont, de l’église Sainte-Julienne de Namur… Dans les jours prochains, à Paris, il sera l’organiste d’une messe-concert célébrée le 25 novembre à Saint-André puis, le mercredi 29 novembre, à 19 h 30, chanteur-pianiste à l’occasion d’un spectacle intitulé « Chanter ensemble », au théâtre du Gouvernail (Paris 19, réservations : ici).

 

Au plaisir de vous croiser ce dimanche !

 

 

 

Estelle Revaz, le grand entretien – 5/6

Estelle Revaz au Wepler (Paris 18), le 10 décembre 2022. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Depuis qu’elle a été élue au Conseil national suisse sur la liste du Parti socialiste, Estelle Revaz n’est plus seulement violoncelliste, à supposer qu’elle ait jamais été réductible à cette profession. Si, dans le cadre d’une discussion, d’un entretien télévisuel ou de son autobiographie, elle aborde volontiers des sujets chers à son cœur tels que

  • le statut des acteurs culturels et leur place dans la cité,
  • la spécificité de la posture féminine dans la musique savante,
  • l’importance et le danger de s’engager

c’est cependant de musique que l’artiste-qui-défend-les-artistes nous entretenait, le 10 décembre 2022, au café Wepler (Paris 18), pendant la finale de la Coupe du monde de football. De musique, donc de vie, donc de stress, de cœur qui bat et d’espoir qui s’entête. Bienvenue aux curieux pour cette saga en six épisodes !


La set-list
1. Être violoncelliste
2. Accueillir le public
3. Construire un programme

4. Varier  les plaisirs

5.
Être bien accompagnée
6.
Devenir soi


5.
Être bien accompagnée

 

Dans le quatrième épisode de notre entretien, vous exposiez quelques-unes des difficultés (et des délices) de votre vie d’instrumentiste ultra sollicitée. Pour mener ce combat, vous avez un complice : votre violoncelle. La veille de notre entretien, il s’est déroulé un drame entre vous puisque vous lui avez arraché un bout de peau. Comment va « Louis XIV l’Italien », d’abord, pour nous rassurer ; puis comment avez-vous construit votre relation avec l’âme que vous tenez toujours dans vos bras ?
En effet, j’ai eu un petit problème lors de la balance à Radio France. Je jouais la sonate de Ginastera avec un peu d’énergie. Mon archet a pris un mauvais angle, et j’ai arraché un coin du violoncelle. Ce n’est pas que ma faute, attention : je viens d’apprendre avec soulagement que ce coin avait déjà été arraché par la propriétaire précédente. Donc peut-être que, avec le froid ambiant, la colle n’a pas tenu car l’archet n’a pas une raye, ce qui indique que le choc n’était pas d’une force tellurique. L’avantage, c’est que la fracture est nette et que j’ai retrouvé l’éclat. Par conséquent, le luthier pourra le recoller incessamment. Ainsi, je pourrai oublier cet accident. Mais, sur le moment, j’étais trop choquée ! Pendant tout le concert, j’ai dû fermer les yeux parce que je ne voyais que le trou. C’était horrible !

 

« On ne peut pas lutter avec Gautier Capuçon si on n’a pas les mêmes armes que lui »

 

Même si, aujourd’hui, cela prête à sourire, votre désarroi de la veille est significatif de la relation particulière que vous avez nouée avec votre instrument.
Oh, oui, notre relation est particulière ! Je passe beaucoup, beaucoup d’heures avec lui. Il est de toutes mes aventures. Il me connaît quand je suis la plus vulnérable, id est avant de monter sur scène. Il a connu mes états de grâce et mes états d’âme. J’ai pleuré sur lui. Il y a de petites traces de larmes dans sa peau que nous sommes seuls à connaître, lui et moi.

Lors du premier épisode de notre entretien, vous souligniez que violoncellistes et pianistes sont très différents. Ce rapport à l’instrument, avec quelques exceptions de stars, l’illustre aussi, car un claviériste classique change en général d’instrument à chaque prestation. Les organistes en éprouvent même un fieffé plaisir… Pour les violoncellistes, la chose est différente, on le comprend. Toutefois, est-ce vous, Estelle Revaz, qui avez cette relation furieusement charnelle avec votre instrument, ou cette fusion intimissime entre artiste et instrument est-elle commune à vos pairs cordistes ?
Mes collègues et moi sommes tous attachés à nos instruments, forcément, mais je préfère parler de mon expérience en repensant aux violoncelles entiers que j’ai eus. Mes parents m’en ont offert un premier. Rapidement, il n’a plus suffi. Le Fonds instrumental français m’a prêté un Georges Mougenot. Problème : la propriétaire qui leur avait confié a voulu le récupérer pour le vendre. J’avais un contrat de cinq ans, mais un astérisque prévoyait le cas d’une mise en vente, et j’ai dû rendre « mon » violoncelle. Il paraît que ça ne s’était jamais produit.

