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Modeste Moussorgsky

Modern String Quartet, « Tableaux d’une exposition » (Solo musica) – 1/3

Première du disque

 

Les Tableaux d’une exposition de Modeste Moussorgsky sont de ces kebabs que les musiciens savants s’amusent à déguster moins souvent natures qu’à toutes les sauces, de la blanche à l’algérienne en passant par la Biggy et l’épicée (126 arrangements et transcriptions sont proposés à date dans la bibliothèque de l’ismlp, dont certains pour quatuors). La version nature – telle celle commentée ici – est

  • savoureuse,
  • impressionnante,
  • haute en couleurs.

Or, il arrive que les versions assaisonnées avec art et malice sachent rendre raison et du génie du compositeur, et du talent fou de l’arrangeur-interprète – c’est le cas des Tableaux 100 % jazzifiés en majesté par Pierre-Marie Bonafos,

Le Modern String Quartet y va de sa petite salsa à lui et nous renvoie à l’art de bien lire les disques : point de MOUSSORGSKY écrit en GROS sur la première de couverture ou sur le dos de la pochette. De même que Pierre-Marie Bonafos évitait toute confusion en intitulant son disque « Tableaux » sans citer d’emblée le compositeur, de même le MSQ évite toute déception de l’auditeur en rendant modeste Modeste. La sauce à laquelle ils vont assaisonner – et non assassiner – l’œuvre-phare est originale puisqu’elle associe

  • des arrangements pour quatuor de la partition, signés par l’altiste Andreas Höricht et (un peu) par Joerg Widmoser, le premier violon,
  • des créations des interprètes eux-mêmes, et
  • une reprise inattendue : dès la set-list, nous sommes intrigués et alléchés par « Lucky Man », dont la légende veut qu’elle ait été écrite par le grand Greg Lake (dont le groupe ELP s’est itou approprié les Tableaux en 1971) quand il avait douze ans, et dont la réalité rappelle que you can’t judge a book by his cover, puisque ce chanceux plein aux as dont parle la chanson meurt glorieusement d’une balle à la guerre, « et son argent ne peut rien pour lui ».

Les premières notes de la Première promenade valent avertissement : que celui qui pénètre dans ce disque abandonne toute espérance d’humble fidélité. Joerg Widmoser a choisi d’harmoniser l’énoncé monodique qui ouvre la déambulation, éclatant le thème aux différents pupitres (Thomas Wollenweber hérite ainsi de la deuxième mesure à cinq temps, comme aspiré par les harmonisations de ses collègues). Soudain, bien plus tôt qu’attendu, la promenade prend fin pour nous précipiter sur « Gnomus », arrangé par Andreas Höricht. L’effet de surprise est évidemment réussi, le mélomane ne pouvant s’attendre à ce cut effrayant.

  • Dissonances,
  • silences et
  • grands mouvements d’ensemble

jouent sur la spécificité de l’instrument-quatuor. L’association entre transcription proche et réinvestissement plus inspiré librement qu’éloigné se pimente de saillies jazzy presque tsiganisantes. La réinvention intelligente du cycle commence sérieusement à nous séduire. C’est le moment que choisit Joerg Widmoser pour ajouter un cahot au chaos – en l’espèce « One more picture » qui, dans une atmosphère, esquisse une atmosphère brumeuse subtilement non décrite dans le titre – libre à chacun d’intituler ce nouveau venu dans l’expo !

  • Harmonies savantes,
  • esprit pop,
  • breaks léchés

ne jouent surtout pas la carte de la parodie moussorgskyenne mais déploient une proposition

  • plaisante,
  • rythmée et
  • jouée avec finesse
    • (phrasés variés,
    • ruptures nettes,
    • nuances multiples,
    • furetage réussi dans les codes du jazz et de la variété).

Résultat assuré :

  • on dodeline de la tête,
  • on sourit, bref,
  • on kiffe

car

  • le développement de la pièce (5′),
  • la circulation du texte entre les pupitres, et
  • la précision du rendu

sont

  • conçus par un compositeur malin,
  • propulsés par des interprètes en symbiose,
  • accompagnés d’un souci permanent de musicalité et, qualité non négligeable,
  • fort agréables à suivre.

