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Richard Wagner page 2

L’Or du Rhin, Bastille, 29 janvier 2025 – 2/2

Juliette Morel (rôle inventé), Eliza Boom (Freia), Florent Mbia (Donner), Matthew Cairns (Froh), Mika Kares (Fafner), Kwangchul Youn (Fasolt), Simon O’Neill (Loge), Iain Paterson (Wotan), Brian Mulligan (Alberich), Ève-Maud Hubeaux (Fricka), Gerhard Siegel (Alberich), Margarita Polonskaya (Woglinde), Isabel Signoret (Wellgunde) et Katharina Magiera (Flosshilde) aux saluts de « L’Or du Rhin », le 29 janvier 2025 à l’Opéra Bastille (Paris 11). Photo indicative : Rozenn Douerin.

 

Il est des notules que l’on a hâte de griffonner pour partager

  • une découverte,
  • un enthousiasme,
  • une irritation, même ;

et puis il y a celles qu’il faut bien rédiger puisque l’on a commencé d’exprimer une consternation mais pas fini d’essayer de l’expliquer ici. Voilà le propos du jour : mettre des mots sur un effarement esthétique pour le comprendre et espérer retrouver, dès le prochain exercice,

  • l’inclination pour un répertoire palpitant,
  • le respect pour un travail bien mené, et
  • l’admiration pour la capacité d’artistes à nous émouvoir

qui poussent à aimer la musique en général et la musique vivante en particulier. Partant, si, dès l’interlude, la troisième scène de L’Or du Rhin peine à soulever notre enthousiasme, sachons-lui gré de nous aider à cerner ce qui nous déçoit et désole à la fois devant le contraste entre un résultat moins plat que creux et la présence de tant de talents musicaux réunis entre fosse et scène. Y contribuent présentement

  • la sagesse d’un orchestre que l’on dirait étouffé pour ne pas gêner les voisins,
  • les vidéos parasites et énigmatiques (quel est cet Amérindien, si c’est un Amérindien, qui tournoie sur le château des dieux ?), et
  • le décor planplan de l’antre d’Alberich et consorts,

révélée sous le château, qui ressortit plus, grâce à l’aide des lumières, à une cave de psychopathe pour thriller avec Anthony Hopkins qu’à la fourmilière mythique où se prépare le renversement du monde. Cette nouvelle entrée en matière (et dans une forge où l’on a sculpté l’anneau, l’idée de matérialité est essentielle) semble s’inscrire dans une dépoétisation de l’œuvre wagnérienne. Nous voici aux prises avec

  • une musique dépourvue de virulence à cause du gommage des contrastes et de l’écrêtage des nuances, par le haut et par le bas,
  • des personnages que des costumes hors de propos et une direction d’acteurs de série B ont privé de prestance, et
  • des décors dont la banalité ensuquante et la pauvreté structurelle dissipent toute perspective de fantasmatique, de grandiose, de divin, d’enthousiasmant au sens étymologique du terme.

Ce mélange de tisane tiédasse et d’eau de boudin paraît revendiquer un réinvestissement de Das Rheingold visant à déboulonner l’œuvre, sur la forme comme sur le fond. Ainsi, d’abord, de l’anneau, personnage central de l’opéra, qu’Alberich (Brian Mulligan) porte en collier. Ainsi, ensuite, de Mime (Gerhard Siegel), dont le personnage grotesque est ici ramené à notre époque, avec

  • chaussettes sales,
  • T-shirt souillé et
  • caleçon Adidas.

Ainsi, enfin, du rôle ajouté par Calixto Bieito et offert à une danseuse (Juliette Morel), mannequin inutile qui gesticule autour d’Alberich. On espère au moins que cet énième affront au texte wagnérien est lié à la nécessité de placer une copine ou la copine d’un sponsor ; peut-être serait-ce moins insultant pour le public que d’ajouter un élément

  • exogène,
  • inspirant un sentiment de gênance devant sa piètre inutilité, et
  • moins énigmatique qu’incompréhensible donc censé être très puissamment profond

alors, que, soyons honnête, on préfèrerait qu’un chanteur chasse de scène cette actrice superfétatoire. Faute de quoi, Mime fait ses ablutions dans le même seau que celui où étaient rassemblées les pommes. Les transformations d’Alberich en dragon (il met un masque de mannequin et des cordes dans le dos, comme en ouverture de bal) puis en crapaud (il met un masque de grenouille) donnent une idée de l’inventivité et du brio de la mise en scène. Pour occuper le regard, subodore-t-on, celle-ci envoie Mime rigoler en se mettant le seau sur la tête. Pendant l’interlude, le mannequin dansant qui piquait un roupillon, l’heureuse friponne, se réveille et arrache des fils qui lui pendent au cou. C’est beau, on dirait un croisement entre un clip d’Alain Souchon et Deux kangourous devant la véranda (début à 0’36).

 

 

Pour la quatrième scène, la tanière des nains rentre sous scène. Alberich est extorqué par Loge (Simon O’Neill) et Wotan (Iain Paterson, remplaçant de Ludovic Tézier). Évidemment, aucun des Nibelungen n’apparaît pour remettre le trésor dont c’est que ça cause : cette splendeur est réduite à des pièces dorées transportées sur un chariot qui sert sans doute, le reste du temps, à déplacer une table ou des chaises en backstage. Dans cette vacuité revendiquée, Brian Mulligan se débat pour incarner sa puissante malédiction (« Schmäliche Tücke, schändlicher Trug! »). Après quoi, il récupère son mannequin dansant et libère la place. Fricka (Ève-Maud Hubeaux) débaroule avec grand manteau léopard et lunettes de soleil, façon Melania Trump. Freia (Eliza Boom) est à nouveau traînée sur scène dans sa bâche-poubelle, suscitant la joie de Froh (Matthew Cairns), lequel pense surtout à la jeunesse éternelle que va lui redonner l’arboricultrice spécialisée dans l’élevage de pommes (« Wie liebliche Luft wieder uns weht »). Une photo géante de Freia apparaît sur le château pendant qu’on est censé la couvrir d’or – ce qui n’advient évidemment pas, il n’a jamais été question de respecter l’œuvre, m’enfin. Ayant sans doute besoin de s’occuper, Melania Trump gesticule comme une greluche à laquelle le metteur en scène semble vouloir – avec un certain talent – la réduire.
Quand Wotan déclare « Den Reif geb’ ich nicht » (« je ne donnerai pas l’anneau », qui est en fait un collier, on s’en souvient), l’arrivée d’Erda (Marie-Nicole Lemieux) n’arrange rien. Capuche sur la tête, la déesse qui sait tout va caresser Wotan – nan, à ce stade, prétendre trouver des justifications à tant de conneries méprisant le spectateur ressortirait du chichiteux. Peut-être à cause de ce contexte artistique atterrant, la sympathique cantatrice canadienne aux mille répertoires nous paraît à son tour loin du personnage grave et mystérieux qu’elle est censée incarner.

  • Les conseils liminaires (« Weiche, Wotan, weiche! ») semblent précautionneux alors qu’il s’agit d’un coup de théâtre retentissant.
  • Le vibrato paraît trop relâché.
  • Les aigus, certes affirmés, manquent de ce côté sombre qui devrait envelopper le personnage.

Sur scène, c’est la Bérézina. Jésus sort de scène en rampant. Donner (Florent Mbia) chante son ultime incantation (« He da! He da! He do! Zu mir, du Gedüft! ») hors scène, ce qui atténue forcément la majesté de son terrible appel. Pendant que les fumigènes exaucent Florent Mbia, les cuivres de l’orchestre donnent de plus en plus de signes de fatigue – c’est compréhensible après 2 h 30 où ces pupitres n’ont pas été ménagés, euphémisme, mais, à ce point, c’est assez inhabituel. Un escalier de métal ouvre alors le château métallique. Il est couvert de cordes, ce qui permet à Wotan et à Fricka de l’escalader difficilement. Quand, en off, les filles du Rhin se lamentent, on est presque rassuré : le pitoyable spectacle s’achève enfin, concluant provisoirement un nouveau ratage complet à Bastille, entre consternant, lamentable, navrant, attristant, affligeant et atterrant.

 

L’Or du Rhin, Bastille, 29 janvier 2025 – 1/2

Le Walhallah, palais des dieux (détail), selon Rebecca Ringst, le 29 janvier 2025 sur la scène de l’Opéra Bastille (Paris 11). Photo : Rozenn Douerin.

 

Rarement l’on est sorti aussi consterné d’un spectacle. Attention ! À Bastille, on le sait,

  • la mise en scène calamiteuse,
  • les décors daubés du cul,
  • les costumes effarants de nullito-banalité et
  • les inutilités faisant opéra moderne (vidéos et « personnages muets » ajoutés par le metteur en scène)

sont une tradition désormais bien tristement sédimentée, à laquelle s’ajoute souvent la sauce LGBTQIA+ dégenrant les personnages ou plaquant sur le récit des esthétiques queer ou trans. Cependant, l’on continue de fréquenter ce lieu pour

  • la musique,
  • l’orchestre et
  • le plateau vocal,

dont on essaye de se persuader que, malgré les parasites visuels, c’est l’essentiel. Cette époque serait-elle révolue ? La première de la nouvelle production de L’Or du Rhin, en présence d’autres parasites habituels – dont Jack Lang, paradant à la sortie faute sans doute d’avoir pu partir à l’entracte, vu qu’il n’y en a pas, dans cet opéra – et avec le sponsoring de Bertrand Ferrier (pas moi, on l’aura compris), déçoit aussi au niveau musical. C’est un choc.

 

*

 

Le prologue de la première scène nous permet de profiter d’une vidéo sublime de pieds aux ongles mal vernis filmés dans l’eau par Sarah Derendinger. On frissonne devant ce qui était peut-être un projet de visuel pour le Club Med refusé par les propriétaires de la marque. Nous ne voyons pas d’autre explication. Sur scène, Alberich (Brian Mulligan), le nain dragueur, se tient à cour, premier de cordée avec des tas de cordes dans le dos. Il lève puis ouvre les bras. J’aime autant vous dire que l’émotion est déjà au top du zénith du climax. Bien que le son paraisse assourdi depuis le milieu jardin du premier balcon, on veut se laisser séduire par les couleurs de l’orchestre, familier de l’œuvre.

  • Les piani des cuivres sont jolis,
  • le crescendo est fluide,
  • le bref fortissimo est maîtrisé.

Le festival commence.

  • Vachement super pensée au niveau de la réflexion et de l’intelligence subliminales comme un tube de Gandhi Alimasi Djuna, la vidéo montre à présent un coffre-fort pour symboliser l’or du Rhin.
  • Les ondines apparaissent avec la classe attendue des filles du Rhin :
    • combinaisons de plongée qu’elles finiront par ouvrir pour laisser se profiler leur poitrine (ça part d’un bon sentiment, mais était-ce vraiment nécessaire ?),
    • palmes qu’elles ôteront parce que, ben, on sait pas, et
    • bouteille d’oxygène contre laquelle elles se résoudront à se balancer, façon autiste, quand elles auront perdu.
  • Le texte peut déjà aller se faire enculer (« Où t’enfuis-tu ? » gémit Alberich en tenant Woglinde, bien tanquée sur son fessier).

 

Margarita Polonskaya (Woglinde), Isabel Signoret (Wellgunde) et Katarina Magiera (Flosshilde) aux saluts de « L’Or du Rhin », le 29 janvier 2025 à l’Opéra Bastille (Paris 11). Costumes : Ingo Krügler. Photo : Rozenn Douerin.

 

En dépit de leur costume, les filles font leur impossible pour incarner leur personnage tout en travaillant en trio (on note singulièrement le plaisir de jouer qui émane d’Isabel Signoret en Wellgunde). Le rideau, type protège-douche Casto XXL, qui masque un peu le fond scène est arraché et emporté par Alberich – lequel récupère donc cette ordure, hein. Après leur câlin à la bouteille d’oxygène, Margarita Polonskaya, Katharina Magiera et leur collègue débarrassent le plancher, le trésor du Rhin en moins. Parce que, oui, autant le préciser presque d’emblée, ainsi que le laisse augurer ce quatuor liminaire, l’opéra national n’engage presque jamais d’artistes français. Brian Mulligan est états-unien ; Margarita Polonskaya est russe ; Katharina Magiera est allemande ; et Isabel Signoret est portoricaine. Ce soir-là, même parmi les francophones – espèce déjà rare – invités sur scène, pas un n’est né sous le signe de l’Hexagone.

  • Florent Mbia est membre de la troupe lyrique locale, très implanté à Paris… et camerounais,
  • Ève-Maud Hubeaux est suisse, et
  • Marie-Nicole Lemieux est canadienne.

Évidemment, puiser dans des viviers multiples des artistes est nécessaire et sans doute sain. Toutefois, à ce niveau de mépris pour les artistes autochtones, alors que l’État français subventionne largement les productions, on peut se demander s’il ne serait pas temps de signer la fin de la récré et d’exiger que soit, enfin, donnée aux meilleurs artistes lyriques de notre nation une chance de rencontrer le public de l’Opéra national de la capitale.

 

*

 

Pour la deuxième scène du Rheingold, apparaît un immense canapé pour lequel on s’attend à entendre tomber des baffles : « 70 % de réduction et 32 % en plus jusqu’à lundi chez Poltrone Sofa, solo divani di qualità ». Sous deux couvertures de survie (problème de budget, sans doute, ou désir de pousser le mauvais goût au max du curseur) ronflent Wotan, costume noir, et son épouse Fricka, surrobe en léopard et petite tenue dessous. Vue sa posture improbable, le metteur en scène semble laisser supposer que la très sage Fricka s’en est pris une bonne la veille, ce qui n’a évidemment aucun sens. Quand la sage femme, sans trait d’union, réveille le dieu volage, la crainte saisit le public : dès « Der Wonne seligen Saal », le déséquilibre entre Iain Paterson et l’orchestre est flagrant. Ce n’est pas que l’orchestre est trop fort, c’est peut-être que Wotan a été casté au mieux du possible mais pas au mieux du rôle, en dépit de sa recherche de musicalité. De son côté, on sent Ève-Maud Hubeaux prête à exploser (Fricka est une femme en colère contre son mari et sans doute contre elle-même), mais la mise en scène la renvoie dans les cordes en la contraignant à s’agiter de façon grotesque et fatigante pour elle, probablement, et pour le public, c’est évident. La voici qui

  • jette des pommes de jeunesse éternelle autour d’elle (Jack Lang doit être emballé),
  • se transforme en tapis de sol,
  • multiplie simagrées faciales et physiques sur le canapé, et
  • finit par être culbutée façon quickie quand arrive Freia (Eliza Boom).

La fête ô combien festive est gâchée quand les géants qui ont construit le palais des dieux pètent des portes (on ne sait pas pourquoi, c’est donc très intense, tu penses) pour réclamer d’être payés, c’est-à-dire qu’on leur cède ladite Freia. Dans le rôle des géants,

  • Mika Kares incarne Fafner dans un costume digne de JR, chapeau et veste à franges couleur diarrhée inclus ;
  • Kwangchul Youn, géant comme je suis champion du monde des lourds en MMA, est un Fasolt – mauvaise pioche pour lui : Fafner aura plus de travail au fil du festival scénique – en costard-cravate (à ce stade, on peut presque parler de costard-crevette) façon représentant de commerce arrivant au Campanile ou au Buffalo Grill de La Ferté-sous-Jouarre.

On n’est là qu’au début du sublime, mais l’institution où se déroule la représentation tient à préciser fièrement que « l’ensemble des décors et costumes de la production a été réalisé par les ateliers de l’Opéra national de Paris ». Wow, that’s made in France for you anyway!
Pour défendre la pauvre Freia et ses bottines vert moche, personnage qui passera plus de temps traîné dans des bâches-poubelles qu’à la verticale, apparaissent

  • Froh (Matthew Cairns), déguisé en Jésus avec tunique large et barbouze, et
  • Donner (Florent Mbia), pour lequel le costumier a abandonné toute dignité en lui ordonnant de chausser lunettes de sun et infâme casquette.

 

Mika Kares (Fafner) et Kwangchul Youn (Fasolt) aux saluts de « L’Or du Rhin », le 29 janvier 2025 à l’Opéra Bastille (Paris 11). Costumes : Ingo Krügler. Photo : Rozenn Douerin.

 

Qu’importe, ici, le but semble être de cracher sur l’œuvre wagnérienne, qui blinde pourtant l’Opéra de Paris dès qu’elle est programmée :

  • sous la direction de Pablo Heras-Casaldo, l’orchestre est réduit à un statut de faire-valoir contraire à la partition
    • (peu de contrastes,
    • pas de tensions,
    • plutôt un robinet d’eau tiédasse que
      • des oscillations,
      • des relations avec les chanteurs qui devraient associer
        • caresses,
        • bourrades,
        • triomphe et
        • défi, et
      • des geysers incontrôlables quoique contrôlés) ;
  • le texte continue d’être bafoué (comment Wotan peut-il parler du « bois de [s]a lance » en maniant une tringle à rideaux métallique ?) ; et
  • les chanteurs subissent une mise en scène qui les contraint à jouer comme des acteurs perdus dans une sitcom d’AB Production, période fin de règne.

Quand Loge – presque aussi attendu que Tartuffe en d’autres lieux – arrive, il porte

  • costume noir,
  • T-shirt,
  • casquette et
  • lunettes de soleil.

Franchement, on avait hâte de découvrir l’incipit de ce nouveau Ring, de vibrer à l’ambition de la partition et à l’exigence de la musique. À ce stade, impossible de feindre. Rien, ici, n’a

  • de sens,
  • de cohérence,
  • de direction ni
  • de puissance artistique.

Dans ce foutage de goule assumé, Fricka semble avoir le choix entre faire une démo d’arts martiaux catégorie tubulaire pour salle de bains ou se tripoter la chevelure. Difficile de savoir ce que l’on préfère. Si, peut-être les caresses capillaires, c’est nul mais plus discret. Lorsque Freia est enlevée dans une bâche-poubelle, la pauvre femme de Wotan fait, pendant ce qui semble environ un millénaire, semblant de se taper la tête contre la cage du fond. Palsambleu, est-ce que ce monde est sérieux ? Effaré mais résolument positif (il faut encore tenir la moitié du spectacle), on essaye de jouir des tirades de Simon O’Neill comme les très exigeantes « Immer ist Undank Loges Lohn! » et « Jezt fand ich’s: hört, was euch fehlt ». Sans que le gosier du Néo-Z, quoique

  • juste,
  • efficace et
  • savant,

n’ait l’ampleur wagnérienne à laquelle l’auditeur pourrait aspirer pour son personnage, l’artiste est assurément valeureux. Toutefois,

  • la nullité des
    • décors,
    • costumes,
    • mise en scène, ainsi que
  • la timidité d’un orchestre qui semble muselé par son chef

épuisent notre capacité d’enthousiasme. Deux scènes du Rheingold restent à venir. Nous les évoquerons tantôt. À suivre… hélas !

 

Jean-Nicolas Diatkine, “Live à Gaveau” (Solo musica) – 3/3

Quatrième du disque

 

Après deux extraits de son concert 2023 (croqué sur le vif ici, çà et même là), le sieur Jean-Nicolas Diatkine termine son premier disque en concert avec deux extraits de son concert parisien de 2021, captés par sire Étienne Collard en personne. Dans notre souvenance, la pluie et l’orage faisaient trembler la coupole de la salle Gaveau pile au moment du remix lisztien de l’Isoldes Liebestod, dans une conjonction géniale entre le cosmos et la musique. Pour mémoire, ce long thrène intervient à la fin de l’opéra quand Isolde meurt car elle ne veut pas vivre sans Tristan, qui lui-même vient de mourir dans ses bras (pour faire bonne mesure, le serviteur de Tristan meurt aussi sur ces entrefaites après avoir lui-même tué). C’est ballot, car le roi auquel était promise Isolde arrivait pour marier les deux lovers par le philtre enchaînés. Après un bref prélude

  • énigmatique,
  • sombre et
  • suspendu

comme il sied, le motif principal

  • est énoncé molto moderato,
  • se glisse à l’alto, et
  • passe en Si pour revenir au soprano.

Jean-Nicolas Diatkine trouve

  • le tempo juste pour être allant sans être confus,
  • la bonne respiration pour être retenu sans être guindé, et
  • les nuances adéquates pour rendre lisible – sans lui ôter tout mystère – une partition complexe
    • rythmiquement,
    • tonalement et
    • polyphoniquement.

On goûte notamment

  • la souplesse des arpèges,
  • la précision des touchers, et
  • la variété de touchers tour à tour
    • soyeux,
    • tendus et
    • explosifs.

Sont bien présents

  • l’emportement lisztien,
  • la ductilité wagnérienne et néanmoins
  • la distance diatkinienne dans le decrescendo final vers une mort étoilée (mais une mort quand même).

 

Jean-Nicolas Diatkine le 14 avril 2021. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Point d’applauses, après cette interprétation en concert d’une partition hérissée d’exigences de virtuosité, sans doute car l’interprète veut enchaîner au disque avec la Deuxième ballade de Franz Liszt où il entend nombre de thèmes ensuite remixés par Richard Wagner. C’est pourtant dans le grondement des dix-huit croches graves par mesure – donc plus du côté bruitiste que mélodique – que commence l’affaire en si mineur, trompeusement annoncée allegro moderato.

  • L’habileté de la pédalisation,
  • la différenciation des attaques,
  • la souplesse des mutations
    • (tempo,
    • couleur,
    • tonalité)

happent l’auditeur, saisi par une partition tiraillée entre

  • ruptures,
  • itérations et
  • secousses.

Sous les doigts impressionnants du concertiste, l’allegro deciso est

  • martial mais bondissant,
  • rythmique mais secoué de traits,
  • solide mais agité à droite comme à gauche.

La tension électrise le discours puis se rétracte, amenant à un allegretto éclairant un précédent motif et s’éteignant à son tour avant que le premier motif ne réapparaisse. Avec aisance et attention, Jean-Nicolas Diatkine suggère

  • la houle,
  • le tonnerre,
  • l’apaisement,
  • les rais de lumière qui pointent le bout de leur frimousse après que le gros temps s’est déchaîné, et
  • le bonheur de l’instabilité qui rend possible à tout moment – même dans le lyrisme d’un allegro moderato – le jaillissement, le surgissement et l’éclatement.

Accompagnent la réexposition finale du thème principal

  • accélérations,
  • précipitations et
  • « grandioso ».

Avec son indéfectible délicatesse, l’interprète ose

  • la fougue,
  • l’emballement,
  • le brio mais aussi
  • la tendresse d’un ultime andantino.

Enthousiasmant.


Pour acheter le disque, c’est par exemple ici.
Pour réserver une place à l’occasion du prochain récital à Gaveau de Jean-Nicolas Diatkine, le 16 décembre à 20 h 30, c’est là.

 

L’Or du Rhin, La Monnaie, 7 novembre 2023 – 4

Fasolt dans le décor final du « Rheingold » à la Monnaie (Bruxelles), le 7 novembre 2023. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Pour retrouver les précédents épisodes de la tétralogie…
1
2
3

 

À mesure que L’Or du Rhin s’avance vers sa fin, aucun doute : plus dure est la chute, et pas que pour les dieux. L’omnipotent Alberich (Scott Hendricks) est tombé dans le panneau en se transformant en crapaud ; il est donc invité par le metteur à se foutre à poil (ben si, il a tout perdu, il est donc à poil) avant de se retrouver sur une scène elle-même à peine habillée, la coquine, d’une chaise en plastique et d’un treuil électrique. Loge (Nicky Spence) l’arrose de goudron. Wotan (Gábor Bretz) déploie sa morgue en aube blanche souillée de goudron, comme s’il s’agissait de vautrer tous les personnages dans une souillure identique voire identitaire. Même si nihil novi sub sole, rien de choquant dans cet écrasement des singularités puisque le discours d’Alberich déchu trouvera dans La Walkyrie un écho avec le speach de Wotan asservi par ses traités. Reste la déception de voir systématiquement les scènes présentées de façon vulgaire, entre décor en toc et nudité – complète ou simulée – banalisée. Ce côté Ring au camping dénie au spectateur tout droit

  • au rêve,
  • à la narration,
  • à la fiction, et
  • au plaisir de vibrer avec ses compères du soir devant une histoire à la fois terrible et pathétique.

Les chanteurs pâtissent de ce parti pris. Comment pourrait-il en être autrement ?

  • À force d’être privé d’aura, Gábor Bretz incarne moins un dieu en danger qu’un nullosse dépassé par les événements. Il n’irradie pas la majesté, il ne dégage pas l’autorité, il ne rayonne pas une trop humaine divinité.
  • Loge n’est pas le dieu du feu mais un comique troupier.
  • Freia (Annett Fritsch) n’est pas la créature qui a les clefs de la jeunesse éternelle mais un corps que l’on trimbale dans un sac poubelle.

Comme en témoigne le retour aux clichés posturaux alla Bob Wilson, cet éloge de la platitude tourne en rond sans effleurer la magie de l’anneau maudit. Au fond de la scène, apparaît un rond couvert de plâtre que l’on gratte comme un jeu pour faire apparaître une peinture dorée. Après le camping, bienvenue au PMU ! Des crocodiles noirs, semblant représenter les géants, descendent des cintres. Fasolt (Ante Jerkunica) et Fafner (Wilhelm Schwinghammer), bons diables, les tirent par la queue. Fricka est voilée. Wotan se roule dans le goudron, etc.
On pourrait se réjouir de voir les dieux et leurs collègues se vautrer dans la médiocrité en sus de la veulerie, Wagner travaillant cet apparent oxymoron en racontant l’histoire de dieux clairement pas à la hauteur. Mieux, dans le refus castellucciste de représenter le poème wagnérien, on aimerait lire une volonté d’ôter la gangue propre au récit pour en garder la substantifique moelle que sont, notamment,

  • le danger consubstantiel au pouvoir,
  • la tension irréfragable entre l’aspiration au sublime et les limitations des individus, et
  • l’impossibilité ontologique de toucher à l’idéal sans fondre comme un nettoyeur envoyé à la mort dans les restes de Tchernobyl.

En clair, on ne touche pas le Soleil, on s’y brûle, soit. Ces évidences ne suffisent pas à emporter le spectateur vers les cimes que dessine la musique, pourtant magnifiquement propulsée par l’orchestre

  • (chaleur des ensembles,
  • clarté des mutations,
  • intelligence des détails,
  • sens du volume,
  • attention aux chanteurs…).

En effet, le malaise majeur que suscite la proposition de Romeo Castellucci est que, non contente de s’écarter de l’esprit du récit, elle ne colle pas avec le son. Elle ne dissone même pas, elle ne l’affronte pas, elle est décalée. La musique de Richard Wagner n’est pas une chaise ou un crocodile en plastique. On apprécierait donc

  • qu’elle fût au cœur de la scénographie,
  • que celle-ci fût au service de l’opéra et non l’inverse, bref,
  • qu’elle portât le Ring au lieu de le philosopher à peu de frais.

La gênance, oui, est d’autant plus grande que les voix sont les grandes perdantes de cette version. Dans L’Or du Rhin, c’est fâcheux. Après les dieux rangés à jardin pendant que leurs doubles enfantins play-backent, voici Erda qui n’apparaît pas. Planquée quelque part sur la scène, celle qui sait « tout ce qui fut, tout ce qui sera, tout ce qu’il adviendra » et le synthétise en un air unique se dérobe aux regards des spectateurs. Son puissant « Weiche, Wotan, Weiche » est méchamment abîmé par le renoncement du metteur en scène à intégrer l’omnisciente à son dispositif. Ce qui devrait être

  • un hénaurme coup de théâtre,
  • une apparition fracassante,
  • un game changer,

est désamorcé. Comme ses pairs handicapés par la scénographie (dieux de côté) ou par la dramaturgie (Loge en farceur), Nora Gubisch n’est pour rien dans la déception. Ou plutôt, si, elle l’augmente car, bien qu’elle soit prise dans la nasse des artistes et figurants présents sur scène, elle donne la mesure

  • de son talent,
  • de son art et
  • de sa couleur vocale qu’elle a parfaitement adaptée à Erda.

