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Le blog de Bertrand Ferrier, page 158

Des nouvelles de la politique piscicole commune

Claudio Zaretti, Jann Halexander et Bertrand Ferrier en concert, le 24 avril 2021.

 

Il n’est pas toujours frais, mon poisson. Mais ce n’est pas que de ma faute, non plus.

 

 

Saxo piccolo et compagnie

Pierre-Marie Bonafos, le 6 mai 2021, en l’église Saint-André de l’Europe (Paris 8). Photo : Bertrand Ferrier.

 

Armé de son saxophone sopranino, Pierre-Marie Bonafos est venu souffler deux inédits en vue du cyberconcert Komm, Bach! du 21 juin. Il lance ainsi,

  • avec chaleur et dans le froid,
  • avec légèreté et profondeur,
  • avec brio et intériorité,

la série des captations programmées en l’église Saint-André de l’Europe pour la clôture événement du festival.

 

 

Inventer d’autres ailleurs : projet

Avec Claudio Zaretti et Jann Halexander, le 24 avril 2021. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Jann Halexander propose d’inventer d’autres ailleurs pour arriver à se trouver à sa place : chiches ?

 

 

Travailler, c’est trop dur

 

… et voler, ça va, j’suis pas un oiseau, non plus !

Aussi du lot : au saut du lit

Claudio Zaretti et Bertrand Ferrier, le 24 avril 2021. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Comme précisait Ricet Barrier, « putain, le beau métier ! » Accompagner un chanteur que l’on aime dans une de ses chansons que l’on préfère, quel travail harassant. Que fait la peau lisse ?

 

 

Bientôt, nous exulterons en jubilant

Jennifer Young et Vincent Crosnier en l’église Saint-André de l’Europe, le 30 avril 2021. Photo : JY / Festival Komm, Bach!.

 

Un concert de 24 h en préparation. Déjà des fumerolles montent. Hâte que tout soit accompli !

 

 

Les grands entretiens – Nora Lakheal, l’intégrale

 

Elle a fasciné les médias, passionné des intellectuels en vue, ébranlé des politiques et touché ses nombreux lecteurs : rigolote mais pas marrante, engagée mais pas gnangnan, lucide mais positive, Nora Lakheal a frappé un grand coup avec Agente d’élite (Max Milo), dans lequel elle raconte comment elle est devenue la première espionne française à traquer les terroristes islamistes. Elle a ainsi révélé ses personnalités hors du commun, parmi lesquelles

  • celle d’une boxeuse fan de NTM et de Daft Punk quoique ultracalée en philosophie germanique,
  • celle de GPS préfectoral pour touristes chinois promu membre des Renseignements généraux, et
  • celle de petite Tunisienne née dans un quartier populaire de l’Hexagone et passée, malgré des débuts difficiles, du côté lumineux de la Force.

Dans son livre, au ton très personnel, elle

  • cite The Supermen Lovers et Kierkegaard,
  • épice sa volonté sans faille d’une pincée de fragilité résolument humaine, et
  • déploie un sens de la formule idéal pour porter avec punch une narration authentique, entière, prenante.

Chacun y picorera ce qui lui sied le plus – par exemple

  • une belle histoire qui continue bien,
  • un exemplum qui refuse d’être considéré comme exemplaire,
  • un questionnement sur l’art d’échapper aux cases où il serait si simple de se laisser encager,
  • un outil précieux pour comprendre nombre d’enjeux qui animent notre pays,
  • un feel-good-book qui ne masque rien des noirceurs de la vie et de nos âmes, etc.

Pour la première fois, l’écrivaine, souvent interrogée sur l’islam radical, les problématiques policières et les communautarismes, a accepté de donner un long entretien où, au côté d’enjeux sociétaux, elle parle d’elle-même, de son travail d’écriture et du rôle qu’elle imagine pour l’écrivain dans la société actuelle. Révélations, photos inédites, réflexions cash et percutantes : cette tétralogie choc commence aujourd’hui.
Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, bienvenue dans la tête de Nora Lakheal !

 

Le programme

1. Le livre et son auteur
2. Le livre et ses lecteurs
3. Le livre et son environnement
4. Le livre et son contenu

 

Photo : collection personnelle de l’auteur

 

1.
Le livre et son auteur

 

Nora, vous avez été interviouvée par un grand nombre de médias. Tout en prenant en compte les soubresauts de l’actualité, cet entretien veut surtout aborder des questions qui ont été peu évoquées : celles qui concernent l’acte de création littéraire nécessaire à l’écriture d’un livre. D’ailleurs, Agente d’élite lie intimement actualités sociales et création. Pour preuve : ce qui vous a propulsé dans l’écriture comme dans la police, c’est le même antiracisme. En effet, vous avez passé le concours de police pour contrer le racisme policier dont votre frère et votre père ont été victimes ; et vous avez décidé d’écrire Agente d’élite parce que vous avez entendu des propos racistes à la radio, alors que vous traquiez un islamiste en compagnie d’un collègue musulman d’origine africaine. L’écriture a-t-elle été une façon de commuer une fois de plus votre colère en engagement positif ?
Je pense que je suis surtout animée par une intolérance profonde à toute forme d’injustice. Je suis née en France ; j’ai donc été biberonnée à la devise « Liberté, égalité, fraternité ». Je crois en ces principes, et je ne supporte pas que l’on maltraite l’autre sous prétexte qu’il ne serait pas digne de cette promesse républicaine.

Vous avez été « biberonnée » ?
Oui, biberonnée. Pourquoi ? Ça vous étonne ?

Le terme n’est pas courant pour parler des frontons de nos vieux bâtiments officiels…
J’ai choisi ce terme à dessein pour répondre, à ma façon, à tous les polémistes qui réduisent la politique – cette matière noble – à des brèves de comptoir, et qui en profitent pour se payer de mots en expliquant que les musulmans nés en France sont « biberonnés » à la haine de l’autre.

Écrire une partie de votre parcours est donc pour vous une façon de souligner ce qui est, pour certains, une évidence, pour d’autres, une contradiction dans les termes : on peut être musulman en France sans avoir pour objectif de détruire la République française.
J’ai effectivement choisi d’écrire pour dénoncer l’intolérance, quel que soit son objet, en évoquant un cas que je connais bien : moi.

 

 

Qu’est-ce qui caractérise le « cas Nora Lakheal » ?
Un paradoxe, je crois, lié à mon parcours, à la fois atypique et ordinaire. Mon parcours est atypique, car j’avais peut-être tous les éléments pour basculer dans la radicalisation violente. Si on étudie le profil des gens qui ont fait ce choix, par-delà la diversification des recrutements, on se rend compte que, souvent, ce sont des individus d’origine modeste, qui ont vécu des enfances difficiles dans des quartiers spécifiques. Moi, j’ai vécu dans le quartier des Kouachi ; j’ai connu la misère ; je sais ce qu’est la faim ; bref, quand j’étais jeune, j’avais un peu la haine et j’avais de bonnes raisons de l’avoir. Or, j’ai transformé ces débuts difficiles pour me consacrer à l’exact inverse de la radicalisation, puisque je lutte contre les terroristes. C’est en cela que mon parcours est atypique.

En quoi est-il ordinaire ?
En ce que je ne suis ni un exemplum, ni une exception. Beaucoup de Maghrébins partis avec la même donne moisie ont réussi à se réaliser et à s’inventer un bel avenir. Nombre d’entre eux sont devenus médecins, avocats, par exemple, et qu’importe s’ils ne sont pas connus.

En somme, pour vous, il n’y a pas de fatalité.
En tout cas, ça vaut le coup de lutter contre ce qui y ressemble.

Pour d’autres policiers, en revanche, les Arabes resteront toujours des fauteurs de trouble inassimilables. Récemment, la commissaire divisionnaire Emmanuelle Oster, en charge du quartier de Barbès, déclarait qu’« un Maghrébin, ça crache dans son pays et ça crache en France ! Je ne vais pas faire l’éducation des Maghrébins ! »[1]
Je m’exprime à titre personnel et, ce que je dis, c’est simplement : « OK, j’ai peut-être réussi à me forger un parcours pas mal, mais j’estime que la majorité des Maghrébins nés en France a relevé le défi. »

Est-ce que, à l’époque où vous basculez du bon côté de la Force, le fait que vous soyez une femme a pu être décisif ?
Vous avez raison : il y a plus de vingt ans, les femmes ne faisaient pas partie du casting de la radicalisation violente. En France, la radicalisation féminine ne devient une réalité effective qu’à partir de 2005. Néanmoins, j’aurais pu sombrer sur une autre radicalité, comme celle de la violence ou la délinquance. J’ai évité le piège.

Je me suis permis cette question car votre statut de femme imprègne Agente d’élite. Alors que Rachel Kahn, dans Racée, qui vient de paraître aux éditions très connotées de L’Observatoire, affirme refuser une posture de Noire, juive et femme, la narratrice que vous êtes se présente comme Française, maghrébine et musulmane. Quelle est la spécificité de cette triple identité ?
Nous, filles issues de l’immigration nord-africaine, ne sommes pas éduquées comme les garçons. Une certaine image du rôle de la femme impacte l’image que nos parents ont de notre avenir. Quand j’ai annoncé à mon père que je voulais continuer mes études, il n’était pas très chaud…

C’est rien de le dire ! Dans votre livre, malgré votre attachement indéfectible pour votre père, vous expliquez que le deal était clair : si tu veux continuer tes études, tu pars de la maison et tu subviens à tes besoins…
Mon père avait une vision un peu figée dans le temps, c’est vrai. Ça ne s’est pas arrangé quand j’ai déclaré que j’allais tenter de devenir policière.

Parce qu’il n’aimait pas la police ?
Vous rigolez ? Il la respectait.

Alors, quel était le problème ?
La police, c’est pas un métier pour les femmes, enfin !

 

Nora Lakheal, gardienne de la paix avant tout. Photo : collection personnelle de l’auteur.

 

Le seul métier qui vous était destiné, c’était donc celui d’épouse au foyer.
C’était celui que mes parents envisageaient pour assurer ma sécurité et mon bien-être. Cela dit, je dois préciser que les vieux Maghrébins ne sont pas les seuls à vouloir contrôler ainsi la place de la femme… Plus qu’une place spécifique, prédominait chez nous une sommation à être discrète. Or, cette sommation familiale à la discrétion contrevient aux sommations de la société, prônant la libération et l’affirmation des filles. Cette dichotomie entre famille et société entraîne une tension qui n’est pas toujours simple à gérer pour une Maghrébine.

Voulez-vous dire que les jeunes Maghrébines vivaient, dans les années 1990, ce que les jeunes Françaises avaient vécu au tournant des années 1960 ?
En quelque sorte. Précisons que mes parents sont arrivés en France à la fin des années 1970. Leur acclimatation à l’ambiance hexagonale passait par une obsession : ne pas faire de vagues. Vingt ans plus tard, les enfants de cette génération ont eu beaucoup de mal à trouver leur place. Il fallait à la fois ne pas décevoir les aspirations de sa famille tout en s’intégrant à une société aux exigences contradictoires. Vous imaginez le jeu d’équilibriste !

D’autant que, pendant votre adolescence, vous êtes Française par le sol mais pas par la nationalité…
C’est exact. Je suis née Tunisienne en France, et j’ai dû attendre mes dix-huit ans pour solliciter ma naturalisation.

Pourquoi avoir accompli cette démarche ?
Quand j’étais en classe, j’en avais ras-le-bol d’être cataloguée « étrangère » quand on demandait : « Qui est Français, et qui est étranger ? » D’ailleurs, c’était amusant de constater que les étrangers (à l’époque, il y avait surtout des Portugais, des Tunisiens et pas mal de Sénégalais) étaient faciles à repérer – nous étions toujours ensemble au fond de la classe, comme pour faire bloc.

Des années plus tard, vous voilà au premier rang, bien visible, parce que vous avez écrit un livre à grand retentissement. Au fait, pourquoi avez-vous choisi d’écrire ? Aviez-vous la nostalgie – ce qui n’a rien de péjoratif, n’en déplaise à la doxa – de cette vie intellectuelle que vous aviez pratiquée en étudiant la philosophie ?
Mais ma vie intellectuelle ne s’est pas arrêtée quand j’ai réussi le concours d’entrée dans la police !

 

Photo : collection personnelle de l’auteur

 

Certes, vous racontez que, quand vous étiez gardienne de la paix et attendiez la prochaine mission, il vous arrivait de lire un ouvrage de philosophie en salle de pause ou dans la voiture sérigraphiée, suscitant les gausseries de vos collègues…
En réalité, je n’ai jamais cessé de lire ou d’étudier la philosophie. Il m’est même arrivé de préparer des concours juste pour suivre les cours, m’exercer à écrire et évaluer mon niveau ! Aujourd’hui encore, m’instruire reste quelque chose d’essentiel pour moi. Si « nostalgie de ma vie intellectuelle » il y a, elle ne peut se nicher que dans mon espèce de frustration, pour ainsi dire, d’avoir arrêté mon cursus de philo en fac… arrêt qui n’est peut-être que provisoire.

Parce que…
… je me réserve le droit de reprendre mon cursus quand j’en aurai le temps et l’énergie ! En attendant, j’ai écrit un livre, et ça m’a fait un bien fou.

Quelle idée, d’ailleurs, non ?
Pourquoi ?

Oui, pourquoi écrire un livre alors que vous eussiez pu témoigner dos à la caméra, avec une perruque et la voix déformée ?
Je n’ai pas de raison de me cacher. À un moment, il faut incarner les messages que l’on souhaite partager. Comment être audible si l’on n’avance pas à visage découvert ? C’est risqué, peut-être. Sûrement, même. Mais, quand on croit à un propos, on doit le porter sans fard.


[1] Zyneb Dryef, « Les gamines perdues de Barbès », in : M le magazine du Monde, 6 mars 2021, p. 41.


2.
Le livre et ses lecteurs

L’une des particularités de votre livre est qu’il est intime et extime. Il est intime puisqu’il narre votre vie ; et il est extime car, en sus de votre parcours, vous réfléchissez aussi (parmi d’autres sujets) sur la religion, la stigmatisation et le rapport entre police et immigration. En entamant ce livre, aviez-vous conscience que raconter votre vie, ce serait aussi et presque surtout explorer les parts touchy de notre sociologie ? Et je ne parle pas que de la question des origines, so bankable : je pense aussi, par exemple, à votre façon d’interroger l’urbanisme, la classification sociale, la sectorisation éducative, la sédimentation des postures, le sentiment de – j’ose – confinement dans un microcosme infranchissable…

Pas le moins du monde. Même au cours de mon travail d’écriture, je crois que je ne m’en suis pas rendu compte. C’est seulement quand le livre est sorti que j’ai pris conscience de n’avoir pas pris la parole qu’en mon nom parce que j’avais abordé des sujets qui dépassent ma petite personne.

Des gens vous ont écrit ?
Beaucoup, beaucoup, beaucoup. Nombre de personnes se sont identifiées à mon parcours. Certains m’ont raconté leur propre parcours ; d’autres m’ont affirmé que le livre résonnait avec leur lutte pour ne pas se contenter d’une vie prédéfinie ou pour ne pas se restreindre à des assignations liées à leurs origines.

Avez-vous été surprise de devenir, en quelque sorte, la « voix des sans-voix » comme se revendique Djaïli Amadou Amal, expliquant écrire, quant à elle, pour « les filles qu’on a retirées à 12, 13, 14 ans de l’école pour les marier, les plaçant sciemment dans une situation de dépendance économique propice à toutes sortes de violences » et pour « les femmes privées de livres et enchaînées à des hommes »[1] ?
J’ai été surprise de la résonance de mon propos car je n’étais pas sûre que j’aurais la chance d’être lue aussi par ce public-ci. J’imaginais que beaucoup de jeunes, issus de l’immigration mais pas uniquement, n’ont ni le temps, ni les moyens, ni les occasions de lire mon livre.

D’ailleurs, l’ont-ils vraiment lu ?
Ils ont a minima perçu mon message dans les médias ; et c’est génial parce que cela faisait écho à leur impression d’être ostracisés par la société, donc de ne pas y trouver leur place. J’ai l’impression d’avoir, à mon échelle et grâce à mon livre, réveillé ou fédéré des gens qui ne veulent pas rentrer dans la case qui leur a été attribuée et qui, avant de lire ou d’entendre mon propos, n’avaient pas assez confiance en eux pour croire qu’ils peuvent se battre afin d’être en accord avec eux-mêmes. Je tiens absolument à continuer sur cette voie. C’est tellement fort, pour l’auteur que je suis devenu !

Est-ce aussi une façon de « purifier » votre ego, en ne prenant pas ces marques de confiance comme des compliments mais comme la continuation de ce désir d’aider qui vous a poussé à devenir policière ?
Loin de là ! Je prends tout le positif de ces messages à titre personnel ; mais ils me confortent aussi dans ma conviction que la priorité du moment devrait être de redonner confiance à la jeunesse. Si, en écrivant, en allant dans les médias, en échangeant, je parviens à leur communiquer un message positif, par exemple à leur prouver par mon parcours que l’on peut basculer un destin voire renverser les montagnes, j’aurai tout gagné.

Ainsi, le livre ne serait pour vous qu’un tremplin parmi d’autres pour diffuser cette « positivité », comme le récit de votre vie n’est qu’un des ingrédients de votre livre, riche de nombreuses autres pistes d’inspiration ?
À chaque fois, les deux – ma vie et mes messages – sont mêlés. Je ne raconte pas mon histoire pour que l’on m’admire ou que l’on m’imite. En revanche, si, en la lisant, quelqu’un retrouve du cœur pour mener sa barque et « s’en sortir » à sa manière, je n’aurai pas écrit en vain.

 

L’inspiration que vous proposez à vos lecteurs, jeunes ou moins jeunes, est issue d’un triple engagement :

  • en faveur des valeurs de la République que symbolise votre carrière de policière,
  • en faveur du courage et de l’honnêteté dont votre autobiographie ruisselle, et
  • en faveur de l’identité complexe qui constitue chacun, quelles que soient ses racines et ses convictions.

Avec ce livre, vous allez au combat, et vous y allez bravement. Certes, patronymes et toponymes ont été changés, mais votre visage apparaît sur la couverture alors que vous avez combattu des tueurs dont l’idéologie n’est certes pas éteinte. Face au danger, êtes-vous inconsciente ou indifférente ?
Je ne suis ni inconsciente – enfin, je crois ! – ni indifférente. Je suis plutôt sereine. Voyez-vous, j’ai cette chance de pouvoir dormir sur mes deux oreilles.

Wow! J’ai essayé : jamais je n’y suis parvenu…
J’ai 46 ans et je n’ai, me semble-t-il, jamais commis d’injustices ou d’abus de pouvoirs pendant mes 22 années de services. Dans mon livre et dans les entretiens que je donne, je n’insulte ni n’invective personne. J’apporte ma pierre à l’édifice en toute humilité, et je ne sache pas que le courage se mesure à la protection policière qui vous est octroyée. Au contraire ! Certains légitiment leur parole en expliquant que, parce qu’ils bénéficient d’une mesure de protection, ils disent vrai. On ne serait menacés que si l’on exprime la vérité entendue comme ce qui dérange. Balivernes ! Aujourd’hui, Internet et les réseaux sociaux font que l’on peut être menacé parce que l’on ne supporte pas la bonne équipe de foot, ou parce que l’on exprime sa déception devant le résultat d’un télécrochet. Une réaction tranchée entraîne une dispute, un mot écrit en entraîne un autre, des clans se créent pour ce qui, à la base, n’était qu’un propos anodin et possiblement maladroit ou imbécile. C’est terrible, ça doit changer mais, en attendant, c’est une réalité.

Êtes-vous étonnée d’étonner (si, si) ceux qui sont baignés dans un monde 2.0 où l’anonymat donne l’impression aux couards de « pouvoir faire passer leur message » sans vraiment se mouiller ?
Hum… Vous dites ça parce que j’ai traqué des terroristes et que je suis très identifiable, désormais ?

Par exemple !
Je conçois que cela surprenne, mais j’ai agi sans anticiper ce genre de réactions. Quand j’ai pris la décision d’écrire et pendant le long processus qui s’en est ensuivi, j’étais portée par le message. Le danger dont beaucoup me parlent, je ne m’en souciais guère.

Aujourd’hui, on voit votre tête sur la première de couverture. Pourquoi était-ce important, à vos yeux ?
Parce qu’un engagement doit être porté par quelqu’un. Néanmoins, contrairement aux apparences, j’ai surtout l’impression de m’être effacée derrière le témoignage que je veux porter.

Un peu comme Salvador Dalí qui, quand on lui demandait pourquoi il portait ces énormes moustaches, et qui répondait : « C’est pour passer incognito » avant d’expliquer : « On ne me voit pas, on ne voit que mes moustaches ! » En acceptant d’être au centre de l’attention, ce n’est pas sur vous que vous attirez l’attention, mais sur votre propos.
En quelque sorte. Je crois que, paradoxalement, mettre en avant mon visage permet de généraliser mon message. Ce serait prétentieux de ma part si j’y voyais une marque de courage. Je préfère vraiment le terme d’engagement. Le gars qui est courageux, c’est celui qui se lève à quatre du, se tape deux heures de RER pour travailler sur un chantier où il bosse comme un fou et est traité comme de la merde. Mon père était courageux. Moi, je n’aime pas trop penser à moi dans ces termes. Cela dit, si les gens me jugent courageuse et que, pour eux, c’est un beau compliment, j’en suis ravie. Imaginez que l’on ait dit en voyant ma tête en gros plan : « Celle-là, quelle prétentieuse ! » Je préfère que l’on y trouve de la bravoure…

 

 

Sous une pluie de compliments saluant votre courage – ou votre engagement, si vous préférez, ou les deux –, on a pu critiquer votre livre parce qu’il ne parle pas que d’Al-Qaida et d’État islamique. En réalité, il répond pleinement à la promesse du sous-titre, « le récit inspirant d’une enfant de Barbès ». Quand vous avez entamé l’écriture de votre livre, aviez-vous conscience que vous alliez raconter autant un parcours intérieur que la traque haletante de tueurs insaisissables ?
Avant de signer avec les éditions Max Milo, j’ai rencontré deux maisons d’édition intéressées par mon projet, et nous n’avons pas contracté ensemble. Elles voulaient un récit mettant en avant exclusivement mes enquêtes et, si possible, les plus récentes ou les plus croustillantes. Le pitch m’aurait fait passer pour une sorte de James Bond à la française !

Dit comme ça, ça sonne bien…
… et j’aurais pu m’y coller, à une condition, inacceptable à mes yeux : renoncer à mon questionnement sociologique et abandonner les deux messages de fond que je voulais transmettre, particulièrement à la jeunesse. Ce qu’ils appelaient « digression » était pour moi le cœur battant du projet. Sans cet aspect, je n’aurais trouvé aucun intérêt à écrire Agente d’élite.