Bonne idée, ensuite, de confier l’arrangement de la Deuxième promenade à Andreas Höricht, qui feint presque la littéralité avant de griffer le texte de sa patte. Le musicien roué gardera la main sur les arrangements suivants des Tableaux jusqu’à la « Grande porte de Kiev » que récupèrera le premier violon. « Il vecchio castello » joue aussi la carte de la proximité sans jamais s’aplatir sous le poids de la fidélité.

  • Finesse des archets,
  • communauté des respirations,
  • joyeux surgissement investissant et déconstruisant la fatalité rythmique,

tout cela est excellemment pensé et réalisé dans une forme en arche convaincante.

  • Groove de la basse,
  • polymorphie sonore des solistes,
  • astuces
    • pop (cordes frappées),
    • rock (notes répétées) et
    • savantes (travail du quatuor
      • comme quatre,
      • comme un et
      • comme un orchestre avec 2/2, 1/3 et effets d’ensemble)

éclairent d’une beauté nouvelle la vieille bâtisse. De nouvelles surprise en rafale nous attendent :

  • point de minipromenade,
  • point de « Tuileries » et
  • point de « Bydlo », qui sera replacé en avant-dernière position.

Le quatuor s’approprie la partition en la re-composant. Cela n’a rien de particulièrement iconoclaste : Maurice Ravel faisait déjà fi d’une promenade, et Leopold Stokowski n’était pas le dernier à chercher sa bonne version des Tableaux ! On passe donc directement au neuvième tableau, « La cabane sur des pattes de poule » dite « Baba Yaga », un « allegro con brio » annoncé « feroce ». C’est dans cette férocité que nous ouvrirons notre prochaine chronique sur ce disque emballant.

 

À suivre !

 

Coming soon: Sylvie Carbonel

Sylvie Carbonel à son domicile, le 16 mai 2024. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Sylvie Carbonel est l’une des figures discrètement tutélaires du piano français-mais-pas-que. Après des études d’un brio peu égalé (premier prix première nommée au CNSMDP en piano, deux autres prix en poche dont celui d’harmonie dans la classe d’Olivier Messiaen), l’artiste

  • s’est perfectionnée avec succès aux États-Unis, à Julliard et à Bloomington,
  • a été hautement peaufinée par Radu Lupu en personne,
  • a décoiffé mélomanes et critiques lors de ses débuts avec orchestre à Carnegie Hall,
  • a tourné dans le monde entier,
  • a glané des prix dans les concours les plus prestigieux,
  • a enregistré des centaines d’œuvres, et point des moindres,
    • en solo,
    • en formation musique de chambre et
    • avec orchestre, et
  • s’est imposée comme une référence aussi bien
    • dans Mozart que dans Moussorgski,
    • dans le grand répertoire que dans le répertoire non moins grand mais moins connu,
    • dans le titillement de Domenico Scarlatti que dans l’exposition mondiale d’Alain Louvier.

Fin 2023, elle a publié chez Skarbo un coffret stupéfiant de dix disques passionnés et passionnants, qui a sidéré

  • aficionados,
  • curieux,
  • pairs et
  • autoproclamés connaisseurs (sauf les snobs, Dieu soit loué),

proposant ainsi une rétrospective saisissante d’une carrière gonflée de superlatifs. Son décalogue serait-il un bilan voire une épitaphe ? « Pas du tout, cette réalisation n’est qu’un début », nous promet-elle. Si bien que, en ce mois de mai 2024, elle nous a accordé un « grand entretien » à cœur ouvert et à bâtons rompus sur

  • le passé,
  • le présent et
  • l’avenir.

Le résultat sera à découvrir en feuilleton presque bientôt dans ces colonnes !

 

L’art de Sylvie Carbonel (Skarbo) – 3/24

Première de couv du premier des disques rassemblés par le coffret Sy(l)vie Carbonel fomenté par Skarbo

 

Bien sûr, la première de couverture du disque Moussorgsky réédité par Skarbo fait un peu saigner des yeux, avec

  • un œuvre devenu une oeuvre,
  • le prénom de l’artiste fracassé et
  • la photo qui montre la pianiste avec une partition de Prokofiev alors que le disque est 100 % Moussorgsky.

Tant pis : l’essentiel doit être dans

  • le son,
  • la musique et
  • l’art.