 

Nora Gubisch dans le décor final du « Rheingold » à la Monnaie (Bruxelles), le 7 novembre 2023. Photo : Bertrand Ferrier.

 

C’est pourquoi nous nous arrêtons un instant sur sa performance, injustement sabotée par Romeo Castellucci. Dans ces quelques minutes qui changent le cours de l’histoire (à la suite de son intervention, Wotan sauve sa peau en renonçant à l’anneau), il y a

  • de la puissance,
  • de la noblesse,
  • du souffle et
  • ces ssssssssifflantes qui ssssssssignent le plaisir de la dame à incarner sssssses persssssssssonnages.

Tout est là, mais il faut en partie le reconstituer car, pour une raison incompréhensible au pékin qui écrit ces lignes, Sa Seigneurie Le Metteur En Scène a décidé

  • de cacher l’actrice,
  • d’assourdir la chanteuse et
  • de priver l’artiste de partager son sens de la présence scénique.

Et une déception de plus, une ! Pendant ce temps, les gags continuent (un crocodile noir tombe par exemple des cintres quand Fafner exécute Fasolt qui eût préféré Freia à l’anneau, on se recueille contre une statue de Bouddha…). Plusieurs anneaux sont placés en fond de scène. Donner (Andrew Foster-Williams) brille en convoquant brumes et brouillards : même si son vibrato semble s’élargir lors des tenues, il a

  • l’assurance,
  • le timbre et
  • la présence

qui conviennent à sa tirade finale. L’un après l’autre, les artistes présents sur scène se jettent dans un grand trou noir. En avant-scène, Loge rumine sa jalousie et son projet de reprendre sa forme de flamme. En attendant, il lèche une assiette. Si. Quant à nous, malgré nous, nous constatons que

  • d’excellents ingrédients,
  • une recette toujours aussi efficace et
  • un chef à son affaire

ne peuvent pas rattraper totalement la sauce presque rance qui nous a souvent fait grimacer sans parvenir cependant – c’est une performance – à nous instiller le moindre regret d’avoir eu la chance de déguster ce copieux plat, ce soir-là.

  • La folie wagnérienne,
  • l’ambition opératique et
  • le talent des musiciens, chanteurs comme instrumentistes,

l’emportent haut la main sur la fatuité un peu triste du rewriter vedette !

 

L’Or du Rhin, La Monnaie, 7 novembre 2023 – 3

Aperçu du décor final du « Rheingold » à la Monnaie (Bruxelles), le 7 novembre 2023. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Après une première incursion puis une seconde, nous nous sommes arrêtés tantôt sur la dépoétisation des dieux, centre névralgique du projet de Romeo Castellucci – respectable en soi à défaut d’être follement original. Si cette dépoétisation n’est pas contradictoire avec la conclusion de la folle journée tétralogique, elle est fort frustrante quand elle apparaît dès l’incipit, en cela qu’elle ôte tout souffle à L’Or du Rhin. Celui-ci vire à l’étalage des impuissances et de l’indignité alors que, à ce stade, les dieux (les dieux du stade, donc) luttent encore.
Désormais, des enfants représentent les dieux sur scène en les imitant. Désormais aussi, Loge (Nicky Spence) est réduit à un personnage grotesque, qui ne peut porter le feu qu’avec un faux bras et va donc passer son temps à jouer le farceur avec cet accessoire. On pense au Siegfried du génial Torsten Kerl, réduit à un marrant au milieu d’un champ de cannabis dans la version de l’opéra Bastille. Mais là, on franchit un step dans une forme d’audace, au sens où la mise en scène se moque de l’équilibre musical comme d’une guigne ou d’une chiffe molle, difficile de le déterminer.
Loge est en direct, face public, alors que la voix de Wotan nous parvient étouffée depuis les bas-côtés. Sera-ce symbolique d’une époque où l’histrionisme et l’obsession du comique triomphent face au métaphysique, ainsi que semble le laisser subodorer l’abattage de Nicky Spence ? Là encore, difficile de le comprendre sans sous-titre scénographique, tant l’énigmaticité des gags (quel est le sens de ces grands portraits que Loge souille l’un après l’autre ?) et les variations intempestives sur des idées parasites (après les enfants, voici les dieux évoqués par des vieillards) nous éloignent du cœur de l’œuvre au lieu de nous en rapprocher.
Pourtant, Alain Altinoglu et sa phalange font leur possible pour laisser scintiller l’accompagnement et offrir un espace de dialogue entre instruments et solistes (ou ce qu’il reste de ces autres virtuoses), en dépit du handicap inégal imposé aux grandes voix. L’interlude splendide qui clôt le deuxième tableau met – enfin sans interférence – en valeur

  • les couleurs de l’orchestre,
  • l’engagement de chaque musicien et
  • ce mélange
    • de motivation,
    • d’exigence et
    • d’orgasme artistique qui, à l’évidence, électrise l’idole locale.

Quel soulagement de pouvoir enfin jubiler en goûtant une musique

  • narrative,
  • étonnante et
  • captivante !

De quoi nous happer dans la forge de Mime (Peter Hoare) où, étonnement, on respecte la fumée blanche du livret pour masquer le drame. En dépit de la nasalité conçue comme quasi obligatoire à son personnage, Peter Hoare réussit à allier

  • expressivité et justesse,
  • émotivité et précision,
  • incarnation et efficience.

Survient alors son congénère et nemesis Alberich. Scott Hendricks

  • fulmine,
  • fomente et
  • vitupère

avec les atouts nécessaires à ce redoutable projet lyrique. Pour satisfaire son ambition, il a

  • la large tessiture,
  • la présence scénique et
  • l’envie de jouer

qui, associées au souffle et au métier, constituent un parfait méchant d’opéra que les instrumentistes se font un devoir d’envelopper de strass merveilleux d’exactitude, de sensibilité et d’ardeurs multiples. Tant pis pour Alberich : l’olibrius étant au faîte de sa gloire, sa chute est par définition utérine ou presque pour bientôt…


À suivre….

 

Les grands entretiens – Marion Leleu, l’intégrale

 

À l’occasion de la sortie de 1919, le disque ébouriffant chroniqué tantôt, Marion Leleu nous a accordé une interviouve tonique et décapante. Nous ne l’avions jamais publiée d’un seul coup d’un seul. Voici donc l’intégrale ! Accrochez vos ceintures, ceignez vos bandanas, gominez votre permanente : l’altiste bretonne presque allemande désormais est sur les starting-blocks pour nous parler virtuosité, direction, pédagogie, psychologie et, pas accessoirement, musique.

 

Premier épisode
L’alto comme un marathon

 

La boule d’énergie Marion Leleu débarque avec sa valise et son smile. La veille, elle a joué le programme qu’elle a récemment enregistré dans son disque 1919. Ce jour-là, elle repart vers sa vie d’altiste et d’artiste breizho-allemande. Avant d’attraper son train à la volée, elle accepte de répondre à quelques questions, et même à certaines que nous n’avons pas posée. Bienvenue dans le bouillonnement Leleu !

Marion, il est presque tôt et, pourtant, tu as l’air épanouie.
Et pour cause ! Hier, j’étais à ma place. En concert à Saint-Merry…

… une église à l’orgue merveilleux mais honteusement handicapé…
Pour nous, qui n’utilisions pas l’orgue, ça s’est bien passé. J’étais heureuse de faire ce que j’aime faire : jouer une musique que j’aime, avec Bertrand Giraud, un partenaire que j’apprécie infiniment… même si, je dois le reconnaître, il faisait extrêmement froid !

Bienvenue dans les églises parisiennes ! Toutefois, tu soulignes que, par ce concert parisien dans un lieu prestigieux, tu remets au centre de ton activité le cœur de ta vie : le métier d’altiste.
Oui. Qui consiste aussi à se faire critiquer pour le livret en français de ses disques, mais pas principalement.

 

« L’alto, c’est de la médiation »

 

Altiste, c’est un métier méconnu. En gros, il peut désigner une personne

  • qui joue de l’alto dans un orchestre (dans le rang ou comme soliste),
  • qui fait de la musique de chambre,
  • qui joue pour elle ou qui suscite des projets que, a priori, personne n’attend, etc.

Toi, comment définirais-tu ta spécificité d’altiste ?
Si tu me demandes « c’est quoi, être altiste ? », je vais être claire : pour moi, l’alto, c’est de la médiation. C’est une charnière entre les parties instrumentales. Dans un quatuor, je suis une charnière. Et pas charnière entre le violon 2 et le violoncelle : je suis charnière entre quatre personnes. Dans un grand ensemble, je peux être charnière entre le chef, le groupe d’altos et le reste de l’orchestre. Et je peux passer du statut de charnière à celui de levier quand je m’occupe d’un grand élève.

Charnière, levier et… musicienne ?
Musicienne parce que charnière et levier. Honnêtement, je m’attache plus à la musique que je fais qu’à la position dans laquelle je la fais. Peut-être que, l’âge venant, j’essaye d’être de plus en plus un levier. Pour les autres et peut-être pour moi aussi !

Tu as toujours exercé la profession d’altiste, mais tu n’as pas toujours exercé le même métier.
Pas vraiment, non. Par exemple, aujourd’hui, je ne joue plus dans un orchestre sous la direction de je ne sais qui et sans savoir de ce que ça donnera. Ce type d’activité m’a formée en partie, mais ça ne m’intéresse plus.

D’autant que tu diriges des groupes d’altos, des ensembles de cordes et des orchestres symphoniques…
… et je me suis rendu compte, quand un musicien devient chef, son rapport au travail du chef évolue. Dorénavant, soit le chef est extraordinaire, et mon ego se dissout dans celui du chef ou, mieux, je mets le mien à son service et, ensemble, on produit quelque chose de plus beau que ce que j’aurais produit seule ; soit il est bof, et je m’occupe ailleurs.

 

 

Un chef, ça se méfie des chefs ?
Les chefs, Bertrand, c’est comme les politiciens : y en a pas tant que ça des bons, c’est-à-dire des qui sont utiles aux autres ! Avec une particularité en musique : c’est pas sa faute, au chef, c’est plutôt la faute des compositeurs.

Ben voyons…
Jusqu’au vingtième siècle, d’un point de vue technique, on n’a pas beaucoup besoin de chef, à part sur des énormes trucs… Donc pour tout le répertoire jusqu’au romantisme, le chef d’orchestre ne se justifie que s’il arrive à sublimer le tout pour dépasser la valeur des parties additionnées. S’il n’a ni le charisme, ni la technique, ni l’écoute intérieure pour que ça puisse advenir, pourquoi me soumettrais-je à lui ? C’est un besogneux, un agent de police qui règle la circulation.

Par exclusion, il semble que tu parles des chefs que tu aimes.
Harnoncourt, par exemple. Harnoncourt avait un hénaurme charisme. Les musiciens étaient contents de jouer sous sa direction, même si c’était pour jouer du Haydn…

… compositeur pour lequel le chef paraît superfétatoire, non ?
En théorie, si. Le chef donne le départ, le premier violon le suit, et zou ! Pour des musiciens professionnels, c’est carrément pas difficile. En revanche, le rapport avec le chef dans la musique contemporaine est très différent. Pendant un an, j’ai été alto solo de l’Ensemble Modern à Francfort. C’est un ensemble formidable pour la musique contemporaine. Et j’ai été stupéfaite de voir que les musiciens n’avaient pas du tout le rapport avec le chef dont j’avais l’habitude.

En quel sens ?
C’était très cordial. Il n’y avait pas du tout ce côté « je t’aime mais je te déteste parce que tu nous enquiquines »… Tu vois le genre ? C’était comme toi et moi. On fait un boulot ensemble. Je joue, tu critiques. Chacun son rôle. Je me suis demandé pourquoi il existait une telle spécificité dans la direction de la musique contemporaine. La réponse était évidente : là, on a besoin de lui. Sans lui, on est paumé. Donc le rôle du chef est évident, et cette évidence évite tout problème psychologique.

 

« Il faut une vision globale pour comprendre le symptôme »

 

Il semble que, pour toi, dans le travail des musiciens, il y a deux points-clefs : le rôle que l’on a ou que l’on se donne, et la manière dont on établit la communication avec les autres. Ça marche pour le chef, ça marche pour le musicien d’orchestre, ça marche aussi pour les profs…
Oui. Par exemple, j’ai décidé de développer ma chaîne YouTube parce que j’étais fffatiguée de répéter sans cesse les mêmes conseils à mes élèves. Donc j’ai pensé à les enregistrer une fois pour toutes en me disant : « Comme ça, ils iront regarder ces basiques, et on avancera plus vite. » Évidemment, ça ne marche pas comme ça !

Pourquoi ?
« Mes » élèves ont déjà Mme Leleu toutes les semaines. Aussi ne voient-ils pas trop pourquoi aller me voir en vidéo.

Parce qu’ils ont la vraie Mme Leleu régulièrement ?
Bien sûr ! Résultat, je suis obligée de leur dire : « Ha, non ! Ne me dis pas que tu n’as pas regardé la vidéo sur le développement du vibrato, niveau 4 ! Regarde-la d’abord, ça m’évitera de me répéter ! »

Répéter, voire répéter l’évident, n’est-ce pas la base de la didactique ?
Ça dépend. Par exemple, il y a plein de gens qui ne pourraient pas prendre des cours avec moi parce qu’ils vivent trop loin ou parce qu’ils ne se sentent pas au niveau, ou parce qu’ils se vivent comme de « simples amateurs » ? Eux, dès que je publie une vidéo, ils sont au taquet !

 

 

Donc tu continues.
En effet. C’est aussi parce que je suis une femme de l’oralité. L’écrit m’effraie. Depuis longtemps, et même si c’est peut-être en train de changer, je sais que je suis meilleure pour parler que pour écrire.

Il n’y a pas encore de méthode Leleu pour les altistes. Est-ce parce que tu crains de passer davantage pour une pédagogue que pour une artiste ?
Où est l’opposition ? Beaucoup de grands artistes sont aussi de grands pédagogues.

Beaucoup sont aussi de piètres pédagogues que les élèves payent pour rajouter une ligne sur leur CV. Ton approche de la pédagogie est un peu différente…
Le fait est que l’on m’a souvent demandé pourquoi je ne mettais pas ma méthode sur le papier, d’autant que mon enseignement est vraiment méthodique et structuré. Sauf que je ne voyais pas du tout par où commencer. Eh bien, avec mes vidéos, je me dis que j’ai peut-être une base pour commencer à formaliser ma pédagogie à l’écrit. Grâce à ces vidéos, je prends conscience de la cohérence et de la logique de ce que j’enseigne. Ça n’a rien de miraculeux : ça fait trrrès longtemps que j’enseigne. Ça donne des repères.

 

« On ne peut pas courir le marathon avec des mocassins »

 

Ton enseignement actuel s’adresse essentiellement à des experts…
Oui, souvent, les élèves qui viennent me voir sont très avancés. Parmi eux, il y a des professionnels de très haut niveau, par exemple des musiciens de l’orchestre de l’opéra de Munich. Quand ils prennent un cours, c’est pour un problème précis. Typiquement : « J’ai un problème avec le spiccato. »

Précisons que le spiccato est une technique qui consiste à faire rebondir l’archet un p’tit peu sur la corde – rien à voir, pour les spécialistes, avec le détaché (l’archet reste en contact avec la corde mais change de sens) ni avec le pizzicato (c’est le doigt qui percute la corde).
Oui, le spiccato est une technique très délicate, très précise, une affaire d’angle à régler avec minutie. Sinon, ça ne marche plus ! Or, j’ai une vision plus globale de ce symptôme. Pour résoudre ce problème, il faut avoir la mentonnière qui convient, l’épaulette adéquate, la posture correcte… Il faut réfléchir à l’ensemble, pas juste au coup d’archet pour éviter le jeté ou le battuto.

Le battuto, quézaco ?
C’est un coup d’archet perpendiculaire à la corde, et non longitudinal. Ça donne un effet de battu ou de fouetté.

D’autres spécialités avec lesquelles il ne faut surtout pas le confondre si on veut jouer au connaisseur ?
Eh bien, le coup d’archet avec le bois s’appelle col legno – littéralement : avec le bois.

Rien à voir avec le spiccato…
Surtout pas !

Alors, comment règles-tu spécifiquement le spiccato ?
Souvent, j’explique à l’élève qu’il faut que je le replace. Parfois, il rechigne et me lance : « Attends, je suis pas venu chez toi pour faire des cordes à vide ! » Et je réponds : « À toi de voir. Tu veux faire du spiccato ou pas ? » S’il accepte le projet, on se met au boulot et, en général, au bout de deux ou trois mois, le tour est joué !

 

 

Quand tu décris ta pédagogie, tu expliques qu’elle vise au premier chef à optimiser la position de l’élève.
La position, c’est la base dans ma méthode ; et ça devrait l’être dans toutes les méthodes, tant pis si je parais arrogante ! Imagine un gars qui veut courir le marathon et qui court n’importe comment. La première chose que va faire son entraîneur, c’est de le réhabituer à courir avec une posture plus efficiente et moins susceptible de le blesser ! Et il ne va pas s’arrêter là. Il va lui dire : « Mais c’est quoi, ces chaussures ? C’est pas adapté ! C’est pas fait pour le marathon ! Et elles sont trop petites ! » Parce que, moi, c’est ce que je récupère : des gens qui courent le marathon avec des mocassins et, en plus, un pied tout droit et l’autre en dedans. Parfois, ils ne comprennent pas pourquoi ils ne courent pas très vite. Ben, moi, je comprends et je peux leur expliquer comment mieux performer.


Marion Leleu. Photo : Mélanie Célébrin. Illustration publiée avec l’autorisation de l’altiste.

 

Deuxième épisode
La musique comme une liberté

 

Elle a été soliste dans plusieurs orchestres, elle est résolument soliste tout court : Marion Leleu est de ces instrumentistes qui rêvent sans cesse de transformer leurs vécus musicaux dans de nouvelles expériences artistiques. Ainsi en est-il de la direction d’orchestre, qui structure la musicienne, même si d’autres facettes de ses talents ont pu l’invisibiliser. Aujourd’hui, la virtuose et pédagogue se sent prête pour affronter ce nouveau défi sans faseyer. À cœur ouvert, elle nous explique pourquoi.

 

À la fin du premier épisode, où nous évoquions l’importance de la pédagogie et de la didactique, notre entretien a pu paraître s’éloigner de ton art, surtout quand nous avons avancé la parabole du marathon. Pourtant, on est au cœur du sujet : enseigner l’instrument, c’est formaliser sa pensée de la musique parce que – en musique savante, au moins –, sans maîtrise technique, l’art ne peut advenir.
Je m’en rends d’autant plus compte que je forme des pédagogues. Quand je leur mets le nez devant l’évidence, alors ils la voient. Mais ça prend du temps. C’est pour ça que c’est passionnant !

Enseignante, tu te considères donc comme le croisement entre une charnière et un levier. Avais-tu une posture différente en tant que musicienne d’orchestre ?
Honnêtement, je m’amusais bien. Quand tu es alto solo, si tu te travailles bien, tu peux établir un rapport privilégié avec le chef.

Comment ?
La base, c’est de le regarder beaucoup. Les chefs aiment qu’on les regarde. Et moi, je pouvais utiliser le fait d’être une femme blonde aux yeux clairs…

 

« Le but, c’est que le chef me regarde un peu plus »

 

À l’ère de #metoo, ta remarque va paraître audacieuse aux walkyries du néoféminisme !
Calme-toi, on parle de regard. Le but, c’est que le chef te regarde un peu plus.

Pourquoi veux-tu que le chef te regarde davantage ?
Parce que je joue une partie médiane. L’altiste, c’est lui qui fait les tierces et les changements de tonalité. Donc, depuis mon pupitre, je participe à la spontanéité de la musique, à sa fabrication dans l’instant. Mais j’ai aussi pas mal travaillé dans les églises avec des kantors. Ces maîtres de chapelle font des études d’orgue, de piano, d’harmonie, de direction chorale et un tout petit peu de direction d’orchestre, en passant, sur deux semestres. Si bien que, quand ils se retrouvent avec un orchestre professionnel devant eux, ils sont paumés et ils ont un peu peur. Ça les change de leur chorale d’amateurs ! Du coup, ils sont nerveux ; et ils étaient bien contents que je m’occupe de la traduction.

 

 

De quelle langue à quelle langue ?
De la langue du chef d’orchestre au dialecte des instrumentistes à cordes d’un ensemble baroque. Un musicien, si tu lui dis : « Est-ce que vous pourriez faire comme ça ? » et que ce « comme ça », ça n’est pas dans son idiolecte, il prend le chef pour un nul ou pour un fou. C’est alors que j’intervenais pour dire : « Ha, est-ce que vous voulez nous suggérer de… » et je reformulais, en langage instrumental, ce qu’il venait de dire ; et l’ensemble pouvait progresser.

Sans être encore 100 % bilingue, tu as fait des études de chef d’orchestre qui te permettent, j’imagine avec beaucoup de tact, d’aider les chefs…
Je comprends leurs problématiques ; et, comme j’ai une gestique assez claire, il m’est arrivé d’aller voir le chef dans sa loge pour lui suggérer de diriger le récitatif d’une manière plus appropriée. Ça m’arrivait aussi de le faire devant l’orchestre, en disant des trucs comme : « Peut-être que si, au moment où vous souhaitez un ralenti, vous subdivisiez, ça nous aiderait… »

 

« J’ai été mariée avec un quatuor »

 

Bien qu’il soit souvent ignoré, l’alto est un instrument-clef de l’orchestre, mais il s’épanouit aussi dans le répertoire colossal de la musique de chambre. Est-ce une fatalité pour l’altiste que tu es ?
Une ?

Une fatalité.
Mais la musique de chambre est tout sauf une fatalité ! C’est une joie, c’est un bonheur ; et mon regret est de ne pas en faire autant que j’aimerais. Du coup, j’ai un peu la larme à l’œil parce que j’ai travaillé avec deux quatuors. Peut-être que, de l’extérieur, on ne s’en rend pas compte mais, un quatuor, c’est comme un mari. Donc j’ai été mariée avec un quatuor quand j’étais au Sup de Lyon. On s’entendait extrêmement bien mais, fatalement, après, on se disperse : ta carrière se fait là, la carrière de l’autre se construit ailleurs. Le violoncelliste va travailler à Bloomington, aux États-Unis, le premier violoniste reste à Lyon et la deuxième violoniste trouve un poste à la Tonhalle de Zürich après une dizaine d’années à l’orchestre de Malaisie… et moi, je suis à Berlin.

 

 

Donc vous clashâtes.
Non, pas de clash, juste : c’est impossible ! Alors que, pour moi, le quatuor, c’était fascinant. D’ailleurs, les gens qui me connaissaient quand j’avais 22-23 ans étaient sûrs que je ferais une carrière dans le quatuor à cordes.

Et ça ne s’est pas fait.
Non. Du coup, pendant longtemps, je n’ai pas fait de quatuor. J’ai fait l’inverse : j’ai beaucoup travaillé dans la musique baroque.

Par goût ou par nécessité ?
Les deux. Parce que j’aime cette musique et que je voulais changer de voie. J’avais travaillé à l’opéra de Hambourg et ça s’était plutôt mal passé. J’avais détesté le chef ; et c’était un orchestre qui ne me correspondait pas.

Pourquoi ?
Il y a prescription, on peut le dire : je ne partageais pas le penchant de beaucoup de mes collègues pour des dérivatifs qui les éloignaient de la musique.

Du type ?
L’alcool, par exemple. C’était pénible. Mais le vrai problème, c’est que j’ai intégré l’orchestre à la fin du règne du chef ; et il était patent que son énergie s’essoufflait.

 

« Je craignais que le dieu de la musique me punisse »

 

Tu sembles sous-entendre qu’il était plus rigoureux que poète ?
La rigueur n’excuse pas tout. Cette direction-là créait une tension dont chacun avait conscience. Surtout, le chef que j’évoque venait de l’Ensemble Modern ; et, là, il se retrouvait à diriger des opéras de Mozart. Donc, pour lui, le phrasé était lettre morte ; la dominante devait être faible, mais la tonique forte. Ça me donnait des boutons. Je rentrais chez moi en pleurant et en me disant : « Voilà un opéra de plus que tu as massacré et que tu devras mieux interpréter plus tard parce que, sinon, le dieu de la musique te punira… » J’avais vraiment l’impression de blasphémer. Donc, au terme de mon année probatoire, je suis partie, et c’était sans doute une bonne chose pour l’orchestre comme pour moi.

Quel âge as-tu, quand tu te révoltes ?
Trente ans.

Quelle prise de risques !
Peut-être, mais c’était aussi une façon de sauver ma peau et mon âme de musicienne. Je n’avais pas le choix. Comme pour me laver de ce que j’avais subi, j’ai décidé de revenir à mes premières amours : la direction. Je me suis installée à Hanovre, et j’ai commencé à diriger. Un orchestre de chambre, d’abord, toutes les semaines, et un orchestre symphonique deux fois par an, pour deux sessions d’une dizaine de jours, avec de bons amateurs.

C’est quoi, des « bons amateurs » ?
Bah, des gens qui jouent, déjà, et aussi qui s’investissent dans l’élaboration des programmes. Par exemple, ils pouvaient me dire : « Tiens, on voudrait jouer la Troisième de Brahms. » Pour des amateurs, c’est plus qu’ambitieux !

 

 

Tu savais déjà que diriger un orchestre exige de gérer un collectif…
Oui, avec des spécificités, bien sûr, selon le niveau des musiciens, par exemple, et selon les petites communautés qu’il faut faire cohabiter à l’intérieur de l’orchestre le plus harmonieusement possible. Par exemple, les trombonistes pouvaient me demander de jouer dans toutes les pièces. Donc on y allait sur les Meistersinger et la Cinquième de Tchaïkovsky… même si, à la fin du concert, ça pouvait paraître un peu étouffe-chrétien !

Tu relates tes expériences polymorphes de chef ou de musicienne d’orchestre en insistant sur trois points fondamentaux :

  • diriger un orchestre, c’est diriger un orchestre, pas « un orchestre en général » ;
  • diriger des amateurs, ce n’est pas diriger des professionnels, et vice et versa ;
  • diriger un orchestre symphonique, ce n’est pas diriger un orchestre de chambre…

L’orchestre de chambre, c’était du velours. Les musiciens me mangeaient dans la main. J’étais la maman qui pouvait tout leur donner, y compris, bien sûr, des conseils sur les coups d’archet. Ils ont progressé tout azimut : placement, justesse, projection… Ils avaient droit à un deux-en-un : cours d’orchestre et cours d’instrument.

 

« Berlin est une ville où tout va très vite »

 

Tu pouvais ainsi mélanger ton versant altiste-prof et ton versant altiste-chef.
Hum, j’ai conscience d’être une chef assez pédagogique. D’ailleurs, j’aimerais bien changer ça ! On verra ce que l’avenir me réserve…

Arrivais-tu à préserver ton versant altiste-artiste, au sens d’interprète ?
À un moment, je me suis rendu compte que je ne jouais presque plus. Je m’étais réfugiée dans la musique baroque parce que ça finissait toujours bien – en mineur ou en majeur, mais avec un accord à trois sons. Ça m’allait. Et les chefs, souvent peu expérimentés, étaient contents quand je leur glissais un conseil. Donc ça marchait bien, même si la vie n’est pas toujours rectiligne. Après ma période Hanovre, j’ai obtenu un poste d’alto solo à la Kammerakademie de Potsdam, un orchestre intéressant. Ça prolongeait mon inclination pour le baroque. J’ai même créé un quatuor à cordes sur instruments anciens, à cette époque. On a joué les deux tiers des quatuors de Beethoven ; et, crois-moi, quand tu interprètes la grande fugue sur des cordes en boyaux, tu t’en souviens…

Au début de notre entretien, tu as décrit l’alto comme un médiateur. Est-ce cela qui t’incite à renouveler régulièrement ta façon de penser la médiation :

  • par la participation à des orchestres variés,
  • par la direction de formations diverses,
  • par un tropisme didactique protéiforme, et
  • par une conception plurielle des œuvres du répertoire ?