Précisons donc quels sont ces deux messages de fond avec lesquels vous voulez évangéliser – au sens de : faire passer un message positif et utile, évidemment – la jeunesse…
Le premier, c’est que, quand quelqu’un te dit : « Reste à ta place ! », c’est le signe que ta place est ailleurs et, généralement, dans un endroit meilleur que celui où tu te trouves. En clair, cette phrase est un signal qu’il faut déconstruire et traduire par : « Crois en toi, et fonce ! » Mon second message concerne en particulier les descendants d’immigrés, qu’ils soient Arabes, Noirs, Asiatiques ou autres. À eux, je dis : « Refusez d’être réduits à une seule identité ! Vous êtes riches de ce que vous êtes et du fait que vous êtes multiples ! Prenez en conscience, et le monde sera à vous. »

Sur l’identification des jeunes à leur origine « racisée » ou « située », selon les termes à la mode, l’actualité a tantôt fait ses gorges chaudes de Nadjélika, Noire célèbre sur l’Internet communautaire, et qui doit être jugée pour avoir lancé à un policier noir : « La honte ! C’est la honte sur vous tous, mais surtout sur toi. Honte sur toi ! Vendu ! T’es de leur côté ! »[2] Dans votre livre, vous racontez avoir vécu la même histoire que votre collègue en contrôlant des individus nord-africains qui vous accusaient, en des termes fleuris, d’avoir trahi « les vôtres ». Écrire et témoigner, pour vous, est-ce pas aussi pousser à réfléchir sur les dangers d’un communautarisme sans limite ?
Ce qui est certain, c’est que, actuellement, dans le discours politique et social, une vision binaire voire manichéenne tend à l’emporter. Si c’est ce que vous sous-entendez, alors, oui : j’écris contre ce simplisme délétère, afin de plaider pour plus de tempérance, de recul et de réflexion. De nos jours, l’actualité paraît déferler et submerger nos esprits au point de désamorcer la moindre tentative d’analyse. Donc, la première attitude à adopter consiste à éteindre le flux d’informations afin de reprendre souffle, de calmer le palpitant et de s’autoriser à penser… enfin !

Et, concrètement, comment avez-vous réagi en voyant l’altercation entre votre collègue et cette proche des Traoré ?
Quand j’ai vu la personne qui invectivait mon jeune collègue noir, ça m’a rappelé illico l’expérience que je raconte dans mon livre. Cependant, pour lutter contre ce type d’invective, il ne sert à rien d’agresser la personne qui insulte.

Dans votre cas, la réaction d’un collègue de la BAC était plus virile que philosophique…
… et je l’en remercie : c’était une bonne réaction sur l’instant. Cela m’a permis de continuer mon travail en sécurité. Mais, vous l’avez vu, une réaction de ce type ne résout rien. Le Nord-africain qui m’a insulté m’a aussitôt ré-insultée. Pour le long terme, il est plus utile de se poser et de discuter. C’est aussi le propos de mon livre : montrer que l’échange d’invectives rend inenvisageable la dissipation de tensions structurelles. Dans la mesure du possible, évitons l’escalade et la surenchère. Nous vivons dans un monde où chacun veut montrer ses biceps et crier plus fort à la télé ou sur les réseaux dits sociaux. Quelle erreur ! Crier ne rend pas un propos plus véridique. Un livre est un bon outil pour donner à penser, donc calmer les cris afin de chercher des pistes permettant, ensemble, de dénouer les tensions.

 

 

Votre livre aborde les rapports entre jeunes « racisés » et policiers, problématique très actuelle, peut-être accentuée par l’exemple américain où les questions raciales menacent l’existence même de la police. En France, où il a été envisagé de créer des zones sinon de non-droit, du moins de non-contrôle, ce qui semble vouloir dire à peu près la même chose, des sociologues rapportent que des fonctionnaires de police hésitent à intervenir sur certains territoires de peur de se voir reprocher « un certain nombre de réflexes » acquis lors « du contrôle des populations nord-africaines pendant la guerre d’Algérie, sur le territoire français »[3]. Or, en vous adressant aux jeunes immigrés comme aux vieux « Blancoss », selon le célèbre terme d’un Premier ministre vaguement barcelonais, vous paraissez postuler qu’une France apaisée et multiple est possible…
M’adresser à tous était une volonté initiale. Cependant, plus j’ai avancé dans l’écriture, plus j’ai pris conscience qu’un rassemblement est nécessaire.

Voyons, Nora, vous n’êtes pas encore une femme politique ! Alors, parlons vrai, parlons juste, comment diable un rassemblement pourrait-il advenir quand, par exemple, l’UNEF revendique d’organiser des réunions « non-blanches » ou quand, selon un ancien secrétaire d’État soupçonné d’être spécialisé dans les passe-droits bien arrosés en liquide, beaucoup se complairaient dans une « France hideuse » refusant ce qu’il appelle « l’évolution colorielle de la société française moderne »[4] ?
Grâce à un principe très simple : au lieu de pointer ce qui nous sépare, nous devrions nous concentrer sur ce qui nous rapproche voire ce qui nous unit. Il y aura toujours des choses, parfois de grosses choses, pour nous différencier. Ça ne doit pas masquer ce qui nous rassemble. Parce que ce qui nous rassemble va nous montrer que nos différences peuvent être une chance – notre culture, par exemple. Mais concentrons-nous de prime abord sur ce qui est fédérateur, à commencer par notre humanité et le fait que nous partagions le même territoire donc les mêmes lois. Il faut revivifier notre pacte social.

Vous semblez appeler à une reprise du pouvoir par des individus de bonne volonté sur les politiques de stigmatisation (que ce soient des immigrés envahisseurs ou des Blancs privilégiés, par exemple)…
Je constate que, depuis quarante années, tout a été fait pour fissurer l’unité des Français. C’est facile, d’inciter les gens à s’opposer entre eux : pendant qu’ils s’opposent, certains intérêts malsains fructifient. Si nous entrons dans ce jeu, nous nous oublions et nous escamotons les bienfaits que nous pourrions tirer de l’entraide. Notez qu’il n’y a pas qu’une question de « communautés », là-dessous ! Pardon d’insister mais, dans notre société, nous ne nous occupons pas assez des vieux et des jeunes. Pour moi, c’est le signe que ça ne va pas si bien que ça. Si on ne s’occupe pas de l’ensemble des enfants de la République maintenant, si on laisse en déshérence certaines catégories d’adolescents, si on ne leur dessine pas des perspectives concrètes susceptibles de nourrir leurs espoirs et leurs envies, comment s’étonner qu’ils sombrent dans une forme de radicalité – laquelle, rappelons-le, ne se limite pas à la radicalisation islamiste ? Nous devons les observer, les écouter et nous en occuper. C’est extrêmement important.

Justement, au sujet des jeunes en tant que destinataires mais aussi autant que sujets de préoccupation et d’espoir, avez-vous des projets d’intervention spécifique dans les collèges, les lycées, les maisons de la culture, les mairies, etc. ?
Jusqu’à fin mars, j’occupe un poste qui ne me permet pas de planifier de telles manifestations. Après ça, j’espère que, malgré la crise sanitaire, les nombreux projets qui m’ont été proposés se concrétiseront et me permettront de partager mon expérience avec des jeunes. J’ai hâte !


[1] Djaïli Amadaou Amal, « Avec les livres, une petite graine d’insoumission a germé en moi », propos recueillis par Annick Cojean, in : Le Monde, 7-8 mars 2021, p. 27.

[2] https://www.lefigaro.fr/faits-divers/la-youtubeuse-nadjelika-jugee-pour-avoir-traite-un-policier-noir-de-vendu-20210303

[3] Christian Mouhanna, cité in : Valentine Faure, « Police, histoire d’une institution contestée », Le Monde, 27 février 2021, p. 27

[4] https://www.lefigaro.fr/culture/espece-de-macaque-gros-singe-kofi-yamgnane-raconte-la-france-hideuse-et-ses-demons-20210318


3.
Le livre et son environnement

Agente d’élite est, avant tout, le témoignage à visage découvert d’une ex-agente des Renseignements généraux chargée d’espionner notamment les plus redoutables islamistes. Cela supposait évidemment que vous ne soyez plus l’intrépide femme voilée (que l’on aperçoit sur certaines photos diffusées lors d’un entretien télévisuel) noyautant les mosquées où grouillent des wannabe terroristes. À présent, vous travaillez « dans les bureaux » du ministère de l’Intérieur, selon vos termes pudiques. Malgré cette précaution, comment a réagi votre tutelle quand vous l’avez informée de votre projet d’écrire un livre ?

J’ai fait une demande d’autorisation, comme tous les policiers qui écrivent. Je précise toutefois qu’aucun texte ne nous interdit d’écrire. Cela en surprendra peut-être certains mais, même si nous sommes fonctionnaires de police, nos productions restent des créations artistiques ! À la lecture du livre, ma N+1 m’a félicitée. Elle m’a dit qu’elle avait toujours senti quelque chose en moi de différent par rapport aux autres effectifs… et elle était visiblement heureuse d’avoir eu le nez creux.

Quelle a été votre réaction devant cette critique positive ?
J’ai été évidemment touchée par ces mots. D’autant plus que, six mois auparavant, la même personne m’avait dit qu’il fallait que j’apprenne à rester à ma place. Comme quoi, le conseil que je veux donner aux autres quand je suggère de sortir des cases qui nous sont imparties, je me l’applique d’abord à moi-même, et il s’est une fois de plus révélé excellent ! (Sourires.)

À force de vous lire et de vous entendre en entretien, on a l’impression que votre autre courage a été d’assumer sans ciller (ou presque) les conséquences de votre manie préférée : cocher systématiquement deux cases qui, en apparence, ne vont pas ensemble.
Pas systématiquement, quand même…

Disons souvent, alors. Vous êtes

  • la fan d’NTM qui voulait devenir flic ;
  • la fille de concierge et de manœuvre qui largue sa famille pour devenir philosophe avant de décider de bifurquer vers le gardiennage de la paix (trois cases d’un coup) ;
  • la musulmane qui lutte contre les réseaux islamistes ;
  • la fille d’immigrés qui se bat contre les terroristes alors que, selon Hakim El Karoui, « 76 % des djihadistes appartiennent à la première, deuxième ou deuxième génération issue de l’immigration »[1] (et non vice et versa) ;
  • l’espionne qui s’affiche en couverture de son livre ;
  • la fonctionnaire méritante qui énonce les grandeurs et les vices de son institution…

Mais c’est épouvantablement caricatural, ce que vous énoncez !

C’est un peu caricatural, je le concède aussi, mais peut-être pas une si mauvaise amorce pour vous poser la question suivante : votre caractéristique principale n’est-elle pas de vouloir toujours être, simultanément, comme le chante Alain Souchon, « ici et là »[2], comme quand vous expliquez que, dès que vous êtes bien dans votre boulot, hop, il faut que vous en changiez ?
Pour être honnête, je m’étais rendu compte de ce trait de caractère avant d’écrire le livre. Il est vraiment structurant dans ma personnalité, au sens où il ne relève pas d’un choix conscient de ma part. Je n’ai pas de plan de carrière et ne suis pas plus portée que cela sur l’esprit de contradiction. Pour moi, vivre, c’est être en train d’assembler un puzzle sans avoir l’image définitive. J’assemble les pièces de mon existence, et je découvre avec les autres ce que cet assemblage va donner. J’ai l’impression de suivre mon intuition et mon destin. Je sens bien que j’avance à ma façon, mais j’ignore où je finirai par arriver.

Si l’intuition vous guide, quelle est votre motivation ?
Je ne veux aller que là où j’ai quelque chose à apporter ou à apprendre. Mon leitmotiv est double : progresser et être utile. Quand j’ai l’impression d’avoir fait mon temps, d’avoir donné le meilleur de moi-même, de n’avoir plus guère d’occasion de me perfectionner ou d’être réellement utile, j’ai besoin de bouger. J’ai l’intuition du moment où il faut que je m’en aille vers d’autres aventures. Ma mère m’a fait observer que ça fonctionnait souvent par quinquennats. C’est vrai que, tous les cinq ans, je me sens dans l’obligation de changer.

 

Nora Lakheal d’après un cliché de Sandra Pierson capté pour les éditions Max Milo

 

En lisant avant publication le texte que vous avez écrit, votre hiérarchie a-t-elle émis des réserves que vous avez dû prendre en compte – ou, pire, aviez-vous tout précensuré comme il faut avant de le leur soumettre ?
Oh, il ne s’agit pas de censure : il s’agit de responsabilité. Lorsque l’on a quasiment travaillé dix-sept ans pour les renseignements français, il faut être capable de dire l’essentiel sans trop en dire. Ma loyauté envers mes collègues et envers mon pays reste et restera indéfectible en toutes circonstances.

Quelles conséquences ce livre a-t-il eu sur votre vie professionnelle ?
En écrivant ce livre, je ne m’attendais pas à un tel succès. Aujourd’hui, je pense avoir cassé un nouveau plafond de verre ! Moi, la petite Arabe devenue gardienne de la paix, j’ai publié un livre, j’ai été interviewée sur de très multiples plateaux de télévision et de radio, j’ai reçu des dizaines de messages positifs d’anonymes mais aussi de sociologues, de chercheurs, de psychiatres et de personnalités connues qui se sont révélées très bienveillantes. Pour autant, inutile de le nier : à chaque plafond que vous fissurez, il y a des morceaux, de petits éclats et des échardes qui tombent autour de vous. Tant pis, j’ai l’habitude ! J’essaye de les éviter, je les contourne et je poursuis ma route jusqu’au prochain plafond à exploser. Car c’est aussi cela dont il s’agit : nous devons tous nous dépasser en permanence, aller chercher le défi suivant, persévérer deux fois plus pour arriver là où personne ne nous attend… parfois pas même nous.

Vous tendez la question pour vous faire interroger : quel prochain plafond de verre avez-vous identifié ?
C’est curieux, on m’a posé la question la veille de notre échange, et je ne savais pas non plus que répondre. Rien de plus logique, en un sens : ce n’est pas moi qui vais vers les plafonds de verre, c’est eux qui s’imposent à moi ou qui me tombent dessus.

Comment les repérez-vous ?
Oh, rien de sorcier, ils m’apparaissent quand quelqu’un me dit avec autorité : « Hé, toi ! Reste donc à ta place ! » En général, cela se passe quand j’ai l’impression de monter en compétence et en lucidité. Donc je monte, je monte et, soudain, BAM ! je me cogne le crâne et je grommelle : « Roh, pas possible, y en a encore un là ? Bon, tant pis, je vais être obligé de le casser ! »

Agente d’élite est un livre sur les plafonds de verre mais aussi sur la police, une institution toujours au cœur de nombreuses polémiques, associant, parmi les joyeusetés,

  • violences – certaines CSI, organe dont vous parlez, se sont illustrées en la matière,
  • viols comme dans les geôles du tribunal de Toulon où un coup de fil ou une clope valait une fellation[3],
  • corruptions comme le pratiquaient certains baqueux au Nord de Marseille ou, plus récemment, certains fonctionnaires sévissant dans le quartier de la Goutte d’Or pour y vendre une assurance d’impunité, mépris des victimes,
  • abus de pouvoir et dérives pouvant mettre en danger la vie des citoyens innocents – ainsi de la récente « affaire de Vanves » où, sans le repentir d’une policière victime de ses collègues et coupable de fausses déclarations, un innocent aurait pu être condamné à cinq ans d’emprisonnement et 75 000 € d’amende, surtout que « ses dénégations n’[auraient] guère pesé face à la parole d’agents assermentés »[4], car des agents au-dessus de tout soupçon l’accusaient d’avoir fracassé la collègue dont ils avaient eux-mêmes brisé le poignet avant de la jeter en geôle pour la bizuter… et encore, ce ne sont que quelques affaires qui ont eu la chance de surnager dans ce que l’on imagine être un océan de méfaits impunis.

Même quand on a votre track-record, il ne doit pas être aisé

  • d’être policière,
  • de réfléchir sur son employeur et
  • de publier le résultat partiel de ses réflexions alors que vous êtes toujours dans cette étrange maison…

Je suis un peu comme Horace ! Pour moi, il faut de la mesure en toute chose. Au-delà de la mesure, il y a de l’émotion, de l’affect et donc de la subjectivité. Ce ne sont pas de mauvaises choses en soi, à condition d’en user avec mesure.

Comprenez-vous que cette « mesure » puisse sembler inappropriée quand on voit l’impunité dont bénéficient les malfaisants ? L’on pense avec Claire Hédon, défenseur des droits, à ce « jeune homme à terre, lors d’une manifestation, où l’on voit un policier continuer de le frapper » et à la chute de l’histoire : « Les policiers autour disent ne pas le connaître, et la hiérarchie n’a pas été capable de dire qui c’était. »[5] Parmi tant d’autres, on pense aussi à l’histoire de cette jeune Marseillaise lynchée par des policiers en décembre 2018, dont la plainte avait été classée dix jours plus tard par une ordonnance de non-lieu sous prétexte qu’aucun des policiers n’a pu être identifié, alors que « les individus qui ont violenté la partie civile avaient tous la qualité de fonctionnaires de police », ces violences étant « d’autant plus inacceptables qu’elles ont été commises de façon purement gratuite », comme le reconnaissait le juge Karim Badène[6] ?
Qu’il y ait des violences, des exactions, des comportements inacceptables au sein de la police, je le déplore et le dénonce. Toutefois, en tant qu’auteur, mon rôle est de me situer dans la réflexion. Nous sommes dans une société où beaucoup de gens malintentionnés jouent sur les émotions et en abusent. Quoi de plus simple que de solliciter le cerveau reptilien ? Autant que faire se peut, j’essaye de privilégier la raison et la tempérance, et je lutte contre l’essentialisation qui consiste à mettre des gens dans des catégories.

Il est vrai que, vous, en termes d’« intersectionnalité », vous cumulez !
Oui, je suis censée être le gardien de la paix OU la Beurette OU « elle » ou « la fille » – surtout dans ma famille… Tant de gens ont tendance à assigner les autres à une case et une seule, soit parce que cela encage les individus, soit parce qu’eux-mêmes ont accepté d’être encagés ! Inversement, je veux que l’on considère les gens comme je veux que l’on me considère : pas à travers une seule caractéristique à laquelle il conviendrait de se cantonner, quelque factice, réductrice ou subjective soit-elle. Je défends une démarche holistique, qui tâche de considérer la personne dans sa totalité et non pas selon l’étiquette qui semble la résumer. J’en ai marre des étiquettes. C’est fatigant. Nous ne sommes pas que ce que nous semblons être. La vie le prouve ; les philosophes nous le rappellent.

C’est l’un des leitmotivs qui parcourent votre livre, même quand vous êtes au cœur des violences urbaines : la réflexion philosophique n’est pas réservée aux professeurs de la Sorbonne et aux supposés privilégiés des classes prépa, elle devrait irriguer nos vies…
Certes, cela surprend parfois, mais encore faut-il s’entendre sur les mots. Pour moi, penser ne se résume pas à claquer une bonne punchline ou forger un slogan qui va être liké et retweeté. Penser, c’est fournir un effort, un travail sur soi. On aime caricaturer les policiers en songeant à Marcel Patulacci, le brigadier-chef (et gardien de la paix avant tout) inventé par Didier Bourdon
[7] ; mais beaucoup de ceux qui critiquent la police volent plus bas que lui !

En quel sens ?
Affirmer que la police est raciste (ou ne l’est pas), par exemple, c’est réducteur. En revanche, admettre que, la police étant le reflet de notre société, certains fonctionnaires sont racistes, cela ouvre la porte à la réflexion. En effet, se posent alors trois questions : qu’est-ce qui fait que certains agents sont racistes et d’autres, non ? comment faire pour lutter contre ce racisme ? et comment tendre la main à ceux qui ne sont pas racistes pour lutter, ensemble, contre ce fléau ? Côté punchline, cette interrogation est moisie ; côté réflexion possiblement utile, elle ne me paraît pas démériter.

 

Nora Lakheal d’après un cliché de Sandra Pierson capté pour les éditions Max Milo

 

En mettant en avant votre engagement positif, en acceptant tous ces entretiens, vous risquez aussi une autre critique : votre livre est-il pas un plaidoyer pour – attention, les mots suivants risquent de piquer les yeux de certains lecteurs – la grandeur et la beauté de la police, depuis la police de proximité jusqu’aux RG, en passant par Police Secours et par les si contestées CSI ? En d’autres termes, Agente d’élite, n’est-il pas un éloge de la police ?
Si. Bien sûr. Mon livre est un éloge de la police. Je ne vois pas pourquoi j’en rougirais, car c’est un éloge à deux cases contradictoires : je dis du bien de l’institution et de sa mission et de ce qui s’y vit, MAIS mes louanges passent par le prisme de la mesure.

En effet, vous ne passez pas sous silence le racisme, la bureaucratisation, l’injustice, la misogynie, l’injustice, les silences coupables, l’impuissance, les frustrations, ce qui vous permet de poser les deux grandes questions que le procès de Derek Chauvin remet en lumière ces jours-ci, aux États-Unis : d’une part, comment distinguer « les méthodes policières » des « pratiques d’un homme » ; et, d’autre part, comment expliquer à la population un verdict, quel qu’il soit, quand « il est rare que les policiers soient condamnés »[8] ?
Il faut raison garder. Les États-Unis et la France ressortissent de deux organisations policières et judiciaires très différentes. Pour ma part, je ne crois pas être dans le déni. Je montre le côté lumineux ainsi que le côté sombre de ma profession. Si je montre moins le côté sombre, c’est que je suis fière et heureuse d’exercer mon boulot, excusez-moi ! Contrairement à ce que vous semblez insinuer, le métier de policier est un beau métier. Quand on y entre, on y entre pour sauver des gens. C’est génial, non ?

… même si vous vous êtes retrouvée à ouvrir la porte d’un préfet, à indiquer la Sainte-Chapelle aux touristes chinois, à faire traverser des bambins devant une école ou à attendre l’arrivée du plombier pour suivre une fuite d’eau…
Et alors ? La police, ce n’est pas que du saute-dessus et de la traque de terroristes, même si cela me fait davantage rêver. Si louer ce projet d’être au service de la population sous des formes très diverses, ça consiste à rédiger un plaidoyer pro domo, j’en accepte l’augure car tout ce que je dis « de bien » sur notre mission, je le pense vraiment. En revanche, je souligne aussi que certains agents salissent notre métier et déshonorent notre corporation. Montrer, comme vous dites avec une pointe d’ironie, « la grandeur et la beauté de ce métier », ce n’est certainement pas une preuve de complaisance. Au contraire, c’est une manière de lutter contre ceux qui, par leurs comportements vénéneux mais limités, souillent une institution destinée à rendre service à la population. Il faut arrêter avec ces infos qui rabaissent la police au niveau de nos pires éléments, les idiots, les racistes, les violents, les cupides, les homophobes, etc.

Ne vous réjouissez-vous pas que les brebis galeuses qui oppressent la population et contreviennent à votre haute idée de la mission policière soient dénoncés ?
Je ne me réjouis pas que cette petite frange de nos collègues fasse la une aguicheuse des médias. Cette vision réductrice ne correspond pas à la réalité et ne peut pas faire envie aux futurs candidats de qualité, ni rapprocher nos agents de la population. Pourquoi ne pas parler, aussi et surtout, des agents qui font leur travail avec exigence, cœur et bravoure, c’est-à-dire plus que l’essentiel des policiers ?

Il me semble que cela arrive souvent, par exemple lors de reportages télévisuels sur les exploits de vos collègues, enquêteurs ou membres d’unités dites d’élite… Cependant, plus spécifiquement et moins polémiquement, en louant le beau et en dénonçant le laid, vous donnez l’impression d’appeler à une remise à plat des pratiques policières pour

  • analyser ce qui se passe,
  • évaluer les problématiques saillantes et
  • élaborer des perspectives d’optimisation – une sorte de Beauvau policier façon Nora Lakheal ?

C’est exact. Certains ont pointé que les exemples que je cite dans le livre commencent à dater. Soit ! Mais force est de constater, si l’on écoute les actualités de ces derniers mois, que les problèmes ont, au mieux, peu évolué, au pis, empiré.

 

Nora Lakheal d’après un cliché de Sandra Pierson capté pour les éditions Max Milo

 

Quelle est l’urgence, selon vous ?
Elle est double et réside dans le recrutement et la formation. Il faut donner plus de temps et de moyens aux formateurs afin qu’ils soient en capacité de détecter des idéologies qui, disons, ne seraient pas compatibles avec les valeurs de la République. On cherche les collègues radicalisés islamistes, et on a bien raison ; mais on doit mener une traque similaire à l’encontre des collègues racistes, antisémites ou homophobes. La triade doit être la même pour ces deux ennemis de la République : détecter, signaler, sanctionner.