Or, après 17 miniatures finement agencées quoique d’intérêt discographique inégal, nous voici arrivés au point nodal du disque : les Tableaux d’une exposition, dont nous avons tantôt rendu compte à l’occasion de leur confrontation avec la géniale version jazz de Pierre-Marie Bonafos, dont le disque ébouriffant est disponible ici pour une somme presque gonflée d’humour.
La première promenade s’avance sans traîner, sur son swing à onze pattes.

  • Le rythme est clair,
  • la mélodie nette,
  • l’allant patent…

même si l’on regrette l’erreur de montage à 1’18, peu excusable pour une réédition à moins que notre lecteur ne soit facétieux, ce qui est autant possible qu’étrange, notre but n’étant point de médire de la technique, ce truc que nous ne captons point ou si peu. Le « Gnomus »

  • aux six bémols (sans compter les doubles),
  • au beat instable et
  • aux unissons aussi moussorgskyens que l’harmonie

est rendu avec

  • l’énergie,
  • le mystère et
  • la hardiesse digitale indispensables.

 

 

La promenade II troque le sol mineur pour le fa mineur et les commentaires aigus dont Sylvie Carbonel exprime

  • l’élégance immédiate,
  • la beauté intrigante et
  • la fausse évidence.

Apparaît alors « Il vecchio castello » , andantino ternaire en sol dièse mineur. Le sol – mi bémol du précédent est censé glisser attaca vers le sol dièse – ré dièse donc mi bémol initial, si bien que l’on sursaute devant le même problème de montage que nous entendons sur notre peut-être défectueux lecteur mais qui défait le fondu-enchaîné par une répétition de l’accord conclusif (0’46).

  • L’étrange balancement gothique,
  • le froufroutement de l’harmonie sur la basse obstinée,
  • l’habileté qui permet de faire résonner l’indépendance des voix,
  • la concentration des nuances dans un spectre sciemment limité et
  • la maîtrise de la pédale (écoutez la semi-disparition du son à 3’07 ou le ciselage des accords à partir de 3’42)

charment l’oreille et l’intellect. La petite promenade III prolonge avec tonicité le sol dièse mineur malgré les pénibles problèmes de montage. La légèreté des dernières croches prélude aux « Tuileries » où l’on entend des « jeux et disputes d’enfants » exposés en Si (cinq dièses, ce qui fait résonner la tonalité précédente aux cinq dièses mineurs).

  • Précision,
  • dextérité,
  • sens du silence et
  • absence de pompe

séduisent. Le « pesante » Bydlo persiste en sol dièse mineur, non sans un goût certain pour les audaces harmoniques. La capacité à

  • être balourde sans être basse ou lourde,
  • varier les caractères,
  • suggérer un narratif sans éventer l’énigmatique et à
  • se perdre dans les abysses des graves

ne manquent pas de charme.

 

 

Dans la promenade IV en ré mineur, on apprécie la finesse des changements de mesure, associant « tranquillo » 3, 5, 6 et 7/4 avec une souplesse qui témoigne de l’intériorisation moussorgskyenne par Sylvie Carbonel, d’autant que cette souplesse n’est pas mollesse : il y a

  • des accents,
  • des respirations,
  • du contretemps,
  • du groove,

et écouter cela et la science de glisser d’octave en octave est plaisir. Le « Ballet des poussins dans leurs coques », cette petite blague (« scherzino ») est brillamment enlevée. La virtuosité ne fait pas plus peur à l’interprète que la musicalité, à l’heure où elle doit affronter un épisode qui, n’en doutons pas, sera bientôt réécrit : « Deux juifs, l’un riche et l’autre pauvre » (renommé depuis « Samuel Goldenberg et Schmuyle », mais ne doutons pas que la réécriture peut aller beaucoup plus loin). De ré mineur à Ré bémol, l’exposition glisse.

  • Efficacité du toucher,
  • spécificité des accents,
  • saveur du chromatisme

sonnent juste. Le judicieux chromatisme de la promenade V est amené avec fougue et talent par Sylvie Carbonel, fomentant ainsi le liant sur le marché de Limoges et « la grande nouvelle » en Mi bémol (ligué au reste par la persistance du si bémol du précédent interlude).

  • Netteté,
  • verdeur,
  • tonicité,
  • modulation revigorante et
  • solennité de la forme en arche avec coda

sont supérieurement mêlées jusqu’au passage du si bémol au si – tout est histoire de progression chromatique – des Catacombae stipulées Sepulerum romanum.