 

 

Aviez-vous eu le temps de l’apprivoiser ?
C’est pire que ça ! En six, sept mois, j’étais tombée complètement amoureuse ! Hélas, je n’ai pas trouvé les fonds pour l’acheter. Je me suis donc retrouvée sans instrument. En catastrophe, j’ai déniché un luthier romain qui m’a prêté un violoncelle. Puis la personne qui m’avait recommandée à lui est décédée. Or, j’ai appris que ce commerçant me prêtait mon instrument par intérêt, en espérant récupérer un autre instrument que cette dame avait chez elle. Trois heures après avoir appris son décès, j’ai reçu un recommandé m’intimant de rendre mon violoncelle dans les deux jours. In extremis, après un stress fou, j’ai trouvé une solution pour le financer. Deux sœurs ont convenu de l’acheter et de me le prêter sur dix ans. Sauf que, à nouveau, cet instrument a révélé ses limites. À ce stade de ma carrière, je jouais sur les mêmes scènes que les vedettes comme Gautier Capuçon, des gens qui jouent des instruments à plusieurs millions.

 

« J’ai senti que le coup de foudre était proche »

 

Pour donner un ordre de grandeur, le prix d’un Mougenot contient cinq chiffres, pas sept.
On ne peut pas arriver sur les grandes scènes avec juste un bon violoncelle. Il faut un violoncelle exceptionnel. Sinon, on n’a pas à sa disposition les mêmes armes musicales que ses collègues. Avec un instrument simplement « bon », vient un moment où, dans la palette sonore, surtout quand on doit produire beaucoup de son pour jouer devant un orchestre, on est amené à jouer avec les muscles. Et les muscles, c’est utile mais ça amoindrit de façon assez drastique le spectre de couleurs dont on dispose. Boxer sur le même ring mais pas dans la même catégorie ? En théorie, l’exercice peut être intéressant un court instant ; en pratique, il devient vite très frustrant. De ces déconvenues est née une conviction : il me fallait trouver un instrument qui me permette de développer mon jeu. Le problème est que ce genre d’instruments est impayable…

… sauf pour quelques ultravedettes comme Renaud Capuçon, qui le revendiquait tantôt dans Diapason…
Je n’étais pas, alors – et je ne suis pas encore – une ultravedette ! Ces œuvres rares que sont les instruments d’exception sont entrées dans le domaine de la spéculation. Aujourd’hui, la réalité c’est que, à quelques rarissimes exceptions près, un artiste ne peut plus se payer son instrument. Or, tant qu’on n’a pas trouvé un instrument disponible, impossible de dénicher un financeur ; et tant qu’on n’a pas de financeur, impossible d’obtenir un prêt car les propriétaires savent qu’on n’aura pas les moyens de l’acheter.

Pourquoi ne vous êtes-vous pas suicidée ?
Sans doute que ce n’est pas dans mon tempérament ! Et, surtout parce que, après des mois de vaines, recherches, j’ai appris par hasard que Susan Rybicki-Varga, fille de Tibor et violoncelliste, vendait son Giovanni Grancino…

 

 

Pour donner un ordre de grandeur, le prix d’un Grancino contient six chiffres, avec des sommes généralement estimées autour de 300 à 500 k€.
Pour commencer, petit souci : on était une vingtaine à vouloir l’essayer. Mon tour arrive en plein été. C’est une tuile.

 

« Mes mécènes sont vraiment choux »

 

Pourquoi ?
Tous les potentiels sponsors, mécènes, financeurs sont en vacances. Hors de question de les déranger dans leur villégiature estivale. J’ai donné un concert avec ce violoncelle, et je sentais que le coup de foudre approchait. Ne voulant pas souffrir, je l’ai rangé dans sa boîte et je l’ai mis au pied de mon lit. Là, je l’ai regardé sans le jouer, et j’ai dû le rendre deux heures avant un récital. Heureusement que je ne m’étais pas trop attachée !

Pas « trop », mais beaucoup quand même…
Il faut croire car j’ai persévéré pendant que d’autres l’essayaient, cherchant une solution pour le financer. J’ai fini par trouver quelqu’un. Quand je l’ai annoncé à la vendeuse, elle m’a répondu que, trop tard, j’ai été devancée. Sauf que je savais par qui j’avais été devancée. Or, cette fille était dans la même situation que moi : elle cherchait un financement, et elle n’avait pas la totalité de la somme. Ça m’a un peu énervée, mais une promesse de vente est une promesse de vente, donc je comprenais la position de la vendeuse. Mon soutien s’est retiré puisque le violoncelle n’était plus disponible. Ça n’a pas suffi à me dégoûter. J’étais convaincue que la vente en cours ne se ferait pas. Donc je suis retournée à la quête aux mécènes. J’ai trouvé cinq financeurs qui se sont associés ; et, comme la promesse de vente de ma concurrente n’avait pas été suivie d’effet, la propriétaire s’est lassée et m’a dit : « OK, je vous le vends. »

Tout était accompli ?
Presque. Parce que, l’expérience aidant, je ne voulais plus être dans la situation où je dois rendre l’instrument du jour au lendemain. Je voyais venir le moment où un des cinq sponsors allait se retirer. Ce jour-là, pour acheter ou vendre sa part, ce serait compliqué, et je repartirais pour un tour. Les cinq associés partageaient cette préoccupation. Aussi avons-nous construit une fondation pour abriter le violoncelle et le sortir du marché de la spéculation en l’empêchant d’être vendu. Désormais, le violoncelle appartient à la fondation ; je suis habilitée à le jouer durant toute ma carrière ; quand je ne pourrai ou ne voudrai plus le jouer, il ira à un autre instrumentiste ; si jamais la fondation « collapse », il devra être remis à une autre fondation qui poursuit un objectif similaire.