Je ne sais pas. Je ne théorise pas ce phénomène, je le vis. Tu vois, je viens de fêter mes cinquante ans. Pour l’occasion, mon chéri m’a offert un piano à queue.

 

 

Mazette, c’est mille fois mieux qu’une Rolex !
Comme il est accordeur et revendeur de piano, il a trouvé un p’tit bijou de 1937, il l’a rénové, j’ai passé des week-ends à astiquer les pédales en laiton… C’est magnifique ! En plus, il est dédicacé par Henry Wood, un chef anglais qui a vécu à cheval sur les dix-neuvième et vingtième siècles. Il a tellement marqué les Proms que, officiellement, depuis sa mort, ils s’appellent « Henry Wood Promenade Concerts ». J’adore ! Et, donc, pour mon anniversaire, j’avais une envie : plein de musique. Ni une, ni deux, j’ai invité plein d’amis musiciens, et on a joué du jazz au sous-sol, de la musique classique au rez-de-chaussée ; mes élèves sont venus, on a fait des quatuors d’altos, un quintette de Dvořák, la Truite de Schubert avec un collègue de l’Opéra qui arrivait à 23 h après son service… J’ai été extrêmement heureuse, ce jour-là. Voilà ce que j’aime et j’aimerais faire :

  • donner des cours, ça me passionne ;
  • me produire en concert avec Bertrand [Giraud], ça se passe extrêmement bien ;
  • continuer de diriger, ça me stimule beaucoup – ces trois activités, je les pratique ; et,
  • si je pouvais pimenter le tout en me produisant en quatuor ou en quintette tous les deux mois, par exemple, ça serait génial…

… mais ce n’est pas gagné ?
Pour le moment, ça n’en prend pas le chemin. J’ai des collègues sympa, à Berlin, mais on a tous le nez dans le guidon. Berlin est une ville où tout va très vite. Il y a plein de concerts de très haute qualité, tout l’temps, partout. Tu ne peux pas suivre. Tu rates toujours quelque chose de magnifique. C’est à la fois hyperstimulant et terriblement frustrant.

 

« La liberté m’inspire »

 

Dans cette frénésie musicale, tu n’es prête à renoncer à aucun petit plaisir…
Aucun. Déjà, parce que je ne renonce jamais. Et pourquoi renoncer à un plaisir, petit ou grand ?

… même pas à la direction.
Non, hors de question de renoncer à la direction. Au reste non plus, d’ailleurs ! Vraiment, pourquoi je renoncerais à quoi que ce soit ? Surtout à la direction ! La direction, pour moi, ça vient de très loin. J’ai quelque chose à réparer avec cet art. Ma mère aurait voulu être chef d’orchestre. Sauf que, vers 1950, les femmes n’étaient pas autorisées à se présenter dans les classes de chefs d’orchestre. En revanche, au cours de ses études pour devenir professeur de collège, ma mère a eu le droit d’étudier la direction de chœur. Moi, j’étais tout le temps dans ses pattes. Je chantais dans ses chorales et, quand j’ai eu quinze-seize ans, elle m’a dit : « Le prochain concert, c’est toi qui diriges ! » Bon, au départ, les gens étaient moyennement enthousiastes d’être dirigés par une gamine. Ça ne m’a pas refroidie. Comme j’avais un côté intello, à l’époque, je les ai impressionnés avec mes capacités d’analyse et de solfège. Le concert s’est plutôt bien passé. Donc j’ai commencé à suivre des stages de direction. Ensuite, je suis rentré au CNSM de Lyon en alto, et je me suis dit : « Ha, c’est dommage, je ferais bien un peu plus de direction… » Hélas, au Sup de Lyon, il n’y avait pas de classe de direction d’orchestre. J’étais bloquée à mon tour, comme l’avait été ma mère, même si les raisons étaient différentes.

La malédiction avait encore frappé !
Je m’en rends compte en te le disant, aujourd’hui, mais il y a de ça ! Du coup, j’ai fait… de la direction de chœur dans la classe de, bon, peu importe. Je me suis bien ennuyée pendant deux ans. Il ne se passait pas grand-chose. Ce que l’on nous proposait ne me remplissait pas. Des chœurs à quatre ou huit parties, ça m’était insuffisant. Je voulais du trente-deux parties, oui, et porter mon attention sur les petits détails autant que sur la ligne générale. Ça, ça m’aurait fait tripper. Pendant ce temps, je continuais d’assister à des stages de direction d’orchestre. Ils nourrissaient mon envie.

 

 

Bien des années plus tard, l’envie est toujours vive.
Oui. Parce que, ce qui est chouette, avec la direction d’orchestre, c’est que je n’ai pas d’enjeu de carrière. Je n’ai pas commencé enfant. Je ne me suis jamais vue « chef d’orchestre ». J’ai toujours été perçue comme une altiste qui pratique la direction. Par conséquent, là où il faut que je sois bonne, là où je n’ai pas le droit à l’erreur, c’est en tant qu’altiste. Marion Leleu doit jouer propre, en rythme, avec un beau son. Si, en tant que chef, Marion Leleu rate une mesure, bah, c’est pas grave. Je n’ai pas de prétention par rapport à ça. Chef, ce n’est pas marqué sur ma carte de visite. Résultat, quand je dirige, je suis très libre. Ce sentiment est terriblement inspirant. Je me suis promis de devenir aussi libre à l’alto qu’en direction. Et là, maintenant, j’y suis.

 

« Vivre, c’est franchir des caps »

 

À présent que tu es libre, il te faut un nouveau défi pour profiter de ta liberté.
Exact.

Lequel sera-ce ?
Aucune idée. Je ne sais pas ce qui va se passer.

Tu as quand même des pistes, j’imagine.
Disons que des perspectives peuvent s’ouvrir. Tu vois, je suis prof des altos de l’Orchestre des jeunes de Berlin depuis une éternité. Quand le Covid nous est tombé dessus, on s’est retrouvé à devoir choisir entre soit annuler un concert, soit inventer un nouveau programme, avec des formations plus petites, respectant les jauges sanitaires. Le problème, c’était le chef. Quel chef accepterait de venir pour trois francs six sous ? Du coup, on a décidé de diriger nous-mêmes. On s’est partagé le programme entre profs. Moi, j’ai dirigé une symphonie de jeunesse de Mendelssohn, avec des instruments à vent en plus des cordes, ainsi que le Concerto pour cordes de Nino Rota – une œuvre magnifique ; et ça s’est extrêmement bien passé. Les musiciens ont apprécié, le public a apprécié et, moi, je me suis sentie à ma place. Dans ma force, mes compétences, mon rayonnement. Et, après, les gens sont venus me voir en s’exclamant : « Mais je savais pas ! » Ben, maintenant, ils savent, et ils savent que j’ai envie. On verra si ça porte ses fruits.

L’envie est en train de se transformer en projet.
En effet. D’autant que j’apprends à sérier mes priorités. On ne peut pas tout faire. J’ai eu un enfant, j’ai rénové ma maison, j’ai enregistré et publié mon CD… Une chose après l’autre ! Mais je sais d’ores et déjà que je veux diriger dans des conditions professionnelles. Je n’ai plus envie de faire de la direction pédagogique. J’ai dirigé des orchestres d’amateurs ; j’ai dirigé des orchestres d’étudiants ; si je refais de la direction, je veux franchir un cap. La vie n’est constituée que de caps à franchir. En voici un qui me tient à cœur.


Photo : Peter Adamik. Illustration publiée avec l’aimable autorisation de l’altiste.

 

Troisième épisode
Le partage comme désir

 

Il n’y a pas une Marion Leleu. Il n’y a pas non plus plusieurs Marion Leleu. Il y a plusieurs Marion Leleu en une. La boule d’énergie en partance pour l’Allemagne, sa patrie d’adoption, le revendique. Du désir d’enregistrer au plaisir d’enseigner, du besoin de découvrir de nouveaux répertoires à la nécessité d’enrichir son arsenal didactique, l’altiste et psychologue naturopathe balaye le spectre de la musique et de la transmission avec une gourmandise qu’elle habille d’une fougue roborative…

 

Marion, jusqu’ici, nous avons évoqué

  • le rôle spécifique de l’alto,
  • la polymorphie de son répertoire et
  • les multiples possibles qui s’offrent aux altistes… ou qu’ils vont chercher avec les dents !

Il est temps de découvrir le making of ton disque, 1919. Pourrais-tu nous expliquer comment ça monte, un désir de disque ? Parce qu’il y a quelque chose de paradoxal, dans ce genre de projet : l’artiste a

  • le talent,
  • l’idée,
  • l’énergie,
  • le savoir-faire musical,

mais il est aussi la vache à lait d’un label qu’il finance… Vues ces conditions, on imagine que, derrière le disque, il y a un sacré désir !
Je ne me reconnais pas dans ce que tu décris, sinon dans le fait qu’un disque, ça vient d’un désir. Un disque, c’est prenant. Ça arrive après une période de gestation ; et ça vient de la rencontre avec un musicien – en l’espèce, Bertrand Giraud. Quand on ne connaît pas Bertrand, on peut s’imaginer qu’il est bougon. Pourtant, dès qu’on a commencé à travailler ensemble, on s’est rendu compte qu’il y avait une entente musicale très profonde entre nous. Bertrand est un musicien de grande classe, sensible et à l’écoute. Donc je me suis dit : je veux faire un disque avec lui.

 

 

Avant cette évidence, un projet discographique aussi personnel t’avait-il démangé ?
J’ai voulu faire un disque avec des collègues que j’estime, et elles ont eu froid aux pieds en me disant : « On ne sait pas si on arrivera à te suivre… Et puis un disque, comment on fait ? » J’ai abandonné ce projet, pas mon idée. Moi, j’aime faire des choses. Je n’avais jamais fait de disque ? Ben, c’est pas grave, on fonce et on verra bien ce qui s’passe ! Bertrand, lui, en avait déjà fait dix. Il était partant d’emblée, et son expérience m’a beaucoup aidée.

 

« Parfois, ce qui est compliqué se révèle simple »

 

Tu avais le casting, quid du programme ?
Je savais que l’on enregistrerait Clarke et Hindemith, dont les œuvres étaient de 1919. Il me manquait une pièce pour boucler la set-list, donc j’ai commencé à chercher ce qui a été écrit en 1919 pour l’alto. Je m’attendais à dénicher des tas de merveilles, mais je dois avouer que je suis tombée sur pas mal de trucs abracadabrantesques ou pas très intéressants.

Tu as dû regarder du côté de Nadia Boulanger…
Nadia Boulanger est une grande musicienne, mais la pièce que j’ai regardée ne m’a pas emballée. Or, j’avais besoin d’une composition que j’aie envie de défendre. C’est à ce moment que je suis tombée sur Joseph Ryelandt via ismlp. La partition était rudimentaire : c’était le scan d’une édition de copiste, lisible mais simplement calligraphiée. On commence néanmoins à jouer ça avec Bertrand, on trouve ça très beau. Tellement beau, même que l’on se dit : « Ça devrait être réédité ! »

Partant, tu t’y es collée.
Oui. J’ai proposé l’idée à un copain qui s’occupe plutôt d’édition baroque, ça l’a effrayé. Alors, je me suis tournée vers une maison d’édition que j’aime beaucoup, Partitura. C’est une boîte spécialisée dans la musique de chambre, c’est-à-dire que la partie d’alto a aussi la partie de piano dessous, pas seulement l’inverse. Mon interlocutrice – elle-même ancienne altiste de l’orchestre de la radio de Karlsruhe, je crois – était très excitée par cette perspective, à un petit détail près : il me fallait obtenir l’autorisation de la famille du compositeur. Je lance donc mon enquête, au cours de laquelle j’ai rencontré plein de gens charmants. Je trouve une université où Ryelandt n’était pas inconnu ; on m’oriente vers le biographe du musicien ; j’entre en contact avec David Vergauwen, un monsieur absolument charmant, qui accepte au passage de rédiger un texte pour le livret et qui me donne les coordonnées de la famille du compositeur ; ma proposition leur plaît tellement qu’ils ne réclament pas le moindre centime, juste quelques exemplaires du travail terminé. Parfois, ce qui est compliqué se révèle plus simple que prévu !

 

 

Je ne vais pas révéler de grands secrets en soulignant qu’un disque, c’est un casting, un répertoire… et des instruments pour jouer. Toi, tu avais ton alto ; mais comment Bertrand et toi avez choisi le piano formidable que l’on entend sur le disque ?
J’ai demandé conseil à Daniel Weingartner, mon ingénieur du son préféré. Il m’a suggéré de me tourner vers Stephen Paulello. J’en parle à Bertrand, qui s’enthousiasme en m’expliquant qu’il rêve d’enregistrer sur ces pianos géniaux. La rencontre entre Bertrand et le piano a très bien fonctionné et, moi, j’ai découvert Stephen, un type d’une culture et d’une intelligence rares. Il a enseigné en fac, il est aussi ingénieur… Il est épatant. J’adore les gens qui sortent du commun et qui avancent. Peut-être est-ce aussi parce que, des personnalités atypiques comme lui, me rappellent mon père…

 

« Quand je fais quelque chose, mon seul but est de le faire »

 

C’est ainsi que, petit à petit, les planètes de 1919 se sont alignées.
… et bien alignées ! J’étais notamment contente de l’équilibre du programme. Nous avions

  • une pièce peu connue ;
  • une œuvre d’un compositeur masculin vraiment connu ;
  • et une sonate – très connue au moins par les altistes, contrairement à ce que tu écris : tout le monde la joue, en Allemagne ! – d’une compositrice.

Admettons que, en écrivant que la sonate était peu connue, j’ai gribouillé une sottise… ou révélé la relativité du concept car, enfin, en dehors du microcosme altistique, Rebecca Clarke ne me paraît pas être hyperstar… si ?
Non, c’est ça ce qui est étonnant. J’ai fait des recherches sur elle. Je n’ai pas trouvé grand-chose. Il existe un site à son nom, où des gens essayent de rééditer une thèse sur elle… mais ils ont du mal. Et c’est vraiment dommage, car elle a écrit de la musique de chambre, notamment un Trio avec piano de très bonne tenue, ainsi que, tiens donc, beaucoup de musique chorale.

Parce que c’est une femme, sous-entends-tu.
Oui.

Donc tu te sens solidaire d’elle.
Pas que parce que c’est une femme, évidemment. Je l’admire parce que c’est une excellente compositrice. J’imagine ce qu’elle a subi pour devoir écrire surtout de la musique pour chœur. En plus, elle est morte le 13 octobre ; et, moi, je suis née le 13 octobre. Mine de rien, ça nous rapproche aussi !

 

« J’ai hésité à faire un disque noir »

 

Une fois le programme consolidé, ce qui n’est pas une mince affaire, pourquoi faire un disque ? Je suis volontairement provocateur, mais pas uniquement : puisque ce n’est pas que pour dire « hey ! je suis une altiste de haut niveau ! » (sinon, tu aurais sans doute choisi d’autres œuvres, selon une autre logique), est-ce

  • pour rendre hommage à un répertoire partiellement méconnu,
  • pour honorer un instrument qui – ne t’en déplaise – n’est pas toujours considéré en tant que soliste potentiel, ou
  • pour montrer qu’une artiste peut aussi de son propre chef porter, inventer des projets, par exemple ?

Bref, qu’est-ce qui palpite, dans cette histoire ?
Tu poses la question du but. C’est pas moi du tout, le but. J’aime pas trop faire les choses et avoir un but hors des choses que je fais. Le but en lui-même était de réunir ces trois œuvres et de faire un beau disque. Après, si on peut l’utiliser pour avoir quelques concerts, tourner, avoir une visibilité en tant que duo avec Bertrand ou montrer ce que Marion Leleu sait faire en dehors des cours d’alto qu’elle dispense, super, mais ça ne va pas plus loin que ça. J’ai même hésité à faire un disque noir parce que c’est vrai que ça sonne mieux. Les jazzeux le font, pourquoi pas moi ?

 

 

Vinyle ou laser, tu poses la question du disque physique versus le streaming.
Le disque, c’est important. Même le livret, sur lequel tu as tiré à boulets rouges…

… parce que la version française était indigne du contenu sonore…
… je ne suis pas sûre que ça touche tant que ça de gens. Beaucoup m’ont dit : « Ben, pourquoi je l’achèterais puisque je peux le télécharger ? » Certains ont ajouté : « J’ai plus de lecteur CD ! »

Tu t’es sentie un peu comme les mamies qui essayent de refourguer des VHS ?
Roh, non ! Mais on est bien d’accord que la diffusion physique de ce projet si important pour moi et pas si stupide à l’égard du répertoire musical, ça va rester anecdotique. En revanche, je trouve intéressant d’être la première à enregistrer la sonate de Joseph Ryelandt et de la rééditer. Ça pourrait devenir une référence…

Actuellement, c’est la référence.
Parce qu’on est les seuls ? Mais, tu sais, techniquement, ce n’est pas une sonate si difficile que tu le crois. Par rapport à la sonate de Clarke, c’est infiniment plus facile. À 15-16 ans, un bon élève peut jouer ça sans problème.

C’est peut-être « facile », toutes proportions gardées, mais c’est courageux. Les programmateurs risquent de ne pas voir l’intérêt d’encourager la diffusion d’un compositeur inconnu…
C’est bien une réflexion de Français ! Et les Belges, t’y penses ? Plus généralement, on n’a pas tant que ça d’œuvres post-romantiques de qualité à notre disposition, nous, les altistes. Sinon, faut qu’on pique du répertoire aux autres. Qu’est-ce qu’on va jouer ? La sonate de Franck pour violon, que l’alto s’accapare en la laissant dans la tonalité sans transposer ? Merci, y a pas que ça !

 

« C’est qui, l’autre ? »

 

Ce disque, c’est une manière de célébrer ton indépendance, non ?
En quel sens ?

Tu produis ton travail qu’est 1919, tu enseignes via ta méthode en cours de formalisation, et tu te considères comme une femme qui en a marre de la supposée domination masculine.
Ha ha ha ! Tu crois que je suis ça ?

C’est ce que le livret de 1919 exprime, me semble-t-il.
Tu lis bizarrement, peut-être…

 

 

Posons cette hypothèse, et concentrons-nous sur ta pratique de la pédagogie élargie. Pour toi, enseigner va de pair avec la pratique de l’accupressure, de la psychothérapie, de la naturopathie, de…
N’oublie pas d’ajouter l’intégration des réflexes primordiaux. C’est ma dernière découverte ! Ça va changer les dix prochaines années de ma pédagogie parce que c’est absolument génial.

Comment articules-tu ces différentes propositions, inspirées de thérapies alternatives, dans ta pratique pédagogique ?
Peut-être comme beaucoup de profs investis dans leur travail : en en faisant une affaire personnelle. Intime. Structurante. Je suis sorti du Sup’ de Lyon avec une bonne confiance en moi, et je suis sorti de mes années avec Tabea Zimermann avec une mauvaise confiance en moi. Sans le vouloir, Tabea m’a cassée.

Que s’est-il passé ?
La situation a beaucoup joué : on avait très peu d’écart d’âge ; ce qu’elle faisait me semblait absolument inaccessible ; je ne voyais pas ma place en tant qu’altiste à côté de ce monument. Je suis sortie de cette formation complémentaire en étant assez traqueuse. Dès lors, pour moi, les concours d’orchestre sont devenus plus que difficiles. Je jouais bien mais, sous la pression, mes moyens n’étaient pas au niveau de mon potentiel. Donc j’ai été obligée de chercher pourquoi ou de quoi j’avais peur quand je suis sur scène. De mal jouer ? Non. Alors, de quoi ? Du jugement de l’autre ? de qui ? C’est qui, l’autre ? mes parents ?

 

« On ne fait pas un CD pour les autres, c’est pas vrai »

 

Tu as trouvé des réponses dans l’EFT.
Oui, cette technique des tapotements fondée sur le rééquilibrage énergétique et émotionnel s’est révélée trrrès efficace. Elle fonctionne comme un couteau suisse. Tu peux l’utiliser dans plein de cas. T’as mal à la tête, tu l’utilises. T’as peur pour un truc, tu l’utilises. T’es énervé par un collègue, tu l’utilises. Et l’intensité des sensations désagréables descend de 8 à 6 en trois minutes, de 6 à 4 en quatre minutes, c’est quand même très appréciable ! En plus, dès que tu as appris la technique, tu peux faire ça tout seul. Ce n’est pas une substance chimique, donc tu ne te détruis pas et tu n’es pas dépendant…

 

 

Bah, on peut être dépendant à autre chose qu’à des pilules…
… sauf que, là, tu n’es dépendant ni d’un dealer, ni d’un thérapeute ! Par exemple, tu peux te faire une séance directement avant d’entrer en scène. Si on peut supprimer la souffrance par cette technique, mais, bon sang, qu’est-ce qu’on attend ? Regarde : j’ai fait de la musique de chambre avec des musiciens de la Philharmonique de Berlin dans leur propre salle. Donc, eux, ils étaient immensément stressés parce qu’ils jouaient chez eux. Et moi, avant d’entrer sur scène, j’ai senti qu’ils étaient super nerveux. J’ai trouvé ça fou. C’est tellement prouvé que, s’ils sont là, c’est qu’ils sont excellentissimes !

Mais ils faisaient leur Marion Leleu au carré : je suis dans mon domaine, je suis excellent et en plus je joue à domicile… On comprend le stress, non ?
Quand t’as pas le droit à l’erreur, forcément, t’es sous pression.

Et toi, t’étais relax ?
Bah, non, bien sûr, j’étais très stressée. Toutefois, en les voyant, je me suis dit : « Héhé, mais, moi, je ne suis pas d’ici ! Moi, j’ai le droit à l’erreur ! » Et tu sais quoi ? Je suis entrée sur scène en ayant conscience que j’avais le droit à l’erreur. Je crois que c’est ça qu’il faut faire : entrer sur scène en ayant droit à l’erreur. Parce que, en fait, t’es libre. On s’en fout, de la perfection ! Et ça marche pour mon CD. Quand j’ai vu que tu me tirais dessus, je me suis souvenu de ma philosophie, qui est : « Je dis pas que j’ai fait un truc parfait. Ça vous plaît ? Super. Ça vous plaît pas ? Ben, tant pis. »

Précisons que mes réserves portaient sur la version française du livret, pas sur le contenu du CD. Or, c’est évidemment l’essentiel, cette volonté de partager ton savoir-faire, ton talent, tes découvertes et ton envie au curieux qui a la chance de découvrir 1919…
Bon, à ceci près qu’on ne fait pas un CD pour les autres, c’est pas vrai. J’ai fait ce disque parce que je pensais que le programme était palpitant. Je l’ai fait pour mon père, qui est décédé un an avant, et qui m’a donc offert les fonds nécessaires pour financer le projet. Je l’ai fait pour Jean-Philippe Vasseur, mon ancien professeur, décédé lui aussi en 2021, qui m’avait appris la sonate de Hindemith et m’en avait montré la beauté. Mes projets sont très émotionnels. L’envie n’est pas rationnelle : elle part forcément de quelque chose d’émotionnel. Et pas du tout, contrairement à ce que tu sembles subodorer, de quelque chose de stratégique pour ma carrière. Moi, j’m’en fous. Je sais que, demain, je peux être écrasée par un tram.

 

« Si c’est utile, il faut le faire »

 

Ha, ça m’rassure, je croyais être le seul à dire : « J’ai mis mon costume au pressing, si je meurs, récupère-le, j’ai payé pour son nettoyage ! » Mais, soyons sérieux, ton rapport à l’EFT et aux thérapies va plus loin. Tu es naturopathe aussi…
Psychologue naturopathe, plus exactement.

… tu fais du coaching, tu revendiques d’aider des gens face à des « personnalités narcissiques » ou des traumatismes d’enfance… Donc on est au-delà de la musique. Est-ce un arsenal technique que tu peux utiliser ou est-ce une mission qui aspire une partie de ton activité professionnelle ?
Bah, je vais te dire ce qui s’est passé. Au départ, je voulais juste aider les gens à mieux jouer de l’alto. Puis je me suis rendu compte que, parfois, leur expliquer comment il fallait mieux jouer était vain : pour qu’ils jouent mieux, il faut d’abord qu’ils aillent mieux. Donc, dans ma vie de pédagogue, la question perpétuelle, c’est : qu’est-ce qui gêne l’élève qui est en face de moi ? Est-ce qu’il ne sait pas assez bien tenir son archet, conduire son archet, poser ses doigts, je ne sais quoi ? En somme, a-t-il besoin d’une réponse altistique ? ou n’a-t-il rien compris à la pièce, et il a besoin d’une réponse musicologique ? ou n’a-t-il pas confiance en lui, ou est-il énervé contre un collègue et, donc, énergétiquement, y a plus rien qui fonctionne et il ne peut plus se concentrer sur ce qu’il fait ? En tant que pédagogue, je veux aider. Quand un élève souffre, je vois ce qu’il fait mais je vois beaucoup plus fort : je vois ce qu’il pourrait faire. Certains font du crincrin et, moi, je les imagine détendus, produisant un super son. Je les vois. Je les entends. Et je veux les emmener vers ça.

 

 

Tu leur dis ?
Mais jamais ! Je refuse de mettre mes élèves sous pression. Même dans mon école. J’ai confiance que chaque être humain a envie de devenir meilleur et que je n’ai pas besoin de le pressuriser pour qu’il y arrive. Donc, si tu fais une erreur, je l’accepte, je la pardonne… mais je ne m’empêcherai pas de la corriger. C’est aussi mon travail !

C’est un peu la philosophie de l’EFT, non ?
En quel sens ?

« J’accepte mon état tel qu’il est, et je vais travailler dessus » est l’un des mantras de cette pratique, non ?
Il est certain que l’on ne peut pas changer quelque chose sans l’accepter telle qu’elle est. Tu veux faire des travaux dans une rue ? D’abord, tu dois regarder dans quel état elle se trouve. Il faut accueillir ce qui est. On ne peut pas changer quelque chose que tu n’acceptes pas. C’est impossible.

Tu as conscience que, chemin faisant, tu froisses l’image archétypale du prof. Cette inclination pour l’EFT contribue-t-elle aussi à la spécificité de ta propre méthode, dont on parlait au début de l’entretien ?
C’est ce que certains me disent. J’imagine que c’est aussi pour ça que l’on me demande de former des formateurs. En 2021, on m’a aussi demandé de remplacer un « prof de didactique pour les cordes aiguës ».

Un prof de didactique, soyons clairs, c’est celui qui apprend aux profs à apprendre.
Je l’ai fait, et ça me passionne. Je trouve ça génial. Les étudiants sont d’un niveau exceptionnel. Ils jouent extrêmement bien. Et ils ont envie que je leur apprenne comment on peut apprendre l’alto à d’autres. Moi, j’avais l’habitude d’enseigner. Mais enseigner comment enseigner, c’est vachement intéressant !

Est-ce qu’il n’y a pas le risque d’empiler les couches ? Après enseigner, enseigner comment enseigner, OK ; puis enseigner comment « enseigner comment enseigner » ?
Et alors ? Si c’est utile, il faut le faire !


 

Quatrième épisode
L’expérience comme créativité

 

De la technique de l’Indien aux réflexes intra-utérins, de la direction non-patriarcale à l’enseignement évolutif, Marion Leleu multiplie les pistes pour dérober la musique à la routine. Au terme de notre entretien, elle esquisse une vision dynamique de ses activités artistiques, refusant

  • les étiquettes consensuelles,
  • les contenus vitrifiés et
  • l’autosatisfaction paresseuse

pour, toujours, enrichir sa palette

  • d’artiste,
  • d’enseignante et
  • de chef.