 

 

  • Puissance du largo,
  • rage du contraste,
  • investissement sans mignardise de l’espace où le son l’emporte sur le nombre de notes à la minute :

on kiffe. S’immisce la fausse promenade VI intitulée con mortuis in lingua morta en si mineur puis en trois portée jusqu’à une fin avec tierce picarde.

  • Délicatesse,
  • finesse et
  • respect du texte

alimentent avec goût cette version. « Baba yaga » et sa cabane sur patte de poules fait peur à souhait.

  • L’impulsion rageuse,
  • les tenues flippantes,
  • les mutations de feeling donc
  • les retournements

sont sublimés par le brio d’une interprète heureuse d’être défiée par Modeste qui n’aura évidemment pas raison de son aisance, certainement pas avant « La grande porte de Kiev ».

  • La puissance,
  • la conception du son et
  • l’art incroyable du contraste (écoutez à 0’30, à 1’01, par exemple !)

profitent de l’aisance technique de la pianiste. Malgré les soucis techniques peut-être liés à notre lecteur (mais qui écoute le son sur un support physique nowadays, hein ?), c’est youpi.


À suivre !

 

L’art de Sylvie Carbonel (Skarbo) – 2/24

 

Le plaisir de la diversité (de genre, de durée, de caractère) accompagnait l’écoute des huit premières pièces de Modeste Moussorgsky placées en tête du florilège Sylvie Carbonel publié par Skarbo. Nous reprenons le cours de nos émotions avec un feuillet d’album intitulé « Méditation ». L’affaire, en ré mineur (tentée in fine par le Ré majeur) et andantino, regroupe plusieurs caractéristiques moussorgskyennes :

  • attrait pour la monodie ici énoncée à la main gauche,
  • souplesse du tempo et
  • inclination pour la modulation.

Sylvie Carbonel a le double bon goût de ne pas masquer la simplicité de la pièce sous un lyrisme de circonstance, et de raviver l’intérêt de l’auditeur par un « scherzino » assai vivo en 9/8 (parfois 12/8) et en si bémol mineur intitulé « La couturière ».

  • Vivacité digitale,
  • clarté des articulations,
  • tranchant des modulations et
  • précision des accents

réveillent les esgourdes.

 

 

« Une larme » est un andante con moto en sol mineur, précédé d’un largo qui s’ouvre par un Si bémol. Dans cette miniature, Moussorgsky joue en effet sur les miroitements modaux. Le Si bémol conduit au sol mineur ; et le sol mineur renvoie vers le Sol majeur.

  • Balancement triste,
  • oscillation allante,
  • choix judicieux d’esquiver la seconde reprise,
  • agogique pimpant cette forme en arche et tierce picarde rassurante

siéront aux jeunes filles de bonne famille. Le diptyque « En Crimée » s’ouvre avec l’inquiétant « Gurzuf ». Un unisson grave et en place un ostinato que les harmonies du médium ne désarment pas avant que les hostilités ne soient lancées avec des mines populaires et martiales que la sobriété de la pédalisation habille, habile – même si la forme ABA ne vise certes pas à surprendre l’auditeur. « Baidary » joue la carte

  • du rythmique,
  • du motorique et
  • du contrasté entre les parties enveloppantes et le segment central.

 

 

Avec ses cinq bémols à l’armature, la « Rêverie » posthume, inspirée par un thème allogène, est annoncée moderato assai.

  • Atmosphère paisible,
  • temps suspendu et
  • tentation d’un presque-minimalisme

caractérisent la plus longue pièce de l’album derrière sa forme ABA conventionnelle. « La capricieuse » déploie en en 6/8 un thème de six notes. Sylvie Carbonel rend habilement la tension entre

  • flux ternaire et contretemps (y compris avec des mesures réduites de moitié),
  • régularité du flow et dérèglements,
  • allant et brisures du discours,

fin énigmatique incluse. L’interprète opte pour la première version de l’Intermezzo in modo classico, la moins développée. Le début de ce « grave pesante » à 6/4 est typique du compositeur avec son unisson sur trois et bientôt quatre octaves (plus, c’était difficile). La pianiste impose

  • sa tonicité rugueuse,
  • son large spectre de nuances,
  • sa capacité à faire sonner chaque registre de façon spécifique et
  • sa maîtrise tant des decrescendi que des piani subito.

 

 

« Gopak », version pour piano d’un extrait de La Foire de Sorochintsy, conclut cette partie du disque avec la verve appropriée pour un finale.