Allons plus loin, si vous le voulez bien. Par ces temps de « lois d’exception » sans cesse prorogées, qui portent atteinte aux libertés individuelles, affirmer que la police, en général, est gentille, n’est-ce pas une façon de militer en faveur d’une société plus surveillée, fût-ce sous prétexte de brider le terrorisme ?
Qui surveille qui ? Vous avez vu le nombre de vidéos qui sortent pour dénoncer de supposées bavures policières – parfois à tort, parfois à raison ? Donc prenons l’exemple des caméras, car j’ai deux choses à dire sur le sujet. D’une part, je pense qu’il faut systématiser le port d’une caméra par chaque membre d’un équipage, afin de protéger les citoyens des policiers fautifs… et les policiers des fausses allégations. Pour moi, ça, c’est une belle idée qui doit être mise en place instamment. D’autre part, contrairement à ce que vous paraissez insinuer, je ne suis pas pour le tout-sécuritaire ni pour les caméras à chaque coin de rue. Au contraire !

Pourquoi ?
D’abord au nom des libertés individuelles, bien sûr, mais pas uniquement. La justice et l’équité sociales devraient nous l’interdire. Installer des caméras partout, cela signifierait que les municipalités riches seraient virtuellement plus en sécurité que les municipalités pauvres ; et ça, c’est inacceptable.


[1] « La France sera peut-être le théâtre de la nouvelle génération djihadiste », entretien avec Hakim El Karoui mené par Christophe Ayad, in : Le Monde, 21-22 mars 2021, p. 12.
[2] https://youtu.be/gy5VjkpdxtY
[3] https://www.lefigaro.fr/flash-actu/sept-ans-de-prison-requis-contre-un-policier-accuse-de-viols-dans-les-geoles-d-un-tribunal-20210317
[4] Antoine Albertini et Jean-Baptiste Jacquin, « À Vanves, quand deux collègues brutalisent une collège », in : Le Monde, 12 mars 2021, p. 13
[5] Entretien avec Jean-Baptiste Jacquin, in : Le Monde, 19 mars 2021, p. 13.
[6] Luc Leroux, « Réouverture de l’enquête sur le lynchage de Maria par des policiers », in : Le Monde, 14-15 mars 2021, p. 12.
[7] https://youtu.be/mo2O1desNHA?t=28
[8] Stéphanie Le Bars, « Procès d’un bad cop » in : Le Monde, 6 mars 2021, p. 23.


4.
Le livre et son contenu

Nora, en effeuillant votre travail d’auteur dans les trois premiers épisodes de cet entretien, nous avons abordé quelques-uns des sujets d’actualité sur lesquels votre livre passionnant offre des pistes de réflexion ; mais nous n’avons pas encore expliqué ce qui se trouve vraiment dans ce parallélépipède feuillu de trois cents pages. Il s’agit d’une autobiographie qui nous conduit de votre fin d’adolescence à votre première mission d’agente des Renseignements généraux. Dès lors, trois questions me semblent se poser.

  • Comment avez-vous choisi les moments que vous racontez ?
  • Comment avez-vous retrouvé tous ces souvenirs, relatés avec des détails frappants (et pas que pour les séances de boxe, haha) ?
  • Et comment avez-vous décidé d’exclure tout ce que vous auriez pu nous narrer de surcroît ?

Depuis longtemps, j’ai été précautionneuse. En quarante-six ans, j’ai vécu tant de moments incroyables que j’ai toujours su que, tôt ou tard, j’écrirais un livre. Donc j’ai rangé le florilège de ces instants dans ma mémoire et, au moment d’écrire, je n’ai eu qu’à ouvrir ma boîte à souvenirs puis à noter tous les détails qui me revenaient et me paraissaient intéressants pour ce projet.

Une question se pose toutefois : quand on est bien installée, dans la vie, on peut avoir l’impression que tout ce qui a précédé nous y conduisait (téléo)logiquement. En remontant le fil de votre existence pour Agente d’élite, avez-vous lutté contre cette tendance ?
Non, non, non, pas du tout. Peut-être parce que je suis très croyante. Je crois viscéralement en Dieu, donc je crois à un certain destin. Or, Agente d’élite m’a prouvé que l’écriture de ce livre est l’aboutissement logique de mes quarante-cinq premières années. Je ne sais comment exprimer cette intuition d’une suite naturelle. Notez qu’il n’y a pas que la religion : la psychanalyse que je poursuis depuis plus de deux décennies m’aide à confirmer ce postulat selon lequel je n’ai rien fait au hasard.

Femme d’action, vous êtes aussi philosophe de formation et de cœur, on l’a dit. Vous le prouvez en rythmant votre texte par des citations de vos penseurs chouchous, Kant et Kierkegaard. Ne nous leurrons pas, c’est l’une des contradictions apparentes de votre livre : comment une keuf qui aime la baston peut-elle prétendre kiffer Hegel et ses soces ?
D’abord, je trouve que garder fermement la paix et aimer la sagesse sont deux projets qui vont bien ensemble. Ensuite, soyons précis : un « keuf », comme vous dites, n’aime pas la baston, ou alors il s’est trompé de voie. Un « keuf » protège la population dont il a la charge et doit avoir le courage de se « bastonner » si la situation l’exige, par exemple s’il faut défendre « la veuve et l’orphelin », selon la formule consacrée. Enfin, pour aller dans votre sens, je veux bien admettre que mon parcours semble atypique au premier abord et interroge beaucoup. C’est aussi pour l’expliquer que j’ai écrit Agente d’élite !

 

 

En effet, ce livre est protéiforme. C’est celui

  • d’une agente des services de renseignement ;
  • d’une femme ;
  • d’une philosophe ;
  • d’une musulmane et, spécifiquement, d’une musulmane méritante comme les médias en raffolent (on peut penser à El Hadji Gora Diop, « musulman pratiquant » et « hôtelier donneur d’asile »[1]) ;
  • d’une policière alors qu’un certain Samir B. Elyes, parmi d’autres, explique au nom des Traoré, réputés pour leur moralité, que « les policiers sont des porcs » car « 80 % des policiers sont racistes »[2] ;
  • d’une Française d’origine tunisienne – posture précieuse à l’heure où Pap Ndiaye (que vous citez dans votre livre), ex-spécialiste de l’histoire des sciences et des entreprises reconverti avec succès dans les questions de décolonialisme et de genre, veut « mettre l’immigration au cœur de l’histoire nationale » en acceptant d’être role model parce que, explique-t-il, « j’ai un nom typiquement sénégalais bien que je sois français »[3]…

Quand vous vous êtes retrouvée devant votre ordinateur, avez-vous cherché à concilier ces multiples voix ou leur avez-vous laissé tour à tour la parole ?
Toutes mes voix sont l’expression d’une même personne. Partant, je n’ai pas eu à les concilier. Ce que vous décrivez ne ressortit pas de la schizophrénie. C’est, simplement, l’émanation intellectuelle d’un être humain. Nous avons tous une empreinte digitale unique ; pourtant, elle est constituée de très nombreux sillons qui ne se ressemblent pas…

Agente d’élite est votre premier livre. Comment avez-vous appris à écrire… un livre ?
À chaque ligne, je me suis mise à la place du lecteur en me demandant : est-ce assez vivant pour qu’il puisse se mettre à ma place comme s’il vivait la situation ? Je voulais embarquer le lecteur dans mes aventures dès les premières lignes. J’avoue que ç’a été un travail assez prenant – non, je mens : ce travail a été trrrrrès prenant ! J’ai passé dessus des nuits blanches et des vacances entières, mais je suis ravie du résultat.

Ce livre a notamment marqué ses lecteurs

  • parce que votre personnage est fascinant et entouré d’une galerie d’acolytes pas piqués des hannetons ;
  • parce que vous avez l’art de plonger le lecteur dans votre réalité comme si elle avait été la sienne de toute éternité ;
  • et aussi, peut-être, parmi d’autres raisons, parce que vous mettez des mots de vérité (donc des mots sur lesquels chacun pourrait débattre) sur l’islam, sa pratique et ses dérives, quand d’autres préfèrent l’invective ou l’hypocrisie – on peut penser au référendum anti-niqab conduit en Suisse par un comité vantant l’utilité du texte « contre les hooligans », tandis que leurs adversaires mettaient en avant les « intérêts touristiques du pays »[4], comme si la question n’avait rien à voir avec la religion et l’immigration…

Maintenant que vous êtes entrée dans le paysage littéraire français en posant vos mot avec votre franchise, qu’allez-vous faire, éditorialement parlant ? Par exemple, y aura-t-il une suite à votre autobiographie, ou préparez-vous un essai moins factuellement lié à votre vie ?
Je réfléchis à l’écriture du prochain livre, mais chuuuut… (Sourire) Sérieusement, écrire est donné à beaucoup. Être publié, moins. Être acheté et lu, encore moins. Susciter la question du prochain livre, « encore encore » moins ! C’est super. D’autant que je n’avais pas imaginé un tel enthousiasme, mais pas imaginé à un point… En fait, je n’ai pas encore compris ce qui m’arrivait. Par exemple, un jour, j’avais rendez-vous pour une interview télévisée. À l’accueil, je décline mon identité. On me dit : « Oh, vous êtes Nora Lakheal, vous êtes auteur… » Et moi de répondre : « Bah, non, je suis policière. » Puis de me morigéner dans mon for intérieur : « C’est incroyable ! Je n’arrive pas à m’habituer à l’idée que je puisse avoir un double statut… »

Vous n’y croyiez pas.
Non. Mettez-vous dans la tête que, en publiant Agente d’élite, je réalise un rêve. Pas un but, hein : un rêve ! Jamais je n’aurais pensé écrire un livre qui soit publié, qui intéresse et qui se vende. Franchement, je suis heureuse et fière – et, croyez-moi, ce n’est pas dans mes habitudes.

Comment ont réagi vos proches ?
Hum, certains ont mis du temps à réaliser, eux aussi. Mais, aujourd’hui, je suis une vedette dans mon village, en Tunisie ! À chaque fois que je suis passée à la télé, le village s’est arrêté de respirer. Vous n’imaginez pas le nombre de coups de fil que j’ai eu du bled. C’est hallucinant et c’est chouette, car je les imagine tous en train de regarder… Des journalistes tunisiens m’ont dit que j’étais une fierté du pays. Ça m’a touchée. Pour être honnête, je préciserai que,

  • quand je rends heureux des gens, je suis heureuse ;
  • quand je les rends jaloux et qu’ils pensent ou feignent de penser qu’écrire un livre, au fond, c’est pas plus que faire la vaisselle ;
  • mieux, quand ils sont tellement rageux que, si quelqu’un me parle de mon livre, ils quittent la pièce…

Allez, je suis un peu triste pour eux, mais, très vite, je m’en fiche ! J’ai une route que je trace. Je ne me préoccupe pas des malveillances. Comme je vous l’ai dit, tout ce qui est positif, je le prends ; le peu qui est négatif, je l’ignore. La vie m’a appris cette stratégie. C’est une de mes qualités. J’ai vécu des moments tellement difficiles que, dorénavant, les mauvaises ondes m’indiffèrent.

À propos de mauvaise ondes, vous avez accepté des entretiens sur des supports très différents, dont vous n’ignorez pas les soubassements. On vous a ouïe ou vue sur des médias mainstream, prorusses, bien à droite, etc. Quelle est votre politique en matière d’interviouves ?
Je vais vous répondre en deux temps. Je suis toujours très flattée d’être invitée, et peu importe qui m’invite. C’est toujours flatteur que les gens s’intéressent à vous, non ? Je ne méprise personne. Pour autant, certains plateaux à la pointe de l’audimat me font moins envie. Je suis prête à parler largement tant que cela reste raisonnable.

Quel serait le contraire de raisonnable ?
Éric Zemmour. Je ne vois pas l’intérêt ou l’utilité d’aller discuter avec ce monsieur.

Pourquoi ? Ce serait un sacré match !
Sauf que, moi, ce qui m’intéresse, c’est d’échanger, donc de dialoguer avec des gens qui ne considèrent pas qu’ils ont la science infuse. Si je vais sur un plateau, c’est pour que l’on s’intéresse vraiment non pas à moi mais à ce que j’ai à dire, aux leçons que je crois pouvoir tirer de mon parcours. Me fighter pour susciter le buzz ou servir de faire-valoir à quelqu’un juste pour que l’on voie mon livre sur un écran, vous l’aurez compris : c’est pas mon trip.

 

Nora Lakheal en plein travail d’écriture. Photo inédite : collection personnelle de l’auteur.

 

Pas question de vous rendre votre liberté sans vous poser une dizaine de questions sturapides, donc stupides et rapides, que les milliers de lecteurs de votre autobiographie auraient sans doute rêvé de vous poser, ou que j’ai rêvé de vous poser. Prête ?
Toujours.

Pesez-vous encore 48 kilos[5] ?
Non, et heureusement : cela ne me va pas du tout !

À l’heure où nous avons cet échange, seriez-vous capable de gagner un concours de danses funk ?
Et comment ! J’attends avec impatience la fin des confinements pour retrouver mes bars funk favoris et mes soirées électro préférées !

Depuis quand n’avez-vous pas bu six tequilas en une soirée ?
Depuis trop longtemps. (Soupir)

Quelle chanson préférez-vous entonner quand vous vous retrouvez dans un karaoké ?
Si possible, je choisis toujours une chanson de Prince, mon héros.

À propos de Prince, avez-vous racheté un exemplaire du Petit Prince après avoir prêté le vôtre au début des années 2000 ?
Hors de question : j’attends toujours le mien, et je continuerai de l’attendre inlassablement.

Regrettez-vous de ne pas avoir un autographe du commissaire Broussard ?
Oh, oui ! J’aimerais tellement le revoir et avoir une longue discussion avec lui ! Il fait partie du très petit cercle de gens que j’admire…

Connaissez-vous encore des policiers qui pensent que feu Daft Punk est une ville suédoise ?
Hahaha ! Oui, il doit en exister, j’en suis sûre !

Avez-vous déjà essayé de vous transformer en numéro huit ?
Hahaha ! J’ai bien conscience qu’il faut des conditions particulières pour y arriver et, hélas, elles m échappent !

Savez-vous tchiper ?
Non, et cela ne me manque pas particulièrement.

Kierkegaard a écrit : « Quelqu’un qui désespère désespère de quelque chose. » De quoi vous arrive-t-il de désespérer ?
Aujourd’hui, par exemple, je désespère de la séparation du duo des Daft Punk…

Toujours cette fameuse ville suédoise…
… mais je précise que j’ai eu la chance d’aller à leur dernier concert à Bercy, en 2007. Vous voyez ? J’agrémente toujours mon désespoir d’une note positive !

Votre éditeur ressemble beaucoup à l’un des chanteurs principaux de l’Orchestre national de Barbès, que vous citez dans votre livre : hasard ou réalité scientifique ?
Hahaha ! Je vous laisse l’entière responsabilité de cette comparaison !

Vous avez déclaré boire du petit-chablis avec du saucisson hallal, ne pensez-vous pas que d’autres associations mets et vins eussent mieux convenu ?
Celle-là me convient parfaitement, quoique un Viré-Clessé [autre vin blanc de Bourgogne], c’est pas mal non plus !

À part celle-ci, quelle question plus sturapide aurais-je pu poser pour conclure cet entretien ?
Aucune, je le crains.


[1] Laurie Moniez, « L’hôtelier donneur d’asile », in : M le magazine du Monde, 20 mars 2021, pp. 15-16.
[2] https://www.lefigaro.fr/actualite-france/justice-negrophobe-police-raciste-le-comite-la-verite-pour-adama-ne-veut-plus-qu-ils-rentrent-dans-nos-quartiers-20210322
[3] « Refroidir les sujets brûlants pour réfléchir », entretien avec Cédric Pietralunga et Aureliano Tonet, in : Le Monde, 20 mars 2021, p. 22.
[4] Le Monde, 7-8 mars 2021, p. 5.
[5] https://youtu.be/3PhNktKKfnA

Un caprice, et c’est pas fini !

Hervé Désarbre à Saint-André de l’Europe, le 19 septembre 2020. Photo : festival Komm, Bach!.

 

Non, c’est pas fini de prendre l’orgue au sérieux sans pour autant se priver de petits plaisirs volés aux pianistes et adaptés à la mode organistique – après tout, les pianistes nous le rendent bien… En tout cas, c’est pas fini avec Hervé Désarbre, sérieux organiste porté sur le dénichage de pièces inattendues et leur interprétation acidulée lors de concerts conçus de main de maître. Nouvelle démonstration avec cet extrait pimpant du concert qui inaugurait l’étrange cinquième saison du festival Komm, Bach!.

 

 

Les grands entretiens – Jean-Nicolas Diatkine, l’intégrale

Jean-Nicolas Diatkine, le 14 avril 2021. Photo : Bertrand Ferrier.

Il fait partie de ces solistes exceptionnels – et de ces accompagnateurs recherchés – dont les récitals émeuvent les foules, les enthousiasment… et débouchent inévitablement sur la question : « Pourquoi vous n’êtes pas plus connu ? » Loin d’être le secret le mieux gardé du piano français, Jean-Nicolas Diatkine garde des années où la musique n’était pas muselée un track record impressionnant, incluant des concerts à l’opéra Bastille et la tradition du concert annuel à Gaveau en passant par un passage au Rode Pomp, à Gand, où le public l’élit « meilleure révélation pianistique depuis dix ans ».
Formé par des pointures, frotté aux grandes salles de concert, habitué des micros, l’homme se revendique comme « humaniste » avant de se définir comme pianiste. Après ses confrères tels Cyprien Katsaris, Orlando Bass et Philippe Entremont, prenant prétexte de son nouveau disque 100 % Beethoven, nous avons obtenu de lui un « grand entretien » qui porte bien son nom. Jean-Nicolas Diaktine nous y ouvre une fenêtre sur son art, son travail, sa construction et ses projets sans omettre de répondre aux questions saugrenues qui pointent çà et là le bout de leur museau. À bâtons rompus, sans filet et avec une générosité qui n’exclut pas l’intelligence et la mesure, cet artiste d’une rare culture se déploie en révélant ses six défis d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Oserez-vous les relever avec lui ? Ils sont ici publiés à la file, mais vous pouvez les retrouver individuellement grâce aux hyperliens ci-dessous.

 

  1. Se comprendre et comprendre une œuvre
  2. Se construire et construire un programme
  3. Se déployer et déployer une interprétation
  4. Se découvrir et découvrir de nouveaux horizons
  5. Se trouver et trouver les autres
  6. S’envoler et envoler le public

 

Défi 1.
Se comprendre et comprendre une œuvre

 

Commençons in medias res : comment choisit-on un piano pour jouer Beethoven aujourd’hui ?
Pour être honnête, j’ai essayé des pianos à Paris. Ils étaient magnifiques. Trop. Je ne trouvais pas le velouté et la gradation que je cherchais. Les instruments avaient beau être somptueux, ils ne correspondaient pas aux trois sonates de Beethoven que je voulais enregistrer.

Être « trop magnifique », est-ce le pire compliment que l’on puisse faire à un instrument ?
Peut-être pour Beethoven. Beethoven, c’est pas « beau ».

 

« Beethoven, c’est comme la peau »

Pardon ?
Non, Beethoven, c’est pas « beau ». C’est pas lisse. C’est plein d’aspérités. C’est rugueux. C’est comme la peau. C’est vivant. Donc, comme d’habitude, j’étais désespéré de rencontrer des pianos parfaits mais qui ne correspondaient pas à mon projet. Jusqu’à ce que je dise à mon éditeur allemand que je me morfondais. Comme il travaillait avec l’Orchestre symphonique de Vienne, il m’a répondu qu’il avait des contacts en Autriche, et ces contacts pourraient avoir des pistes pour enregistrer du Beethoven.

Que fait un artiste de votre trempe dans cette circonstance ?
Presque rien. Juste une prière.

Pour quel résultat ?
Alors que cette piste semblait avoir fait long feu, mon éditeur me souffle : « J’ai peut-être trouvé un endroit et un gars. » Quand je découvre le piano, je n’en reviens pas : c’est un Steinway accordé par Karl Brandl, un spécialiste des Bösendorfer. C’était fantastique. Exactement ce que je cherchais.

Avez-vous échangé avec l’accordeur ?
Oui, de façon muette. Je lui écrivais des messages que je laissais sur le clavier pour lui expliquer ce que je voulais ou les problèmes que je rencontrais.

Pourquoi en mode muet ? Votre accordeur était sourd ?
Non, évidemment. En revanche, il venait au studio trop tôt pour moi ! D’autant que, la nuit précédant la dernière séance d’enregistrement, je n’ai pas fermé l’œil. J’étais épuisé, et j’avais l’opus 101 à mettre en boîte. Comme, en prime, j’étais d’une humeur massacrante pour des tas de raisons, impossible d’imaginer pires conditions ! Quoique… Pour jouer du Beethoven, ça peut servir. Quand on est un ronchon électrique, on comprend mieux certaines choses qu’il a écrites. Or, le matin du dernier jour, je tombe sur l’accordeur qui avait achevé son travail plus tard qu’à l’accoutumée. Je me mets au piano, teste quelques passages et vois ce monsieur se précipiter vers moi. Il me dit qu’il adore les couleurs que je tire de l’instrument, m’assure qu’un tel son est extrêmement rare, bref, me couvre de compliments qui me touchent et me prouvent que la communication avait fonctionné. Il avait saisi ce que je cherchais, et nous avions œuvré dans la même direction. Cette rencontre et la joie qui en a résulté m’ont mis dans un tel état d’euphorie que j’ai oublié ma nuit quasi blanche. Rasséréné et gonflé à bloc, je me suis lancé dans une première prise. À la fin, je lance à l’ingénieur du son : « Alors ? » Il me dit : « C’est parfait ! » Bien sûr, on a fait d’autres prises, par sécurité, mais je sentais que je ne jouerais pas mieux. Une telle conjonction de belles vibrations, c’est tellement rare !

 

 

La version de la vingt-huitième sonate choisie pour le disque est donc la première prise ?
En partie. Vous savez, c’est le mystère de l’enregistrement : quand on réécoute les bandes trois mois plus tard, on n’est plus du tout dans le même état d’euphorie, et on se demande si c’est bien la bonne bande que l’on écoute ! J’ai beau être prévenu, j’ai beau le savoir, à chaque fois, la réécoute du travail en studio me surprend.

 

« Cette tragédie nourrit ma réflexion »

 

Comme si, à chaque projet discographique, vous découvriez les affres du métier…
Peut-être cela s’explique-t-il en partie parce que j’ai gardé en moi des réflexes d’amateur.

Amateur ? En quel sens ?
J’ai eu une vie avant le piano professionnel ! J’ai passé un bac C. Mes parents se méfiaient du milieu musical. Ils ne le connaissaient pas du tout ; et, en bons enfants de juifs russes réfugiés (mes grands-parents ont émigré en 1905 et 1912 pour fuir les pogroms), ils avaient toujours l’impression d’être en état de survie. Cela reste un non-dit, mais c’est toujours présent. Par exemple, ils m’ont appelé Jean-Nicolas pour ne pas me donner un prénom juif. Au cas où.

C’est un détail qui n’en est pas un, mais vos parents vous ont eu tardivement…
Oui, ils auraient pu être mes grands-parents ! Mon père est né en 1918. À dire vrai, j’ai des frères qui auraient pu être mes propres pères. Ça crée, surtout à cette époque, une distance considérable, et ça laisse le temps à mes parents de se forger une idée de ce qu’il conviendrait que je devienne. Du moins, j’imagine, car ça m’étonnerait qu’ils m’aient laissé une page totalement vierge !