 

Marion, abordons ce dernier épisode avec une question qui fâche. En effet, tu as esquissé quelques-unes de tes nombreuses casquettes a priori complémentaires. Mais n’as-tu pas craint que, à force d’être prof, tu grignotes ta crédibilité d’artiste ?
Ben non, pourquoi ?

Les grrrands artistes peuvent être profs dans d’hénaurmes institutions, ce qui renforce leur crédibilité. Mais certains musiciens craignent d’être catégorisés comme « juste bons à être profs ». Tu n’as jamais ressenti la crainte de ce stigmate ?
Jamais. Mais peut-être que, en France, c’est pas pareil. Faudrait plutôt voir avec Bertrand. Il me parle parfois de son expérience au Raincy. Quand il vient à Berlin et qu’il entend mes élèves, il constate qu’il existe une différence très nette entre nos expériences pédagogiques. Moi, les cours, ça me touche. Je ne suis pas juste là pour donner des conseils techniques. Il se joue quelque chose de beaucoup plus profond, de beaucoup plus intime. Ça arrive au moins une fois par semaine que l’élève et moi ayons les larmes aux yeux parce que, ce qui s’est passé pendant ce cours, ç’a été fort. J’imagine que tous les profs, même les profs de grands élèves, ne sont pas comme ça ; et je m’en fiche. Moi, je ne peux pas être autrement. J’ai besoin de creuser cet espace qu’est le cours. De donner à l’élève tout ce que je peux lui donner.

 

« Mon but est que les élèves se sentent bien »

 

D’où ton souci de renouveler ta boîte à outils.
Évidemment ! Et d’où mon choc quand j’ai rencontré l’EFT ! Je me suis dit : « Bon sang, mais c’est bien sûr ! Pourquoi on se met sous pression alors que l’on peut baisser le stress ? »

Dans mes souvenirs d’athlète, je trouvais que la pression, par exemple celle que l’on ressentait avant la course où fallait pas se rater, était un superstimulant, et je n’aurais voulu pour rien au monde que l’on me vole ce moment d’excitation et, toute proportion gardée, de danger pour lequel j’avais tant travaillé. En même temps, je suis pas devenu champion olympique, euphémisme… Toi, tu donnes les bases de l’EFT à tous tes élèves ?
Oui, mais ils ne sont pas obligés de l’utiliser.

Comment ça se passe ?
Quand ils entrent dans ma classe, je leur explique : « Avant les auditions, on peut faire de l’EFT. »

Pour ceux qui nous liraient sans être musiciens, précisons que l’audition, l’examen, le concours, pour un musicien, c’est un moment plus que crucial.
C’est le but du travail. Si, à ce moment-là, on prend conscience de l’enjeu, on peut se laisser paralyser par la peur de mal faire.

 

 

L’EFT t’est utile dans ces moments. Tes élèves sont-ils aussi convaincus que tu l’es ?
Largement. La preuve que l’EFT fonctionne, c’est que mes grandes élèves tiennent à montrer la technique aux petites. Moi, je peux dire : « Antonia, tu sais pas encore faire, tu vas avec Henriette faire l’EFT derrière la porte. » J’applique aussi cette technique avec de grands groupes. Dernièrement, j’ai fait ça à l’orchestre des jeunes de Berlin. Je leur ai distribué des p’tits papiers en couleur pour qu’ils évaluent l’intensité de leurs différentes émotions. Combien je me sens nerveux ? C’est à quel endroit dans mon corps, cette nervosité ? On fait deux-trois tours d’EFT, les mômes retrouvent leur énergie et entrent sur scène.

Tu sais ce que je vais te dire.
Non.

Bon, alors ça vaut la peine que je le dise : cette pratique n’est pas reconnue scientifiquement. Ça ne lui enlève pas son efficience en soi, mais je suis obligé d’admettre que ce tu me décris me rappelle les narratifs autour des « assists » ou de la gestion du stress dans l’Église de scientologie, à laquelle adhèrent de trrrès grands artistes – dans un autre entretien au long cours, j’en avais parlé avec Cyprien Katsaris…
Ça n’a rien à voir. Personne ne paye. Il n’y a ni gourou, ni organisation. C’est juste une technique. Le but est que les élèves se sentent bien. Si ça ne fait pas partie de l’arsenal de la médecine mais que ça ne cause aucun mal à personne et que ça fonctionne du tonnerre, où est le problème ?

 

« Tu joues mieux quand tes réflexes sont intégrés »

 

Tu l’as rapidement évoqué, l’EFT n’est pas le seul outil, disons, original que tu intègres à ta pédagogie musicale.
Oui, très récemment, je me suis intéressé aux réflexes primordiaux…

… que l’on retrouve aussi sous le nom de « réflexes archaïques primitifs » ou de « réaction non-conditionnée du nourrisson ». Qu’est-ce qui t’a poussée à explorer cette voie ?
Je me suis toujours demandé pourquoi certaines personnes me semblaient douées et d’autres moins. Et j’ai pensé : « En fait, c’est quoi, être doué ? » Parfois, j’ai devant moi un élève doué émotionnellement, intellectuellement, sentimentalement, pour dire quelque chose mais ses mouvements sont raides, inadaptés, et je me dis : « Ben, que se passe-t-il ? » Eh bien, il est probable que cet élève ait des réflexes primordiaux qui n’ont pas été intégrés.

 

 

Les réflexes primordiaux sont réputés être des gestes hérités de la vie intra-utérine…
On a tous des gestes incontrôlés, toi comme moi. Quand tu tournes la tête, ton bras peut partir ailleurs ; quand tu conduis, tu peux avoir des gestes bizarres… Ce sont des réflexes primordiaux asymétriques qui n’ont pas été intégrés. Quand tu joues de l’alto, tu joues mieux quand ces réflexes sont intégrés. Moi, cette perspective révolutionne mon enseignement, parce que c’est la folie !

Et néanmoins, tu as conscience que cette interprétation peut paraître saugrenue aux sceptiques.
Qu’est-ce qui ne paraît pas saugrenu aux sceptiques ? Moi, je constate des faits. Hier, mon concert s’est super bien passé. Pourquoi ? Parce que je me suis rendu compte que, depuis cinquante ans, mon côté gauche était paralysé. Donc j’ai trouvé des stratégies pour devenir une très bonne altiste malgré tout, mais, a posteriori, je me considère comme handicapée. Les collègues se moquaient de moi parce que je renversais mes verres ou ma tasse et que je me cognais. Tu parles d’une rigolade ! Ma maladresse n’était pas une posture. Elle était due au fait que mon côté gauche n’était pas intégré. J’étais victime d’une déficience neurologique.

 

« Pour calmer les enfants, rien ne vaut la technique des Indiens ! »

 

Tu imagines bien les réactions :

  • tu es devenue altiste virtuose mais tu te présentes comme handicapée ;
  • tu es une enseignante de haute volée et tu expliques devoir puiser dans ta vie intra-utérine pour faire progresser tes élèves…

Et alors ? C’est fascinant de déboucher là où même la psychologie ne peut pas aller ! Je recule d’un cran dans mon projet, donc j’avance, et j’en suis infiniment heureuse.

OK, re-question qui fâche : est-ce que, au bout d’un moment, tes élèves ne te trouvent pas un brin bizarroïde voire sectaire ?
Ha, non ! Pourquoi ils penseraient ça ? Il y a dix ans, quand j’ai commencé l’EFT, j’étais peut-être une originale. Aujourd’hui, je n’ai plus de problème par rapport à ça. C’est fini. Quand j’ai commencé à proposer des ateliers EFT dans des masterclass, ce sont les profs d’instruments qui m’ont défendue parce qu’ils ont constaté que ça aidait les élèves à arriver sur scène plus détendus. Ce qui me sert, c’est que je suis tellement pointue sur l’alto que je suis respectée. Pédagogiquement, ce que je mets en place, ça marche. Donc, quand je suggère d’essayer une nouvelle technique, j’ai une crédibilité qui incite les gens à ne pas rejeter a priori ma proposition.

D’autant que tu ne forces pas tes élèves à intégrer tes convictions…
Non, surtout pas. Parfois, je ne leur en parle même pas. Je pense à une de mes élèves les plus douées. Elle, elle n’a pas besoin d’EFT. Tu lui dis : « Tel jour, tu joues tel concerto », elle le joue, ça ne lui pose aucun problème. Mais Antonia est une exception ! Les autres peuvent tirer profit des techniques que j’explore. Cependant, s’ils rechignent à le faire, libre à eux !

La frilosité que j’imagine n’existe donc pas en Allemagne ?
Je ne dirai pas cela en ces termes. Simplement, j’ai une expérience, des résultats et un atout : je suis naturopathe psychologue. J’ai un diplôme dans ce domaine. En Allemagne, ce papier est solide et rassurant. Pour autant, je ne le mets pas en avant. Avec les enfants, je dis juste : « Est-ce que vous voulez qu’on utilise la technique des Indiens pour se calmer avant le concert ? » Au fond, quelle est la différence entre faire des exercices de respiration et de l’auto-tapotement ? L’enfant tapote lui-même sur lui-même. Je ne rentre pas dans son espace intime. Note-le bien, parce que c’est très important : je ne rentre pas dans son espace intime.

 

« Je n’ai jamais eu envie d’être le boss »

 

Alors entrons, nous, dans ton espace intime : le monde de la musique est parcouru par les questions sur la parité, la féminisation donc le sexisme. Dans ton livret, tu dénonces l’oppression plus misogyne que patriarcale dont les femmes ont souffert, notamment les compositrices et, spécialement, Rebecca Clarke.
Si c’est le but de ta question, sache que je ne me sens pas du tout féministe. Par exemple, on m’a souvent demandé : « Ça vous fait quoi d’être chef d’orchestre en étant femme ? » Ça fait d’être chef d’orchestre, c’est tout ! Je suis censée comparer avec quoi ? Non, vraiment, je ne me sens pas féministe. En revanche, je pense que j’ai beaucoup souffert durant, disons, les vingt premières années de ma carrière d’un aveuglement que j’avais : je ne voyais ni les problèmes de hiérarchie, ni les problèmes de territoire. Alors, évidemment, je mettais parfois les pieds dans le plat. Résultat, il est possible que certains aient douté de ma bonne foi, en se demandant : « Mais pour qui elle se prend ? » Moi, je me prenais pour rien, pour personne. J’avais envie de faire de la musique et de bien la faire. J’avais une idée sur la manière dont il fallait jouer telle œuvre. Donc je le disais, tout en pensant : « Si on n’aime pas mon idée, ben, tant pis, c’est pas plus grave que ça ! » Alors que, si, pour tel ou tel collègue, c’était gravissime d’avoir osé suggérer quelque chose puisque lui était dans l’ensemble depuis deux ans de plus que moi !

 

 

Tu n’es pas féministe, mais tu es pour la parité, c’est-à-dire l’égalité entre pairs.
Oui, je suis pour la parité entre vivants, tout simplement. Pas qu’entre hommes et femmes. Je propose la parité aux enfants. Aux vieillards. Je ne veux pas de la posture qui consiste à dire : « Je suis au-dessus de toi » ou à se comporter comme si, à l’inverse, j’étais inférieure à tel ou tel.

En tant qu’enseignante, j’imagine pourtant que tu dois adopter une posture d’autorité, plus ou moins rigoureuse…
Il faut jouer finement pour déterminer quelle quantité de parité soutiendra l’élève. En général, l’expérience me permet de bien gérer cet ajustement.

Tu retrouves cette nécessité d’être juste quand tu diriges.
Comme chef, c’est à la fois pareil et différent que comme enseignante. Devant l’orchestre, je cherche la parité utile, mais je dois aussi tenir compte du groupe. Durant les cinq années où j’ai dirigé régulièrement un orchestre, je pense que 80 % des musiciens étaient très satisfaits. Avec les autres, je sentais que ça ne passait pas. J’ai mis du temps à comprendre que ce qui m’était reproché, c’était de ne pas être hiérarchiquement au-dessus. Je n’étais pas suffisamment patriarcale. Je n’étais pas le boss.

Tu as appris de ces dissonances…
En effet, ce sont des choses qui se règlent avec l’âge et la maturité. Quand tu gagnes en expérience, tu gagnes en assurance et en autorité. Et puis, il faut espérer que les mentalités évoluent un p’tit peu. Peut-être que, progressivement, les musiciens apprendront à faire de la musique sans avoir besoin d’être en dessous du chef. Le chef est là pour aider. Pour guider. On dit qu’il « dirige » ; en réalité, le chef est le premier de cordée. Moi, je monte d’abord, et les autres sont derrière, mais on monte ensemble, et c’est ça qui compte !

 


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Pour découvrir l’ensemble des vidéos pédagogiques de Marion Leleu, c’est sur cet autre là.
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L’Or du Rhin, La Monnaie, 7 novembre 2023 – 2

Aperçu du décor final du « Rheingold » à la Monnaie (Bruxelles), le 7 novembre 2023. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Nous avons quitté les dieux – et singulièrement Wotan – en plein constat d’impuissance, alors même que le mitan du livret de L’Or du Rhin n’est pas arrivé. Il est temps de passer du côté de leurs challengers.

 

I.
Les dieux au défi du médiocre

En défiant les dieux, les audacieux devraient renforcer l’autorité de leurs adversaires : qu’est-ce qu’une fourmi devant un mammouth, sinon un faire-valoir de misère ? Pour le suspense, ils pourraient grappiller des miettes du gâteau divin et se rapprocher des dieux en récupérant un chouïa de leur pouvoir qui se défait. Las, il n’y a plus rien à gratter. Le pouvoir est pourri et, même quand on en grignote un extrait, on n’y gagne rien. En revanche, les adversaires des dieux ont bien un effet : ils contribuent à la dégradation des dieux.
D’une part, en effet, le concept même de « dieu » ne vaut plus rien. Le concept est usé, flouté, dégradé. Déjà parce que, on l’a rappelé dans le premier épisode, il existe une foultitude d’ersatz de dieux, allant des des demi-dieux aux proches parents de dieux. Et aussi pare que, si on s’intéresse à ce que recoupe la notion de dieu, c’est effarant : Wotan, le king, est un queutard qui veut kiffer la vibe en tirant des coups tant qu’il a encore un peu d’ascendant ; Fricka rêve platement de ramener le couple à la maison, comme chantaient peu ou prou les fouteboleurs naguère ; bref, aucun des membres de cette caste jadis huppée n’a d’aspiration ou d’inspiration un tant soit peu élevée.
D’autre part, le fait que lesdits dieux affrontent des adversaires médiocres les ensuque un peu plus dans la vase de leur marigot. Ces Excellences Sublimissimes ne doivent-elles pas tour à tour affronter des géants cons comme des serpillières fatiguées puis des nains d’une imbécillité crasse dont le plus malin se transforme en crapaud pour impressionner ses ennemis ? Ben si, tel est leur programme dans L’Or du Rhin. Spoilons l’histoire : à l’arrivée, les dieux gagnent contre les tebê et les minus. Tu parles d’une victoire de prestige, celle qui consiste à châtier des muscles sans cervelle et des gnomes arriérés ! À part une victoire de l’équipe de France devant la réserve de Gibraltar, deux centième équipe mondiale au ranking, déclenchant l’enthousiasme de la presse aux ordres et des sots désœuvrés, on ne connaît guère plus ridicule.
Dans cette perspective, le duo du II entre le superstupide Fasolt (Ante Jerkunica) et le moins stupide mais stupide quand même Fafner (Wilhelm Schwinghammer), les deux géants, témoigne de cette course à la médiocrité qui n’est rien d’autre qu’une course à la mort de la divinité. Sans doute est-ce cette médiocrité rampante qui mortalise, pour ainsi dire, les dieux. Face à un Wotan hors sol, les géants, eux, se contentent de réclamer leur dû. Certes, sans doute à bon droit, le vibrato d’Ante Jerkunica pourra paraître un rien lâche à certains en dépit de la solidité du timbre, mais peut-être cette générosité dans les tenues contribue-t-elle à traduire la fragilité sous-jacente des super maçons. L’employé honnête est toujours à la merci de l’employeur, l’Histoire récente du droit du travail, au Qatar comme en France, est là pour le rappeler. Sans originalité, la mise en scène insiste donc sur le contraste entre le statut mythométaphysique de la clique divine et l’effondrement de leur monde grâce à un canon foireux de la mise en scène actuelle des spectacles lyriques, qui consiste à remplacer les chanteurs par des substituts. C’est une danseuse çà, des comédiens muets là ; ici, ce sont des enfants.

 

II.
L’opéra au défi de la mise en scène

Après les filles nues, on passe un step dans le doublage avec ces jeunes figurants – habillés, eux – chargés de symboliser les dieux en adoptant une chorégraphie alla Robert Wilson, le rigolo qui a su faire valider l’épouvantable consternation du rien par les plus hautes instances de la Qulture. Alors que les bas-reliefs plantant le décor disparaissent de scène, ces inutiles gamins chantent en play-back. Hors champ, les artistes s’égosillent en bord plateau, côté jardin. On croit sans mérite deviner un sens possible du subterfuge attristant, indiquant que les colosses divins ne sont plus que des enfants – aussi leur voix porte-t-elle moins dans le monde que serait la salle. Cette métaphore un rien sponsorisée par Stabylo-Boss pour Anabrevet a légitimité à agacer pour au moins trois raisons.

  • D’abord, elle prend le spectateur pour un imbécile, ce qui n’est pas spécialement agréable, d’autant qu’elle évite toute créativité en copiant-collant des pseudo astuces stupides vues ailleurs.
  • Ensuite, elle empêche l’auditeur de profiter de la plénitude des voix, surtout s’il éprouve quelque compassion pour les artistes châtrés par un artisan d’un égocentrisme antimusical (réussi au sens où les bons médias ont parlé de « L’Or du Rhin de Romeo Castellucci »).
  • Enfin, elle frustre le mélomane de sa jouissance sonore consubstantielle au projet wagnérien.

De fait, l’option de la sourdine supposément symbolique

  • pénalise la musique,
  • déséquilibre le dialogue entre l’orchestre et les solistes, et
  • égratigne le concept wagnérien non pas de tonitruance mais
    • de solidité,
    • de construction et
    • de vaillance.

Tant pis, semble postuler Romeo Castellucci, pour ceux qui viennent d’abord à l’opéra pour

  • le beau,
  • le saisissant et
  • l’admirable.

Tant pis aussi pour le sens le plus poignant de cette tragicomédie, qui ne dit pas que les dieux ne sont plus rien : ils continuent substantiellement à être des dieux, c’est-à-dire des gens qui ne glandent rien que leur bon vouloir, mais leur efficience s’est délitée. En privant les dieux

  • de leur voix,
  • de leur corps et
  • de leur présence,

les mises en scène simili nietzschéennes laissent penser que Richard Wagner interrogeait la puissance des dieux, alors qu’il semble davantage interroger le concept de dieu : pourquoi, avec la même posture, un puissant devient-il impuissant ? Si sa posture n’est plus que celle d’un enfant-prophète feignant de parler à la place du dieu, sa faiblesse s’explique. C’est fâcheux, car ce qui est fascinant dans la dramaturgie du Ring, infiniment moins géniale que sa réalisation musicale, c’est

  • l’inexplicable,
  • les béances scénaristiques,
  • les incohérences.

Montrer les dieux comme des enfants dénoue ce fil en sus de gâcher la beauté de l’œuvre. En ce sens, la prééminence de la mise en scène sur l’exigence musicale est un double non-sens. D’une part, l’opéra préexiste au metteur en scène, ce qui devrait l’inciter à un tantinet de modestie. D’autre part, l’opéra présent pose une tension beaucoup plus forte que celle qui est montrée : si le dieu est impuissant en dépit de sa puissance symbolisée par sa voix, son impuissance est d’autant plus espantante. S’il est impuissant juste  parce que, bon, c’est un enfant et on l’entend moyennement, tout est dit, pourquoi aller plus loin ?
Se concrétise ainsi une tendance malaisante de certains metteurs en scène à faire les malins, les Messieurs Spoil pour être précis. L’idée ? Puisque beaucoup de spectateurs savent comment ça va finir, montrons-le d’emblée. Cette anticipation-clin d’œil est débile. Oui, on sait que ça va finir par un barbeuquiou où une garce crame sa jument alors que l’animal n’est pour rien dans ses pulsions suicidaires mais, si on revient voir le bintz, c’est aussi pour se laisser à nouveau pécho par l’histoire, pas juste pour sourire d’un air entendu en voyant l’anticipation dans les premières minutes de la Grande Journée. Romeo Castellucci déflore la chute et s’abstient de raconter l’affaire petit à petit. Quel dommage, boudu, quel dommage !


À suivre…

 

L’Or du Rhin, La Monnaie, 7 novembre 2023 – 1

Aperçu du décor final du « Rheingold » à la Monnaie (Bruxelles), le 7 novembre 2023. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Ce n’est pas l’événement à Bruxelles : c’est l’événement worldwide de l’opéra, et ça se passe – non, ni à New York, ni à Vienne – à Bruxelles. Le Ring de Richard Wagner est la tétralogie la plus successfull de tous les opéras du monde entier. Ajoutez-y la fanitude des mélomanes pour Alain Altinoglu, le chef que beaucoup de Parisiens rêvent en nouveau patron de la Grande boutique, et l’effet marque de Romeo Castellucci, le metteur en scène dont les gens cultivés louent l’intelligence et le sens de la provocation et, même en l’absence de gigavedettes côté solistes, vous comprendrez pourquoi les billets se sont arrachés… au point que toutes les représentations étaient trois fois complètes :

  • complètes d’abord parce qu’il n’y a plus un billet à vendre ;
  • complètes ensuite parce que des passionnés font la queue en espérant contre toute espérance qu’un billet reste à vendre (non) ou qu’une invitation puisse être récupérée si l’invité ne venait pas (encore raté) ; et
  • complètes enfin parce que le théâtre est allé jusqu’à rajouter des chaises aux fauteuils pour bourrer au-delà de la gueule l’espace disponible.

Autant dire que l’on imaginait que la Monnaie lâcherait un peu de ronds de carotte pour offrir une distribution aux spectateurs, autant pour informer ses clients que pour saluer les artistes – il n’en sera rien. Tant pis, les dés sont lancés et l’affaire commence par poser la question centrale de la musique, id sunt les

  • intersections,
  • complémentarités et
  • incompatibilités

forcément partielles entre

  • le silence,
  • le bruit et
  • le son organisé.

Aux 2 h 30 d’opéra, Romeo Castellucci ajoute quelques minutes de bruit, en faisant lourdement secouer un grand ring gris sur une scène vide. Après le silence qui accompagne le lever de rideau, du bruit, donc, puis de la musique enveloppée de nuit. Autant que possible, Alain Altinoglu, comme il l’avait annoncé dans sa vidéo de présentation, brillante

  • de simplicité,
  • de spontanéité travaillée et
  • de points de suspension,

donne à voir ce surgissement de 17 h de musique depuis 136 mesures en Mi bémol, non pas comme le passage de l’obscurité à la lumière (ce serait mystique) mais comme le passage du silence à la création (c’est métaphysique, donc c’est musique).

 

 

Peut alors se déployer la formidable hypocrisie de la mise en scène opératique : le travail de la nudité. Comme dans le Lohengrin récemment mis en scène par Kirill Serebrennikov, le Rheingold de Romeo Castellucci commence par compenser sa frustration de ne pouvoir exiger des solistes d’être à poil en transférant cette charge sur des doublures. En l’espèce, les filles du Rhin, jadis représentées en sœurs Foufoune grâce à des postiches sur la scène de Bastille, côtoient leurs doublures dénudées, tour à tour pole-danceuses et pratiquantes de natation synchronisée. Pour ne pas brusquer le bourgeois, ces dames sont bientôt recouvertes de peinture dorée, dont le metteur en scène sous-entend l’ambiguïté : c’est à la fois une vision concrète des filles veillant sur le trésor tapi dans le Rhin et une image polémique de la femme, wag ou escort sédentarisée, qu’une vie dorée suffit à fixer autour d’un seul objectif : garder l’or.
L’hypocrisie qui consiste à déléguer le nu à des figurantes, considérées comme des cascadeuses de l’érotisme, doit peut-être être interprétée comme l’exploration de ce que Dana Kaplan et Eva Illouz appellent « le capital sexuel », idée selon laquelle « au-delà de la marchandisation des corps, la liberté sexuelle augmente la valeur économique des individus » (Le Seuil, « Traverse », 2023). Toutefois, cette hypothèse serait flatteuse puisque ce pis-aller est utilisé par tous les metteurs en scène bien en cour, dans des projets culturels très différents. Plus probablement, il s’agit là d’une façon un rien lâche d’émoustiller le bourgeois sous un vernis politico-culturel trop banal pour être convaincant. Surtout, c’est l’illustration d’une exploitation du corps en fonction de l’échelle culturelle (la chanteuse peut refuser de se désaper, la danseuse non, sous peine de louper un contrat) qui n’est rien moins que malaisante, ce qui gâche l’effet réussi de l’or tombant des cintres et recouvrant les ondines.
À la différence d’un Olivier Py, Romeo Castellucci, qui ne rechigne pas à exploiter les corps mignons tout plein des prolétaires de la culture qui s’offrent à lui (il y en aura toujours), travaille davantage la versatilité d’un sol mouvant que la verticalité tridimensionnelle de la scène. Celle-ci s’élève et s’incline – par exemple pour qu’Alberich récupère de l’or, liquide ou non, ou pour donner l’illusion des dimensions officielles des personnages, nains ou, plus tard, géants. Comme l’exige la vulgate actuelle, il s’agit d’évoquer plutôt que de relater. Ainsi, en attendant le burg des dieux, des bas-reliefs et des sculptures habillent l’espèce d’espace. Côté personnage, la scène s’envahit de figurants vêtus d’un slip pour les messieurs et d’un soutif couleur chair en sus pour les dames. Sans sous-titre scénique, l’évocation relève davantage du fantasmatique de chacun : sera-ce que les dieux marchent sur les hommes avec difficulté puisqu’ils ne sont plus si souverains que cela ? Cette idée de dieux très humains puisque cherchant constamment à écraser l’autre, qui ou quel que soit cet autre, correspondrait à l’idée wagnérienne d’un continuum entre humain et divin. La multitude de strates entre dieux, demi-dieux, créatures féériques et humains s’articule dans une théo-mythologie sciemment confuse. En effet, le prologue ne raconte rien, il se cantonne d’insérer lentement, longuement, puissamment,

  • la pomme-anneau dans le jardin d’Eden,
  • le serpent-or dans l’enclos et
  • la finitude-malédiction dans le sublime.

Dès la première scène, le casting semble être à l’écho de ce mélange de fatum et de déréliction. Tous les personnages sont animés par un même moteur psychologique : l’appât de la réussite – moteur qui, ma foi, en vaut bien d’autres. Les filles du Rhin sont fières de garder de l’or ; Alberich aspire à l’or et à la domination du monde ; les dieux se construisent une nouvelle baraque dans le même désir humain ou de retenir le mec volage, ou de crâner aux yeux des autres, et ainsi de suite. Or, l’or, n’est autre que la matérialisation métaphorique de l’insaisissable.

  • Il n’est jamais suffisant ;
  • on n’est jamais assuré de le conserver ; et
  • sa nature n’est jamais stable – tantôt moyen, il devient volontiers fin et donc cause.

Comme chantait Ricet Barrier à propos du bovidé rutilant,

 

c’est pas l’veau qu’on adore,
c’est son côté sponsor.

 

Marie-Nicole Lemieux en Fricka (voilée, peut-être parce qu’il s’agit de représenter les principales religions, en l’espèce

  • le polythéisme,
  • le catholicisme,
  • l’islam et
  • le bouddhisme,

le judaïsme étant prudemment évité) traduit cette tension. La voix est

  • pure,
  • solide et
  • expressive.