  • Notes répétées,
  • thème sautillant,
  • accélérations soudaines et
  • brusques modulations

rappellent que la virtuosité n’est pas d’abord affaire d’extraversion mais

  • d’agilité,
  • de sens du rythme et
  • d’un rien de malice,

ce dont ne manque pas la captation proposée par Sylvie Carbonel. Pas le temps de s’attarder : le guide nous attend pour visiter une exposition-promenade. Compte-rendu du parcours prochainement !


Pour écouter l’intégralité de ce disque sans plus attendre, c’est là.

 

L’art de Sylvie Carbonel (Skarbo) – 1/24

 

C’était un temps déraisonnable : quand un pianiste se mettait à table, il n’était pas toujours obligé de ressasser la même musique – disons de se spécialiser, même si ce verbe est parfois un euphémisme cocasse pour ne pas dire « se limiter ». En témoigne ce florilège des enregistrements de Sylvie Carbonel, où Beethoven côtoie Schönberg, Frédéric Chopin Alain Louvier et Weber Prokofiev. Tantôt reproduction d’albums parus (c’est le cas des deux premiers disques), tantôt compilation d’enregistrements INA, les dix galettes proposées fixent une image peinte de 1964 à 1997 et présente en guise d’apéritif l’œuvre complet pour piano de Modeste Moussorgsky, soit dix-sept pièces diverses suivies des Tableaux d’une exposition – le disque à l’unité est disponible pour une quinzaine d’euros.
Après une introduction en Si bémol 7, la Polka porte-enseigne en Mi bémol sautille comme il se doit. La pianiste y déploie, outre l’habileté digitale et la tonicité des réflexes requise, des qualités que la prise de son résolument mate de Xavier Escabasse refuse d’embellir :

  • clarté du propos,
  • sens du rythme qui danse et, surtout,
  • association entre des accents qui n’ont pas peur – euphémisme – de fracasser le clavier et légèreté des doigts, qu’ils fassent scintiller la mélodie ou qu’ils glissent leurs babillements entre lead et accompagnement.

 

 

Suivent trois Souvenirs d’enfance. « Nania et moi » gambade en dépoyant

  • souplesse du tempo,
  • variété de toucher et
  • finesse de la pédalisation.

« Première punition » court comme il sied pour échapper à l’inéluctable, ce qui n’est rien d’autre qu’une définition de la vie – mais, ici, en plus dynamique. Le troisième souvenir, une composition posthume en si mineur, s’offre un Lento cantabile en guise de prélude, où la gravité de longues tenues laisse miroiter l’enfance dans les accords descendant des registres aigus vers le médium. Un Allegretto quasi andante poursuit cette répartition entre un registre très aigu et une basse obstinée.

  • La variabilité du tempo,
  • les mutations de registre,
  • la modulation en Sol puis en mi mineur,
  • la simplicité revendiquée d’une écriture osant les bousculades d’accords triple forte mais respectant la tradition ABminiA avec la tierce picarde qui va bien

offrent à cette pièce une aura de mystère un rien bancal qui pourrait bien constituer la majeure partie de son charme. Les dièses sont lâchés avec l’Impromptu passionné en Fa dièse qui s’immisce dans nos esgourdes sur un andantino amoroso pianissimo que Sylvie Carbonel prend sans traîner, ce qui bénéficie

  • au balancement,
  • aux effets d’écho et
  • aux surprises harmoniques semées dans la partition jusqu’à la lente coda.

 

 

Que la passion invoquée par le titre soit plus intérieure que grandiloquente, cela ne la rend pas moins poignante, au contraire. Le Scherzo en ut dièse mineur (et non en si mineur, comme indiqué sur la vidéo) se présente, lui, avec un allegro assai e staccato plus extraverti – l’on en profite pour apprécier le soin apporté à l’agencement des miniatures.

  • Rusticité des sforzendi,
  • différenciation des voix dans les accords enchaînés,
  • légèreté dans les triolets et
  • bonne idée de ne pas faire la seconde reprise

séduisent. Le trio en La puis en Fa puis re-en La, bien sûr, est joué avec délicatesse mais non mignardise :

  • les accents,
  • les contre-temps groovy,
  • les martellements sonores et non bruyants

ramènent dans les bras de la partie initiale avec un brio plus joyeux qu’extraverti.