 

 

Vous avez bordé votre affaire…
Ce que j’aime, c’est l’idée que ce type d’instrument a été construit pour être joué. Pas pour finir dans un coffre de banque ou dans un port franc en attendant que sa valeur augmente. Aujourd’hui, souvent, on a perdu de vue l’utilité première de l’instrument. Que cinq mécènes acceptent d’acheter un violoncelle en renonçant à spéculer sur la hausse de son cours, j’ai trouvé ça très beau. C’est un placement, oui, mais un placement pour la culture qui perdurera bien après ma mort ; et je me réjouis que ces cinq-là continuent en aidant d’autres musiciens ayant besoin d’autres instruments. Ils sont vraiment choux.

 

« J’ai vu des trucs hallucinants »

 

Le mécénat n’est-il pas une tradition genevoise ?
Si, et pas que dans la culture. C’était un principe protestant : on gagne beaucoup d’argent mais, en échange, on doit en redistribuer une petite partie. Cela dit, attention aux clichés ! Ça, ça commence à ne plus trop exister.

Il se murmure même que certains mécénats se méritent autrement que par, eh bien, le mérite.
Il ne faut pas le murmurer, il faut le dire, bien sûr ! Dans ma quête de mécènes, j’ai rencontré de tout, y compris des gens qui promettent de t’acheter un Stradivarius contre quelques faveurs.

Soyons clairs : des faveurs sexuelles.
J’ai vu des trucs hallucinants. Ce n’est pas une légende. Ça se pratique. Je l’ai vraiment vu. C’est une maladie. Pas des gens : du système.

Avec vous, les salopards étaient mal tombés. Mais j’imagine que d’autres musiciennes peuvent hésiter si elles doivent choisir entre l’instrument de leur rêve et rien…
Si le système est en place, c’est que certaines doivent céder, forcément malgré elles. La pression est tellement énorme ! Ta carrière se joue en partie dans ton choix. Si tu te retrouves sans instrument pendant plusieurs années, c’est-à-dire sans pouvoir jouer certaines œuvres dans un certain contexte à un certain niveau, tu peux craindre de passer à côté de ta vie. C’est compliqué de dire non. Avec le Strad, je l’ai fait. Je suis partie en courant. Le gars m’a fait trop peur. Surtout, ça m’a énormément interpelée. Quand j’ai su que le milieu fonctionnait vraiment de la sorte, j’ai pris conscience de ce qui s’y passait. C’est doublement moche et dommage. C’est moche et dommage parce qu’une telle attitude, un tel chantage, c’est indigne. Et c’est moche et dommage parce qu’une telle perversité souille la beauté du mécénat. Que des gens financent, depuis Louis XIV au moins, l’art, la culture, par vocation ou inclination, pas pour obtenir autre chose, ça, c’est vachement beau !


À suivre…

Fruits de la vigne – Coume del mas – Schistes 2020

Photo : Bertrand Ferrier

 

La promesse est solide, sans bavure, elle ne sent pas la poignée de mains d’un député Renaissance : un Collioure osant les 14,5° et cotant 24 €, mazette, aux Galeries Lafayette. Ce Schistes 2020 fleure bon l’hédonisme assumé, déflagrant, incongru dans des temps noirs où chacun semble incité à s’affilier lourdement aux trois pôles garantissant l’abrutissement humain :

  • la soumission au consensus médiatique qu’il convient de relayer non pour informer mais pour devenir informe, un flou dans un unisson raté,
  • l’affiliation à une communauté ou à plusieurs pour créer plus que reconnaître – par conséquent dissoudre – son identité dans le collectif, et
  • l’épuisement au travail englouti sous un discours sirupeux glorifiant
    • le patronat,
    • le néolibéralisme,
    • la responsabilisation des ploucs et, donc,
    • la dissolution des droits des travailleurs dans la traîtrise béate de la macronie.

Les promesses n’engageant que les benêts les plus crédules (il en reste), passons aux actes – partant, désapons cette quille joliment aguicheuse. Sa robe est claire et délicieusement trouble. Il y a comme une aspiration à clamer que rien ne s’oppose à la nuit voire que rien ne justifie, mais surtout une foi étrangement indomptable selon laquelle l’obscurité n’est qu’une illusion. De nombreuses études scientifiques ont prouvé que non, qu’importe : croyons-y le temps d’un first drink, drunk, drinkened et des suivants.
Le nez ne refuse pas le mélange des genres. À l’ère où l’on invente le non-binaire, c’est malin. On croit y déceler tour à tour puis simultanément le sucre charmant d’une fraise et le tonus émoustillant d’un café. À l’instar des individus qui, censément, trouvent que les JO à Paris, c’est trop de la balle, le cerveau est un mystère.
La bouche rappelle que toutes les quilles faciles ne sont pas si faciles. Le premier contact surprend. L’astringence menace. Le pétillement pointe le bout de ses bulles. Il faut un moment avant que le grenache ne libère les mystères du jus. Manière d’équilibre s’établit puis se prolonge par des notes de cassis qui viennent vibrer dans les naseaux. Sans doute l’homme qui aborde une jolie promesse se plaît-il à oublier qu’

 

Il n’est dans ce vaste Univers
Rien d’assuré, rien de solide,
Des choses d’ici-bas, la Fortune décide
Selon ses caprices divers.
Tout l’effort de notre prudence
Ne peut nous dérober au moindre de ses coups.
(Antoinette Deshoulières, De rose alors ne reste que l’épine. Poésies, 1659-1694, Gallimard « Poésie », 2023, p. 202)

 

L’homme qui oublie ça a tort, évidemment. Mais il a bigrement raison d’avoir tort. À sa manière, c’est peut-être ce que nous assène ce Collioure.