Cependant, elle dédaigne toute forme de hiératisme ou d’emportement. À mille lieues d’une Stephanie Blythe énorme de fulmination, elle transforme sciemment la déesse en une bobonne un peu dég’ que son jules baguenaude et change volontiers de partenaire sexuelle. Que l’on n’attende donc point de l’artiste furie ni rugissement. Sa Fricka concentre sa lutte au niveau terre-à-terre qui est celui des dieux wagnériens – ceux dont on se demande parfois s’ils ne seraient pas moins les miroirs des hommes que les hommes ne seraient leurs miroirs. L’autorité rageuse poindra-t-elle dans La Walkyrie ? Pour ce premier volet, n’en déplaise à Georges Brassens, la Pénélope de Marie-Nicole Lemieux n’a aucune pensée interlope. Son chant a beau être propulsé dans une virtuosité stratosphérique avec l’aisance apparente d’une Marie-Nicole Lemieux en grande forme, il reste planté dans la lèche-frites. Voilà bien la vision radicale d’une déesse sans divinité, qui semble s’être résignée au destin médiocre et illusoire des déesses : contrôler la libido de leur gars en essayant de le conserver chez elle.
Appert ainsi la dualité divine entre fatum et déréliction. La tragédie qui se joue et dont Richard Wagner prend plaisir à mettre d’emblée les ingrédients sur la table comme on étale ses lettres au Scrabble est intimement liée au sentiment d’avoir perdu la grâce. Comme Fricka sait – sans jeu de mots, évidemment, tsss, tsss – qu’elle n’est plus guère qu’une épouse bafouée, dépendante de la chirurgie esthétique des alicaments que sont les pommes d’or pour ne pas dépérir, elle se replie sur son petit foyer où elle aspire à n’être qu’une cigale avec son grillon de Wotan. À l’inverse mais dans une même inclination pragmatique, comme Wotan sait que son pouvoir ne tient plus à grand-chose, il n’aspire qu’à jouir du peu de temps qu’il lui reste,

  • sexuellement,
  • martialement,
  • urgemment.

Ce nonobstant, ce petit jeu révèle l’attrition de sa puissance : le dieu doit fuir sa femme pour avoir l’impression d’exister ; et il a besoin de Loge pour contrecarrer ses anciens alliés qu’il a roulés dans la farine. Romeo Castellucci en profite pour ne pas le présenter borgne, alors que le zozo est censé avoir offert son œil en gage d’union (quelle saga !) à Fricka. Est-ce parce que le metteur en scène veut suggérer que, en réalité, Wotan n’a pas donné cet œil ? Est-ce parce qu’il nous incite à penser que, face à l’envie de Fricka d’interner son époux, Wotan a tâché moyen de devenir aussi glissant qu’une vipère, ne respectant aucun accord, ni avec ses ouvriers, ni avec sa femme, ni avec lui-même ? Le personnage incarné par Gábor Bretz (entendu jadis en paysan schoenberguien) résonne de cette contradiction entre

  • sa toute-puissance théorique,
  • sa médiocrité pratique et
  • sa psyché banale de winner devenu loser.

 

Marie-Nicole Lemieux en Suzuki, le 30 octobre 2019 à l’Opéra Bastille. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Comme Marie-Nicole Lemieux, la basse hongroise s’est dépouillée de toute autorité. L’effet d’étrangeté est garanti car sa voix

  • ne tremble pas,
  • ne se défausse pas devant les difficultés de la partition
    • (tessiture,
    • tenues et
    • endurance, notamment), et
  • ne se perd pas dans l’acoustique sèche de la Monnaie.

Ni l’étouffement du son lié à la présence massive du public, ni le danger d’affronter un orchestre rarement pianissimo quand il chante n’effraient l’artiste. C’est donc en conscience et en connivence avec la perspective castelluccienne qu’il renonce

  • à l’aura du big boss des dieux,
  • au charisme du maître suprême et
  • à la sexyness censée accompagner ces qualités.

Poursuivi par sa réputation, son titre, la tradition, ce Wotan-là semble flotter dans un costume trop grand pour Wotan. La macrosituation (le fait que ça sente le roussi pour les dieux) lui échappe comme lui échappent les microsituations (en termes clairs : les emmerdes dans lesquelles il se met tant il manque

  • de suivi,
  • de gnaque et peut-être
  • d’intelligence).

Gábor Bretz se dévoue pour

  • effacer le sublime de son rôle,
  • désamorcer la transcendance dans sa posture et
  • abandonner son rôle métaphysique de dieu omnipotent.

Désormais, les dieux ne sont plus les plus puissants. Le titre du cycle, c’est L’Anneau ; et le titre de l’opéra, c’est L’Or du Rhin. La mise en scène de Romeo Castellucci le martèle :

  • la fantasy,
  • le féérique et
  • l’humain

sont ce qui fait

  • rêver,
  • trembler et
  • mourir les dieux.

À suivre…

 

Tristan Pfaff – Le grand entretien, l’intégrale

 

À l’occasion de la parution de son huitième disque consacré aux valses de Frédéric Chopin, Tristan Pfaff nous a accordé un grand entretien pour explorer avec nous ce qui se cache dans la tête de celui que beaucoup considèrent comme l’un des jeunes pianistes virtuoses qui comptent. Perception de son rôle d’artiste, vision de la pratique musicale, ventilation des différents possibles offerts à un musicien, gestion du rapport avec les publics et quête personnelle donc spirituelle sont quelques-unes des pistes qui sont explorées dans les douze épisodes qui suivent.


Pour acheter le disque des valses de Chopin par Tristan Pfaff, c’est par exemple ici.


 

Merci de m’accorder ce grand entretien, Tristan, d’autant que tu sembles un peu te méfier de la sauce à laquelle tu vas être mangé !
Non, je ne me « méfie » pas ! En tout cas, je ne me retrouve pas complètement dans ce mot. C’est juste que j’ai compris comment ça fonctionne, une interview…

Diantre ! Et ça fonctionne comment ?
J’ai souvent l’impression que, peu importe la question qui t’est posée, on attend de toi que tu parles.

J’espère en effet que tu vas te mettre à table, je l’avoue…
Ça peut paraître bête, mais j’ai découvert cette sorte d’obligation de parler grâce à la radio. Quand j’habitais Enghien, j’assistais un type qui faisait une émission depuis des décennies ; et c’est là que j’ai compris le truc. La règle, c’est de se lancer, et tant pis si tu n’es pas aussi inspiré que tu l’espérais, du moment que tu parles…

 

« Je n’ai pas l’intention d’esquiver le grand répertoire »

 

Tu as donc commencé les interviews du côté de l’interviouveur.
J’en ai fait un p’tit peu pendant un an et demi. Et ça se cumulait avec une expérience précédente : j’avais fait de l’impro théâtre. Bon, j’étais largement le plus mauvais du groupe – dedans, y avait quand même des gens comme Camille Lelouche, alors complètement inconnue. Ceux d’entre nous qui faisaient réellement du théâtre étaient très forts, surtout pour incarner des personnages, leur inventer des caractéristiques, des accents… Je n’ai jamais été capable de faire ça ! À la base, je venais en auditeur, mais on m’a poussé à rejoindre la bande.

Tu t’es fait prier ?
Pour être honnête, j’avais à la fois envie et un peu de… oui, un peu de timidité. Je suis un homme de scène, mais pas de théâtre. La suite a prouvé que j’avais raison de me méfier : je n’étais pas bon, mais j’aimais bien ça. J’aime toujours ça. J’aime vraiment l’impro. Peut-être suis-je un jazzman qui s’ignore !

Tu es aussi un interprète que l’on n’ignore pas. Tu viens de graver un disque regroupant les valses de Chopin, c’est le prétexte de cet entretien. Comment t’es-tu décidé à tenter à ton tour cette aventure ? J’imagine que c’est le contraire de quelque chose qui s’improvise !
Enregistrer les valses de Chopin, ça me démangeait depuis des années, mais il y avait toujours cette petite voix qui me disait : « Non, tu vas pas faire ça, il existe déjà des millions de versions ! Et puis tu n’as pas assez joué ces œuvres en concert… Et puis ce sera sans doute mieux de le faire plus tard… » Mais j’y pensais quand même. Concrètement. Jusqu’au jour où j’ai répondu à la voix : « Et pourquoi je le ferais pas ? Après tout, j’attends quoi ? J’ai peur de qui, de quel jugement ? Quel est le problème ? Y en a pas. Alors, on y va ! »

C’était quand même une mini révolution car, comme beaucoup de jeunes pianistes, tu t’étais jusque-là surtout intéressé à des compositeurs moins fréquentés…
J’adore aller chercher des répertoires un peu plus marginaux, les compositeurs dits « de niche », mais je ne veux pas me « cornériser » en ne jouant que des pièces inconnues ou des compositeurs mystérieux. Je n’ai pas l’intention d’esquiver le grand répertoire. En réalité, je n’ai pas de stratégie discographique très poussée. Je veux faire les choses avec sincérité. Autrement dit, je ne dois pas – je ne peux pas – me dérober. Je dois jouer ce que j’ai envie de jouer.

 

 

 

« Sur scène, il faut rester émerveillé par ce que l’on joue »

 

Avant ce disque, quelle place tenait Chopin, dans ton répertoire ?
J’ai eu un coup de cœur pour les valses, mais pas depuis toujours. J’ai été conquis en écoutant Alfred Cortot et les pianistes anciens en général. J’avais entendu comme tout le monde Arthur Rubinstein jouer ce corpus, ça ne m’avait pas bouleversé. C’est bizarre parce que, souvent, les premières versions que l’on entend des grandes œuvres marquent et émeuvent. Là, c’est le contraire. J’ai été marqué au fer rouge par des pianistes que j’ai découverts a posteriori comme Raoul Koczalski, Sergueï Rachmaninov, Vladimir Horowitz ou des élèves de Liszt, même Ignacy Paderewski, dans un autre genre. J’aime bien cette aura d’ancienneté. C’est elle qui m’a parlé. J’avais été extrêmement déçu par des versions modernes. J’avais trouvé certaines d’entre elles très scolaires, paradoxalement moins modernes que les anciennes !

Tu as eu l’impression qu’il y avait un manque à combler…
Non, je ne dirai pas ça du tout. D’une part parce que ce serait stupidement prétentieux, d’autre part parce que je n’ai pas abordé la question sous cet angle. J’étais plutôt sous l’angle de la séduction. Certaines versions m’ont convaincu que l’œuvre était génial. D’autres moins.

Par exemple ?
Dino Lupatti, je mets sa version tout en haut de la discographie parce que c’est remarquable, c’est technique, c’est fin, c’est pensé, mais ça ne me touche pas.

Donc, si je te suis bien, enregistrer les valses, pour toi, c’était l’occasion de redonner à entendre le Chopin qui te parle.
Oui. Je voulais montrer que l’on peut jouer Chopin aujourd’hui sans en faire des tonnes, sans oublier la noblesse, sans omettre la finesse, et en se dispensant de grands débats censés habiller l’affaire. Rien que le texte, c’est déjà beaucoup. J’entends parfois des versions qui seraient éliminatoires dès le premier tour d’un concours d’entrée au conservatoire. Moi, ce qui me motive, c’est de réintroduire le son et le souffle qui m’émeuvent dans les valses… et que je n’entends guère voire pas du tout.

Ton interprétation prend donc un double contrepied : celui d’une exécution scolaire, rêche à force d’être guindée, et celui d’une interprétation surromantisée, presque obscène à force d’être auto-émue. Une option plus libre, en somme, qui contribue à cette impression d’improvisation – décidément ! – que tu donnes parfois, sur scène…
Moi, improviser sur scène ? Hum, peut-être, mais dans un sens très particulier. Évidemment, je n’invente rien quand je joue Chopin. Néanmoins, il ne faut pas oublier que, quand on joue Chopin, on sait ce qui va arriver. On connaît toutes les merveilles qui s’apprêtent à surgir à longueur de mesures. Pourtant, il faut les jouer comme si c’était la première fois qu’on les jouait ; et, à chaque récital, ça doit nous bouleverser. Sur scène, il ne faut pas oublier d’être émerveillé par la musique que l’on joue.

 

 

 

« Je veux vraiment être dans la sincérité »

 

Est-ce plus difficile de « jouer comme si c’était la première fois » quand, comble de l’invraisemblance on joue des tubes de la musique comme les valses de Chopin ?
C’est particulier. Quand on est sur scène, on prend conscience de l’impact de la musique. Il nous faut associer l’effet wow de la première fois et la force que prend une pièce quand des gens qui l’ont en entendue mille fois la découvrent en vrai.

Un peu comme une vedette quand on découvre qu’elle n’est pas qu’en papier glacé et en pixels mais qu’elle est de chair et d’os devant toi…
C’est une expérience quantique ! On est à la fois dans un rituel que l’on a vécu un milliard de fois. Au moment du amen collectif, une vibration se fait ressentir. Elle est presque palpable. On communie ensemble, et quelque chose advient. Fédère. Connecte. Cette puissance, on ne l’éprouve pas quand on crée une œuvre ou qu’on joue une pièce que personne ne connaît. L’attrait de la nouveauté, l’effet de curiosité, rien, en réalité, ne remplace la force qui se dégage quand, ensemble, on connaît, on sait ce qui va arriver, on tremble parfois que le chanteur n’arrive pas à tenir sa note et, quand il l’a tenue, le bougre, on a envie de crier BRAVO à tue-tête !

Le problème des valses de Chopin, c’est que la plupart sont des tubes dont tes auditeurs connaissent a minima le début, la mélodie et parfois la fin. En graver l’intégrale, n’est-ce pas risquer de dissoudre la puissance fédératrice de chaque œuvre ?
Je me souviens d’une interview d’Horowitz où il disait : « Personne n’a envie d’écouter une intégrale, c’est ennuyeux, voilà pourquoi je n’en fais jamais. » Il a tenu parole et, moi, j’ai pensé qu’il avait raison. Je suis le premier à n’avoir pas forcément envie de tout écouter.

Tu as enregistré plusieurs intégrales, et donc viré ta cuti…
Pour le disque, oui. Pas pour le concert. Jamais je ne jouerais quatorze ou dix-sept valses d’affilée.

Qu’est-ce qui rend le projet de disque différent ?
On n’est pas obligé de tout écouter d’un coup. On peut choisir. Et, égoïstement, je dois reconnaître que je les aime toutes. Je ne pourrais pas graver une intégrale où je devrais enregistrer une pièce qui ne m’inspire pas des masses. Je veux vraiment être dans la sincérité.

 

 

 

« Enregistrer, c’est aussi enregistrer son histoire »

 

C’est le même discours que tu as tenu pour les douze études de Karol Beffa.
Parce que c’est la même réalité. Je les aime vraiment toutes.

Pour les valses de Chopin, la notion d’intégrale est plus souple que pour les sonates de Beethoven. Comment as-tu choisi entre en mettre 14, 17 ou 19 ?
Quatorze, c’est trop juste pour remplir un CD. Ça ne tient pas l’heure. La question se posait donc entre dix-sept et dix-neuf. Or, j’aime moins les 18 et 19. De plus, la 18 n’est pas du tout authentique ; et la 19 est authentique, mais ce n’est pas une valse. C’est plutôt une mazurka. Même la dix-septième est un peu ambiguë… Mais, bon, j’ai tranché en fonction de ce qu’il me paraissait juste et pertinent de jouer. Donc j’ai pris les dix-sept que j’aime, et je crois qu’il n’y a pas plus de débat que ça.

Ah, si, débat il y a. Quid du piano ? Comment as-tu choisi ton instrument, et en quoi reflète-t-il tes choix d’interprétation ?
J’ai dit à l’ingé son d’AdVitam, ma maison de disques, que j’avais un lien particulier avec le son du passé, notamment le grain des enregistrements de Rachmaninoff. Par conséquent, je ne voulais pas une prise de son comme si j’étais dans une immense salle de concert et pas avec un piano qui claque. On a opté pour un Steinway des années 1970 et pour un halo un peu rétro… jusque sur la pochette ! Quand tu enregistres, tu enregistres une œuvre et un peu ton histoire aussi. C’est ça qu’il s’est passé pour « mes » valses de Chopin.

Justement, nous nous sommes demandé pourquoi enregistrer Chopin aujourd’hui. Si tu le veux bien, allons plus loin et demandons-nous à présent pourquoi enregistrer un disque, aujourd’hui, et comment construis-tu ta discographie, entre diversité des répertoires et cohérence artistique ?
Demander à un artiste qui vient d’enregistrer un disque si ça a du sens, c’est s’exposer à la seule réponse qui s’impose : je sais pas. Enfin, pour moi, oui, ça a du sens.

  • Ça m’inscrit dans une discographie pavée par des génies ;
  • ça laisse un témoignage d’une époque ; et, plus tard,
  • ça racontera ce que je faisais et ce que j’avais envie de faire.

Mais j’avoue ne pas avoir d’idée philosophique, mystique ou d’une grande profondeur sur ce sujet, donc je préfère te dire que je ne sais pas.

 

« C’est très rassurant d’être sincère »

 

Est-ce que tu tenais particulièrement à l’aspect matériel, physique, du disque qui, parfois, est conçu par certains de tes collègues comme une amorce à récital ou comme une occasion donnée aux spectateurs de te laisser un pourboire à la sortie du concert ?
Que ma version des valses de Chopin soit diffusée en disque ou sur les sites de streaming, cela m’est un peu égal du moment qu’elle est diffusée ! Moi-même, j’aime les disques physiques, mais je ne m’interdis pas d’écouter en ligne. L’inconvénient des écoutes en ligne, évidemment, c’est que tu n’as pas le petit mot de celui qui t’a offert le récital, la dédicace de l’artiste et la pochette qui va bien. Contrairement à beaucoup de gens, si l’on en croit les observateurs autorisés, j’ai encore de quoi écouter des disques chez moi. J’ai même pas mal de disques, acquis avant Internet, quand on arrêté d’écouter des K7 pour se mettre aux CD, et je n’ai pas du tout l’intention de m’en séparer !

Publier un disque, c’est s’intégrer à l’histoire du disque mais c’est aussi construire sa carrière. Comment t’en préoccupes-tu ?
Pas dans ces termes, en tout cas. Par exemple, mon disque consacré à Karol Beffa, ça s’est décidé au Festival des forêts, il y a dix ans. Karol était le compositeur invité de cette édition. On m’a proposé d’y jouer l’intégrale des Études. J’ai aussitôt accepté car je connais sa musique et je le connais un peu (on s’est croisé au conservatoire il y a trrrrrès longtemps !). Donc j’ai joué l’intégrale, et c’est après que je me suis dit : « Tant qu’à monter un tel répertoire, que le compositeur a pris la peine d’affiner, ce serait bien de le fixer… »

Mais ça ne s’est pas fait dans la foulée.
Non, c’est resté à l’état d’idée, comme ça, et ça a fini par se concrétiser. C’est pour te dire qu’il n’y a pas de calcul. Je ne me dis jamais : « Tiens, je vais jouer ça parce que ça me permettra d’avoir ci ou ça. » Regarde, quand je joue les Tableaux d’enfance, des pièces que, pour la plupart, n’importe quel pianiste du dimanche peut jouer, je ne vois pas très bien ce qu’il y a à calculer !

Vu l’investissement qu’exige un enregistrement, permets-moi de douter que tu t’y colles gratuitement…
Qui t’a parlé de gratuité ? Je te parle de sincérité, là ! Pour moi, c’est très rassurant, d’être sincère. Quand je suis sincère, je sais que je ne fais pas fausse route. Écoute Wilhelm Kempf et trouve-moi le moment où il n’est pas sincère, où il mignardise ou s’autorise un effet de manche. Tu peux chercher, tu n’en trouveras pas. Sa sincérité de tous les instants, c’est l’idéal artistique ultime.

 

 

 

« La voix me fascine »

 

À côté de cet élan sincère, n’y a-t-il pas chez toi également un souci de ne pas te mono-spécialiser dans un compositeur ou un style d’écriture ? Par exemple, tu as publié un disque Liszt, on aurait pu s’attendre à ce que tu creuses ce sillon…
Si un jour, je suis considéré comme un spécialiste de Liszt, de Schubert ou de Chopin, je serai très honoré, mais je ne revendique pas du tout ce titre. Je ne cherche pas à être spécialiste de quoi ou de qui que ce soit. Je ne juge pas du tout les collègues monomaniaques, mais j’ai autant envie de jouer Schubert que Kabalevski ou Chopin. De sorte que mon choix ne peut pas être de me spécialiser dans un seul répertoire. L’horizon musical est large, et j’ai l’intention d’en profiter !

Malgré tout, on trouve dans ta discographie ce que de bons communicants appelleraient « une unité dans la diversité ».
Tu veux dire qu’on n’y trouve pas certains types d’œuvres ? C’est sûr, il y a des espaces musicaux qui ne m’intéressent pas du tout. Par exemple, j’ai enregistré Karol Beffa, mais il y a des branches du contemporain que je n’aborderai jamais. D’autres aspects de la composition récente m’intéressent beaucoup. Ce n’est donc pas une critique mais un choix !

Tu as aussi fait le choix de « la diversité dans l’unité » à travers la façon dont tu déploies tes activités de pianiste. Tu es concertiste, homme de disques, membre de jurys… Comment appréhendes-tu cette activité de slasheur, souvent consubstantielle à l’état de musicien ?
Parlons déjà des concerts.

Il est vrai que le slash commence dans la polymorphie du « concert »…
Pour moi, il n’y a aucune différence entre préparer un concert de musique de chambre, un concert avec orchestre ou un récital en solo. J’ai le même rapport à l’œuvre et à la scène. Je me laisse guider par les opportunités. Par exemple, pour la musique de chambre, on rencontre des gens, on se dit : « Tiens, ce serait sympa si on faisait ça », et on essaye de s’organiser ou de saisir l’occasion – souvent les deux – afin de concrétiser cette envie. Ou alors, on m’informe que l’on a pensé à moi pour jouer avec Untel ou Unetelle. Par exemple, il y a une dizaine d’années, je joue dans un festival et on vient me voir pour accompagner des chanteurs. Sans hésiter, je refuse.

Pourquoi ?
Par honnêteté. Je ne l’ai jamais fait. Je ne suis pas chef de chant. Je n’ai pas étudié ce domaine. Je ne connais pas le répertoire. Je n’ai aucune expérience avec les artistes lyriques. Beaucoup de pianistes sont plus qualifiés que moi. Mon interlocuteur insiste et m’assure que ça va matcher. Donc je le fais. J’ai la chance de jouer avec des artistes de grande qualité. Ça se passe bien, et je me rends compte que je n’ai plus envie de me passer de ce répertoire magnifique. Je crois que, désormais, j’ai plus de plaisir à accompagner des chanteurs qu’à jouer de la musique de chambre. Bon, il faudrait vérifier parce que j’adooore aussi la musique de chambre, n’exagérons pas ! Cependant, la voix, me fascine.

 

 

 

« Bien interpréter exige d’abord un peu de lucidité »

 

Avec les chefs d’orchestre (et encore !), les chanteurs lyriques sont les seuls musiciens sans instrument…
Ça, c’est spectaculaire. Avec un piano ou la plupart des instruments, à force de travailler, 99,9 % des gens arriveront à un résultat satisfaisant, fût-il médiocre ; un chef, bon, même s’il agite les bras à tort et à travers, si l’orchestre est bon, les gars vont pas se mettre à jouer tous faux en partant n’importe quand, c’est pas vrai ; mais un chanteur ! Non seulement il doit travailler énormément, mais il doit posséder une grâce particulière pour que la Providence ait choisi de t’accorder cette voix et l’énergie pour la faire fructifier. C’est très particulier. Donc ça me touche énormément.

Tu le montres au Printemps musical, le festival de La Roche-sur-Yon dont tu es directeur artistique…
Pourquoi me priver et priver le public, sans jeu de mots ? Oui, il y a du chant à toutes les éditions !

Tu n’as pas l’intention de t’arrêter là.
Oh, non ! Ça fait dix ans que ça dure, et j’adore ça. J’ai donné pas mal de concerts avec Karine Deshayes, par exemple, dans des endroits à la hauteur de Karine, comme la Monnaie ou Tchaïkovski. C’est magique !

 

 

Donc tu te sens enfin légitime pour accompagner les pointures de l’art lyrique.
Hum, oui et non. Pas encore tout à fait, mais j’ai appris à modérer ma modestie teintée de prudence. En effet, je me suis aperçu que, quand tu sais jouer, tu comprends rapidement ce qu’il y a à savoir en plus pour accompagner. Tu n’as pas besoin de parler italien ou allemand pour comprendre qu’il faut respirer à tel endroit – au besoin, la chanteuse te le dit une fois, tu le notes et l’affaire est réglée. En vrai, avec des acolytes d’un tel calibre, inutile d’être un spécialiste de l’accompagnement. C’est un travail formidable. En plus, il m’aide dans ma pratique solo car, par exemple, j’entends mieux pourquoi Chopin disait à ses élèves que, quand on est au piano, il faut chanter. Les trilles, par exemple, le but n’est pas de les jouer le plus vite possible. Mieux vaut les laisser chanter comme on chantait au dix-huitième français. C’est ça, la référence de Chopin.

Néanmoins, la vitesse n’est-elle pas devenue un critère majeur d’évaluation d’une interprétation ?
Pas tant que ça. Aujourd’hui, il est de bon ton de dire que tout le monde joue très vite grâce à une technique « monstrueuse ». Tu parles ! En réalité, tu trouves beaucoup de musiciens qui ont une vague sensibilité musicale mais une technique très faible quand il faut envoyer. Arrêtons d’avoir peur de la vitesse en soi. Combien de pseudo connaisseurs, souvent mis face à leurs propres limites, s’effarouchent sur les réseaux sociaux en dénonçant des interprétations horrrrrriblement trop rapides. Or, toutes proportions gardées, la vitesse n’est pas une question en soi. La question est : est-elle adaptée à ce que tu as à dire – et as-tu les moyens de tes ambitions ? Au premier chef, une belle interprétation exige pas mal de lucidité de la part des musiciens, amateurs ou professionnels, qui commence par la question de base : suis-je au niveau ?

Tu insistes sur un point nodal de la musique, qui prolonge ma question sur le musicien comme professionnel polymorphe : l’évaluation. Aimer la musique n’a aucun sens : je ne vais pas défriser l’eau chaude en posant qu’il y a les musiques que l’on aime ou pas, les interprétations qui nous touchent ou non… Toi-même tu pratiques une critique très spécialisée, puisque tu es membre de jurys de concours. Pour toi qui as été de l’autre côté de la barrière, comment vis-tu cette responsabilité ?
Alors, déjà, je vis beaucoup mieux d’être de ce côté-là de la scène !

Pourtant, tu as glané tout ce qu’il y avait à glaner quand tu as affronté les plus prestigieux concours internationaux !
En réalité, j’en ai joué deux-trois par an mais sur très, très peu de temps.

Cinq-six ans, quand même. C’est pas énorme, surtout quand ce n’est pas une passion ?
Ah, je sais pas, j’ai pas établi de statistiques. Disons que j’ai arrêté à 22 ans, ce qui peut paraître relativement jeune.

 

 

 

« Une bonne interprétation n’est pas une question de goût »

 

Quels souvenirs gardes-tu de ces passages obligés ?
Heureusement, c’est loin ! Je me souviens qu’il fallait énormément travailler, c’est rien de le dire ; et que, par-dessus le marché, les décisions n’étaient pas toujours honnêtes, il faut bien le dire.

Aujourd’hui, tu es juré.
Oui, et j’ai une grande chance : je n’ai pas d’élèves.