 

 

On retombe en jeune âge avec « Une plaisanterie d’enfant » avec

  • les aigus topiques,
  • la légèreté des petits doigts qui se courent après,
  • l’énergie sautillante,
  • les foucades accentuées,
  • les mutations thymiques donc modulantes et
  • les précipitations insouciantes donc la virtuosité des deux mains

correspondent allègrement au programme annoncé. « Au village » se revendique comme « quasi fantasia ». Une monodie larghetto en si mineur, qu’orne peu à peu son accompagnement, ouvre le bal. Un grandioso en Si majeur dissimulé lui succède. L’interprète doit y « marquer le chant », stipule le compositeur. Sans doute pour aviver le contraste en ajustant le tempo, Sylvie Cardonel fait fi de l’indication « meno mosso » et pare la partition de la solennité attendue. La plaisanterie pétillante de l’Allegretto scherzoso, qui amorce la conversion au Sol majeur, est elle aussi marquée « non troppo allegro », mais que serait un excès d’allégresse ? La pianiste ne risque pas de se poser la question. Elle préfère piquer ses croches staccato à fond les ballons. Mieux, toute à l’ivresse de sa bonne farce, elle trouve le moyen d’accélérer avant le ralentissement qui annonce le passage « a tempo non agitato (alla zingara) »… et à un point de montage un peu raté, admettons-le (1’25). On découvre alors le versan gitan de la mélodie, avec

  • sa modalité particulière,
  • sa liberté rythmique et
  • sa mélancolie finale conduisant au retour du premier tempo jusqu’à l’accélération finale.

Les doigts de l’interprète s’envolent dans la cavalcade qui s’achève sur un trille et un ploum (pardon pour ce terme de musicologie appliquée, un rien jargonnant, je le confesse) guillerets. Merci pour la visite, et à tantôt pour la suite de la promenade !


Pour écouter l’intégralité de ce disque sans plus attendre, c’est là.

 

Alexandra Didenko chante Moussorgsky et Wagner, Centre Chostakovitch, 27 mai 2019

Alexandra Didenko. Photo : Rozenn Douerin.

Ceci n’est pas un récital. Ou alors, juste par la bande. Bien plutôt, ceci est une audition de fin d’année – disons la mise en examen versaillaise d’une artiste ukrainienne désormais sise en France. Ce soir de mai, la miss, transcrite tantôt Oleksandra, tantôt Olexandra, dans la bio d’un programme mal traduit en français, passe son épreuve de fin de master dans les locaux chic de l’Association internationale Dimitri Chostacovitch. Comme il sied, ce qui ne rend pas le geste moins appréciable, les siens ont souscrit à la tradition associant bulles et dernier diplôme – même si, au début de son récital mastoc, accompagné par le pianiste-chef-orchestrateur-compositeur David Jackson, on imagine que la future diva n’avait pas le cœur à la légèreté festoyante.
Le programme s’ouvre sur les « Chants et danses de la mort » composés, sur des poèmes fougueux mais peu poétiques
d’Arséni Golénichtev-Koutouzov – comte de son état, ce qui est un argument justifiant la prétention, de poésie mais pas que – par Modeste Moussorgsky, ce qui résonne en ce lieu puisque Dmitri a orchestré le cycle bien avant que l’excellent Kalevi Aho ne s’y re-risque. On regrette la présentation aussi profuse que confuse d’une prof munie d’une liasse de papiers assortis de griffonnages ésotériques, d’un accent exotique et d’un propos souvent verbeux, du genre :

  • « Moussorgsky et Wagner sont in-mélangeables, mais ils ont un tronc commun », bon sang, tronc commun, ça passe à la fac, pas quand on ne se peut mêler ;
  • « Vous, auditeurs, allez partir où vous n’êtes pas encore jamais allé », c’est mignon mais assez dispensable, etc. (on passe les histoires de numérologie aussi vagues que peu utiles dans ce contexte).