 

Pierre Réach et Liza Kerob, ECUJE, 8 novembre 2023 – 1

Pierre Réach au Dôme de Villiers (Paris 17), le 14 avril 2022. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Pierre Réach est un artiste grave. Sérieux. Résolu. On ne le voit guère sourire pendant un récital. Il ne minaude pas devant ses fans quand il sort de sa loge. Il n’est pas là pour jouer le génie transcendé par la musique ou, lumières éteintes, le commercial assurant le service après-vente. Il est. Compact, concentré, pénétré de sa mission artistique.
Cette attitude n’est pas une posture. Elle caractérise son travail

  • de musicien,
  • d’interprète et
  • d’enseignant.

Elle s’ancre

  • dans les profondeurs de son identité,
  • dans sa substantifique moelle,
  • dans une conscience douloureuse qu’il évoquait lors de notre grand entretien, à la mi-2022 :

 

Ce qui se passe actuellement [en Ukraine] est un enfer, et cela me touche triplement :

  • en tant qu’homme,
  • en tant que musicien et
  • en tant que juif.

Deux membres de ma famille sont morts à Auschwitz, et une sœur de mon grand-père a péri dans le camp de concentration de Theresienstadt. Je suis allé en Israël à Yad Vashem, l’institut international pour la mémoire de la Shoah. J’ai trouvé le nom des miens dans l’ordinateur qui contient le nom de tous les israélites massacrés par les nazis. Si vous ajoutez à cela le fait que j’ai une grand-mère arménienne, j’aime autant vous dire que, pour nous, « génocide » n’est pas un mot dénué d’émotions ou de sens.

 

Cette judéité de cœur et de corps, sinon de pratique, résonne évidemment avec force quand l’homme se prépare à jouer à l’Espace culturel et universitaire juif d’Europe (ECUJE), ce 8 novembre 2023, alors que les assassinats d’Israéliens par les séides du Hamas et la réponse sanglante de l’État hébreu habitent les esprits. L’ECUJE a même récemment fait installer un sas ultrasécurisé à l’entrée de son local, en dépit de ses réticences devant une mesure contraire à l’esprit d’ouverture que revendiquent ses responsables. La consternation, le choc, l’inquiétude pour les otages, la tristesse devant tant de morts notamment d’innocents et la peur, entretenue par des souffleurs de braise et des médias salivant devant la montée de haines tenant ou du réflexe inepte ou de la soumission aux injonctions communautarisantes ont déjà des conséquences physiques, concrètes, donc mentales sur

  • la construction des individus,
  • les relations entre les concitoyens,
  • la cristallisation des identités collectives et
  • le questionnement de la transcendance, artistique, philosophique ou religieuse (qu’est-ce qui nous dépasse et peut nous réunir, au-delà des différences, non pas dans une même réponse mais dans un même élan ?).

Par conséquent, aller, le 8 novembre 2023, écouter deux artistes juifs dans un centre juif n’est évidemment pas neutre. Pour un goy, ce n’est ni un acte de soumission à l’actualité émotionnelle, ni une posture politique reconnaissant à Israël le droit de tyranniser ou de massacrer une population entière. En revanche, c’est banalement venir saluer des gens que certains détestent, c’est refuser la phobie polymorphe du juif, et c’est surtout penser que la guerre ne dissout pas la musique – peut-être même, toutes proportions gardées, la rend-elle plus urgente, plus précieuse, plus résonante. Le nombre important de spectateurs venant pour la première fois à l’ECUJE témoigne de cette volonté ne pas laisser

  • le politique l’emporter sur l’artistique,
  • la peur diffuse ou précise sur le désir de beau, et
  • la désespérance suscitée par l’indécrottable connerie humaine sur la liberté qu’il nous reste d’être, le temps d’un concert, un rien aérien.

À titre personnel, ce soir-là, je viens avant tout pour écouter Pierre Réach et Lisa Kerob jouer un programme impressionnant. Le contexte colore le projet sans en modifier l’essence.

 

À l’ECUJE (Paris 10), le 8 novembre 2023. Photo : Bertrand Ferrier.

 

L’affaire s’engage donc, le sas passé, au sous-sol du centre, dans manière de salle des fêtes. L’ensemble est « éclairé à la bougie » comme le veut la mode tant dans le business de la musique savante que dans d’autres commerces musicaux – on a ainsi vu, toute honte bue, toute, Youth Lagoon, groupe de « pop chimérique », se produire dans la nef de l’église Saint-Eustache lors d’un concert

 

éclairé par quatre-vingts bougies, créant une ambiance mystique et intimiste (Franck Colombani, in : Le Monde, 9 novembre 2023, p. 27).