Donc tu ne juges ni tes élèves, ni les élèves du collègue qui, ensuite, va juger tes élèves voire t’inviter à donner un récital dans le festival qu’il dirige ou des masterclass dans le grand conservatoire où il enseigne…
Non, pas de ça avec moi, c’est hors de question. Et pas que par respect pour la morale ou les élèves : juste parce que la musique mérite mieux. Après, je ne peux pas être 100 % d’accord avec tes accusations car il ne faut pas imaginer que les errements des jurys sont toujours liés à des formes de corruption, directe ou indirecte. J’ai envie de dire : hélas ! Certains collègues sont parfaitement intègres mais appliquent des critères que je ne trouve pas recevables. Au reste, peut-être eux pensent-ils la même chose de moi. Je n’en sais rien. Du coup, c’est bien que nous soyons ensemble dans un jury. Nous nous compensons mutuellement !

Corruption ou non, critères « bizarres » ou non, les concours réservent parfois des surprises consternantes.
Cela arrive, et c’est d’autant plus regrettable que, contrairement à ce que l’on raconte pour justifier des décisions iniques ou des jugements stupides, la musique n’est pas principalement une histoire de goût. Toute interprétation repose sur des bases éminemment objectivables. Les faux accents, par exemple, c’est objectivable. Une phrase mal conduite, des nuances à l’envers, des erreurs de texte ou de rythme, des accrocs répétés, une technique très perfectible, tout ça, c’est parfaitement objectivable, et pas seulement en concours.

 

 

 

« La musique est d’abord une exigence »

 

Comment expliques-tu les bizarreries de palmarès que l’on entend régulièrement dénoncer ?
Encore une fois, je ne veux pas entrer tête baissée dans des accusations excessives. D’une part, certains palmarès prestigieux ne sont pas contestés. D’autre part, certains scandales sont de très mauvaise foi, il faut le reconnaître.

Bon, mais reconnais que, parfois, le résultat est difficile à justifier… ce qui amène des artistes-jurés à inventer des stratégies, comme Augustin Dumay qui nous racontait avoir accepté de diriger un concours de prestige à condition que, pour partie, des non-violonistes (extraordinaires musiciens au demeurant) jugent des violonistes.
Tu veux me faire dire que certains résultats sont consternants ? C’est vrai, mais peut-être pas uniquement par malice.

Juste par incompétence ?
Par goût, peut-être. Je le constate dans quelques-uns des jurys auxquels j’ai participé.

Ha, quand même, rassure-moi : tu n’as pas toujours été d’accord avec les avis qui ont été rendus dans les concours que tu jugeais…
Écoute, il y a deux choses qui vont ensemble. Un, si on était tous du même avis, il n’y aurait qu’un juré. Donc la discussion, le débat, c’est toujours bien, dans un jury, ça veut dire qu’on bosse vraiment, qu’on s’investit, on n’est pas là pour bâiller ou attendre la pause-déjeuner. Deux, parfois, ce qui m’étonne, c’est que le débat est fondé sur des critères qui ne me semblent pas pertinents. Je veux bien que l’on soit touché par tel ou tel candidat, mais sachons raison garder : la musique est d’abord une exigence avant d’être une subjectivité. Et ça ne vaut pas que pour les concours. Certains artistes, quel que soit leur instrument, ne sont pas médiatisés malgré leur incroyable maîtrise technique et musicale.

Pourquoi ?
Parfois, tout est malheureusement une histoire de personnalité.

 

 

Réfléchir à l’évaluation de la musique exige de se demander qui peut juger qui et à quelle aune ? Certains mélomanes, se sentant floués par telle prestation de tel artiste, s’offusquent parfois de l’importance des réseaux dans la valorisation des musiciens, de la capacité de certaines vedettes à répondre à certains critères esthétiques ou sociétaux, de leur intimité supposée avec tel producteur influent (mais ça, c’était avant #metoo, j’imagine)…
Il n’existe qu’une réponse à ces supputations : l’écoute. Elle seule devrait être le juge de paix. Moi, ce qui ne relève pas de l’artistique ne m’intéresse pas du tout. Vraiment. Qu’une collègue porte telle ou tenue, mais qu’est-ce qu’on s’en fiche, à la fin ! Il n’y a que trois choses qui comptent :

  • la musique,
  • la musique et
  • la musique.

En dehors de la vérité de la scène ou du disque, rien n’a d’importance.

 

 

 

« J’aime valoriser les candidats qui le méritent »

 

Même si on réduit la question à la musique plus qu’à sa mise en image, ce n’est pas si simple de tomber d’accord sur une définition d’une interprétation réussie…
On peut ne pas être ému par une interprétation et reconnaître que, même si ça ne nous correspond pas, c’est super bien fait ; et on peut aussi avoir envie de se boucher les oreilles en entendant telle œuvre interprétée par telle vedette parce que personne ne devrait devenir musicien de métier avec un niveau aussi catastrophique.

Sauf que, pour une partie du public, ce que joue une vedette, c’est forcément génial ; et si c’est objectivement nul, c’est encore plus génial…
Oui, parfois, certains musiciens font illusion, en s’habillant comme ci, en étant programmé là, en multipliant les simagrées de possédés sur scène, et certains de ces fakes connaissent des carrières grandioses qui font moins souvent sourire que grimacer leurs pairs.

Comment vis-tu ces succès en plastique ?
Bah, un copain chef d’orchestre m’avait dit : « Avoir un grand succès, c’est souvent aléatoire, mais le plus difficile, c’est d’être respecté par ses pairs. » Parce que, normalement, le respect entre pairs se joue sur la part objective de notre travail. Moi, j’aimerais que mon public soit heureux de m’entendre ; et j’espère que mes pairs pensent : « Lui, ça va, il sait jouer. »

 

 

En tant que jury, tu luttes à ton échelle contre les supercheries.
Oui, mais jamais de façon négative. Je lutte positivement en contribuant à valoriser les candidats qui le méritent. Ça ne m’empêche pas de respecter la pluralité des jugements, en concours comme en concert.

 

« Certains candidats ont du mal à positionner leur curseur »

 

« Respecter la pluralité des jugements », n’est-ce pas se confronter à l’inculture, à la bêtise et à l’aveuglement en plus du mauvais goût des autres, forcément des autres ?
Pas systématiquement ! Après le récital d’un collègue, certains spectateurs peuvent avoir été touchés pour de bon par une attitude ou une présence. Tant pis si l’on peut très facilement passer pour un poète du piano en jouant les derniers opus de Schubert ou de Brahms. Vous les jouez beaucoup trop lents ? Pas d’inquiétude ! Vous trouverez toujours des gens pour admirer votre profondeur et votre maturité même si, objectivement, vous avez mis des pains et des faux accents partout. Eh bien, comme dans le public, certains membres du jury se font avoir.

Sauf qu’eux ont la partition sous le pif…
J’avoue que, parfois (heureusement, ce n’est pas la majorité des cas !), il m’arrive d’être surpris que certains valident une version qui tire l’œuvre vers le bas. En dépit de la confraternité qui nous unit, il m’arrive même exceptionnellement d’en être choqué. Moi, je consacre ma vie à la musique. Quand je vois que l’on promeut n’importe qui, quand je constate qu’un écran de fumée ridicule permet de faire passer des vessies pour des lanternes, ça me fait mal au cœur. La seule chose qui me rassure, c’est que je ne suis pas le seul à penser de la sorte. Et puis, malgré les aléas, une partie du résultat ne dépend pas du jury. Le candidat a une part de responsabilité dans le verdict. A-t-il suffisamment travaillé ses pièces ? Maîtrise-t-il son rapport à l’instrument et à la scène ? A-t-il su adapter son répertoire ?

En effet, le programme libre peut, paradoxalement, se révéler une grande difficulté pour les aspirants aux prix…
Oui, je le constate souvent, certains candidats ont du mal à mettre le curseur où il faut. Soit ils prennent des pièces trop difficiles pour eux, et ils vont dans le mur ; soit ils optent pour la facilité, c’est mignon mais on n’est pas dupes. S’ils ne se sont pas bien étalonnés, ce sera au jury de s’y coller, en espérant que sa sévérité objective aidera les pianistes à mieux penser leur prochaine prestation.

 

 

 

« Aucune simagrée ne peut cacher la misère »

 

Tu ne passes plus de concours depuis longtemps mais, quand tu te présentes devant un public, tu as un immense jury devant toi !
Bien sûr, je sais que, moi aussi, on m’attend au tournant. Si je fourche sur tel passage, certains vont ou s’en réjouir, ou s’en offusquer – ça revient un peu au même !

Certains peuvent aussi apprécier, sur l’air rassuré du « finalement, il est quand même un peu humain » ou magnanime du « bah, c’est normal, c’est pas un disque, hein »…
Cela arrive. De toute façon, quand ça se passe bien (c’est heureusement la majorité des cas !), j’oublie ces histoires de jugement. En concours, pareil. Quand quelqu’un arrive et se distingue, je pose le crayon, je l’écoute et je pense juste : « Super, j’ai passé un bon moment, c’est magnifique. » Et c’est ça ce qui nous motive, aussi, nous les jurés : les surprises éblouissantes que l’on peut avoir pendant les concours, quel que soit l’âge du candidat.

Alors, essayons d’aider ceux qui vont passer sous tes fourches caudines. Outre la maîtrise de l’œuvre, qui n’est évidemment pas rien, tu sembles attendre d’eux qu’ils soient sincères, ton maître-mot, et donc qu’ils évitent tout maniérisme. Pour toi, se donner en spectacle plutôt que donner la musique à entendre excite a minima ta suspicion.
Oui et non. Oui, grosso modo, sur le fond ; non sur la forme.

Bigre ! Pourquoi ?
Résumée comme tu l’as fait, ma posture serait très excessive. Je ne suis pas un ayatollah du piquet dans le dos. Je n’agite pas ma clochette dès qu’un candidat se balance d’un millimètre sur son siège. Si le gars bouge alors qu’il joue merveilleusement, je m’en fiche. En revanche, s’il compte sur ces simagrées pour cacher la misère, je deviens intraitable.

 

 

J’ai l’impression que tu abordes ton métier en général et la musique en particulier moins par

  • l’émerveillement un rien béat devant la beauté des œuvres à ta disposition,
  • la responsabilité patrimoniale et historique qui habite tout musicien,
  • l’hybris même que donne la parfaite maîtrise technique et esthétique d’un instrument quand elle habite un répertoire et emporte un public sur son passage, que
  • par l’exigence de sincérité voire de rectitude, n’ayons pas peur du mot, morale

– rectitude incluse, selon toi, dans le code d’honneur du musicien.
Je n’aurais pas dit les choses ainsi. Je préfère penser en termes d’honnêteté (par rapport à ton niveau, par exemple : ne t’attaque pas à des œuvres hors de ta portée…) et de sincérité (par rapport à toi-même : as-tu vraiment envie de jouer cette pièce et pourquoi la joues-tu ?). Ça, ça me parle d’autant plus que, plus le temps passe, plus je me sens chrétien. Tous les jours. Or, entre être chrétien et être hypocrite, cela m’oblige à choisir. À titre personnel, je ne vois pas comment être les deux en même temps.

 

« En récital, on ne peut pas être transporté à chaque seconde »

 

Cela sous-tend et prolonge ton exigence de sincérité, y compris en musique.
L’exigence de sincérité est quelque chose de global. Elle ne se limite pas à une attitude. Parfois, elle est de l’ordre de l’intuition. Par exemple, avec certaines personnes, musiciennes ou non, je sens si elles sont sincères ou si elles manigancent des entourloupes. De même, musicalement, la question n’est pas de savoir si tu restes droit comme un I ou si ton corps bouge. La sincérité, c’est autre chose. Regarde György Cziffra. Il est la preuve que l’on peut jouer une rhapsodie hongroise de Franz Liszt de façon authentique et avec panache. Le geste n’habille pas une faiblesse, il traduit l’exigence de brillance. Les rhapsodies sont des pièces de très haute virtuosité. Oui, quand tu joues ça, il faut un peu de panache, un menton haut, une gestuelle en écho, des prises de risque sur les déplacements qui exigent que, si tu plantes ton déplacement, tu le plantes avec fierté ! Là, d’accord, tu peux bouger et être sincère !

 

 

Liszt transmute la sobriété sincère en démonstrativité sincère…
Du moins, avec ce répertoire, tu peux te laisser emporter et être joueur parce que l’œuvre exige cette prise de risque. Ne te déplace pas une seconde avant, tente le coup du réflexe au dernier millième de seconde ! Dans ce genre d’œuvre, il faut du souffle et du cœur pour être juste musicalement… et humainement ! Alors, pour ces cas-là, soit, je ne suis pas contre qu’on en fasse un p’tit peu beaucoup, voire un p’tit peu trop, parce que c’est l’esprit.

Pour Chopin, tu l’interdis.
Je ne l’interdis pas. Seulement, jusqu’à preuve du contraire, ça me semble superfétatoire.

 

« Tous les pianistes serrent les fesses à un moment »

 

Pourtant, on pourrait imaginer jouer un nocturne en étant connecté aux étoiles…
Ah, tu crois ça, toi ? Moi, là où je n’y crois pas, c’est que, quand on joue ces pièces, on peut raconter ce qu’on veut pour construire sa légende en carton, mais on est nécessairement en maîtrise. Certes, on peut partir un peu loin pendant quelques instants, mais pas pendant une heure. Tu ne peux pas passer un concert à t’auto-emporter, à t’auto-émouvoir et à fermer les yeux avec des mines extatiques. Forcément, à un moment, tu vas te dire : « Ah, attention, là c’est la page où, si je ne passe pas le pouce, je vais être marron. »

Tu penses à un collègue en particulier ?
Je pense juste que c’est impossible d’être transporté à chaque seconde. Je ne sais pas si ce serait bien, et peu importe car c’est impossible. Ceux qui feignent qu’ils sont, comme tu dis, « connectés aux étoiles » pendant tout un récital, j’ai l’impression qu’ils cherchent à enfumer la frange la plus naïve du public. Avec moi, ça ne prend pas.

 

 

Parce qu’il faut gérer trop de paramètres et trop de contraintes ?
Parce qu’être pianiste, c’est exercer un art et un métier. Et cette dualité n’a rien d’ignoble, au contraire. Pour bien faire ton métier, c’est-à-dire pour bien jouer, il faut rester connecté à la réalité. Pas terre-à-terre forcément, mais connecté avec la terre, indiscutablement. Tiens, pareil, parmi les trucs auxquels je ne crois pas, c’est l’abus d’exigences de certains concertistes avant un récital, notamment à l’endroit des accordeurs. Au gré de mes nombreux déplacements, certains d’entre eux m’ont raconté que des collègues débarquaient avec une liste longue comme le bras de demandes pour régler leur piano. Pour certains, c’est une manière de combattre le trac en mettant tous les atouts de leur côté et en respectant une routine. Venant de grands maîtres et de virtuoses incontestés, c’est en un sens très respectable. Pour d’autres, en revanche, c’est une manière de se faire mousser en s’affichant comme des professionnels ultraminutieux. Sauf que, après, tu les vois et tu les entends ; et, leur instrument réglé sur mesure n’y peut mais, quand ils arrivent au trait très difficile, ils serrent les fesses comme tout le monde. Tout le cinéma technique qu’ils ont fait avant ne leur sert de rien.

Toi, tu es cool avec les accordeurs ?
J’ai tendance à leur faire confiance, évidemment. Accorder, c’est leur métier. S’ils ont été choisis pour un concert, c’est qu’ils sont sérieux. Si j’ai un p’tit truc à dire, je l’dis, mais je ne fais pas semblant d’être tellement dans les hautes cimes que j’ai des exigences infinies. Pour prouver que je suis bon, j’ai tout le concert, pas besoin de harceler quelqu’un afin d’impressionner un organisateur ou de m’impressionner moi-même ! Comme ce ne sont pas les meilleurs qui jouent à ce jeu, j’espère que, à terme, cette comédie finira par être contre-productive… en plus d’être grotesque Moi, je n’ai pas besoin de me comporter comme un artiste : je suis un artiste.

 

 « J’ai un bagage qui m’ouvre à peu près toutes les portes »

 

Les zozos qui font des sketchs…
Ils ne m’intéressent pas. Quand j’arrive où un organisateur m’a invité, je viens pour jouer, donc mon exigence ne peut être qu’envers l’œuvre. Le piano, dans la mesure du raisonnable, je ferai avec. Faut pas exagérer, la plupart du temps, il est excellent. Dès lors, mon travail consiste à respecter le compositeur parce que respecter le compositeur, c’est respecter le public. Autrement dit, c’est me respecter moi-même car c’est respecter ce pourquoi je suis devenu musicien.

En disant cela, tu reviens au concept de sincérité : pour toi, pas question de jouer au musicien puisque tu l’es. Mais les pièges sont nombreux. Par exemple, as-tu lutté contre la facilité de la difficulté…
… c’est-à-dire ?

… c’est-à-dire contre le risque de te laisser réduire au jeune prodige capable de jouer super vite un max de notes partout sur le clavier, façon animal de cirque plus que poète du clavier ?
Je vais te décevoir, je le sens, mais je dois dire que je ne dédaigne pas du tout la virtuosité. Je suis bien content de pouvoir jouer un peu ce que je veux. Je n’ai pas la technique de Cyprien Katsaris ou de Marc-André Hamelin, soit. Néanmoins, j’ai un bagage qui m’ouvre quand même à peu près toutes les portes, et j’ai l’intention d’en profiter !

 

 

Être pianiste professionnel exige de devenir un acrobate du clavier, quitte à n’être considéré que comme un acrobate et non comme un musicien. Pourtant, à t’écouter, la virtuosité – notamment la tienne – ne te paraît pas dangereuse.
Au contraire ! Si danger de la virtuosité il y a, c’est que, pour certains rageux, selon le terme le plus approprié, si tu es virtuose, tu n’es pas musicien. Ça, c’est vraiment une opinion de mauvais qui espère sous-entendre que, quand tu es nul techniquement, tu es merveilleux musicalement.

Ce n’est pas toujours exact.
Ben voyons ! C’est toujours complètement faux. Disons les choses sans barguigner : l’opposition entre virtuosité et musicalité est d’une débilité sans nom.

 

 

 

« Être capable de jouer Liszt n’interdit pas de jouer Mozart »

 

Elle reste très présente chez pas mal de critiques et de directeurs artistiques. Toi-même tu rappelais la méfiance que suscitent parfois la vitesse du tempo et, à l’inverse, l’absurde postulat que, si c’est lent, c’est sublime alors que, souvent, c’est surtout pratique. Toi, tu as plutôt le problème inverse : tu es catalogué comme un Superman capable de jouer les trucs de dingodingue. Chance ou warning zone ?
Je te l’accorde, il est arrivé que l’on me range dans la case « virtuose » et que l’on tente de m’y cantonner. Pour être honnête, ça m’a fait plutôt du bien. Ça a titillé mon orgueil. Par exemple, au Conservatoire, je passe mon prix avec des dingueries comme les Réminiscences de Don Juan de Franz Liszt, des folies du genre. J’ai entendu des critiques du genre : « Heureusement qu’il avait ça, parce que, sinon, il a pas grand-chose… »

Ça t’a blessé.
Non, mais j’ai retenu la critique. Trois mois après, pour entrer en cycle de perfectionnement, j’ai joué une sonate de Mozart et la Huitième sonate de Prokofiev, qui est la plus ingrate. De toute façon, si tu te plantes dans Mozart, tu peux jouer ce que tu veux après, c’est mort. Pareil, pour mon prix, j’avais joué la « Clair de Lune » de Beethoven : viande-toi là-dessus, t’as beau faire ta sonate de Rachmaninoff et ton Liszt derrière, ça va être un peu juste.

En étant « un peu juste », selon ton expression, Mozart était devenu ton espace de liberté, donc de risque.
C’était le résultat de ma prise de conscience que je pouvais jouer n’importe quoi. Du Mozart, du contemporain, ce qui me chante. La technique est un moyen, pas une fin. Quand tu peux envoyer, tu peux jouer Liszt, mais ça ne t’interdit pas de jouer Mozart.

Ni Satie.
Par exemple.

 

 

 

« La virtuosité est un marqueur différenciant »

 

On touche un paradoxe pianistique : le don de virtuosité (que l’on imagine un tout petit chouïa travaillé, bien que tu rechignes à l’admettre) peut être analysé comme une faiblesse. Néanmoins, pour ceux qui rêveraient de posséder ton art, peux-tu nous révéler comment tu as mis au point cette technique ?
Jamais séparément du reste. Je n’ai pas fait de gammes ou d’exercices spécifiques. Ça ne m’intéressait pas en soi, mais le résultat me fascinait. Quand je voyais jouer Cziffra ou Horowitz, j’étais admiratif sans pour autant être focalisé sur le côté brillantissime.

Tu n’as pas voulu « faire pianiste » pour épater la galerie ? Ça doit être super sexy, comme projet, pourtant !
Même si ça se perd dans les limbes de ma mémoire, je dirais que mes premières émotions musicales fortes, c’est Horowitz à Vienne qui joue un « Moment musical » de Schubert, un truc presque simple, qui se suffit à soi-même… et qui ne nécessite pas une technique de dingue. Pour moi, la technique est un plus parce que ça t’ouvre des répertoires, mais il est hors de question que ça t’en ferme !

En gros, tu peux jouer Mozart bien que tu sois capable de jouer Liszt, et c’est quand même mieux si tu sais jouer avant d’interpréter Mozart ?
Carrément.

Bon, là, Tristan, on est dans la gentillesse mignonne. Pourtant, la virtuosité est-elle pas un super produit d’appel pour un concertiste, puisqu’elle est un gage de satisfaction donné au public, tant la perception de son côté exceptionnel est accessible à tous ? Je pense à des surhommes du clavier comme Arcadi Volodos, qui jouait allègrement sept bis circassiens et qui, à un moment, en a eu tellement marre qu’on le prenne pour un monstre qu’il a dit : « Minute, papillon, maintenant, je vais jouer Mompou », souvent moins exigeant techniquement que « la marche turque » revisitée…
Certes, dans la virtuosité, il y a une dimension surhumaine qui justifie une forme d’admiration, dans la mesure où tout le monde est capable de jouer « Au clair de la Lune » au piano, mais pas les grandes valses brillantes de Chopin.

Tu en as quand même conscience, ou…
Mais évidemment ! La virtuosité, la vraie, peut être l’un des marqueurs différenciant entre le professionnel et l’amateur, voire entre le professionnel et l’amateur de haut niveau… voire, plus largement, entre celui qui maîtrise complètement son instrument et celui qui l’affronte avec des moyens limités. Et, moi, quelqu’un qui joue avec des moyens limités avec des œuvres à sa portée, aucun problème, évidemment.

 

 

 

« Le défi musical, j’aime beaucoup aussi »

 

Ce que tu dénonces sans le dénoncer, ce sont certains pianistes reconnus qui ne sont pas à la hauteur de…
Non, je ne dénonce rien ni personne. Je constate des faits. Et, encore une fois, on retrouve ça au récital comme en concours. Un candidat qui opte pour la Toccata de Ravel et qui la balance à la perfection, ça veut dire quelque chose sur ce qu’il vaut, évidemment. Le suivant, quand il arrive avec des préludes et fugues et un petit Debussy, ça risque d’être un peu juste pour lui. C’est pas une histoire de compositeurs, c’est une histoire d’adéquation entre un programme et un instant. Si tu dois prouver ce que tu vaux pour aller chercher un prix, il faut clairement des partitions plus épicées pour marquer le jury en l’impressionnant.

Comme on est dans un entretien sur la musique classique, on ne parlera pas de sortir ses cojones, évidemment. Toutefois, toi-même, aujourd’hui, en récital, tu aimes à envoyer du pâté de façon inattendue. Par exemple, à France-Amériques, tu as glissé les démoniaques Réminiscences de Norma dans un récital Chopin…
Ça, je le fais parce que j’aime le défi. Quand tu joues des trucs comme ça, t’as intérêt à être sacrément à la hauteur ! Mais, après les concerts où j’ai glissé un défi technique, je ne pense pas tellement à ce que j’ai bien passé. Je pense plutôt des trucs comme : « Je suis content de mon Schubert du début, j’étais à l’aise sur le piano, j’ai timbré comme j’ai voulu, j’avais un bon son, j’ai hâte de le réécouter… » D’autant que le plus difficile, c’est pas toujours ce qui a l’air le plus difficile.

En quel sens ?
La Fantaisie de Chopin que je joue en ce moment, c’est l’une des œuvres les plus difficiles que j’ai jouées sur scène de toute ma vie, par exemple. Techniquement, c’est horrible. Globalement, c’est ingrat. En plus, on tourne en rond, ce qui est très périlleux pour la mémoire. Le passage central est super long… et y a même pas une fin à bravo ! Tout le contraire de la Polonaise héroïque.

À la différence que la Polonaise héroïque est beaucoup jouée.
Oui, alors, là, c’est pas un mal parce que, pour te distinguer, tu dois aller chercher un niveau de réalisation supérieur. Le défi n’est pas que technique, il devient surtout musical, et j’aime beaucoup, beaucoup ça aussi !

 

 

Quels liens entretiens-tu avec la critique, dans sa diversité ?
Aussi étonnant que ça puisse te paraître, ils sont avant tout humains. Beaucoup d’artistes, quand ils sont égratignés, s’offusquent en disant : « Mais qui c’est, ce nobody, pour se permettre de me critiquer ? » En revanche, je n’en connais pas beaucoup qui s’exclament, offensés : « Mais qui êtes-vous pour dire autant de bien de moi ? » Dans ce sens-là, ça va toujours bien ! En réalité, le critique que je redoute vraiment, c’est moi. Il assiste à tous mes concerts et, si j’ai raté un passage à un concert, lui ne me rate pas. Toutes les critiques les plus positives du monde, toutes les marques d’appréciation des proches et du public ne me consoleront pas d’avoir mal négocié voire franchement raté tel ou tel passage. Je connais la chanson des amis, après : « Mais tu rigoles, c’était rien, personne n’a entendu ce truc à part toi, en plus cet autre passage, c’était magnifique », etc. Peine perdue : je resterai inconsolable.

 

 

 

« J’ai gagné une forme certaine de liberté »

 

Et quand, au contraire, ça s’est bien passé ?
C’est peut-être plus rare mais, quand tu es super content de la manière dont tu as joué, il arrive que quelqu’un vienne te dire : « Bizarre, moi, je voyais pas ce passage comme ça », blablabla… Bon, ben, si, moi, j’ai l’impression d’avoir fait ce que je voulais faire, je n’ai qu’une réaction : « Dommage, mais c’est moi qui suis sur scène et tu n’es pas Chopin, donc, comme disait Horowitz, je fais ce que je veux, point barre ! »

… ce qui n’est pas tout à fait exact !
Certes, mais c’est une manière de dire : « Écoute, mec, j’ai bossé, j’ai réfléchi, j’ai choisi, j’ai joué, et je vais pas diminuer ma satisfaction d’avoir joué comme je le souhaitais. » Ce qui, là encore, n’est pas tout à fait exact. Tant qu’à faire, j’aurais préféré que la personne passe un meilleur moment plutôt qu’elle ronchonchonne parce qu’elle n’imaginait pas l’œuvre telle que je l’ai interprétée. Tant pis !

D’autant que, si tu l’avais jouée autrement, elle serait peut-être venue te dire qu’elle l’aurait imaginée autrement…
Qui sait ?

Ta chance est de ne plus être en concours mais en concert !
En effet, depuis une quinzaine d’années, j’ai gagné une forme certaine de liberté.

Néanmoins, tu ne peux pas échapper à la critique. Celle-ci est consubstantielle à l’art. Qu’elle se manifeste par un regard complice et fasciné échangé entre spectateurs, des brava sincères, des soupirs ou des consultations de cellulaire parce que les gens s’ennuient, elle va avec l’idée même de musique, non ?
Peut-être, je ne sais pas. Tu ne crois pas qu’on peut être dans l’instant et en profiter ?