On aurait préféré une présentation plus dense de l’artiste, et plus signifiante des textes qu’elle s’apprête à chanter : comme insupporte cette pédanterie associée à la tentation de jouer les présentateurs médiocres sur l’air du « Qui a déjà entendu du Wagner ? », boudu, t’es dans le sixième arrondissement de Paris, chez des passionnés de Chosta, te prends pas pour Jacques Martin, mârde ! Pis si personne avait dit : « Moi, moi ! », t’aurais fait quoi ? une petite danse de la joie ? une crise de chaudes larmes ?
Quand les artistes sont enfin autorisés à prendre possession de l’espèce d’espace scénique, la difficulté du défi saute aux oreilles. Passer une audition « finale » de chant dans une salle sans résonance, il faut oser. Avec sa coiffure de folle façon Cassandre de Kaamelott!, son maquillage créatif et son costume résolument engagé (même si le projet jacksonnien de black and white, vanté par la prof débordante de paroles, nous échappe à mégadonc), sans un mot, la candidate énonce sa promesse : incarner ce qu’elle exprime vocalement. Dès les premières mesures, animées par un accompagnement sobre, elle marque une appétence pour l’intégrité dans l’excès que l’on tendrait à caractériser comme slave. Pour rendre crédible et vivant son projet, Alexandra Didenko s’appuie sur un grave profond et un aigu qui ne lui pose point souci. Après que la mère a « insufflé le sommeil de la paix » pour accompagner la mort de son enfant, la mort en personne drague une nénette pour qu’elle se suicide.
Malgré un vibrato qui peut sembler parfois un peu présent, l’artiste démontre une aisance certaine et dans les différents registres, et dans les différents « passages » auxquels doit se frotter une mezzo.  L’impression d’une certaine authenticité, disons : spontanéité, sourd d’un souci, sans doute, de ne pas esthétiser le médium, par opposition aux extrêmes de la tessiture, pour mieux rendre le dramatisme de la pièce, que valorise le travail de synchronisation avec David Jackson.

Photo : Rozenn Douerin

Après avoir niqué un bébé et une donzelle, la mort, boulimique, attire à elle un paysan bourré en lui faisant confondre une tempête de neige et des champs de blé où, l’été, dansent les faucilles. Pour éradiquer le risque de monotonie ou de convention, Alexandra Didenko privilégie l’incarnation, quitte à se mettre en risque – ce qui, pour un récital de fin de cycle, est appréciable. On note avec joie la volonté de rendre les différentes atmosphères – de l’air populaire aux moments dramatiques – grâce aussi au soutien d’un pianiste en percussion et impressionnisme (généreuse pédale !), avant que la mort ne s’intéresse aux charniers martiaux avec un projet, que nous traduisons en substance : « La bataille est finie ! Je vous ai tous en mon pouvoir ! » Le pianiste, fortement sollicité, suit la mezzo dans ses désirs de virulence et de contraste qui donnent sens à la narrativité du texte – ce qui, détail qui n’en est pas un oblige, ne nous empêche pas de nous étonner que l’instrumentiste joue l’ensemble de son programme sur des photocopies.
Deuxième gros patouillis au programme, les Wesendonck lieder, autrement dit les mélodies écrites par Richard Wagner l’amoureux à partir des poèmes de celle qu’il rêvait de, soyons poète, faire sienne, madame Mathilde Wesendonck. Le premier épisode, rend hommage à l’ange qui est « descendu vers moi ». Ici, l’on croit deviner une artiste peut-être trop désireuse d’augmenter sa résonance dans la partie nasale du masque, ce qui, par moments, grignote un peu de sa musicalité.  Le deuxième épisode demande, en toute modestie, à la « création éternelle » de ne plus bouger afin que l’auteur puisse kiffer la joie de « l’âme qui, toute, se noie dans une autre ». Bref, c’est caliente, donc l’occasion pour David Jackson de secouer ses saucisses. La chanteuse s’échine à rendre les dynamiques qui font vibrer la partition jusqu’à la partie apaisée. À cette occasion, on constate qu’Alexandra Didenko ne craint jamais d’en faire trop, et cela se comprend :

  • d’une part, elle parle à l’univers, pas avec Joe le clodo – ça rigole pas, faut s’engager ;
  • d’autre part, comment exprimer la passion autrement qu’avec passion ?