Vous le revendiquez assez pour que l’on puisse le signaler sans sombrer dans le people : vous n’êtes pas nés dans une famille ordinaire…
Ordinaire, non : je dirais plutôt que j’ai eu la chance de naître dans une famille humaniste. Mon père m’a beaucoup parlé de sa rencontre avec les hôpitaux psychiatriques. C’était sous l’Occupation. Il était réfugié sous un nom un peu falsifié et voulait faire carrière en chirurgie, mais on lui a trouvé une place d’infirmier dans un HP. Là, il a découvert avec horreur comment étaient traités les patients. Ça l’a choqué profondément. Il a pensé aux Allemands qui nous déportaient, et a constaté que les médecins français ne traitaient pas beaucoup mieux les malades mentaux. Partant, il s’est beaucoup intéressé aux tentatives pour réformer l’attitude des médecins, que régissent certains codes associés à une position de pouvoir, telle que l’expérimentent aussi les hommes de loi ou les acteurs politiques. Mon père a réfléchi aux modifications à apporter pour développer une médecine plus respectueuse.

Il vous a nourri de ses expériences…
Plus que ça : à force de me raconter des histoires, il m’a inoculé le virus du respect de l’autre. Il pointait souvent les conséquences de l’irrespect sur les malades. Il évoquait ainsi le cas d’une de ses patientes qui avait été plongée dans la schizophrénie par un médecin qui avait placé la main sur son épaule en déclarant : « On va s’en occuper, de cette petite ! » La cage s’est refermée sur la malade. Désormais, une vitre Securit la séparait des autres. Elle avait dix-huit ans. Aujourd’hui encore, cette tragédie nourrit ma réflexion.

 

 

Dans ce contexte, vous étiez programmé pour être plutôt médecin que pianiste.
Peut-être, mais mon prof de piano était vent debout contre cette perspective. Il m’affirmait que j’étais fait pour la musique. Je chantais quand même Don Giovanni par cœur quand j’avais six ans. Gamin, je jouais aux petites voitures en écoutant les symphonies de Beethoven. Ça me paraissait normal, et je suis sûr que beaucoup d’autres enfants font de même.

Vous êtes sûr ?
En tout cas, à un moment, il faut trancher. J’avais des affinités avec la musique, sans doute, mais, comme dit Daniel Barenboim, « un enfant prodige, c’est un enfant doué avec des parents ambitieux ». Or, mes parents étaient ambitieux sur le plan humain, pas sur le plan carriériste. Ils n’étaient pas chauds à l’idée de me couper de leur projet humaniste en me laissant travailler dans un élevage de jeunes virtuoses. Aussi ai-je toujours conservé deux carrières, même si le mot peut sembler maladroit ou prétentieux – disons plutôt deux perspectives de développement : celle de ma vie de pianiste et celle de l’être humain que je suis. Pas l’une sans l’autre. Et, dans les deux cas, une évidence : il ne faut pas s’louper !

 

« L’homme est un arbre comme les autres »

 

Au long des ans, vous avez dû côtoyer des pianistes qui, eux, avaient oublié de développer leur humanisme, ou qui l’avaient banni de leurs perspectives en pensant ainsi mieux « réussir », à défaut de s’accomplir…
Parfois, je m’étonne de la dissociation entre les personnes et la musique qu’elles produisent. Les deux me paraissent si éloignées que je me demande : « Qu’est-ce qui est vrai ? » Ça peut sembler naïf, mais je préfère penser que c’est plutôt enfantin.

En quel sens ?
Les enfants ont couramment un désir de pureté qu’ils sont capables de garder très longtemps. J’ai fait partie de ces enfants ! Mon père a écrit un article intitulé : « L’enfant dans l’adulte ou l’éternelle capacité de rêverie ». Je suis sûr qu’il pensait à moi, et j’étais assez d’accord avec ce qu’il disait. Enfin, j’étais surtout d’accord avec le titre puisque, après, je n’entendais goutte à sa prose ! Le titre était clair ; le reste ressortissait de la psychanalyse, donc c’était très technique. Néanmoins, j’en retiens l’idée qu’il est bon de rester l’enfant que l’on a été. L’homme devrait être un arbre comme les autres : le cœur des troncs reste toujours le même.

 

 

Dès lors, aviez-vous peur de perdre vos valeurs humanistes en devenant musicien ?
Je formulerais cela différemment. Je dirais que je me suis d’emblée demandé comment devenir un artiste et un humain de qualité. Et il se trouve que le maître de mon maître, Argentin, avait pour modèle, forcément, Claudio Arrau, le héros de l’Amérique latine. Or, Arrau raconte que, dans son enfance, il était assez chouchouté puisque, jusqu’à ses dix-huit ans, sa mère lui nouait ses lacets ! J’imagine que, roi en sa demeure, enfant prodige adulé dès ses six ans, il ne devait pas être d’un naturel très modeste. Si bien que, un jour, quand il avait onze ans, son maître, Martin Krause, lui dit : « Pour la semaine prochaine, tu vas m’apprendre quatre des Douze études d’exécution transcendante. » Évidemment, c’était impossible. Une semaine plus tard, Arrau n’était pas prêt. J’imagine que l’objectif était de faufiler une once d’humilité dans la tête du petit Chilien. La leçon a dû porter car, dans ses écrits, Arrau parle beaucoup de l’orgueil comme d’un énorme frein de développement. Lire cela a été très important pour moi, car je me suis méfié d’une tendance de certains pianistes à transformer la musique en show. La spectacularisation du concert, ça ne m’intéresse pas du tout, d’autant que, au lieu de masquer le vide, le cabotinage le révèle.

Ce n’est peut-être pas du cabotinage, mais quand Liszt écrit ses Paraphrases…
Pour des raisons historiques, Liszt s’est servi du côté théâtral de la virtuosité avec beaucoup d’habileté. Toutefois, aujourd’hui, cette débauche d’effets ne se justifie peut-être plus musicalement.

Vous pensez que Franz est puni par où il a pêché, sa musique « plus virtuose que musicale » n’ayant plus de charme ?
Je l’ai pensé un temps. Ce nonobstant, comme j’aime les paradoxes, j’ai rebroussé chemin, et je me suis dit : « Qui sait s’il n’y a pas quelque chose de beau à en tirer ? »

Il est vrai que l’idée que le compositeur a toujours raison est l’une de vos marottes !
Incontestablement. Quand je n’aime pas une œuvre, je postule que j’ai tort. En revanche, quand je découvre le sens de ce que je n’aimais pas, donc que je me mets à aimer ce que je n’aimais pas, je conclus que j’ai raison. J’adore cette impression d’illumination.

… qui n’est pas sans évoquer le « bodhi », l’éveil spirituel cher aux bouddhistes dont vous êtes !
En effet, je suis bouddhiste, un peu à cause d’Arrau qui évoque le zen à travers le tir à l’arc… et un peu aussi à cause d’un de mes professeurs qui m’a parlé de la pratique bouddhique comme étant susceptible de m’aider à être plus concentré.

 

« Je suis amoureux de la curiosité en elle-même »

 

Le bouddhisme est donc quelque chose de structurant dans votre pratique artistique.
Oui, car il m’a permis de retrouver les valeurs humanistes qui me tiennent à cœur. Avec cette spiritualité, j’ai appris à fusionner un dédale qui, auparavant, me paraissait constitué de couloirs cloisonnés. Ainsi, j’ai compris que je pouvais être moi-même partout et, de la sorte, me débarrasser de l’impression de devoir jouer des personnages différents, ce qui m’amenait à être incomplet à chaque fois.

Là encore, votre expérience d’incomplétude n’est pas l’expression d’un malaise anodin. Elle est constitutive de votre métier de pianiste.
Disons que, lors de mon adolescence, je faisais une psychanalyse ; j’avais un père qui était un poids lourd dans ce domaine ; j’avais une sœur et des frères qui étaient des sommités dans leurs domaines respectifs (psychanalyse, économie, ophtalmologie) ; j’avais un maître de musique ; et tout cela constituait des mondes complètement séparés, donc compliqués à gérer ! Pour m’aider, on me disait : « Choisis ! » Moi, je ne voulais pas choisir, mais je ne voulais pas non plus être une personnalité éclatée. Heureusement, j’ai trouvé dans le bouddhisme des outils pour travailler à l’abolition du dualisme, cette intarissable source de conflits. Les Japonais ont un geste très simple pour expliquer ça. Ils vous montrent une main dont ils cachent la partie inférieure, et ils disent : « Vous voyez des doigts séparés. » Puis ils montrent la main en entier, et ils disent : « Vous voyez, ces doigts font partie d’une même main. » Cette perspective, quand j’ai pris conscience de ses implications, a changé à la fois ma vie et ma perception de la musique. Lorsque je ne perçais pas le mystère d’une partition, je savais que la partition n’était peut-être pas en cause : peut-être était-ce moi qui ne savais pas la lire. Une telle hypothèse a une grande vertu, car elle attise ma curiosité.

 

 

La curiosité est donc un joli défaut ?
J’aime la curiosité. Mieux : je suis amoureux de la curiosité en elle-même. Je trouve que ça tient éveillé. Comprendre quelque chose, c’est un plaisir immense mais extrêmement passager. Si on s’arrête à cette sensation, on s’arrête tout court très vite. Vous connaissez la blague de Toto : pendant dix ans, il fait des gammes. Un jour, il s’arrête. La voisine s’étonne et toque à la porte pour comprendre. Toto explique : « C’est bon, je peux m’arrêter, maintenant, je sais. » Au début, je trouvais que cette blague était drôle. Dorénavant, je la trouve vraie. Avec Beethoven, ça marche bien !

Beethoven vous a aidé à comprendre une blague de Toto ?
C’est plutôt une blague de Toto qui m’a aidé à comprendre Beethoven ! Quand j’entends une œuvre que j’aime beaucoup jouée par un confrère et que je me dis : « Hum, non, c’est pas ça », je peux commencer mon enquête. Je veux comprendre pourquoi « c’est pas ça ». Je veux saisir ce qui fait que « c’est pas ça ».

 

« Quand vous êtes de mauvaise humeur, ça marche quand même »

 

Faute de police scientifique, vous n’avez pas beaucoup de munitions pour résoudre l’énigme…
Joli euphémisme ! En réalité, je n’ai qu’une intuition, celle qui alimente un malaise profond. Avant, cette situation me poussait presque à la dépression car j’estimais que j’étais dans l’erreur parce que je n’aimais pas. Si je n’aimais pas, c’est que je n’allais pas bien. Donc je n’allais pas bien puisque je n’aimais pas. Je mettais ma faute de goût sur le compte de mon humeur ou de je ne sais quoi. Dans tous les cas, la faute m’incombait.

Avez-vous réussi à vous extraire de ce sentiment de culpabilité ?
Heureusement ! Quelque temps plus tard, j’ai pensé que mon malaise venait de ce que, si le sens de l’œuvre m’échappait, c’est qu’une construction ou une idée m’échappait. Ce n’était ni ma faute, ni pas ma faute : il me fallait juste travailler pour comprendre ce que je n’avais pas saisi. Par conséquent, quand j’ai travaillé avec le compositeur Narcis Bonet, je ne le laissais pas prendre le lead – joli jeu de mot avec l’allemand, sans doute ! –, je venais avec une batterie de questions.

Comme ?
Eh bien, « pourquoi Bach a écrit ce truc-là, je comprends pas ». De la sorte, ce n’était plus ma faute, c’était celle de Bach. Et le travail de mon maître était de m’expliquer que, de faute, il n’y avait pas. En revanche, il y avait une raison à la bizarrerie que j’avais cru repérer et qui me chiffonnait tant.

 

 

Ça ressemble à quoi, pour un compositeur, une bonne raison de commettre une « faute » ?
Par exemple : « À tel endroit, il a écrit sa phrase d’une certaine façon ; donc, à tel autre endroit, il ne pouvait l’écrire autrement. » Quand mon maître me dévoilait ce genre de mécanisme, ma question se transformait en découverte, et je comprenais, dans l’exemple que je vous ai donné, la puissance d’association entre les diverses parties. Pareil, dans le deuxième Kreisleriana de Robert Schumann : j’avais beau répéter dans tous les sens le thème liminaire (sib do ré fa sol fa ré sib fa), la mise en place n’était jamais parfaite. C’était pas ça. J’ai cherché la solution chez des collègues, et leur proposition ne me convenait pas davantage. N’y voyez aucunement la prétention de l’artiste qui, selon lui, ne peut pas jouer moins bien que ses confrères, je veux ici parler de mon désarroi devant mon incapacité à comprendre le problème de partition, donc d’interprétation, que mon intuition me désigne.

Les disques ayant échoué, il vous restait la solution Narcis Bonet.
Exactement ! Je vais donc le voir et lui annonce platement que je n’arrive pas à jouer ce segment. Et lui m’explique : « Enfin, vous voyez bien que, dans cette arabesque, seules trois notes sont importantes ! Le reste ne constitue qu’un passage. » Et, comme Nadia Boulanger affirmant qu’« il suffit d’éclairer la sensible (son grand dada !) par son oreille », il m’expliquait qu’en soulignant de l’intérieur trois notes et non l’ensemble du motif, d’un seul coup, tout change.

Pardonnez la question de l’ignare et du mécréant : « souligner de l’intérieur », ne serait-ce pas un faux-fuyant ?
Pas le moins du monde quand celui qui vous a asséné cela se met au clavier pour vous montrer la différence. Certaines évidences élèvent et ne peuvent s’énoncer simplement. Donc Narcis m’a montré les notes qui étaient moins importantes. Alors, évidemment, il est impératif de jouer toutes ces octaves legato. C’est difficile à faire, il faut insister… sauf dans la musique. Il ne faut pas insister, il faut les laisser couler et insister sur les trois premières, sib – do – ré. Quand on pousse sur ces notes-là, l’évidence apparaît : c’est ça. D’autant que, quand on tourne la page, on voit que Schumann l’a indiqué à la reprise. Alors ça, j’adore. Ce qui était hermétique devient signifiant. Ce qui était brouhaha devient langage articulé. Et le magnifique, avec cette révélation, c’est que, quand vous saisissez le principe, même quand vous êtes de mauvaise humeur, ça marche quand même. C’est ça qui est fou. Le compositeur vous emmène vers ce qu’il souhaitait vous montrer, fût-ce malgré vous. La structure de l’œuvre est plus forte que l’état d’esprit dans lequel on se trouve. Voilà le genre de moment dont je raffole : quand je suis capturé par la partition. J’aime la laisser me capturer plutôt que la capturer.


 

Jean-Nicolas Diatkine, le 14 avril 2021. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Défi 2.
Se construire et construire un programme

 

Si vous le voulez bien, Jean-Nicolas Diatkine, recommençons in medias res : à l’occasion de la parution de votre nouveau disque, vous affirmez que Beethoven est « la base et le sommet » de votre vie musicale. Une telle profession de foi ne vise-t-elle pas à faire taire les chafouins qui soupireront en pensant : « Encorrrre un enregistrement des sonates de Beethoven ! »
Vous me demandez ce qui justifie un nouvel enregistrement de Beethoven ? Laissez-moi vous dire que je me suis posé la question. Pas que pour Beethoven : à chaque enregistrement ! Peut-être parce que je n’ai pas toujours été destiné à être pianiste, mon premier mouvement est toujours de me juger illégitime. Du coup, la question que vous soulevez s’adapte quel que soit le compositeur que je mets sur mon pupitre. On ne peut pas, hélas, la balayer d’un revers de main en prétextant la beauté des pièces, l’importance des œuvres et l’espérance qu’il reste quelques merveilles à dévoiler dans des morceaux que l’on croit connaître. On ne peut pas davantage négliger la question qui accompagne ce doute : dans un monde où beaucoup souffrent et pleurent, à quoi bon jouer Chopin ou, sans jeu de mots, Mahler ? A-t-on besoin de s’escrimer pour faire pleurer encore plus les gens, fût-ce d’émotion esthétique ?

 

« Beethoven a cette force d’ouvrir nos vies »

 

J’imagine que vous avez trouvé une bonne réponse, puisque le disque est là… et que vous êtes toujours pianiste !
Je ne sais pas si j’ai la bonne réponse, mais j’ai trouvé ma réponse à la question : est-ce que ce que je joue sert à quelque chose ? Qu’est-ce que ça apporte aux autres ? Si on ne réfléchit pas à ces questions, comment peut-on aspirer à faire de la musique ?

 

 

Ce questionnement vous permet-il de rester un humaniste, alors qu’un artiste égocentré aurait rétorqué : « Mon Dieu, mais ils n’ont rien compris ! Moi, je vais leur expliquer comment jouer telle ou telle œuvre… » ?
Pour être honnête, il m’arrive d’avoir ce genre de bouffées mais, hélas, la bouffée contraire apparaît immédiatement. Ça ne tient pas la route deux minutes. Ça ne marche pas. Donc, comme toujours, il faut revenir à la partition pour se demander : dans les sonates que je veux graver, vais-je trouver une forme d’encouragement chez Beethoven ? Romain Rolland l’appelle « le consolateur ». Cela fait écho à une autre époque, certes. Il n’empêche ! Beethoven a ceci de très particulier : il a traversé des difficultés personnelles très importantes et, pourtant, il a persisté dans l’idée d’encourager les autres. Il n’est jamais tombé dans un égocentrisme tourmenté, que l’on retrouve davantage chez certains artistes de la fin du dix-neuvième siècle. Je pense que cela peut venir du fait qu’il s’est occupé de ses frères à la place de son père.

Il semble que Beethoven senior n’était pas un zozo très recommandable…
En effet, il était alcoolique au dernier degré et battait son fils bien que celui-ci prît soin des siens. Je suis convaincu que cette attitude forge un caractère. Soutenir les autres est resté gravé chez Beethoven. Ce n’est pas de l’ordre du sentiment ou de l’humeur : c’est structurel, chez lui. Il a ça. Or, quand on saisit cet altruisme dans sa musique, ça ouvre la vie. Quand on trouve sa vie trop petite, l’ouverture est une nécessité. C’est ce que dit le Sûtra du lotus de la loi merveilleuse. La traduction japonaise du chinois ancien l’appelle Myōhō-Renge-Kyō (妙法蓮華経). « Myōhō », c’est la loi merveilleuse ; « renge », le lotus ; et « kyō », l’enseignement. Entre autres, « Myō » signifie « ouvrir ». Au treizième siècle, le moine Nichiren y a ajouté le mot « nam », qui signifie « je me consacre à », pour formuler son mantra que je récite chaque jour : « Nam Myōhō Renge kyō », que l’on peut traduire par : « Je me consacre à la Loi merveilleuse du sûtra du lotus. » Il s’agit d’ouvrir en nous quelque chose ; et il y a cette énergie chez Beethoven.

Vous voulez dire que Beethoven était bouddhiste ?
Ce n’est pas du tout ce que je dis, enfin ! En revanche, quand on écoute Beethoven, on découvre des pistes qui nous ouvrent des espaces. Plus on le réécoute, plus on sent que des mondes s’ouvrent à nous. Et c’est ça, ce que je vous dis, Beethoven a cette force d’ouvrir nos vies.

 

« Quand j’imagine un programme, je cherche les haubans »

 

C’est cette conviction qui a justifié et fondé votre décision d’enregistrer trois sonates de Beethoven ?
Évidemment ! Interpréter un Beethoven libérateur, ça a du sens, de nos jours, et ça me passionne d’autant plus que j’ai pensé que je travaillais dans le même sens que le compositeur. Je me suis dit que sa musique était une forme d’encouragement ; donc, qu’en l’interprétant, j’encouragerais mes auditeurs ; et, vous le savez, quand on encourage les autres, on s’encourage soi-même.

 

 

À l’aune de votre discographie, ce disque paraît singulier voire radical. Ce n’est pas la première fois que vous enregistrez « du » Beethoven. En revanche, c’est la première fois que vous gravez une galette 100 % Beethoven. D’ailleurs, vous aggravez votre cas en choisissant trois sonates (en excluant d’autres formes beethovéniennes). De la sorte, souhaitiez-vous faire un éloge de la diversité qui se cache derrière l’apparente unicité terminologique (« sonate ») ?
Peut-être y a-t-il de ça, mais je ne l’aurais pas formulé ainsi. Au fond, le problème est le même dans toute forme de programme, et la solution définitive se fait toujours attendre : comment choisir puis agencer les pièces pour qu’elles se parlent ? En l’espèce, j’ai pensé que rien ne peut mieux mettre en valeur une sonate de Beethoven qu’une autre sonate de Beethoven. L’expérience du « Carnaval » de Robert Schumann m’a beaucoup marqué. Je l’ai enregistré avec la sonate Waldstein de Beethoven. La réception du disque a divisé les auditeurs en deux. C’en devenait drôle ! Très peu de gens m’ont dit qu’ils aimaient les deux. A posteriori, je vois que cette dichotomie n’a rien d’illogique : chaque humeur trouve agréable ce qui lui correspond. J’ai donc eu des compliments pour les deux parties du disque, mais quasi jamais en même temps.

 

 

J’imagine que, après un concert, il vous arrive d’affronter ce genre de réaction.
Oui, et ce n’est pas toujours agréable. Par exemple, je me souviens d’avoir joué un prélude de Rachmaninoff en bis, après un récital Schubert ; après, les gens ne me parlaient que du prélude de Rachmaninoff. Sur le moment, j’étais secrètement vexé. Puis j’ai compris que le prélude prenait toute la place. Il est tellement expansif et extraverti pianistiquement qu’il occulte le reste !

Surtout après une heure de Schubert…
Disons qu’il exige beaucoup moins de l’auditoire. Les 45’ de la sonate D 960 de Schubert, c’est dur pour le pianiste mais aussi pour ceux qui l’écoutent. Si, au-dessus de ce gâteau, on met de la chantilly, il est possible que les gens s’exclament : « Hum, délicieuse, cette crème ! » et ne parlent pas du tout du gâteau. Même topo pour Beethoven : quand il a présenté le sublime quatuor opus 130 à Mathias Artaria, son éditeur, celui-ci a retoqué le quatrième mouvement, une fugue monumentale, qu’il jugeait, en substance, injouable et invendable – c’est devenu la grande fugue opus 133 ; et il a exigé du compositeur un autre quatrième mouvement, beaucoup plus simple. Quand le compositeur a appris par son neveu que, lors de sa création par Ignaz Schuppanzigh et ses confrères, seuls les mouvements les plus courts de son quatuor (dans sa version avec la fugue) avaient eu du succès, il était furieux contre les auditeurs, ces « ânes » qui n’aiment que « les friandises » ! Beethoven a donc écrit un mouvement court et simple à souhait où, visiblement, il se fiche de son éditeur et de son auditoire.

Ainsi, même Beethoven avait été questionné par la mise en valeur des morceaux les uns par rapport aux autres !
C’est fort de son histoire et de mon expérience que j’essaye toujours de penser l’agencement des programmes. D’autant que, quand j’ai envie de jouer une sonate, je ne réponds pas à une nécessité sociale. Je suis beaucoup plus égoïste et ne réponds qu’à mon timing personnel. Sinon, j’en serais incapable. Après, si ça coïncide avec une demande du public, tant mieux… ou tant pis, car de si nombreux disques sont parus ou ont été réédités à l’occasion du 250ème anniversaire de la naissance de Beethoven ! Une fois que j’ai cerné mon envie du moment, je l’imagine comme un navire et je cherche les haubans qui tireront chacun dans un sens mais tous dans la même direction. Je suis donc parti de la vingt-troisième sonate, l’Appassionata, et j’ai pensé qu’il fallait lui donner une raison de vivre.