Non. Et toi ?
Je ne sais pas. En revanche, je sais que l’impact de la critique varie en fonction de son auteur. Si celui qui vient me démonter n’est pas pianiste, s’il ne sait pas ce que c’est d’être sur scène, son propos n’a pas la même portée que si c’est un pair qui me juge.

 

 

 

« Ce qui me choque, ce n’est pas la critique : c’est le procédé »

 

Toutefois, le jugement d’un pair peut être biaisé par les liens affectifs (positifs ou négatifs) ou les communautés d’intérêt qui vous unissent !
Moi, quand un pianiste que j’estime m’adresse un compliment, je ne fais pas la fine bouche, j’en suis extrêmement heureux. À l’inverse, s’il me laisse entendre que je l’ai déçu, ça m’affecte beaucoup plus que si Tartempion décrète que j’ai mal joué. Euh, attends… Je suis en train d’enfoncer à grands coups de rein une porte ouverte, non ?

Pas forcément. Par exemple, certains artistes affirment se désintéresser totalement de la critique, d’autres ne comprennent pas que tout le monde ne soit pas en extase devant eux, d’autres encore témoignent de leur vulnérabilité face aux recensions de leur travail…
C’est vrai que je connais beaucoup de collègues qui ne veulent pas du tout savoir. Moi, je suis prêt à prendre ce risque.

Alors comment réagis-tu quand ton disque des valses de Chopin, acclamé par la presse spécialisée, se fait rafaler par un critique ?
Heureusement que les autres critiques étaient louangeuses ! Mais la personne qui a signé l’article dont tu parles ne m’inspire pas le plus grand respect. J’insiste : c’est le fait de démonter un disque sans nuance qui me choque, pas la critique en elle-même. Clairement, aucune critique négative ne réjouit aucun artiste sensé, même s’il nous arrive de faire semblant que ça nous amuse ou que ça nous indiffère. Néanmoins, souvent, quand un critique n’a pas aimé, que ce soit un disque ou un récital, ou il n’en parle pas parce qu’il sait quelle énergie cela exige, ou il nuance ses piques. Ce peut d’ailleurs être tout aussi violent à lire, car chacun traduit très bien les sous-entendus fielleux et les euphémismes de convenance. Reste que le procédé n’est pas le même que de fracasser un disque et un artiste.

 

 

 

« Qui a récolté plus de critiques immondes que Horowitz et Cziffra ? »

 

Comment se relève-t-on quand on se prend une bonne avoine en plein visage ?
Je ne prends pas les critiques virulentes en plein visage. C’est comme si un roquet aboie dans la rue : s’il te dérange, tu fermes la fenêtre et tu continues ce que tu étais en train de faire.

Concrètement, ça se passe comment ?
D
’abord, tu te concentres sur ta musique. Moi, je ne peux pas obliger les gens à aimer ce que je fais, je peux juste travailler pour proposer la plus belle musique dont je suis capable. Alors, je travaille ! Ensuite, tu relativises. Si tu as une seule fausse note critique dans un concert de louanges, franchement, ça va. Et, enfin, tu vas de l’avant. Une critique à l’acide, désolé pour mes éventuels détracteurs, ça ne va pas m’empêcher d’enregistrer d’autres disques !

Ces aboiements d’un roquet contre tes valses ne constituaient pas ta première mauvaise critique.
Je me souviens d’un type qui n’avait pas aimé un disque, je ne sais plus si c’était Tableaux d’enfance ou Voltiges. Il avait signé un papier un peu moyen. Pas assassin, mais franchement moyen, en vrai. La maison de disques l’invite cependant à Gaveau. Dans une salle pleine, j’y donne le meilleur concert de ma vie. Le public est hyper enthousiaste. Le type n’a pas tenu. Il est parti à l’entracte, avant les pièces de bravoure. Il a eu complètement raison. Si les applaudissements que j’ai récoltés dans la première partie lui déchiraient les tympans, ceux auxquels j’ai alors eu droit (je ne dis pas ça pour me hausser du col, des vidéos de ces moments circulent sur YouTube) l’auraient fait voler en lambeaux !

Ça, ça doit rendre le smile…
Oh, oui, ça m’amuse, mais je garde le nord : j’ai demandé à Ad Vitam de ne plus jamais l’inviter. Par bonté, hein ! S’il n’aime pas comment je joue, je ne souhaite pas qu’il souffre, tu penses ! Qu’il laisse sa place à quelqu’un à qui le récital plaira. Sérieusement, quelqu’un qui déteste ou méprise mon travail, dans la mesure où cette engeance est rare, ce n’est pas une catastrophe. J’en ai eu deux-trois en vingt ans, y a pire. À chaque fois, ça m’énerve, mais ça a aussi tendance à me motiver. C’est donc un mal pour un bien !

 Est-ce une particularité de la critique à l’encontre des artistes déjà reconnus mais pas encore superstars ? Les cadors récoltent rarement de mauvaises critiques…
Proportionnellement, peut-être. Mais plus tu as de bonnes critiques, plus tu as de probabilité d’en récolter aussi de mauvaises. Qui a eu plus de critiques immondes que Vladimir Horowitz ou György Cziffra ?

Peut-être que les temps ont changé…
Peut-être.

 

 

 

« J’essaye d’apprendre à relativiser »

 

Ta force mentale, tu la puises aussi dans le fait que les valses de Chopin ne sont pas ton premier disque.
Bien sûr, aujourd’hui, je peux prendre un peu de recul. Les valses, c’est mon huitième disque, j’ai presque quarante ans. Je ne me considère pas comme « arrivé » ; je ne suis ni blasé, ni toujours zen ; et je préfère les bonnes critiques aux mauvaises. Donc je peux m’énerver sur le moment contre un scribouillard qui a cru bon de cracher son venin. Néanmoins, quand les autres critiques ont apprécié mon disque et que les spectateurs viennent à mes concerts, la bave du corbeau atteint la blanche colombe mais elle ne va changer ni ma vie ni mon orientation artistique. Je n’attends plus de validation. J’avance. Qui m’aime me suive, et bon vent aux autres !

Sera-ce la maturité que d’arriver à trouver un juste milieu entre la réaction façon Magritte (« tout le monde m’affirme que vous êtes une vieille pompe à merde, il va de soi que je n’en crois pas un mot ») et l’indifférence ?
Disons que j’essaye d’apprendre à relativiser. Donnons des ordres de grandeur : une bonne critique de Jean-François Zygel, ça touche des dizaines de milliers de personnes dès qu’elle est publiée sur les réseaux ou diffusée dans les médias. Les organes de presse dite spécialisée, c’est un peu dépassé. Quand il n’y avait pas Internet, tu en avais besoin pour être au courant. Aujourd’hui, c’est plutôt le contraire, c’est plutôt eux qui ont besoin de nous.

En quel sens ?
Leurs articles sont surtout lus quand les artistes les ont postés en story sur Facebook ou sur leur IG. Je précise que ne suis pas le moins du monde vindicatif à leur égard, pas du tout. Je ne peux pas demander à la fois que l’on respecte mon travail et ne pas respecter celui des autres ! Je mets juste en perspective le pouvoir de nuisance que certains collaborateurs de ces revues s’imaginent avoir en détruisant des disques ou des artistes. Moi, si des critiques aiment mon travail et le disent, merci, ça ne fait jamais de mal et ça réchauffe le cœur. S’ils ne l’aiment pas et le disent aussi, même incorrectement, bah, je survivrai. La preuve !

 

 

Nous avons évoqué les joies de la critique et leur effet sur le musicien. Cependant, nous avons opportunément omis de rappeler que, à ses yeux, le meilleur critique de l’artiste, c’est souvent lui-même. C’est lui qui sait ce qu’il y a de moins bien dans un récital, par exemple ; mais, en général, c’est surtout lui qui s’aime beaucoup.
Ah bon ?

Or, bien que tu sois un djeunse, tu n’as pas de site à ton nom, tu es à peine actif sur Facebook, tu n’es pas sur TikTok… et c’est mauvais signe : la plupart des artistes qui acceptent que je les interviouve sont objectivement faiblards sur l’outil Internet. Alors, allons droit au but : comment gères-tu ta communication ?
Comment je gère ma communication ? C’est vraiment ça, ta question ? C’est bien à moi que tu la poses ?

 

« Sur les réseaux, mon beagle cartonne plus que moi »

 

Jarnicoton, pourquoi une telle surprise ?
Écoute, je suis d’une époque où, au Conservatoire, il n’y avait pas d’UV « maîtrise des réseaux sociaux ». Ça viendra peut-être. Moi, je croyais que le truc le plus puissant pour communiquer, sur les réseaux consistait à mettre l’affiche du prochain concert. Pas de blabla, pas de débat vaseux. En termes de comm’, c’est le plus direct. Mais une copine m’a dit : « C’est très bien, ce que tu mets, mais on s’ennuie. » Elle avait raison. Tu racontes que tu joues là, puis que tu joues là, puis que tu joues là… C’est chiant ! Mon amie m’a dessillé les yeux. Du coup, j’ai regardé ce que faisaient les collègues. Par exemple, j’ai vu des pianistes qui se filmaient en train de répéter in situ. En soi, ce n’est pas d’un intérêt extraordinaire. Cependant, ça marche car les spectateurs sont émus de voir un peu les coulisses et le making of.

Bah, tu sais bien que ce qui fascine le public, ce sont deux choses et demie : comment il fait pour faire ce qu’il fait, combien il gagne et, éventuellement, est-ce que ça attire les filles…
Non, je ne crois pas. Ou pas comme ça, en tout cas. Mais j’ai pris conscience de l’importance du hors-champ musical en faisant les Jeunesses musicales de France. Les questions des enfants, du CP au lycéen option musique, ou les questions des parents à travers celles des enfants, étaient largement extra-musicales.

 

 

Alors, c’est quoi, ce qu’on veut savoir de Tristan Pfaff ?
« Est-ce que vous avez une petite amie ? » Et, surtout : « Est-ce que vous gagnez beaucoup ? »

Bon, j’étais pas si loin… Tu as donc l’image flatteuse de la vedette façon foutebol : des thunes et des wags…
Contrairement à ce que tu as l’air de penser, les questions sont super intéressantes ! Par exemple, j’ai demandé au gamin qui m’interrogeait : « À partir de combien on gagne beaucoup ? » C’est un peu facile, mais pas seulement. Et puis, ce qu’il y a de bien avec les questions que se posent les gens, même frottés de musique, c’est qu’elles ne sont pas toujours tarabiscotées. Ça peut être, en toute simplicité : « Tiens, vous donnez un concert ici, est-ce parce que vous êtes en vacances dans le coin ? » Ça peut être des émotions simples, aussi. Par exemple, si je mets sur les réseaux une photo avec César, mon beagle, ça cartonne beaucoup plus que moi au piano…

Sauf que tu es d’une génération qui n’est pas dupe, comme Christian Chamorel quand il se met en scène soit en surhomme musculeux, soit en pianiste répétant en tenue relax, soit en papa gâteau avec son shiba : vous construisez un personnage derrière le musicien d’exception.
Je ne suis pas dupe, mais je ne suis pas sûr de construire quoi que ce soit. À mon niveau, j’essaye de jouer le jeu des réseaux comme je peux !

 

« J’ai choisi d’assumer »

 

Ça marche puisque, moi, je suis impressionné de parler à Tristan Pfaff et je trouve super qu’il ait un chien (et non « qu’il est un chien », comme je l’avais écrit un soir de fatigue).
Ha, mais moi aussi, je suis sur les réseaux sociaux et quand je croise certaines grandes figures, comme Greg MMA, il m’arrive de leur demander si on peut faire un selfie ! Je ne critique pas la curiosité bienveillante « des gens », comme disent ceux qui les donc nous méprisent, elle est naturelle et sympathique. Cependant, je réfléchis pour garder la bonne distance et la juste proximité… tout en restant sincère. Alors, quitte à m’afficher, j’essaye de jouer un petit peu le jeu pour ne pas proposer des choses trop redondantes.

… et pour faire rêver les gens aussi, palsambleu ! Parce que tu as un talent, un statut, un potentiel qui fait fantasmer ! Un mec qui peut jouer n’importe quoi sur un piano, et qui le fait bien en plus, et qui est prêt à rencontrer ses fans après un concert, et qui est d’accord pour jouer en partie le jeu des réseaux, c’est pas rien, non ? D’ailleurs, à ce sujet, as-tu conscience de la part de rêve qui accompagne pas seulement ton statut, ce serait réducteur, mais aussi ta fonction sociale ?
Oui et non. C’est un peu ce que me dit ma compagne, mais je reste prudent.

De quoi te méfies-tu ?
Je sais que l’on peut interpréter négativement tout ce qui est mis sur les réseaux. Tu te présentes avec ton chien, tu auras toujours quelqu’un pour penser que tu profites de ton chien afin de vendre des disques ou des billets. Tu es photographié devant une piscine ou dans de beaux endroits, pareil : ça veut sûrement dire que tu veux faire envie à tes fans ou leur montrer qu’un monde te sépare d’eux.

 

 

Tu as déjà eu des réflexions en ce sens ?
Oui, et ça m’a d’autant plus interpelé que celui qui a attiré mon attention sur ce point n’avait aucune mauvaise intention. Donc j’ai réfléchi. J’ai pensé que j’étais loin d’être le seul à publier des photos de bons moments dans des décors de rêve, des trucs qui me rendent heureux et pourquoi pas fier – mais bon, le fait que d’autres aussi partagent des images similaires, ce n’est pas forcément un argument. Puis je me suis dit que, quoi que je publie, j’aurai toujours des haters.

Comment as-tu résolu cette aporie ?
J’ai conclu que je devais me fier à un seul critère : la sincérité. Moi, je viens d’un milieu modeste – pas misérable du tout, hein, mais modeste. J’ai grandi à la campagne. Alors si, maintenant que j’approche plus ou moins du mi-chemin de ta vie, je dois me cacher quand je kiffe un p’tit peu, si je dois faire semblant de ne pas goûter au bling-bling quand l’occasion se présente, je vais pas tenir le coup. J’ai choisi d’assumer.

 

« J’apprends sur le tas »

 

Tu peux t’en féliciter car l’immense majorité des gens qui te suivent sur les réseaux te suivent parce qu’ils t’apprécient. Or, voir quelqu’un que l’on apprécie kiffer et prendre la peine de penser aux fans en leur envoyant un p’tit coucou dans un moment de kif, ça ne rend pas forcément jaloux ou haineux, au contraire !
J’espère ! Mais, tu le sais bien, il y a toujours cette idée que l’artiste doit être au travail 24/7, qu’il ne doit pas trahir je ne sais quoi – peut-être le rigorisme auquel est associé son art… Heureusement, tu as raison, la plupart des réactions sont hyperpositives. Des amis ou des inconnus likent, commentent en disant « Ha ! Trop d’chance ! », « J’adooore cet endroit, ça me rappelle mon enfance », « Profite bien, on t’attend à Gaveau ». Sur le moment, ça me galvanise parce que c’est ça, le but, partager du positif ; et, sur le moyen terme, ça me prouve que partager des petits moments de bonheur est loin de décevoir ou de mettre en colère mes followers !

 

 

De façon plus générale, comment gères-tu ta comm’ ? As-tu une stratégie différenciante en te fixant des lignes spécifiques selon les applications, voire selon tes comptes pro ou perso ?
Tu es fou, pas du tout ! Je ne suis ni un stratège, ni un communicant professionnel. Je fais tout sur le tas. Même pour la musique, c’est comme ça que j’ai procédé. Alors, la communication, tu penses…

Soit, tu as appris à communiquer sur le tas. Mais pour le métier de musicien professionnel, comment t’es-tu débrouillé ?
Oh, c’est encore pire. La comm’, au moins, j’étais sur les réseaux, j’avais une idée de comment ça fonctionne. Le métier de musicien, concrètement, je n’y connaissais rien. Imagine, j’ai débarqué du fin fond de nulle part, au sens où je ne connaissais ni les gens, ni les codes, ni les rouages. J’étais loin de savoir ce qui m’attendrait.

 

 

 

« Je ne vis pas par rapport aux autres pianistes »

 

Donc, comme pour la comm’, tu as appris à marcher en marchant.
Oui, je n’étais pas préformaté en arrivant à la capitale ! Je suis allé de découvertes en découvertes.

Du genre ?
Eh bien, j’ai appris qu’il y avait des concours, j’ai appris qu’il y avait des réseaux de professionnels, j’ai appris qu’il y avait des agents et des maisons de disques. N’étant d’aucune école, d’aucune chapelle, d’aucune communauté, n’ayant ni relations au bras long ni poches profondes pour financer quoi que ce soit, j’ai surtout appris à – pardon mais c’est le mot – me démerder. C’est vraiment ça. « Me débrouiller », comme tu disais, ce serait trop mignon. La débrouille, ça n’est pas suffisant pour affronter ce genre de réalités. Je ne me plains pas, je n’invente pas la légende du petit miséreux, je dis simplement que, quand je suis arrivé à la table de poker, j’avais un sept et un deux dépareillés, et personne n’est venu me taper sur l’épaule en me souhaitant bon courage ! Et tu sais le pire ? Je n’avais pas conscience que le jeu que j’avais dans les mains était pourri.

Ça aussi, ça s’apprend ?
Oui. À la dure. Quand t’es musicien, tu connais ton niveau. Comme on dit, « tu t’entends, tu te désoles, tu te compares, tu te consoles » !

Or, j’imagine que tu as constaté que d’autres pianistes moins armés techniquement que toi pouvaient percer vite, fort et parfois longtemps.
Je ne vis pas par rapport aux autres. En revanche, à un moment, j’ai constaté que j’étais resté à quai. Seul. Et là, j’ai dû me demander pourquoi. Donc j’ai commencé à comprendre. Pas pour jalouser les autres, c’est vraiment une attitude qui ne me correspond pas. Pareil, être dégoûté en pensant, comme tu avais l’air de le sous-entendre, que machin est une bille mais qu’il a réussi, ça n’est pas moi.

Ça ne t’arrive jamais de le penser ?
Bon, vite fait, peut-être, mais, franchement, je m’en fous. Les autres, c’est leur problème, ce n’est pas le mien. Mon sujet, c’est moi. Ce qui m’intéresse, c’est de saisir le mécanisme que je pourrais actionner pour lever les amarres et prendre la route à mon tour afin de cingler vers de belles escales.

 

 

 

« Il n’y a que toi qui peux inventer ton chemin »

 

Ce que tu décris, c’est ta démarche globale pour construire ta carrière de musicien.
Construire, je ne sais pas. C’est très pragmatique. La comm’ et le reste, j’apprends en faisant. Je suis animé par une conviction : dans le milieu de la musique, il existe une route qui n’est destinée qu’à moi. C’est peut-être pas la plus rapide, la plus étincelante, la plus facile, mais c’est ma route. Voilà ce qui m’intéresse. Avec mes boulets, mes handicaps mais aussi mes qualités, faut pas les oublier, je sais que je vais suivre mon parcours. Je vais monter mon festival. Je vais donner des concerts. Je vais enregistrer des disques. Je vais rencontrer des gens extraordinaires – et j’en ai rencontré, des anges gardiens, des gens fabuleux sûrement envoyés par la divine Providence, des gens bien installés qui sont devenus des amis intimes…

Mis comme ça, c’est choupinet, mais tu ne parles pas des paltoquets, jean-foutre et autres pisse-vinaigre que tu as dû croiser également…
Ils n’en valent pas la peine. Et, finalement, c’est aussi à leur côté, avec ou contre eux, que j’ai tracé ma route.

Jean Dubois chantait qu’« on arrive à rien tout seul, il faut toujours quelqu’un pour t’en empêcher ».
Bon, des gens qui t’aident, c’est quand même pas mal aussi ! Mais il n’y a que toi qui peux inventer ton chemin. Regarde, l’intégrale des Études de Karol Beffa, je suis le premier à l’avoir jouée et enregistrée, et je suis même le dédicataire de la dernière. Les Tableaux d’enfance, à ma connaissance, personne ne les avait gravés avant moi. Et, pourtant, ça n’est pas le résultat d’un calcul. Je ne me suis pas dit : « Qu’est-ce qui n’a jamais été fait ? Comment je pourrais montrer que je suis original ? » Pas du tout ! La vie est beaucoup moins machiavélique que tu ne sembles l’imaginer !

 

 

 

« Je ne pourrai pas vivre ailleurs qu’à Paris »

 

Puisque tu me tends la perche, je la saisis volontiers : comment t’est venue l’idée – saugrenue, tu l’admettras – d’enregistrer les Tableaux d’enfance, pièces qui ne correspondent pas vraiment à l’idée que l’on peut avoir d’un projet pour jeune virtuosissime ? Était-ce justement pour faire un pas de côté ?
Non, pas du tout. Ça a commencé pendant un jury de concours. Dans les petits niveaux, j’ai entendu un candidat qui jouait une pièce de Kabalevski. Ça m’a rappelé de merveilleux souvenirs. J’aimais bien jouer ça ! Et je me suis dit : « Hé, ça s’trouve, j’aimerais bien jouer ça encore aujourd’hui ! » Donc je remets la partition sur mon piano, et je m’aperçois que c’est super ! Je me surprends à jouer tout le recueil, et je constate que, oui, j’aime toujours, j’aime vraiment cette musique.

Ne crains-tu pas qu’on se dise : « Ça va, il s’est pas foulé ! » ?
Pfff, je ne pense pas un instant aux réactions des autres, je constate que j’aime cette musique, point barre. OK, il n’y a pas une once de virtuosité dedans, so what ? Donc j’ai proposé mollement le projet à ma maison de disques.

Mollement ?
Oui, mes idées, c’est souvent comme ça que ça se passe. Y a un flocon qui tombe et, quand ça doit prospérer, ça fait boule de neige. Je propose des pistes, je vois si ça résonne ou pas. Par exemple, quand j’ai fêté mes trente ans à Gaveau, avec la salle pleine qui me souhaite mon anniversaire, c’était un truc de fou. Sur le moment, je sais que je ne vivrai plus jamais ça. J’hallucine. Pourtant, cet instant magique, ça part de trois fois rien. Je me balade dans Paris…

 

 

Une habitude, chez toi.
Oui, je me promène quasiment tous les jours dans les rues de la capitale. J’adore ma province, mais j’adore aussi Paris. Je ne vivrai jamais ailleurs. Je me partagerai, je voyagerai, j’adore ça aussi, mais mon point d’ancrage sera toujours Paris.

Où les fans ont-ils une chance de te croiser ?
Pas dans le Paris haussmannien en priorité. Plutôt là où je vis, ainsi que sur les bords de Seine, tout cet environnement.

 

« J’ai appris que j’étais moins original que je ne le croyais »

 

Bref, un jour, tu déambules, et…
… et, en marchant, je pense que je vais bientôt avoir trente ans et que ce serait bien de fêter ça en marquant le coup. Sauf que « marquer le coup », c’est vague. Quitte à casser mon PEL en mode YOLO, je pense à des trucs banals : inviter les amis sur une péniche, privatiser une terrasse… ou alors un concert. Sauf que, si je fais un concert pour mes trente ans, hors de question que ce soit un truc à la sauvette. Je veux une belle salle. Cortot… Gaveau… J’en parle à Lara, mon agente, pour voir ce qu’elle en pense.

 

 

Et là, tout se joue !
Ha, oui. Parce que si elle m’avait dit : « Ouais, d’accord, on en reparle », j’aurais compris le message, je ne lui en aurais jamais reparlé et je serais passé à autre chose. Au contraire, elle s’écrie : « Génial, c’est une super idée, à Gaveau, en plus, excellent, fonce, on est avec toi ! » Bon, là, je me dis que cette piste à peine esquissée mérite d’être approfondie. Donc j’en parle à Aparté, ma maison de disques de l’époque, pour qui je venais d’enregistrer le disque Encores. Là, on me dit : « Ah oui, comme Alexandre Tharaud… » J’ignorais qu’il avait eu cette idée avant moi et qu’il était allé au bout ! Je suis un peu vexé d’être moins original que je ne croyais, mais la maison est chaude, elle aussi. Je pense soirée de gala, elle pense concert de lancement pour le disque qui sortira à peu près en même temps. Donc l’agence, check ; la maison de disques, check. Manquait le plus important, ce qui avait le plus de sens.

À savoir ?
À un moment, je parle du projet à Frédérique Bedos, une amie qui a été présentatrice de télévision, qui a écrit des livres et qui s’occupe d’une association appelée Projet Imagine.C’est une fondation qui aide ceux qui aident, c’est-à-dire les associations qui, elles, aident les destinataires finaux. Je lui explique que je cherche une association support, et je lui demande si elle aurait une idée. Elle me répond : « Ben, nous ! En plus, on pourrait inviter des bénéficiaires de nos aides, gagner en visibilité, en profiter pour mobiliser plein d’assos… et j’ai un peu de budget pour afficher de la pub dans le métro. » Que demande le peuple ?

 

 

 

« L’alignement des étoiles, je ne le décide pas »

 

On a quand même sacrément changé de dimension depuis l’initial « tiens, si je privatisais un rooftop pour mes trente ans »…
Absolument ! Désormais, l’idée est d’offrir un concert pour une association qui fait des choses extraordinaires à destination de gens qui en ont bien besoin et qui, eux, ne se préoccupent pas de savoir où ils vont fêter leur anniversaire car ils ont d’autres soucis, permanents et plus urgents.

Dans un autre genre, Tableaux d’enfance aussi a bénéficié de la plasticité de ton cheminement mental.
J’aurais jamais dit ça comme ça, mais peut-être… même si je ne suis pas sûr de ce que tu veux dire !

Bah, moi non plus, mais ça marche pour toutes les phrases que je prononce, alors bon… En gros, je voulais peut-être dire que tu ne montes pas de projets en essayant de les faire rentrer dans l’idée initiale. Au long de leur élaboration, tu gardes une grande souplesse et une importante marge de manœuvre comme si tu voulais t’inspirer davantage de la liberté que de la contrainte.
C’est ça que tu voulais dire ?

Peut-être. Par exemple, Tableaux d’enfance, ça ne part pas d’une idée que, après ton précédent disque, tu dois en graver un plus simple et moins vibrionnant.
Tableaux d’enfance, ça part vraiment

  • du gamin qui joue Kabalevski,
  • de mon envie de regoûter à cette partition,
  • de l’idée que je pourrais glisser un extrait en bis, puis
  • d’un échange avec ma maison de disques.

Je ne cherche pas à les convaincre, car je suis persuadé que ça ne les intéressera pas. Sauf qu’ils me lancent : « Ben pourquoi pas ? Si tu le sens, vas-y, fais-le ! »

 

 

En réalité, pour concrétiser des projets, contrairement à ce que j’imaginais, tu ne saisis pas des occasions : tu les crées.
Ce ne sont pas vraiment des occasions ou des opportunités. Plutôt des idées qui germent et le constat, à un moment, que les planètes sont alignées et qu’on peut donc qu’on doit y aller. Pour autant, je ne décide pas cet alignement. Je ne le force pas. Ça, ça ne marche pas. Il faut qu’il soit là. Quand ce n’est pas fluide, pas naturel, pas évident pour tout le monde, inutile de forcer, d’insister ou de chercher plus loin.

 

« Je ne veux pas être catégorisé »

 

En juillet 2023, quels sont les prochains alignements déjà constatés et bientôt espérés que tu peux nous révéler ?
Dans l’immédiat ou presque, le prochain gros projet, c’est le récital à la salle Gaveau de février.

Contrairement à ton concert des trente ans, tu n’y seras pas seul. Pourquoi ?
J’avais envie de faire à Paris ce que je fais depuis des années au Printemps musical de La Roche-sur-Yon : réunir sur scène des artistes que j’aime et j’estime.

Qui ?
Au moment où nous parlons [le 10 juillet 2023], je sais déjà qui viendra et qui jouera quoi… mais février, c’est encore loin.