 

L’aspect amusant de la chose est un rien gênant pour deux raisons. D’une part, par prudence, sans doute, les bougies sont fausses. Ce n’est pas un détail : c’est comme si on substituait au quart de queue employé ce soir-là un piano en plastique qui lui ressemblerait vaguement. Bah, après tout, ça reste un piano, un ersatz de piano mais un piano ! D’autre part, la pénombre rend criantes les autres lumières. Si les artistes ne peuvent se passer d’une lampe d’à-point, les spectateurs pourraient se passer des flashs ultrapuissants des portables, ou des lampes-torches permettant aux organisateurs de filmer au cellulaire des extraits du concert. Le mélomane aime d’autres formes d’éblouissement.
Au reste, passé l’accueil souriant, le spectateur doit affronter un long moment d’attente. Arrivé à 19 h 30 pour 20 h puisque placement libre, je ne me doutais pas que le concert ne commencerait (par un discours) qu’une heure plus tard. Une heure, dans ce genre de cas, c’est super long. Allons, faisons contre mauvaise fortune bon cœur et profitons de ce vide pour observer quelques scènes de vie…

  • Un monsieur imperturbable joue aux échecs sur son téléphone.
  • Une dame fait un scandale parce qu’elle n’est pas autorisée à s’asseoir aux tables dressées au premier rang puis, quand le placier lui explique que c’est réservé aux gens qui ont payé 50 €, elle s’exclame, choquée : « Cinquante euros ! Mais c’est toute une fortune ! »
  • Derrière moi, un homme s’apprête à biser sa voisine, sauf que celle-ci a un mouvement de recul. « Tu m’reconnais ? » vérifie le zozo. « Bien sûr ! s’exclame la dame. Rappelle-moi ton prénom… »
  • Pour aider une vieille à commander son taxi à l’avance, le placier la rassure : « À 21 h 15, ce sera fini ! » (Le concert s’achèvera vers 22 h.)
  • Un type lance à une nana : « J’ai failli venir te voir en concert l’autre jour, mais je n’ai pas pu. » Elle répond : « Ha, dommage, mais je rejoue jeudi prochain, ça te tente ? » Lui s’écrie : « Ha, super ! Tu peux m’avoir deux invitations ? »
  • On se montre les vidéos prises à la manifestation de soutien à Israël (« ça fait chaud au cœur ! ») et on échange les dernières infos sur la marche contre l’antisémitisme du lendemain, dont le lieu de départ n’est alors pas super, super clair.
  • Des experts géopolitiques analysent la guerre avec une lucidité confondante : « Moi, je dis toujours que celui qui sème le vent récolte la tempête. Mais c’est un mal terrible pour un bien. J’ai toujours souhaité la mort des Arabes de Gaza. Je vais même vous choquer : je souhaite leur extermination. » Réponse de l’interlocutrice : « Me choquer ? Pourquoi ça devrait me choquer ? » Un sachant renchérit : « Cette vermine, et pas que le Hamas, ils sont partout. Sous les décombres, sous les carcasses de voiture. Ha, ils sont bien, dans leur ville souterraine ! » La dame de révéler, déchirante : « Moi, quand j’ai vu tout ça, j’ai dû prendre rendez-vous avec mon médecin parce que je ne me sentais pas très bien. » Conclusion du géopolitologue exterminateur de vermine : « Comme je vous comprends, c’est terrible, terrible ! »

Le plus pénible, dans ce prologue, est l’agaçante bande-son imposée aux spectateurs : une gymnopédie, le premier mouvement de la sonate au clair de lune, le quatrième prélude de Chopin, la lettre à Élise…

  • Un habillage sonore gênant,
  • une concaténation de classiques favoris grotesque,
  • une machine à fabriquer de l’agacement qui ravale provisoirement le projet de concert au rang de promenade dans un ascenseur :

espérons pour les gourmands que la suite de la saison de concerts classiques se libèrera de tels oripeaux plus nuisibles qu’inutiles. Enfin, enfin, le silence se fait. Un discours très mesuré d’une huile de l’Espace précède un temps de silence en mémoire des morts israéliens et gazaouis. Puis les artistes traversent la salle pour gagner la scène, et la fête peut commencer.

 

À suivre…


Retrouver Pierre Réach sur son site : c’est ici.
Sur ce blog, retrouver la critique du premier volume de son intégrale Beethoven, c’est là.
Pour le second volume, c’est là, là et là.
Et pour l’intégrale du grand entretien, c’est là.

 

Fruits de la vigne – Le petit Sid 2018

Photo : Bertrand Ferrier

 

16,5 € : c’est le prix affiché aux Galeries Lafayette par ce cahors fabriqué par la maison de négoce de Catherine Maisonneuve et Mathieu Cosse, installés sur zone depuis 1999 avec une inclination affirmée pour la biodynamie.
La robe du jus le chante, « Noir, c’est noir, il n’y a plus d’espoir ». Les derniers échos rougeoyants s’éteignent vite, avalés par la solidité liquide – hop, hop, hop – et la compacité rigoureuse du breuvage.
Le nez est

  • tonique et léger,
  • floral en approche et terrien en dominante,
  • présent et néanmoins complexe à définir.