 

« Il est très important que le spectateur s’ennuie un peu »

 

Elle n’est pas une raison suffisante ?
Il faut se rendre à l’évidence : on ne balance pas l’Appassionata comme ça. En tout cas, cela ne me correspondrait pas. Pour que je joue cette sonate, il me faut une raison, une profondeur et une résonance. Avant, j’associais l’Appassionata avec les « Thème et variations » de Haendel (ce même thème qui a inspiré à Brahms ses variations), car Beethoven adorait Haendel bien qu’il en bousculât les codes. Cela me permettait de commencer par une musique à la fois policée, savante, équilibrée et vivante… mais limitée par l’instrument dont Haendel disposait. Puis je jouais l’Appassionata, une œuvre où Beethoven casse la porte et renverse la table. Le contraste produisait son p’tit effet ! Si j’avais lancé d’emblée l’Appassionata, il n’y aurait eu ni porte à casser, ni table à renverser. Pour ce disque, j’ai pensé à la Septième sonate en Ré majeur, qui permet de préparer (justement parce qu’elle ne la prépare pas), l’irruption de la vingt-troisième, cet abyme de fureur qui sent la fumée !

 

 

Après quoi, vous qui aimez tant l’équilibre, vous ne pouviez pas laisser l’auditeur sur un tel bouillonnement…
J’ai choisi de passer sur un mode totalement méditatif avec la Vingt-huitième ; et, là, j’ai eu un petit sentiment de satisfaction. J’avais l’impression que chaque sonate valorisait l’autre. Pour moi, il ne saurait être question de jouer une petite sonate et une grosse à côté, même si je comprends bien la logique. C’est David Lean qui disait : « Il est très important que le spectateur s’ennuie un peu. » Il commentait ainsi la séquence du puits, dans Lawrence d’Arabie, vous savez, quand, dans le désert, deux personnages puisent de l’eau et voient, au loin, au très loin, même, un cavalier qui arrive vers eux. Pour la première fois, au cinéma, on ne montrait rien. Pendant soixante secondes, pas d’action ! Le commentaire du metteur en scène m’a marqué. Comme lui, à ma façon, lorsque je construis un programme, je garde en tête cette nécessité de travailler sur l’attention de l’auditeur.

Vous voulez dire que trop de chantilly, c’est écœurant et ça ne rassasie pas ; mais trop de gâteau, c’est bourratif ?
En quelque sorte, mais en moins pâtissier !

Cette manière de construire un programme traduit musicalement vos convictions humanistes et votre refus de vous en tenir aux conventions les plus archétypales.
Je n’aime ni les cases, ni les étiquettes. Depuis tout petit ! C’est un peu à cause de Jean Gillibert, un ami de la famille qui était à la fois psychiatre, psychanalyste, poète, traducteur, dramaturge, acteur (il avait fait le Conservatoire de Paris !) et metteur en scène. Il a présenté mon professeur de piano à mes parents, quand j’avais six ans. Si quelqu’un n’était pas dans une case, c’était bien lui. Il jouait les grandes tragédies grecques, Claudel, Racine, Shakespeare ; il a joué dans le Procès de Jeanne d’Arc de Robert Bresson, entre autres ; et je crois qu’il a mis en scène La Flûte enchantée au festival de Saint-Céré. Il avait donc le problème d’être pris pour un metteur en scène chez les psychanalystes, et pour un psy chez les metteurs en scène ! Je trouvais triste cette situation, ayant moi-même interrogé – et interrogeant toujours ! – ma légitimité, jusqu’au moment où j’ai découvert qu’Arturo Toscanini avait dit de Wilhem Furtwängler qu’il était un amateur de génie. Mon sang n’a fait qu’un tour, et j’ai conclu : « Si c’est ça un amateur, je veux être un amateur ! » Comme quoi, l’effet de l’insulte (ou du compliment !) dépend de la personne qui vous l’adresse… Un sage japonais n’explique-t-il pas que « la plus grande honte, c’est d’être loué par des insensés » ?

 

« La musique, c’est ce qui agrandit nos espaces intérieurs »

 

Ce positionnement se ressent dans votre interprétation qui, tout en explorant un large spectre expressif de Beethoven, veut valoriser la capacité de simplification du compositeur – dans le livret de votre disque, vous insistez sur les palimpsestes beethovéniens, partant d’une profusion pour s’alléger à mesure du retravail. Une telle volonté de clarification guide-t-elle l’ensemble de vos interprétations, ou s’agit-il d’une spécificité que vous réservez à Beethoven ?
Non, c’est quelque chose que je redécouvre et pratique à chaque fois que je prépare un programme. En effet, la virtuosité n’est rien d’autre qu’une science de la complexité. Quand je multiplie les voix, quand je joue vite et beaucoup de notes, je peux éblouir l’auditoire jusqu’à ce qu’il ne sache plus où il est et perde pied. Par exemple, en écoutant une fugue à cinq voix de Bach, l’auditeur moyen – et même parfois, soyons honnêtes, l’auditeur supérieur – aura grand peine à vous chanter chaque voix séparément ; mais cela ne l’empêche pas le moins du monde de se sentir face à quelque chose qui le dépasse. Selon moi, c’est ce sentiment d’être dépassé qui agrandit nos espaces intérieurs. Nous parlions d’ouverture plus tôt, nous y revenons : pourquoi écouter de la musique sinon pour agrandir son espace intérieur ?

 

 

Oui, pourquoi ?
Parce qu’il y a un risque. Un seul, mais il est conséquent. Poussé à l’extrême, ce procédé ne fonctionne plus. Je me souviens d’une réflexion de Narcis Bonet commentant les deux premières pages de la sonate en si mineur de Franz Liszt. Il admirait la façon dont le compositeur maintenait la tension sans conclure aucune cadence avant la trente-deuxième mesure… ce qui est très long ! Il me disait : « Si on laisse les gens trop longtemps debout, ils en ont assez. Si on les fait rasseoir sans cesse, ils en ont assez aussi. Alors, qu’est-ce qu’on fait ? » La cadence parfaite en si mineur est d’autant plus savoureuse qu’on l’attend avec une impatience croissante depuis le début ! Le travail du concertiste est de retenir l’attention du public pour qu’il ait envie d’écouter la suite. L’abus de complexité, passé le moment où l’on en a mis plein la vue, peut susciter une lassitude. Être ébloui en permanence, ce n’est ni agréable, ni tenable !

Selon vous, Beethoven en avait pleinement conscience quand il composait ?
Oui, on voit bien comment, dans un premier temps, en excellent improvisateur qu’il était, il imprimait son émotion immédiate ; puis il se relisait et se raturait. L’exemple typique reste les trois ouvertures de Léonore, processus d’écriture étonnant s’il en est ! Ce constat vaut aussi pour les sonates. Quand on lit la conclusion de certains passages, on peut penser que c’est simple ; sauf que, lui, il lui a fallu une semaine ou deux mois de travail pour obtenir ce résultat. C’est un peu comme le théorème de Fermat : si on commence par la fin, il est évident ; n’empêche, depuis trois siècles, les mathématiciens se demandent comment Fermat a réussi ce tour de force ! Dans certaines sonates, on a le même sentiment : derrière l’évidence, on devine les repentirs. Cela vaut la peine de penser le trajet que le musicien a fait pour aboutir à ce que l’on a sous les yeux, car l’interprétation s’en ressent. Il faut éviter l’impression que l’on peut avoir, sur l’autoroute, quand on se dit : « Tiens, c’est la cathédrale de Chartres », et puis on passe à autre chose. En musique, il est important que l’on s’arrête et que l’on prenne conscience qu’il s’est passé quelque chose d’important à cet endroit-là.

Cette apparence de simplicité vaut aussi pour votre travail. Quand on vous entend jouer Beethoven, on est frappé par l’évidence et la fluidité du discours ; en revanche, quand on vous lit, on comprend le travail qui sous-tend l’évidence, et qui n’est pas que technique…
Beethoven est un compositeur qu’il faut particulièrement travailler. Ce n’est pas un compositeur émotionnel – enfin, si, mais au quinzième degré, derrière une construction musicale d’une rigueur et d’une ingéniosité démoniaques ! Donc, l’interprète doit fusionner ce qu’il est, lui, et ce qu’est Beethoven.

 

« Une règle doit être une porte qui ouvre sur des possibles »

 

Vous voulez dire que, quand vous jouez Beethoven, vous devenez Beethoven ?
Je ne le fais pas exprès ! C’est simplement parce que je vois des correspondances avec ce que je suis ; et le problème, c’est que ce n’est pas définitif. Par exemple, le disque dont nous parlons, je l’ai enregistré comme ça le jour où je l’ai enregistré. Aujourd’hui, je l’enregistrerais différemment. Demain, encore différemment. Il faut l’accepter !

 

 

Vous rejoignez Igor Stravinsky interpelant Philippe Entremont lors d’une séance d’enregistrement pour lui lancer : « Tu sais ce qu’on fait, là, Philippe ? On n’enregistre pas une œuvre. On prend juste la photo d’un instant. »
On évolue. Aujourd’hui, quand je me réécoute, je me dis : « Non, c’est pas ça. C’est pas tout à fait ça. » Je ne veux pas corriger ce que j’ai gravé ; simplement, ça ne correspond plus à ce que je suis. Si je rejoue le mouvement d’une sonate, là, devant vous, je jouerai sûrement à un tempo différent que celui du disque, parce que je ne m’impose pas ce genre de carcan. Pour moi, une règle doit être une porte qui ouvre sur des possibles. Une porte, hein, pas la pièce elle-même.

Cette conviction vous a-t-elle animé depuis le début de votre pratique pianistique intensive, ou vous l’êtes-vous forgée au fil du temps ?
Au départ, quand je travaillais avec Narcis Bonet, j’étais convaincu qu’il existait une vérité de la partition, surtout chez les très grands compositeurs où c’est tellement organisé, et qu’il suffisait donc de jouer la partition telle qu’elle était pour que le résultat soit vivant. Je me suis rendu compte que ce fantasme n’était qu’un fantasme, et qu’il était vain. Pis : croire à la vérité d’une partition, c’est exactement comme si on essayait d’habiter le plan d’un architecte plutôt que la maison. Le plan est parfait, mais la construction est plus complexe. Y a des trous, des fenêtres qui ne ferment pas… C’est vivant !

Qu’est-ce qui vous a poussé à virer votre cuti ?
Je me suis rendu compte que je m’ennuyais. J’avais lu un entretien où Lorin Maazel estimait qu’un morceau de musique est comme un jardin dont le musicien doit connaître chaque pierre. J’ai longtemps admiré cette comparaison. Pour moi, la musique était plutôt une jungle qu’un jardin dont je connais chaque pierre ! Sauf que, une fois qu’on a analysé la partition et que ses moindres graviers nous sont connus, la contemplation peut vite sombrer dans l’ennui… J’en ai déduit que quelque chose me manquait, sans savoir ce que pouvait être ce « quelque chose ». J’étais désorienté par cette intuition trop vague. Comme souvent, c’est une catastrophe – au sens mathématique – qui m’a dessillé les yeux. Je traversais une crise personnelle quand j’ai eu envie d’aller écouter à l’Olympia Herbie Hancock et Wayne Shorter, deux jazzmen qui sont aussi bouddhistes – cela a-t-il contribué à me motiver ? Je n’en sais rien ! Toujours est-il que, quand je m’asseois à ma place, boulevard des Capucines, j’étais dans un état où… Disons que j’étais dans un état où je ne m’attendais à rien. C’est peut-être le meilleur état pour écouter de la musique. Je ne savais pas si j’avais envie d’être surpris ou non. J’étais là, point. Et, quand le concert a commencé, j’ai eu un sentiment très spécial : j’ai compris que les musiciens étaient dans l’instant présent. Pas dans le « je viens de là, je vais faire ça ». Ils étaient libres. Cette sensation était d’autant plus saisissante qu’ils jouaient une musique très complexe qui, pourtant, paraissait naître de rien sous nos yeux.

 

 

Cette expérience vous a-t-elle inspiré ?
Elle a fait beaucoup plus que ça : elle a changé ma vie artistique. Je suis sorti de la salle en pensant que, si j’arrivais à cette liberté en classique, ce serait génial. C’était ça qui me manquait : laisser jaillir la musique dans l’instant. Malgré la partition et les milliards de contraintes qui l’accompagnent. En revenant au jaillissement vital qui ne peut se produire que dans l’instant vers le futur. Sans jaillissement, il n’y a plus de vie, il n’y a que des destins. Mon ambition a donc été, dans les contraintes architecturales indispensables, de restaurer le vivant. Le problème, c’est que ce défi est permanent. En enregistrant mon dernier disque, j’ai tâché de m’y tenir, en pensant : « Je suis comme ça aujourd’hui, donc je vais jouer comme ça et si, demain, j’aime pas, je trouve que c’est trop vite ou trop lent, tant pis ! Ce qui compte c’est que, aujourd’hui, je le sens comme ça. » Je ne voulais pas édulcorer, aseptiser me retrouver devant le plus grand commun diviseur de la musique. Autrement dit, une réduction du rien qui passe partout, peut plaire à chacun… mais n’émouvra jamais vraiment. Un Beethoven passe-partout : voilà exactement ce que je ne voulais et ne veux pas faire ; et c’est aussi pour cette raison que, comme vous le signaliez, Beethoven est la base et le sommet de ma vie musicale.

 


 

Jean-Nicolas Diatkine, le 14 avril 2021. Photo : Bertrand Ferrier.

Défi 3.
Se déployer et déployer une interprétation

 

Re-recommençons in medias res, si vous l’acceptez à nouveau : vous associez une réflexion très poussée sur la partition à une volonté de suivre votre intuition, ce qui paraît paradoxal. Votre approche d’une œuvre suit-elle une chronologie – par ex. la tétralogie : travail, intuition qu’il manque quelque chose, révélation et peaufinage ?
Non, ce n’est pas aussi formaté ! En réalité, je suis très désordonné. En général, tout ce qui arrive musicalement est accidentel. J’ai parfois l’impression que mon travail est de laisser arriver l’accident. Quand j’ai trop de volonté, j’empêche la solution d’advenir.

 

« La solution fait partie de vous »

 

Vous devez vivre des moments assez délicats !
« Assez » délicats ? Décidément, vous avez le sens de l’euphémisme ! Aujourd’hui, oui, je peux répéter un grand nombre de fois le même passage, et je n’ai plus peur du moment où je pense que ça ne veut rien dire. Ça n’a pas toujours été le cas. Si chronologie il y a, disons qu’elle passe par un moment où vous croyez que tel passage doit être joué de telle sorte ; puis, au long des répétitions, vous vous apercevez que cette manière de jouer n’a aucun sens. Au début, je pensais que c’est parce que j’en avais assez, ce qui n’aurait pas été illogique. Ce n’est que bien plus tard que j’ai compris que non : en fait, je découvrais que le sens que je donnais à la partition était erroné.

Votre désir de donner du sens butait contre le texte ?
Pire que ça ! Le problème est que, quand on s’est habitué à une erreur, elle semble bizarre, certes, mais naturelle, en quelque sorte. Tout se passe comme si j’avais mis des chaussures trop petites à mon interprétation.

En quel sens ?
Le premier kilomètre, ça gêne mais ça passe ; en revanche, après quarante kilomètres, ce n’est plus la même douleur !

Vous comprenez alors que vous devez changer de pointure ?
De pointure ou de modèle, je ne sais plus. J’entre alors dans une troisième phase, durant laquelle je m’interroge. Et ne croyez pas que la réponse arrive instantanément ! Au contraire, il me faut accepter que je ne sais pas résoudre l’énigme. Sans cela, je plaquerais une autre interprétation tout aussi claudicante que la précédente. Donc je dois supporter une musique que l’on croyait comprendre et que l’on ne comprend plus. Ça n’a rien de facile. Je passe par des jours assez austères…

 

« La solution arrive toujours par hasard »

 

Comment la solution vous arrive-t-elle ?
Par hasard. Comme dans Pinocchio. Un matin, Gepetto se lève, et le pantin de bois est devenu vivant. Nul ne sait comment. C’est quelque chose qui s’est débloqué dans mon inconscient. Claudio Arrau parle beaucoup du sommeil, qui le fascine par sa capacité de réorganisation. J’y crois beaucoup. Le problème, c’est que la solution ne peut être qu’involontaire. Peut-être le travail a-t-il mûri. Je l’ignore. Je ne peux que constater que, à un moment, vous rrrrrrejouez le passage, et vous vous dites : ça y est, c’est ça ! Mais vous ne saurez jamais pourquoi vous ne compreniez pas. Vous vous contentez d’oublier tous les efforts que vous avez consentis pour arriver à cette libération. Vous vivez un instant merveilleux ; et c’est d’autant plus génial que vous n’avez pas besoin d’y penser. Ça fait partie de vous.

 

 

Vous postulez que, ce qui compte, c’est le résultat que vous offrez au public, en concert ou au disque.
Oui, même si la présence du public ou du micro modifie le résultat.

D’après votre expérience, dans l’idéal, faut-il ignorer ces éléments perturbateurs ?
Non, heureusement, il ne faut pas lutter contre ! Il faut les accepter, et ce ne sont clairement pas des « éléments perturbateurs ». Comment vous expliquer ? Tout se passe comme quand vous expliquez quelque chose à quelqu’un et que, chemin faisant, vous découvrez un autre sens. Si on ne se laisse pas impacter par une présence, on demeure dans la reproduction mémorielle d’un texte figé. C’est ainsi que naît le trac : de l’envie de reproduire tel quel, en concert ou en studio, ce que l’on a répété.

N’est-ce pas l’objectif de tout interprète consciencieux ?
Surtout pas !

 

« Beethoven encourage les gens à se sentir en sécurité »

 

Pourquoi ?
La vie, c’est pas ça. Elle ne fonctionne pas comme ça. L’autre jour, mon kiné me disait : « Vous êtes dans un carcan ! » Au début, je croyais à une boutade consécutive à l’observation de l’état de mon dos, mais je me suis rendu compte que le carcan était aussi dans ma tête. L’idée qu’il faut figer les choses pour pouvoir les transporter et les montrer aux publics, c’est une contre-indication. À l’inverse, il faut arriver à avoir le plus de liberté possible pour adapter son discours à qui on le propose. Je ne vous cache pas que c’est plus facile à dire qu’à faire…

 

 

Ce doit être d’autant moins facile que le livret de votre nouveau disque témoigne de l’exigence qui vous anime. À plusieurs reprises, on croit lire un thriller où, à la place de la traque d’un meurtrier…
Vous me rassurez !

… on chasse, en lisant et relisant la partition avec vous, le tempo juste – par ex., c’est quel rythme, un allegro ma non troppo ? – ou les trilles qui vont bien. Devant ce témoignage passionnant, je pensais à Blandine Rannou qui, en substance, expliquait qu’elle pouvait passer une journée à savoir si elle allait attaquer le mordant par-dessus ou par-dessous, tout en ayant conscience que, pour l’auditeur fatigué par sa vie quotidienne, cette problématique avait, en soi, peu de chance de le captiver. Est-ce qu’il vous arrive de penser que toutes vos recherches, vos réflexions, vos remises en question, tous vos coups de déprime aussi, faute de trouver des « solutions » convaincantes, sont, sinon superfétatoires, du moins peu perceptibles ?
C’est une question très intéressante. Pour bien jouer du piano, il faut être un spécialiste, donc se poser effectivement les questions très précises et fondamentales dont j’aborde quelques exemples dans le livret. Or, à quoi bon être un spécialiste si l’objectif est de jouer pour tout le monde ? Vaudrait-il mieux pas proposer des choses simples, sans se faire trop de nœuds au cerveau, afin de communiquer de cœur à cœur avec son auditoire, et ainsi encourager les gens qui ont une vie difficile et éprouvent le besoin d’être délassés ? Longtemps, j’ai cru que les deux pôles étaient opposés. Aujourd’hui, je sais que ce sont les mêmes. Comme le démontre Beethoven en personne, plus on travaille à être cohérent, plus l’auditeur se sent en sécurité. Quand on a effectué ce travail de fond indispensable, la musique devient sécurisante. Parce qu’elle est logique. Parce qu’elle s’appuie sur un background, sur des racines. Alors, vous avez raison, les gens ne le savent pas mais, et c’est beaucoup plus important, ils le sentent.

Beethoven, que vous présentez comme très carré, très organisé, se prête donc particulièrement à ce « travail de cohérence »…
Oui, et pour une raison simple : il s’est posé ce genre de question. Il s’est demandé comment il allait écrire ce qu’il voulait écrire. Il était prêt à réécrire mille fois un passage jusqu’à ce que cela tînt. Par conséquent, essayer de comprendre le mécanisme très construit de ses sonates, par exemple, et d’en tirer des conséquences sur la manière de les interpréter, c’est essentiel pour l’auditeur qui, peut-être, vit dans un monde qu’il ne trouve pas très cohérent.

 

« Beethoven, c’est un espace qui ne dépend ni de l’instant, ni de l’humeur »

 

Pour faire une analogie synesthétique, vous posez que l’on n’a pas besoin de savoir tous les détails d’une cuisson pour sentir la différence entre un mets raffiné et un plat industriel, fade et peu nourrissant.
Je crois surtout que la musique peut apporter une impression de sécurité à son auditeur… si elle est cohérente.

Pourquoi ?
Le sentiment d’injustice n’est rien d’autre qu’un constat d’incohérence. Quand on a l’impression que tel gouvernement ne fait pas son boulot, que tel patron n’a pas une attitude saine, bref, que quelque chose est déréglé, ça crée un sentiment d’injustice. Sentiments d’injustice et d’insécurité vont de pair. On constate que, à tel moment, un décideur fait une déclaration qu’il contredit quelques jours ou quelques semaines plus tard. Ce ballotage est très anxiogène. Des gens haut placés en profitent. Nous avons la solution pour désamorcer leur projet en retrouvant notre cohérence intérieure par nous-mêmes.

 

 

La solution s’appelle Beethoven ?
Beethoven nous tend une perche pour y parvenir. Il est très fort pour dénouer l’anxiété de l’incohérence. Son monde est tellement construit que, quand les gens se glissent à l’intérieur, ils se disent : « Ah ben voilà ! » Furtwängler parlait de la loi qui régit l’art de Beethoven. Elle crée un espace qui ne dépend ni de l’instant, ni de l’humeur. Elle s’adapte à toute forme de situation personnelle. C’est pourquoi il n’y a pas d’opposition entre se creuser la tête pour interpréter le mieux possible Beethoven et s’adresser à tous. Au contraire.

Cette absence d’opposition fonctionne-t-elle sur l’ensemble de votre répertoire, qui s’étend de Haydn à Chostakovitch ?
Avec certains compositeurs, j’ai parfois eu du mal à dialoguer. Nous avons vécu des éclipses ! À l’inverse, je comprends très bien quand Martha Argerich dit : « Schumann m’aime bien. » Je comprends que l’on dise ça car, à force de fréquenter leurs œuvres au quotidien, on s’approche très, très près, des émotions profondes des compositeurs. Et, parfois, ça n’est pas agréable. On ignore pourquoi. Est-ce moi qui n’aime plus le compositeur ou lui qui ne m’aime plus ?

 

« Comment Chopin faisait-il pour savoir ce que j’éprouverais ? »

 

Vous avez connu ce phénomène avec des compositeurs en particulier ?
Oui, j’ai connu ça avec Chopin. Je crois que j’ai énormément aimé Chopin pendant mon adolescence. J’avais l’impression que c’est lui qui me comprenait. Quand j’étais dans un certain état d’esprit, je mettais les Préludes par Claudio Arrau et, d’un seul coup, une question me traverse l’esprit : « Mais comment il le sait ? » J’avais l’impression qu’un ami me comprenait. Donc j’ai voulu devenir moi-même cet ami qui me comprend. C’est mieux ! Mais le résultat n’a pas été concluant. Plus exactement : c’était fuyant. À chaque fois que j’essayais d’attraper Frédéric, il me donnait l’impression de se défiler. C’était d’autant plus bizarre que je n’avais ce sentiment ni avec Schubert, ni avec Schumann, ni avec Brahms, ni… Non, Chopin était le seul. J’étais d’autant plus frustré que je déployais beaucoup d’efforts pour le jouer comme je souhaitais le jouer.