Le troisième épisode, tapi « Im Treibhaus » (« Dans la serre »), professe que les « pauvres plantes » qui chougnent sont comme la narratrice : « Nous avons beau vivre dans la lumière et l’éclat, notre foyer n’est pas ici. » Raspingue, Richard réutilise un tube du Ring (il vient d’en finir avec la Walkyrie), tandis que la candidate revendique sans fard son refus d’une performance strictement technique. Connecté avec Tristan und Isolde, le quatrième épisode évoque les « Schmerzen » (« Douleurs »), et ce n’est peut-être pas un hasard si, pour la première fois, la virtuose s’accorde alors un trait d’humanité en se raclant la gorge avant le début de son nouveau lied. En dépit d’un piano peut-être un brin puissant pour la salle, Alexandra Didenko parvient à nouer avec lui de beaux effets de dialogue pour se réjouir que « la douleur seule apporte la joie », ce qui paraît complètement stupide, d’autant que ce n’est pas parce que l’on n’est pas poète que l’on va se priver d’exprimer notre sentiment devant un texte de babache.

Alexandra Didenko (détail). Photo : Rozenn Douerin

Le cinquième épisode mathildien se love dans un climat apaisé. Les « Träume » (« Rêves ») ressortissent derechef d’un projet tristanique, baguenaudant autour d’une âme qui sent captive sans, toutefois, « s’évanouir comme écume marine dans un néant désolé ». L’impétrante y démontre trois qualités complémentaires de son engagement interprétatif fuyant la neutralité comme Patrick Balkany les journalistes :

  • maîtrise des tenues donc du souffle ;
  • sens du crescendo, et
  • technique remarquable du chant piano.

Ajoutons une cinquième qualité : l’art de recevoir les applaudissements, atout non négligeable. Cette qualité trouve à s’exprimer après « Desdemone », la relativement brève mélodie de Dimitri Chostakovitch dont la pontifiante présentatrice nous promet être la première mondiale. Sur une mélodie presque accrocheuse, l’Ukrainienne fait valoir la puissance de son organe, comme si revenir au russe l’aidait à se libérer d’une partie des précautions dont on a cru l’entendre s’encombrer, par modestie, lors des lieder précédents.
En réalité, l’inédit de Chosta introduit une troisième partie de l’examen, centré sur les pièces de bravoure et les grands airs. Lors de son nouvel interlude, la parleuse semble se lasser de son propre verbe, expliquant par exemple que, grâce à ses longues phrases, ses difficultés d’attaque et de prononciation, l’air de Marfa dans La Khovantchina est un « cheval d’arçon » (de bataille ?), typique des héroïnes comme Erfa (mélange de Marfa et d’Erda). En dépit de l’exigence présentée par son nouveau défi, la chanteuse fait apprécier d’autres qualités que sa résistance, illustration d’une technique solidement acquise, telles que :

  • la volonté d’entrer de suite dans l’air, sans adaptation, comme si elle était déjà plongée dans l’opéra ;
  • l’envie d’exprimer son énergie, quitte à privilégier la virulence sur la tonicité ;
  • la préoccupation musicale, qu’illustre un beau travail de synchronisation, forcément réciproque, avec David Jackson.
David Jackson. Photo : Rozenn Douerin.

L’air d’Erda extrait de L’Or du Rhin, annonce l’inéluctabilité, sinon la proximité, du crépuscule des dieux. Comme pour l’illustrer, la voix se prend dans la résonance du piano approfondie par la pédale de sustain. Le pianiste fait de son mieux pour rendre la profondeur de l’orchestre. Aux Erda gravissimes que l’on entend parfois, façon Qiu Lin Zhang, Alexandra Didenko oppose une déesse plus humaine. Sa vision de la maîtresse – enfin, d’une des maîtresses – de Wotan est moins ténébreuse que lyrique. De la sorte, l’artiste semble proférer moins une condamnation que le récit, inéluctable, d’une destruction d’ores et déjà actée, gravant sa personnalité d’interprète au terme d’une set-list où l’ambition le dispute à la gourmandise.
En conclusion, au terme d’un programme impressionnant, exécuté de bout en bout avec foi, exigence et maîtrise, on aurait beau jeu de noter çà plus de volonté que d’assurance, là un bout de rôle qui méritera encore d’être mûri, ou sporadiquement telles caractéristiques qui seront affaire de goût (résonance, intensité perpétuelle, spécificités du vibrato…). L’ensemble n’en témoigne pas moins d’un métier déjà charpenté que, à l’issue du spectacle, ses gentilles attentions à l’égard des spectateurs venus l’applaudir ne démentent pas. Que les hiboux de la bonne fortune continuent donc d’accompagner Alexandra à travers les terres mystérieuses de l’art lyrique !

Alexandra Didenko. Photo : Rozenn Douerin.