Pour dissiper l’indécision, on cherche sans y parvenir à définir le fruit rouge ou l’épice qui volette en nos naseaux. Normalement, ça marche avec tous les vins, les notes de cassis, la fraîcheur de la framboise, la pointe de poivre blanc ou le froufoutement du cumin. Ici, non. L’originalité de la chose n’est pas sans nous exciter les papilles.
La bouche préfère l’élégance à la rondeur. Le fruit de la vigne file droit, évitant les ronds de jambe. Friserait-il une forme de verdeur tant son allure décidée empêche de le cajoler comme on aimerait, il n’en déploierait pas moins des possibles intéressants, çà boisés, là cannellisés. La franchise de ses 14° font de lui un zozo digne d’affronter un délicieux boudin aux oignons à la fois grillé et fondant.
Comme souvent en la matière, sauf dans les cas désespérés, le bilan est affaire d’inclination. Les amateurs de vins replets, confortables et bourgeois (nous en sommes à l’occasion) feront la moue en apprenant le prix de la quille. Les gourmands de vins francs qui évitent de minauder (nous en sommes aussi) tiendront à juste titre la dragée haute aux premiers venus – à condition, bien sûr, eût stipulé le professeur Rollin, qu’ils aient une dragée et qu’ils la tiennent à une certaine distance du sol. Les deux camps se réconcilieront peut-être en saluant un vin dont la personnalité, à défaut d’épater forcément, est patente. Même en clivant, ce vin rassemble en rappelant l’importance du savoir-faire des vignerons, qu’ils soient récoltants ou négociants. Fi des chapelles et, en ces temps houleux charriant leurs paquets de haine et de communautarisme sclérosant, vive la convivialité alla Petit Sid !

 

Estelle Revaz, le grand entretien – 4/6

Estelle Revaz en la résidence de l’ambassade de Suisse à Paris. Photographie : Rozenn Douerin.

 

Depuis qu’elle a été élue au Conseil national suisse sur la liste du Parti socialiste, Estelle Revaz n’est plus seulement violoncelliste, à supposer qu’elle ait jamais été réductible à cette profession. Si, dans le cadre d’une discussion, d’un entretien télévisuel ou de son autobiographie, elle aborde volontiers des sujets chers à son cœur tels que

  • le statut des acteurs culturels et leur place dans la cité,
  • la spécificité de la posture féminine dans la musique savante,
  • l’importance et le danger de s’engager

c’est cependant de musique que l’artiste-qui-défend-les-artistes nous entretenait, le 10 décembre 2022, au café Wepler (Paris 18), pendant la finale de la Coupe du monde de football. De musique, donc de vie, donc de stress, de cœur qui bat et d’espoir qui s’entête. Bienvenue aux curieux pour cette saga en six épisodes !


La set-list
1. Être violoncelliste
2. Accueillir le public
3. Construire un programme

4.
Varier  les plaisirs
5.
Être bien accompagnée
6.
Devenir soi


4.
Varier les plaisirs

 

Après nous avoir expliqué que, contrairement aux pianistes, vous, violoncellistes, disposez d’un répertoire limité, vous avez montré que ces limites étaient plutôt extensibles. Pourriez-vous nous éclairer sur l’art de jongler avec des projets très différents où les époques peuvent être décloisonnées ? Parfois, vous jouez même deux ou trois programmes distincts dans une même semaine…
Bah, pour moi, ce n’est pas très difficile d’alterner les styles musicaux. Ça ne l’a jamais été, sans doute parce que j’ai été éduqué ainsi au long de mon parcours d’études. Dès que j’ai eu dix ans, mes profs m’ont donné à travailler un Bach, un truc contemporain et un mouvement de concerto romantique. Ce mélange fait partie de mon quotidien, puisque j’ai toujours travaillé des styles musicaux différents.

Qu’est-ce qui ancre votre jeu et transforme cet éclectisme de bon aloi en une proposition signifiante ?
Je suis ancrée dans le propos que je veux formuler à travers les pièces que j’ai choisies. Donc, même si je passe d’un programme donné à un autre qui n’a rien à voir d’un point de vue esthétique, chacun est assez cloisonné, si bien que je peux switcher sans souci. Ce ne sont pas les mêmes réflexes qui sont en jeu, ce n’est pas le même chant intérieur.

 

« J’ai joué cinq concerti différents la même semaine »

 

Vous présentez cette souplesse comme une évidence lisse. Cela a-t-il toujours été le cas ?
Non, je l’admets. Il y a eu une petite période transitoire liée à deux choses. La première est la qualité du son. Quand je joue du Bach, j’essaye d’avoir le son le plus pur possible, sans sifflante ; quand, juste après, je dois jouer des pièces exigeant de faire siffler l’instrument avec des sonorités extrêmes, pas centrées sur le noyau du son, ça, il faut arriver à jongler et, en quelque sorte, à apprendre à l’instrument à le faire.

 

 

Diable ! Votre instrument serait moins souple que vous (signalons que vous donnez sporadiquement des cours d’assouplissement voire de musculation pour instrumentiste sur Facebook) ?
Disons que, quand il s’est aperçu qu’il pouvait siffler, il peut se mettre en tête de siffler quand on lui demande exactement le contraire !

Vous avez évoqué deux difficultés. Quelle était la seconde ?
Le rapport au rythme. C’est vrai que la première fois que j’ai joué le Bach & friends, je voyais bien que Bach et la musique contemporaine s’influençaient.