 

 

Quelle solution avez-vous inventé, cette fois ?
Une solution radicale : j’ai arrêté.

Pour quelqu’un de pondéré comme vous semblez l’être, n’était-ce pas excessif ?
Au contraire ! Si je n’y arrive pas, à quoi bon s’obstiner ?

Dépit amoureux, sans doute…
Le fait est que, quand j’entendais certaines autres interprétations, j’avais l’impression que ce n’était pas ça. Je dois le préciser, une fois de plus : ce que je viens d’exprimer n’est pas un jugement que je porte sur mes collègues – non, rien à voir. C’était un sentiment plus personnel, plus intérieur. Celui de ne pas entendre une version qui me corresponde ou s’approche de ce que je cherche. J’étais déçu. D’autant que j’ai travaillé les Études en long et en large, avec l’idée qu’il s’agissait d’œuvres artistiques aussi importantes que les Préludes, et non de simples – pas si simples ! – exercices pédagogiques qu’il est séant de pouvoir jouer trois fois de suite pour montrer à quel point on maîtrise son affaire. Une fois de plus, j’avais l’intuition qu’il y avait quelque chose que je n’arrivais pas à trouver.

Donc vous arrêtez de jouer Chopin.
Oui.

Jean-Nicolas Diatkine, justifiez-vous.
Oh, sous le coup de l’irritation, je me suis forgé les prétextes les plus divers.

Marchez.
Chopin est Polonais, je suis d’origine Russe.

La belle affaire !
Il avait certains côtés vaguement antisémites.

« Vaguement », c’est déjà pas si mal, à son époque.
Il apparaît sur des photos avec des poses qui me déplaisaient…

C’est-à-dire ?
Il avait l’air prétentieux.

 

« Beethoven n’était pas forcément sympa »

 

Bon, on peut être sérieux deux secondes ?
Je suis sérieux ! De tous les éléments mentionnés, j’essayais de déduire que ce n’étaient pas les œuvres qui m’échappaient : c’est juste le bonhomme que je n’aimais pas.

Donc vous en avez rajouté…
Ça s’est aggravé – malgré moi – quand j’ai lu comment ses élèves le voyaient. Le personnage, avec son apparence distante et froide, me déplaisait de plus en plus. Bien sûr, je savais que Beethoven n’était pas forcément sympa. Bien sûr, je savais que, dans mon jugement anti-Chopin, palpitaient mes projections personnelles.

Son cas semblait scellé.
Heureusement, mon ami Arnaud Dumond, compositeur et guitariste de renom, s’est étonné de cette antipathie anti-Chopin qui me privait d’une grande partie du répertoire pianistique. Il m’a très chaleureusement encouragé à la surmonter. Hélas, sa gentillesse n’a pas suffi à me faire changer d’avis. Au contraire, le livre qu’Arnaud m’a offert à l’époque pour me réconcilier avec Chopin a renforcé mon impression.

Un coup pour rien, alors ?
Non, pas pour rien ! La bienveillance d’Arnaud m’a finalement amené à m’interroger sérieusement sur moi-même, et je suis très reconnaissant à mon ami pour cela.

 

 

Pour autant, Chopin n’était toujours pas votre tasse de thé !
En effet, malgré tous mes efforts, plus des gens comme Gide me racontaient le Chopin qu’ils percevaient, plus j’avais confirmation que ce n’était pas mon Chopin dont ils parlaient. Heureusement, j’ai fini par dénicher les annales d’un colloque sur Chopin. C’était un Bottin énorme rassemblant les articles de spécialistes tout azimut, dont des acousticiens et des musicologues ultra pointus. Partant, j’ai parcouru des analyses incroyables jusqu’à tomber sur une petite biographie des parents de Chopin qui a tout changé.

Diable, pourquoi ?
Les parents du petit Frédéric étaient des pédagogues très modernes, pour qui il était plus important de développer la personnalité que la performance des élèves… afin que les élèves soient heureux. Ils ont donc élevé leur fils dans cette mentalité. Pour l’époque, c’est très particulier. Et moi, ça, ça me parlait car je suis investi dans le bouddhisme sōka, qui a été fondé par deux éducateurs. Et la Sōka Gakkai, le mouvement dont je fais partie, ça veut dire « Société pour la création de valeurs ». Dans cette mouvance, il est beaucoup question de ce genre de pédagogie. Autant dire que je suis assez sensibilisé sur le sujet !

Entre la pédagogie et l’interprétation, il y a un pas, non ?
Non. Découvrir comment Chopin a été éduqué m’a enthousiasmé. J’y voyais une explication à l’incapacité de beaucoup à ne pas saisir ce qui m’intéressait chez lui : il ne correspond à aucun archétype. Il n’est pas du tout formaté. Chacun le perçoit cadré alors qu’il ne l’est pas. J’en ai conclu que c’était ça qui me dérangeait. Donc j’ai tiré ce fil pour m’imaginer qui il était vraiment ; et, là, ça s’est reconnecté mais d’une façon complètement différente.

 

« Jouer Chopin, c’est jouer dans le moment »

 

Résultat, vous avez joué les préludes à la salle Gaveau, il y a deux ans…
… et d’autres projets se profilent, car j’ai la conviction que j’ai trouvé une clef. Ma clef. En l’espèce : une des raisons pour lesquelles je n’arrivais pas à jouer Chopin, c’est que, contrairement à beaucoup d’œuvres qui sont construites, par exemple autour d’un modèle de danses polonaises, mazurkas, valses, etc., les Préludes, ce sont essentiellement des improvisations. Aussi a-t-il eu énormément de mal à les finir puisque, à chaque fois qu’il les retravaillait, il les changeait. Et je me suis dit que c’est ça ce que je sens : ces œuvres sont instables. Il n’y a qu’une solution : les créer dans l’instant. Je me retrouve avec les convictions acquises lors de l’écoute de Herbie Hancock et Wayne Shorter. Je comprends que, ce que je dois trouver, c’est l’art de jouer là, dans le moment.

Qu’est-ce que ça veut dire, pour le niaiseux, « jouer dans le moment » ?
Retrouver le jaillissement. Pas calculer « je vais faire mon crescendo là », « je vais prendre cette progression comme ça ».

Pourquoi ? C’est pas la base du travail ?
Avec Chopin, ça-ne-mar-che-pas. Or, quand j’ai pris conscience de ça, j’ai senti le vent me pousser.

Chopin a commencé à vous aimer ?
C’est ça. Enfin ! Franchement, il était temps !

 


 

Jean-Nicolas Diatkine, le 14 avril 2021. Photo : Bertrand Ferrier.

Défi 4.
Se découvrir et découvrir de nouveaux horizons

 

Après les trois premiers défis qui permettent de mieux saisir votre travail devant une partition, passons au concret, si vous le voulez bien. En effet, vous ne vous contentez pas de décrypter et de travailler Beethoven, Chopin et les autres : vous les enregistrez aussi – quel scoop ! Comment abordez-vous la phase de captation, moment crucial que certains artistes jugent ingrat ? Et comment décririez-vous l’énergie particulière et spécifique qui vous parcourt quand vous vous retrouvez face aux micros ?
Je vis mal de me retrouver face aux micros, bien que j’aie attendu ce moment avec impatience, et bien que j’aie créé les conditions pour qu’il advienne.

Alors pourquoi ?
Parce que l’enregistrement, c’est très cruel. Pour moi, ce n’est pas un moment ingrat comme vous le soupçonnez : c’est un moment de cruauté. C’est un peu comme se regarder dans la glace en se demandant si on est beau. En studio, il n’y a qu’une piste à suivre pour désamorcer ces difficultés : il faut trouver une astuce pour sortir des contraintes qui nous paralysent.

 

« Lorsque l’on est concentré sur la musique, on oublie tout »

 

Ainsi réapparaît votre confiance en l’équilibre que vous avez évoquée précédemment : un problème n’est effrayant que si l’on ne présuppose pas qu’il n’y a pas de problème sans solution. Or, dans votre démarche artistique, ce qui est le plus problématique, ce n’est pas de voir le problème, c’est de ne pas voir le problème. Pour vous, une fois qu’il est défini, fût-ce intuitivement, le problème n’est pas un problème, c’est le début de la solution !
En tout cas, j’essaye de partir du problème pour retrouver la pulsion de vie essentielle du morceau que je dois jouer. L’objectif est d’éviter se centrer sur le narcissisme, consubstantiel au fait de s’enregistrer.

La difficulté de l’exercice est que, j’imagine, toutes les expériences ne se ressemblent pas. Plus on retourne en studio, plus on découvre que l’on n’a pas résolu le problème : le problème est multiple, il change tout le temps…
Il est vrai que j’ai vécu systématiquement des expériences différentes pour chacun de mes disques. Le problème a toujours su inventer des variants au virus de base ! Pour plaisanter mais pas que, je dirais que j’ai parfois l’impression que l’univers s’est donné le mot pour me surprendre et me dire : « Hé non, ça ne sera pas comme avant. Ton vécu ne te sera d’aucun secours. » Ma première expérience était centrée sur la Sonate en si mineur de Franz Liszt, à Sion, avec des techniciens très gentils, beaucoup de réverbération et un sublime décor de montagne. J’avais choisi de commencer les séances par les Kreisleriana de Robert Schumann. Quelle sottise ! On ne peut pas enregistrer cette pièce de but en blanc, alors que, émotionnellement, on est froid. En même temps, il faut toujours commencer par quelque chose… Donc j’ai dû revenir à Schumann à la fin des séances et, là, ça s’est ouvert alors que ça s’était refusé jusqu’ici. Pour jouer cette musique, il faut être chaud et fou. Il ne faut pas être dans le calcul et la prise de risque très timorée. Le plus gros danger, c’est de trop maîtriser parce que l’on est intimidé par les micros.

 

 

Pourquoi est-ce dangereux ?
Parce que l’on n’est pas soi-même. On est trop contraint. Heureusement, il y a l’œuvre.

D’autant que vous avez une préférence pour les gros morceaux – ce que le pianiste normalement constitué appelle, dans sa musicologie personnelle, les « trucs injouables » !
En effet, on me demande parfois pourquoi je me coltine des bêtes de cet acabit.

Fanfaronnade ?
Paradoxe.

Bon, d’accord, vous avez gagné. Expliquez-vous, avant que l’on entame une partie de Kamoulox.
Les chefs-d’œuvre d’une grande complexité m’aident dans l’épreuve de l’enregistrement. Ce sont des œuvres d’une force incroyable. Plus il y a de force dans l’œuvre, plus on s’oublie. Or, en studio, le risque est toujours de ne pas s’oublier. Je pense beaucoup à Sharon Stone à qui une apprentie actrice issue d’un milieu très religieux demandait comment elle avait pu tourner la scène la plus osée de Basic Instinct ; et elle a répondu cette chose extraordinaire : « Si vous tournez une scène de nu en pensant que vous êtes nue, c’est que vous n’êtes pas concentrée. » Cette phrase m’a beaucoup aidé car, à la réflexion, il est certain que, lorsque l’on est concentré sur la musique, on oublie tout. Le piano. Là où on est. Les micros. Mieux : on s’oublie soi. À l’inverse, quand on est en train d’essayer tout maîtriser, on n’est plus dedans. On n’est plus dans la musique.

 

« Cette fois, une seule personne avait raison : moi »

 

Vous laissez entendre que, si l’on veut analyser ce que l’on joue, on est fatalement à l’extérieur de la musique… laquelle exige, au contraire, d’être jouée de l’intérieur ! Peut-être voit-on ici la logique de votre démarche analytique : s’il faut réfléchir à l’interprétation, tempi et intentions compris, c’est avant, pas au studio. Votre deuxième expérience discographique a-t-elle confirmé cette cartographie diachronique (si, si) de l’art d’enregistrer ?
Pour mon deuxième disque, j’ai pris mes quartiers à la salle Colonne. Les conditions étaient presque complètement différentes de celles que j’avais connues à Sion. Le piano était toujours magnifique ; l’équipe était toujours très sympa ; en revanche, la réverbération était nettement moindre… et les deux parties de mon programme ne me facilitaient pas la tâche tant elles étaient différentes. D’un côté, il y avait Beethoven, un compositeur qui vous « fait devenir », comme dit Wilhelm Furtwängler, c’est-à-dire un compositeur qui vous installe puis vous développe ; de l’autre, j’avais choisi Schumann, qui est toujours dans un état post-hallucinatoire, d’où une musique fantasque, imprévue, surprenante. Bref, il s’agissait de deux mondes résolument distincts ; et il me fallait néanmoins passer de l’un à l’autre. C’est comme Peter Sellars dans Docteur Folamour de Stanley Kubrick, où il joue trois rôles. Il était même prévu qu’il en interprétât un quatrième – il l’a refusé en expliquant que c’était trop lourd. Ce pari audacieux résonnait avec ce que je ressentais en enregistrant Beethoven et Schumann dans la foulée. Nouveau disque, donc nouveaux apprentissages !

Comment s’est passée la captation du disque Schubert à Berlin ?
Très différemment, à cause du compositeur. Pour jouer du Schubert, il ne faut pas s’interrompre. Du coup, on ne sait pas si on joue beau ou bien. Toute la concentration est mobilisée par l’œuvre. C’est comme le rêve, quand on se réveille et que l’on veut refaire ou poursuivre l’histoire. Si vous vous risquez à ça, vous ne rêvez plus, c’est fini. Donc, pour cet enregistrement, j’ai souhaité rester dans le jeu. Je ne voulais pas m’écouter. Si je m’étais écouté, j’aurais crevé la bulle schubertienne où je souhaitais me lover.

 

 

Il vous fallait néanmoins un contrôle…
J’avais mis mon sort entre les mains d’un directeur artistique – pas le pire : j’avais choisi Martin Sauer, de Teldec, une pointure qui sait ce qu’il veut. Ce choix acté, je me suis laissé complètement manipuler par lui. Ne lui avais-je pas accordé ma confiance ? À moi les doigts, à lui les oreilles. Le résultat a été assez surprenant.

Si bien que vous avez choisi un nouveau mode de fonctionnement pour votre dernier disque.
Oui, et c’était encore pire puisque j’ai décidé qu’une seule personne aurait raison : moi. Donc je n’avais pas besoin d’aller vérifier ou de réécouter. Je savais ce que j’avais joué de correct et ce qui serait moins utilisable.

Le paradoxe, quand on a toujours raison, n’est-il pas que l’on peut se tromper ?
Évidemment, je me suis peut-être trompé ! Mais mon aplomb s’entend, me semble-t-il, comme on peut parfois entendre le manque d’assurance de certains collègues. Pour ce disque, j’ai décidé de dire plutôt une chose fausse avec aplomb qu’une chose juste en n’en étant pas certain.

 

« Je veille à ne pas virer maniaque »

 

Êtes-vous méticuleux jusqu’à intervenir dans les détails techniques de la captation, ou laissez-vous plutôt libres l’ingénieur du son et les hommes de l’art ?
Pour moi, l’important, c’est le point de départ. Je dois expliquer la couleur que je souhaite, et nous devons obtenir ce qui s’en approche le plus. Quand j’entends le son, je sais immédiatement si c’est ça ou pas. Je n’ai aucun doute. Je sais trop ce que j’espère entendre. Une fois que nous nous sommes mis d’accord sur le son, je ne remets plus en question les réglages.

Pour les amateurs d’horoscope, sera-ce votre côté taureau ?
Oui. J’assume la responsabilité. C’est logique, non ? Je choisis le piano, la réverbération, la couleur ; après, je fonce et laisse l’ingénieur naviguer dans son espace. Je ne change jamais de son en cours de route. La seule chose que l’on a faite, pour le premier disque, consistait à modifier légèrement la couleur du piano entre Schumann et Liszt. J’aurais préféré changer d’instrument, mais c’était inenvisageable. On a refait ça aussi entre Schubert et Brahms, car je voulais un rendu plus rond pour le second. Mais je veille à ne pas virer maniaque ! Dans ce domaine, le meilleur conseil m’a été donné par un ami metteur en ondes à Radio-France, quand il m’a dit : « Si tu réécoutes ton disque, prends un whisky et pense à autre chose. »

 

 

À défaut d’être maniaque, vous êtes le producteur de votre disque après avoir esquissé un label appelé JND. Cette position fait sens. Jadis, l’autoproduction n’était qu’un faute-de-mieux : personne ne veut de moi, je vais m’en occuper seul. Aujourd’hui, elle est devenue monnaie courante (peut-être parce que la monnaie n’est pas si courante, justement) et, souvent, signe un engagement personnel et une revendication de liberté propre à l’artiste. Travailler avec une production extérieure doit être plus confortable mais exiger des compromis parfois douloureux ; à l’inverse, se produire, fût-ce au creux d’un label installé comme Solo musica, doit offrir à la fois plus d’indépendance et plus d’inquiétudes non-musicales. Comment le musicien que vous êtes dialogue-t-il avec le producteur que vous êtes aussi ?
Pour le disque Schubert-Brahms, une production extérieure était à l’étude. L’équipe qui la portait souhaitait idéalement entendre les huit Impromptus de Schubert. Comme nous avions travaillé ensemble sur un autre projet, j’étais plutôt enclin à céder à leur demande. Cependant, après réflexion, j’ai estimé que c’était impossible. Huit impromptus de Schubert à la file, je trouve ça indigeste. Je suis donc reparti dans mes questionnements sur l’équilibre d’un programme, et j’ai décidé de jouer, d’une part, les quatre Impromptus op. 142 que je n’avais jamais joués, ce qui représentait un gros défi ; et, d’autre part, j’ai décidé de mettre exactement le contraire. Comme n’aurait pas dit Verdi, c’est ça la force du destin : quand un musicien se retrouve producteur, la nécessité musicale est devenue primordiale.

 

« On est loin de la course automobile »

 

Vous n’avez jamais été tenté par le côté rassurant et plus visible d’un disque produit par une major ?
Je n’ai pas de position tranchée sur la question. À un moment, la porte s’est entrouverte, mais l’affaire ne s’est pas concrétisée.

Vos interlocuteurs ont été gagnés par une certaine frilosité ?
Il faut admettre que, financièrement parlant, le classique, ça ne rapporte rien. Même chez les majors. Pensez ! Certains organisateurs de concerts gagnent de l’argent en gérant des courses de voitures ou des événements liés au football… et viennent le dépenser en investissant énormément sur les têtes d’affiche de la musique classique. Ils ne gagnent pas d’argent grâce aux concerts ou aux festivals ; ils vivent grâce à d’autres domaines.

 

 

Bon, puisque c’est la solution, soyez honnête : organisez-vous des courses de voitures ?
Non. Quand je dois produire un disque, c’est parce que je ressens plus qu’une nécessité musicale : un impératif. On est loin de la course automobile ! Ce n’en est pas moins bizarre… De temps en temps, je me demande si ce que je fais est bien raisonnable. Puis j’en conclus que, si je choisis d’enregistrer un nouvel album, c’est que j’ai trouvé une singularité. Sinon, ce n’est pas la peine car, je vous l’accorde, j’enregistre des pièces qui ont été enregistrées plus de mille fois. Il n’y a qu’une manière de justifier la folie de les graver à mon tour : cela m’est nécessaire. À moi. C’est totalement égoïste, mais cela me paraît faire totalement sens.

Peut-être ce que vous appelez « égoïsme » doit-il lutter contre votre modestie. En effet, vous produisez votre disque, ce qui laisse imaginer que vous allez vous échiner pour le rendre incroyablement visible. Or, non, vous n’êtes pas un artiste 2.0. Votre production n’est pas assise sur un crowdfunding. Votre site est désactivé. La dernière vidéo sur votre chaîne YouTube date d’il y a quatre ans… et elle ne parle pas de vous. Je ne sache pas qu’Instagram ou TikTok vous tente particulièrement. Est-ce, par exemple, par désintérêt, volonté de se concentrer sur la musique, désamour prudent devant le jeu parfois délétère des réseaux sociaux, ou manque de conviction sur ce que la cyberautopromotion, fût-elle déguisée, peut apporter à un artiste ?
C’est un peu un mélange de ces hypothèses. Je dirais déjà que je suis conscient de ne pas être un pratiquant frénétique de l’autopromotion, activité qui est assez incompatible avec ma nature. Mais, attention, je me soigne ! Pour ce disque, je travaille, côté promotion, avec Laurent Worms ; un producteur devrait se charger de mon prochain concert salle Gaveau ; bref, je préfère déléguer la promotion aux gens dont elle est le métier. D’autant que je n’ai jamais été très bon dans l’exercice. Vous expliquer pourquoi, j’en serais incapable.

À cause du temps ?
Bien sûr, il en faut beaucoup, pour s’occuper correctement ce genre de joyeusetés ! Peut-être aussi parce que la substance du message qu’il faut penser et faire passer est : « Achetez-moi parce que je suis meilleur que les autres. » Et on est obligés d’en être convaincus, sinon on ne peut pas se vendre !

 

« Facebook n’a aucun impact sur le remplissage des salles de concert. Aucun, aucun, aucun »

 

Avez-vous réussi à élaborer des pistes pour vous visibiliser néanmoins ?
Je sais que je pourrais réactiver mon site, mais je ne suis pas tout à fait convaincu de l’intérêt d’une telle tâche. J’essaye plutôt de créer un cercle vertueux alternatif. Des rencontres. Des projets. Des voies de traverse. Parfois, ça a « bien marché ». Par exemple, quand j’ai accompagné des chanteurs, j’ai enchaîné les dates… grâce à eux, car ils avaient déjà leur système. Aujourd’hui, la question serait : à qui je veux m’adresser et comment ? Je pense à cela aussi à l’autre bout de la chaîne, par rapport à la critique. Quand le temps passe et que vous relisez les articles qui ont été écrits sur vous, vous ne pouvez pas être insensible si vous pensez que des gens vous ont écoutés avec cœur et raison, et ont émis un avis motivé voire juste sur votre travail. De là à aller chercher les spectateurs un à un…

Malgré votre mea culpa sur votre frilosité 2.0, reconnaissons que vous avez quand même une page Facebook…
Une page et un mur, s’il-vous-plaît. J’essaye de les nourrir tous les deux, et je ne crois pas à avoir à rougir sur ce plan ; mais je préfère penser que ce que je fais de mieux pour l’autopromotion, c’est le disque.

 

 

Justement, pour le vendre, vous pourriez vous montrer devant votre piano, ou muni d’un café au bord du prochain train que vous allez prendre, ou vous pourriez demander à vos fans de prendre en photo leur exemplaire dans une situation pittoresque… À l’évidence, vous ne souhaitez pas user de ce type de communication ou faire rêver le pékin avec votre vie d’artiste !
Je n’ai aucune idée de ce que je devrais faire. Ne croyez pas que peu me chaut, j’ai travaillé avec des communicants. L’une d’elles m’a poussé à beaucoup communiquer sur Facebook. Ça n’a eu aucun impact sur le remplissage des salles de concert. Aucun. Et, quand je dis « aucun », ce que je veux dire, c’est « aucun, aucun, aucun ». C’est impressionnant. Deux mondes parallèles semblent s’approcher sans jamais qu’une once de porosité n’apparaisse et ne m’encourage à poursuivre dans cette voie. J’avais l’impression d’être un avatar qui parlait à d’autres avatars. Donc je me suis posé la question de savoir si on existait « pour de vrai » sur Facebook, ou si ce n’était que fumée. Les résultats que j’ai obtenus m’ont amené à privilégier la seconde hypothèse, bien que je me pose encore des questions.