Soit, mais t’es pas en train de sortir le neuvième tome de « Harry Potter » tu dois bien pouvoir spoiler un brin ! Qu’est-ce qui se cache derrière ce mégaflou ?
Tout ce que je peux te dire, c’est qu’il y aura des chanteurs, comme toujours, du violon et du violoncelle, et un peu toutes les combinaisons possibles avec ça.

Mais encore ?
Non, je ne peux pas en dire plus car, même si j’ai un accord de principe de tout le monde, il peut se passer beaucoup de choses d’ici là.

 

 

Ta prudence ne t’empêche pas de préparer la cinquième édition de « ton » festival, mais j’imagine qu’elle t’empêche aussi de révéler la programmation…
Même chose, j’ai l’accord des artistes, mais c’est encore plus loin. Disons qu’il y aura du Carnaval des animaux, de la musique du monde, plein de choses très excitantes !

Quid de l’alignement des planètes pour ton prochain disque ?
Il est encore perfectible. Je n’ai pas eu La Révélation. Enfin, si, j’aimerais bien enregistrer les préludes de Kabalevski. Je les trouve fantastiques, tout à fait comparables à ceux de Rachmaninoff. Il n’y en a pas un qui soit de moindre qualité. Même en concert, eux, j’aimerais les jouer tous à la suite.

Quel est le « mais », cette fois-ci ?
J’en avais parlé à ma maison de disques, après les Études de Beffa, et on m’a dit : « Ah oui, toi, c’est plutôt la musique du vingtième siècle… » J’en ai conclu que je ne devais pas le faire immédiatement. Je ne veux pas être catégorisé « vingtième » ou « contemporain ». Alors, au lieu de ça, j’ai enregistré Voltiges.

 

« À mon niveau, je lutte contre l’attrition musicale »

 

Un projet faute-de-mieux ?
Oh, non, pas du tout, je serais incapable de faire ça. Voltiges, c’est un projet que j’avais depuis un moment. Longtemps, je me suis dit : « Est-ce que ça vaut le coup ? » Et soudain, j’ai su que, oui, bien sûr, là, maintenant, ça vaut le coup. Donc je l’ai fait.

Dans ce disque, tu décides d’interroger le fric-frac qui peut exister entre virtuosité pyrotechnique et émotion musicale.
Oui. Mais mon modus operandi n’a pas changé depuis le début ! Le tout premier disque que j’ai fait, c’était un enregistrement de concert à Auvers-sur-Oise avec plein de transcriptions. Du coup, après, j’ai enregistré un disque Liszt puis un disque Schubert.

 

 

Tu craignais d’être réduit à l’image du vingtièmiste…
Voilà. Je ne veux pas être enfermé. Je lutte contre l’attrition musicale. Pourtant, je sais que, si on veut m’enfermer dans un créneau, bah, j’ai pas la main. Mais ça m’est égal. Tant que je peux lutter, je lutte pour ne pas m’autocondamner. Aujourd’hui encore, si je veux m’enfermer, je peux. À ceci près que ça n’a jamais été mon projet de m’enfermer dans quoi que ce soit, ne serait-ce que parce qu’il y a trop de belles œuvres, de Liszt et pas seulement, et que je ne veux pas m’interdire de les aborder sous prétexte que ça brouillerait mon image. Jouer toujours le même type d’œuvres toute ma vie… Quel cauchemar !

Pourtant, cela « facilite la lisibilité d’un artiste » et son « positionnement produit »…
Je ne suis pas musicien pour me soumettre à une démarche marketing, si c’est ça que tu sous-entends.

Néanmoins, les mélomanes se sont habitués à cette idée, reconnais-le : si tu joues Schubert, tu ne peux pas jouer Scriabine ; si tu joues Chopin, tu ne peux pas jouer Debussy, etc.
J’espère prouver le contraire ! Tu sais, souvent, quand je discute avec le public, après ou à côté du concert, on me demande qui est mon compositeur préféré. Mais, sérieux, tu t’imagines écouter tout le temps de préférence le même mec pendant toute ta vie ? Bah, y a des périodes. Parfois, je suis Wagner, Stravinski, Mahler… (D’accord, j’aime beaucoup certains grands compositeurs qui n’ont pas écrit pour piano…) Puis je me dis : « Roooh, Brahms, quand même, c’est autre chose ! » Et après : « Roooh, Schubert, quand même », etc. Sur ce plan, choisir n’a pas de sens. Je veux aller de l’un à l’autre selon les projets et les envies. Il y a tellement de belles œuvres que je ne veux me couper d’aucune a priori !

 

 

En somme, tu prépares et évites l’avenir.
Comment ça ?

Tu le prépares en lançant des projets très concrets et en échafaudant des pistes à préciser ; tu l’évites en t’évadant des risques d’assignation à un compositeur ou à une époque. À ce stade de ta carrière, as-tu la sensation de pouvoir écrire l’avenir comme il te chante ?
Non, heureusement. Sinon, il n’y aurait plus de suspense !

Qu’est-ce qui entretient ce suspense ?
D’une part, les aléas qui font échouer les projets les mieux ficelés… et parfois, les font aboutir. D’autre part, tu l’as compris, mon désir de rester libre et en capacité de choisir mes orientations musicales. Je n’ai vraiment pas envie de m’enfermer.

Tu fais donc le choix du risque.
Disons que j’ai compris très tôt que « construire un plan de carrière », pour ce qui me concerne, était illusoire. À toutes les étapes de ma vie d’étudiant, de candidat aux concours, de début de carrière, rien ne s’est passé comme je l’avais imaginé.

 

 

 

« Quand je lâche prise, ça se passe mieux »

 

Quel était ton plan ?
Quand j’ai entrevu la difficulté de se faire une place dans ce petit milieu, je me suis dit que j’allais faire les choses dans l’ordre. D’abord, me trouver un petit poste d’enseignant ou d’accompagnateur quelque part. Ensuite, essayer d’obtenir quelques concerts de temps en temps – ce serait déjà pas mal ! – tout en passant quelques concours « tant qu’il est temps ». Et après, voir où j’en suis.

Sauf que ça s’est passé mieux que prévu…
Ça s’est passé différemment. J’ai eu des concerts, et je me suis dit que l’objectif était de continuer de la sorte, plutôt que d’assurer mes arrières en m’installant dans une stabilité. À un moment, j’ai senti que, pour ma part, celle-ci risquait de m’éloigner de mon projet d’être concertiste, et j’y ai renoncé.

Tu as eu peur de t’encroûter dans un poste pépère et de passer à côté d’une éventuelle carrière, à cause de ses exigences et de la routine qu’il instaure ?
Non, j’ai surtout décidé que je ne devais pas me laisser gouverner par la peur qui, pour un artiste débutant, se résume souvent dans une question : « De quoi demain sera fait ? » J’en sais rien, de quoi demain sera fait, mais le jeu en vaut la chandelle. On verra bien !

C’est le retour de ton côté YOLO ou yallah !
Je vois plus cela comme une envie d’être honnête avec moi. Au plus profond de moi, je veux être concertiste. Donc faut tenter le coup. Très vite, j’ai lâché le projet de chercher un poste ; et, quand j’ai lâché prise, ça s’est encore mieux passé. Aujourd’hui, je n’ai pas d’objectifs gradués, avec l’idée d’une progression préprogrammée. J’ai conscience que ce que j’ai réalisé de plus foufou, je n’ai pas fait des pieds et des mains pour l’obtenir. Ça s’est présenté et j’ai su en profiter.

Tu es quand même allé chercher ta carrière avec les dents, notamment en participant à des concours redoutables…
Oui et non. Oui, je me suis présenté à pas mal de concours, mais, non, ceux qui m’ont le plus apporté n’ont pas toujours été ceux que j’ai gagnés. Parfois, j’ai eu des prix qui ne m’ont servi à rien. D’autres fois, je n’ai rien glané mais j’ai rencontré des gens qui m’ont donné un coup de pouce. La carrière en général et les concours en particulier, ça ne marche pas toujours comme on l’anticipe. D’ailleurs, c’est plus intéressant ainsi… au moins pour le moment. L’un dans l’autre, je fais mon p’tit bonhomme de chemin. Je ne sais pas ce qui m’attend, mais j’ai d’ores et déjà obtenu beaucoup plus que ce que j’osais rêver au Conservatoire.

 

 

 

« Il faut parfois se demander quelle est sa juste place dans le temps »

 

T’arrive-t-il encore de douter ?
Bien sûr ! Des doutes et des moments moins roses, ça fait partie de la vie d’artiste. Les matins où tu te dis : « Ah, quelle catastrophe, j’ai pas joué ici, j’ai pas fait ça », ça existe ! En général, je me reprends assez vite. Je me rappelle que j’ai déjà enregistré une dizaine de disques dans de belles maisons et joué dans une trentaine de pays. Je gagne ma vie en jouant ce que j’aime. Si on avait prédit cette chance à l’étudiant que j’ai été, il ne l’aurait pas cru.

Cependant, le musicien est obligé d’en vouloir plus, plus, toujours plus, non ?
Disons que les barrières que l’on se met à soi-même tombent, et que ça incite à penser bigger than life.

 

 

Comme on dit en français, sky is the limit et nothing is impossible ?
Je reste raisonnable, mais je constate que mes complexes sont moins forts. Je lutte contre eux, et je remporte des victoires. Par exemple, la première fois que l’on m’a invité à participer à un jury, j’avais encore largement l’âge de me présenter à des concours. En plus, j’étais à côté de François-René Duchâble et des profs de l’École Normale. J’étais impressionné parce qu’ils avaient une expérience et une carrière que, moi, je n’avais pas. Or, petit à petit, je me suis construit mentalement ma légitimité en me disant d’abord que, si j’ai été sollicité, c’est pas pour rien ; ensuite, on a sans doute voulu un jeune juré pour compléter les avis des pontes installés, donc j’ai ma raison d’être ; et enfin, j’suis pas plus con qu’un autre ! Je vais écouter, prendre des notes, dire ce que je pense – faire ce pour quoi je suis là. Et puis, ce genre de stress, quand tu en es à ton dixième jury, c’est oublié. D’ailleurs, c’est très intéressant, comme phénomène.

De constater que tu as démystifié ce qui te stressait fortement ?
Oui. En soi, d’accord, c’est banal. En revanche, si tu prends le temps d’y réfléchir, ça t’aide à penser à ta juste place dans le temps. Quelle position as-tu, à chaque instant de ta vie ? Comment as-tu évolué ? Où en es-tu et vers quoi te diriges-tu ? Brusquement, ça n’est plus du tout banal, comme sensation : c’est intense et même potentiellement vertigineux.

À ce stade de notre entretien, un constat s’impose : ta vie de pianiste est multiple. Nous en avons évoqué quelques aspects, parmi lesquels tes activités de concertiste, évidemment, mais aussi d’homme de studio, d’accompagnateur, de fomenteur de projets, de créateur-et-directeur artistique de festival, de juré… Quelle est la dernière corde que tu pourrais ajouter à l’arc de ton piano ? L’enseignement ?
Elle est déjà dans mon escarcelle puisque j’adore donner des masterclass. C’est un exercice délectable ! Je m’éclate ! Pendant les séances, je ne me contente pas de marmonner un truc à celui qui joue. J’aime que ce soit profitable à l’assistance, et j’aime faire un peu le show, ça fait partie du projet… En plus, contrairement au concert, par exemple, je n’ai aucun trac. Tu peux mettre n’importe qui dans la salle, autant de monde que tu veux, je vais parler haut et clair, sans hésiter.

 

 

 

« Pour moi, les masterclass, c’est l’idéal »

 

D’où vient ce miracle ?
Je suis très pragmatique. Je sais comment résoudre un problème pianistique. Je sais que, si tu rates ça, ça vient de là. Si tes mains ne sont pas ensemble à cet endroit, je connais la cause de la panne et je vais t’aider à la réparer. C’est très objectif. Pas question de m’embarquer dans de Grandes Considérations métaphysico-j’sais pas quoi. Je fonctionne à l’instinct. Je n’ai pas à justifier ce que je dis puisqu’il est manifeste que j’ai la clef : je décode, je solutionne, et le gars repart en jouant mieux. What else?

Certains artistes – dont la mezzo-soprano Nora Gubisch – expliquent qu’ils aiment donner des masterclass car l’effet de leurs conseils est instantanément visible.
C’est mon cas. Pour que je m’intéresse dans cette activité, il faut que j’obtienne une réponse immédiate. Je suis beaucoup trop impatient pour donner des cours sur le long terme. Par exemple, je ne saurais pas m’adapter à un gamin pour lui apprendre tout ce qu’il y a à apprendre. Je n’ai pas les mots, le temps, la souplesse, le sens du contact… Il faut vraiment des qualités et un profil spécifiques. Inutile de savoir jouer toutes les rhapsodies hongroises pour initier des enfants au piano et leur donner le goût de la musique. Il faut un don très spécifique. Comme disaient les Robins des bois, « on ne peut pas obliger les gens à avoir du talent » ; et, clairement, je n’ai pas celui-là.

Pour des gamins, soit. Mais pour de grands étudiants…
Je n’ai ni le CA, ni le DE. Pour ça, il faudrait déjà que j’ai le bac ! Je pars de trop loin… Donc, pour moi, les masterclass, c’est idéal. Vraiment, j’adore ça, je ne m’en lasse pas, et je serais ravi d’en faire davantage !

 

 

 

« Il faut sortir du mythe de l’éternel élève  »

 

Quitte à participer à ton tour au culte du prof : quand on voit certains CV, on a l’impression que le name-dropping est devenu une condition sine qua non pour être concertiste. Certains artistes ne veulent pas travailler avec un prof spécifiquement, ils veulent travailler avec une sommité renommée dont ils écriront en GROS et GRAS le nom sur leur bio…
Il est vrai que beaucoup de CV se ressemblent et égrènent les mêmes litanies : « Je suis allé au Conservatoire, j’ai étudié avec Superstar n°1, j’ai bénéficié des conseils de Mégavedette n°2, j’ai gagné environ mille concours… »

Comment expliquer cette uniformisation des profils et des présentations ?
L’une des explications, c’est le mythe du prof qui, installé depuis des décennies, est responsable de la carrière de dizaines de musiciens. Donc, si tu étudies avec lui, tu es censé faire carrière comme certains de tes prédécesseurs.

C’est souvent plus compliqué que ça : un prof, même bon, ne suffit pas toujours…
Il ne suffit jamais ! Bien sûr, comme prof, tu peux transmettre des choses théoriques et pratiques, apprises et expérimentées ; bien sûr, tu peux stimuler l’élève en lui communiquant tes réflexions et en l’aidant à penser par lui-même après que tu l’as guidé dans la bonne direction… Il n’en reste pas moins qu’un peu de modestie du côté de certains profs et de lucidité du côté des élèves ne serait pas de trop. Personne n’apprend à personne à avoir une technique incroyable. Tu l’as ou tu l’as pas. Ça se travaille, ça se perfectionne, mais la part d’inné est immense. Faut être honnête par rapport à ça, et en finir avec la rengaine des éternels élèves.

Tu veux parler de…
… des pianistes, et y en a beaucoup, même d’un certain âge, que l’on continue à présenter comme les élèves de Machin. Mec, ça fait vingt ans, trente ans, quarante ans que le gars joue sur les plus grandes scènes mondiales ! Il a suivi les cours de Machin, mais ça fait des dizaines d’années qu’il n’est plus son élève, qu’il construit sa carrière, qu’il vit sa propre vie musicale. Il n’est plus un élève, bon sang de bois !

 

 

 

« On peut transmettre parfois un savoir, jamais un don »

 

Toi-même, tu n’étales pas ta proximité avec Aldo Ciccolini, sauf quand un importun d’interviouveur te lance sur le sujet.
J’ai fréquenté Ciccolini en privé, longtemps après le Conservatoire. Lui n’était pas dans le culte du prof tout-puissant et divin. Il interdisait à ses élèves de lui donner du « maître ». Il imposait le tutoiement. C’était très difficile ! Mais je ne peux parler d’Aldo Ciccolini sans évoquer celui à qui je dois tant. Je suis très impressionné de ce que j’ai reçu d’Henri Barda. J’ai tout adoré chez lui : le pianiste, le prof et l’homme. C’est un monsieur extraordinaire.

Contrairement à toi, beaucoup de pianistes utilisent le nom de leurs profs pour sous-entendre qu’ils sont les mânes de grands noms disparus, et que le talent des uns ruissellent sur ceux à qui il n’a parfois donné que quelques conseils…
Peut-être, mais c’est absurde. Un nom connu n’est pas une garantie. Même le meilleur prof, aussi grand artiste fût-il, ne transformera pas la nature d’un élève. Celui qui était moyennement doué restera moyen ; celui qui était exceptionnel, si tout va bien, restera exceptionnel. Attention, comprends-moi bien : en aucun cas je ne veux diminuer le mérite de qui que ce soit. Évidemment, , quel que soit ton niveau et ton potentiel, apprendre le piano est indispensable pour bien jouer. Évidemment, certains profs sont nuls voire dangereux, d’autres excellents, et toutes les catégories intermédiaires existent entre ces deux pôles. Néanmoins, il ne faut pas tout faire reposer sur le prof. Les « j’étais complètement perdu, puis je suis passé dans la classe de Machin et tout a changé », c’est du pipeau. Ça ne marche jamais. Parfois, on parvient à transmettre ou à acquérir un savoir ; un don, jamais.

Pourtant, c’est l’espoir de pas mal d’étudiants, non ?
Je ne sais pas. En tout cas, quand tu rentres un peu jeune au Conservatoire, ce sera pas mal si, d’une manière ou d’une autre, quelqu’un te dit : « Attention, ne sois pas trop naïf. Compte d’abord sur toi. C’est plus sûr ! »

 

 


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Tristan Pfaff – Le grand entretien – 10

Tristan Pfaff, le 10 juillet 2023 à Paris. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Suite du grand entretien que nous a accordé Tristan Pfaff, pépite du (encore jeune) piano français, à la fois réputé pour sa virtuosité mais soucieux de ne pas s’y réduire, célébré pour ses disques dix-neuviémistes mais salué pour son penchant vingtiémiste marqué par des disques Beffa et Kabalevski mémorables. À trente-huit ans, avec huit disques au compteur dont le tout récent Valses de Chopin pour AdVitam, des centaines de concerts claqués dans plus de trente pays, c’est avec un regard lucide, amusé et volontiers intranquille que le musicien nous expose – en douze épisodes, s’il-vous-plaît – sa vision du métier et du rôle de musicien, son credo artistique et ses espoirs les plus foufous, ses projets avoués et quelques-uns de ses secrets.
Plongée dans la joie et les tourments d’un pianiste qui a toujours hâte de retrouver son public, dont celui de Paris, le 7 février 2024 à la salle Gaveau…


Les épisodes parus
1. Enregistrer Chopin aujourd’hui
2. Être pianiste aujourd’hui

3. Sincériser la musique
4. Juger la musique
5. Jouer l’injouable
6. Oser la virtuosité
7. Faire face à la critique
8. Apprendre à communiquer
9. Devenir musicien
10. Se projeter

À paraître
11. Construire sa carrière
12. Transmettre


10. Se projeter

Après un précédent épisode interrompu brusquement, Tristan Pfaff continue de nous expliquer comment il construit ses projets de concert, de disque, de festival donc, in fine, de vie. Derrière la magie de la musique se tissent la réalité de la vie, les envies esthétiques, les occasions saisies et l’aspiration à tracer une route personnelle dans une industrie volontiers sclérosante. De rêve de rooftop en concert caritatif, de hasards en madeleine de Proust, de projets plus ou moins farfelus en concrétisations bien réelles, le pianiste nous laisse entrevoir ce qui se cache derrière ses apparitions publiques. Édifiant et vivifiant à la fois.

 

Tristan, à la fin du précédent épisode, tu nous expliquais les prémices de ton triomphe à Gaveau. Pourtant, après les encouragements de ton agente et de ta maison de disques, tu estimais qu’il manquait l’essentiel.
Oui.

Quel a donc été l’essentiel ?
À un moment, je parle du projet à Frédérique Bedos, une amie qui a été présentatrice de télévision, qui a écrit des livres et qui s’occupe d’une association appelée Projet Imagine.C’est une fondation qui aide ceux qui aident, c’est-à-dire les associations qui, elles, aident les destinataires finaux. Je lui explique que je cherche une association support, et je lui demande si elle aurait une idée. Elle me répond : « Ben, nous ! En plus, on pourrait inviter des bénéficiaires de nos aides, gagner en visibilité, en profiter pour mobiliser plein d’assos… et j’ai un peu de budget pour afficher de la pub dans le métro. » Que demande le peuple ?

 

 

 

« L’alignement des étoiles, je ne le décide pas »

 

On a quand même sacrément changé de dimension depuis l’initial « tiens, si je privatisais un rooftop pour mes trente ans »…
Absolument ! Désormais, l’idée est d’offrir un concert pour une association qui fait des choses extraordinaires à destination de gens qui en ont bien besoin et qui, eux, ne se préoccupent pas de savoir où ils vont fêter leur anniversaire car ils ont d’autres soucis, permanents et plus urgents.

Dans un autre genre, Tableaux d’enfance aussi a bénéficié de la plasticité de ton cheminement mental.
J’aurais jamais dit ça comme ça, mais peut-être… même si je ne suis pas sûr de ce que tu veux dire !

Bah, moi non plus, mais ça marche pour toutes les phrases que je prononce, alors bon… En gros, je voulais peut-être dire que tu ne montes pas de projets en essayant de les faire rentrer dans l’idée initiale. Au long de leur élaboration, tu gardes une grande souplesse et une importante marge de manœuvre comme si tu voulais t’inspirer davantage de la liberté que de la contrainte.
C’est ça que tu voulais dire ?

Peut-être. Par exemple, Tableaux d’enfance, ça ne part pas d’une idée que, après ton précédent disque, tu dois en graver un plus simple et moins vibrionnant.
Tableaux d’enfance, ça part vraiment

  • du gamin qui joue Kabalevski,
  • de mon envie de regoûter à cette partition,
  • de l’idée que je pourrais glisser un extrait en bis, puis
  • d’un échange avec ma maison de disques.

Je ne cherche pas à les convaincre, car je suis persuadé que ça ne les intéressera pas. Sauf qu’ils me lancent : « Ben pourquoi pas ? Si tu le sens, vas-y, fais-le ! »

 

 

En réalité, pour concrétiser des projets, contrairement à ce que j’imaginais, tu ne saisis pas des occasions : tu les crées.
Ce ne sont pas vraiment des occasions ou des opportunités. Plutôt des idées qui germent et le constat, à un moment, que les planètes sont alignées et qu’on peut donc qu’on doit y aller. Pour autant, je ne décide pas cet alignement. Je ne le force pas. Ça, ça ne marche pas. Il faut qu’il soit là. Quand ce n’est pas fluide, pas naturel, pas évident pour tout le monde, inutile de forcer, d’insister ou de chercher plus loin.

 

« Je ne veux pas être catégorisé »

 

En juillet 2023, quels sont les prochains alignements déjà constatés et bientôt espérés que tu peux nous révéler ?
Dans l’immédiat ou presque, le prochain gros projet, c’est le récital à la salle Gaveau de février.

Contrairement à ton concert des trente ans, tu n’y seras pas seul. Pourquoi ?
J’avais envie de faire à Paris ce que je fais depuis des années au Printemps musical de La Roche-sur-Yon : réunir sur scène des artistes que j’aime et j’estime.

Qui ?
Au moment où nous parlons [le 10 juillet 2023], je sais déjà qui viendra et qui jouera quoi… mais février, c’est encore loin.

Soit, mais t’es pas en train de sortir le neuvième tome de « Harry Potter » tu dois bien pouvoir spoiler un brin ! Qu’est-ce qui se cache derrière ce mégaflou ?
Tout ce que je peux te dire, c’est qu’il y aura des chanteurs, comme toujours, du violon et du violoncelle, et un peu toutes les combinaisons possibles avec ça.

Mais encore ?
Non, je ne peux pas en dire plus car, même si j’ai un accord de principe de tout le monde, il peut se passer beaucoup de choses d’ici là.

 

 

Ta prudence ne t’empêche pas de préparer la cinquième édition de « ton » festival, mais j’imagine qu’elle t’empêche aussi de révéler la programmation…
Même chose, j’ai l’accord des artistes, mais c’est encore plus loin. Disons qu’il y aura du Carnaval des animaux, de la musique du monde, plein de choses très excitantes !

Quid de l’alignement des planètes pour ton prochain disque ?
Il est encore perfectible. Je n’ai pas eu La Révélation. Enfin, si, j’aimerais bien enregistrer les préludes de Kabalevski. Je les trouve fantastiques, tout à fait comparables à ceux de Rachmaninoff. Il n’y en a pas un qui soit de moindre qualité. Même en concert, eux, j’aimerais les jouer tous à la suite.

Quel est le « mais », cette fois-ci ?
J’en avais parlé à ma maison de disques, après les Études de Beffa, et on m’a dit : « Ah oui, toi, c’est plutôt la musique du vingtième siècle… » J’en ai conclu que je ne devais pas le faire immédiatement. Je ne veux pas être catégorisé « vingtième » ou « contemporain ». Alors, au lieu de ça, j’ai enregistré Voltiges.

 

« À mon niveau, je lutte contre l’attrition musicale »

 

Un projet faute-de-mieux ?
Oh, non, pas du tout, je serais incapable de faire ça. Voltiges, c’est un projet que j’avais depuis un moment. Longtemps, je me suis dit : « Est-ce que ça vaut le coup ? » Et soudain, j’ai su que, oui, bien sûr, là, maintenant, ça vaut le coup. Donc je l’ai fait.

Dans ce disque, tu décides d’interroger le fric-frac qui peut exister entre virtuosité pyrotechnique et émotion musicale.
Oui. Mais mon modus operandi n’a pas changé depuis le début ! Le tout premier disque que j’ai fait, c’était un enregistrement de concert à Auvers-sur-Oise avec plein de transcriptions. Du coup, après, j’ai enregistré un disque Liszt puis un disque Schubert.

 

 

Tu craignais d’être réduit à l’image du vingtièmiste…
Voilà. Je ne veux pas être enfermé. Je lutte contre l’attrition musicale. Pourtant, je sais que, si on veut m’enfermer dans un créneau, bah, j’ai pas la main. Mais ça m’est égal. Tant que je peux lutter, je lutte pour ne pas m’autocondamner. Aujourd’hui encore, si je veux m’enfermer, je peux. À ceci près que ça n’a jamais été mon projet de m’enfermer dans quoi que ce soit, ne serait-ce que parce qu’il y a trop de belles œuvres, de Liszt et pas seulement, et que je ne veux pas m’interdire de les aborder sous prétexte que ça brouillerait mon image. Jouer toujours le même type d’œuvres toute ma vie… Quel cauchemar !

Pourtant, cela « facilite la lisibilité d’un artiste » et son « positionnement produit »…
Je ne suis pas musicien pour me soumettre à une démarche marketing, si c’est ça que tu sous-entends.

Néanmoins, les mélomanes se sont habitués à cette idée, reconnais-le : si tu joues Schubert, tu ne peux pas jouer Scriabine ; si tu joues Chopin, tu ne peux pas jouer Debussy, etc.
J’espère prouver le contraire ! Tu sais, souvent, quand je discute avec le public, après ou à côté du concert, on me demande qui est mon compositeur préféré. Mais, sérieux, tu t’imagines écouter tout le temps de préférence le même mec pendant toute ta vie ? Bah, y a des périodes. Parfois, je suis Wagner, Stravinski, Mahler… (D’accord, j’aime beaucoup certains grands compositeurs qui n’ont pas écrit pour piano…) Puis je me dis : « Roooh, Brahms, quand même, c’est autre chose ! » Et après : « Roooh, Schubert, quand même », etc. Sur ce plan, choisir n’a pas de sens. Je veux aller de l’un à l’autre selon les projets et les envies. Il y a tellement de belles œuvres que je ne veux me couper d’aucune a priori !

 

 

À suivre…


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