Cette porosité n’était-elle pas sous-tendue par le projet ?
Elle n’était pas prévue, mais elle était peut-être prévisible. Partant, j’ai appris à accepter cette influence réciproque, surtout dans un programme où le but est de mélanger les deux. Je trouve ça aussi intéressant pour le public pour qui le mélange est aussi une réalité. L’oreille des spectateurs passe d’un style à l’autre. Pourquoi ceux qui viennent m’écouter ne seraient-ils pas inspirés tant par l’un que par l’autre, comme je le suis ? Au quotidien, ce va-et-vient ne me pose pas de problème. Ce qui peut me poser un peu plus de problème, c’est que j’ai un très gros répertoire à jouer en peu de temps. Je ne suis pas avare en différenciation de programme. Cette semaine, par exemple, j’ai joué deux concerti et un programme de récital… avec une pianiste avec qui je n’avais jamais travaillé, ce qui impliquait des séances de répétition spécifiques. Début 2022, j’ai même joué cinq concerti différents la même semaine.

 

« Il faut que j’apprenne à dire non »

 

Et ça, c’est facile ?
Non, c’est plus problématique parce que le volume de musique à apprendre est énorme. C’est le revers de la médaille. Quand on se spécialise dans un répertoire bien borné, par exemple quand on dit : « Cette année, je joue les concerti de Joseph Haydn, de Robert Schumann et d’Antonín Dvořák, point barre », c’est déjà conséquent mais la gestion au quotidien est plus simple. Mieux : quand on fait une tournée comme j’ai fait en Chine avec un programme unique, c’est hyper cool ! Tous les jours, on joue les mêmes pièces. Loin de s’ennuyer, on peut laisser libre cours à son perfectionnisme pour essayer de s’améliorer. Alors que, quand on fait la même tournée mais en claquant cinq programmes différents, il peut arriver ce qui m’est arrivé un soir avant d’entrer sur scène : devant moi, j’avais une pile de partitions et je ne savais pas ce que je devais jouer. J’ai regardé la pianiste. J’étais perdue. C’est elle qui m’a dit ce qu’on allait jouer. Là, je me suis rendu compte que j’avais surfé avec les limites. Pour l’instant, j’ai la chance de n’être jamais allée au-delà, mais j’admets que, parfois, j’ai eu un peu chaud.

 

 

Ces défis extrêmes étaient- ils consécutifs aux reports post-Covid ou symptomatiques de votre incapacité à refuser des projets excitants ?
J’adore le côté aventureux. J’adore repousser mes limites. Donc je pense que je cherche ça. J’aime me mettre musicalement au défi. Cependant, les cinq concerti dans la même semaine, c’était un report. Personne ne m’a demandé mon avis. J’ai reçu les plannings déjà constitués. J’ai halluciné parce que cela se passait avec le même orchestre. Autant dire que le staff aurait dû se rendre compte que cinq concerti dans la même semaine, y avait comme un p’tit problème. Mais les gens sont habitués à ce que, en concert, je joue deux ou trois concerti depuis mon premier disque, Cantique. On avait fait une tournée avec l’orchestre Musique des Lumières dirigé par Facundo Agudin. Je jouais Schelomo d’Ernest Bloch et Pitture, une création qu’Andreas Pflüger a écrite pour moi. Total : environ une heure et quart. Ça ne s’était jamais fait. On pouvait même se demander si c’était possible.

Comment se prépare-t-on à pareil défi ?
En allant à la salle de fitness pour augmenter sa résistance physique ! J’ai eu raison car je l’ai fait en me disant : « Si tu peux te préparer en amont, ça marche », et ce genre de performance est devenu un peu ma spécialité. On s’est dit : « Hé, mais si elle peut faire ça, elle peut bien faire trois concerti de Carl Philip Emmanuel Bach ou les deux Haydn ! » Dans une certaine mesure, ça me convient. Il arrive que je sois meilleure dans des formats longs. Parfois, en termes de concentration et de présence scénique, je suis meilleure si je joue trois CPE Bach plutôt qu’un seul ; mais je sais qu’il y a des limites physiques, organisationnelles et émotionnelles aussi. Il faut que j’apprenne à dire non, mais il faut aussi que, du côté des organisateurs, des orchestres ou des programmateurs, il y ait une certaine conscience de la masse de travail que cela représente. Sinon, il arrive que l’on me dise : « Bah, t’as d’jà joué ça ! » Peut-être, mais quand c’est des trucs que, en effet, j’ai joué six mois plus tôt, je dois reprendre les partitions et les retravailler…

 

« La catastrophe, c’est quand j’ai eu un jour de repos »

 

Beaucoup de musiciens rêvent de pouvoir dire oui. Vous qui passez votre vie entre scènes et studio, faute de savoir dire non, avez-vous encore le temps de vivre ?
Je n’opposerais pas la musique et la vie, quoique il y ait des circonstances où la vie se rappelle à moi. Par exemple, j’ai dû enregistrer les onze Caprices de Joseph Dall’Abaco que je n’avais jamais joués. Il m’a fallu les apprendre en six mois au milieu de tous les autres programmes. Ça m’a fait rigoler parce que je me suis dit : « Ben ma pauvre, t’as plus quinze ans [NDLR : en effet, Estelle Revaz est vieille, elle est née en 1989] ! » Quand on a quinze ans, on fait dix, douze heures de violoncelle, et tout va bien, c’est la norme. Là, j’ai dû forcer la machine. D’un autre côté, j’étais hypercontente de l’avoir fait. Être poussée dans mes retranchements m’a obligée à apprendre ces Caprices. Je ne l’aurais pas fait de ma propre volonté, si je m’étais contentée de me dire : « Bon, quand tu auras le temps de les apprendre, quand tu les sauras, alors tu les joueras et tu les enregistreras ». Il y a des avantages et des inconvénients à se retrouver sous pression !