 

« J’ai eu énormément de chance »

 

Tout pousse à penser que vous préférez le concret, ce qui n’est certes pas une insulte. Jusqu’en 2020 exclu (alors que la Vingt-huitième sonate de Beethoven, que vous vous apprêtiez à enregistrer, était au programme), vous avez créé la tradition du concert diatkinien à la salle Gaveau. En dehors de sa nécessité musicale, votre nouveau disque (l’anagramme s’impose : encore plus concret qu’un concert !), est-il aussi une manière de garder le lien que vous avez su tisser avec votre public, en dépit de l’incompréhensible interdiction persistante des concerts ? Ou est-ce davantage une astuce pour conserver votre exigence artistique alors que, sans concert et sans disque, un virtuose pourrait s’acoquiner avec celui que Georges Bernanos, dans Les Grands Cimetières sous la Lune, appelait « le démon de [s]on cœur », le seigneur « À-quoi-Bon » ?
Je vous dois un aveu. J’ai eu une chance merveilleuse de porter ce projet à ce moment. Comme le programme Beethoven était inscrit dans mon timing artistique, Laurent Worms m’a suggéré d’enregistrer. J’ai accepté parce que j’ai confiance en lui. Nous sommes tous deux dans une démarche qui n’est pas utilitaire, mais artistique, avec des questions sous-jacentes comme : est-ce que le projet paraît signifiant et mûr ? J’ai pris conscience que je n’aurais plus d’autres occasions d’être aussi habité par un programme que j’avais dans les doigts et qui, au moment où l’idée affleure, était bouillant.

 

 

Vous dites parfois que vous avez le sens du moment.
Je le crois, même si le confinement a retardé le projet ! Malgré cela, j’ai eu la chance de traverser la frontière pour aller à Vienne et à Munich. Je suis aussi tombé malade – très légèrement, par chance encore ou parce que j’ai quelques défenses, aussi. Et, pourtant, le disque s’est fait. Quand je revois l’année 2020, je me rends compte que j’ai été, sur ce plan, un peu veinard… Non, tant pis pour la répétition, je dois l’admettre : j’ai eu énormément de chance, qui plus est pour travailler dans des conditions optimales d’enregistrement. En bouddhisme, il existe une parabole mettant en scène une tortue borgne qui vit dans l’eau. La tortue remonte du fond des mers une fois tous les trois mille ans et qui, pour se réchauffer le dos et se refroidir le ventre, doit trouver un morceau de bois de santal exactement à sa taille. Quelle est la probabilité pour qu’une telle tortue trouve un tel bois de santal tous les trois mille ans ?

Vous avez été la tortue la plus chanceuse de l’histoire de la tortuité ?
Peut-être. Avoir trouvé cet endroit, à Raiding, près de Vienne, était une bénédiction. Avoir pu concrétiser le projet malgré le confinement, une autre. Du coup, je n’attends rien. Je suis déjà infiniment reconnaissant de la chance que j’ai déjà eue. Vu le contexte général et celui de ma propre vie, a posteriori, je trouve que l’existence du disque est joyeusement incroyable.

 


 

Jean-Nicolas Diatkine, le 14 avril 2021. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Défi 5.
Se trouver et trouver les autres

 

Nous avons jusqu’ici abordé votre carrière de soliste. Toutefois, même un soliste peut – voire même a intérêt à – ne pas être « qu’un » soliste. Ainsi, Philippe Entremont, pianiste et chef, explique que son maître conseillait aux pianistes d’aller passer une journée dans la vie d’autres instrumentistes pour mieux comprendre les couleurs de l’orchestre dont le piano pourra se nourrir. Vous avez vécu une expérience similaire puisque, sur les conseils de Frédéric Chopin en personne, vous avez fricoté avec le chant et les chanteurs. Notons que c’est rare, chez les virtuoses, si vite effrayés à l’idée de froisser leur habit de soliste (je me souviens d’une artiste qui avait été vexée que je la présentasse comme « chambriste et soliste » et non l’inverse…). Or, vous avez accompagné deux chanteurs lyriques et travaillé comme coach dans l’école de chant qu’Yva Barthélémy a fondée en 1975. L’heure du bilan a sonné : Chopin a-t-il raison de conseiller aux pianistes de travailler avec les chanteurs ?
Il a mille fois raisons, c’est sûr et certain. D’accord, ma conviction est peut-être aussi ferme parce que j’ai eu la chance de rencontrer un grand professeur de chant et, par la suite, des artistes de très grande qualité ; mais elle ne souffre pas contestation pour autant.

 

« Il n’est écrit nulle part comment bien interpréter Rossini »

Que vous a apporté la découverte des chanteurs ?
La première expérience que j’en ai tirée, c’est que – cela paraît à peine croyable – l’on peut être chanteur et ne pas savoir respirer. Je m’attendais à ce que, physiquement parlant, le fait d’accompagner un chanteur lyrique m’aiderait à apprendre à respirer, par empathie ou synergie ; or, ç’a été l’inverse. Je me suis rendu compte que la respiration est dans la partition. Donc, souvent, il me revenait d’aider le chanteur à respirer.

Qui vous a appris votre travail de répétiteur DeLuxe ?
Chaque personne avec qui j’ai travaillé m’a appris mon travail ; toutefois, l’essentiel, je l’ai appris par accident, comme d’habitude. Vous savez bien que, selon moi, tout arrive par accident ! Un jour, Alicia Nafé m’a appelé en me disant : « J’ai un concert à préparer pour le Grand auditorium de Madrid. Je répète avec le chef italien d’un chœur important. Il a été l’élève d’un assistant d’Arturo Toscanini. Il est ultra compétent musicalement mais, sur le plan digital, il a de grandes difficultés, surtout dans les redoutables tierces de la « Regata veneziana » de Rossini. Je sens qu’il ne s’en sortira pas. Il accepte que tu le remplaces ; et toi tu es partant ? » Plus que partant, je suis parti illico ! [Sur la vidéo infra, un conseil : filez directement à 1’38 !]

 

 

Avec quel bénéfice pour votre pratique pianistique, cette fois ?
Ce n’était pas que pianistique : c’était plus généralement artistique. Cette expérience m’a donné la chance à la fois d’accompagner Alicia pour un concert très important, et d’être moi-même coaché par quelqu’un qui connaissait mieux que personne tout ce que l’on devrait savoir pour interpréter Rossini.

Quoi, par exemple ?
Les secrets de l’interprétation de Rossini sont préservés par des traditions orales qui ne se transmettent que de maître à élève, de bouche de druide à oreille de druide, si vous préférez. Ce maître-là m’en a transmises quelques-unes.

Vous qui analysez en profondeur les partitions, que vous manquait-il, cette fois ?
Ce n’est pas tant qu’il me manquait quelque chose, c’est que j’en avais trop.

Trop de quoi ?
Dans la « Regata », tout est hypercarré, de sorte que, si l’on déroule le texte musical tel quel, quatre mesures par quatre mesures, ni la musique ni le chanteur ne peuvent respirer. L’accompagnateur que j’ai remplacé m’a expliqué comment procéder plus subtilement. Cela consistait à permettre à Alicia, en silence, de contrôler le tempo, c’est-à-dire de contrôler sa respiration.

Vous n’en aviez pas l’intuition ?
Impossible, ce sont des choses qui s’apprennent ; et ce que m’a appris ce chef de chant était une révélation. En effet, dans la partition, vous ne trouverez jamais spécifié la dilatation ou la rétractation du tempo pour s’adapter à la respiration du chanteur. Or, c’est particulièrement facile à faire quand, comme chez Rossini, l’écriture est très carrée, car on sait très bien où on en est, de quel côté du carré on se trouve.

 

« En musique, les contraintes servent à respirer »

Cela vous a permis d’être un meilleur accompagnateur ; mais cela vous a-t-il aidé à progresser encore dans l’art pianistique ?
Vous avez raison, ce qui s’est passé était plus qu’une révélation sur l’art d’accompagner, et même plus qu’une exégèse pratique du belcanto italien. Dans un troisième temps, cette déflagration a aussi influé ma compréhension de Chopin.

 

 

Pour vous, Chopin est résolument un compositeur belcantiste ?
Spécifiquement dans les Nocturnes, où j’avais l’impression qu’il voulait imiter de très près les chanteurs. Dès lors, je me demandais : que se passerait-il si un chanteur chantait vraiment la mélodie ? Comment l’accompagnerais-je ? Je vous garantis qu’accompagner un chanteur change en profondeur l’appréhension des nocturnes de Chopin et éclaire son conseil d’aller écouter les chanteurs.

En jouant Rossini, vous avez donc trouvé votre solution chopinologique…
Oui et non, car cette solution contenait un nouveau problème : pressentir la proximité ouvrait un chemin, mais ce n’était qu’un chemin. Il me restait à l’explorer. En musique, il faut se méfier des « voilà la vérité », et se souvenir qu’emprunter soi-même un chemin occasionne davantage de découvertes que de voyager les yeux bandés dans une voiture conduite par un autre. Demeure une évidence qui me nourrit encore aujourd’hui : le voyage que j’ai fait vers et avec les chanteurs m’a permis de retourner, changé, vers mes partitions.

Est-ce ce qui vous a poussé à coacher des chanteurs ?
Oui.

Alors, parlons français et concret : que recoupe ce terme de « coach » ?
Ce n’est pas l’exact équivalent chef de chant, car je n’ai pas la formation ad hoc. En revanche, il s’agit pour moi d’aider le chanteur à lire la partition. Ma tâche consiste à lui montrer l’ensemble des informations qu’il peut tirer de ce qui est écrit.

Vous voulez dire que les chanteurs sont nazes en…
Je veux dire que les chanteurs sont très concentrés sur leur instrument. Heureusement ! Il est si délicat ! La contrepartie est que beaucoup d’entre eux n’explorent que superficiellement la partition. Ce n’était pas le cas, par exemple, de Maria Callas. Elle jouait du piano, ce qui l’aidait à intégrer une connaissance extraordinaire de la partition… ce qui, en suite, la poussait sans doute à exécuter le texte d’une manière aussi extraordinaire. Elle n’avait aucune complaisance à son endroit, ne se permettait aucun passe-droit, et ne dérogeait jamais aux exigences de la partition, si impressionnantes fussent-elles. La partition était son moyen d’expression. Contrairement à ce que l’on s’imagine parfois, la partition n’est pas une austère cellule monacale dans laquelle chaque musicien contrit ne s’autoriserait pas même à respirer. Au contraire, je persiste et signe : en musique, il faut se servir des contraintes pour respirer.

 

« Je ne pratique pas le sport qui consiste à transposer à la dernière minute »

 

Fort bien, filons votre métaphore. Vous, le soliste, n’étiez-vous pas à l’étroit dans votre cellule d’accompagnateur ?
Ah, si ! Accompagner est dur pour l’ego. Posons que cela rend d’autant plus savoureuses les bonnes surprises.

Comme ?
Oh, rien d’extraordinaire, en général. Mais quand, déjà, un critique remarquait que j’étais là, quelle fierté ! Alors, si, en plus, il laissait entendre que je ne jouais pas si mal et que j’aidais plutôt bien la cantatrice…

À propos, quelles relations avez-vous noué avec les artistes que vous avez accompagnés ?
Je vois où vous voulez en venir. Certes, par rapport à l’image qu’il se fait de lui-même, l’accompagnateur peut souffrir ; mais il peut souffrir encore plus quand la relation avec les chanteurs est compliquée. Par chance, Alicia Nafé et Zeger Vandersteene…

… ténor avec qui vous avez enregistré deux disques de mélodies, l’un de Duparc, l’autre de Bizet…
… oui, Zeger comme Alicia sont des artistes extrêmement humains. Ils fonctionnent plutôt sur le registre de la complicité que sur celui de la domination. Tous les grands chanteurs ne peuvent en dire autant. Certains pianistes très connus ont fait des dépressions nerveuses après de mauvaises expériences quand ils ont accepté, comme une fatalité, d’être mal traités.

Mal traités comment ?
Bah, par exemple quand, au moment d’entrer sur scène, on vous demande de baisser la partition d’un demi-ton et que vous devez accompagner plutôt « Erwartung » d’Arnold Schoenberg qu’« Au clair de la lune », même un champion de la transcription à vue peut rêver d’une attaque cardiaque dès la onzième mesure…

 

 

Vous qui n’avez pas l’air d’un va-t-en-guerre, comment avez-vous réglé ce problème ?
J’ai prévenu que je ne pratiquais pas ce genre de sport. C’était l’avantage de ne pas être membre du sérail des accompagnateurs de métier : je n’ai eu aucun complexe à poser d’emblée que les chanteurs devaient s’adapter à la partition comme je m’y pliais. Pour autant, j’ai évidemment conscience qu’un accompagnateur est partie prenante du récital. Il est coresponsable de ce que va produire la cantatrice laquelle, néanmoins, sera tenue pour seule responsable en cas d’exécution moyennement satisfaisante. Donc, même si les excès comportements de certaines vedettes peuvent paraître extrêmes à tête reposée, il faut les comprendre dans une certaine mesure – et dans une certaine mesure seulement – parce que, à exigences extrêmes, tension extrême. À un certain niveau, tous les chanteurs ne savent pas gérer cette tension sans provoquer des dégâts collatéraux dont les accompagnateurs peuvent souffrir.

 

« Tout est dans l’intention »

En réalité, en acceptant d’être accompagnateur et coach vocal alors que vous développez essentiellement une carrière de soliste, ne contribuiez-vous pas à creuser votre singularité ?
Comment cela ?

Vous étiez singulier parmi les accompagnateurs – vous l’avez dit vous-même, vous n’êtes pas du sérail. Mais vous êtes aussi singulier parmi les pianistes.
Comme beaucoup de pianistes, non ?

Non, et j’en donne mieux qu’un exemple, presque une preuve. Dans la partie biographique du livret qui accompagne votre disque, il y a quelque chose d’extrêmement rare parmi vos pairs. La plupart des solistes instrumentaux abordent cet exercice du CV à la troisième personne en dégainant leurs diplômes de conservatoire et leurs prix internationaux. Plutôt que de plastronner, vous préférez parler de ce qui vous constitue et justifie, notamment, votre activité pianistique : votre attachement viscéral aux « valeurs humanistes ». Comment donner de cette perspective une idée concrète, si un tel oxymoron a un sens ?
Nous pourrions définir la « pratique de l’humanisme » comme un projet de vie visant à abattre les murs que l’orgueil dresse entre les gens, entre les pauvres et les riches, les bien-portants et les malades, les jeunes et les vieux, les vivants et les morts, afin de les englober dans un tout grâce à un dialogue volontaire et déterminé.

 

 

Dont acte pour l’intention générale : voyons à présent, en musique, ce que cela donne. En quoi êtes-vous un humaniste quand vous enregistrez, montez et proposez aux acheteurs de disques votre version des sonates de Beethoven ?
C’est une question essentielle, parce qu’elle remet l’intention au cœur du geste musical. Pour moi qui crois et essaye de pratiquer sans relâche les valeurs humanistes que vous évoquez, tout est dans l’intention, donc dans la question : pourquoi fais-je ce que je fais ? Notez que la question n’est pas réservée aux artistes. Chacun peut se poser la même.

Et vous, quelle est votre réponse ?
Moi, quand j’enregistre trois sonates de Beethoven, ce n’est pas pour m’exhiber. Bien sûr, j’existe en tant que musicien et, par conséquent, je dois montrer que j’existe. Pour partie, le disque a sa raison d’être dans cette évidence. Néanmoins, ce qui me motive est quelque chose d’essentiel dans le bouddhisme, à savoir la conviction que chaque personne a une capacité d’illumination. Attention, je ne viens pas de vous énoncer une théorie ! Il s’agit d’une pratique qu’il n’est pas toujours facile d’appliquer, comme beaucoup de pratiques !

Alors envisageons un cas concret : si un critique vient dire que votre disque est nul, vous croyez toujours à sa capacité d’illumination ?
Si cela advient, je constate que la négativité existe partout. Je le sais, ça ne me réjouit évidemment pas, mais c’est comme ça, je ne vais pas feindre d’être surpris. Le bouddhisme nous apprend à penser que, malgré leur négativité, les personnes négatives restent capables de bonté et d’illumination. Voilà d’où vient ma motivation. Parce que je crois en cela, je dois créer un vecteur d’illumination ; et la musique est un vecteur parmi d’autres. Puisque j’essaye de parler le langage musical, j’ai pensé que ça valait la peine de se battre pour que ma musique fasse écho ou réveille la capacité d’illumination de chacun. Mon maître bouddhique disait : « Chacun a de la capacité d’illumination à l’intérieur. Donc, en proposant de la musique, on permet à chacun de se jouer sa propre musique intérieurement, et de s’illuminer en conséquence. Ce n’est pas nous qui les illuminons ; ils s’illuminent eux-mêmes parce que ce que nous leur avons proposé a résonné avec ce qu’ils ont en eux. »

 

« La perfection, ce n’est pas mon but »

Cette idée de donner à chacun de quoi être illuminé, même si la personne met le boisseau sur votre lampe, ça vous plaît.
Oui… même s’il y a un inconvénient à cette conviction.

Lequel ?
Elle procède d’une ambition illimitée. Vous imaginez le travail qu’il y a pour donner à chacun la possibilité de s’illuminer ? Le projet n’a aucune limite ! Il est à la fois très structurant et très stimulant. Il ne s’agit plus seulement de plaire ou de ne pas plaire dans la mesure où, même quand on déplaît, on peut toucher quelque chose chez celui que l’on a mécontenté. Toutefois, grâce à cette vision, j’ai moins peur de ne pas rentrer dans les clous. Grâce à ma conviction, je suis persuadé que mon intention de toucher le « moi illuminé » de mes auditeurs passe partout. Les murs – physiques ou propres à chacun – ne peuvent pas l’arrêter.

 

 

Ce nonobstant, vous savez aussi que jouer de la musique, c’est – ô découverte ! – se confronter à la critique. La critique des « vrais gens ». La critique institutionnelle. La critique du gars qui vous entendra un jour en concert si etc.. La critique du pseudo critique comme moi qui exprime son ressenti ou son ressentiment sur Internet. La non-critique, c’est-à-dire le silence assourdissant que l’on entend parfois autour de ses projets. Quelle relation entretenez-vous avec cette idée protéiforme de critique ?

Je suis assez apaisé sur le sujet car, selon moi, la critique révèle davantage le critique que l’objet de sa critique. La manière dont on reçoit quelque chose révèle ce que l’on est. En 1275, le moine Nichiren a écrit :

« Les esprits affamés perçoivent le Gange comme du feu, les êtres humains le perçoivent comme de l’eau, et les êtres célestes comme de l’amrita [la boisson des dieux]. Bien qu’il s’agisse toujours de la même réalité, elle apparaît différemment selon les rétributions karmiques du passé de chacun. »

En gros, chacun voit minuit (ou midi) à sa porte ?
Tout ce que je fais est critiquable. Je ne prétends pas à la perfection, quand bien même la notion de « perfection » en musique aurait eu un sens. La perfection n’est pas mon but. Mon but, c’est que mon travail musical en général et mon disque en particulier aient du sens.

Sur le principe, soit ; mais, concrètement, comment vivez-vous la confrontation avec des critiques ?
Bah, je serai toujours plus dur critique envers moi-même que le plus dur des critiques. J’ai eu du mal à me produire en public à cause de cette propension. Bref, je lutte déjà assez contre ma propre négativité pour ne pas me préoccuper outre mesure de celle des autres !

Donc, quoique vous ayez du mal à le reconnaître, vous n’êtes pas insensible aux critiques négatives, vous me rassurez !
Bien sûr, quand on me juge de façon désagréable, j’éprouve un sentiment désagréable ; néanmoins, l’intensité et la durée de ce sentiment dépendent de l’intention avec laquelle le jugement désagréable a été prononcé. Par exemple, si un ami me dit d’une sonate : « Ce mouvement, j’ai trouvé que tu l’enlevais trop vite ; et, tant qu’on y est, pourquoi tu as joué ce passage trop fort ? », je vais l’écouter. À l’inverse, certaines recensions de mes disques ou de mes concerts peuvent juste démontrer que la personne qui méprise mon travail était de très mauvaise humeur ou manifestait une envie maligne de me rabaisser pour x raisons. Ça, c’est dommage mais, passée la déception d’avoir déçu, sans gravité. Quelqu’un avait l’envie et le pouvoir de me rabaisser, c’est son problème. Mon disque ou mon concert n’est qu’un prétexte qui actualise sa volonté.

 

 

« Je ne déteste pas que l’on m’aime »

C’est ainsi que vous avez construit manière de carapace autour de vous…
Je vous l’ai dit, comme dans l’art – comme dans tout, d’ailleurs –, l’intention est primordiale. Je me souviens d’une de mes premières critiques qui était le fait d’un commentateur de théâtre. En 1990, je jouais « le pianiste » dans La Mort de Socrate de Jean Gillibert, dont nous avons parlé tantôt. C’était au Théâtre de la vieille grille, un minuscule endroit du Quartier latin. J’accompagnais Jean et un autre comédien, Claude Aufaure, et je jouais quelques œuvres en solo. C’était donc du cabaret. Les acteurs entraient par la cave et traversaient la salle minuscule tandis que je devais jouer très fort « Let’s call the whole thing off » de George et Ira Gershwin…

 

… et non de Cole Porter, comme le critique l’a écrit…
… afin que ma musique passe à travers le rideau et le brouhaha du public. Hélas, le journaliste était assis au premier rang, tout près du piano. Il a donc écrit que Jean et Claude entraient dans la salle « sur une musique piétinée au piano droit par Jean-Nicolas Diatkine ». À l’évidence, le journaliste (qui a adoré le spectacle ou, au moins, a écrit combien il l’avait adoré) avait de l’humour, donc ça ne m’a pas atteint. Sauf que, à un moment, Socrate me demande de jouer quelque chose pour aider à comprendre la mort. Je joue donc une étude de Scriabine…

… et non un prélude, comme il l’a écrit…
… et, comme le spectacle est une sorte de psychanalyse de Socrate et que Jean Gillibert était psychanalyste et que René Diatkine, ça lui disait quelque chose, il me désigne comme un « rejeton de psy ». Alors, ça, pour moi, ce n’était plus une critique, ce n’était plus de l’humour, c’était une insulte ! J’étais furieux.

Aujourd’hui, l’anecdote vous fait beaucoup rire.
Oui, car je ne vois plus trop ce qui m’avait irrité à ce point ! Parfois, avec le recul, nos réactions nous paraissent curieuses… Peut-être que, au regard de ma famille, il y a trente ans, la formule avait une portée qu’elle n’a plus à présent.

Désormais, vous êtes plus posé devant les critiques.
Hum, peut-être aussi parce que je n’ai jamais été vilipendé dans les grandes largeurs. On verra quand ça m’arrivera. Je ne suis pas pressé ! Cela dit, récemment, j’ai lu une monumentale biographie de Victor Hugo par Jean-Marc Hovasse, où j’ai appris qu’un tombereau d’injures avait accompagné la sortie des Misérables. Le succès populaire que tout le monde connaît ne doit pas effacer l’exécution critique du livre. Ça m’a fait réfléchir. J’ai pensé : « Et maintenant, qui se souvient de ces injures ignominieuses ? »

Le livre cherchait aussi à choquer le bourgeois ; et l’insulte critique peut être une bonne publicité…
Certes, le bourgeois fut choqué, mais quand même… Alors, en y repensant, je me suis dit : « Si je me fais ignorer ou descendre par la critique, serai-je malgré tout fier de moi ? » Heureusement, la réponse est oui. Donc je peux défendre ce que j’ai fait, et prendre sereinement les compliments comme les vitupérations. D’autant que je comprends très bien que l’on me déteste. J’en ai détesté aussi. Mais, précisons-le, je ne déteste pas qu’on m’aime.

 


 

Jean-Nicolas Diatkine, le 14 avril 2021. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Défi 6.
S’envoler et envoler le public

 

Pour conclure cette rencontre, j’ai préparé sept questions variées, peut-être même sturapides, c’est-à-dire stupides et rapides à la fois – Nora Lakheal a été la première à subir cette torture.
Prometteur…

Première question : à propos de la sonate Appassionata de Beethoven, que vous interprétez dans votre dernier disque, vous dites que cette œuvre « recèle une joie profonde, celle que l’on éprouve lorsque l’on triomphe de soi-même ».
Je confirme.

« Beethoven, c’est moi »

D’où ma question : que combat Jean-Nicolas contre Diatkine afin de triompher de lui-même ?
La colère.

La vôtre ou celle de Beethoven ?
C’est la même… ou, plutôt, je me reconnais dans celle que Beethoven exprime dans le troisième mouvement de sa Vingt-troisième sonate.

Après l’avoir incarnée dans votre dernier disque, pouvez-vous nous raconter la colère diatkino-beethovénienne ?
Elle est introduite par une magnifique septième diminuée, puis elle monte jusqu’à devenir gigantesque. Elle traverse le compositeur très brutalement, alors que (et parce que) l’on sort d’un moment de très grande tendresse. On sent que le gaillard est allé puiser dans un domaine qu’il ne fréquente pas souvent dans sa vie quotidienne. C’est ce qui rend encore plus fascinant cet élan de douceur quasi extatique.

Est-ce une exception dans l’œuvre pour piano de Beethoven ?
Le seul élément symétrique, dans le domaine de la tristesse, c’est le troisième mouvement de la Hammerklavier, où il est dans la même sphère mais dans son versant obscur. Dans l’Appassionata, après la tendresse, on découvre clairement un sentiment de trahison. Tout le monde connaît ça. Cette impression d’être en confiance qui se fracasse sur l’évidence que l’on est berné, ça peut provoquer des tsunamis incontrôlables… notamment chez Beethoven !

D’autant que l’homme n’était pas un rigolo…
Attention, il pouvait être très sympathique, mais il battait ses domestiques, et il ne faisait pas semblant. Je crois même qu’il s’est battu avec ses frères. Donc je pense qu’un choc violent lui arrivant par surprise a dû susciter en lui une colère incommensurable. Ça, n’importe qui peut l’éprouver. En revanche, arriver à formaliser cette fureur et lui donner une telle forme a dû nécessiter un combat incroyable. Imaginez le paradoxe : arriver à exprimer l’émotion sans la dénaturer tout en lui assurant une construction d’une solidité irréprochable. Être allé au bout de cette entreprise représente, à n’en pas douter, un tour de force qui signe le génie d’un compositeur.

 

« Retrouver chez Beethoven ce que l’on a éprouvé, c’est miraculeux »

Cette certitude est-elle le résultat d’une analyse ou d’une longue fréquentation de la pièce ?
Les deux. La partition s’étudie et permet de comprendre ; mais, en la jouant, on fait mieux que comprendre, on sent. Hélas, trop souvent, emporté par cette urgence, par ce bouillonnement, on joue trop vite, ce qui écrête les sommets. Arrivé à une grande vitesse, on ne sent plus le relief. Il a disparu. Le paysage défile trop vite. C’est dommage car, en suivant le texte, on voit avec quel soin Beethoven a construit son drame comme une véritable pièce de théâtre.

Avec une chute inattendue !
Oui car, au moment où le compositeur a réussi à sublimer la forme qu’il s’est imposé à lui-même, l’œuvre débouche sur une coda en La bémol qui exprime une évidente satisfaction. À ce moment-là, on sent qu’il – donc nous à travers lui – a réussi à triompher de soi-même. À ce moment-là, on a réussi à se dompter. Là, on peut se lâcher. Par conséquent, là, Beethoven lâche tout. La frénésie s’impose. Avec elle apparaît le vrai Beethoven. Celui qui n’a plus besoin de se maîtriser parce que, c’est bon, il a vaincu. À tout le moins, c’est mon interprétation.

 

 

Cette poétique musicale vous inspire-t-elle dans votre vie ? En d’autres termes, est-ce le combat beethovénien qui nourrit votre vie ou est-ce votre vie qui nourrit votre compréhension de Ludwig van Beethoven ?
Hum, plutôt la seconde hypothèse. Quand on a vécu certaines situations, on comprend. On devient même reconnaissant d’avoir vécu ces situations. Sans elles, on n’aurait pas compris ! Si, dans ma vie, je n’avais pas vécu certaines situations, je n’aurais pu jouer l’Appassionata en la vivant. En m’y reconnaissant. En disant : c’est vrai, ce que je raconte. Je m’y retrouve. Beethoven me parle. Parle de moi. Victor Hugo le stipulait, dans la Préface des Contemplations [dont un exemplaire est ouvert sur le piano de l’artiste, ce 14 avril 2021] :

« On se plaint quelquefois des écrivains qui disent moi. Parlez-nous de nous, leur crie-t-on. Hélas ! quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Comment ne le sentez-vous pas ? Ah ! insensé, qui crois que je ne suis pas toi !
Ce livre contient, nous le répétons, autant l’individualité du lecteur que celle de l’auteur. Homo sum. »

Ça, c’est exactement ce que je ressens quand un compositeur a exploré des situations émotionnelles que j’ai traversées. J’ai l’impression qu’il parle de moi ; et, quand je fais la jonction, c’est miraculeux !

Pourquoi ?
Parce que je n’aurais pas pu inventer un langage comme ça. Je n’aurais pas su exprimer ce que j’avais ressenti. Beethoven l’a fait pour moi et, aujourd’hui, je peux porter cette émotion.

Avec l’idée qu’elle trouve un écho chez ceux qui auraient éprouvé un sentiment semblable ?
Pourquoi pas ? Retrouver chez Beethoven ce que l’on a éprouvé, c’est de la joie. Même dans une colère terrible.

 

« Si on attend la suite, ce n’est pas que la chute est mauvaise,
c’est que l’histoire est bonne »

Deuxième question sturapide : à propos des Préludes de Chopin, vous vous demandez à quoi ils préludent. Alors, de quoi le prélude est-il le prélude ?
À la base, cette remarque se fondait sur un jeu de mots. On parle toujours de « prélude et fugue ». Là, il manque systématiquement la fugue. C’est un peu étrange de préluder sans que rien ne s’ensuive. Imaginez un livre que de préfaces ! Bon, Borges a écrit Le Livre des préfaces, un bouquin génial puisque vous avez l’impression de lire toutes les œuvres imaginaires qu’il préface. En fait, il dit : « Je ne vais pas vous raconter l’histoire, mais je vais vous donner le sujet. »

 

 

Moins chic, mais pas peu savoureux, Patrick Cauvin alias Claude Klotz a aussi signé le Livre du roman (Jean-Claude Lattès, 1994), où l’on trouve tout, de la dédicace à la dernière page, sauf les romans dont ces paratextes grotesques sont extraits… En somme, ces exercices montrent-ils qu’un prélude réussi rend inutile un lude ?
Quand Chopin écrit ses Préludes, il les conclut toujours par des points de suspension. Il laisse à l’auditeur la responsabilité d’imaginer la suite. C’est aussi cela qui les rend particulièrement délicat à enchaîner. Si on les enchaîne trop vite, on ne laisse pas l’auditeur affronter le défi du : « Et alors ? Après ? » Or, c’est essentiel dans l’économie d’écriture de ces miniatures. C’est aussi en cela qu’elles sont proches de l’improvisation. L’improvisation vous laisse en suspens. Il faut laisser à l’auditeur son âme d’enfant qui lui fait réclamer la suite de l’histoire. Si on vous lance : « Et alors, qu’est-ce qu’il se passe, après ? », ce n’est pas forcément que votre chute était mauvaise, c’est souvent que votre histoire était bonne. Pour Chopin, le prélude est une manière de faire attendre.

Ce n’est pas le cas chez Chostakovitch, dont vous avez joué certains préludes en public…
En effet, chez lui, les préludes sont très complets. À la fin, l’histoire est close. On passe à autre chose. Chez Chostakovitch, il y a un désir d’absolu. Les scenarii qu’il décrit sont assez faciles à imaginer. Dans une berceuse, il cajole son enfant, et l’on comprend qu’il n’a qu’une peur : que l’ascenseur sonne à minuit. Et cette peur de Chostakovitch, comme la colère de Beethoven, on la sent. On sent la terreur qu’avait le compositeur d’être arrêté par le KGB à tout moment, comme n’importe quel citoyen soviétique. Sous cet angle, il n’y a pas de mystère. Une fois que vous avez compris « de quoi ça parle », c’est juste amusant de voir comment le compositeur a traité le sujet, comme quand il utilise simultanément deux thèmes qui n’ont strictement rien à voir pour dénoncer la propagande que répandait la radio.

Le même concept de « prélude » n’avait donc pas la même acception chez votre cher Frédéric.
Il est certain que Chopin avait une poétique très distincte. Il met l’auditeur sur une piste, et c’est à l’auditeur de rêver. L’énorme littérature que les Préludes ont inspirée est la preuve qu’il a réussi son coup. Après les Ballades, il disait souvent à ses élèves : « Essayez de deviner. » Sans être Schumann, il développe ainsi un côté un peu rébus, du type « je vous dis ça, mais je vous dis pas tout ». Aussi a-t-on l’impression, en le jouant, qu’il s’arrête trop tôt. D’ailleurs, Ferruccio Busoni jouait deux fois le premier prélude, l’air de dire : « C’est trop tôt pour m’arrêter, je vais pas me laisser avoir ! »

… mais, malgré la reprise de la vingt-cinquième mesure que vous pointez, il le jouait si vite qu’il le bouclait quand même en 0’45 tout compris.
Il exprimait ainsi une urgence vitale car, ce qui est très sûr, dans ce cycle, c’est que Chopin va vers la mort. Il le devine. J’ignore dans quel ordre chronologique il a composé les préludes mais, quand on joue le prélude en ré mineur, le doute n’est pas permis.

 

« J’ai pu faire des choses qui demandent du temps et du hasard »

Même si ce n’était pas le cas, la musique, posez-vous, prouverait que c’était quand même le cas !
Chez Chopin, souvent, la mélancolie est dans le diminuendo, comme chez les chanteurs capables de cet art sublime de prendre un son et de le filer. C’est l’une des grandes forces de Chopin. Donc on pourrait imaginer que la mort, pour lui, ne peut être qu’une mort à la Traviata, une mort énamourée ; et, pourtant, cette mort est parcourue d’éclats d’une incroyable violence. Ce qui est incroyable, dans ce vingt-quatrième prélude, c’est cela : la violence, grande et inattendue.

Autrement dit, Chopin n’est pas celui que l’on croit.
Non. Mais qui est vraiment celui que l’on croit qu’il est ?

 

 

Troisième question sturapide : l’interdiction des concerts « pour des raisons sanitaires »a-t-elle exacerbé votre envie d’en donner ou, au contraire, a-t-elle apaisé le stress que cet exercice et ce qu’il y a autour (la promotion et l’obligation de remplir, par exemple) peuvent susciter ?
Vous plaisantez ? Ne pas pouvoir donner de concert est un manque, évidemment. On fait de la musique pour être entendu. Cependant, à défaut, on sait qu’il faut rentrer en soi et utiliser ce moment. Puisque l’on ne peut donner des concerts, faisons autre chose et tirons-en profit !

Quelle a été votre alternative au concert ?
J’ai fait un certain type de travail pianistique que je n’aurais jamais pu faire si j’avais dû assurer des concerts. J’ai amélioré ma technique. J’ai cherché du son – en fait, des sons différents pour des compositeurs différents. J’ai travaillé des sonates de Mozart. J’ai profité du blackout pour faire des choses qui demandent du temps et du hasard. C’est ce que m’a apporté la pandémie : du temps et du hasard. Mais vous voulez une confidence ?

Pourquoi seulement une ?
Commençons par une : je commence à en avoir un peu assez, du confinement, du couvre-feu, des restrictions, c’est clair. J’ai envie de retrouver le contact avec le public, et je vous remercie parce que, à travers vous, c’est un peu ça ce que je fais. À travers nos entretiens, je retrouve un certain public. Un public de lecteurs, mais un public quand même ; or, c’est le public qui me fait vivre.

Quatrième question sturapide : vous avez été coach de chanteur. Quel conseil donneriez-vous à un jeune pianiste qui se risquerait dans cette voie ?
Un coach est là pour encourager et donner confiance à l’autre. Par l’attitude, les conseils, le regard. C’est si important, le regard ! Certains coachs s’imaginent que, pour justifier leur travail, ils doivent manifester leur pouvoir en dirigeant. Mais la musique, c’est pas ça. C’est pas rabaisser l’autre et se hausser du col. C’est se mettre en harmonie. Partant, il revient au coach de trouver en lui les ressources intérieures qui lui permettent de s’harmoniser avec n’importe qui. Ce n’est pas chose aisées, mais c’est le défi et la beauté de ce travail : rien de plus, rien de moins.

Ha, méfiez-vous ! ma cinquième question sturapide est intime !
Marchez.

Dans les notices où vous décrivez les pièces que vous interprétez, inutile d’avoir fait des études très poussées en statistique pour constater que le sème le plus fréquemment employé doit être le mot « rêve ».
C’est possible.

Alors, qu’est-ce qui fait rêver Jean-Nicolas Diatkine ?
L’objet ou les conditions ?

 

« Je rêve de toujours demeurer dans l’authenticité »

Les deux, bien sûr.
Ce qui me fait rêver, le plus, en ce moment, c’est Schumann. Je le dis et le redis : Schumann me fait rêver. Mais si la question est : « De quoi je rêve ? », la réponse est à la fois simple et compliquée. Je rêve de contribuer à un changement d’état des gens. Je rêve que, par mon travail, je fasse en sorte que les gens s’aiment plus eux-mêmes et aiment plus les autres.

Pourquoi ?
Parce que je pense que c’est possible. Aussi rêvé-je de trouver dans la musique la fibre qui pourrait hâter cette mutation. C’est davantage du travail pour moi que pour les autres, mais c’est ça qui me pousse. Mon rêve, Beethoven l’a bien résumé en posant que ce qui vient du cœur retourne au cœur. Sauf qu’il faut être sûr que ça vient du cœur. Par conséquent, je rêve de toujours demeurer dans l’authenticité. Quelles que soient les circonstances de ma vie.

 

 

Sixième question sturapide : vous avez beaucoup évoqué le rôle de la spiritualité, ce qui laisse résonner d’autres entretiens publiés sur ce site, de Cyprien Katsaris aux soufis, vivant leur engagement musical à l’aune de leurs convictions religieuses ou intimes. Êtes-vous pas étonné que les musiciens parlent si peu soit de leurs convictions, soit des enjeux qu’elles sous-tendent, comme si la musique se résumait à interpréter des trucs hyper difficiles ou à jouer des partitions selon de stricts critères historico-musicologiques ?
Je ne me sens pas obligé de jouer des « trucs hyper difficiles ». Heureusement, car je n’ai jamais eu l’impression d’être un musicien doué à qui on demande d’être un animal de cirque. Je n’ai même pas l’impression d’être doué tout court. Pour moi, jouer du piano a toujours été difficile. Ça demande un effort. Je n’ai pas de facilités. Partant, j’ai besoin de puiser mon énergie dans quelque chose qui est plus fort et plus vaste que moi. C’est pourquoi la spiritualité est essentielle. Elle seule vous fait percevoir quelque chose de plus grand que vous.

Le chanteur Ricet Barrier disait que la raison humaine ne dépasse pas les bornes de son imagination. Vous rétorquez que si, grâce à la spiritualité !
Je pense qu’il faut tendre vers cette aspiration au dépassement de soi grâce à quelque chose qui nous dépasse. Néanmoins, cela comporte un risque : confondre musique et spiritualité. Par exemple, en tant que musicien, par la musique, je nourris mon for intérieur sur les intentions humaines. Si j’étais un misanthrope forcené, ça ne fonctionnerait pas, sur scène. Les gens le percevraient, d’une manière ou d’une autre.

Certains misanthropes sont très populaires !
Grand bien leur fasse ! Il n’empêche que, pour moi, entrer en résonance avec les autres exige d’ouvrir sa bienveillance intérieure. Rien de sentimental, attention, rien de gentil ou de sucré : c’est de l’ordre de la connexion.

 

« On n’a jamais tué le nazisme en tuant les nazis »

Vous sous-entendez que parler de spiritualité, pour un musicien, ce serait prendre le risque de passer pour un gnangnan ?
L’important est de ne pas mélanger les sphères. Qu’elles se nourrissent mais ne se confondent pas. J’ai d’autres sphères où la musique n’est pas le centre. Des sphères où l’essentiel est de comprendre comment développer chez chaque personne sa confiance dans sa propre capacité d’illumination. Parce que, plus on donne confiance aux autres là-dessus, plus on a confiance dans la nôtre. Ainsi se met en route un ensemble vertueux qu’il faut protéger.

Protéger contre quoi ?
Contre la pensée contraire. Dire que tout le monde a une capacité d’illumination, ça paraît chouette. Las, tout le monde a aussi le contraire. On peut rapidement penser que telle personne ne vaut rien ou est mauvaise, donc qu’il convient de la jeter. Le psychopathe que nous portons en nous pousse à se débarrasser des gens qui nous indisposent ou nous résistent. Or, c’est contre cette réaction que nous nous battons. Les gens mauvais, il faut les améliorer plutôt que les jeter pour une raison simple : on-ne-peut-pas-les-je-ter. On n’a jamais tué le nazisme en tuant les nazis. Ce n’est pas en se débarrassant des gens que l’on tue une idée ; c’est en affrontant l’idée que l’on change les gens. Il est possible qu’une telle conviction entraîne chez moi une certaine façon d’être dans la musique. J’aimerais donner à la musique, avec d’autres, un rôle social beaucoup plus grand que ce qu’elle n’a jamais eu. En Allemagne, une grande proportion de la population fait de la musique ; la musique classique est populaire ; alors, pourquoi pas en France ?

Parce que, dans chaque pays, la musique n’a pas le même rôle ?
Évidemment. Tant pis si cette idée chagrine ceux qui postulent que la musique est universelle, donc qu’elle doit avoir le même rôle partout. Ce n’est pas du tout le cas. En revanche, il est patent que l’origine de la musique est essentiellement religieuse. Les cérémonies religieuses ont crée la nécessité d’écrire de la musique – ça, c’est assez clair. L’associer à la spiritualité ou à la transcendance n’a donc rien d’inconvenant.

 

« J’aime l’impression d’être arrivé quelque part »

Septième et dernière question : puisque, en tant qu’artiste, vous revendiquez, selon l’expression du philosophe et musicologue Jean-Jacques Goldman, de tout faire pour nous envoler, pouvez-vous nous révéler combien de temps vous passez, vous, sur votre simulateur de vol et quel rapport cette passion entretient-elle avec votre pratique artistique ?
Je l’utilise de temps en temps. Par exemple, il m’arrive de décoller avant de commencer à travailler, puis d’enclencher le pilote automatique pour six ou sept heures de voyage ; et, quand j’ai fini mon travail, j’atterris. Entretemps, je n’y pense plus du tout, mais il me permet de faire une transition pas trop violente entre la réalité et le monde de la musique, deux pôles parfois très, très éloignés. Malheureusement, c’est un peu chronophage quand on est novice et que l’on doit apprendre les procédures ad hoc. Cela dit, une fois la base maîtrisée, on peut se laisser aller ; et il m’arrive d’y passer du temps, oui.

 

 

Est-ce un hobby commun aux musiciens d’élite ?
Vous voulez dire aux musiciens de métier ? Pas que je sache, mais j’ai vu qu’un chef d’orchestre, élève de Claudio Abbado, avait la même passion que moi. Il emporte son simulateur dans tous ses hôtels, et il se colle devant quand il a la tête farcie à force d’explorer ses partitions. Le simulateur de vol est un passe-temps qui détend énormément tout en maintenant une certaine activité cérébrale. Quand on s’y attelle, il faut être attentif à un grand nombre de détails. Il devient ainsi un intermédiaire très plaisant car il donne l’impression, fausse ou fondée, d’avoir voyagé et d’être arrivé quelque part.

Avez-vous développé une réflexion sur ce sujet, ou votre passion est-elle préservée de votre capacité analytique ?
Non, je pense que ça m’aide psychologiquement, donc je me suis demandé pourquoi je faisais ça. J’ai toujours aimé les avions, mais ça n’explique rien ; et c’est en lisant la biographie de Yehudi Menuhin que j’ai eu une bribe de réponse. Yehudi raconte qu’il trouve beaucoup plus facile d’apprendre un morceau dans le train parce qu’il voit défiler le paysage, ce qui constitue une énorme stimulation cérébrale. Je pense qu’il y a quelque chose du même ordre avec le simulateur de vol. C’est un stimulus. Donc un stimulant.

… et nous n’avons toujours pas la réponse à la question de base : combien de temps un artiste peut-il consacrer à cette passion non professionnelle ?
J’ai honte de dire que je l’ignore.

Pourquoi honte ?
Parce que c’est mauvais signe !

Ou bon signe : quand on regarde sa montre, c’est plutôt mauvais signe, non ?
J’imagine que cela dépend des circonstances, et qu’il conviendra de laisser votre question ouverte à l’imaginaire de chacun… y compris au mien !

 



Pour acheter le disque incluant trois sonates de Beethoven, c’est ici.
Pour lire d’autres petits papiers sur Jean-Nicolas Diatkine, c’est çà et là.

Faites la fête des faîtes

 

Oh, ce n’est pas une défaite, c’est plutôt une fête : l’association paroissiale « pour le rayonnement culturel de l’orgue » qui finance la graphiste et le concert exceptionnel (annulé cette année suite à la démission du pianiste) indispensables au festival, envisage d’annuler les prochaines éditions du festival Komm, Bach!, va savoir pour financer qui ou quoi. Du coup, qu’elle mette ou non sa menace à exécution, comme on ne peut toujours pas « phaser » une reprise des concerts, ainsi que dirait cette ordure de Pharaon Ier de la Pensée complexe, j’ai décidé de programmer

  • une concaténation musicale,
  • une friction de sensibilités,
  • un précipité de talents,

jusqu’à former un feu d’artifice des possibles autour de l’orgue (et pas que : sax, hautbois, cuivres, cordes, percussions, machines électroniques, voix et chœurs seront de la partie) et de la musique de Bach (et pas que : un large spectre de la musique savante sera convoqué, improvisation et musique contemporaine incluses), quitter à former le plus long doigt d’honneur à l’absence de concerts passés et à venir.
En effet, le résultat, si la technique nous prête vie, sera un cyberconcert de 24 h, qui commencera le 21 juin à minuit, et s’achèvera 23 h 59 plus tard.
Au programme (en cours de constitution) :

  • un florilège thématisé (un concert par heure) issu du best of trois dernières années du festival,
  • des vidéos jamais diffusées, et
  • des films inédits spécialement enregistrés pour ce concert par les artistes déjà passés par le festival, avec des participations venues de presque toute la France, quand même, mais aussi, notamment, de Belgique, des États-Unis et du Japon.

Le tout devrait former un laps joyeux, roboratif, furieusement artistique et non moins loufoque, rassemblant sinon les sommets du moins quelques faîtes de la musique d’orgue-et-pas-que. Rendez-vous sur la chaîne du festival dès ce 21 juin, minuit !