Sur FB, en concert, en entretien, vous avez l’air épanouie et, pourtant, on ne peut pas éviter la question : ce rythme musicalement trépidant est-il facile à vivre au quotidien ?
« Facile » ? Vous rigolez ? Franchement, non. Je passe ma vie à repousser mes limites. D’un côté, je vous l’ai dit, j’adore ça, je le cherche un peu. De l’autre, jouer quand on a une supergrippe avec 40° de fièvre, je m’y suis astreinte mais je ne prétendrai pas que c’est recommandable, plaisant ou génial. Quand on me rétorque que j’exagère, je pense : « J’aimerais bien te voir dans cette situation ! »

J’imagine que cela a dû vous arriver…
Avant le Covid, je suis allée en Amérique du Sud. À l’aller, dans l’avion, j’ai chopé un virus. Je devais jouer les fameux cinq programmes différents – des suites de Bach, deux programmes de récital avec piano, de la musique de chambre, un programme avec orchestre –, un par soir, et donner des masterclass toute la journée ; sur mon planning, y avait aussi des tournages de clips et des shootings ; et je finissais la tournée avec le concerto de Dvořák, rien que ça. Sur place, un médecin me donne un remède qui, un temps, apaise les symptômes du virus. Autour de moi, tout le monde tombe malade pendant que je survis… jusqu’à la catastrophe. En fin de tournée, nous avions un jour de repos. Ç’a été le couperet ! Mon corps s’est relâché. Je suis tombée vraiment malade, mais quelque chose de carabiné. Je me suis retrouvée le jour du dernier concert où j’étais incapable de sortir du lit. J’avais 40° de fièvre. Ce n’est pas une image : j’avais vraiment 40° de fièvre. Je n’avais rien de grave, OK, juste un virus tout bête qui avait dégénéré au fil du temps et de la fatigue. Problème : la Philharmonie était pleine ; il était trop tard pour trouver un remplaçant ; le concerto de Dvořák, c’est 45’, donc la moitié du programme ; si je ne jouais pas, le concert était annulé.

Vous ne pouviez pas vous lever mais vous ne pouviez pas ne pas vous lever non plus.
J’embarque trop de monde dans cette histoire. Les musiciens. Les trois mille spectateurs. L’enjeu financier est considérable. Au final, on appelle le SOS Médecin uruguayen, j’ai droit à ma piqûre de cortisone, et j’y vais.

 

« Comment savoir où est la limite si on la repousse toujours ? »

 

Avec le recul, vous en ressentez plus de fierté que de déception, j’imagine.
Honnêtement, je ne le recommande pas. C’était hyper dur.

 

 

Avez-vous regretté d’être « simplement » malade au lieu d’avoir fait une mauvaise chute de ski et d’avoir eu un bras cassé, même si ça fait super mal ?
Disons que j’étais plus ou moins en état de fonctionner. Donc je me devais de jouer par respect pour les autres. D’un certain point de vue, si on se casse le bras, c’est vrai, y a pas de discussion. Si on ne se casse pas le bras, c’est difficile de trouver où est la limite, cette fameuse limite que nous passons notre vie à repousser. C’est pour ça que c’est difficile de savoir où elle est, la limite. Par exemple, je ne pensais pas que je serais capable de jouer cinq concerti dans la même semaine. Je l’ai fait mais, il y a quelques jours, j’en ai joué deux. « Que » deux, en quelque sorte. Je me suis demandé comment j’avais réussi à en interpréter cinq en une semaine. Or, j’y suis parvenue, et bien, je crois. Donc c’est possible. Peut-être faut-il être confrontée au défi, essayer le plus sincèrement possible, et advienne que pourra !

Cela exige aussi une grande confiance en soi…
Une grande connaissance de soi, plutôt. On ne peut pas espérer être un bon musicien si l’on ne se connaît pas.


À suivre…

 

Cartographie des possibles

 

Avec A map of our world, l’auditeur est invité à un voyage dans quelques contrées hautes en couleur défrichées par Pat Metheny et Lyle Mays.

  • Harmonisation fascinante,
  • variété des rythmes,
  • intuition de la mélodie catchy,
  • art de la surprise,
  • profondeur du répertoire,
  • plaisir de l’improvisation

seront revisités à l’église Saint-Marcel (Paris 13), le dimanche 19 novembre à 16 h, par trois instruments : le saxophone de Pierre-Marie Bonafos, le piano et l’orgue.

  • Confrontations et mélanges,
  • contrastes et rapprochements,
  • frictions et accords

animeront une set-list volontairement tonique. Entrée libre, sortie aussi mais concert bien quand même. Enfin, normalement.